SON TO AI BEAU. 3S
cri d'alarme et de douleur, — de vous rappeler que c'est pour la patrie que, dans l'année terrible, Paul de Saint-Victor eut ses plus nobles indignations, ses rages les plus sublimes, ses imprécations les plus fulgurantes. Oui, il y eut alors des grondements et des éclats de tonnerre olympien dans cette voix souple comme l'écharpe d'une bayadère lorsqu'il nous initiait aux mystères de l'Inde, et douce comme la flûte d'Apollon lorsqu'il nous faisait assister,sur l'IIélicon, au concert des Muses.
» Relisez, faites relire à vos enfants, faites-leur apprendre par cœur Barbares et Bandits. Jamais le patriotisme n'eut d'appels plus déchirants, de révoltes plus vaillantes, d'objurgations plus suppliantes, de fiertés plus dédaigneuses en face de la défaite. C'est le pays tout entier qui saigne et qui hurle en ce nouvel Eschyle. La Haine sainte, voilà le titre d'une de ces pages héroïques. Patrie, patrie, voilà le mot magique qui, tracé par sa plume flamboyante comme une épée d'archange, a sacré son génie.
» Au nom de tous, ici présents, Paul de Saint- Victor, je te salue. Ta tille peut t'aimer avec orgueil. En compagnie de l'amitié, elle garde ta mémoire comme le feu qui veille devant l'autel î »
Il y a des tons bien justes et des remarques bien
touchantes dans cette dernière offrande du cœur qu'un ami désolé apportait sur la tombe de son ami.
Quelques jours après, dans le Moniteur universel, M. Edouard Thierry, qui avait succédé à Paul de Saint- Yictor, lui envoyait un dernier adieu à la place môme où il écrivait autrefois. L'àme de son prédécesseur semblait guider la main de M. Edouard Thierry, quand, dans une réminiscence vraiment attique et bien digne de celui qui en était l'objet, il semblait inciser dans la pierre de sa stèle tombale, cette belle épilaphe qu'il empruntait à l'urne funéraire de Sophocle :
«Rampe paisiblement, ô lierre! sur ce tombeau; couvre-le, dans le silence, de tes rameaux verdoyants! Que partout on voie éclore la tendre rose; que la vigne chargée de raisins courbe ses grappes délicates autour de son mausolée, pour honorer la science et la sagesse de ce poète harmonieux, aimé des Muses et des Grâces! »
I. Cabinet de Paul de Saint-Victor. — II. Sa bibliothèque. — III. Son mode de travail. — Examen de ses manuscrits.
Depuis de longues années, Paul de Saint-Victor s'était installé, au pied de l'église Saint-Germain des Près, dans une maison, calme et triste, portant le numéro 6 de la rue de Furslemberg. Il avait pour voisin Eugène Delacroix, qui occupait, au rez-dechaussée, un atelier construit dans un petit jardin. Et, de ses fenêtres du second étage, où Paul de Saint-Victor avait entassé ses livres, ses estampes, ses objets d'art et ses tableaux, il avait constamment
sous les yeux la baie énorme de l'atelier où le peintre poursuivait son idéal tourmenté, avec une énergie fiévreuse et volontaire, et créait, dans son antre obscur, plus de soleil qu'il n'en recevait du ciel.
On peut dire de cette maison qu'elle a abrité jusqu'à la fin de leur vie, deux des artistes les plus vivement préoccupés de la lumière et de la couleur qui aient peint ou écrit dans notre temps.
Le hasard les avait mis en présence et ils ont édifié leur œuvre, côte à côte. Vne plaque de marbre, scellée dans le mur, apprendra bientôt aux passants que le peintre a habité là. Il serait juste qu'elle fit mention aussi du séjour de l'écrivain.
Celui-ci vivait d'une vie très simple, dans un appartement modeste. Les seuls agréments qu'il \ trouvait étaient le silence et la vue de grands arbres qui profilaient leurs silhouettes bumides et leur feuillage sans vigueur sur de hautes murailles plaquées d'ulcères noirs. Au tond de ce puits de verdure, Eugène Delacroix ressemblait à un chercheur d'or lavant ses pépites dans les profondeurs d'une fosse sombre on à quelque sorcier pratiquasses maléfices, dans une cave lumineuse de Rembrandt.
Il y a trente ans, la mode n'était pas venue encore des installations somptueuses (pie nous voyons aux peintres et aux journalistes d'aujourd'hui. Eugène