‹ Paul DéroulèdeChapitre 4 sur 7 · DÉROULÈDE POÈTE · texte numérisé non relu

DÉROULÈDE POÈTE

Ce n'est pas assez de dire que les petits poèmes de M. Déroulède sont vraiment poétiques. L'éloge serait grand. De nos jours, chez beaucoup de ceux qui écrivent en vers, l'imitation, la manière ou l'excès du réalisme, la prose rimée, c'est la régie ; la poésie est l'exception. M. Déroulède est vraiment poète, un poète d'action qui a ressenti toutes les émotions qu'il exprime, vécu la vie qu'il raconte, sourfert de ses propres souffrances, plus encore de celles des autres,— une âme de guerre avec l'esprit d'un lettré délicat, la charité d'un novice dans le courage d'un héros ; puis

la jeunesse répandant sur tout cet ensemble son ardeur, son entrain, la nouveauté et la sûreté de ses impressions, ses tendres compatissances, ses patriotiques colères.

« Au fait, si je voulais marquer d'un seul mot le caractère de ces petits livres, leur titre même me le fournirait : vrais chants du soldat où sa vie ressort, où son âme circule, où sa destinée se déroule et s'accomplit. Non que notre jeune poète ait aucune prétention à la philosophie historique; il ne suit pas à travers les âges l'étude de son humble héros sous toutes les transformations de son rôle modeste et de son éternel martyre. Il répugne aux généralités et r.e semble pas avoir un goût démesuré pour la synthèse. Ni Tyrtée, l'harmonieux chef d'avant garde des Spartiates dans la guerre de Messénie, ni Rouget de l'Isle allumant sa verve aux foyers des passions de 92, ni Béranger lui-même, le poète classique des vieux grenadiers, n'ont servi de guide à M. Déroulède dans la carrière où sa muse, au front martial, au triste sourire, l'a fait entrer si soudain. Le soldat de M. Déroulède a sa date comme lui-même : il est un homme de la dernière guerre...

Ce qui caractérise le mieux le poète, c'est qu'il n'est visiblement d'aucune école. Paul Déroulède est luimême, rien que lui, — rare privilège, surtout dans un genre où c'est le patriotisme qui fait vibrer la corde poétique mais où le chauvinisme veille, hôte incommode et fastidieux.

De Jules Claretie :

DÉROULÈDE CITOYEN, ce Cet homme jeune, grand, souriant, charmant, était fait pour aimer, pour sourire i Mais on l'a contraint à combattre :

Ma jeunesse a souffert d'un mal que rien n'apaise, Le partage du sol, la défaite au combat.

Alors, avec une verve bien française, il a ramassé le gant ou plutôt 1 épée brisée et il a fait de sa vie une bataille... Je sais qu'on pourra reprocher à Paul Déroulède une imprudence qui n'est toujours qu'un excès de générosité, mais ce Français épris de sa France n'a jamais ressenti et a du moins combattu toujours un sentiment inconnu jadis à cette race gauloise qui, hormis la chute du ciel, ne craignait rien sur terre ; un sentiment que les prudents et les politiques, -— les politiciens surtout, — ont tristement travaillé à acclimater en France et qui s'appelle : la Peur !

« Je n'ai de rien tant peur que de la peur ! »

disait Montaigne.

Paul Déroulède n'a peur que de cela. Il est le clairon qui, éperdu, sonne le devoir à l'oreille des couardises. Sommes-nous menacés ? Oui. Sommes-nous haïs ? Serons-nous attaqués ? Oui. Eh bien! pour ce jour-là il faut des chants qui fouaillent les trembleurs et stimulent les craintes. Ces chants, Déroulède et c'est son honneur et ce sera sa gloire — les a écrits. Comme Béranger il ne se vante pas d'avoir fait des odes. Il serait fier d'avoir écrit des chansons de marche et de combat. Haine à la guerre, à .l'atroce guerre, à la guerre qui est le massacre, l'incendie, la bombe, le pétrole, le vol, le sang ; — haine à cette sauvagerie qui parait dix fois plus sauvage, cent fois plus atroce, plus hideuse, plus dégoûtante avec les raihvays qui la charrient et les télégraphes qui racontent au monde ses prouesses meurtrières ; mais puisqu'il faut la faire, puisqu'on nous attaquera un jour, puisqu'on nous déteste et qu'on nous guette, faut-il nous laisser

égorger sans nous défendre ? Faut-il cultiver la Peur comme le champ d'ivraie qui finirait par étouffer le bon grain ? Non ! il faut crier : Courage ! il faut répéter : Devoir ! il faut dire et redire : France !

Et si l'on succombe, ce sera pour toi, patrie f Et mieux vaut mourir que pourrir !

De Madame Séverine :

« Tu Tas bien connu ? C'était un grand diable... .

« Un grand diable, oui, avec des grands bras, des grandes jambes, un grand nez, une grande redingote, de grands gestes, en toute sa personne quelque chose de démesuré, d'exagéré — et de profondément attractif !

« Je l'ai abominé jadis, avant de le connaître : son patriotisme bruyant me portait sur les nerfs ; sa Ligue des Patriotes me faisait l'effet d'une fanfare d'Etat...

« C'est à l'enterrement de Hugo que je le vis la première fois... Non, ce garçon n'était pas ce qu'on m'avait dit, ce que je le croyais ; derrière le moulinet de ses gestes, je sentais quelque chose de plus grave, de meilleur que le chauvinisme de parade dont il s'était drapé !

Le soir même (la vie a de ces hasards) j'entendis Thérèsa chanter Le Bon Gîte.

— De qui est-ce, cette chanson simple qui émeut aux larmes ?

— De Déroulède.

«Le lendemain je faisais acheter les Chants du Soldat. J'ai lu et relu ce petit bouquin, plein de tendresse et de bravoure, entrainant comme une sonnerie de clairon. Ah ! dame ! les rimes ne sont peut être pas aussi riches que celles de Leconte de PIsîe — mais de la richesse il

n'a cure, celui-là qui a si allègrement gâché son patrimoine en l'honneur de son idée !

« Regardez ses mains, elles sont ouvertes et nettes comme des mains de brave homme ; jamais une suée d'argent n'en a taché les paumes, jamais les ongles ne se sont ébréchés après le « sac» convoité. L'or — son or à lui a glissé entre ses doigts comme par les trous d'un crible, alimentant l'œuvre, subvenant aux besoins de ceci, aux exigences de cela. Et le jour où il a eu mangé tout son bien, il s'est senti mieux ce qu'il devait être : gueux comme un poète, gueux comme un soldat.

« Ce sera son éternel honneur, ce désintéressement de toute minute, ce dédain de la fortune après laquelle courent tous les autres hommes et dont il a si peu souci — ce grand ingénu qui ne demande au sol natal que le lopin recouvert de son ombre, pour s'y coucher, un jour, et mourir, le rythme aux lèvres, l'épée au poing !

«C'est parce que je sais cela que je l'estime de toute mon âme et que je l'aime de tout mon cœur, si profonds que soient les dissentiments qui nous séparent, sur les choses et sur les gens... »

(Notes d'une Frondeuse).

De M. Tavernier :

DÉROULÈDE ORATEUR Homme d'action, orateur, M. Déroulède se trouve naturellement à sa place sur les grandes scènes. Sa taille superbe, sa voix, sa vigueur de pensée sont en rapport avec le rôle qu'il joue.

Sa prestance traduit la force et la volonté, il parle comme il agit. C'est surtout en lui que l'éloquence est tout action, L'action oratoire il la symbolise avec une rare intensité.

Il est sorti victorieux d'une expérience redoutable et désastreuse pour les tribuns qui se sont développés dans les réunions publiques et dans les manifestations en plein air. On pouvait supposer qu'il ne s'adapterait pas au cadre de la Chambre et qu'il serait paralysé par l'énergie même de son allure. Néanmoins, à cet égard, M. Déroulède a surpris ses admirateurs presque autant que ses adversaires.

Si chaleureuse que soit son éloquence, M. Déroulède sait en discipliner l'allure. S'il aime les élans impétueux, il a aussi beaucoup de souplesse, de finesse et de distinction dans l'esprit comme dans les procédés.

Il possède une culture littéraire qui le rend supérieur à beaucoup des habitués des couloirs et même de la tribune. On fut déconcerté par l'élégante correction comme par l'extrême rapidité de son langage. C'est un torrent qui roule, qui coule, qui bondit, mais c'est une eau très pure qui reflète la lumière. Des orateurs qui connaissent bien tous les secrets de leur art, avouaient, dans l'intimité, qu'ils enviaient cette aisance vigoureuse, cette spontanéité puissante et adroite. M. Déroulède était à la Chambre, celui qui avait le débit le plus rapide et cependant on pouvait lire comme des pages écrites avec soin et avec goût les harangues dont la sténographie recueillait l'improvisation, car il improvise chose très rare, beaucoup plus rare qu'on ne se l'imagine, bien entendu en ce qui concerne les gens qui se donnent la peine de parler convenablement.

L'éloquence de M. Déroulède s'épanouit en larges rayons lumineux, à moins qu'elle ne jaillisse avec une vibrante lueur d'éclair. C'est un grand orateur.

De M. Marcel Habert :

« Cet homme possède en vérité un exceptionnel tempérament d'entraîneur de foules. Depuis plus de trente ans, il dépense sans compter, pour la propagande de ses idées, toutes les richesses de sa noble nature d'apôtre et de soldat. De 1870 à 1889, il a prêché la revanche sans se laisser détourner par aucune diversion de sa tâche patriotique. Le jour où il a compris que le régime parlementaire était un obstacle insurmontable à la réalisation de ses rêves, il a tourné contre le parlementarisme la même volonté persévérante et la même inlassable ardeur. Avec une ténacité, une persistance, un entêtement que rien ne décourage, il continue, en dépit des résistances et des échecs, à marcher droit vers le but qu'il s'est fixé.

« Ceux qui n'ont pas étudié de près Déroulède, ne le connaissent pas. Sur la foi de la légende, les uns se le représentent comme un emballé, comme un impulsif, dont l'énergie bouillante et désordonnée est toujours à la merci d'un coup de tête, et d'autres, ne veulent voir 'en lui qu'un poète, s'imaginent qu'il ne se laisse guider que par le sentiment, et que son cœur l'emporte toujours sur la raison.

« Or, sur ces deux points, la légende est dans l'erreur.

« Tout d'abord, loin d'être un impulsif, Déroulède est un calculateur qui ne prend jamais une décision sans l'avoir longtemps à l'avance mûrie et pesée dans son esprit. Ce qui trompe sur son vrai caractère ceux qui le connaissent mal, c'est que ses actes publics surprennent généralement parce qu'ils . ne sont ni prévus ni attendus. Mais ce qui est imprévu et inattendu pour tout le monde était depuis longtemps conçu et

préparé par lui et la surprise que ses actes provoquent, le plus souvent, est la conséquence nécessaire de sa très prudente discrétion et de son excessive défiance. Car ce grand parleur n'est pas un bavard, et cet homme, en apparence si confiant et si ouvert, est plutôt renfermé et presque soupçonneux. Les plans qu'il forme, les projets qu'il médite, il ne les soumet presque jamais à personne ; moi qui fus l'un de ses plus proches collaborateurs, je n'ai souvent connu les plus graves de ses décisions qu'à la veille du jour où il devait les exécuter ; mais je sais que, pendant des semaines et des mois, il y avait longuement réfléchi avant de s'y arrêter.

« Et de même qu'il n'est pas un impulsif, Déroulède n'est pas un sentimental. Rien n'est plus contraire à sa nature que la sensibilité. Il n'y a pas de place dans son âme pour un autre amour que la France, et cette passion exclusive a absorbé en lui toutes les sources du sentiment. Si son admirable sœur a seule su prendre dans sa vie et dans son cœur une place privilégiée, c'est qu'il la sait depuis longtemps, prête comme lui et avec lui à tout sacrifier au même idéal patriotique. Tout autre peut attendre de lui du respect, de l'estime, de la confiance ou de la pitié, mais ne doit pas lui demander de la tendresse.

« Ni coup de tête, ni coup de cœur, les actes de Déroulède sont toujours des coups de raison et de volonté. »

(Le Correspondant).

De Maurice Barrés :

N'en doutez pas. Malgré tout ce qui a l'air de nous diviser, nous- sommes tous d'accord sur la qualité essentielle d'un Déroulède. Supposez que le récent

conflit avec l'Allemagne ait pris la tournure que la nation acceptait, l'unanimité n'aurait-elle pas salué, appelé cet homme comme l'agitateur de la levée en masse, comme la personnification vivante et vibrante de cette forme morale et de cet entrain sans lequel les meilleurs armements ne donneront jamais la victoire ?

Ses livres comme ses gestes nous mettent face à face avec un homme de qualité héroïque. On peut discuter tel ou tel geste, critiquer telle ou telle page, mais l'âme en transparait toujours.

Aussi ne vais-je pas naïvement mettre son théâtre en parallèle avec l'œuvre des Hervieu, Lavedan, Capus, de Porto-Riche, Brieux. L'auteur de Messire Duguesclin et de la Mort de Hoche s'est servi des planches de la même manière qu'Alfieri, qui écrivait pour exciter les hommes à être forts, libres, généreux et qui préparait la résurrection de l'Italie. Ce n'est pas que nous entendions chasser Déroulède en dehors de la littérature ; l'exemple d'Alfieri le prouve bien ; mais nous voulons rappeler que sa littérature est elle-même un des aspects de l'histoire du patriotisme français.

Il est d'ailleurs passé, le temps où les parnassiens affectaient de regarder de très haut le poète des Chants du Soldat. La France a jugé entre eux et lui. Tous les poètes du passage Choiseul, avec une application touchante, dans les années qui suivirent 1870, y sont allés de leur poème patriotique. Qu'en reste-t-il ? Rien. Mais dans les Chants du Soldat (comme dans les Chants du Paysan), la réussite littéraire est complète. Déroulède a trouvé les mots simples, les sentiments vrais et le rythme alerte, en un mot tout ce qu'il fallait pour faire vivre des chansons de marche. Ces petits poèmes populaires, terriens, patriotiques et guerriers sont l'unique chose que nous puissions opposer aux

lieder militaires qui sont une des gloires de la littérature allemande...

J'ai entendu bien souvent Déroulède parler. Il ne ressemble à personne. Les autres orateurs, un Ribot, un Jaurès, un Briand, m'intéressent, avant tout et presque uniquement, à ce qu'ils disent ; je pèse leurs arguments ; je prends parti pour ou contre leur thèse ; je me donne ou me refuse à leurs conclusions. Avec Déroulède, il en va tout autrement. Quelque sujet qu'il traite, c'est toujours à sa personne même que va d'abord notre adhésion. Il défend les agriculteurs de la Charente, il attaque un ministre, il présente la candidature d'un patriote, il prouve que chaque Français individuellement est diminué par le traité de Francfort ; c'est très bien, mais tout cela n'est pas Déroulède. Ce qui intéresse chez lui, ce qui le distingue, c'est le rayonnement, encore une fois, le je ne sais quoi héroïque.

Pour définir son message, bon gré mal gré, il faut que je recoure au vocabulaire des moralistes. Déroulède est l'homme qui rappelle à la nation que la contrainte est bonne, que le bien-être n'est pas tout. Bien plus, il déplace l'axe du plaisir, et dans l'effort, dans le danger, il nous propose la plus joyeuse des fêtes. Soldat français plus que philosophe stoïcien, il est bien l'homme de ses Feuilles de route où éclatent la gaîté, le goût des arts, la force de sympathie... (Echo de Paris).

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