‹ Paul Didier. Histoire de la conspiration de 1816;Chapitre 1 sur 15 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

Quelles ont été les causes de la conspiration qui vint échouer sous les murs de Grenoble dans la nuit du 4 au 5 mai 1816?

Quel était le but réel de cette conspiration ?

Quels en furent les instigateurs et les complices ?

Le nom glorieux de Napoléon, inscrit sur le

drapeau ; autour duquel Paul Didier ralliait les

mécontents, était-il bien le nom qui eût été proclamé après le succès ?

La dynastie impériale était-elle le dernier mot de Paul Didier?

Quelle part de responsabilité revient à chacun des personnages qui furent acteurs dans ce drame, ou se cachèrent derrière le rideau ; qui prirent part à la conspiration, ou bien la réprimèrent ?

Telles sont les importantes questions qui, malgré vingt-sept années de discussions et de récriminations ardentes dans la presse, à la tribune des deux Chambres et jusques dans le sanctuaire de la justice, restent cependant encore à résoudre pour l'histoire.

Ces ténèbres, cette incertitude, ce doute qui ont enveloppé la conspiration de Grenoble, ce quelque chose d'étrange qui s'est attaché à tous ceux qui ont trempé dans cette affaire ; ce complot tramé à ciel ouvert avec toutes les apparences de la sécurité; cette répression violente, rigoureuse, inhumaine, qui, peut-être, indiquait chez les agents du pouvoir des craintes et des teï-

reurs secrètes, en désaccord avec leur imprévoyance de la veille, leur tolérance passée ; ces demi-mots, ces réticences, ces aveux recueillis au pied de l'échafaud, ou échappés à un ministre du roi; ces accusations terribles que se sont renvoyées pendant quinze ans, et que s'adressent encore aujourd'hui ceux qui, sans trêve et sans merci, firent marcher les conspirateurs à la mort ; cette heureuse fatalité qui a protégé, après i83o, tous les instigateurs avoués ou secrets des troubles de 1816 ; ces révélations promises sans cesse et toujours ajournées :

Tout cela, impénétrable, inexpliqué, a contribué à faire de Paul Didier un des hommes les plus célèbres de nos dissensions politiques modernes, et, du complot auquel il donna son nom, un des événements les plus graves et les plus mystérieux de la Restauration.

Plusieurs fois annoncée, l'histoire de la conspiration de 1816 n'a jamais été écrite. Quelques scènes de ce drame terrible, quelques ébauches de ce sanglant récit sont bien tombées, ça et là, d'une plume ignorante ou intéressée, mais rien

de complet n'a été publié. Seuls, deux écrivains avaient promis une histoire de la conspiration de Didier : une mort prématurée a empêché le premier de tenir sa parole, et le silence obstiné du second n'est pas une des étrangetés les moins curieuses que cette affaire a traînées après elle.

L'histoire que nous allons écrire est donc une histoire aussi récente, aussi nouvelle que si l'événement, qui en fait le sujet, se fût passé hier. Bien que le fait principal soit déjà loin de nous, les circonstances qui l'ont précédé, celles qui l'ont suivi sont encore inconnues ou mal expliquées. Le caractère, les idées, les principes de l'homme qui fut le héros malheureux de cette affaire ont été défigurés, travestis à plaisir, ou même tout simplement passés sous silence. Pour la majorité du monde politique, la conspiration de 1816 a été l'acte isolé d'un homme égaré parle ressentiment ou par l'ambition, d'un vieillard insensé qui manqua son coup, entraînant avec lui une trentaine de malheureux perdus à sa suite. Cet insensé, d'où venait-il ? où allait-il ? qui pourrait le dire ? agissait-il seul ou obéissait-il à une

impulsion étrangère? On l'ignore encore. Que de personnes même pour qui la nuit du 4 niai se résume tout entière dans la sanglante expiation qui livra sans pitié de pauvres montagnards, des enfants de seize ans au bourreau et à la justice des conseils de guerre?

Ajoutant une erreur nouvelle à tant d'autres erreurs accumulées dans ses annales, l'histoire de nos révolutions politiques pouvait-elle accepter le récit de la conspiration de 1816, tel qu'il a été présenté jusqu'à ce jour? Non ; les tentatives nombreuses faites depuis bien des années pour pénétrer les côtés mystérieux de l'insurrection que Didier paya de sa tête, établiraient sans autres preuves la vérité de cette assertion.

Avant donc que le souvenir de la trop fameuse nuit du 4 mai soit effacé, avant que les hom^ mes de cette époque aient disparu de la scène politique, nous avons voulu fouiller dans les profondeurs ténébreuses de cette affaire, sans haine, sans passion, sans arrière-pensée, animé du seul désir de connaître la vérité, pour la dire telle que nous l'aurions apprise. Nous avons interrogé,

vr

confronté ceux qui prirent part au complot et quelques-uns de ceux qui l 'étouffèrent : nous avons arraché à la poussière et à l'oubli les notes, les manuscrits , les correspondances , archives secrètes des familles, toutes les brochures, tous les articles de journaux , toutes les pages accusatrices ou justificatives, tous les lambeaux de discussions qui, depuis 1816, ont été livrés à la publicité, en mémoire de Paul Didier; et, c'est avec ces documents précieux, inconnus, ignorés pour la plupart, c'est avec les aveux de quelques-uns, les indiscrétions et les souvenirs de tous, que nous avons écrit l'histoire de la conspiration de 1816, histoire pour laquelle l'heure des révélations et de la vérité a sonné depuis longtemps.

Paul Didier est né, en 1758, à Upie, petite ville de la Drôrae. Elevé comme une grande partie de la jeunesse d'alors par un curé de campagne, Didier a plusieurs fois prouvé, dans le cours de sa vie, que les sentiments monarchiques et religieux, bases de son éducation première, avaient laissé dans son ame une impression profonde. Ses contemporains se rappellent encore les succès qu'il obtint devant le parlement de Grenoble, au barreau, où il apportait une imagination vive, un esprit actif, un amour immense des affaires et du mouvement; et lorsque les premiers bruits de la Révolution se firent entendre, Didier, comme tous les esprits généreux, ne fut pas

le dernier à saluer l'aurore d'un jour qui devait, proclamaiton, changer la face de la France, faire disparaître sans retour de nombreux abus, el cicatriser enfin les plaies encore saignantes de l'agiotage et du déficit.

Didier suivit donc le flot qui entraînai t la France vers les idées nouvelles, et un besoin immense de régénération, jusqu'au moment où les excès du 10 août dessillèrent les yeux à tous ceux qui cherchaient dans l'ère révolutionnaire autre chose que la satisfaction de leur ambition, ou la réalisation de rêves impossibles. Plus tard, à une époque où le courage était rare, la saine appréciation des idées politiques plus rare encore, Paul Didier compta parmi le petit nombre de ceux qui briguèrent le périlleux honneur de défendre Louis XVI; — et M. Simon Didier assure que son père fit imprimer alors une protestation à la suite du testament du roi martyr.

Dès ce jour, le rôle de Didier fut tracé par calcul, par entraînement ou par conviction. Monarchique et religieux, il prit rang à la suite de celle pléiade, qui, sous le couteau de la Terreur, combattait el conspirait pour sauver la France des malheurs dans lesquels l'entraînait la violation du principe monarchique.

Didier était à Lyon à l'heure de l'héroïque défense de celte ville. Quand, après soixante-deux jours de siège, Lyon changea son nom contre celui de Commune-Affranchie, la tête de Paul Didier fut mise à prix, sur les longues listes de proscription que dressèrent les représentants du peuple Gauthier, Dubois-Crancé et Tex-comédien Collot d'Herbois. Didier s'enfuit sous un nom supposé; il gagna Bordeaux, puis Marseille, où il se joignit aux fédérés du midi , se sentant à l'aise dans les conspirations, et préludant déjà, par ses allées, ses venues, ses correspondances, ses relations avec les principaux meneurs royalistes, à celte fatale étude des

complots el des intrigues politiques, élude que, vingt ans plus tard, il devait compléter et payer de sa tête.

Didier resta cinq années environ, tantôt en Suisse, tantôt en Allemagne, tantôt à la suite de la petite cour ambulante du comte de Provence, et lorsqu'il revint dans sa patrie, le Directoire avait remplacé la Convention ; la France comptait ses fils perdus et attendait d'un avenir meilleur la guérison des maux que la Terreur lui avait faits.

A Paris, Paul Didier se trouva bien vite en rapport avec un grand nombre de ses compatriotes qui avaient émigré comme lui. De ce nombre étaient MM. de Marcieu, M me de la Porte, MM. de Juigné, Duboscage, du Belloy, de Pracontal, Dreux-Brezé, M me de Quinsonnas et quelques autres. Le malheur, la communauté d'opinions rapprochaient les dislances; et Didier, reçu, fêté dans toutes ces nobles familles, ne quittait l'hôtel de M me de Quinsonnas, que pour transporter ses brusqueries et son humeur inégale chez M. de Marcieu ou chez M. de Juigné.

On se rappelle encore, dans quelques-unes de ces maisons, le sans façon des allures de l'avocat Didier, le négligé de sa mise, son air distrait, égaré el rêveur, lorsqu'il se jetait nonchalamment sur un sopha, les yeux fixés au plafond el passant des heures entières à se ronger les ongles.

Au milieu de ce monde encore marqué des signes de l'ostracisme, et dépouillé en grande partie de ses titres et de son patrimoine, il vint à la pensée de Didier de s'occuper d'affaires relatives aux radiations d'émigrés, à la restitution de biens révolutionnairement séquestrés ou vendus. L'idée était heureuse ; outre qu'elle fournissait un aliment à l'activité dévorante de celui qui l'avait conçue, elle offrit encore de très beaux bénéfices pécuniaires à réaliser en peu de temps. Ainsi, de 1795 à 1798, dans l'espace de trois années à peine,

« nous ne voulons pas plus te pardonner loi ni les tiens, etc,

L'accusateur public fit droit à la dénonciation de la feuille radicale : V Esprit et le vœu des Français fut saisi , l'imprimeur poursuivi , les distributeurs eux-mêmes furent arrêtés ; tous les exemplaires de l'infernale brochure, brûlés ou mis au pilon, furent ainsi offerts en holocauste à la vin* dicte républicaine.

Au milieu de ces persécutions, le voile de f auonyme protégea heureusement le téméraire écrivain, et le nom de Paul Didier ne fut connu que lorsque, quinze ans plus tard, il y eut gloire et profit à revendiquer la paternité de l'œuvre, dont l'apparition avait soulevé de si vives colères.

11 était écrit que, chaque fois qu'il jetterait au vent quelquesunes des idées qui bouillonnaient dans son cerveau, Paul Didier devait éveiller autour de lui le bruit ou le scandale.

Napoléon était consul; sa première pensée avait été, comme il Ta dit à Ste-Hélène, de changer les mœurs, les sentiments, le langage de la Révolution et de rappeler le peuple au pied des autels; toutes ces tentatives, marquées au coin religieux et monarchique, étaient accueillies avec faveur; le concordai était signé; enGn,une ère, plus noble et plus heureuse, paraissait s'ouvrir pour la France. Esprit toujours prime-sautier, Didier comprit aussitôt quelle voie il fallait suivre pour marcher dans les idées du pouvoir nouveau ; et, dès le commencement de 1802, deux ans à peine après l'invocation : Venez, famille d'Henri IV, il publiait un autre manifeste intitulé : Du retour à la religion. Cet écrit n'offre rien de remarquable que la Dédicace à Bonaparte.

« La victoire et la paix proclament votre nom sur tout le « globe.

« La voix de la renommée s'épuise à publier vos ex- « ploits.

« Celle de la reconnaissance bénit vos succès.

« Au milieu de ce concert d'éloges et d'actions de grâces, « une voix céleste se fait entendre et vous dit : examinez les « faits, étudiez les causes; et, pendant que vous verrez les em- « pires tomber presque d'eux-mêmes, et la religion se soute- ' « nir par sa propre force, vous connaîtrez aisément qu'elle est « la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son « espérance (Bossue! , Discours sur l'histoire universelle). »

En présence de l'astre qui se levait radieux à l'horizon de la France, Didier oubliait déjà les infortunes de l'exil auxquelles il avait voué son activité, son esprit et sa plume.

Le Retour à la Religion n'est ni le résultat d'une conviction profonde, ni le vrai cri du chrétien ; — un style déclamatoire, des phrases creuses, des périodes ampoulées trahissent à chaque page l'écrivain qui s'est imposé un sujet de circonstance, et qui cherche dans les méandres de la dialectique un aliment au feu qui lui manque, à l'enthousiasme qu'il n'a pas.

Didier était religieux, nous l'avons dit, et, jusqu'à ses derniers instants, il n'a jamais donné le droit de douter de sa foi ; mais l'inspiration d'en haut, les intérêts du ciel n'étaient pas chose tellement prédominante dans son esprit, qu'il dût se décider à écrire sur la religion de préférence à tout autre sujet.

Quoiqu'il en soit, la brochure eut un grand succès. Editée d'abord avec les seules initiales P. D., elle fut réimprimée six mois après sous le nom de l'auteur, et répandue à profusion par ordre du ministre de la police lui-même.

A cette époque, Didier était déjà lié avec Montalivel, Portalis, Gambacérès, Fouché : il s'était habilement rapproché de toute cette pléiade d'hommes auxquels devaient appartenir les ministères, les emplois et la haute administration ; et, désormais tout dévoué au régime nouveau, Didier n'attendait plus

qu'un mot, qu'une ordonnance pour prendre sa part dans la distribution des faveurs impériales.

Quelque temps après, un décret donné au quartier général de Braunau, prononça l'organisation d'une École de droit à Grenoble ; Didier n'était pas oublié ; son nom brillait en tête de la liste des professeurs appelés à composer le corps enseignant de cette Faculté.

L'installation de la nouvelle École de droit eut lieu le 23 décembre 1 805, devant la cour d'appel de Grenoble désignée pour recevoir le serment des professeurs.

Le discours que, seul de tousses collègues, Didier prononça à cette séance, respire un vif amour de la religion et de la vertu, et renferme les plus grandes louanges en l'honneur de Napoléon.

Les paroles véhémentes et chaleureuses du professeur contrastent d'une manière frappante avec l'allocution du premier président Brun, allocution dans laquelle l'hommage* à la divinité était très philosophiquement remplacé par l'intervention de la Nature.

« En venant, s'écriait Didier, porter dans ce temple des « lois et de la majesté du souverain le serment de notre 6dé- « lité, les premiers sentiments qui s'épanchent de nos âmes « sont ceux de la reconnaissance et de l'admiration.

« Lorsque la Providence qui veille sur la destinée desem- « pires a résolu d'en changer la face, elle choisit dans les « siècles un homme chargé de l'accomplissement de ses « desseins. »

Une idée que nous verrons se développer dix ans plus tard germait déjà dans la tête de Didier : c'est celle de Napoléon pacificateur. Dans la bouche du professeur, cette pensée revêt les expressions les plus poétiques :

« Napoléon s'élève au dessus des autres puissances de la

« terre! Il enchaîne les événements à sa gloire, à sa fortune! « Il commande à la victoire; il est maître du temps!! !

« Le poids d'une guerre miraculeuse par ses succès ne peut « distraire un moment sa sollicitude pour le bien de ses peu- « pies ; il tient de sa môme main l'épée de la victoire, la bau lance de la justice, le gouvernail de l'administration ; et les « diverses parties de l'Europe, devenues à jamais célèbres par « ses triomphes, le seront encore par les actes de son goûte vernement : c'est du champ de bataille qu'il crée les ins- « titulions de la paix, qu'il pourvoit à tous les besoins de « ses peuples ; c'est au quartier impérial de Braunau qu'a été « organisée l'École de droit de Grenoble....

' « La France était dans la dissolution ; elle est arrachée « de l'abîme et la civilisation renaît, l'ordre social se réta- « Mit, la religion et la justice, chassées par nos fureurs, s'é- « taient reléguées dans le ciel, nous les voyons descendre sur « la terre : les lemples sont ouverts!... »

Si Paul Didier, avocat, émigré, homme d'affaires, homme politique, dirigeait toutes ses idées vers la paix et la tranquillité intérieure, c'est qu'un pareil état de chose pouvait seul favoriser les entreprises commerciales et agricoles qui furent le rêve d'une grande partie de sa vie, et qui, avec les intrigues dans le midi, l'émigration, les affaires conten lieuses, les pamphlets royalistes, les amplifications napoléoniennes, la conspiration de 1816, vinrent compléter l'existence si agitée, si discordante de cet homme.

Professeur à l'écoje de droit de Grenoble, directeur de cette École, Didier s'occupa fort peu des devoirs que lui imposaient ses fonctions. Il faisait, chaque année, de très longs voyages à Paris, et laissait à un suppléant le soin de faire son cours.

Bien que d'un caractère souple et délié, Didier avait souvent d'assez vives discussions avec ses collègues, surtout

avec Tan d'eux, M. Pal : aussi lorsqu'au commencement de 1810 celui-ci fut nommé recteur de l'Académie, Didier, dont les vues ambitieuses allaient s'agrandissant tous les jours, donna-t-il sa démission.

Depuis celte époque jusqu'en 1814, le nom de Paul Didier disparatt du monde politique. La spéculation avait envahi tout entier cet esprit dévorant. Occupé à poursuivre le tracé d'une route nouvelle dans les montagnes de l'Oisans entre la France et l'Italie, à faire creuser un canal à Pierrelatte, à rendre à l'agriculture les plaines marécageuses de Bourgoin, à exploiter les mines argentifères d'AUemont, opération malheureuse, inutilement tentée, avant la Révolution, par le comte de Provence; menant de front tant de gigantesques entreprises, Didier fut bientôt réduit aux dettes et aux emprunts. Plusieurs obligations de lui, encore impayées en ce moment, portent la date de 1811 et 1812, et indiquent assez, soit par la modicité de la somme prêtée, soit par la position de la personne qui faisait le prêt, la gène dans laquelle se trouvait celui qui avait été obligé de les souscrire.

Cependant arrivaient les dernières heures de l'Empire, désastreuses pour la France, malheureuses pour Didier, qui en peu de temps avait vu s'anéantir ses entreprises, ses projets, et, avec eux, toutes les espérances de prospérité, fondées sur le succès.

Ayant tour à tour essayé de la Révolution et de la monarchie, des Bourbons et de Bonaparte, de la politique et de l'industrialisme, ruiné, perdu, mais toujours actif, toujours remuant, Didier tourna les yeux vers une autre destinée, vers un personnage nouveau.

Dès 1789, le fils aine de Philippe-Egalité avait joué un rôle assez significatif pour donner des gages sérieux à la Révolution ; d'un autre côté, après avoir offert à la Vendée

son épée et son bras, il s'était rapproché de Louis XVIII, priant son royal cousin de couvrir les erreurs de sa jeunesse du voile de l'oubli : et si la Vendée avait rejeté les offres de service du fils d'Egalité, Louis XVIII avait su pardonner au duc d'Orléans. Par son père, par ses premières années, le duc d'Orléans relevait donc de la Révolution ; par sa famille, par celle dans laquelle un heureux mariage et les bonnes grâces de son cousin l'avaient fait entrer, il appartenait à la monarchie.

On citait la bonne harmonie qui régnait dans le jeune ménage du prince, ses habitudes libérales, ses allures bourgeoises, les mœurs constitutionnelles qu'il avait puisées dans un long séjour en Angleterre ; un certain alliage de jacobinisme et de piété monarchique, d'idées religieuses et de philosophisme ; tout cela vu de loin et à travers le prisme du prosélytisme et de l'entraînement, devait faire du duc d'Orléans un chef admirablement bien posé pour servir de transition entre l'ancien régime et une royauté nouvelle, une sorte de compromis entre la Révolution et la légitimité.

Aussi, à travers les vicissitudes qui l'ont tour à tour porté du club des Jacobins & l'armée de Dumouriez, des villages de la Suisse aux Etats-Unis d'Amérique et dans les réunions politiques de l'Angleterre, le duc d'Orléans avait su se former un petit noyau de partisans dont il ne flattait peut-être ni les espérances, ni les projets, mais dont il savait mettre à profit les conseils et les avis, attendant dans les profondeurs de son ame ce qu'il plairait aux événements de lui apporter.

Né avec les débris de ces phalanges impures pour le salaire desquelles Philippe-Egalité avait laissé une mémoire flétrie, et dilapidé une des plus belles fortune de France, appuyé d'ailleurs par les Girondins, le parti du jeune duc

d'Orléans avait grandi au milieu de la révolution assez pour inquiéter sérieusement le Directoire.

En 1795, après les désastres de Quiberon, Dumouriez avait sérieusement, proposé au général Gharette de donner au duc d'Orléans la couronne de France, et de réunir du même coup sur la tête de ce prince l'héritage de Louis XIV et celui de la Révolution.

On sait de quelle manière le chevalier Gharette répondit au général constitutionnel (1); le complot dont on voulait rendre la Vendée complice n'eut pas de suite, mais le parti d'Orléans ne se tint pas pour battu. À l'armée, à Paris, ce parti recrutait des affidés et intriguait d'autant mieux qu'il voyait la Révolution s'éteindre, faute d'un chef à qui l'on pût confier les rênes d'un pouvoir devenu faible, impuissant, et dérisoire à force de violence et de terreur.

La rapide et glorieuse élévation de Bonaparte mit un terme aux sourdes menées des Orléanistes, et ce n'est que vers les dernières années de l'Empire, à l'époque de certaines conspirations dont le but est encore enveloppé de mystères, que f histoire commence à retrouver le nom d'Orléans mêlé aux intrigues et au mouvement.

Le duc d'Orléans fut donc le prince vers lequel Didier

(i) « Charette lut à deux reprises et bien lentement la lettre de Dumouriez : « puis, après quatre ou cinq minutes de réflexion, il adressa au vainqueur de « Jemmapes ce peu de mots d'une éloquence plus militaire que diplomatique :

A Sainte-Flaive-des-Loups, le a i novembre 1795.

Mon cher DvicatTauz,

Dites au Gis du citoyen Égalité d'aller se faire f

Signé : Le ehevalier Gharette.

(Histoire de la Vendée militaire, i r « édit., tom. II, pag. 372).

tourna ses espérances. Le duc élail alors à .Palerme, el c'est dans cette ville que son nouveau partisan avait projeté de se rendre. Didier parla souvent de ce voyage dans sa famille, en termes si positifs, que son plus jeune fils Simon, surpris de cette nouvelle, et émerveillé d'un voyage hors de France, se mil à chercher, dans la géographie de Guthrie, une notice sur la ville de Palerme. Cette circonstance a contribué à graver le souvenir de ce fait important dans l'esprit du jeune Simon. Madame Didier ne confia pas alors à ses enfants le but de cette excursion lointaine, mais plus tard elle répétait souvent avec l'expression du plus profond regret, que s; Louis XVIII ne fût pas rentré en France, Didier serait allé en Sicile, où les affaires de sa maison auraient été arrangées par le duc d'Orléans. A ces regrets, elle ajoutait toujours quelques mots d'éloge en faveur du prince dont elle admirait les habitudes patrîarchales et les vertus domestiques.

Mais, pendant que Didier songeait à Palerme et au duc d'Orléans, survinrent les désastres de la campagne de Russie, l'abdication de Fontainebleau et le retour des Bourbons. Didier laissa pour le moment le fils d'Egalité, et arriva en toute hâte à Paris, le cœur brûlant de royalisme et de fidélité ; aussi, Louis XYIII avait à peine touché le port de Calais, que déjà Didier donnait des gages de son dévouement à la Restauration, en publiant Y Esprit et le Vœu des Français, titre toujours de circonstance et qui rappellait cette autre brochure rédigée dans le même sens et sacrifiée quinze années auparavant à la vindicte de Y Ami des lois.

On a vu quels étaient les sentiments de Didier pour Napoléon ; en quels termes magnifiquement louangeurs il lui avait dédié le Retour à la Religion, avec quel chaleureux enthousiasme il parlait du pouvoir impérial. Eh! bien, lorsque le veut de l'adversité eut soufflé sur celui dont « la renommée

s'épuisait à publier les exploite » et « dont la reconnaissance bénissait les succès, » Didier vint lâchement, comme tant d'autres, donner son coup de pied ù l'athlète vaincu : « Que « nous resle-t-il aujourd'hui, s'écriait l'ancien directeur de « l'école de droit de Grenoble, que nous resle-t-il de notre « prospérité, de nos grandeurs passées? Tout est renversé, « détruit autour de nous, tout est consumé. Voyez-la celte « France, comme elle fut traitée lorsqu'elle perdit ses légi- (( limes souverains ! voyez-la sortant des mains de l'Usurpa- « leur! Voyez-la, comme la tyrannie nous la faite!

« Si, en 1788, on eût pu adresser au peuple celle prophé- « lie et l'en convaincre : « Vous finirez par une tyrannie « sans exemple dans l'histoire du monde, vous perdrez jus-

« qu'aux éléments de la civilisation ,» comme la nation

« aurait reculé d'effroi en s'écrianl : Restons tels que nous

« sommes

Ainsi pensait Didier au mois d'avril 1814 en interprétant l'Esprit et le Vœu des Français, et pour qu'aucun doute ne pût s'élever sur la nature de ses sentiments, sur ses principes politiques, ses vues gouvernementales, Didier ajoutait :

« 11 faut une constitution : mais ce n'est pas dans le sens « dont on a si cruellement abusé que la France la désire : il ne « s'agit point d'un contrat, d'une transaction entre l'auguste « famille des Bourbons et le peuple français qui la rappelle ce librement au trône: ce trône appartient à la famille d'Hen- « ri IV, elle use de ses droits en y remontant. Le principe « contraire est manifestement faux, il est effrayant par ses « conséquences.

« Les rois de France ne tiennent leur couronne que de « Dieu.

« Louis XVIII est roi par l'ordre de la succession au

« trône, parce qu'il n'y a pas d'interruption, de lacune : Le « roi est mort, vive le roi.

« Louis XVIII esl roi parce qu'il esl Louis XVIII, succes- « seur de Louis XVII, fils el successeur du second Saintce Louis.

« La justice sera rendue au peuple au nom de Louis, par « la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre.

« Au roi seul appartient le droit de donner celte conslitu- « lion (la charte) à ses peuples.

Ces aphorismes sur la légitimité, sur le droit divin el la charte octroyée, se terminaient par un chaleureux appel à la France en faveur de Louis XVIII et de sa royale famille.

V Esprit et le Vœu des Français parut sans nom d'auteur. L'écrivain anonyme se glorifiait seulement d'avoir, à une époque périlleuse, mis au jour une protestation semblable avec le môme titre elles mêmes inspirations.

Cet écrit n'était donc qu'un brûlot d'essai, une sentinelle mise en avant pour reconnaître les positions hostiles ou amies, et à tout hasard toucher barre sur le champ du succès. Aussi, dès que le manifeste eut exhalé tous les parfums de royalisme dont il était imprégné, l'impatient Didier s'empressa-t-H de présenter aux dispensateurs des faveurs monarchiques un nouveau certificat de sa fidélité: V Esprit et le Vœu des Français en Van Vil. C'était la réimpression de la brochure mise au pilon en 1799, précédée d'une dédicace à Mgr. de Barentin, chancelier honoraire de France.

Paul Didier fut créé maître des requêtes et fait chevalier de la Légion-d'Honneur. Celte double faveur ne put satisfaire son ambition.

11 rappela avec amertume tous les services qu'il croyait avoir rendus aux Bourbons depuis le jour où il ambitionnait de

défendre Louis XVI, jusqu'au moment, où après une proscription de cinq ans, il avail eu le courage d'adresser à la France un énergique appel en faveur de la royauté légitime, à une époque où la loi punissait de mort toute provocation au rétablissement de la monarchie; il parla des persécutions auxquelles il avait été en butte sous le Directoire, de l'inaltérabilité de ses sentiments religieux, de ses principes monarchiques; enfin, s'il avail salué le pouvoir de Bonaparte, c'est qu'il croyait que la pensée secrète du vainqueur de Marengo était de rétablir, nouveau Monck, les Bourbons sur le trône de France.

Telles étaient les récriminations incessantes de Didier. On lui promit un siège à la cour de cassation. Ce n'était pas assez pour lui. Aussi, lorsque mettant à exécution une pensée impie que la France a payée de son sang, de son or et de son intégrité territoriale, Bonaparte, débarqué au golfe Juan, traversa rapide comme la foudre les villes étonnées, Didier fut un des premiers à se ranger sous les drapeaux du conquérant, à faire acte de soumission et offrir ses services, comme il savait les offrir avec des marques toujours nouvelles de protestation et de dévouement.

Assez de renégats, de fidèles et de traîtres se pressaient à la suite de l'échappé de l'île d'Elbe pour que Bonaparte n'eût qu'à choisir entre toute cette foule ambitieuse, avide ou idolâtre : il connaissait bien les hommes et les jugeait vite : le dévouement de si fraîche date de l'avocat Didier lui parut à bon droit suspect; Bonaparte était, d'ailleurs, instruit des momeries royalistes de cet homme à la rentrée des Bourbons. Le nom de Paul Didier fut donc rayé de la liste des nominations impériales.

Sans place, sans emploi, sans fortune, obéré de dettes, réduit à emprunter vingt-cinq louis d'un côté et cent écus de

l'autre, Didier sentit dans son cœur une haine profonde contre Napoléon, cette haine qu'enfantent l'impuissance et le désespoir. Les plaies que lui avaient faites les dernières années de l'Empire se rouvrirent pour saigner de nouveau. Compromis avec la branche aînée des Bourbons, compromis avec Bonaparte, Didier n'avait plus aucune porte de salut.

Cependant les intrigues orléanistes avaient recommencé avec la chute de l'Empire. En même temps que certains comités s'agitaient à Paris, les généraux Lefèvre-Desnouettes, Drouetd'Erlon, les frères Lallemand, fidèles héritiers de la pensée de Dumouriez, formaient dans le nord une association centrale dont le but n'était autre que de placer le duc d'Orléans sur le trône de France, ainsi qu'un des frères Lallemand le déclara plus tard à l'Empereur qui a consigné ce fait dans ses Mémoires. Le débarquement au golfe Juan vint gâter ce projet et arrêter un plan sagement conçu, pour nous servir des expressions mêmes de l'un des généraux organisateurs du complot.

Avec les Cenl-Jours, le trône de Louis XVIII était remis en question. — Tous les partis avaient grandi par la maladresse et les fautes de la première Restauration : leurs espérances s' étant ravivées au 20 mars.

Le pouvoir impérial allait s'éteindre, il est vrai, dans un effort désespéré; tout faisait déjà pressentir les funérailles de la dynastie napoléonienne, mais la Chambre des Représentants, cette trop fameuse Chambre, dernier asile de la puissance révolutionnaire, dépéchait à Hagueneau, MM. de Lafayette, Voyerd'Argenson, Pontécoulant, taforét et Benjamin Constant, plénipotentiaires chargés de demander aux puissances alliées un Brunswick, un duc de Saxe, le prince d'Orange, le duc d'Orléans pour roi de France, tout prince qui ne fût pas un Bourbon de la branche aînée. Par un acte si sublime de patriotisme, la Chambre créait ainsi de nouveaux ferments de discorde dans cette malheureuse France si divisée déjà, et ouvrait au cœur du pays un champ clos à tous le étrangers dont la couronne du royaume très' chrétien pouvait allécher l'ambition.

Un seul de tous ces prétendants prit ostensiblement au sérieux la déclaration de la Chambre des Représentants : déclaration qu'il avait su habilement provoquer, ce fut le prince d'Orange. Fouché qui négociait déjà pour Louis XVIII, tout en appuyant secrètement la canditature mise en avant par les orléanistes, se chargea de faire valoir au congrès la pétition de la maison de Nassau; menant de front cette triple manœuvre, Fouché louvoyait de manière à se rendre possible dans chaque éventualité. Nous verrons ailleurs comment le prince d'Orange sut perpétuer, jusqu'en 1820, ses prétentions à la couronne de France.

Quant au duc d'Orléans, il se contenta d'adresser à Vienne deux Mémoires explicatifs des causes qui avaient amené le

renversement de la maison de Bourbon en 1789 et en 1814. — Son allesse sérénissisrae, dit M. Sarrans en racontant ce fait (1), pensait-elle que son étoile pourrait briller encore au milieu des embarras del'époques et voulait-elle suggérer au congrès la pensée qu'elle saurait éviter recueil contre lequel Louis XVIII venait de se briser? Nous ne savons; mais, en même temps, les intrigues orléanistes étaient poussées si loin à Paris et dans l'armée, les insinuations étaient telles que, pour les rendre infructueuses, le maréchal Grouchy fit proclamer Napoléon II. De son côté, le maréchal Soult envoyait, le 22 juin, une dépêche à l'Empereur pour lui signaler la grande agitation qui régnait dans l'armée, et le colportage qu'on faisait du nom du duc d'Orléans, nom qui, ajoutait la dépêche, était dans la bouche de presque tous les généraux.

On sait par quelles énergiques et solennelles dénégations après la rentrée de Louis XV11I, le duc d'Orléans repoussa l'intention qu'on lui prétait de mettre sur sa tête la couronne de France; avec quelle générosité, le comte d'Artois se porta, auprès du roi défiant et irrité, la caution de son cousin d'Orléans, et comment ce dernier revint en France pour y reprendre, grâce à une faveur spéciale, la possession de ses biens, et, plus tard, y être comblé par Charles X de toutes les marques du dévouement et de l'amitié.

Au milieu de ce steeple-chase des Cent- Jours où s'agitaient les ambitions, les intérêts, les rivalités, toutes les haines, toutes les passions de la France politique, Didier n'avait pas été le dernier à chercher un drapeau qui pût abriter son étoile.

On l'a vu, le duc d'Orléans était le seul espoir qui restât à Didier, pour refaire sa fortune perdue, alimenter son am-

(0 Louis Philippe et la contre-révolution de 1830.

bilion qui grandissait avec l'âge, avec les événements, el les déceptions qu'il avait éprouvées. Ajoutez à cela que le doc d'Orléans se présentait naturellement comme le trait d'union destiné à relier le passé & l'avenir, et c'était encore là pour le monarchique Didier la solution d'un problème qui avait été le rêve de toute sa vie.

Le fils d'Egalité était d'ailleurs une quasi-connaissance pour l'auteur du Retour à la Religion. Nous avons raconté le projet qu'avait fait Didier d'un voyage h Palerme, h l'époque des derniers jours de l'Empire. — Ce projet, la manière toute sympathique dont le nom du duc d'Orléans était prononcé dans la famille Didier, indiquent assez qu'il existait déjà entre ces deux personnages certains rapports dont l'origine et la nature nous sont inconnus. Peut-être ces relations avaientelles pris naissance alors que, lié avec Barnave et Mounier, Didier s'était trouvé mêlé aux comités et aux clubs de la Révolution, où, nécessairement, il avait dû connaître Philippe- Egalité et son fils aîné, alors duc de Chartres.

Aussi, lorsqu'en 1814 M. le duc d'Orléans arriva à Paris après le rétablissement de la monarchie, Didier fut-il un des visiteurs de l'hôtel de la rue Grange-Batelière où le prince était descendu, en attendant la restitution du Palais-Royal.

Un témoin digne de foi veut que ; dans les premiers jours de cette même année, une discussion assez vive s'étant engagée en séance secrète de la Chambre des Pairs entre le comte d'Artois et le duc d'Orléans, et ce dernier ayant cru devoir rendre publiques les paroles qu'il avait prononcées dans cette discussion, c'ait été Didier que le duc d'Orléans chargea de veiller à la publicité de l'écrit. Mais, la nuit ayant porté conseil, Didier fut prié le lendemain de faire briser sous ses yeux la planche de la composition destinée à être mise sous presse.

Est-il étonnant après cela que, pendant les Cent-Jours,et,

notamment chez un ancien membre de l'assemblée constituante, M. de Virieu, Paul Didier avouant ses sympathies pour le duc d'Orléans, ait plusieurs fois déclaré que la France ne serait jamais heureuse tant que le sceptre n'aurait pas passé des mains inhabiles de la branche aînée en celles de la branche d'Orléans; tant que la direction et le maniement des affaires, arrachés à la noblesse de cour, n'auraient pas été remis au tiers-état, à la bourgeoisie ?

Cette pensée, que la révolution de juillet devait réaliser quinze années plus tard, était le rêve heureux de Didier, le thème favori sur lequel il brodait ses théories politiques, ses projets d'organisation sociale. — Ce rêve, hélas! fut de courte durée. Â peine avait-on eu le temps de se reconnaître et de se compter dans le pêle-mêle des Cenl-Jours, que déjà Louis XVIII rentrait en France. A sa suite, venait l'esprit de représailles et de réaction, que, dans le cercle vicieux de nos tourmentes politiques, avaient malheureusement autorisé les saturnales du 20 mars.

Didier avait exhalé, pendant l'interrègne, trop de vives colères contre les Bourbons (1) pour pouvoir espérer d'eux quelque faveur à leur rentrée en France, bien que d'autres, plus coupables, mai* aussi plus habiles que lui, eussent déjà su se rendre nécessaires au gouvernement nouveau. Oublié dans la réorganisation du Conseil d'état, l'ambitieux Didier retomba donc dans sa misère et dans son désespoir. — C'est là que, quelques semaines plus tard, de nouvelles intrigues devaient le ramasser.

(i) Voir aux Notes.

A peine remis du coup terrible porté à leurs projets, à leurs principes insurrectionnels par le rétablissement de la monarchie, les membres de la Chambre des Représentants cherchèrent dans les éventualités d'une position gouvernementale encore mal assurée, dans la crise d'enfantement d'un pouvoir nouveau, un levier pour renverser une royauté qu'ils détestaient.

Après avoir avancé l'heure de l'abdication de Bonaparte, à condition qu'on les laisserait maîtres de choisir un gouvernement qui nç les forçât point à abdiquer eux-mêmes, les députés d«s Cent- Jours ne s'étaient pas montrés adversaires si hostUes, si haineux des Bourbons, pour quitter la partie

au premier revers. La monarchie d'ailleurs avait déjà commis des fautes ; le délaissement et la trahison dont avaient été payées ses faiblesses et ses erreurs, ne semblaient pas lui avoir inspiré la prudence nécessaire pour éviter de nouveaux écueils: rien ne paraissait stable; tout, au contraire, était encore en question. .

Le 20 mars avait montré combien était encore énergique et puissant l'esprit révolutionnaire dans la France haletante, épuisée. Quarante mille hommes retranchés derrière la Loire, derniers débris des aigles et des drapeaux triomphants de l'Empire, n'attendaient qu'un mot de leur Empereur pour marcher, non plus comme autrefois à l'envahissement du monde, mais à la conquête de la couronne de France. Le trésor était obéré ; toutes les administrations désorganisées, triées, réduites, jetaient dans la misère des milliers d'employés, — branches inutiles d'un tronc auquel on portait la cognée ; les villes et les villages regorgeaient de soldats licenciés et proscrits; on entretenait à plaisir dans le peuple des craintes exagérées sur la validité de la possession des biens nationaux, pendant que certains exaltés répétaient que la Révolution avait assez fauché dans le champ des royalistes, et que les royalistes devaient à leur tour abattre, comme Tarquin, quelques têtes élevées. D'un autre côté, les négociations et les congrès n'avaient pas encore dit leur dernier mot sur le sort de la France ; l'empereur Alexandre et lord Wellington avaient écouté, sans trop sourciller, des propositions tendant à remplacer par une dynastie nouvelle la représentation héréditaire de la royauté sur le trône de Saint-Louis. — En fallait-il davantage pour faire naître dans l'esprit des mécontents (et ils étaient nombreux en 1815) des projets et des vœux dont tout leur faisait espérer une heureuse réalisation.

Aussi, à peine Louis XVIII eut-il une seconde fois touché

le sol de la France, que déjà un parti puissant s'organisait contre la monarchie. Formé des débris humiliés de nos armées, des restes de la chambre des Représentants, ce parti était encore dans le vague des espérances, des regrets et des imprécations, lorsque tomba le ministère Fouché-Talleyrand, dernier protecteur qui lui restât, malgré les anomales proscriptions de l'oratorien régicide (1).

Forcé d'abandonner un portefeuille qu'il croyait avoir conquis à la pointe de ses intrigues et de ses menées diplomatiques avec les puissances étrangères, connaissant d'ailleurs assez la défiance dont le roi honorait ses allures équivoques et l'esprit franc, et quelque peu exclusif de la cour de Monsieur, Talleyrand ne fut pas longtemps à comprendre qu'à moins de circonstances extraordinaires, il n'avait peut-être plus aucune chance de reprendre au conseil la place qui venait de lui échapper. Esprit trop fier, ame trop égoïste pour être homme de parti, Talleyrand, comme toute l'école doctrinaire, aimait le pouvoir pour le pouvoir et non pour le bien qu'on peut faire. Avoir contribué deux fois à la Restauration, et se voir éconduit par ceux même qu'il avait intronisés, sembla donc cruel à l'ancien évéque d'Aulun. Disgracié par Bonaparte, Talleyrand avait battu en brèche et miné secrètement la puissance impériale; suspect à Louis XVIII, Talleyrand ne chercha plus qu'à se rendre une fois encore nécessaire, à favoriser un concours de circonstances assez heureux pour mettre en relief son astuce et son habileté ; — peut-être même songeait-il aussi à porter à d'autres les services qu'on dédaignait à la nouvelle cour.

Celle pensée fut le lien qui réunit Talleyrand à Fouché, et fit cesser, dans le sentiment d'un malheur commun, d'un

(i) "Voir aux Notes.

3'* môme intérêt, la rivalité dont ces deux renégats émérites avaient fait preuve plus d'une fois pendant la courte durée de leur ministère.

Mieux traité que Talleyrand, Fouché était nommé ministre plénipotentiaire à Dresde. Cette fiche de consolation, accordée par Louis XVIII à l'un des bourreaux de son frère, ne peut s'expliquer que par une dépendance fatale dans laquelle le roi aurait été placé envers le duc d'Otrante, à la suite de certaines circonstances inconnues, ou par le désir d'annuler autant que possible l'action dissolvante de Fouché contre tous les gouvernements assez maladroits pour se passer de lui. En achetant le duc d'Olrante, en l'éloignant surtout deParis, Louis XVII l croyait l'avoir gagné à sa cause, ou l'avoir mis du moins dans l'impossibilité de lui nuire; — Louis XVIII se trompait.

En 1815, Fouché fut donc tout naturellement porté au milieu du camp ennemi des Bourbons : il s'y rencontra avec Talleyrand, pour y présider comme lui aux destinées de l'association insurrectionnelle qui se relevait menaçante déjà, débris des vingt pouvoirs, tour à tour enfantés et détruits par la révolution. A côté de Talleyrand et de Fouché, se présentent en première ligne Lafayelte, Voyer d'Argenson, une centaine de membres de la Chambre des Représentants, et enfin Paul Didier, le malheureux Didier. Tous ces personnages commençaient ainsi, pour y trouver des destinées, hélas ! bien différentes, cette longue série de complots dont le dernier anneau devait se perdre dans la nuit du 29 août 1830.

Il s'agissait pour celui-ci de reconquérir son portefeuille, et pour cet aulre , de poursuivre l'œuvre inachevée de la Chambre des Cenl-Jours. Dans le but de se rendre nécessaires, si les uns ne cherchaient qu'à intimider le pouvoir, qu'à le

pousser aux moyens extrêmes et aux coups d'état, les autres voulaient le renverser. Seulement, les plus habiles ne disaient pas leur dernier mot, et laissaient s'abriter sous les souvenirs de l'Empire, sous la haine des Bourbons, une candidature ostensiblement désavouée par celui qu'on mettait en avant, mais aux scrupules duquel on était tout disposé à faire violence, — comme cela eut lieu, en 1830, dans la mise en scène de cette merveilleuse trilogie appelée : l'Hôtel-de-ville, Neuilly, le Palais-Royal.

Un seul obstacle pouvait briser les fils de cette intrigue, entraver la marche de cette conspiration qui, chaque jour, resserrait davantage et sa trame et ses liens : c'était la présence des armées étrangères qui campaient sur le sol de la France.

Grâce à la très fâcheuse direction que des serviteurs inintelligents ou traîtres avaient donnée à la rentrée des Bourbons, Louis XVIII se trouvait, à l'égard des alliés, dans une position d'infériorité qui n'eût jamais existé avec des altures plus indépendantes, une pensée mieux comprise de la situation, un désir moins pressant de ressaisir le pouvoir. Lord Wellington était roi de France ; — rien ne se faisait sans lui, et de tout son conseil, Louis XVIII était peut-être le seul qui montrât quelque courage et quelque fierté dans les rapports du gouvernement avec les puissances étrangères. Lors donc que le cabinet des Tuileries s'inclinait devant lord Vellington, il était peu probable que les habiles meneurs de l'intrigue née de la chute du ministère Fouché-Talleyrand s'exposassent gratuitement à se voir arrêter dans l'accomplissement de leurs projets par un pouvoir supérieur, dont ils avaient été à portée de reconnaître la force et l'étendue. Avant d'aller plus loin, il fallait donc s'assurer, sinon de la participation directe de l'Angleterre à une menée ténébreuse, du

moins de l'indiflérence de lord Wellington pour la personne du chef du gouvernement français.

Absolument parlant, les alliés, en 1815, ne tenaient pas à Louis XV11I de préférence ù lout autre prétendant, ou ayant droit à la couronne de France. Si pour la Russie, pour la Prusse et les autres états absolutistes, Louis XVIII apportait avec lui un principe de stabilité, une garantie gouvernementale, l'Angleterre n'eût pas mieux demandé que de chercher celle garantie dans des cessions de territoire; et, pour arriver à ce but, tout prétendant eût élé bon pour elle. A ce prix, le prince d'Orange eût donc pu calviniser la France, comme c'était sa pensée, et le duc d'Orléans, accomplir un 1688, en substituant sa famille à celle de la branche aînée : deux étals de choses qui ne pouvaient être que très favorables aux idées religieuses et politiques de l'Angleterre.

Ces hommes qui étaient allés à Hagueneau volontairement remettre les destinées de la France à la direction des puissances, et mendier d'elles un étranger pour roi, n'étaient pas gens à reculer devant les nécessités de leur ambition, ni à négliger les moyens qui pouvaient faciliter le succès de leurs intrigues. Une des premières démarches tentées par la conspiration dont les deux ministres déchus étaient l'œil et la pensée, ce fut donc de s'assurer de la neutralilé des dispositions de l'Angleterre , dans le cas où un événement imprévu pourrait une fois encore remettre en question la couronne de France. Quels étaient les négociateurs chargés de sonder les dispositions secrètes de lord Wellington, en faveur d'un changement de dynastie sur le Irône de St-Louis? Quels furent en réalité les engagements pris par le représentant de l'Angleterre? nous l'ignorons, mais la couleur donnée à certains événements, à certaines négociations ; la conduite des alliés et principalement de l'Angleterre, après

les désastres du 20 mars; les révélations connues jusqu'à présent, celles que nous trouverons dans le cours de ce récit, tout indique que les plénipotentiaires réunis h Paris avaient prêté l'oreille a de vagues démonstrations, tendant à faire envisager l'état de la France comme tout autre qu'il n'était réellement; à prouver aux rois de l'Europe que les Bourbons étaient inhabiles à gouverner le pays qui les avait accueillis d'abord avec tant d'enthousiasme; qu'il existait, à tort ou à raison, mille causes secrètes de répulsion contre eux ; qu'enfin il fallait laisser la France libre de se choisir un chef, et de remettre une fois encore ses pouvoirs à une nouvelle Chambre des Représentants.

1830 a prouvé que l'Angleterre ne demandait qu'une manifestation vraie ou fausse, mais toutefois assez éclatante pour prêter la main à un changement de dynastie en France. En 1815, tout se préparait donc pour que cette manifestation vînt compliquer les embarras du moment, avant la conclusion des traités.

Une seule chose est à noter, c'est que si, dans ces négociations ténébreuses, des candidatures furent posées, des noms mis en avant, la dynastie napoléonienne devait être à jamais écartée de toute combinaison.

I Napoléon, dont cent mille soldats redisaient le nom dans / tous les coins de la France, était alors maudit à Paris par

/ la noblesse , par la bourgeoisie , et même par le peuple.

r C'était des camps du libéralisme qu'étaient partis les plus terribles coups portés au pouvoir impérial ; c'étaient la haute banque et la bourgeoisie qui avaient avancé l'agonie du grand capitaine : c'étaient les armées étrangères qui, pour combattre les violentes aggressions de cet homme, deux fois avaient foulé le sol de la France du pied de leurs chevaux. Entre toutes ces puissances, ayant chacune pour sa part contribué à la

chule de Napoléon, pouvait-il être encore question de l'exilé de Sainte-Hélène, dans les apports et dans les dividendes d'une révolution, que la bourgeoisie préparait, et dont la bourgeoisie seule devait profiter ?

Mais comme les meneurs d'une conspiration ne sont jamais ceux qui descendent dans la rue; comme aussi un mouvement sérieux ne pouvait être tenté à cette époque que par les soldats licenciés auxquels , c'était assez pour qu'ils prissent les armes, de revoir le drapeau tricolore qu'avaient illustré tant de glorieuses campagnes, lorsque l'intrigue insurrectionnelle voulut passer de l'expectative à l'exécution, force fut bien d'évoquer encore le nom du grand capitaine, nom magique sur l'esprit de ceux dont on voulait escompter l'enthousiasme et le dévoûment.

C'était là une infâme, une machiavélique tromperie, — mais les ambitieux et les agitateurs y regardent-ils de si près?

Ces choses une fois arrêtées, il ne s'agissait plus que de préparer le dénouement du complot, de faire appel aux souvenirs patriotiques des débris de nos malheureuses armées ; d'exciter le ressentiment des hommes dont les intérêts étaient froissés par la restauration ; de parler à ceux-ci de Napoléon et de ses aigles, à ceux-là de l'expulsion des nobles, à tous de l'humiliation de la France ; de remuer dans les localités naturellement libérales les ferments de discorde toujours faciles à germer dans leur sein ; de faire concourir, en un mot, tous les éléments de désorganisation à un même but, celui d'une révolution nouvelle, au moyen d'un second 20 mars. Voilà quel était le programme au moyen duquel des émissaires, partis de Paris, devaient entreprendre, sur divers points de la France, la propagande révolutionnaire destinée à saper le trône encore mal assis des Bourbons.

Dès le mois d'octobre 1815, le comité organisateur de Paris, réuni sous la présidence de cinq des ministres démissionnaires , au 25 septembre , inscrivait sur son drapeau ces mots dont l'élasticité n'excluait aucune ambition, ne compromettait aucune candidature, aucun parti: Société de l 'indépendance nationale.

Ce fut au nom de Vindépendance nationale, que bientôt il y eut dans chaque ville, un ou deux personnages chargés de préparer les esprits, de recruter des affidés et d'enrégimenter les mécontents;

C'était au nom de Vindépendance nationale que les bruits les plus contradictoires étaient répandus parmi, le peuple ; que des manifestations de nature bizarre, mais inquiétante, éclataient dans plusieurs localités (1) ;

C'était au nom de Vindépendance nationale que Grenoble, dont huit mois plutôt la trahison avait décidé du sort de la monarchie, était choisi pour donner, par un coup de main hardi, le signal de l'insurrection ;

Enfin, c'était au nom de Vindépendance nationale que Paul Didier était chargé de jouer à l'empereur, en se présentant sous les remparts de Grenoble, devant cette même porte de Bonne qui, le 7 mars, au soir, s'était ouverte à Napoléon et à sa poignée de soldats.

Avant d'aller plus avant, et de suivre les méandres de cette conspiration qui déjà marchait la tête haute, il importe de connaître à quelles mains était confié le pouvoir, et quelles forces pouvaient contrebalancer les forces actives de l'insurrection.

A Talleyrand avait succédé M. de Richelieu. Si la pensée

(0 Rapport de M, de Senneville, commissaire de police> ù Lyon, au ministre de la police générale, le 5 février rS r6.

révolutionnaire comptait moins d'éléments dans ce dernier ministère que dans le premier, en retour, l'incertitude et la faiblesse y dominaient à portions égales. Appelé à faire partie des conseils du roi par un motif qui eût précisément dû l'en faire écarter, M. de Richelieu était un homme pour qui la France de 1815 devait apparattre comme une énigme. Semblable à ces héros des Mille et une nuits, qui dorment pendant de longues années pour s'éveiller au milieu d'une autre époque, d'un autre pays, M. de Richelieu avait oublié, au fond de son gouvernement de Grimée, les besoins, les passions, les allures de son pays.

Ni homme d'état, ni homme d'affaires, M. de Richelieu n'avait pas même pour lui celte puissance du jugement, et cet esprit de conviction qui seuls peuvent donner la force de gouverner. D'un caractère plein de faiblesse et d'irrésolution, donnant toujours de préférence, comme tous les esprits incertains, vers le mauvais côté d'une discussion, le premier ministre de Louis XVIII se trouvait ballotté entre le désir sincère de mener à bien les affaires de la France, et les remords que lui inspiraient les tristes résultats de sa direction politique.

Rien que sa naissance, les hautes fonctions qu'il avait toujours remplies, sa position, les circonstances dans lesquelles on était placé, lui Gssent un devoir de marcher dans les voies franches et nettes du royalisme, M. de Richelieu avait, au contraire, dans les oscillations perpétuelles de sa volonté, une tendance marquée à favoriser le libéralisme et les idées de la révolution.

Tel est l'homme auquel étaient alors livrés les plus graves intérêts de la France ; celui dont la présence a été une des plus pernicieuses à cette époque critique de la Restauration ; celui qui a discuté et négocié presque à lui seul les clauses

humiliantes des traités de 1815, et qui n'a présenté ces traités à la sanction du ministère qu'au moment où il n'y avait plus rien ù faire qu'à les ratifier.

Avec M. de Richelieu, étaient MM. Corvetto, de Feltre et Dubouchage, celui-là ministre de la marine, celui-ci ministre de la guerre, le premier ministre des finances : tous les trois, hommes spéciaux, mais s'immisçanl fort peu dans la politique intérieure. M. de FeHre était absorbé par le travail immense de la réorganisation de l'armée, pendant que, le désespoir dans l'ame, M. Corvetto demandait aux sources taries du budget les moyens de combler l'abîme financier que des guerres malheureuses avaient creusé au sein de la France.

L'action de MM. de Feltre, Dubouchage et Corvetto était donc à peu près nulle lorsqu'il s'agissait de tailler dans le vif des systèmes politiques. Ils n'avaient, au reste, ni les uns ni les autres, cet esprit d'entraînement, cette facilité oratoire propres aux luttes de la discussion. Lorsque deux idées, deux théories étaient aux prises dans le sein du conseil, MM. de Feltre, Dubouchage et Corvetto laissaient assez volontiers, au ministre de la justice, M. Barbé Marbois, le soin de départager les combattants et d'interpréter, le plus sagement possible, certaines idées prétendues libérales que soufflait M. de Richelieu, sous l'inspiration du ministre de la police, M. Decazes. Les membres du cabinet, plus spécialement appelés à concevoir et à exécuter la pensée gouvernementale, étaient donc M. de Richelieu, M. Decazes et M. de Vaublanc, ou plutôt M. Decazes et M. de Vaublanc, — M. de Richelieu ayant à peu près annihilé sa volonté dans celle du ministre de la police.

Homme de conviction, d'énergie, à vues droites, M. de Vaublanc était peut-être le seul, de tout ce ministère, à avoir

un système arrêté. Il eût voulu donner aux allures du gouvernement avec les puissances étrangères plus d'indépendance et de nationalité; sans entrer dans aucun esprit de réaction, il pensait qu'il était possible de se faire craindre des partis, tout en s' abstenant de les persécuter aujourd'hui, pour les caresser demain, sauf à revenir ensuite à de nouvelles rigueurs contre eux.

Mais M. de Vaublanc haïssait les intrigues de salon, les menées ténébreuses, les tripotages de coterie , tout ce qui sent la ruse et la diplomatie, tout ce qui malheureusement est l'essence et la vie des hommes d'état. M. de Vaublanc allait droit au but, sans louvoyer et sans détour; il rompait, mais ne fléchissait pas. Il eut beau se roidir contre le torrent qui emportait le ministère à la dérive, la pente malheureuse des choses fol plus forte que lui : on appela sa persistance de l'entêtement ; ses idées, des théories impraticables; son zèle pour la monarchie, de l'absolutisme; et après six mois de luttes incessantes avec le caractère indécis, irrésolu de M. de Richelieu, et d'opposition aux fatales tendances de M. Decazes, M. de Vaublanc quitta la partie.— Nous dirons, plus tard, h quel moment.

Passé de la préfecture de police au ministère qu'avait si tristement illustré le duc d'Olranle, M. Decazes était déjè, h l'époque dont nous parlons, l'ame du gouvernement. Gel homme qui, avec une intelligence des plus ordinaires, a rempli un si grand rôle dans les destinées de la Restauration, n'était point, il est vrai, parvenu au dernier degré de cette fabuleuse puissance dont il a joui pendant quatre ans : mais déjà il savait faire jouer les secrètes intrigues qui devaient le porter si ayant dans la confiance du roi, et le mettre en état de briser à son gré les hommes assez imprudents pour contrarier ses intérêts ou ses caprices.

De toutes les personnes qui entouraient le roi, nul mieux que M. Decazes ne savait montrer à propos si affectueuses prévenances, dévouement si profond, et ce royalisme sage et constitutionnel qu'affectionnait le promulgateur de la charte. Habile à aiguillonner la causticité souvent paresseuse de Louis XVIII, à flatter les goûts littéraires du monarque dans ses auteurs, ses poètes favoris , h raconter la chronique des ruelles, de la cour et de la ville, les habitudes secrètes des députés et des hommes politiques ; — mettant à contribution, pour cette moisson de scandales, toutes les sources impures de son ministère, M. Decazes possédait en outre une merveilleuse facilité à aller au devant de la pensée du roi, tout en faisant bon marché de la sienne propre. De toutes ces mille courbettes du corps et de l'esprit, de toutes ces abnégations de l'intelligence et de la volonté qui font les courtisans et les valets, M, Decazes n'oubliait, ne négligeait rien. Si le roi se montrait sceptique, M. Decazes était voltairien; si, inclinant vers les idées libérales, M. Decazes se faisait révolutionnaire, pour avoir l'air de céder aux raisonnements de sa Majesté et de se rendre à la supériorité de la dialectique royale. Tromper, égarer par de perGdes rapports l'esprit de Louis XVIII sur les hommes et sur les choses; provoquer des mesures et des ordonnances au moyen de pièces apocryphes; rendre le comte d'Artois odieui et suspect aux yeux du monarque; représenter d'une part les royalistes comme des conspirateurs qui cherchaient à provoquer l'abdication de sa Majesté au profit de son frère, et de l'autre les républicains et les orléanistes, cachés sous le nom de constitutionnels, comme les seuls et sincères amis de Louis XVIII et de la charte; arranger les événements aux contours d'une politique astucieuse, voilà quel fut tout le secret de la faveur de M. Decazes.

Eh ! bien, cet homme si dévoué, cel ami du cœur et de l'esprit, ce conOdent des secrètes pensées, trahissait son pays et son roi, non pas d'une trahison ardente, active, compromettante, mais au moyen de certaines transactions ténébreuses, de certaines capitulations du devoir : ce iT était pas la coupe des Borgia que le jeune ministre présentait aux lèvres de Louis XVH1, c'était un poison lent qu'il infiltrait dans les veines de la monarchie, poison qui la minait sourdement, à petites doses.

Trahir franchement le souverain auquel il avait juré fidélité, cela n'était ni possible ni avantageux : mais donner assez de gages aux ennemis de la monarchie pour qu'on pût, le cas échéant, compter, si non sur son concours, du moins sur sa neutralité; rattacher toutes les questions à l'existence du ministère dont il faisait partie, et subordonner l'existence de ce ministère à ses caprices, à son ambition, à ses intrigues, c'était la conduite de M. Decazes, et le double jeu du favori de Louis X VIII.

Jeune, bien fait, de bonne mine, de bonne tournure, il n'avait, disait-on, acheté qu'au prix de trop complaisantes amours la faveur dont il avait joui auprès de l'impératrice mère, à la cour de Napoléon.

Parvenu au pouvoir, il trafiquait des services qu'il était à même de rendre et des nombreux emplois dont la nomination lui appartenait. Dissipateur, il n'acquittait ses dettes qu'avec les ressources de l'état ou la cassette particulière du roi.

Dans le commerce de la vie on ne lui prétait aucun des généreux instincts de Tame ou du cœur; on l'accusait, au contraire, de toutes les lâchetés.

Toujours un pied dans l'intrigue, il se cramponnait aux affaires par toutes les extrémités, au prix de toutes les con-

cessions. La corruption, les expédients de police, le trafic des consciences, étaient ses moyens habituels d'influence et d'action.

Elève de Fouché, il avait de son maître toute l'astuce et les instincts vicieux.

On a fait l'honneur à cet homme de lui prêter un système politique, un système de bascule: — Janus dont une face souriait aux royalistes et l'autre aux libéraux. — M. Decazes n'a jamais suivi d'autre pensée que de tout sacriGer aux nécessités du jour, de l'heure, du moment. Il y a eu, pendant son administration, des actes incroyables de contradictions et de tiraillements, qui ne peuvent appartenir à aucun système qu'à celui de la peur et de la trahison; cette royauté, à laquelle il devait tout, et qu'il ruinait en détail, il l'aurait jouée sur un coup de dé, si pareille partie eût été nécessaire, non pas à son triomphe, il n'aimait pas le pouvoir pour la gloire et l'orgueil, mais ai son salut personnel, à la conservation de sa puissance. — En cela se résumait toute la politique de M. Decazes. De tous les hommes récompensés après 1830, au moment où les plus infimes serviteurs de la monarchie renversée étaient éconduits, destitués, persécutés, M. Decazes est le seul qui ait reçu, avec une préférence si marquée, par le roi du 9 août, le baptême des faveurs du régime nouveau ; et cependant, des ministres de la restauration, M. Decazes était, à tout prendre, le plus compromis, celui qui avait été le plus impitoyable dans les réactions des premières années du règne de Louis XVIII. Ces deux extrêmes étant donnés, il est facile de résoudre l'inconnu, et de comprendre, par quelles transactions ténébreuses, M. Decazes était parvenu au point d'être créé un des favoris les mieux rentes du Palais- Royal, par les bénéficiaires de cette même révolution à laquelle, dans des circonstances décisives, il avait été si hostile

en apparence. — C'est là un mystère qui, depuis longtemps, n'est plus un secret pour personne.

Ce fut par M. Decazes que la conspiration de l'indépendance nationale arriva à avoir pied dans le conseil du roi ; — non que M. Decazes eût à retirer d'un bouleversement politique de plus grands profils que la brillante destinée qui s'ouvrait à lui ; — mais M. Decazes avait déjà vu tomber la monarchie après quelques mois de règne seulement : le 20 mars écrasé à Waterloo était encore assez fort pour inspirer des craintes sérieuses à un pouvoir ébranlé, mal assis ; la puissance révolutionnaire était vivace et terrible; il était facile de voir qu'elle chercherait à se mesurer bientôt avec la royauté pour l'étouffer, s'il était possible, dans une dernière étreinte ; des candidatures avaient été posées aux congrès des puissances; un événement imprévu pouvait leur donner des chances inespérées de succès et faire de Tune d'elles un moyen apparent de garantie, de transition et de stabilité. Et, d'ailleurs, jeune encore, M. Decazes pouvait-il avoir d'autres patrons que Talleyrand et Fouché? l'un de ces hommes, surtout n'était-il pas le résumé vivant de toutes les trahisons et de tous les succès ? M. Decazes devait-il repousser un exemple si entraînant pour ses instincts de perfidie ? pouvait-il se roidir, se briser contre les tortueuses intrigues de ces deux apostats? M. Decazes n'avait ni assez de cœur ni assez de probité, pour cela; la ligne droite était une voie encore ignorée de lui. M. Decazes sut donc la conspiration, il en connut les fils, les ressorts, le but et les projets. — On n'exigea pas autre chose de lui sinon qu'il fermât les yeux, qu'il laissât faire, dans le cercle de sa puissance et de son autorité s'agrandissant chaque jour ; on lui demanda d'être aveugle jusqu'au dernier moment, et comme on se croyait sûr du succès, on lui permit d'être impitoyable après la défaite.

1 M. Decazes a-t-il pris, au complot de 1816, une participa-

tion plus active, plus directe, allant jusqu'à la provocation ?

• on Ta dit, on le dira encore, non sans quelque raison peutêtre : mais, des hommes qui seuls pourraient l'affirmer, quelques-uns ont emporté leur secret dans la tombe, d'autres le cachent au jour, d'autres enfin ne le diront jamais.

Le cabinet, dont M. Decazes et M. de Vaublanc se disputaient la direction, accepta, sans trop les modifier, tous les errements du ministère tombé le 25 septembre. En même temps que pardessous main on rémunérait les factieux et les mécontents, on promulgait la loi sur les cris séditieux, la loi qui laissait la liberté individuelle des citoyens à l'arbitraire des préfets et au zèle des délateurs, et enfin la fameuse loi des cours prévôtales, rêve doctrinaire que M. Guizot avait présenté aux visiteurs de Gand comme le palladium de la couronne de France, et qu'il avait trouvé moyen de réaliser sous la responsabilité de M. Barbé Marbois, aussitôt après son installation au secrétariat général du ministère de la justice.

Telle était, avec les violents moyens de répression que nous venons de citer, l'administration qui garda le pouvoir depuis le 25 septembre 1815 jusqu'au 6 mai 1816, — espace de temps pendant lequel se prépara et s'accomplit la conspiration dont nous allons dire les étrangetés, les mystères et la catastrophe.

Au dessus de tout cela dominait la tête de Louis XVIII, vieux roi dont la plus grande faute fut de vouloir régner tranquille, cherchant à oublier, dans les douceurs d'une autorité incontestée, vingt-cinq ans de malheur et d'exil. Cédant trop aisément à toutes les concessions qui pouvaient lui rendre le pouvoir facile, Louis XVIII trouva les doctrinaires sur son chemin ; il se livra à eux pour entreprendre, poursuivre et

achever dans leurs bras, avec leurs maximes et leurs oscillations, un règne dans lequel il n'avait su ménager tous les parlis que pour n'être regretté d'aucun.

Lyon fut la première ville qui se ressentit des intrigues mises en jeu par la société de l' Indépendance nationale. Le mouvement de Lyon en 1816 ne fut qu'un prélude aux troubles qui éclatèrent dix -huit mois après dans cette ville, et compromirent de la plus déplorable manière le ministre Decazes et ses agents provocateurs : une escarmouche de la partie qu'on engageait ailleurs, et dont le fait, le plus significatif sans doute, fut l'inexplicable liberté d'allures laissée au chef du complot avorté ; un prologue dans lequel se dessinent déjà les principaux personnages de cette trilogie, dont le ministère Talleyrand-Fouché , le parti orléaniste et Paul Didier forment les éléments.

C'est au mois de novembre que remontent les premiers indices de la conjuration organisée par Rosse l, fabricant de papiers peints ; Mon tain, docteur en médecine ; Lavalelte , ancien receveur général des Basses-Alpes , destitué après les Cent-Jours ; Jacquemel , colonel en non-activité du 1 er régiment d'infanterie de ligne; Roza, sergent de la légion du Rhône, sous l'inspiration directe du Comité central de Paris, dont Lavalette était l'affilié et le correspondant. Préparée pendant deux mois , l'exécution de ce complot fut 6xée à la nuit du 20 au 21 janvier , c'est-à-dire quelques jours après l'arrivée à Lyon de Didier qui venait de parcourir la Loire, la Haute-Loire, le Puy-de-Dôme, plusieurs autres départements, et était retourné à Paris prendre un dernier mot d'ordre.

Quelques surveillants de nuit, congédiés, feignant de conduire un malfaiteur ou un vagabond arrêté, devaient se présenter à fHôtel-de- Ville et surprendre la sentinelle pendant que Rosset, débusquant d'une rue voisine, avec une centaine d'afQdés , désarmait le poste et faisait les soldats prisonniers. On traînait les canons de l'Hôtel-de-Ville sur la place Louis-le-Grand , et le signal d'insurrection était donné. La faiblesse numérique de la garnison eût rendu facile cette entreprise hardie : quatre cents hommes à peine suffisaient, en effet, pour s'emparer de Lyon.

Ce complot fut révélé, le 19 au matin, au général Maringoné, commandant le département, par deux lettres, l'une d'un officier à la demi-solde , l'autre de Simon, l'un des conjurés^).

(i) Peuchet, dans ses Mémoires tirés des Archives de la police, assigne à la ] évélation du complot de Lyon, une autre cause dont il nous a été impossible de vérifier l'exactitude.

Simon , Roza , Montain , Jacquemet , Lavalette , Rosset furent successivement arrêtés le 20 janvier : Didier seul échappa, quoique au premier abord il parût être le plus compromis; il gagna le déparlement de l'Isère, et, vingt-quatre heures après, il était aux portes de Grenoble.

L'instruction de cette affaire se fit avec lenteur, et le complot, avorté le 20 janvier, ne fut jugé que six mois après, le 26 août: — il fallait bien laisser se dérouler le drame dont Grenoble allait devenir le théâtre, et s'accomplir la destinée de Didier.

Et cependant , inconcevable fatalité ! si on l'eût voulu , si une pensée mystérieuse, occulte, n'eût pas déjà dominé, dirigé cette affaire, il eût été facile d'écraser dans l'œuf le germe de la conspiration, et de saisir les traîtres dans leur aire, si haut placé fût-elle.

Les premières investigations judiciaires révélèrent en effet :

Qu'il existait une association insurrectionnelle dont le centre était à Paris, sous la protection immédiate des ministres démissionnaires, et les extrémités aux quatre coins de la France ;

Qu'envoyé par le comité directeur de Paris , Paul Didier avait, sous le nom d'Auguste, présidé les réunions tenues chez Rosset , et auxquelles assistaient Lavalette et les autres affldés ;

Enfin que, dans ces conciliabules, dans des proclamations écrites, dans des lettres interceptées ou saisies , de hauts personnages avaient été compromis, des noms propres avaient été mis en avant , avec assez d'assurance pour éveiller au moins de légitimes soupçons.

Eh ! bien, les noms propres furent pieusement couverts du voile; l'association de Y Indépendance nationale fut laissée à

sa quiétude, Paul Didier s'en alla tranquillement continuer ses pérégrinations insurrectionnelles; el l'affaire, étouffée pendant sii mois, se termina très prosaïquement à la cour d'assises par l'acquittement de Jacqoemet, de Roza et de Simon, comparses secondaires d'une intrigue dont ils n'avaient pas la clé ; et par la condamnation de Rosset, deLavalette et de Montain, les deui premiers è dix ans de prison , el celui-là è cinq années de la même peine. Les débats furent réduits à des proportions fort peu politiques, et, sans M. de Chantelauze qui occupait le siège du ministère public, l'affaire aurait été étranglée sans bruit par les muets de la Cour et de la haute police. Mais le futur ministre de Charles X avait embrassé d'un coup-d'œil la valeur, la portée et la nature du complot. Dans un réquisitoire énergique , il parla des conférences séditieuses des ministres démissionnaires ; il accusa , pour ainsi dire , pièces sur table , Fouché , Carnot el M. de Talleyrand d'avoir ourdi la trame dont il tenait un 61 entre les mains; d'autres accusations, moins explicites toutefois, furent encore prononcées par lui ; et si les paroles de M. de Chantelauze ne furent pas comprises alors, elles ne seraient peut-être plus une énigme aujourd'hui (1).

(i) Proeèn des prévenus de la conspiration formée à Lyon au mois de janvier 1816, Lyon, 1816.

Peu de villes ont fait autant de bruit que Grenoble dans nos fastes révolutionnaires. Cité intelligente , aux mœurs douces et faciles, capitale d'un pays renommé par la Gnesse et la causticité de ses habitants, Grenoble a, depuis longtemps, inscrit son nom en tête des villes les plus civilisées, les plus libérales de France. Le vent de l'indépendance souffle du haut des montagnes qui l'entourent, un vif sentiment de nationalité anime tous ses habitants, et si Grenoble a été la première à saluer la révolution, il faut lui rendre cette justice, qu'elle a passé les mauvais jours de la Terreur vierge de tout attentat, de toute expiation politique.

C'est à Grenoble et par Grenoble seulement que, le 7 mars

1815, Napoléon cesse d'être un audacieux aventurier pour redevenir empereur ; c'est Grenoble qui, cinq mois après, reçoit avec le canon de ses remparts les armées austro - sardes , et la dernière de toutes ouvre ses portes à l'étranger. Ville aux vieilles franchises provinciales, animée de cet esprit de ligue et de fronde que lui ont inspiré ses parlements, Grenoble est toujours sur la brèche de tous les actes d'indépendance,, de patriotisme ou de rébellion. Aussi ne peut-on disconvenir que la capitale du Dauphiné ne fût un choix admirable pour l'exécution du complot destiné à mettre hors de page la royauté des Bourbons.

Il y avait donc à Grenoble, lorsque Didier y arriva, tous les éléments d'une révolution ; d'un côté, des hommes malheureusement enclins h pousser le pouvoir jusqu'aux dernières réactions; de l'autre, hostilité, ou, pour le moins, indifférence politique d'une assez grande partie de la population éclairée; ambitions déçues, esprits aigris par les tracasseries administratives ; défiance du régime nouveau qui s'établissait sous les auspices de la noblesse et du clergé ; officiers et soldats cloîtrés dans leurs foyers, mécontents tout prêts à marcher à la suite du premier-venu qui aurait arboré un lambeau tricolore, ou porté la santé de l'Empereur : tout cela formait un terrain des mieux préparé pour l'insurrection que Didier passa trois mois à organiser sur divers points du département de l'Isère, lesquels convergeaient tous vers un centre commun.

C'est à Quaix, commune au nord de Grenoble, que Didier avait établi son premier quartier-général, chez un officier de l'Empire, Brun le dromadaire, ainsi nommé, parce qu'il avait, pendant la campagne d'Egypte, commandé les guides dans le désert.

Un soir, avant d'aller porter plus loin sa propagande révolutionnaire, Didier avait réuni tous les soldats licenciés

et les habitants de Quaix que Brun le dromadaire, ancien maire de cette commune, avait pu embaucher au service de la conspiration. — C'était un dernier conciliabule dans la salle isolée d'une auberge de la Buisserate, village aux portes de Grenoble, sur la route de Lyon. Didier parlait avec véhémence et indignation du malheureux gouvernement de prêtres et de nobles qui pesait sur la France ; le feu de ses regards, la multiplicité de ses gestes, sa parole brève et sonore firent une impression profonde sur l'esprit des assistants. — Lorsque les motifs de l'insurrection eurent été discutés et solennellement proclamés, lorsque la part que chacun devait prendre à l'affaire, eut été définie et convenue entre tous, Didier lut, au milieu d'un profond silence, la proclamation que voici :

« Français,

« Une révolution dont le principe et le but n'étaient que « F amour et le bonheur des hommes et qui, dirigée par l'in- « fernale politique des Anglais, versa sur l'Europe d'affreu- « ses calamités, a fini par précipiter la France sous ce cruel « ennemi des peuples , l'oppresseur du monde. C'est lord « Wellington qui règne sur nous ! Sommes-nous ses su- « jets?... Etait-ce là ce que le gouvernement anglais avait « déclaré dans ses protestations solennelles ? Tout l'orgueil « de ce gouvernement se dilate en voyant recommencer pour « nous la fatale époque de Charles VI. Ah ! la nôtre pré- « sente d'autres caractères que l'imagination même n'aurait « pu concevoir : l'infortuné Charles VI n'avait pas livré la « France aux Anglais, il n'était pas leur allié contre sa na- « lion ; mais celui qui se dit notre roi, est l'allié des Anglais,

« el nous leurs prisonniers. Voyez comment ils respectent « en lui le sacré diadème et l'auguste caractère qu'ils pré- « tendent lui avoir rendu par leurs armes ! voyez l'humiliation « dont ils l'accablent, le gouveruement anglais ne connaît >< point d'amis parmi nous. Rappelez-vous sa conduite; soute venez-vous de Toulon et de Quiberon? c'est du sang fran- (i çais qu'il faut h l'Angleterre, elle ne veut que la ruine, « la honte et la désolation de notre patrie : les Bourbons et « les nobles ne sont que ses instruments; la proscription de « toute idée généreuse, le rétablissement de la plus ignomi- « nieuse féodalité, ses moyens. Plus de ports, plus de marice ne, plus de commerce, plus d'industrie, plus de sentiments « nationaux en France; des maîtres et des serfs, plus de <( droit des gens, voilà ce que veut le gouvernement anglais « pour exercer impunément son monopole sur l'Europe et « sur le monde, dont il joua tant de fois la civilisation, et « qui ne doit plus être que le théâtre et l'objet de ses spé- « culalions mercantiles.

« Que le scandale cesse ! Arrêtons ce torrent d'une ambi-

« tion dont les annales des peuples n'offrent pas d'exem-

« pie : Aux armes ! aux armes !

« Français, tout votre sang bouillonne dans vos veines,

« votre indignation est à son comble, craignez-en les excès;

« vous retomberiez dans les pièges du perfide instigateur,

« de l'abominable artisan de toutes les calamités publiques.

« Que le plus noble élan, que la plus juste, la plus sacrée des

« causes, que la cause du peuple ne soit souillée par aucun

« attentat. Sauvons la France de la tyrannie et de la Jac-

« querie.

. « La force est généreuse, les nôtres sont immenses, sou-

« mettons-en le développement à des règles invariables;

« indulgence sur le passé, accueil au retour sincère, respect

« aux personnes et aux propriétés : malheur aux traîtres; « qu'ils soient saisis, mais jamais punis par les peuples : c'est « une loi d'honneur, de justice, d'ordre, de salut public qui « doit être observée avec la plus inflexible rigueur.

« Et vous que, dans les fureurs de son envie, le gouverne- « ment anglais voudrait exterminer , j>our vous punir de votre « valeur, soldats, vous serez vengés. Renaissez pour l'armée « de Y Indépendance nationale, cette armée dans laquelle « tout citoyen est soldat, et n'oubliez jamais que tout soldat « est citoyen. Arborons donc l'étendard de l'honneur français! « Marchons d'un pas assuré sous le drapeau de Ylndépen- « dance nationale, et méritons par notre conduite que le ciel « puisse protéger la plus sainte entreprise, et l'humanité tout « entière la couvrir de ses vœux. »

Qu'est-ce que vous nous f.... donc là, s'écria Brun le dromadaire impatienté? il n'est pas seulement question de l'Empereur dans votre proclamation.... il faut parler de l'Empereur.

C'est bon ! c'est bon ! répliqua Didier, j'arrangerai cela ; il plia son papier et le remit dans sa poche.

On se sépara, — mais Brun qui tenait ù son idée, et qui ne concevait pas qu'une révolution pût être tentée autrement, que pour rappeller f empereur ou son fils sur le trône de France, Brun ne quitta pas Didier, il sortit avec lui, le prit par le bras et bientôt on les perdit de vue sur la route.

Deux hommes se Grent les chefs de l'insurrection dans les montagnes de l'Oisans où Didier était arrivé vers les premiers jours de janvier et avant de se rendre à Lyon : c'étaient Dussert, ancien guide de l'armée des Alpes, maire destitué de la commune d'Allemond, d'un caractère aventureux et décidé, et Durif, ex-maire de la commune de Vaujany ,

esprit fin, souple, adroit, plus mesuré que Dussert. Tous deux ambitieux, tous deux aigris contre le gouvernement qui leur avait arraché l'écharpe municipale, Dussert et Durif jouèrent un rôle très actif dans l'organisation du complot, et furent, jusqu'au moment du revers, deux des agents les plus dévoués à Didier.

De TOisans, Didier descendit à la Mure, chef-lieu de canton, à 40 kilomètres sud de Grenoble. Il y avait un an à peine que Bonaparte, traversant la Mure, à la tête d'une poignée d'hommes, avait laissé sur sa route les souvenirs enthousiastes d'une marche triomphale. Aussi, tous les hommes de l'Empire, et, entre autres, Drevet, ancien soldat de la garde; les deux Buisson, l'un marchand épicier, l'autre pharmacien; Genevois, propriétaire ; les deux frères Guillot, Dufresne, Dumoulin, ces derniers officiers à la demi-solde, n'eurent besoin que d'un mol, que d'un signe, pour prendre place aux premiers rang de l'insurrection.

Après la Mure , vint Vizille , dont un huissier , nommé Gharvet, se chargea de préparer le mouvement, puis Eybens.

Dans toutes les localités qu'il parcourait, Didier variait peu sur l'exposé des moyens concertés pour amener la chute des Bourbons. Ainsi, d'après les confidences de Didier, l'insurrection, arrêtée à Paris au mois d'octobre précédent, avait reçu, par le moyen de M. de Melteruick, le secret assentiment de l'Autriche, en même temps qu'elle était assurée du concours de l'Angleterre, h condition toutefois que le mouvement s'opérerait au profit du duc d'Orléans (1).

Sur ce point capital, l'Autriche, il est vrai, était opposée

(i) Ce fait est consigné dans un rapport secret de M. Palis, commissaire de police à Grenoble.

au Cabinet britannique; mais, en attendant, un gouvernement provisoire, sous la présidence de Carnot, proclamerait l'indépendance nationale et la déchéance des Bourbons. Didier répétait encore que dix-sept commissaires, envoyés comme lui par les ministres démissionnaires et le comité de Paris, sillonnaient en ce moment la France; que les départements étaient animés du meilleur esprit pour la cause de l'indépendance nationale, cause à laquelle toutes les communes de l'Isère étaient dévouées; et que Grenoble, enfin, n'attendait qu'un signal pour ouvrir ses portes, et arborer le drapeau tri— eolore.Tel était le canevas sur lequel Didier brodait ses conjectures et ses commentaires.

Partout Didier montrait une confiance excessive dans le succès de l'entreprise : mais, s'il parlait beaucoup de la haine qu'il portait aux Bourbons, il se taisait aussi sur son amour pour la dynastie napoléonienne : et bien que ce fût au nom de l'Empereur déchu, au nom de l'enfant roi de Rome, que Didier devait enrôler les mécontents, les souvenirs, les idées de l'Empire étaient néanmoins choses sur lesquelles il gardait, le plus possible, une mystérieuse réserve.

Si l'ambition, la misère, l'ulcération et le désespoir poussaient Didier à se faire l'instrument d'une faction peu scrupuleuse sur le choix des moyens à employer pour réussir, il restait encore au fond du cœur de cet homme assez de répugnance pour ne se prêter qu'à la dernière extrémité aux machiavéliques tromperies que lui imposait son rôle de conspirateur, obligé de couvrir d'un drapeau qui n'était pas celui de sa cause, la cause pour laquelle il agissait.

Ainsi donc, bien que s'adressant le plus souvent à des officiers et à des soldalsdel'Empire, Didier, nous le répétons encore,était assez sobre du nom de Napoléon ; ses affidés en disaient plus que lui à ce sujet, et l'on verra que les défiances de Brun

le dromadaire ne forent pas les dernières que Didier rencontra.

Les bases de l'insurrection jetées des montagnes de l'Oisans aux portes de Grenoble sur la route du midi, Didier s'occupa de soulever la vallée du Graisivaudan jusqu'à la frontière sarde. C'est aux Adrets, chez M. Brunet, notaire, qu'il se se rendit d'abord, et là se réunirent, pour le seconder, Millîet propriétaire 6 Goncelin; Santon, maître de poste, et Clément, propriétaire à Lumbin ; Adtne, inspecteur des douanes à Pontcharra; Turbet, capitaine de douane; Julien, lieutenant d'ordre dans le même corps, puis, enfin, le lieutenant à la demisolde, Joly, de Tencin.

Dans la vallée du Graisivaudan, Didier ajouta un nom de plus à la liste des personnages déjà signalés par lui, comme devant prendre une part active à la coopération du complot. C'était celui du général Drouet, comte d'Erlon, qui, proscrit, n'attendait en Suisse que le moment favorable pour venir prendre le commandement des troupes de la septième division militaire. Brunet et les autres affidés avaient de très bonnes raisons pour ne pas révoquer en doute la sincérité des affirmations de Didier ; le général, en effet, était connu de la plupart d'entre eux, car, après l'ordonnance du 2& juillet 1815, le comte Drouet d'Erlon n'avait abandonné l'asile que lui avait offert, au Grand-Lemps, M. Th. Perrin, député des Cent-Jours, que pour se réfugier chez ce même Brunet, auprès duquel Didier venait aussi de se rendre. (1).

C'est à l'une des réunions dont la maison du notaire Brunet était le théâtre, et après un dtner auquel assistaient Millîet, Santon, Clément et le jeune officier Joly, que Didier donna

(i) Le général Drouet, comte d'Erlon, n'a |>as été oublié dans les rémunérations du gouvernement de juillet : il est mort au mois de février 1844, avec le hàton de maréchal de France.

une seconde ou plutôt une troisième édition de sa proclamation (1). S* adressant au lieutenant Joly, et lui montrant une table : « Capitaine, dit alors Didier, mettez-vous là et écrivez; » puis, simulant une improvisation rapide, et se promenant de long en large devant les convives qui s'extasiaient sur l'énergique beauté du langage de V Indépendance nationale, Didier dicta la proclamation prononcée par lui quelques semaines auparavant, et commençant ainsi :

« Une révolution dont le principe et le but n'étaient que l'amour et le bonheur des hommes, et qui, dirigée par l'infernale politique des Anglais, versa sur l'Europe d'affreuses calamités, etc., etc. » Arriva à ces mots : « la force est généreuse : indulgence sur le passé, accueil au retour sincère : respect aux personnes et aux propriétés : malheur aux traîtres, » Didier ajouta :

<( V Indépendance nationale donne naturellement un chef au peuple français ! c'est le fils de celui dont le trône héréditaire, consacré parnotre religion, fut reconnu par l'Europe, l'héritier légitime au profit de qui l'abdication de son père fat sanctionnée par une loi solennelle.

« Nous sommes ses lieutenants et nous vous disons : Vive Napoléon II, empereur des Français! Nous sommes Français aussi, et nous ne séparons jamais le trône du principe dont il dérive. »

Après l'intercallation de ce paragraphe, Didier revenait à ces mots : « Et vous que, dans la fureur de son envie, l'Angleterre voudrait anéantir, » par lesquels se termine la proclamation qu'on a lue plus haut.

Il suffit d'étudier avec quelque attention le plan, la phra-

(i) A Lyon, Didier avait déjà élaboré une proclamation à peu près semblait.

séologie, la charpente de cette pièce, pour apercevoir les morceaux rapportés après coup, el assez maladroitement chevillés dans l'œuvre primitive.

On voit que Didier s'était rappelle la brusque interpellation de Brun le dromadaire ; néanmoins, lorsqu'il eut achevé, et pendant que le lieutenant Joly dont f imagination était éleclrisée par un si chaleureux appel aux souvenirs de l'Empire, imprégnait tout son être de cette prose révolutionnaire , Milliet , arrachant Didier à ses excursions à travers la salle à manger, l'amena doucement dans l'embrasure d'une croisée, eu lui disant : « C'est fort bien, mais je tiens, malgré vos belles phrases, l'Empereur pour très malade: teut cela est bon pour Joly et ces braves soldats que vous enrôlez; franchement, dites-moi donc, pour qui travaillons-nous? — « Soyez tranquille, répliqua vivement Didier, c'est, à coup sûr, pour quelqu'un de notre époque, et qui connaît nos besoins. »

Et il partit de lu pour développer à son interlocuteur cette pensée que nulle conspiration ne pouvait échouer en Dauphiné, lorsqu'elle était abritée sous le grand nom de Napoléon. —Eh ! c'est actuellement là toute la question, s'exclama Didier, en parodiant ainsi une phrase bien connue de la langue anglaise.

La proclamation mise au net, Didier chargea Joly de s'entendre avec un imprimeur pour la faire secrètement tirer à plusieurs centaines d'exemplaires.

Joly partit à l'instant même pour Grenoble; la veuve Peyronnard, imprimeur au Jardin-de-Yille, à laquelle il s'adressa, ne parla de rien moins que de mille francs pour l'œuvre qu'on exigeait d'elle ; Joly n'avait en poche que la dixième partie de cette somme ; il se retira fort désappointé, et s'en alla consulter le notaire Brunet qui, en l'absence de

Didier, refusa de compléter le chiffre demandé. — Son amour pour V Indépendance nationale n'allait pas si loin.

La proclamation resta donc sans être imprimée. Elle fut néanmoins colportée et répandue, avec un manifeste apocryphe de l'empereur d'Autriche, manifeste que Didier disait être emprunté au Journal de Vienne, du 1 er janvier 1816 (1).

Didier, pendant ce temps, ne perdait pas de vue Grenoble , but principal de ses excursions dans la vallée de l'Isère et dans les montagnes de l'Oisans.

Biollet , chef de bataillon en retraite du 50 me régiment de ligne, esprit froid et réfléchi; Pelissier, capitaine en retraite; Cousseaux, ancien officier, exgarde-général des eaux et forêts, nature sauvage, ignorante et abrutie; Joannini, ancien officier de la gendarmerie piémonlaise, devinrent à Grenoble les agents secrets de Didier. Par leur caractère audacieux et résolu, Cousseaux et Joannini étaient deux hommes précieux pour un coup de main ; tous deux vivaientsans aucune ressource et dans un état voisin de la misère : celui-là, débris de ce Bataillon sacré qui, de Grenoble à Paris, servit de garde à Napoléon; celui-ci, espion de la Gendarmerie de l'Isère.

Par leur intermédiaire et par celui de Pelissier et de Biollet, tous les officiers ou sous-officiers en demi-solde à Grenoble , au nombre de trois cents environ, furent affiliés au complot.

Les tentatives d'embauchage furent plus rares ou plus

(i) Ce manifeste commençait ainsi :

« L'Empire, trop longtemps comprimé dans les vœux les plus chers au « cœur de son auguste monarque, déclare solennellement à l'Europe qu'il « veut rendre Napoléon II aux sollicitations de la France. Ce peuple, digne « par sa bravoure d'une destinée plus brillante, gémit sous le poids des « vengeances et des réactions. La famille des Bourbons dégénérée devient, par « son esprit de haine implacable, indigne de gouverner. »

réservées dans la bourgeoisie et dans le peuple. Chacun faisait des vœux pour le succès de l'entreprise, quelques-uns promettaient une semi-coopération; mais, de meneurs avoués, il n'y en avail réellement pas d'autres que deux ou trois personnes assez bien placées dans la bourgeoisie , et qui , trop adroites pour s'aventurer dans les (ils de faiïaire, laissaient prudemment à de moins avisés le soin de tirer les marrons du feu, se bornant ù l'attiser en secret.

Des propositions avaient été faites sans beaucoup d'efficacité directe et positive, à V Union, société secrète récemment fondée sur le modèle des sociétés allemandes } par un avocat , M. Joseph Rey. Imbue des principes républicains les plus purs, V Union était peu désireuse de prêter les mains aux projets de Didier, dont on était loin de connaître le but véritable; mais néanmoins cette société ne pouvait qu'approuver toute tentative dirigée contre la branche aînée des Bourbons , — et nul doute que la plupart de ses membres n'aient activé par tous les moyens possibles les combinaisons du complot.

Après l'armée et la bourgeoisie , vint le tour des écoles. Il y a deux ans à peine qu'un homme de 1816, un conspirateur de la Restauration, a révélé les moyens qui furent mis en œuvre, à cette époque, pour embaucher la jeunesse au service de la cause de Didier :

« J'étais étudiant en droit à Grenoble, lorsque la conspira - « (ion de Didier éclata, dit M. F. Gros (1) ; connaissant plu- « sieurs des conjurés, je fus, quelques jours avant la mise à « exécution du complot , l'objet d'assez vives obsessions de « la part de quelques-uns d'entre eux , qui voulaient m'y

(i) De Didier et antres conspirateurs sous la Restauration , lettre à M. le Rédacteur de la Gazette du Dauphiné, par F. Gros, ancien avocat à la Cour royale de Paris. Paris, i84r.

Joannini , ancien officier de gendarmerie , me « sollicita plus particulièrement d'y prendre une part ac- « tive.

« Lié avec la plupart des officiers à la demi-solde qui « abondaient dans le département de l'Isère , ancien officier « moi-même , ma position d'étudiant à Grenoble depuis « novembre 1814, la pari qu'on m'avait vu prendre aux évè- « nements des Cent- Jours, tout, en un mol, pouvait faire « croire que j'exercerais quelque influence , particulièrement « sur l'Ecole de Droit, dont je pourrais entraîner une partie , « et qu'on aurait ainsi en moi un auxiliaire utile.

« Avant de m'engager, je voulus connaître le chef et le but de « l'entreprise ; j'interrogeai Joannini pour le faire sortir du va- « gueoù il s'était jusque là renfermé. Il m'avoua alors que la « conjuration avait pour objet de placer le duc d'Orléans sur le « trône, et, prenanl la froideur que je lui témoignais pour de « l'incrédulité , il me montra une lettre où ce prince n'était « pas, à la vérité, nommé expressément, mais où il était cr désigné de manière à ce qu'il fût impossible de ne pas le « reconnaître.

« Joannini attribuait celle lettre à Didier, et je crois que je « pourrais encore en reconnaître l'écriture, si elle m'était « présentée.

« Un prince, y était-il dit, qui, dès sa première jeu-

« nesse , a donné des gages à la liberté; qui a bravement « combattu dans nos rangs , et dont les convictions libérales « sont telles que , ne pouvant s'empêcher de les manifester , « elles le font tenir en état de suspicion par les autres mem- « bres de sa famille. . . »

« Telles étaient, sinon les expressions textuelles de l'écrit « qu'on me montra , du moins leur sens positif et que je n'ai « jamais oublié.

« Agé alors de vingt-deux ans, dévoué à l'Empereur, au- « quel je devais mon éducation dans un lycée et mon grade « d'officier, libre d'ailleurs envers les Bourbons, dont en 181 k « j'ignorais même jusqu'à l'existence ; rattachant leur pré- « sence en France aux désastres de nos armées, et les con- « fondant tous, sans exception, dans mes sentiments de haine « pour les étrangers qui nous les avaient ramenés, je refusai « nettement de prendre part à un complot où l'un des mera- « bres de cette famille pourrait se trouver intéressé. »

L'histoire n'a rien à ajouter à une déclaration si positive.

Le réseau, dans lequel Didier et ses agents enlaçaient les affidés à la conspiration , aurait pu , comme on le voit » s'étendre et se resserrer davantage , si les déclarations ostensibles de Didier n'eussent pas été en contradiction avec ses confidences secrètes ; si le but de son entreprise eût été moins mystérieux, plus éclairé; mais si, dans l'armée, dans la bourgeoisie, dans la jeunesse et dans le peuple, Didier ne rencontra pas toujours une coopération active , il y trouva , du moins, plus souvent l'indifférence que l'hostilité, la sympathie que l'indifférence.

Les conséquences de toutes ces intrigues , qui se tramaient au reste assez ouvertement , ne tardèrent pas à se faire sentir dans Grenoble et sur quelques points du département. Mille bruits absurdes, mille nouvelles contradictoires circulaient chaque jour dans la ville. Bonaparte débarquait en Italie tantôt à la tête d'une armée turque, tantôt avec des insurgés d'Amérique; le lendemain, c'étaient Marie-Louise et son 6ls qui se présentaient en Savoie avec des soldats de l'Autriche. Des copies de proclamations attribuées à Bonaparte étaient affichées pendant la nuit, jetées dans les maisons , sur les remparts de la ville; et souvent il arrivait aux agents de police

d'enlever le matin des drapeaux tricolores arborés à quelque édifice public (1).

Au mois de décembre 1815 , une émeute avait eu lieu h Jonnages ; au mois de février suivant, une sédition éclatait au Grand-Lemps et à St-Àmartin, près de Briançon; enfin, depuis les premiers jours d'octobre, des colporteurs, des mendiants , des gardes-champêtres, des soldats à la demi-solde, des employés destitués parcouraient les campagnes , préparant les esprits à des nouvelles incroyables et répandant partout le mécontentement et la rébellion.

Voyons maintenant à quelles mains était confiée l'autorité politique et militaire du département de PIsère ; quels moyens furent employés pour vaincre le mécontentement insurrectionnel qui se trahissait de tous côtés, et prévenir l'orage qui grondait sourdement.

Nous avons peu de chose à dire de M. Casimir de Monllivault , ancien chambellan de l'impératrice douairière Joséphine, et préfet de l'Isère, au moment où s'accomplissaient les graves événements dont nous parlons; mais, de la conduite équivoque de M. de Montlivault en 1816 , il restera la présomption, sinon la preuve positive, que jusqu'au dernier moment ce préfet s'est laissé guider par l'optimisme le plus inconcevable, le plus obstiné, ou qu'il a suivi avec une fidélité trop

(x) Voici la copie d'une proclamation placardée dans la nuit du 5 au 6 mars 1816 :

« Français* l'esclavage a un terme ; le vôtre est sur le point de finir. Ne vous laissez pas abattre sous le poids des chaînes dont on cherche à vous accabler.

« Réunissez, au contraire, tous vos efforts pour les briser, et seconder par là ceux qui travaillent à votre délivrance. Elle n'est pas éloignée.

Vive la liberté !

aveugle pour n'être pas coupable, les instructions secrètes envoyées par le ministre de la police générale.

Le commandement de la V division militaire appartenait à M. le lieutenant-général Donnadieu , franc royaliste , tout dévoué aux Bourbons ; les conspirateurs ne pouvaient attendre de lui ni merci, ni transaction. Aussi les libéraux furentils bien aises de trouver dans son caractère en apparence impérieux, dans la brusquerie de ses manières, des motifs pour le désigner à la haine publique. On le disait d'un esprit hautain , querelleur , d'un commerce difficile ; on lui prétait mille excentricités de mauvais goût, et d'aucuns l'eussent volontiers représenté comme un nouveau Gesller , obligeant les passants a saluer, sous peine de mort, son chapeau de commandant.

Affiché dans le camp de l'opposition comme un homme ambitieux, jaloux de brillera tout prix, le général Donnadieu avait, auprès de ses amis, et même des hommes impartiaux, le renom d'un brave et loyal soldat, un peu mauvaise léte ; et, toutes choses égales, prêtant bien quelque peu le flanc aux amères satires qui pleuvaient sur lui.

M. Armand Bastard de l'Étang était chef de la police de Grenoble. Créature de M. Decazes , homme de plaisirs et de ruelles, le jeune commissaire-général de police s'occupait plus de bals, de spectacles et de concerts que de veiller à la tranquillité publique et aux menées des agitateurs. M. Bastard de l'Étang avait eu sa nomination au moment où Didier quittait Paris ; et cette singulière coïncidence a fait naître depuis beaucoup de conjectures que l'insignifiance bien marquée du rôle joué par M. Bastard à Grenoble autoriserait assez.

L'une des trois personnes auxquelles se trouvait remise l'administration municipale de Grenoble, le maire, M. de Lavalette, était retenu à Paris par ses fonctions de député ; la

direction des affaires reslait donc entre les mains du premier adjoint, M. Beyle, et du second adjoint, M. de St-Maurice. La nature même des attributions municipales rendait assez restreinte l'influence de M. Beyle et de M. de St-Maurice dans l'action politique , tout se résumant à peu près entre le préfet, le général et le chef de police.

Entre MM. de Montlivault, Donnadieu et Bastard de l'Etang se trouvaient quelques-uns de ces hommes que le contre-coup des commotions politiques laisse à découvert sur la grève : esprits faibles et alarmistes , s'accrochant à une circonstance heureuse pour en extraire tout ce qu'elle peut donner ; d'autant plus audacieux au jour de la fortune, qu'ils étaient plus poltrons au jour des revers; toujours prêts à chercher dans les extrêmes des prétextes à leur ambition et des accusations contre leurs adversaires. De tels hommes poussent impitoyablement aux réactions ; ils forcent le bras à l'autorité, au pouvoir toujours trop lent aux grés de leurs désirs ; ils se font dénonciateurs par amour de la chose publique, et finissent par compromettre à jamais le drapeau sous lequel ils s'étaient enrôlés.

Au moment où une nouvelle administration préfectorale, militaire et municipale fut formée à Grenoble, la force publique était entièrement anéantie dans les départements, comme dans une grande partie de la France. Les revirements successifs éprouvés en moins de dix-huit mois avaient déconsidéré le pouvoir et démoralisé le peuple. Il s'agissait de reconstituer l'autorité et de la faire respecter : tâche difficile au milieu d'un désordre et d'un déplacement général, des fortunes compromises, des intérêts froissés, des ambitions déçues et des passions révolutionnaires ulcérées jusqu'à la rage, jusqu'au désespoir.

A peine arrivé à Grenoble, le général Donnadieu appella

le supplièrent de briser un complot qu'ils désapprouvaient hautement. MM. Drevon s'engageaient à découvrir la retraite de Didier, si, promettant de ne pas livrer le conspirateur aux tortures d'une instruction criminelle, M. de Monltivault se contentait de le faire conduire en Savoie ou à Turin, — mesure qui devait concilier toutes les exigences et prévenir de redoutables éventualités. M. de Montlivault répondit à MM. Drevon qu'il connaissait aussi bien qu'eux la retraite de Didier, et qu'il se réservait d'agir, lorsqu'il le croirait nécessaire.

Dans son Mémoire au roi, le général Donnadieu a écrit que, sachant bien par le baron de Damas, gouverneur de la dixneuvième division militaire, la présence de Didier dans le département de l'Isère, il en avait plusieurs fois communiqué la nouvelle au préfet et au commissaire de police ; mais que l'un et l'autre avaient toujours répondu comme répondait le ministre Decazes, savoir : que le général Donnadieu rêvait et que depuis longtemps Didier était loin du pays.

Pendant que les choses allaient ainsi, et que, seul de tous, seul contre tous, le général Donnadieu cherchait à démêler, dans les bruits confus de l'horizon, de quel côté venait le vent et soufflait la tempête, Didier, qui avait parcouru la Savoie, visité Genève et Milan, pour s'assurer une dernière fois du concours de plusieurs affidés, que la proscription de 1815 avait jetés dans toutes les capitales de l'Europe, voisines de la France, Didier était rentré enfin dans l'Isère.

On touchait alors aux derniers jours d'avril; de tous côtés arrivaient les renseignements les plus favorables, les assurances les plus positives ; le faisceau de la conspiration se serrait de jour en jour ; le nœud qui liait Didier au comité insurrectionnel de Paris et les agitateurs subalternes à Didier paraissait bien arrêté ; — le moment approchait.

En attendant, le ministère prêtait aussi de son mieux les mains à la conspiration. Didier ne redoutait qu'un seul homme dans Grenoble : c'était le général Donnadieu; et, dès le commencement d'avril, M. Decazes proposait au ministre de la guerre le changement de résidence du général; mais le duc de Feltre, ne voyant aucun motif d'enlever M. Donnadieu au commandement de la septième division, refusait d'accéder à la demande singulièrement intempestive du ministre de I$i police.

Le général restait donc à son poste ; cela ne pouvait faire le compte de personne ; aussi, quelques jours après, le 28 avril, était-il mandé â Besançon pour présider le conseil de guerre devant lequel allait paraître le général Marchand. — Qui donnait encore cet ordre? Le ministère.

Si une injonction pareille n'était que le résultat d'un concours de circonstances ordinaires, il faut convenir que ces circonstances sont bien accusatrices, et qu'elles venaient fort à propos seconder les mystérieuses réclamations du chef suprême de la police.

La manière dont le général Donnadieu s'est expliqué sur ce fait, dans son Mémoire au roi, démontre assez clairement qu'il n'attribuait pas à un simple effet du hasard le choix qu'on avait fait de sa personne pour composer un conseil de guerre à soixante lieues de la division militaire qu'il commandait.

Dans cette circonstance, le général ne prit donc conseil que de son dévouement au roi, pour désobéir aux injonctions du ministre. Il répondit que Grenoble réclamait impérieusement sa présence, et qu'il attendait de nouveaux ordres.

Nous verrons plus tard comment, pour placer le général Donnadieu dans l'impossibilité d'exercer un commandement qu'il mettait tant d'obstination à vouloir conserver, Didier devait suppléer à l'inefficacité imprévue des ordonnances mi-

matérielles et des sollicitations de M. Decazes. Continuons.

Le duc de Berry venait d'épouser Marie-Caroline, fille du roi des Deux-Siciles. Les jeunes époux arrivaient en France pour y trouver, ù dix ans d'intervalle, l'un la mort, l'autre l'exil. Les troupes s'échelonnaient de Marseille à Paris, sur les principaux points de la route que devait parcourir le cortège royal : c'était le 3 mai, et le lendemain, au jour naissant, une partie de la garnison de Grenoble se mettait en marche pour Saint-Vallier, Vienne et Lyon ; déjà le maréchal de camp, le chef (f étal-major et ses officiers avaient pris les devants.

Triste pressentiment! ce fut par une conspiration, une attaque à main armée, et quelques jours après, par une expiation sanglante que s'est inaugurée l'entrée du duc et de la jeune duchesse de Berry en France !

Le poignard de Louve], la route de Rambouillet à Cherbourg, la citadelle de Blaye, tout cela déjà était écrit au livre des destinées, dans la nuit du 4 mai 1816. X

C'est, en effet, cette nuit que Didier avait choisie pour l'exécution du complot.

Tout était préparé. — Instruit de l'importante réduction de la garnison de Grenoble, Didier, qui n'attendait plus que cette circonstance, rédigea, le 2 mai, la note que voici :

»> Mon cher ami ,

« Malgré toutes les difficultés ordinaires dans de pareilles affaires, « nous avons enfin terminé. On est d'accord sur tout, et on ne s'oc- « cupo plus à présent que de la noce qui est fixée à dimanche. Nous « vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir; nous comptons sur « vous, et vous devez être bien persuadé qu'en amenant vos amis,

*• kX~X*L, Û^ysC^'t"^^ GW/tV

« vous dous ferez d'autant plus de plaisir que vous serez plus uom- « breux.

« Comme la fête doit être, je vous Fa voue, sans façon, vous nous « ferez plaisir si vous apportez quelques provisions (1).

Celle note, remise de main en main à chaque affidé, était le signal convenu de l'insurrection.

D'après les mesures qui avaient été concertées d'avance, el , sur cet avis, les insurgés du bourg d'Oisans, de la Mure et de Virille, devaient, dans la soirée du 4, se réunir à Eybens quartier-général de Didier : à la même heure, Brun le dromadaire escaladait avec ses hommes les hauteurs qui dominent Grenoble et y allumait des feux, répétés de dislance en distance par les insurgés de la vallée, jusqu'à la frontière sarde ; puis, sur la rive droite de l'Isère et dans la même direction, les douaniers de Pontcharra, village limitrophe, s'échelonnaient jusqu'à Domène, pour se relier ainsi au quartier-général d'Eybens dont Domène est éloigné de quelques kilomètres seulement. Réunies à Eybens, dernière halte de Napoléon avant d'entrer à Grenoble, les bandes armées du bourg d'Oisans, de la Mure el de Vizille s'avançaient sur la ville et se présentaient à la porte de Bonne tambour ballant, el aigles déployées.

Par la seule fermeture de ses portes, Grenoble était à l'abri d'un coup de main. Didier le savait ; aussi comptait-il sur les nombreuses intelligences qu'il s'était ménagées dans la place pour seconder le mouvement extérieur. Au signal convenu, maîtres du mot d'ordre que la trahison d'un sous-officier leur

(i) Ce fut Durif qui, après son arrestation, remit au commissaire de police de Grenoble, ce billet reconnu et avoué par Didier, dans sou interrogatoire devant la Cour prévota le.

avait livré, les rebelles de la ville marchaient sur la porte de Bonne, et ouvraient aux assaillants, après avoir surpris et désarmé le poste. C'est au chef de bataillon Biollet qu'avait été confié le succès de cette importante manœuvre.

Quelques mots sur la position topographique de Grenoble et de ses environs compléteront l'énoncé de ces mesures stratégiques.

Assise sur les deux rives de l'Isère, la ville de Grenoble est située au pied d'une montagne aujourd'hui couverte de forts, mais alors simplement couronnée d'une tour, la tour de Rabot, et d'une muraille démantelée qui serpentait à ses flancs.

Défendu au nord par la montagne dont nous venons de parler, Grenoble est entouré d'une enceinte avec demi-lunes, contre-escarpes et bastions.

Cinq portes, garnies chacune d'un corps de garde, donnaient alors entrée dans ses murs. Au couchant et sur la rive droite de l'Isère, la porte de France, ouvrant sur la route de Paris; à l'aurore, et toujours sur la même rive, la porte Saint-Laurent d'où l'œil plonge dans la vallée du Graisivaudan, traversée par la route de Ghambéry; au midi, sur la rive gauche, la porte de Créqui, la porte de Bonne et la porte Très-Cloîtres auxquelles viennent aboutir les routes du bourg d'Oisans, de la Mure, de Vizille, d'Eybens, et les chemins de tous les villages qui couvrent la plaine au midi de Grenoble.

Les légions de l'Hérault et de l'Isère, fortes, la première de quatre cents, et la seconde de deux cents hommes, dont il fallait retrancher soixante et dix hommes détachés au fort Barreaux sur la frontière de Savoie; soixante chevaux des dragons de la Seine, quinze à vingt canonniers, noyau du régiment d'artillerie de Grenoble, et la compagnie départementale de quatre-vingts à cent hommes environ, composaient toute la garnison de la ville et résumaient, dans sept cents

hommes à peine» les forces à opposer à l'insurrection. On pouvait compter encore la garde nationale à cheval, commandée par M. de Ghaléon et toute dévouée au roi ; quant h la garde nationale ordinaire, elle appartenait en grande partie à la cause du libéralisme et de la révolution.

Nous sommes au 3 mai. Les bruits qui circulaient depuis plusieurs jours sur l'imminence d'une catastrophe avaient pris de la consistance; les rapports des agents secrets et de certains royalistes zélés témoignaient d'une indicible inquiétude. Pour calmer les uns, satisfaire la haine des autres, ou peut-être même par simple mesure de prudence, on ordonna l'arrestation de cinq personnes.

La main de la police ne fut pas heureuse ; car, des cinq personnes, quatre bien certainement étaient étrangères à la partie active du complot. MM.Teslou, avocat, Michel DuQéard propriétaire, Benoit et Glet, avoués, n'en restèrent pas moins trois semaines sous les verrous. Ravix, chef de bataillon à la demi solde, fut élargi le jour même. On retrouvera son nom dans le cours de ce récit.

Ce fut donc à l'interrogatoire de deux ou trois petites filles, et à ces cinq arrestations inopportunes, qui, pour n'avoir peut-être pas servi la cause de Didier, furent cependant loin de lui nuire autant que l'ont affirmé plus tard M. Baslard de l'Étang et M. de Montlivault, que se réduisirent toutes les précautions et les mesures de l'autorité en face de la conspiration qui, à ce moment, apprêtait les armes et se préparait à l'attaque.

L'éveil néanmoins avait été donné. — Le 4, à midi, un habitant de Grenoble, M. de Ghichiliane remettait à M. de Montlivault une carte à jouer, sur le dos de laquelle on lisait ces mots:

« N'étes-vous pas instruit, à Grenoble, de ce qui doit ar-

« river ce soir? On doit Taire des feux sur la Bastille, et toutes « les communes marcheront sur la ville pour s'emparer des « autorités et changer le gouvernement. »

Ce mystérieux avis émanait du maire de Theys, Antoine Manqua Perrache, qu'un an plus tard le duc d'Angouléme remercia de son zèle à celte occasion.

M. de Ghichiliane a, depuis lors, avoué que sa démarche avait été très froidement reçue par le préfet, et qu'aux renseignements donnés sur l'état d'agitation de plusieurs communes riveraines de l'Isère, M. de Montlivault avait répondu qu'il n'y avait rien h craindre; que tout était tranquille.

D'autres avis, parvenus è la préfecture dans le courant de la même journée, furent acceptés avec la même indifférence ; aucune mesure ne fut arrêtée, et, le soir, M. de Montlivault parcourait en famille la promenade du cours, affectant une gaîté, une insouciance, un laisser-aller peu en harmonie avec la gravité des circonstances et le décorum administratif.

Au même moment, le premier adjoint faisant fonction de Maire en l'absence du marquis de la Valette, retenu à la Chambre des Députés, M. Beyle (1) envoyait sa démission au préfet, et laissait la direction des affaires municipales entre les mains du deuxième adjoint, M. de Saint-Maurice, qui, à onze heures du soir, ignorait encore celle retraite inattendue.

La démission de M. Beyle. homme aux sympathies napoléoniennes, cinq heures avant f explosion du complot, étaitelle un fait ordinaire, ou le résultat d'une combinaison cou-

(i) Père de M. Beyle, à la plume spirituelle duquel on doit la Vie de Rossini, Rouge et Noir* la Chartreuse de Patine, et plusieurs autres ouvrages marqués au cachet d'un talent original, et publiés sous le pseudonyme de Bombe t ou de Frédéric Stendhal.

pable? M. Beyle eut-il dessein de servir les conjurés, ou bien redoutait-il simplement les ennuis et les charges de son poste pendant une insurrection ? C'est ce qu'on ignore, mais il n'est pas moins malheureux de voir à chaque pas la fatalité des circonstances servir si à propos les manœuvres de la trahison.

À Grenoble comme à Paris, tout concourrait donc au dénouement de la trame ourdie depuis six mois : Talleyrand veillait sur son œuvre ; les rapports et les révélations dormaient dans les cartons du ministère de la police ; M. Decases écrivait aux préfets de ne pas s'inquiéter des bruits alarmants que des personnes trop zélées répandaient dans le public, pour amener le pouvoir à des réactions ; lié entre Paris et Grenoble, le complot avait un écho dans vingt départements ; douze à quinze cents hommes, la plupart anciens militaires de la vallée du Graisivaudan, de Yizille, de la Mure ou des montagnes de l'Oisans étaient enrôlés et n'attendaient que le signal ; trois cents soldats retraités dans Grenoble devaient répondre à l'appel du dehors; la bourgeoisie, indifférente ou libérale, comptait plusieurs de ses membres dans le secret de l'affaire; l'autorité fermait les yeux, le moment était venu.

Tacite veut que la veille de Tune de ces batailles qui, dans les Gaules, furent si désastreuses pour les légions romaines, le soleil se soit couché entouré d'une auréole rouge comme le sang. Le 4 mai 1816, au moment où le soleil disparaissait à l'horizon de Grenoble, un phénomène semblable se faisait remarquer, et, quelques jours après, en demandant des prières pour les malheureux que le bourreau venait de frapper, un prêtre, rappelait ce signe fatal comme ayant été le présage d'une sanglante nuit et d'une expiation plus sanglante encore.

Il était huit heures ; le baron de Vautré, colonel de la légion de l'Isère, le baron Prévôt, colonel des dragons de la

Seine, le chef d'escadron de la Villetle, étaient réunis autour d'une table de jeu dans le salon du général Donnadieu, lorsque entrèrent successivement le préfet, le commissaire général de police, le prévôt de l'Isère, M. Planta, l'abbé Bouchard, vicaire-général de l'évêché et d'autres personnes. Deux heures auparavant, l'abbé Bouchard avait remis au préfet une lettre dans laquelle le maire de St-Jean-de- Vaulx annonçait qu'un grand nombre d'habitants du canton de la Mure étaient en insurrection ; le jeu cessa, la conversation s'anima bien vite, chacun manifestait des craintes sérieuses sur les nouvelles qu'on venait d'apprendre, et qu'à chaque minute confirmaient de nouveaux avis.

— Je vois ici des figures bien pileuses, dit le baron de Vautré, en Rapprochant du préfet ; qu'en pensez-vous, vous qui devez en savoir plus que tous les autres?

— Colonel, c'est la chose la plus grave qui ait eu lieu jusqu'à présent.

— Mais je ne connais jusqu'ici que l'affaire du Grand-Lemps où la populace s'opposait à l'arrestation du chirurgien de Bonaparte : vingt-cinq hommes de ma légion ont suffi pour faire exécuter les mesures que vous avez prises contre la commune coupable.

— Eh! bien, oui, c'est à peu près la même chose.

— En ce cas, dix hommes et un sergent suffiront pour mettre à la raison tous ces émeutiers.

— Je pense comme vous, colonel, qu'il n'en faudrait pas davantage.

Le préfet sortit, et le colonel de Vautré alla rire des frayeurs du salon avec le chef d'escadron de la Villetle.

— Vous plaisantez, s'écria le général, en les abordant tous deux, mais c'est plus sérieux que tu ne penses (liés d'amitié depuis vingt ans, le général et le colonel se tutoyaient).

— Gomment cela pourrait-il être, répondit vivement le baron de Vautré, puisque le préfet vient de m'affirmer que c'est une affaire semblable à celle du Grand-Lemps ? Certes, il doit en savoir là-dessus plus que toi, lui qui tient la police dans ses mains.

Le général fit un mouvement d'épaules très expressif, mais l'entretien fut interrompu par un officier delà garde nationale à cheval, M. de Les telle t, qui entra au salon pour communiquer au général des détails précis sur le mouvement de la Mure et des environs. Donnadieu courut à la Préfecture : il était huit heures et demie.

Dans le cabinet de M. de Montlivault se trouvaient déjà réunis M. Bastard de l'Etang, le grand prévôt, M. Planta, et le commandant de la compagnie départementale, M. Pellat.

Le général Donnadieu demanda une fois encore au préfet ce qu'il y avait de grave dans l'affaire, et le préfet répondit que rien n'était sérieux.

Ainsi, jusqu'au dernier moment, malgré les avis positifs de la journée, malgré les bruits sinistres, les vagues rumeurs qui grondaient depuis plus d'un mois, malgré les déclarations des parenls de Didier , MM. Drevon, M. de Montlivault persistait dans son optimisme, dans son aveuglement, acceptant, sans autrement y prendre garde, la proposition que lui faisait le colonel Vautré, d'envoyer dix hommes et un sergent pour avoir raison des insurgés.

Il y a, dans celle conduite, quelque chose de vraiment inconcevable, une énigme qu'expliqueraient peut-être certaines dépêches secrètes du minisire de la police, dépêches que M. de Montlivault emporta soigneusement avec lui, lorsque, peu de mois après, il passa de la préfecture de l'Isère à celle du Calvados.

Le général Donnadieu qui, probablement, n'avait pas les

mêmes raisons d'impénétrabilité et d'indifférence administrative, sortit du cabinet de M. de Monllivault, en proie à une vive agitation.

La tête remplie d'idées confuses, d'images incohérentes de conspirateurs et de complots, calculant, exagérant peut-être la portée des renseignements et des révélations qui, depuis deux heures, bruissaientà ses oreilles, le général heurta, dans l'antichambre, un homme pâle, essoufflé, couvert de poussière et de sueur, sans chaussure, les habits en lambeaux.

Jeté plutôt qu'introduit dans le cabinet de M. de Monllivault, cet homme raconta qu'il arrivait de la Mure, après avoir été deux fois arrêté par les bandes armées qui s'avançaient sur Grenoble aux cris de : Vive V Empereur ! Pour échapper aux poursuites des insurgés, il avait abandonné son cheval, et ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'il était parvenu à franchir, par des sentiers détournés, la dislance de Vizille è Grenoble.

La personne qui parlait ainsi était M. Chuzin, adjoint à la mairie de la Mure.

Ce récit, les détails que M. Chuzin ajouta, impressionnèrent vivement le général Donnadieu. Au même instant, le directeur des douanes, M. Badon entra, portant une lettre de M. Pellier , contrôleur de douane , à Barraux. M. Peltier donnait avis des préparatifs insurrectionnels de la vallée. Par une manœuvre dont on connaîtra plus lard les auteurs/ et dont il est facile de comprendre dès à présent toute la portée, le douanier chargé de la dépêche de M. Peltier était parti de Barraux à dix heures du matin, mais n'arriva qu'à huit heures et demie à Grenoble, ayant ainsi perdu une journée entière pour franchir une dislance qu'on parcourt aisément en trois ou quatre heures.

D'autres avis reçus en même temps ne pouvaient lais-

ser aucun doule sur l'imminence du danger. Une lettre de M. Clapier-Delille, adjoint à la mairie de Vif, apprenait que des paysans insurgés se rassemblaient dans les bois d'Echirolles, c'est-à-dire à quelques kilomètres seulement de Grenoble, Un exprès, envoyé par le curé d'Eybens, témoignait de l'insurrection dont cette commune était le théâtre ; enfin, un gendarme, parti du même endroit et porteur de la môme nouvelle, avait été arrêté par les insurgés, et n'avait dû son salut qu'à la vigueur de son cheval.

Après avoir en quelques mots concerté, avec le préfet et le chef de police, les premières mesures nécessitées par de si graves révélations, le général sortit à la hâte pour regagner son hôtel, où l'attendaient le baron de Vautré et quelques autres officiers supérieurs.

A cinquante pas de la Préfecture, le général rencontre un jeune homme qui fait aussitôt un brusque mouvement pour l'éviter. Surpris, et par instinct plutôt que par réflexion, le général s'avance résolument au-devant de f inconnu ; celui-ci, par une manœuvre opposée, cherche une fois encore à esquiver cette rencontre. Ces allures embarassées provoquent les soupçons du général. Il saisit le fuyard au collet, et, le traînant devant le café où il l'avait aperçu d'abord, lui demande quel motif lui fait ainsi redouter son approche. Le jeune homme se trouble, balbutie quelques mots, avoue qu'il ust officier à la demi-solde. La poignée d'un sabre brillait sur sa poitrine â travers l'ouverture de la longue redingote dont il était vêtu : le général examine son prisonnier de plus près et lui trouve deux pistolets d'arçon pendus 6 la ceinture. Un éclair illumine la pensée de Donnadieu, l'officier est jeté au fond du corps de garde qui se trouve à dix pas de lu, et le général s'empresse de rentrer chez lui.

Celui que, par une puissance de volonté et un acte de

courage bien rare chez un fonctionnaire, le général avait arrêté el remis entre les mains du poste de la Préfecture, était Aribert, officier d'artillerie h la demi-solde; il allait rejoindre Palais, un autre officier h la demi-solde comme lui, et c'est à ces deux jeunes gens qu'avait été confié le soin de surprendre le général Donnadieu h dix heures du soir, dans son hôtel. Malgré le fait providentiel qui livrait ainsi un des conjurés et trahissait son incognito, b la lueur douteuse d'an café ou d'un réverbère, si Aribert, plus audacieux et avec plus de présence d'esprit, eût brûlé la cervelle au général Donnadieu. la révolution était faite, et Didier entrait vainqueur dans la ville.

Deux minutes après cet acte, qui, peut-être, venait de sauver Grenoble, le général ordonnait au colonel Vautré de faire marcher en toute hâte sur Eybens, par une roule détournée, les voltigeurs de la légion de l'Isère, et soixante et quinze hommes de la légion de l'Hérault.

Toutes les cartouches disponibles avaient été remises à ce premier détachement qui partit à neuf heures el demie. Le général éprouva quelques difficultés pour en obtenir d'autres à la minute même; aussi, ce ne fui que près de trois quarts d'heure après, qu'un second détachement, fort de cinquante hommes de la légion de l'Hérault et de cinq à six hommes de celle de l'Isère, fut envoyé sur les glacis de la place, sous le commandement du capitaine deMenon. — Quelques hommes de la garde nationale à cheval, composée en grande partie de la jeune noblesse, servaient d'éclaireurs au détachement du capitaine de Menon, et à celui du major Gouland. de la légion de l'Isère. Le reste des troupes était sous les armes dans la cour de la caserne de Bonne où le baron de Vautré attendait les ordres du général.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis la sortie du

dernier détachement, qu'un maréchal-des-logis de la garde nationale à cheval, dont nous avons déjà parlé, M. de Lestellet, revint à toute bride avertir le général que les soldats étaient repoussés par une colonne ennemie, aux cris de Vive V Empereur t — Gourez à la caserne de Bonne, répondit le général, et donnez Tordre au colonel de marcher pour soutenir le détachement du dehors.

Le colonel de Vautré se promenait devant la légion de T Isère, riant avec ses officiers, pour inspirer aux soldats la confiance dont il était animé, lorsque M. de Lestellet lui transmit Tordre du général, au bruit de la fusillade qu'on entendait sur le glacis; la nuit était des plus sombres : onze heures trois quarts sonnaient à l'église Saint-Louis qui fait face à la caserne.

La légion partit à la course : M. de Lestellet servait de guide. Deux cents pas environ séparent la caserne de la porte de Bonne ; arrivé sous la voûte de celte porte, le colonel Vautré rencontra les soldats du second détachement qui rentraient à la débandade en criant : Ils sont là ! ils sont là ! pendant que le capitaine de Menon, reconnaissant M. de Vautré, s'écriait : Vous le voyez, mon colonel, ces soldats m'abandonnent.

Le moment était décisif : les insurgés se trouvaient à peine à soixante pas de la porte, et, enivrés par un premier succès, ils arrivaient en masse avec une ardeur extraordinaire. — A peine le colonel Vaulré avait-il donné Tordre au tambour de battre la charge, que les insurgés firent leur premier feu à bout portant. La légion de l'Isère répondit au feu par la bayonnette et ce fut un soldat de l'île d'Elbe, le grenadier Ponsard, qui, le premier, passa son arme à travers le corps de l'un des assaillants.

La mêlée devint générale, on se battait à l'arme blanche,

chose rare dans une rencontre ! les insurgés se défendaient avec une vigueur sans égale, el des cris de Vive l'Empereur ! se mêlaient aux jurements des soldats, au cliquetis des armes; mais quelques minutes s'étaient 6 peine écoulées, que les assaillants abandonnaient le champ de bataille, laissaient plusieurs prisonniers, et, sur le carreau, sept des leurs, au nombre desquels se trouvait le jeune GuilIoL tué au moment où il dirigeai t un pistolet sur la poitrine du colonel Vautré; la déroute était complète. Celle colonne, la plus brave de toutes, était formée des insurgés de la Mure.

C'est à la porte de Bonne, sur le pont-levis même, qu'eut lieu cette première action. Si la caserne de la légion de l'Isère eût été plus éloignée de cette porte de trois cents pas seulement, le colonel Vautré n'arrivait jamais à temps, et le combat s'engageait dans les rues de la ville.

Le colonel se porta aussitôt en avant, mais avec prudence, afin de ne pas tomber dans une embuscade : à quelques pas de là, il laissa le lieutenant deBenneville avec dix hommes pour couvrir un chemin aboutissant à la grande roule, et au moyen duquel on eût pu facilement arriver sur les derrières de la troupe et la prendre entre deux feux. Un quart d'heure après, une seconde colonne, — c'était celle du bourg d'Oisans, — marchant, comme la première, au pas de charge, se précipita sur le détachement du colonel Vaulré; mais, après une décharge réciproque, les insurgés se dispersèrent, malgré les cris de Didier qui les commandait el qui cherchait en vain à rallier les fuyards.

Désespéré, se voyant abandonné sous le feu même de l'ennemi, Didier tourna bride et repartit au galop pour Eybens. A moitié chemin, il rencontra les hommes armés de ce village, ceux de Vizille et de quelques communes environnantes qui venaient à son secours. Didier, quoique abattu, chercha

à faire passer dans l'ame de celte petite troupe, son dernier espoir, le courage qui l'animait. Rage inutile! exhortations superflues! l'heure des revers avait déjà sonné.

Une dernière rencontre avec la troupe du colouel Vautré fut décisive ; l'affaire était perdue. Les dragons de la Seine s'avançaient rapidement pour soutenir la légion de l'Isère, en fouillant les bas côtés de la route; il n'y avait plus d'espoir, pas même dans la fuite, et Didier eut à peine le temps de gagner^fles bois de St-Martin d'Hères, commune voisine de ce déplorable combat.

Le jour commençait à paraître au moment où le colonel Vautré touchait aux premières maisons d'Eybens. — Sur la route gisait un cheval mort ; c'était celui du malheureux Didier. Un homme habillé en officier de hussard était étendu sur la place d'Eybens; son cheval à ses côtés penchait tristement la télé et flairait son cavalier; cet homme était Joannini, l'ancien capitaine de la gendarmerie départementale. Il tenait à la bouche un morceau de papier que, dans son agonie, il avait mâché et à moitié avalé: c'était une liste des complices et des am*s de Didier, liste en tête de laquelle on pouvait voir encore le nom du commandant Ravi x qui, le lendemain même, alla offrir ses services au général Donnadieu.

Le colonel Vautré ne séjourna que quelques heures h Eybens, le général Donnadieu lui ayant envoyé l'ordre de se porter immédiatement sur la Mure et de désarmer cette ville. Le colonel Vautré y arriva le soir du même jour, et, après s'être militairement établi à l'Hôlel-de- Ville, il ordonna que, sous peine de mort, on eût à y remettre, dans les vingt-quatre heures, toutes les armes de la commune.

Le lendemain, à cinq heures du soir, le colonel Vautré rentrait h Grenoble, suivi de trois voilures chargées de fusils et de prisonniers, au nombre desquels était le notaire

Guillot. Eu passant sous la porle de Bonne, ce père infortuné put voir les pavés il<* la route encore rouges du sang de son fils.

Que s f était-il passé à Grenoble, pendant que le colonel Vautré poursuivait jusque dans les montagnes de l'Isère les bandes recrutées par Didier au nom de l 'Indépendance nationale ? Quelles avaient été les tentatives faites par Grenoble pour s'unir aux efforts de ceux qui étaient venus offrir, en chantant, leur poitrine & la balle des soldats, et, plus tard, leur tête au couperet du bourreau?

Faut-il le dire? Grenoble qui comptait dans son sein plus de quatre cents affiliés è la conspiration, Grenoble baissa la télé en frémissant sous le coup des énergiques mesures qu'avait prises le général Donnadieu, au premier bruit de la fusillade, à la première lueur des feux allumés au flanc des montagnes.

A midi, Biollel, désertant son poste, était allé rejoindre Didier à Eybens: et, quelques heures plus lard, la miraculeuse arreslation du lieutenant Aribert rompait encore une des combinaisons de l'affaire déjà désorganisée par le départ de Biollet. Grenoble écouta donc, avec la plus morne stupeur, la générale qu'on battait dans ses murs, le pas des cavaliers portant à tous les quartiers les ordres du pouvoir militaire, et, enfin, le roulement des canons que le général Donnadieu faisait traînera l'embouchure des principales rues, pour en défendre l'entrée.

Celle nuit fut terrible.

Pendant que la légion de l'Isère engageait l'action sur les glacis, trente gardes nationaux, commandés par M. de Salmard, les seuls peul-élre qui eussent répondu à l'appel, el

avec eux un peloton de la compagnie départementale, montèrent à la Bastille où des feux avaient été allumés. Quelques coups de fusil, tirés de loin et par précaution, forcèrent les insurgés à se retrancher derrière une masure située à cent pas environ du sommet de la Bastille. Ce fut là que commença la fusillade ; mais, i\ l'odeur seule de la poudre, les gardes nationaux et la compagnie départementale coururent se mettre h couvert derrière les buissons et les arbres les plus éloignés du champ de bataille. Resté seul avec quatre de ses hommes, M. de Salmard ne cessa, pendant plus d'une heure, d'envoyer des balles contre la masure d'où partait aussi un feu assez bien nourri. Enfin, toutes les cartouches ayant été épuisées, un des assaillants prit une échelle, l'appliqua contre la muraille, escalada la fenêtre et entra dans la maison ; il n'y trouva qu'une caisse de tambour. N'entendant plus le bruit de la fusillade, les fuyards de tout à l'heure sortirent de leur retraite et rencontrèrent M. de Salmard et ses quatre fidèles (1), qui fouillaient les côtés de la maison prise d'assaut.

Mais déjà, dans le silence de la nuit, étaient distinctement montés de la ville h la Bastille, le bruit de la fusillade de la porte de Bonne et du chemin d'Eybens, le roulement du tambour, le galop des chevaux. Déjà les rues de Grenoble, plongées quelques instants auparavant dans l'obscurité la plus complète, étaient illuminées par des lumières placées aux fenêtres de chaque maison ; tout faisait pressentir, tout indiquait que la partie était perdue. Aussi Brun le dromadaire

(i) C'étaient MM. Accarias, avocat, aujourd'hui président du tribunal de première instance de Grenoble; Faure, huissier; Pi renet, gantier et Rouie, perruquier. —M. Accarias fut, pour ce fait, créé chevalier de la légion-d'honneur.

et les insurgés de Quaix avaient-ils, depuis longtemps, déserté la place, laissant, pour protéger leur fuite et arrêter les assaillants, quelques tirailleurs dans la masure dont H. de Salmard avait commandé le siège. Bien avant l'aurore, il ne restait donc de toute la conspiration que les cendres enflammées qui projetaient encore h mi-côteau des montagnes une lueur douteuse ; quelques douzaines de fusils abandonnés sur les remparts, les portes d'une centaine de maisons marquées à la craie blanche et désignées ainsi à la garde, nous ne voulons pas dire au poignard des rebelles, puis enfin les dragons de la Seine, et la légion de l'Isère ramassant çà et là des armes et des prisonniers. Lorsqu'au jour naissant , les paysannes des environs de Grenoble vinrent apporter leurs provisions de fruits et de laitage, elles trouvèrent la ville fermée, et, sur le pont-levis de la porte de Bonne, les cadavres des enfants de la Mure; elles rebroussèrent chemin en pleurant, et allèrent redire dans les fermes voisines la terrible catastrophe dont elles venaient d'entrevoir les débris.

« Vive le roi! mon cher général, depuis trois heures le « sang n'a cessé de couler !

« Vive le roi! mon cher général ,les cadavres de ses en- « nemis couvrent lous les chemins qui arrivent en celle « ville. Depuis minuit jusqu'à cinq heures, la mousqueterie « n'a cessé dans le rayon d'une lieue; encore à ce rao- « ment la légion de l'Isère qui s'est couverte de gloire, est « à leur poursuite, ou emmène les prisonniers par cenlai- « nés; la cour prévôtale en fera prompte et sévère justice. »

C'est en ces termes que le général Donnadieu annonçait aux commandants militaires du Rhône et de la Drôme, la victoire qu'il venait de remporter sur 1'insnrrection.

Ecrites au moment où le bruit de la fusillade retentissait encore, où le colonel Vautré faisait savoir qu'il venait d'être attaqué une troisième fois, où la compagnie départementale et la garde nationale fuyaient les coups de feu qui partaient de la Bastille ; au milieu de celte nuit qui, tout-à-coup, avait révélé et laissé à découvert quelques unes des trames d'une vaste conspiration, ces dépêches, vivement reprochées au général parle parti vaincu, n'étaient, après tout, que l'expression franche et exaltée du serviteur, écrasant sans pitié les ennemis du roi, du roi que, sur la garde de son épée, il avait juré de défendre. Au reste, plût au ciel qu'il n'y eût pas dans cette affaire d'autres missives plus cruelles que les quelques lignes adressées par le général Donnadieu au maréchal de camp Cler et au lieutenant-général Parthouneaux !

Si la nuit du 4 au 5 mai fut terrible, les jours qui la suivirent furent plus terribles encore. Déjà, dans le peuple et chez une grande partie delà bourgeoisie, l'aspect des maisons marquées à la craie, le souvenir de la fusillade et la croyance généralement accréditée, que Grenoble avait échappé par miracle au pillage plutôt qu'à une insurrection politique, suffisaient pour éveiller dans les esprits des pensées de rigueur.

Ceux qui, mieux instruits, croyaient avoir assisté au spectacle d'une révolution qui préparait au prisonnier de Saint-Hélène un nouvau cortège, et à la France de nouveaux désastres, ceux-là ne pouvaient qu'appeler une éclatante punition sur la tête des coupables.

Quant aux zélés, aux imprudents, aux irréfléchis, ils étaient, alors comme aujourd'hui, de tous les extrêmes, de toutes les violences. — Eux seuls suffisaient pour stimuler et le pouvoir administratif, d'autant plus enclin à la rigueur qu'il avait montré la veille plus d'imprévoyance, plus d'apathie, etl'au-

6 lorilé militaire, que sa récente victoire allait élever jusqu'à i la dictature.

! Telles étaient les dispositions des esprits, le lendemain de

i la nuit fatale. Pendant que les hommes attachés par leur i sympathie à la cause de l'insurrection, — ils étaient nombreux, — baissaient la tête, abimés dans le plus morne silence, les roynlistes faisaient éclaler de vives démonstrations de joie. Le premier prisonnier, amené le dimanche 5, au matin, fut accueilli par des cris de Vive le roi ! aux portes même du cachot qui l'attendait; et lorsque le colonel Vautré rentra dans Grenoble avec son cortège de rebelles vaincus, ce fut comme une marche triomphale à travers toute la ville, aux cris de Vive le roil Vive Vautré 1 Vive la brave légion de F hère ! Dès le 5, la proclamation suivante couvrait les murs de Grenoble ; elle était signée du comte de Montlivault :

Aux Habitants de l'Isère ,

Une entreprise audacieuse a troublé un instant la tranquillité de la ville de Grenoble. La surveillance des autorités, les mesures énergiques ordonnées par M. le lieutenant-général commandant la divi sion, et la valeur brillante de tous les corps qui ont rivalisé de bravoure , ont dissipé tous les dangers. Les amis de l'ordre , les vrais Français doivent se féliciter d'un événement qui , en prouvant aux séditieux leur impuissance et l'inutilité de leurs criminels efforts , les forcera de rentrer dans l'obscurité dont ils ne doivent jamais sortir, sans éprouver à l'insiant une sévère repression. Cette folle sédition est anéantie, la légion de l'Isère poursuit le reste des insurgés , et la Cour prévôtale appellera sur eux , sans retard comme sans in dulgence, la peine capitale que la loi applique à leurs crimes.

Habitants dk Grenoble !

Jouissez doue désormais avec sécurité des bienfaits de la paix ei du gouvernement du roi. One ses fidèles serviteurs ne craignent point de lui témoigner un amour qui esl véritablemeul celui de la pairie ! Et que ceux qui sont assez malheureux pour ne pas éprouver ce noble et vertueux sentiment, soient au moins convaincus que, par prudence comme par nécessité, ils doivent au moins se soumettre à son autorité. Vive le roi! Vivent à jamais les Bourbons !

Le même jour, la Cour prévotale était saisie de l'instruction de l'affaire, et le lendemain, le Grand-Pré vol Planta écrivait au général Donnadieu la lettre suivante , première page juridique de celte triste procédure :

« Je crois précieux à la sûreté publique de vous communi-

« quer quelques-uns des résultats que nous venons d'obtenir

« de notre dernier interrogatoire.

« Le mouvement d'a\anl-hier n'est pas une pure tentative ce bien folle et bien hasardée de quelques jeunes gens étourdis « autant que factieux, ameutant des paysans imbécilles et quelce ques soldats avides de nouveaux brigandages. Il avait à sa « tête un homme excessivement fin et adroit, timide par na- « ture, et qui ne se serait pas légèrement exposé ù de grands ce périls sans une forte probabilité de succès. Il s'agit du sieur ce Didier, avocat, ex-maître des requêtes avant les Cent- Jours, ce qui a trahi successivement tous les gouvernements que la (( France ait eus depuis vingt ans. Cet homme était avec les ce brigands rassemblés à Eybens. 11 dirigeait tous les mouce vements. Il se flattait d'une réussite immanquable à Grèce noble et comptait se porter ensuite sur Lyon. Tout an-

« nonce donc de nombreuses intelligences avec les Jacobins, « les Napoléonisles , les amateurs de guerres perpétuelles « et les hommes qui vivent de révolutions. C'est le moment, « ce me semble, de prendre contre eux de grandes précau- « lions et môme des mesures décisives.

« Auprès de Didier était le nommé Cousseaux , chef du « ramas connu sous le nom de Bataillon sacré pendant les « Cent-Jours. Cet homme signait comte Bertrand au bas des « réquisitions qu'il frappait sur les paysans.

« Enfin, un être fort énigmatique que Ton qualifiait du « titre de général, semblait être un objet de respect de la « part de Didier et de Cousseaux. Cet homme parlait peu à « Eybens; petit, trapu, marqué de petite vérole, il était en « habit bleu et gilet blanc et portait un chapeau rond.

« On croyait le préfet parti dans l'après-dîner. On avait « la certitude de vous arrêter ainsi que les diverses autorités, « lesquelles devaient être toutes renouvelées, la noblesse eût « été emprisonnée, etc., etc.

Tristes conséquences des révolutions ! Ce royaliste si fougueux, qui accusait Didier d'avoir, depuis vingt ans, trahi tous les gouvernements de la France , avait été lui-même , tour à tour, volontaire royal, révolutionnaire, jacobin, impérialiste ; et, à ce moment même, il n'attendait qu'un prétexte pour s'enrôler à la suite de M. Decazes sous les drapeaux du libéralisme et de l'opposition.

Installée depuis un mois à peine, la Cour prêvôtale de Grenoble ne s'était occupée encore d'aucune procédure criminelle, lorsque le 6 mai, quatre des cent-vingt prisonniers qui encombraient la maison d'arrêt, furent amenés devant elle. La séance fut courte ; les prévenus marchaient au devant de l'accusation; et, le soir du même jour, sur les réquisitions de M. R.

Mallein, procureur du roi, la Cour prononçait la peine de mort contre trois des prévenus ; le quatrième était renvoyé absout.

Drevel, ancien soldat de la garde impériale, âçé de trente ans à peine, Buisson, marchand épicier et David, tous trois de La Mure, étaient les victimes désignées.

Personne n'ignore combien les formes des Cours prévôtales étaient promptes et expéditives; on sait que nul appel ne pouvait frapper leurs arrêts souverains ; à peine donc la triple condamnation était-elle prononcée, que déjà le bourreau apprêtait les instruments du supplice.

L'autorité, pendant ce temps, ne sommeillait pas : voici de quel commentaire M. de Montlivault accompagnait sa proclamation du 5 :

Art. 1 er . — Tous ceux qui, dans les vingt-quatre heures, n'auront pas fait remise, à la mairie de leur commune respective , des armes de guerre et des cartouches qui se trouvent, de quelque manière que ce puisse être, à leur disposition, seront considérés comme complices de la sédition et poursuivis criminellement comme tels ; seront au même cas, tous ceux qui connaîtraient quelque dépôt d'armes ou de cartouches et qui n'en feraient pas la déclaration.

Art. 4. — Toute personne convaincue d'avoir donné asile aux rebelles qui ont marché contre Grenoble, dans la nuit du 4 au 5 mai, sera considérée comme complice et poursuivie criminellement comme telle.

Art. 5. — Une récompense, depuis cent francs jusqu'à trois mille francs, est promise à tous ceux qui livreront les auteurs, chefs ou fauteurs de la sédition.

Art. 6. — Le nommé Guillot, ancien officier de la Mure , qui a dirigé l'insurrection de cette commune , et qui , sauvé déjà une fois de la peine capitale par la bonté de Mgr le duc d'Angoulême , s*es t couvert ainsi de la double infamie d'ingratitude et de trahison, est

dénoncé à la vindicte publique. Celui qui le livrera à la Cour prévôtale aura une somme de cinq cents francs.

7 mai.

N'était-ce donc qu'en donnant un prix à la trahison et à l'infamie, en amorçant toutes les viles passions de la nature humaine, que le pouvoir devait obtenir raison de ses ennemis? Sans doute, un gouvernement attaqué a le droit de se défendre ; mais , pour cela , n'a— t— il pas assez de force , de puissance et de moyens, sans appeler encore à son aide la délation et la cupidité? Le prix du sang, celle dernière raison des traîtres, imprimera toujours une tache ineffaçable au front des gouvernements assez lâches pour l'escompter. El qu'élail-il, d'ailleurs, besoin de prometlre des récompenses ; les cachots ne regorgeaient-ils pas de malheureux, et le bourreau n'altendait-il pas ses victimes ?

Le mercredi , 8 mai , à quatre heures de l'après-midi, les portes de la prison de Grenoble s'ouvraient devant une foule immense, morne, inquiète, qui, depuis plusieurs heures, encombrait les avenues de la place St-Ândré, la Grand'Bue et la place Grenette, au milieu de laquelle était dressé l'échafaud. Des gendarmes parurent les premiers ; deux prêtres venaient ensuite, soutenant par le bras deux condamnés : Drevet et Buisson ; quant à David, il attendait au fond de sa prison la clémence du roi que la Cour pré vôtale avait sollicitée pour lui.

En apercevant cette foule pressée, Drevet maîtrisa f émotion convulsive que donne aux hommes même les plus courageux l'approche de la mort, et, d'une voix forte, il cria : Vive l'Empereur! — Vive l'Empereur 1 répéta Buisson ; Vive le roi ! crièrent quelques voix perdues dans la foule.

Ainsi, le front haut, un refrain patriotique à la bouche, marchèrent jusqu'au lieu de l'exécution, les deux condamnés Buisson et Drevet.

Drevet était de taille moyenne, bien que d'une constitution Forte et robuste ; Buisson se distinguait de lui par un port élevé, par la noblesse et la régularité de sa ligure ; rien ne trahissait les terribles angoisses du moment suprême auquel ils touchaient tous deux ; et le peuple, si avide de lire les convulsions de l'agonie dans les taches livides qui jaspent le visage des condamnés 6 mort, le* peuple contemplait avec stupeur la pâleur matte, les contractions à peine visibles des lèvres qui seules décelaient, chez ces malheureux , la pensée du supplice qu'ils allaient subir.

Le peuple comprit quelles grandes choses ce devaient être que celles qui donnaient à ces hommes marchant à la mort tant de courage et de sérénité : la gloire, l'amour de la patrie et de la liberté.

Au pied de l'échafaud , Drevet et Buisson criaient encore Vive l'Empereur ! et liés à la planche fatale , le dernier mol que balbutiait leur bouche, c'était un mol de gloire ; — leur léte tomba aux cris de Vive le Roi 1 car, sur cette place où s'agitait la foule, il se trouva des hommes qui eurent le triste courage d'accepter le dernier défi des deux condamnés.

Ne demandons pas quels étaient les noms de si fanatiques, de si imprudents amis, et laissons pendant quelques instants Grenoble sous le coup de la terreur qui règne dans son sein ; la clémence et la pitié viendront peut-être de Paris.

Ce fut dans l'après-midi du 6 que le télégraphe apporta au ministère la nouvelle de l'insurrection tentée contre Grenoble. Cette nouvelle produisit dans le Conseil du roi une sensation

d'autant plus vive, qu'elle confirmait les craintes elles pressentiments de quelques-uns, et donnait un démenti aux dénégations optimistes des autres. Depuis l'installation du nouveau ministère, il ne s'était passé aucune semaine sans que M. de Vaublanc ne communiquât au Conseil les renseignements émanés de sa correspondance , et les sérieuses appréhensions que lui inspiraient les intrigues dont Paris, le Dauphiné et plusieurs points de la France étaient le théâtre. L'imperturbable assurance avec laquelle le ministre de la police accueillait chacune des assertions de son collègue , l'autorité qu'avait le langage artificieux de M. Decazes sur la parole franche et honnête de M. de Vaublanc, suffisaient , pour donnner aux communications et aux idées de ce dernier, un caractère d'inopportunité et de terreur pusillanime Tort peu en harmonie avec la confiance et la quiétude du favori de Louis XVIII ; car, si Ton accordait volontiers que le ministre de l'intérieur pouvait savoir quelque chose , il était difficile de ne pas convenir que rien ne devait échapper au ministre de la police. Dans une situation pareille, la puissance de ce dernier s'agrandissait donc de tout ce que le ministre de l'intérieur perdait en autorité.

Aigri par le spectacle de tous ces déchirements, obligé de disputer chaque jour pied à pied quelques pouces du terrain que M. de Richelieu lui enlevait par sa faiblesse et M. Decazes par ses intrigues, M. de Vaublanc n'avait plus qu'un seul parti à prendre, celui de se retirer et de céder le pas au favori; à M. Decazes, qui se riait de ses terreurs deCassandre, endormait la sollicitude de Louis XVili par des rapports faux et mensongers, des pièces apocryphes, et faisait présenter la loi du 29 octobre, tout en favorisant par dessous main les menées des factieux.

Entre M. Decazes et M. de Vaublanc , les choses en étaient venues à ce point que déjà le conseil du roi avait été témoin

non seulement des dissentions des ministres rivaux , mais encore de leurs violentes querelles. Ainsi un jour, à propos d'une nouvelle communication de M. deVaublanc sur les manœuvres séditieuses de Paris et du Dauphiné, une discussion très vive s'étant engagée entre M. Decazes et M. de Vaublane, le favori de Louis XVlll s'oublia jusqu'à dire à celui-ci : « Vous n'êtes que le ministre du comte d'Artois, et « vous voudriez être plus puissant que les ministres du roi. »

— « Si j'étais plus puissant que vous, s'écria M. de Vau- « blanc, j'userais de mon pouvoir pour vous faire accuser de m trahison, car vous êtes, M. Decazes, traître au roi el au <( pays. »

Le Conseil se sépara sous le coup dune pénible émotion, et, quelques jours après, le télégraphe apportait à Paris la nouvelle de l'insurrection de Grenoble.

Ainsi se trouvèrent cruellement confirmées les prédictions de M. de Vaublanc; ce ministre alors donna sa démission , et M. Barbé-Marbois partagea la disgrâce de son courageux collègue. Le portefeuille de l'intérieur fut confié à M. Laine, et celui de la justice remis par intérim entre les mains de M. d'Ambray. Ce n'étaient certes pas ces deux personnages , le dernier surtout , qui pouvaient porter ombrage â M. Decazes; le ministre de la police restait donc maître du champ de bataille. On va voir quel usage il fera de son omnipotence.

La conspiration de V Indépendance nationale avait échoué ; la précision de la dépêche télégraphique ne pouvait laisser aucun doute à cet égard. En cet étal de choses, qael parti restait-il à prendre au ministre imprévoyant et coupable? La mansuétude envers les factieux eût trahi peut-être une complicité dont, à tout prix, il fallait écarter le soupçon ; ia sévérité brisait , au contraire, tout lieu avec les transactions

passées : entre ces deux extrêmes , le choix de M. Decazes ne fut ni long, ni douteux : troublé, inquiet, le ministre pensa que son pouvoir, sa faveur était au prix dune conduite énergique, violente, implacable, qui pût mettre un abîme infranchissable entre les factieux et lui. Dans les calculs de son ambition et les concessions infinies de son ame , M. Decazes calculait froidement que la rigueur après l'événement devait s'augmenter de toute l'indifférence qu'on avait mise à l'empôcher.

D'ailleurs, il faut bien le dire , la sévérité, mais une sévérité bien entendue, était nécessaire: ne devait-on pas frapper d'un exemple ces éternels ennemis de la royauté bourbonnienne, et tous les hommes perdus qui pourraient être tentés, à l'avenir, de recommencer une troisième fois les désordres et les trahisons du 20 mars ; ne devait-on pas aussi soigneusement cacher aux puissances étrangères toute manifestation hostile à la dynastie, à cette dynastie dont on cherchait secrètement à les détacher; ne fallait-il pas jeter un voile sur les plaies que l'esprit révolutionnaire pouvait faire à la France, et enlever aux plénipotentiaires toute idée , tout prétexte de céder aux perfides suggestions dont le but n'était autre que de représenter les sympathies de la France comme étant en désaccord avec la pensée des Bourbons (1) ?

M. Decazes trouva Louis XVIII disposé à la rigueur; les raisons que nous venons d'énumérer influaient puissamment sur l'esprit de sa Majesté, et Louis XVIII, nous l'avons dit, voulait surtout régner tranquille. Sacrifiant, comme toujours, toute chose aux nécessités du moment, aux fatales exigences d'une position équivoque, M. Decazes, à la première nouvelle de la défaite insurrectionnelle , avait donc fait au roi un

(i ) Voir aux Noies.

tableau chargé des plus noires couleurs , et présenté l'affaire de Grenoble comme des plus dangereuses pour la monarchie, — mieux que personne, M. Decazes était à même d'affirmer pareille chose, — si des ordres sévères, des mesures impitoyables ne venaient pas étouffer aussitôt dans son germe un complot redoutable: Louis XVI II se reposa tout entier sur un zèle si ardent, un dévoûment si chaleureux ; et, s'il ne conseilla pas la rigueur, du moins la laissa-t-il facilement s'acclimater au sein de son ministère.

Rien ne devait donc plus arrêter M. Decazes. Les actes qui vont passer sous nos yeux ont lous été dictés ou inspirés par lui: heureuse ou malheureuse, la responsabilité lui en revient à peu près tout entière, et, dès ce moment, le mauvais génie de cet homme va dominer la situation.

Le 6 mai, des courriers emportaient dans les départements une circulaire prescrivant les mesures les plus rigoureuses ; au même moment, le télégraphe transmettait au général Donnadieu et au préfet Montlivault Tordre de mettre Grenoble en état de siège.

Voici la circulaire:

M. le Préfet ,

J'apprends qu'une poignée d'insurgés vient de se porter sur Grenoble, et que déjà la plupart ont, sous les murs mêmes de cette ville, reçu le châtiment de leur témérité. Quoique peu nombreuse, la garnison les poursuit sur tous les points de leur retraite. Elle a dû rentrer dans la place avec un nombre considérable de prisonniers; mais comme il importe d'arrêter le mal dans sa source, et d'empêcher les communications que des factieux aussi désespérés pourraient s'être ménagés dans les pays circonvoisins , comme il serait possible que

vous fussiez menacé d'y voir éclater des mouvements semblables , je me suis empressé de vous dépêcher une estafette, afin que vous fussiez sur vos gardes, toujours prêt à agir et à seconder l'ensemble des opérations qu'exigerait l'urgence des circonstances.

Si vous apercevez le plus léger symptôme de soulèvement, ne balancez pas. La plus grande vigueur et une rigueur égale doivent être déployées dès le principe. L'hésitation seule serait coupable , parc» que les suites en seraient incalculables. En pareil cas un pouvoir discrétionnaire est laissé aux magistrats. Ce danger, je l'espère, n'aura point gagné voire département , mais il faut le prévenir ; il faut être en mesure de porter des forces là où il se manifeste ; il faut contribuer à sauver la chose publique. Ce n'est pas le déploiement du pouvoir et de la force qui alarme , c'est le mal lui même dont ou se plaît à exagérer la gravité et l'importance , lorsqu'on, ne voit pas qu'il y soit apporté un prompt remède.

La gendarmerie doit rester toujours sur pied , et ne faire aucun quartier aux premiers rebelles qui oseraient se montrer. Tout canton insurgé (je suppose ici un état de choses qui, sans doute, n'existe point dans votre département ) doit être considéré comme en état de siège. Concertez- vous avec l'autorité militaire : agissez à propos et avec célérité : tout ce que vous aurez fait d'accord aura l'approbation du roi.

Dans une occasion où il faut multiplier les moyens do police , ne soyez pas arrêté par le défaut de fonds; toute dépense que vous aurez reconnu nécessaire vous sera remboursée.

Si vous aviez sujet de concevoir des inquiétudes réelles dans le pays que vous administrez, vous êtes pleinement autorisé à vous assurer de celles des personnes dont les mauvaises dispositions vous sont connues et qui vous paraîtraient dangereuses.

Je vous laisse à cet égard toute la latitude nécessaire, et la déléga tiou, en tant que de besoin, de tous les pouvoirs conférés par la loi du 29 octobre.

Mettez la garde nationale en mouvemeni : veillez à ce que les points les plus importants soient occupés : stimulez le zèle des fidèles serviteurs du roi : promettez des récompenses à ceux qui feraient

d'utile» révélation» : ne négligez rieu pour arriver à connaître les chefs et l'étendue du complot, et les moyens des affiliés. Si le gou vernement pouvait concevoir des inquiétudes réelles d'un mouvement qui paratt avoir été réprimé d'une manière Aussi prompte et aussi rapide , il serait plus que rassuré sur les suites , par la connaissance qu'il a de votre vigilance et de votre fermeté.

Afin de faciliter vos relations, vous trouverei ici la liste des déparlements auxquels j'envoie de semblables instructions.

Isère , — Rhône , — Hautes et Basses • Alpes , — Drôme ,

— Côte-d'Or, — Saône-et- Loire, — Ain, — Jura, — Doubs,

— Puy-de-Dôme, — Haute -Loire, — Loire, — Ardèche et Lozère.

Multipliez vos relations, dépéchez-moi un ex prés au moindre mou vemeni , prenez conseil des circonstances ; usez de la latitude qui vous est accordée , vous pourrez compter sur l'approbation comme sur l'appui du gouvernement.

Celte circulaire, datée de Paris, 6 mai, à six heures du soir, est signée du ministre secrétaire d'état au département de la police* comte Decazes : la dépêche télégraphique est du même jour et de la même heure, en voici la teneur :

Le département de l'Isère doit être regardé comme en état de siège: les autorités civiles et militaires ont un pouvoir discrétionnaire.

West nécessaire de se pénétrer de l'esprit et de la portée des deux pièces qu'on vient de lire, car elles sont le point de départ, la clé de voûte de tout ce qui va suivre.

Pouvoir discrétionnaire aux mains de l'autorité administrative; appel à toutes les mesures exceptionnelles, en cas de rébellion ou par simple mesure de police; violation enfin de far-

licle 63 de la Charte de 1814 prohibant, d f une manière absolue , le rétablissement des conseils de guerre et des tribunaux exceptionnels : voilà, en résumé, toute la pensée du ministre favori.

Elle fut fidèlemenl exécutée, exagérée même, cette pensée; car, dès le lendemain, on pouvait lire sur les murs de Grenoble ce nouvel appel à de nouvelles représailles :

Le lieutenant-général, commandant la 7 e division militaire, et le préfet de l'Isère, font connaître aux habitants de ce département qu'une dépêche télégraphique leur apporte les instructions suivautes (du 6 mai à six heures du soir).

Le département de l'Isère doit être regardé comme étant en état de siège.

Les autorités civile et militaire ont un pouvoir discrétionnaire.

Le roi est content des magistrats et des militaires. Des troupes sont en mouvement sur différents points pour occuper le département de l'Isère et assurer la juste punition des rebelles.

Ces instructions qui suspendent le cours ordinaire des lois doivent rassurer tous les citoyens paisibles, qui savent que les autorités militaire et civile veillent constamment pour le maintien de Tordre et le bien du service du roi. Que les mauvais citoyens tremblent ! quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper.

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