‹ Paul Devaux, membre du congrès national, etcChapitre 5 sur 13 · PAUL DEVATJX · texte numérisé non relu

PAUL DEVATJX

« Avant 1830 déjà, il luttait pour la cause nationale; au Congrès, il a figuré parmi les auteurs principaux de ce pacte qui nous a procuré un demi-siècle de liberté et de bonheur. « Je suis du petit nombre de ceux qui ont eu l'honneur de siéger ici pendant longtemps avec lui. Assurément, des dissentiments politiques profonds nous séparaient. Mais Paul Devaux a eu le privilège, par son caractère, par son talent, de se concilier la profonde estime de tous ses adversaires.

« Nous nous associons donc sincèrement, mes amis et moi, aux paroles de notre honorable président et à sa proposition. »

M. Frère-Orban, ministre des affaires étrangères, prend ensuite la parole. « Messieurs, dit-il, je remercie l'honorable M. Malou de l'hommage qu'il vient de rendre à l'un de nos amis politiques, à l'homme éminent, au patriote dévoué, à l'un des fondateurs de notre nationahté, qui n'a cessé de rendre les plus grands services au pays, comme vient de le dire l'honorable membre.

« Paul Devaux restera l'honneur et l'une des gloires de la Belgique. Orateur puissant, écrivain remarquable, il a consacré toute sa vie à la défense des principes qu'il croyait justes e

vrais; il l'a fait avec le plus rare désintéressement, et il a su conquérir, ainsi qu'on vient de le rappeler, l'estime de ses adversaires en même temps que le respect et la reconnaissance de ses amis politiques.

« Je m'associe donc de tout cœur, Messieurs, à la motion qui vient d'être faite par notre honorable président. »

Les funérailles furent célébrées le 3 février, avec toute la solennité due à la haute dignité que l'illustre défunt occupait dans l'ordre national. Le Roi, tous les corps politiques et savants du pays avaient envoyé des représentants dans cette modeste maison du boulevard de Waterloo que M. Devaux avait habitée pendant plus de quarante ans. Du fond des provinces étaient accourues des centaines de personnes qui voulaient dire un dernier adieu au vieux patriote.

M. Jules Guillery, au nom de la Chambre des représentants, prononça devant la dépouille mortelle le discours suivant, qui était un noble hommage rendu aux glorieux services d'un des principaux fondateurs de la monarchie belge :

« Paul Devaux a été membre de la Chambre des représentants pendant trente-deux ans, depuis 1831 jusqu'en 1863.

« Bien qu'un long espace de terïips nous

sépare de l'époque où il nous quitta sans retour, la Chambre, en apprenant la mort de ce grand citoyen, a senti qu'elle perdait un collègue : d'un mouvement unanime, elle s'est empressée de rendre à sa mémoire un éclatant hommage.

« Jamais homme n'en fut plus digne.

« Membre du Congrès national;

« Membre du conseil des ministres du régent;

« Commissaire extraordinaire près du prince Léopold de Saxe-Cobourg ;

« Commissaire du gouvernement près de la conférence de Londres, au mois de juin 1831 ;

« 11 se révéla tout d'abord homme d'État et diplomate.

« Ce n'est cependant pas aux fonctions pubhques qu'il doit l'éclat de sa vie.

'< Il fut, avant tout, un de ces grands parlementaires dont l'Angleterre nous fournit d'illustres modèles.

« Mais, pour juger l'homme, il faut le prendre dès sa jeunesse.

« Fils d'un député qui eut l'honneur de représenter l'arrondissement de Bruges au Corps législatif, il n'eut pas le bonheur de connaître son père (^). Sa mère le laissa orphelin à quinze

(*) Ce renseignement n'était pa» exact; comme nous

ans. Mais ce grand malheur n'abat point son courage. Il devient un homme et dirige luimême son éducation. Bientôt il se rend à Paris, cette grande école d'éloquence, pour y continuer les fortes études, qu'il n'abandonna qu'à son dernier jour.

« Dans un commerce constant avec les historiens et les philosophes de l'antiquité, dans une étude approfondie des causes et des effets des grandes révolutions politiques, par une sage critique de ses propres impressions, il acquérait tout un corps de doctrine ; il fortifiait son âme en ornant son esprit.

« Nous le voyons bientôt, à Liège, former cette noble amitié qui donna à la Belgique trois illustres hommes d'État, amitié toujours fidèle et toujours indépendante.

« C'est avec ces amis qu'il entreprit d'éclairer le gouvernement de cette époque et le pays luimême sur une situation dont une rare sagacité lui avait fait sonder tous les périls.

« Le journal qui leur servait d'organe était loin de revêtir un caractère d'hostihté : la franchise et la sincérité, l'ardeur même de la jeu-

l'avonsdit, M. Devaux avait six ans quand il perdit son père.

nesse n'excluaient pas la mesure et la convenance.

" Aussi ne s étonne- t-on pas de voir Paul Devaux préparé au rôle auquel la Révolution l'appela bientôt.

« Il était de ceux qui, croyant à la force des principes, placent volontiers le débat dans l'ordre intellectuel. Frappé de la grandeur, de la puissance de cette fière revendication de la liberté et de l'indépendance nationale, il ne désespéra jamais de la patrie. Il ne comprenait ni le doute, ni l'hésitation, ni les transactions, dans un moment où la faiblesse pouvait tout perdre. Il fut, toute sa vie, l'homme antique : Justum ac tenacem propositi virum...

" A vingt-huit ans, il était l'un des esprits les plus mûrs du Congrès.

« Faut-il le montrer prenant une part active au projet de Constitution ?

« Le verrons-nous, au sein du Congrès, obtenant bientôt, par sa parole puissante et convaincue, par ses aperçus toujours sobres, mais toujours profonds, la plus légitime des influences? Rappellerons-nous que, par un trait de génie politique, toujours ferme dans la mauvaise fortune, il eut l'insigne honneur de désigner au pays le prince qui devint son premier

Roi et dont le choix promettait à la Belgique une réelle indépendance et d'utiles alliances? L'accompagnerons-nous à Londres, où, malgré sa jeunesse, nullement intimidé devant l'aéropage des plus habiles diplomates de l'Europe, il soutint, avec le calme d'un homme d'État et l'âme d'un patriote, les droits de la Belgique régénérée ?

« Mais c'est au sein de la Chambre des représentants qu'il s'est produit tout entier.

« Figurant au premier rang, à une époque où tout était nouveau, dans une assemblée dont le plus grand péril était l'inexpérience, il se montra pohtique profond et orateur consommé.

« Aucune question ne lui était étrangère, et l'on peut dire qu'il n'est aucune de nos lois importantes, pendant trente-deux ans, qui ne porte l'empreinte de cette puissante personnahté.

« Qui ne se rappelle combien cet esprit ferme et pénétrant excellait à poser les grandes questions constitutionnelles? Il savait tracer à chacun des pouvoirs les limites qu'ils ne peuvent franchir sans danger.

« Cette grande voix empHssait le Parlement; elle classait les partis avec autorité, et gouvernait, même dans l'opposition.

« Nul pourtant n'eut plus de simplicité. Assis modestement à son banc, il écoutait en silence ses adversaires ; loin de chercher à les amoindrir, il aimait à rendre hommage au talent 11 plaçait toujours le débat dans les régions sereines et élevées : c'était la simplicité et la grandeur qui conviennent aux peuples libres.

« La politique a ses rigueurs, et elle a aussi ses misères; mais il est des cœurs que l'ingratitude même ne peut atteindre.

« En quittantlavieparlementaire, le membre de l'Académie trouve dans la culture des lettres ce repos et ce bonheur qui sont la récompense d'une jeunesse laborieuse. Dès le jour où il renonça à la politique active, son esprit, préparé à l'histoire par de longues méditations, s'absorba dans l'étude et rechercha avidement les causes des événements qui changent la face des empires. Ses écrits sont de premier ordre; on y retrouve ce style nerveux qui est l'homme lui-même.

« La vie de Paul Devaux fut la pratique de toutes les vertus; sa mort fut celle d'un sage entouré des plus saintes affections et de profondes amitiés.

« Le pays perd un grand citoyen, dont la mémoire vivra dans tous les cœurs, comme

cette Patrie, à laquelle il consacra son existence, vivra dans les siècles ('). »

Après le service funèbre, célébré dans l'église de Notre-Dame du Sablon, le cortège s'est dirigé vers le cimetière de Laeken, lieu désigné pour le repos éternel du grand patriote.

a 11 disparaît, disait l'organe de l'Académie, lorsqu'il allait prendre sa large part dans les honneurs réservés aux hommes de 1830; ces honneurs viendront illustrer sa tombe : on y répétera que Devaux jouit de la double immortalité que réservent aux hommes vertueux et forts Dieu et la Patrie. »

(*) Deux autres discours furent prononcés, l'un par M. Ch. Faider, au nom de l'Académie royale de Belgique, l'autre par M. Van Nieuwenhuyse, président de l'Association libérale de Bruges.

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