SA MORT
binez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor.
» Qu'il aille où sa place est marquée, parmi les Français glorieux. Qu'il soit une étoile de la patrie. Son œuvre est une des œuvres de ce grand siècle. Elle occupe les sommets suprêmes de l'art. Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, — ne l'oublions pas : — il a été fidèle à l'exil. Pendant les plus sombres années de l'Empire, l'exil a entendu cette voix amie, cette voix persistante, celte voix intrépide. Il a soutenu les combattants, il a couronné les vaincus; il a montré à tous combien est calme et fière cette habitude des hautes régions de l'art.
» Que toute cette gloire lui revienne, aujourd'hui qu'il entre dans la sérénité souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares qui ont eu ce double don : la profondeur du grand artiste et la splendeur du grand écrivain.
J> VICTOR HUGO
Charles Blanc, qui devait suivre Paul de Saint- Victor de si près et qui eût pu dire, lui aussi :
Ne formez pas la porte funéraire...
parla ensuite, évoquant le souvenir de vingt-cinq
années d'amitié. Puis le corps fut transDorté au cimetière Saint-Louis, à Versailles.
ni
Mais les admirateurs de son père demandèrent à mademoiselle de Saint-Victor que le corps exhumé fut ramené à Paris et qu'on lui élevât un tombeau. Elle voulut bien accéder à leur désir. M. Bailly, membre de l'Institut, fut chargé de composer Pédicule, et, le 10 juillet 1882, qui était, à un jour près, l'anniversaire de la mort, une cérémonie funèbre réunissait, une dernière fois, la famille et les amis de Paul de Saint-Victor dans la chapelle du cimetière du Père-Lachaise. La messe allait être suivie de l'inauguration du monument placé en façade dans la première voie parallèle à la grande avenue de rentrée, sur la droite.
Là se dresse la pierre tombale d'un aspect noble et sévère. Un buste de bronze, d'une allure lièiv et dominatrice, qui a pour auteur M. Eugène Guillaume est encastré dans renfoncement de la stèle (jue domine une croix latine. L'inscription, incisée
profondément, a une éloquence concise. Elle dit ces mots qui suffisent :
Devant le monument dont on fit tomber le voile noir au moment où il prit la parole, M. Paul Dalloz refit encore, dans un beau langage, le portrait de son ami :
« Messieurs,
» Ii y a un an, sous le porche de l'antique Saint Germain des Près, Victor Hugo parlait par ma bouche devant le cercueil de Paul de Saint- Victor.
» Le géant-poète — et qui dit poète dit prophète — saluait celui de ses amis que la mort venait de frapper sur le seuil de l'Académie... non d'un mot d'adieu, mais d'un Au revoir, qui, à l'heure présente, où l'idée de Dieu elle-même est mise en question, contient une espérance chère à ceux qui regardent le gouffre béant des tombes.
» Nous nous retrouvons aujourd'hui au pied du monument dont la piété filiale et l'admiration de ses
contemporains ont fait la dernière demeure terrestre du grand patricien de lettres.
» La pierre et le bronze, ennoblis par le talent de deux artistes célèbres, MM. Baillv et Guillaume, protesteront, dans la limite du relatif qui est la loi d'ici-bas, contre l'œuvre de destruction ou, pour mieux dire, de transformation de la nature. Mais alors que cette pierre, choisie entre les plus dures, se sera effritée et sera redevenue poussière; alors que ce métal qui, par la densité, semble délier les siècles, subira lui-même la loi inéluctable: alors que, peut-être, le soc de la charrue rencontrera leurs débris informes et les repoussera inconsciemment pour faire place à la semaille féconde; alors, dis-je, qu'aura disparu tout ce qui atteste ici l'hommage rendu par le présent à Paul de Saint- Victor, ses œuvres, gardiennes incorruptibles de son immortalité intellectuelle, chanteront encore, en charmant les générations futures, la gloire de lWrivaifi qui nous apparaît à nous-mêmes comme le contemporain des grands hommes de l'antiquité.
» Nous nous demandons, en effet, si c'est lui qui les a ressuscites, ou s'ils n'ont pas ressuscité en lui.
» Admettons que c'était un jeune parmi ces anciens!
» En tout cas, c'était un ancien parmi nous, car il lut un des derniers de celte phalange d'esprits lumineux de 18U0 qui croyait à l'idéal et le plaçait en haut. On n'avait pas encore pensé que le ciel, même littéraire, fût sous nos pieds et que c'était là que l'on devait regarder.
» Il est vrai qu'en ces temps de réaction, les Sainte- Beuve, les Mérimée, les Théophile Gautier faisaient la cour à l'élite.
» Saint-Victor eut leurs préjugés.
» Lui qui, de l'aristocratie de naissance, s'était élevé à l'aristocratie des lettres, lui qui avait voulu, non redorer son blason, mais l'illustrer par sa plume, pensait que la démocratie consiste plus à élever les humbles qu'à se baisser jusqu'à eux. Disons le mot : Saint-Victor était un aristocrate; tous les artistes de mérite sont forcément une exception et sont, par cela môme, de cette aristocratie de l'esprit qui, je l'espère, sera toujours honorée en notre cher pays de France.
» Pourquoi et comment la supprimerail-on, elle qui ne prend rien à personne et enrichit tout le monde, puisqu'elle puise dans le fond inépuisable de l'infini? Elle n'appauvrit que les jaloux qui sont toujours des médiocres.
» J'ai prononcé tout à l'heure le mot iïélite.llme
fournit, Messieurs, une transition justifiée pour vous déclarer que je trouverais hors de propos d'essayer, en votre présence, le panégyrique de l'écrivain, du critique, de ce don Juan de la phrase, comme l'appelait Sainte-Beuve, du savant, de ce mage assyrien, comme l'a défini Victor Hugo.
» Le roi des lettres a dit que Saint-Victor était an chevalier français. C'est de l'homme, c'est de ce chevalier, de ce paladin qui marchait toujours plu me au vent, la tète fièrement campée sur ses robustes épaules, i'oreille au guet, l'œil en point d'interrogation, c'est de Saint-Victor, tel que je l'ai connu dans l'intimité, qu'à titre d'ami d'abord, puis comme directeur d'un journal qui a eu l'honneur de sa collaboration, je tiens à vous dire quelques mot>. Je veux en traits rapides faire ressortir une particularité peu connue de cette énergique et haute personnalité.
» Le buste, Messieurs, qui est là devant vous, digne hommage d'un maître du ciseau à un maître de la plume, caractérise avec une éloquence plus méditée et plus pénétrante que mes paroles, les qualités maîtresses de ce puissant cerveau, qualités relevées avec autorité par MM. Schérer, Weiss, Charles Blanc, Barbey d'Aurevilly, Pontmartin, Edouard Thierry. Fournel et tant d'autres, dans leurs remarquables
études sur notre cher confrère. Mais le bronze, si docile qu'il soit, est un trop rude métal pour rendre un côté presque féminin de cette nature pourtant si virile : la timidité.
» Oui, Messieurs, Saint-Victor, cet homme si avare d'un sourire, si économe d'un serrement de main, toujours sur le qui-vive, comme si on allait lui demander un article, qui vous regardait avec inquiétude et vous répondait à peine lorsqu'on lui parlait pour la première fois, qui vous saluait rapidement pour ne pas lier conversation, Saint-Victor était un timide. Pour qui n'avait pas — il y fallait de la patience — franchi les premiers travaux de défense qu'il opposait aux nouveaux venus, son amahilité restait à l'état de doute. Cette gourme, cette raideur n'était qu'apparentes. On n'entrait que par étapes dans son affection; mais, lorsqu'on en avait franchi la porte, lorsque le Sésame de l'estime réciproque était dit, on y trouvait une absolue sécurité, comme dans un port à l'abri de tous les temps. Ce timide à l'excès était un fidèle à toute épreuve. Il ne se prêta jamais, il se donna rarement. En cela, son caractère correspondait parfaitement à son talent, qui avait horreur de la banalité. La camaraderie n'était pas le fait de cette nature d'aspect si glacial et de fond si ardent.
» Du reste, l'homme et l'écrivain se confondaient. Ainsi que dans ses œuvres, sous la profusion décorative du style, se maintient toujours la ligne architecturale de l'idée première, — loi de la variété dans l'unité qui est l'art lui-même, — ainsi le caractère de Saint-Victor s'affirmait par une ligne droite, ferme, primordiale, qui maintenait l'équilibre de tout son être moral. J'ai dit ailleurs qu'il était l'homme des sommets. Je répète le mot, car il est l'éloge le plus grand que je puisse faire du même coup et de l'homme et de l'écrivain. Rien de co qui est humain, si élevé que fût le vol de son esprit, ne lui était étranger, mais surtout rien de ce qui est grand, noble, généreux dans l'humanité ne lui était indifférent. Son commerce avec les génies de l'antiquité avait façonné son âme, comme il avait imprégné son talent. On a dit qu'il était hautain... 3y'on, Messieurs.il était haut. Être hautain, c'est se rapetisser; être haut, r'est se grandir pour mieux sonder les horizons, pour voir de plus près les cieux.
» Cette hauteur d'aspirations el de ?ues en lit un écrivain exceptionnel, éclatante protestation du haut contre le bas, de l'élégance contre la trivialité, de l'idée libre contre la matière esclave.
« Permettez moi. Messieurs, en terminant, — car il me semble encore entendre sortir de cette tombe ce