‹ Paul Devaux, membre du congrès national, etcChapitre 4 sur 13 · PAUL DEA^AUX · texte numérisé non relu

PAUL DEA^AUX

plusieurs années il fut le principal inspirateur de l'Écho du Parlement.

En décembre 1867, dans un moment où les questions se rattachant à la défense nationale étaient de nouveau débattues, il publia : Quelques réflexions politiques au sujet de la réorganisation de l'armée, par un ancien membre du Congrès national de 1830 ('). « Les difficultés intérieures de la Belgique, disait-il, ne seront jamais les plus dangereuses : c'est du dehors qu'elle a le plus à craindre. Depuis longtemps celte vérité semble peu contestable ; et cependant, à toutes les époques du régime actuel, même avant la conclusion de la paix avec la Hollande, les esprits ont eu peine à franchir le cercle des affaires intérieures pour s'attacher avec quelque persistence à ce qui pouvait nous menacer au-delà. Malgré d'évidents progrès d'intelligence pohtique, et malgré tout ce que les événements du dehors ont eu d'instructif et de propre à frapper vivement notre attention, depuis trente-sept ans nous sommes, sous ce rapport, assez peu changés. Nous avons toujours des efïbrts à faire pour nous préoccuper de notre position extérieure. Personne ne la croit

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à l'abri de tout danger dans l'avenir; nous possédons cependant un fond de sécurité qui se trouble peu, que rien du moins ne parvient à altérer longtemps. »

L'auteur jette ensuite un coup d'œil sur les changements survenus depuis 1848 et poursuit en ces termes :

« En résumant dans leur ensemble les changements favorables et défavorables que notre situation extérieure a subis depuis 1848, on peut dire que les chances de guerre sont beaucoup moins éloignées qu'auparavant, que le danger d'être surpris par de brusques hostilités s'est considérablement accru ; mais que, d'un autre côté, si nous y veillons résolument et si notre prévoyance n'est pas en défaut, il y a plus de chances pour nous aujourd'hui de pouvoir détourner l'orage quand il éclatera, et d'être respectés par les belligérants. Autrefois le danger qui nous apparaissait dans le lointain, c'était principalement une guerre dont la conquête de la Belgique serait le but. Dans ce moment, on peut espérer, au contraire, que les belligérants entreraient en campagne sans intention de conquête à l'égard de notre pays et avec le dessein de respecter le territoire belge, si, en le respectant, aucun d'eux n'a à

craindre d'y être devancé par son adversaire.

« Ce double changement , favorable d'un côté, défavorable de l'autre, quelle que soit celle de ses deux faces sous laquelle on l'envisage, doit conduire la Belgique à la même conclusion, à savoir : la nécessité de s'occuper sérieusement et promptement de ses moyens de défense.

« Toute cette considération que la Belgique s'est acquise dans le monde, toute cette force morale que sa nationalité en retire, viendraient à tomber le jour où nous nous serions montrés incapables d'efforts devant lesquels les autres peuples ne reculent pas, et dépourvus, dans le soin de nos intérêts les plus élevés, de ce degré d'énergie et de virilité dont un peuple ne saurait racheter ni se faire pardonner l'absence. En France, la faveur qui, depuis si longtemps, s'attachait à l'idée d'une extension territoriale de notre côté, ne saurait céder qu'à la conviction de la sécurité que l'indépendance et la neutralité de la Belgique assurent à la frontière française la plus voisine de Paris. Affaiblir cette confiance que nous inspirons, au lieu de l'affermir et de la propager, ce serait aider nous-mêmes les adversaires de notre nationalité à reprendre le dessus chez nos

voisins; ce serait travailler de nos propres mains à notre perte...

« Qu'en France ou en Allemagne, l'opinion s'accrédite que la Belgique ne veut ou ne peut opposer de résistance sérieuse à une tentative d'invasion, dès lors chacun des deux belligérants doit vouloir y être avant l'autre. C'en est fait de notre neutralité; notre faiblesse attire chez nous les deux ennemis à la fois; la Belgique redevient comme autrefois le théâtre de la guerre; sa nationalité est entraînée dans le tourbillon dont une fermeté prévoyante avait tant de chances de la préserver.

« Les circonstances dans lesquelles il est probable qu'une guerre s'ouvrirait aujourd'hui et l'expérience d'événements récents éclaircissent, au sujet de la position qui nous serait faite, des questions qui pour beaucoup de personnes étaient restées vagues ou obscures. Jamais il n'a été plus facile de se rendre compte de l'influence que, au milieu d'un conflit européen, il serait au pouvoir de la Belgique d'excercer sur son propre sort. Qui ne peut reconnaître aujourd'hui que si, à l'ouverture des hostihtés, une armée de cent mille hommes, fortement organisée, veille à la défense de notre territoire, la Prusse et la France auront un égal

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intérêt à respecter notre neutralité, et une égale crainte, si elles la violaient, de voir passer ce surcroît de forces du côté de celui des belligérants qui l'aurait respectée?... »

L'éminent publiciste n'était point satisfait d'une armée de cent mille hommes et d'un contingent annuel de treize mille. 11 aurait voulu un effectif de cent quinze mille hommes, sans parler du contingent que pouvait fournir la garde civique mobilisée. « Nous voudrions, disait-il, que, d'une main vigoureuse et intelligente, on s'attachât à adapter l'organisation et l'administration de l'armée à toutes les exigences de la phase politique où l'Europe vient d'entrer et à celle de la situation particulière de la Belgique, abandonnant les traditions faites pour d'autres temps, ou pour des peuples dont le rôle mihlaire est différent du nôtre... »

M. Devaux voulait avec la même force le maintien du cens, qu'il considérait comme la clef de voûte de la monarchie de 1830. Il regardait donc comme un péril pour la nationalité belge la transformation du système électoral. Après la défaite des hbéraux en i 870, la fraction la plus ardente espéra trouver une revanche ou le salut dans l'adoption d'un nouveau programme. M. Devaux, convaincu que les pro-

gressistes s'égaraient, refusa de les suivre.

« La Belgique, disait-il à l'Association libérale de Bruges, dont il était le président d'honneur, la Belgique vient de traverser, aux applaudissements du monde entier, une magnifique période de quarante années, période telle qu'aucun peuple n'en rencontrera que par exception dans son histoire. Ce glorieux régime, dans la mesure de mes forces et de ma position politique, j'ai contribué à le constituer, j'ai contribué à le maintenir, en m'attachant à ne jamais oubher les conseils de la prévoyance, de la modération et du bon sens pratique. Si on est fatigué d'une si haute fortune, si on veut compromettre tout ce qui a été si heureusement acquis, faire courir à la Belgique de périlleuses aventures, aller se briser contre des écueils évidents, je répudie l'honneur de concourir à cette désastreuse entreprise de destruction. »

Quelques mois après, M. Devaux, voulant défendre ses convictions avec plus d'éclat encore, publia un écrit qui avait pour titre : Du suffrage universel et de l'abaissement du cens électoral (').

« Quelles que puissent être pour nous, disait

(») Avril 1871 , in-8° de 68 pages.

l'auteur, les mauvaises chances des éventualités de l'extérieur, les conséquences désastreuses de la direction nouvelle qu'à l'intérieur on veut nous faire suivre sont, à mes yeux, plus certaines et plus inévitables. — C'est ce qui m'engage, je pourrais presque dire, ce qui me force à prendre la plume, malgré toute la répugnance que j'éprouve à me mêler encore à des discussions politiques. Il m'a semblé que, lorsque, après toute une vie passée dans la préoccupation des destinées de sa patrie, un homme politique a, du danger auquel elle s'expose, une conviction aussi profonde que la mienne, il ne lui est pas permis de se taire, même au fond de sa retraite, et de demeurer impassible quand il voit le suicide sur le point de commencer. — Je croirais avoir beaucoup obtenu si je contribuais à faire examiner de plus près, par l'opinion publique, des doctrines qui, il y a quelques mois, ne se sont répandues que faute de contradiction, par une sorte de surprise et de terreur électorale. — Quand l'opinion aura mis les réformateurs en demeure de sortir du vague où ils aiment à se renfermer, quand elle les aura forcés à rendre compte du nouveau degré de liberté ou de prospérité qu'ils attendent de leurs innovations, quand le pays comparera sérieuse-

ment ce qu'il peut gagner à adopter les principes nouveaux et ce qu'il peut perdre à abandonner les anciens, j'ai assez d'expérience de son bon sens pratique pour espérer que la conclusion ne sera pas longtemps douteuse. »

L'auteur examine ensuite ce qu'il faut attendre du suffrage universel. Après avoir cité l'exemple des États-Unis, il dit :

« Il y a quelques années, on s'imaginait en France que le suffrage universel avait la puissance de donner à un régime politique une solidité toute particulière, à laquelle on ne pouvait atteindre par aucun autre moyen. C'était, croyait-on, faute d'une aussi large base que la monarchie des deux branches de la maison de Bourbon avait été si facilement renversée. Il s'est trouvé, au contraire, que, malgré l'appui des millions de voix du suffrage universel, le gouvernement de Napoléon III s'est toujours cru mal assis, qu'il n'a cessé de craindre pour son existence, que c'est pour se raffermir qu'il a eu successivement recours aux expédients des guerres de Crimée, d'Italie, du Mexique, de Chine et finalement à la guerre contre la Prusse, qui l'a perdu. La chute de ce gouvernement met à nu toute la fragilité de cette base populaire. Quelques semaines s'étaient

à peine écoulées depuis le second baptême que le suffrage universel venait de lui conférer solennellement, quand la plus insignifiante émeute l'a renversé, sans que, dans toute la France, un seul coup de fusil ait été tiré pour le maintenir, sans qu'une seule voix se soil élevée en sa faveur. Tant il est vrai que la force morale manque aux décisions du suffrage universel et que le nombre seul ne la donne pas. — Si le suffrage universel présente des dangers si redoutables et si peu d'avantages réels, s'il ne sert ni la liberté, ni la justice, ni l'ordre, ni la stabilité,ni la civilisation, ni la moralité publique, d'où lui viennent, au fond, ses partisans enthousiastes? Quel est le sentiment qui les guide? N'y a-t-il absolument là que des ambitieux aspirant aux succès les plus faciles, des charlatans cherchant le milieu qui leur promet le plus de dupes? — Les partisans du suffrage universel sont peu nombreux en Belgique. Dans les classes en faveur desquelles on le réclame, on n'y songe guère et on s'en soucie peu. Si, dans certains cen très d'industrie, on a enrôlé quelques ouvriers sous cette bannière, le mouvement n'a rien de spontané. C'est le fruit des efforts d'un petit nombre de personnes. L'opinion du suffrage universel est toute factice chez nous. Ce

n'est pas un produit naturel du sol; l'esprit d'imitation seul l'a importée de France, où elle puise sa force dans un sentiment qui exerce peu d'empire en Belgique, à savoir la passion de l'égalité. Cette passion, si puissante en France, on n'est pas parvenu encore à nous la faire partager au même degré. Félicitons-nous-en; car, depuis des siècles, la France doit bien des malheurs à ce que ce sentiment a d'excessif et de trop prépondérant chez elle. Les imitateurs de la France qui veulent nous le communiquer à tout prix, semblent ne pas se douter de ce qu'il lui a coûté. — C'est la passion de l'égahté, ce sont les haines qu'elle a engendrées entre les diverses classes, qui, avec l'amour de la gloire militaire, ont fait perdre à la France le souci de sa liberté et ont affaibli chez elle le sentiment du droit. Toute l'histoire du pays l'atteste... »

La péroraison, qu'il faut citer tout entière, attestait encore une fois des convictions inébranlables et portait l'empreinte d'un mâle patriotisme.

« Nous assistons depuis plusieurs mois à d'immenses événements, disait le vénérable publiciste. L'histoire moderne n'en a guère de plus considérables. Aux époques futures les plus éloignées de nous, ils feront l'objet de la

méditation des penseurs. Dans des siècles encore, les peuples, les partis, les hommes politiques pourront y puiser des enseignements. Nous qui les avons vus de si près que d'un moment à l'autre ils auraient pu nous écraser, n'y trouverons-nous rien à apprendre? La rapidité de ce coup de foudre, qui renverse de fond en comble la situation générale de l'Europe, à laquelle la nôtre est si étroitement liée, ne nous dit-elle rien des incertitudes, de l'imprévu, des menaçantes épreuves de l'avenir? Le cataclysme qui précipite une grande et généreuse nation du rang que depuis si longtemps elle tenait dans le monde, n'est-ce pas comme une voix qui nous crie de ne pas prendre pour modèles ceux dont les fautes entraînent une si terrible expiation? — Serait-ce vraiment au lendemain de cette gigantesque leçon de sagesse politique que nous irions décréter la politique de l'imprévoyance, que nous abandonnerions cette route bénie où depuis tant d'années tout nous a été prospérité et succès, pour le terrain mouvant des innovations sans but, des entreprises téméraires, des agitations passionnées de la foule ; voie de malheur et de perdition ne nous offrant pour tout attrait que les désastres de ceux qui l'ont suivie? — Et si encore, pour franchir ce

pas, pour nous engager sur cette pente fatale où chaque faute est irréparable et en prépare une autre, si l'on cédait à une nécessité impérieuse, à l'imminence d'un danger, à une conviction profonde. Mais de nécessité, il n'en existe pas l'ombre; les dangers, on ne les évite pas, on les crée ; et les convictions, où sont-elles? Chacun croit faire une concession à celle d'autrui ; et, en définitive, à qui cède-t-on? A un groupe d'hommes aventureux, entre les mains de qui, personne ne l'ignore, les destinées du pays ne seraient pas plus en sûreté que si on les jouait sur un tapis vert. — Légèreté d'un côté, faiblesse de l'autre, intérêt secondaire et passager d'un parti ou d'un cabinet, est-ce sur les autels de pareilles divinités que la Belgique doit sacrifier l'esprit de ses institutions et abjurer la foi qui les a fondées? — La génération des hommes politiques de 1830, déjà si réduite, ne pourra-telle s'éteindre tout entière, sans avoir vu porter les premiers coups à l'œuvre de son temps? — Ceux à qui elle en a transmis la responsabilité, ceux qui n'ont eu qu'à recueillir les biens précieux que la Belgique possède aujourd'hui après les avoir vainement rêvés pendant des siècles, ne se diront-ils pas que leur mission la plus haute est de les lui conserver? Au premier péril

de ce dépôt sacré, en déserteront-ils la garde, pour se joindre aux assaillants? — Après la génération qui a fondé et consolidé, aspirerontils au triste honneur d'être celle qui ébranle et qui détruit? La Belgique indépendante est-elle lasse de son sort privilégié ? A-t-elle trop longtemps joui de ses libertés, de son repos, de ses richesses? Le vertige nous saisit-il? Au milieu de si merveilleux succès, avons-nous soif de la décadence? »

M. Devaux, qui avait successivement renoncé à toutes les fonctions honorifiques qu'il occupait encore, résigna également, au mois d'octobre 1875, le mandat de conseiller communal qui lui avait été conféré sans interruption pendant trente-huit ans. En faisant ses adieux aux électeurs de Bruges, il leur donna de nobles conseils et les conjura de travailler à la « résurrection » de l'antique cité qui était, au xv^ siècle, la métropole commerciale des Pays-Bas et la Venise du Nord.

M. Devaux s'exprimait en ces termes :

«... Bruges m'a fait l'honneur de me continuer pendant trente-huit années la mission de siéger dans son conseil communal et m'a laissé maître en quelque sorte d'en limiter moi-même la durée. Pendant l'exercice de mes fonctions,

je me suis efforcé de justifier tant de confiance par mon dévouement aux intérêts de la ville ; je crois y répondre encore aujourd'hui en déposant mon mandat à une époque où je ne pourrais plus en remplir suffisamment les obligations. Je remercie mes concitoyens de ce long témoignage qu'ils m'ont donné de leur estime; il a toujours eu pour moi le plus haut prix. J'y renonce avec un vif regret et je les prie d'être persuadés du profond sentiment de reconnaissance avec lequel je me retire aujourd'hui.

« Au moment où vont cesser, entre le collège électoral de la ville de Bruges et moi, ces rapports de plus d'un tiers de siècle qui m'ont été si chers, je ne demande plus qu'à accomplir un dernier devoir en joignant au sincère hommage de ma gratitude l'expression, non moins franche, des vœux que je fais pour l'avenir de notre administration communale et pour la direction future des affaires dont elle est chargée.

«« Je pourrais résumer ces vœux en un seul : c'est que ni administrateurs ni électeurs communaux ne perdent jamais de vue le but suprême sur lequel l'autorité brugeoise doit avoir incessamment les yeux fixés. Ce but, c'est la renais-

sance de Bruges, c'est-à-dire, sinon son retour à toute son ancienne splendeur, du moins un développement de sa prospérité en rapport avec celle des autres villes belges et avec l'état florissant du pays entier. L'œuvre est difficile, lente et graduelle. Déjà beaucoup d'efforts ont été utilement consacrés à ses premiers succès, et ce n'étaient pas les plus faciles; mais, pour la continuer, beaucoup reste à faire, car, afin d'améliorer le présent, nous avons à guérir les maux d'un long passé, à nous soustraire à des traditions séculaires de découragement et de langueur. C'est pour cette raison qu'à Bruges le rôle de l'administration communale est plus important que dans d'autres villes. Il ne suffit pas que les efforts individuels vers l'extension de l'activité industrielle et commerciale ne rencontrent dans cette administration aucun obstacle ou qu'elle leur apporte un appui secondaire; il est à désirer que, par son influence morale, par son exemple, par l'esprit qui l'anime, elle agisse sur l'esprit de la population entière ; qu'elle cherche à relever la confiance dans l'avenir, à tirer parti de tous les éléments utiles qui activent et vivifient la société; que surtout elle féconde par l'instruction ces dispositions intellectuelles qui sont toujours restées une richesse

de la population brugeoise ; en un mot, qu'elle ne se contente pas de venir en aide au mouvement de progrès et de rénovation de la cité, mais qu'elle s'en fasse le centre et lui donne l'impulsion.

« Je souhaite que nos magistrats communaux se rappellent toujours que telle est, dans son ensemble, leur plus haute et leur plus difficile mission. Je souhaite que ceux de qui ils tiennent leur mandat ne l'oublient jamais. Ce serait l'oublier, ce serait trahir les intéi'êts de l'avenir, de notre ville, que de laisser les passions de parti entraver l'accomplissement de pareils devoirs administratifs ou s'en distraire

par de mesquines tracasseries Je souhaite

enfin qu'on ne charge pas l'esprit du passé et de l'immobilité du soin de faire revivre Bruges et de lui donner une vitalité nouvelle. L'esprit des cloîtres, respectable dans les cloîtres, ne doit pas étendre son domaine au delà; qu'il se contente de proléger dans ces paisibles asiles le repos de ceux qui désespèrent de la société humaine et fuient ses agitations; qu'il n'aspire pas à régir les intérêts séculiers d'une population qui n'a pas fait vœu de pauvreté, à régler le sort d'une ville qui ne demande ni à mourir, ni à s'imposer les privations de l'indigence, mais

à vivre en améliorant les conditions de son bien-être. Puissent tous les hommes réfléchis et modérés s'en convaincre : les influences de cette nature ne sont pas celles qui réveillent l'activité d'un peuple et retrempent son énergie morale. Ce n'est pas en les subissant, qui peut en douter? que Bruges s'élèvera aux destinées plus heureuses de tant d'autres villes belges et parviendra à les suivre dans le brillant essor de leur développement.

« En consignant ici ces vœux, je crois donner à ma ville natale une dernière preuve de ma reconnaissance et de l'intérêt que je porte à son avenir.

« Le i7 octobre 1875. »

Au moment où il quittait définitivement la vie publique, M. Devaux avait donc voulu, par des conseils prévoyants, se rendre encore utile à ses concitoyens et à la cause du progrès.

L'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique s'était adjoint M. Devaux depuis le iO janvier 1846. Il représentait dans la classe des lettres les sciences morales et politiques. Là encore il déploya les hautes qualités d'une intelligence d'élite. Les rapports qu'il lit à propos de questions mises au concours portent tous l'empreinte d'un esprit sagace et vigoureux. Il faut citer un rapport sur l'organisation de l'assistance à accorder aux classes souffrantes de la société; un autre sur l'instruction obligatoire et un troisième relatif à la question de l'organisation de l'enseignement dans les établissements d'instruction

moyenne. M. Devaux est aussi l'auteur d'un

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mémoire sur les guerres médiques, où abondent les considérations les plus judicieuses à propos de l'influence que ces guerres exercèrent sur les destinées de la Grèce.

On avait pu supposer que l'écrit publié en 1871 serait le testament politique de l'illustre publiciste. Il était décidé, en effet, à ne plus intervenir dans la politique active ; mais il n'avait point renoncé à répandre un enseignement plus élevé. Bien qu'il fût devenu presque aveugle, il avait le courage qui avait soutenu Augustin Thierry et Prescott. L'infirmité qui l'avait atteint semblait avoir été pour lui comme un stimulant; sa vie était maintenant concentrée dans les grandes spéculations de la philosophie et de l'histoire. A Bruxelles ou au pied des dunes de Blankenberghe, il mûrissait avec une admirable patience une des œuvres les plus importantes qui aient été accomphes. Il érigeait ce beau et solide monument sur le frontispice duquel il écrivit en 1875 : Études politiques sur l'histoire ancienne et moderne et sur l'influence de l'état de guerre et de l'état de paix (').

« Depuis longtemps, dans mes études historiques, disait-il, j'avais cru apercevoir que la

(') Bruxelles, 1875, un vol. grand in-S" de 658 pages.

guerre avait certaines conséquences politiques, indépendantes de ces résultats directs de la victoire ou de la défaite que la force impose et que les traités sanctionnent. Plus j'y ai porté mon attention, plus ces effets de la guerre se sont nettement dessinés ; de plus en plus aussi, j'ai été frappé de leur gravité et de la fréquence avec laquelle ils se reproduisent. J'ai reconnu que c'était en agissant en quelque sorte sur l'atmosphère morale des populations belligérantes, que cette influence s'exerce sur la situation intérieure des États, sur celle du pouvoir, sur les partis, sur les institutions, sur l'unité nationale, parfois sar tout le caractère de l'histoire intérieure, pendant une période plus ou moins prolongée. La suite de mes études n'a pas seulement confirmé ces idées ; elle m'a montré que l'influence de la paix était le pendant de celle de la guerre, chacune d'elles agissant en sens opposé, l'une fortifiant ce que l'autre affaiblit, l'une abaissant ce que l'autre élève, l'une divisant ce que l'autre unit. Après une longue et consciencieuse investigation, je les ai retrouvées toutes deux dans les pays les plus divers et aux siècles les plus reculés comme aux temps les plus rapprochés de nous, produisant invariablement leurs effets avec une constance qui

ne se dément pas; et il ne m'est pas plus resté de doute sur cette universalité du théâtre où leur action se déploie que sur l'importance de ses résultats. — Reconnaissant ainsi la place considérable qui leur revient dans l'histoire, estimant, d'autre part, qu'il se trouve là des éclaircissements sur l'origine de bon nombre d'événements et de situations, la clef de plus d'un problème historique, parfois celle du caractère d'une période entière, et en même temps, lorsque la connaissance des faits présente des lacunes, un moyen de mettre sur la voie de la vérité et d'indiquer aux recherches la direction la meilleure;je crois utile d'attirer l'attention sur une matière si peu explorée encore et de publier les éléments de la conviction que je me suis faite, atin que d'autres ou réfutent mes erreurs ou confirment et achèvent ce que j'ai commencé. Tout, sans doute, n'est pas nouveau dans les idées que j'émets sur les conséquences de la guerre et de la paix ; mais ce qui n'a pas encore été reconnu, c'est l'importance et l'extension du rôle que cette double influence a joué dans le monde; c'est le rang éminent qui doit lui être assigné, dans l'histoire de tous les peuples, parmi les causes d'où procèdent les conditions essentielles et les faits dominants de

leur existence politique. C'est là la vérité que je cherche surtout à mettre en lumière et sur laquelle j'appelle la discusion. »

Le talent, le génie de l'auteur fixa en effet l'attention sur son œuvre. Elle fut dignement discutée et appréciée en Belgique et dans les pays étrangers, en Allemagne principalement. M. Devaux cependant avait eu des appréhensions. Dans son avant-propos, il demandait au lecteur de ne pas juger trop sévèrement certaines défectuosités de détail, et détenir compte de toutes les mauvaises chances que, sous ce rapport, avait dû trouver, pour arriver jusqu'à lui, un ouvrage dicté, dont l'auteur n'avait pu lui-même ni relire le manuscrit ni revoir l'impression.

Comme Milton, M. Devaux avait trouvé près de lui un infatigable dévouement, et ce dévouement seul avait pu aplanir des difficultés qui devaient d'abord paraître insurmontables. Cinq ans après la publication des Études politiques sur l'histoire ancienne et moderne, l'illustre veillard achevait un ouvrage tout aussi considérable : Études politiques sur les principaux événements de l'histoire romaine ('). Dans son

(•) 2 vol. in-S".

premier ouvrage, il s'était abstenu d'aborder l'histoire du peuple romain qui, servant de transition entre deux grandes périodes de la vie de l'humanité, devait à la fois former le couronnement de son édifice et la preuve la plus éclatante de sa thèse. Il avait donc réservé ce sujet, à raison de son importance spéciale, pour une étude à part, établie sur de plus vastes proportions. Mais ce n'était pas une « Histoire de Rome » qu'il avait entrepris d'écrire; l'exposé des faits ne devait servir le plus souvent qu'à justifier ou à rendre plus intelligible le commentaire qui l'accompagnait et qui était le véritable objet de l'auteur (').

Hélas! les Études sur l'histoire romaine pouvaient être considérées aussi comme une œuvre posthume. M. Devaux s'éteignit à Bruxelles le 30 janvier 1880, avant l'apparition de l'ouvrage auquel il avait consacré les dernières années de sa vie. Mais, sur son lit de mort, il eut la satisfaction d'apprendre que l'impression était ter-

(') Nous signalerons au lecteur la savante et consciencieuse analyse, publiée par M. Banning dans VÉcho du Parlement (27 avril, 3 et 10 mai 1880). Il faut lire aussi dans VAthenœum belge du 1*"^ juillet 1880 l'appréciation de M. A. Troisfontaines, professeur à l'université de Liège.

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minée et que le noble fruit de ses méditations et de ses labeurs ne serait pas perdu.

L'homme à la fois éminent et modeste qui, pendant sa vie, n'avait jamais recherché les honneurs, eut des funérailles imposantes.

La Chambre des représentants s'étant réunie le 30 janvier, M. Jules Guillery, son président, propose de charger une députation de onze membres d'assister aux obsèques d'un illustre et aincien collègue. « Paul Devaux, dit-il, meurt dans la cinquantième année de notre indépendance nationale. L'histoire, qui a déjà commencé pour lui, le placera parmi les grands citoyens, parmi ceux qui joignent à une simphcité antique un dévouement inaltérable à la patrie... »

M. Malou, chef de l'opposition, se lève et dit : « Messieurs, je m'associe de tout cœur à la proposition de notre honorable président et aux paroles qu'il a prononcées.

« Paul Devaux est certainement un des hommes qui ont rendu au pays, dans leur longue carrière politique, les plus grands, les plus éminents services.

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