Cette bibliothèque d'environ 12 ()00 volumes a été vendue
L'œil se reposait là sur une tonalité grise, avant de pénétrer dans la chambre à coucher, vaste et carrée, toute encombrée, elle aussi, de tableaux, de faïences et de curiosilés, et qui servait de cabinet de travail.
Un de ces lits de nos pères, vastes et hospitaliers, où la naissance, la vie et la mort se trouvaient à l'aise, occupait, la tête au mûr, le fond de la pièce. De
à l'Hôtel Drouot, au mois d'avril 1832, par les soins do M. Charles Porquet, libraire. Elle contenait surtout, en exemplaires de luxe, les livres d'art et de littérature pabliés en France, depuis 1850. Presque tous portaient des hommages et les envois des auteurs.
Nous relevons, à la hâte, quelques prix d'adjudication intéressants :
No lii). — Goya — Consecuencias de la sangriente pu
la Independencia, in-i", s. 1. n. il. non rogné. ... 365 fr. N° 117. — Goya. — Tauromaquic — anciennes épreuves. 200 fr.
N° 1(12. — Eaux- foi les de Seymour fladen, édition Burly, in f, 1866 355 fr,
N°l)v27. — Edm. et J. de Concourt. — L'Art au XVIII* siècle. 12 livr. in-8°, 1800- 1875, avec envois des auteurs, brochées, et trente-huit eaux-fortes o 15 fr.
N° 350. — Barbet de Jouy — Gemmes et Joyaux de la Couronne, Paris, 1865, in f°. broché 315 fr.
N" 'M',). — Bossuet. — Oraison funèbre du grand Conde. Paris, Morgand et Fatout, 1879, în-i . exemplaire sur Japon, imprimé pour Paul de Saint-Victor 11- fr.
N" 471. — Baudelaire. — Les Fleurs du mal. — Poulet- Malassis, édition originale, 1857, in-12, papier de Hollande, avoc envoi do l'auteur -il fr.
larges fauteuils de style Louis XIV donnaient au foyer un aspect sévère et faisaient penser à la scène des portraits du Misanthrope. A gauche de la cheminée, au coin du feu, un petit guéridon d'acajou, dont on pouvait relever les ailes tombantes et qu'il était facile de changer de place, était la table sur laquelle travaillait Paul de Saint-Victor.
N° 506. — Contes et Nouvelles de La Fontaine, Amsterdam (Paris, Barbou), 1762, 2 vol. in-8°, édition des Fermiers généraux, reliure ancienne 705 fr.
N° 527. — Chansons de La Borde, 4 vol. (1773), fig. de Moreau, etc., 1060 fr.
N° 63i. — Daplinis et Chloé, 1745, in--i°, gravures d'Audran, d'après le Régent, bel exemplaire relié par Derome. 145 fr.
N° 721. — Edm. et J. de Goncourt. — Sœur Plùlomène, Bourdilliat, 1861, in-12, édition originale, sur papier de Hollande, avec envoi des autours 53 fr.
N° 723. — Id. — Renée Mauperin, Charpentier, 1864, in-12, édition originale, sur papier de Hollande, avec envoi des auteurs 76 fr.
N° 727. — G. Flaubert — Madame Bovary, édition originale, 2 parties en un vol., Paris, M. Lévy, 1857, in-12. Exemplaire sur grand papier, avec envoi de l'auteur 250 fr.
N° 7211. — G. Flaubert — Salammbô. Paris, M. Lévy, 1863, in-8°, édition originale, sur papier de Hollande, avec envoi de l'auteur 126 fr.
N° 763. — Les Contes drolatiques de Balzac, 1" tirage des figures de G. Doré, sur papier de Chine, 1855, iu-8°. 1515 fr.
La vente, en cinq vacations, a produit 38 027 francs.
33i PAUL DE SAINT-VICTOR.
Il couvrait ses feuillets in-8° d'une écriture menue et tremblotante. Les lignes qu'il traçait avec hésitation grimpaient à l'ordinaire sur le papier. Les observateurs voient, dans ce fait, la marque des hommes de sommets. Il écrivait en deux jours, le vendredi et le samedi, les six ou sept cents lignes dont se composait son feuilleton, et les ratures assez rares qu'il faisait portaient beaucoup plus souvent sur une expression remplacée que sur un ordre d'idées qu'il avait cru devoir modifier.
Quand Paul de Saint-Victor préparait un article, il accumulait, sur sa table, les livres de toute sorte qui avaient rapport au sujet qu'il allait traiter. Il couvrait une grande feuille de papier de notes imperceptibles et tortueuses; il ne se mettait à composer que quand il avait ainsi colligé et mis en place ses impressions et ses documents.
Il semble assez curieux de rechercher en quoi ses procédés de travail différaient de ceux de Théophile Gautier, qui avait été un de ses maîtres, au commen-
cernent de sa carrière littéraire, et avec lequel il eut toujoursune parenté intellectuelle fort apparente. Confiant dans sa mémoire d'une sûreté singulière, Théophile Gautier ne prenait pas de notes; il avait tellement assoupli sa forme et pénétré les ressources et les profondeurs de la langue française que, lorsqu'il écrivait, les fins des phrases, s'adaptant parfaitement à leur début, venaient d'ellesmêmes se placer sous sa plume; l'ordre des mots suivait l'ordre des idées, et, du premier coup, sans hésitation et sans ratures, il couvrait ses pages de copie de lignes imperceptibles, d'une écriture bien formée, présentant un relief aussi net que l'œil des caractères typographiques. Il était sûr de son exécution au point de reprendre, sans se relire — quand il se remettait au travail le matin, — la période et la phrase qu'il avait laissées inachevées la veille *.
1. Écrire en prose était, pour Th. Gautior, une fatigue et un ennui. Il avait ordinairement sur sa table de travail trois sortes d'encres : encre rouge, noire et bleue. Un jour que son ami, M. Blaze de P>ury, était allé le voir à Ncuilly et qu'il s'étonnait du nombre de ses petites bouteilles, Th. Gautier lui répondit assez tristement : « J'éprouve un te. dégoût labourer des lignes de copie, que je divise ma tâche pour l'alléger et je me dis à moi même : « Quand tu seras au mi- » lieu de la page, tu te donneras de l'encre rouge ou » bleue !... » Ça m'aide un peu à tromper l'ennui que j'aurais à mettre toujours du noir sur du blanc ! »
Ceci nous amène à un rapprochement, non moins curieux, mais emprunté à un autre art. Suivant le précepte que les orateurs d'Athènes mettaient en pratique, Jules Favre avait fait de longues études pour arriver à dominer le mouvement et l'harmonie de la période oratoire, pour parer à ses hasards et à sa diversité, et assujettir la forme à la précision de la pensée. Il nous disait, à la fin de sa vie, que, pendant plusieurs années, à la promenade ou bien, la plume à la main, dans son cabinet, il s'était exercé à trouver des commencements de phrases imprévus, inusités, baroques même... et qu'il s'imposait la difficulté et l'exercice utile de finir ces phrases sans hésitation, dans vingt formes correctes et musicales.
Théophile Gautier, lui aussi, avait rompu sou style à cette gymnastique littéraire. Il était arrivé à travailler avec sûreté, mémo au milieu du bruit el du va-et-vient d'une imprimerie; où il exprimait sa pensée avec autant d'éloquence et de précision que s'il avait pu l'élaborer lentement dans la méditation et le silence.
Paul de Saint-Victor, au contraire, esquissai! assez péniblement un morceau de stylo. Dans une notation rapide, il jetait sur le papier, avant de composer des phrases, des mots-images séparés par dos
blancs. Dans un second travail, il introduisait dans ces blancs, les autres mots que l'euphonie ou le nombre de la phrase y appelaient, ou bien il ajoutait une proposition devant lui servir de traîne ou de contre-poids. Le mécanisme de sa pensée différait donc absolument du mode ordinaire dans laquelle elle se produit. Ce n'était pas l'ordre des idées, mais l'ordre des images qu'il combinait. Comme certains peintres, frappés surtout par les oppositions de la lumière et de la couleur, il pensait, non pas par des mots abstraits, mais par des formes colorées. Il voyait ses phrases. Il y a là, sur ce cas spécial, une question très intéressante à étudier pour un philosophe. Jeter des expressions sur une feuille blanche, comme on grouperait sommairement des couleurs sur une toile, faire le remplissage et le modelé ensuite, c'est travailler par opposition et par masses, comme font les impressionnistes, et pas du tout comme un homme de style ou un dessinateur qui cherche un contour.
Il est singulier que l'écrivain objectif qui avait la tète et l'œil organisés comme un peintre, et qui usait de ces procédés, ait pu écrire dans une forme châtiée et harmonieuse. Ses phrases ne se cabrent pas, n'ont pas les soubresauts qu'on trouve dans celles de Saint- Simon, de Michelet et de Carlyle. Eux aussi ont été des voyants littéraires et ont eu la puissance d'évo-
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quer les choses et de ressusciter les morts. Les points lumineux, les mots-images qui coupent, comme des éclairs, les phrases de Saint-Simon, de Michelet et de Carlyle, Paul de Saint-Victor les fond dans l'ensemble.
Mais l'échantillonnage préliminaire des mots n'a pas laissé de traces dans les manuscrits posément recopiés qu'il envoyait à l'imprimerie. Tous ceux que M. Paul Dalloz a soigneusement conservés, dans la bibliothèque du Moniteur, et qui ont servi à la composition des feuilletons, sont écrits couramment et ne sont guère caractérisés que par l'hésitation que conservait toujours la main de leur auteur. Il faut étudier la physionomie qui semble informe de ses premiers jets pour prendre sur le fait le mode de travail qu'il avait adopté.
I. Les publications posthumes. — Los volumes II ot III des Deux Masques. — Le Victor Hugo. — II. La mort du bibliophile Jacob. — III. Anciens et Modernes — Le Théâtre contemporain. — Les Etudes d'art. — La Correspondance.
La mort de Paul de Saint Victor laissait inachevé le grand travail sur l'histoire du Théâtre dont il avait publié le premier tome consacré à Eschyle. Le second, dans lequel il passait en revue les œuvres de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, était en cours de publication. Moitié de l'ouvrage, avec des corrections manuscrites avait été remise à l'impri-
mcrie. Vingt feuilles étaient composées qui avaient été corrigées par l'auteur et qui avaient reçu de sa main, le bon à tirer. Mais la suite du volume n'avait pas encore été livrée ; elle n'était même pas préparée ; car Paul de Saint-Victor, malade plusieurs mois avant sa mort, avait déjà trop de sa besogne hebdomadaire qu'il n'avait pas interrompue.
Il ne s'était pas vu mourir. Son testament ne contenait aucune disposition relative à la publication de ses œuvres, il n'avait pas désigné les personnes qui devaient la continuer après lui. L'embarras de sa famille dut être grand. Elle résolut enfin de confier à trois personnes la mission délicate qui restait à remplir. M. Ernest Renan, le bibliophile Jacob et moi, nous acceptâmes cette tâche. Il fut convenu que M. Renan, absorbé par ses fonctions et ses travaux de toute sorte, dirigerait de haut la publication et qu'aux deux autres éditeurs incomberait la besogne plus modeste du classement des matériaux et des corrections typographiques. D'un amas de papiers, pâlis par L'humidité, rongés par les rats et que Paul de Saint-Victor avait accumulés pendant trente ans, dans une pièce obscure de son appartement, nous tirâmes, de notre mieux, une collection à peu près complète des articles qu'il avait publiés dans la presse. La fin du second volume des Deux
Musqués, dont les citations grecques furent soigneusement revisées sur les textes, fut donnée à l'éditeur, et le volume parut, en 1882, une année environ après la mort de l'auteur.
Il ne restait pas d'autres indications, pour l'agencement du troisième volume consacré à Shakspeare et ta l'histoire du Théâtre français, depuis ses origines jusqu'à Beaumarchais, que les lignes succinctes qui servent de préface à l'ouvrage. Il est vraisemblable que les études sur Shakspeare eussent pris une importance beaucoup plus considérable que celle qu'elle a aujourd'hui, si l'auteur avait eu assez de santé et de vie pour développer, comme il en avait l'intention, ce grand sujet. Depuis longtemps, il en était possédé, et presque tous les chapitres qui se rapportent à Shakspeare, publiés à toutes les les époques de sa vie, avaient été récemment remaniés, à mesure qu'étaient publiés les volumes de la traduction de François-Victor Hugo. Les pièces les plus marquantes furent donc passées en revue avec des développements à peu près égaux. Les différents chapitres entrent bien dans le cadre du livre et l'absence de l'auteur ne se fait pas Irop sentir dans cette partie de l'ouvrage.
Où il manque, où la tâche a été très difficile pour les éditeurs, c'est quand ils ont dû tirer de trente
années de critique une histoire du Théâtre français et remplir, à la gloire de leur auteur, la promesse que celui-ci avait faite dans le titre qu'il avait inscrit au front de son œuvre. Jusqu'au troisième tome des Deux Masques, on n'avait pas rencontré de lacune involontaire, car c'était de parti pris que le critique n'avait pas dit un mot sur les ouvrages de Plaute, de Térence et de Sénèque le tragique. Il considérait le théâtre latin comme une pâle copie du théâtre grec, et il l'avait passé dédaigneusement sous silence. Mais que dire, dans l'histoire du théâtre français, d'un oubli aussi apparent que celui des pièces de Voltaire ? Ses tragédies produisaient sur Paul de Saint-Victor un véritable agacement. Autant il admirait, dans Voltaire, Fauteur des Lettres et des Contes, autant il avait horreur de l'auteur dramatique et de sa versification lâchée. Des trouvailles comme celle-ci :
Je vais, en musulman, vous parlor sans détour!
lui paraissaient épiques dans le ridicule, el ce vers malheureux lui venait aux lèvres aussitôt qu'on prononçait, devant lui, les noms de Tanerède ou de Zaïre.
Nous n'avons pu retrouver qu'un court article sur le Père de famille, et nous savons que, de parti pris,
il eût volontiers exclu Diderot de son livre. Ses pièces sont injouables sans doute et elles ne sont pas à la hauteur de son génie; il n'y montre même pas ce don merveilleux du dialogue qui est le grand charme et le grand étonnement de ses Contes; mais il a créé le drame bourgeois, et fait, lui-même, dans la littérature dramatique du xvinc siècle, la révolution qu'il a fait faire à Greuze dans la peinture. Son œuvre marque un des tournants de la route qu'a suivie le théâtre en France, et, si l'utilité de son intervention est discutable, son influence est réelle sur la comédie moderne dont tout un côté procède de lui. Contre les tragédies de Voltaire et les pièces de Diderot, Paul de Saint-Victor eût organisé volontiers la conspiration du silence. Il l'a gardé à un tel point sur Voltaire, que c'est à peine si son nom, dans tout le volume, est une ou deux fois prononcé.
Mais il faut regretter surtout les développements que le critique voulait donner aux chapitres sur Marivaux. A la fin de sa vie, Paul de Saint-Victor s'était pris pour lui d'un enthousiasme éloquent. « Marivaux, disait-il, ressemble par de certains côtés, àShakspeare, puisqu'il a conçu, lui aussi, dans le domaine du rêve, des créatures aussi aériennes et aussi charmantes que Miranda, Titania et Rosalinde; il est non pas seulement un petit maître, mais un maître,
puisqu'il est amplement pourvu d'invention originale et qu'il s'est crée une langue; sans compter qu'il est le seul de nos auteurs comiques qui ne procède pas de Molière. »
Les articles parus dans le Pays et dans la Presse n'ont pas été sans effet sur le revirement très réel qu'on constate aujourd'hui en faveur de l'auteur du Legs et des Fausses Confidences. M. G. Larroumet vient de lui consacrer sa thèse de doctoral es lettres; mais Paul de Saint-Victor avait seul la main ftsseï légère pour prendre par les ailes, sans le froisser, ce gentil papillon de lettres.
Les monographies dramatiques écrites cà toutes les époques de la vie littéraire de Paul de Saint-Victor et que l'auteur eût fondues dans un ensemble, ne forment donc pas, telles qu'elles ont été données au public par les éditeurs posthumes, un corps d'ouvrage sévèrement conçu. Les principes n'y sont pasrangésen bataille avec leurs déductions logiques. Cet ouvrage — on l'a dit ailleurs — n'est qu'un recueil de fragments, et il n'a pas de prétentions didactiques. A propos du théâtre, on a tenté d'ouvrir une ex| osition de tableaux. Le grand point, pour le visiteur, n'est pas que les séries soient complètes, que le catalogue soit sans lacune, mais que l'auteur ait ilu talent et que la peinture soit bonne.
De Beaumarchais à la révolution romantique de 1830, le Théâtre français a vécu dans une somnolence respectable qu'il n'est pas utile de troubler. Il n'a pas fourni, du reste, à Paul de Saint-Victor l'occasion de feuilletons mémorables. C'était le temps où le bon Ducis, traduisant Shakspeare, donnait à Desdemona le nom d'Hédelmone, qui lui semblait plus euphonique, et trouvait qu'un poignard était un instrument de mort plus convenable qu'un oreiller. Il proposait au public, suivant son goût, un double dénouement à Othello, celui de Shakspeare fort adouci, et aussi un second dans lequel Lodovico (qu'il appelle Odalbert) arrivait à l'heure du châtiment, pour retenir le bras d'Othello et pour découvrir la calomnie. Othello obtenait son pardon d'Hédelmone; ils vivaient heureux ensemble, et ils donnaient naissance à une ribambelle de négrillons...
Le seul fait d'avoir écrit, en vers louables, ces traductions affadies montre sans doute la grande naïveté de Ducis, mais aussi la bonhomie et l'innocence du public auquel il s'adressait. Que dire des conceptions non moins ternes de Marie-Joseph Chénier, de Luce de Lan ci val, de Jouy et d'A. Duval, si ce n'est qu'ils ont écrit sans se douter de ce qu'était l'art qu'ils croyaient mettre en pratique.
Aussi le critique qui plane peut-il traverser leur époque sans citer leurs noms et, parti de Beaumarchais, arriver d'un coup d'aile à Victor Hugo. Paul de Saint-Victor avait deux ans, quand, pour la première fois, Hernani souleva les tempêtes au Théâtre-Français. Il n'a donc pas pu écrire sur les premiers ouvrages dramatiques que Victor iïugo avait produits et qui, défendus sur la scène dans les quinze premières années de l'Empire, n'ont été repris qu'aux approches de la guerre contre l'Allemagne. Presque tous ses drames, joués successivement suf différents théâtres, furent alors l'objet de grandes études descriptives que nous avons cru devoir rassembler. Nous y avons joint les articles sur les romans el sur les volumes de poésie. Les vingt-deux feuilletons, animés d'un même souffle, dans lesquels l'admiration qu'il éprouve pour le poète élève presque le critique à la hauteur de son lyrisme, forment uu commentaire éloquent de l'œuvre de Victor Hugo. Ils mériteraient de porterie même titre que les trois volumes qui les ont précédés. En effet, — nous l'avons dit ailleurs — quelle œuvre de poète, rires et pleurs mêlés, pont être plus nettement caractérisée «lue par les Deux Masques.
LES PUULICA'l lOiNb POSTHUMES. 847
Le Victor Hugo allait paraître, quand la mort vint surprendre, à quatre-vingts ans, le bibliophile Jacob, au milieu de ses projets de toute sorte et de ses livres commencés. Il avait été un des travailleurs les plus infatigables que le xix° siècle ait vus naître. Toutes les tâches lui paraissaient légères, tant il les acceptait avec vaillance, tant il les abordait avec facilité et bonne humeur. Quoique la critique, plus précise et plus sévère que celle qui existait de son temps, ait démoli beaucoup des hypothèses et des affirmations que renferment ses ouvrages, il serait injuste d'oublier qu'il fut un des premiers, parmi les lettrés, à revenir au goût du moyen âge. à l'étude des prosateurs et des poètes français antérieurs à Malherbe. Il eut vraiment le don des résurrections littéraires. Agé de dix-sept ans, en 1824, alors qu'il était élève de seconde au collège Bourbon, Paul Lacroix publiait une édition des œuvres de Clément Marot. On voit qu'il fut un des précurseurs du romantisme et qu'il était revenu à l'étude de nos vieux
poètes, avant même que Villemain, Ampère et Sainte-Beuve, commandés par Victor Hugo, eussent réveillé le goût de notre littérature nationale, au temps des sourires de son enfance
Le savoir de Paul Lacroix était, sans doule, plus étendu que profond, plus brillant que solide, mais il a touché, avec un succès honorable, à toutes les branches de la littérature. Il a été l'Horace Vernet de l'érudition. Il a écrit ou publié plus de quinze cents volumes! Cette puissance de labeur, cette fécondité, qui eût fait la réputation de cinquante écrivains, a plutôt nui que servi à la sienne. Un livre de bibliographie succédant à un drame en vers, une dissertation savante sur un point de linguistique* ou d'histoire paraissant en même temps qu'un roman badin inquiétaient un peu les lecteurs. Ils se défiaient de cette encyclopédie vivante, toujours eu fermentation et en travail.
Quoi qu'il en soit, il restera du bibliophile Jacob le souvenir d'un homme excellent, serviable, au point de composer des livres pour ses amis, comme faisait Diderot, n'ayant jamais refusé une indication ou un conseil à ceux cl à celles qui s'adressaient à lui. Car sa clientèle était nombreuse cl beaucoup de femmes de lettres, qui ne s'en vante ni pas, ont remporté du cabinet de l'Arsenal des manuscrits entiè-
renient remaniés, des vers reboutés et mis d'aecord avec la grammaire et la prosodie.
Il y avait de l'abbé de cour du xviii» siècle dans le vieillard galant, affable, de bonne figure, soigné, propret, rasé de frais, aux joues rondes, aux cheveux blancs bouclés sous une calotte noire, qui, loin de fuir les questionneurs, semblait solliciter qu'on feuilletât son inépuisable savoir. Sa réputation, surtout à l'étranger, était très grande. Des trains de voyageurs anglais, conduits par un cicérone de l'agence Cook, envahissaient parfois, en longue file, comme un pensionnat rogue, la Bibliothèque de l'Arsenal. Us ne venaient pas là pour faire ouvrir les merveilleux manuscrits dont le bibliophile Jacob avait la garde et qui, produits de fonds entiers des couvents de Saint-Germain des Prés, peuvent rivaliser avec les plus beaux et les plus précieux de la Bibliothèque nationale, du Britisch Muséum et de la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles. Ils voulaient simplement se faire montrer, dans la salle blanche des manuscrits, à travers les glaces de la porte, le fameux bibliophile Jacob désigné, sur les Guides t comme une grande attraction parmi les curiosités de Paris.
Le bibliophile Jacob avait connu intimement Paul de Saint- Victor. En 1881, il avait accepté,
comme an devoir d'amitié, de partager la tâche de la publication de ses œuvres. Il y a consacré ses soins désintéressés et son dévouement. Son collaborateur dans ce travail conservera toujours le souvenir de la bienveillance et de la bonté qu'il n'a pas cessé de lui témoigner.
Trois volumes des œuvres de Paul de Saint-Victor avaient donc été offerts au public quand le bibliophile Jacob mourut. Nous n'avions encore rempli que la moitié île la tâche. En effet, Paul de Saint- Victor a semé, dans ses trente années de travail, beaucoup de feuilletons qui méritent d'être tirés de l'obscurité où ils reposent dans la nécropole des journaux. Après le succès de I foin mes et Dieux, il s'était remis à écrire de ces courts portraits historiques qui avaient fait la fortune du livre. C'est à cette époque que parurent les études sur Caligula, but Arcadius, Machiavel, le due (TAlbe, Concini, Catherine de Russie et la monographie plus
développées sur les Petites Cours d'Allemagne au xvi IV siècle.
Ces articles semblaient faits pour former une suite naturelle aux études de littérature et d'histoire que l'auteur avait publiées lui-même. On n'a pas voulu pourtant les présenter au public sous le titre de Hommes et Dieux, avec la mention supplémentaire de seconde série. On ne devait rien ajouter à un livre définitif, fermé par l'auteur et qui demeurera, dans l'avenir, le meilleur gardien de sa renommée. Le nouveau volume a paru sous le titre de : Anciens et Modernes.
Il sera suivi d'un recueil consacré exclusivement aux maîtres du théâtre contemporain que Paul de Saint-Victor a bien connus, puisqu'il les a suivis, pas à pas, dans leur carrière dramatique. Nous publierons, après cela, des feuilletons d'art, un travail important sur les Dessins du Louvre et des Offices de Florence, et les morceaux saillants extraits des vingt-deux Salons dont nous avons parlé.
Ce ne sont donc pas des œuvres complètes qu'on prépare, mais des œuvres choisies et très choisies. La Correspondance, dans laquelle Paul de Saint- Victor a déployé une originalité dont les quelques extraits qu'on a incrustés ici, comme des bas-reliefs, ont dû frapper le lecteur, terminera naturellement
une série d'ouvrages dans lesquels on a eherché à renfermer l'essence même du talent de l'écrivain.
Les livres de Paul de Saint-Victor méritent de figurer parmi ces amis dont on a dit justement qu'ils ne changent jamais. Il est de ces esprits supérieurs dont il faut lire les ouvrages à ces heures du soir où l'esprit, dégagé des soins et des soucis de la journée, fait appel aux lettres, pour obtenir d'elles l'allégement et la satisfaction intérieure qu'elles réservent à leurs initiés. Alors, sous la lumière dormante et blonde de la lampe d'hiver, au coin de Pâtre, la main va chercher d'elle-même, a sa portée, sur la planche réservée aux auteurs aimés, un des livres sans cesse feuilletés, vers lesquels chacun de nous se sent attiré par une affinité de nature et retrouve l'expression de ce qu'il a dans l'âme. Et, quand l'heure du repos a sonné depuis longtemps, le lecteur ferme ses ouvrages avec regret, il quitte cette Acropole littéraire, comme le voyageur descend, avec effort, l'escalier des Propylées en retournant la tête vers les monuments qu'il abandonne. Comme ceux de L'Erechthéion et du Parthénon, les sommets de l'œuvre de Paul de Saint-Victor semblent se dresser d'une beauté éternelle dans le souvenir du lecteur. Leurs silhouettes
se détachent, avec d'harmonieuses colorations, sur le ciel d'un bleu intense de l'Attique; ils semblent, eux aussi, placidement attendre leur consécration des siècles à venir.
(Parays), Lot-et-Garonne, mai-septembre 1886
I. — I. L'homme. — Le talent. — II. La famille. — Le comte de Saint-Victor. — Naissance de Paul de Saint-Victor. — III. Son éducation. — Fribourg, Lyon, Melan. — IV.
Rome 1
H — I. Paris. — Les débuts littéraires. — La Vision du frère Albéric. — Magdeleine de Rémi de Reauvais. — II. Le cabinet de Lamartine, ministre des Relations extérieures (1848). — Charles Hugo. — Saint- Point. — Choix d'une carrière 23