‹ Paul Devaux, membre du congrès national, etcChapitre 1 sur 13 · Paul Devaux, membre du congrès national, etc · texte numérisé non relu

Paul Devaux, membre du congrès national, etc

Parmi les fondateurs de l'État belge, parmi les hommes qui, dans le cours d'une longue carrière, ont exercé le plus d'influence sur les destinées politiques de notre pays, il n'est que juste de signaler au premier rang l'illustre patriote dont nous allons retracer la vie.

Paul-Louis-Isidore Devaux naquit à Bruges le 20 avril iSOl. Il avait six ans lorsqu'il perdit son père, qui était membre du Corps législatif de l'empire français. Il commença ses humanités au lycée de Bruges, et vint, après d845, les achever au lycée de Bruxelles. Dès sa plus tendre

jeunesse il se faisait remarquer par sa gravité et son amour de l'étude. A cette époque déjà il fuyait les honneurs. On l'entendit dire à ses camarades : « Vous travaillez pour remporter les prix; moi je travaille pour m'instruire. »

Livré à lui-même, après la mort de sa mère, il partit pour Paris, et, de 1817 à i819, suivit les cours de la Sorbonne. Il vint ensuite habiter Liège, où, après avoir été reçu docteur en droit, il fonda, en 1824, avec Joseph Lebeau, Charles Rogier et d'autres amis, le Mathieu Laensbergh (plus tard le Politique).

Cette feuille, rédigée avec un grand talent, devint un des principaux organes de l'opposition belge. M. Devauxy fit ses premières armes; on lui dut notamment les remarquables articles par lesquels fut préparée l'union des catholiques et des libéraux.

Depuis 1822, après les débats sur la législation des impôts, les journaux hbéraux avaient comme détourné leur attention des affaires de la Belgique. Rédigés en grande partie par des Français émigrés, ils se bornaient à copier les gazettes parisiennes et ne s'occupaient pas autrement de politique belge. De leur côté, les journaux catholiques ne parlaient guère que des griefs de leur parti et continuaient de bou-

derla liberté des cultes et la liberté de la presse, ne songeant pas le moins du monde à l'usage que les catholiques pouvaient en faire et à la force qu'ils pouvaient y puiser. Du reste, les deux partis qui formaient l'opposition belge, étaient bien plus encore ennemis l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient tous deux du despotisme gouvernemental auquel ils voulaient résister.

Vers i827, on commence à s'intéresser un peu plus aux travaux de la représentation nationale.

Le Courrier des Pays-Bas, principal organe du parti libéral à Bruxelles, acquiert plus d'importance. A Liège, le Courrier de la Meuse, qui représente l'opinion catholique, avait pour rédacteur un publiciste éminent, M. Kersten. L'autre opinion était vaillamment défendue par le Mathieu Laensbergh. Dans le chef-lieu de la Flandre orientale, lé Catholique des Pays-Bas et le Journal de Gand voyaient aussi s'étendre leur influence.

Paul Devaux, sortant des sentiers battus jusque-là, publie dans le Mathieu Laensbergh du 21 mars 1827 une sorte de manifeste qui sera comme le signal de la métamorphose des partis. Le jeune et hardi publiciste propose à

l'opposition de prendre pour but le développement des libertés constitutionnelles en germe dans la loi fondamentale et la propagation de ces libertés qui étaient généralement ignorées dans le pays. 11 fallait, en conséquence, ajourner les querelles touchant aux matières religieuses qui, en divisant l'opposition, retarderaient le progrès politique. Or, les libéraux pouvaient les ajourner avec d'autant moins de danger que le gouvernement des Pays-Bas, au rebours du gouvernement français, était anticlérical.

« Craint-on qu'en Belgique, disait le Mathieu Laensbergh, les jésuites ne triomphent par la nation, comme en France par le pouvoir? — Eh bien, n'est-ce pas comme ennemis de la hberté, de la tolérance, de la civilisation qu'on les redoute? Apprenez donc d'abord à la nation à apprécier ses libertés, à aimer la tolérance et la civilisation, et vous n'aurez plus besoin de lui apprendre à haïr les jésuites, ou ils ne seront plus haïssables. »

^ Ce manifeste fit une grande et légitime sensation, notamment parmi les cathohques, à Gand et à Liège. Dans un second article, qui parut le i«^ novembre ^827, M. Devaux expliqua, avec encore plus de force et de netteté,

les motifs de la conduite qu'il avait adoptée avec ses amis et, par sa pressante logique, il fit faire un nouveau pas au rapprochement des libéraux et des catholiques. Écoutons : « ... Le remède aux maux de l'état social est dans les garanties politiques et dans l'esprit pubHc du peuple. Tout ce qu'on redoute de l'influence jésuitique ou sacerdotale n'offrirait plus le moindre danger aux yeux de ceux qui en sont aujourd'hui le plus effrayés, si le peuple possédait à la fois des garanties et de l'esprit public. Les erreurs et les préjugés religieux n'importeraient pas plus alors aux rapports sociaux que les préjugés en physique ou en astronomie. En France, ce qui fait la force des jésuites et du parti qui les soutient, qu'est-ce autre chose que le défaut de garantie et le défaut d'esprit public? Supposez une bonne loi d'élection et assez de vigueur dans l'esprit public pour que les électeurs français votent suivant leur conscience, que seront les jésuites? Avec une majorité nationale à la Chambre des députés, qu'aura-t-on à craindre d'eux? Quelles seront leurs forces?.. »

Les idées du Mathieu Laensbergh furent trèsfortement combattues parle Courrier des Pays- Bas qui, relevant quelques paroles encourageantes adressées par le journal liégeois au

Catholique de Gand, dénonça une alliance contre nature, une alliance qui aurait pour résultat l'étouffement du libéralisme. « C'était, disait-il, l'alliage monstrueux du moderne et du gothique, de la liberté et de l'absolutisme, de la vie et de la mort. »

Le journal liégeois répondit (12 juillet 1828) : « ... Quand le Mathieu Laensbergh réclame les garanties constitutionnelles, la liberté de la presse, le jury, des députés indépendants, et que le Catholique réclame la même chose, n'y a-t-il pas quelque rapport, assez naturel, entre ces deux journaux?... — Mais si le Catholique prêche la liberté constitutionnelle, il ne sera pas sincère. — Eh bien! supposons que le mensonge public soit aussi facile à des hommes pour qui l'estime publique doit cependant être quelque chose et que la liberté ne leur soit pas aussi utile qu'à d'autres; qu'avons-nous demandé à ce journal? Qu'il inculque aux esprits de ses lecteurs les principes de la hberté constitutionnelle. Or, pourvu qu'il popularise de telles doctrines, que nous importe sa sincérité? Que Newton n'ait pas cru sincèrement à la gravitation, en sera-t-il moins vrai que, grâce à lui, la gravitation est aujourd'hui enseignée et démontrée à tout le monde... Et vraiment, n'est-ce

PAUL DBVAUX.

pas donner aux gens de terribles armes contre la liberté que de les engager à la faire aimer à ceux qui pensent comme eux? N'est-ce pas un admirable moyen d'arriver à 1 etouffement de l'indépendance que de commencer par former les esprits aux idées constitutionnelles et indépendantes?... »

Dès ce moment on pouvait considérer l'union comme faite. Le Catholique des Pays-Bas et, après lui, le Courrier de la Meuse répudiaient les doctrines réactionnaires du Jugement doctrinal de 181S; ils comprenaient quelles ressources il y avait pour leur parti dans les libertés constitutionnelles.

Le 23 juillet 1828, on lisait dans le Mathieu Laensbergh : « ... Comme nous, le Catholique désire aujourd'hui la liberté ; seulement il ne la veut pas au même titre ni dans les mêmes intentions que nous; mais toujours, ainsi que nous, il la veut. Ce but nous étant aujourd'hui commun à l'un et à l'autre, il est naturel que nous nous rencontrions quelquefois sur la route commune, à moins qu'on ne dise que, le Catholique prêchant la liberté, il nous faille à toute force prêcher le despotisme. — Parvenu au terme de cette route, il sera temps alors de reconnaître par quelle voie le Catholique

PAUL DBVATJX.

voudrait aller plus loin et de nous séparer quand nous ne pourrons plus nous accorder, ni sur le but que nous proposons, ni sur le chemin que chacun de nous veut suivre pour y arriver... »

Le Courrier des Pays-Bas, qui avait longtemps résisté au plan d'union ou de coalition entre les catholiques et les libéraux, finit par prendre celle-ci sous son puissant patronage.

Le plus populaire des publicistes de cette époque, Louis de Potter lui-même, ce grand adversaire des cathohques, est entraîné. En juillet 1829, il fait paraître la célèbre brochure qui a pour titre : Union des catholiques et des libéraux dans les Pays-Bas. Là, est développée la thèse que M. Devaux avait proposée dès 1827 et qu'il n'avait cessé depuis lors de soutenir avec un rare talent et un incontestable patriotisme.

La révolution accomplie, M. Devaux quitta Liège pour revenir dans sa ville natale. Il avait épousé, en i827,Mi^« Yan Praet, nièce du savant bibliophile qui était, à Paris, le conservateur de la bibliothèque nationale.

Le 6 octobre 1830, le gouvernement provisoire nommait M. Devaux membre delà commission chargée de proposer un projet de constitution. Après avoir décidé à la majorité de huit voix contre une que la forme du gouvernement serait monarchique, elle arrêta, le 16 octobre, les bases de la Constitution et chargea MM. Devaux et Nothomb de rédiger un projet d'après ces bases. Ce projet fut discuté et adopté par la commission le 25 octobre.

Envoyé au Congrès national par le district de Bruges, M. Devaux devint sans contredit un des membres les plus éminents de notre assemblée constituante. Il ne cessa de se signaler par l'élévation de son esprit, l'étendue de son savoir et l'ardeur de son patriotisme. Écoutez-le, lorsque, le i8 novembre, la proclamation de l'indépendance de la Belgique est soumise au Congrès : « Quand, après des siècles, s'offre à un peuple l'occasion de prendre possession de son indépendance, il y aurait à ce peuple, dit-il, défaut de courage, de dignité et de noblesse d'âme à ne pas en faire l'essai. » Tous les efforts du grand patriote tendirent ensuite à rendre possible cette indépendance que le Congrès venait de proclamer, c'est-à-dire à la faire admettre par l'Europe. C'est pourquoi il se montra énergique partisan de la monarchie constitutionnelle. Mais la monarchie constitutionnelle représentative, telle qu'il la comprend, c'est, disait-il, la liberté de la république, avec un peu d'égalité de moins dans les formes peutêtre, mais avec une immense garantie d'ordre, de stabilité, et, par conséquent, de liberté de plus dans les résultats.

M. Devaux fut un de ceux qui prirent la part la plus considérable aux débats sur la Constitu-

lion. On lui dut notamment les rapports sur les questions très délicates qui concernaient l'institution du Sénat. C'est lui aussi qui, par un amendement, fit adopter pour la presse la disposition qui devint l'article 18 de la Constitution. C'est lui encore qui, à propos du droit de réunion, fit décider que les rassemblements en plein air resteraient entièrement soumis aux lois de police. En résumé, Paul Devaux doit être considéré comme un des principaux architectes de notre édifice constitutionnel, et les Discussions du Congrès sont là pour attester cette puissante coopération.

Au commencement de janvier 1831, le Congrès avait été saisi par M. Constantin Rodenbach d'une proposition décisive à certains égards. 11 s'agissait d'aborder sans délai l'examen de la question relative au choix du chef de l'État. Le 5, M. Rogier, membre du gouvernement provisoire, demande que l'assemblée se forme en comité général pour qu'il puisse démontrer l'urgence de cette proposition. Dans ce comité, M. Rogier est énergiquement appuyé par M. Devaux. « Nous exposerions notre responsabilité, dit ce dernier, en atténuant les dangers qui nous menacent. Les partis intriguent et conspirent ; le pays souffre et s'alarme.

11 n'y a qu'une voix sur la nécessité d'en finir. » Quelques jours après, le 42, M. Devaux attire l'attention de l'assemblée sur le prince Léopold de Saxe-Cobourg. Après avoir rappelé que ce prince n'était Anglais que par alliance, il ajoutait : « L'opinion générale est encore défavorable au prince de Saxe-Cobourg, parce qu'elle se prononce en faveur d'un catholique... Je ne puis concevoir l'exclusion d'un prince non catholique; s'il est catholique, c'est bien ; s'il ne l'est pas, c'est bien encore, et je dirai plus, si dans l'élection il pouvait y avoir une préférence, elle devrait être pour un prince non cathohque; car, d'après les bases de notre future Constitution, il n'y a plus qu'une oppression à redouter, c'est celle de la majorité. Toute notre organisation politique repose, en effet, sur le système électif, et le système électif est le règne de la majorité. La majorité étant cathohque chez nous, il serait peut-être à désirer que le chef du pouvoir exécutif ne le fût pas. »

Il fallut malheureusement traverser encore de redoutables crises avant d'arriver à la combinaison qui devait clore la révolution belge.

Le Congrès allait se trouver devant la rivalité suscitée par les partisans du duc de Leuchtenberg et par ceux du duc de Nemours. Or, pour

M. Devaux, le choix du duc de Nemours, c'était l'alliance exclusive avec la France, une transition à la réunion difinitive; l'avènement du duc de Leuchtenberg, c'était le maintien de l'équilibre. Pourquoi hésiter? Louis-Philippe n'avaitil pas déjà fait connaître qu'il n'accepterait pas le trône s'il était offerte son fils? « Ne nous humilions pas devant la France, ajoutait l'éminent orateur ; ne nous obstinons pas à nous hvrer à ses princes quand eux-mêmes nous refusent... Ne soyons une source d'embarras pour personne; restons, restons la belle, la noble Belgique! Depuis longtemps le mot de patrie ne résonnait qu'imparfaitement dans nos cœurs. Depuis des siècles, nous n'avons fait que passer d'un joug à l'autre, tour à tour Espagnols, Autrichiens, Français, Hollandais ; depuis quatre mois seulement, nous sommes Belges, et nous avons retrouvé une patrie ! Et depuis quatre mois la patrie nous a fait faire des miracles! Ce sentiment commun, auteur d'espérances communes, qui he entre eux des hommes de mêmes mœurs et de même caractère, a grandi le peuple tout entier, comme par enchantement. Est-ce trop, après des siècles, de ce peu de jours de véritable indépendance? Faut-il déjà étouffer dans nos cœurs le foyer de tant de

nobles pensées et de généreux sentiments? Cette patrie, que nous avons ressaisie au prix du sang belge, faut-il déjà l'humilier aux pieds d'une puissance étrangère ? »

Le gouvernement français, ayant voulu, par ,ses représentations presque menaçantes, peser sur les délibérations du Congrès et le contraindre à prononcer l'exclusion du duc de Leuchtenberg, de véhémentes protestations se firent entendre dans l'assemblée. M. Devaux, vivement froissé, ne fut pas le moins éloquent. « Quoi, s'écria-t-il, on ne reconnaîtra pas le roi que la Belgique veut se donner, et on ose dire que notre choix est libre! Quelle est donc cette hberté qu'on nous reconnaît et dont on veut nous empêcher de faire usage? Quelle est cette politique insultante qui se joue des promesses faites à la face des nations, et qui nous refuse le droit de choisir un roi? La France a-t-elle oublié sitôt la crise à laquelle elle doit sa liberté? Quand elle a voulu éhre le duc d'Orléans, ne l'a-t-elle pas fait en vertu du principe qu'elle nous dénie? A-t-elle consulté les nations étrangères ? Aurait-elle souffert que les rois de l'Europe vinssent lui imposer leurs répugnances? »

Le duc de Nemours fut élu, mais Louis-Philippe n'osa braver l'Europe en acceptant le

Page 1