‹ Paul Didier. Histoire de la conspiration de 1816;Chapitre 2 sur 15 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

Le lieutenant- général Donnadieu, commandant la 7 e division militaire, arrête:

Art. 1 er . Les habitants de la maison, dans laquelle sera trouvé le sieur Didier, seroniilivrés à une commission militaire pour être passés par les armes.

Art. 2. Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit sieur Didier, une somme de trois mille francs pour gratification.

Signalement du sieur Didier père : âgé de 64 a**, taille de 5 pieds 5 pouces, cheveux presque blancs, sourcils noirs, barbe noire et grise, front grand, nez aquilin, bouche moyenne, teint pije, marche négligée et un peu courbée.

Un arrêté du 9 vient clore pour quelques jours cette série de proclamations el d'arrêtés, dont nous n'avons cité que les plus importants :

Le lieutenant -général et le préfet arrêtent, en vertu des pouvoirs qui leur sont délégués :

Art. 1" — Tout habitant, dans la maison duquel il sera trouvé uu individu ayant fait partie des bandes séditieuses, et qui, l'ayant recelé sciemment, ne l'aura pas dénoncé sur le champ à l'autorité, sera arrêté, livré à la Commission militaire, et condamné à la peine de mort. Sa maison sera rasée.

Art. 2. — Tout habitant qui, vingt-quatre heures après la publication du présent, n'aura point obéi à l'article du 7 du Préfet, et chez lequel il sera trouvé des armes de guerre, ou qui aurait en sou pouvoir des armes de chasse, pistolets, épées, etc., n'aurait pas fait sa déclaration, sera livré à la Commission militaire, et sa maison sera rnsée.

11 est difficile de pousser plus loin l'abus de la dictature et de l'illégalité : les plus mauvaises époques de la Terreur n'offrent rien de plus violent que cet arrêté draconnien ; hâtonsnous de dire cependant que, simple mesure comminatoire, il ne reçut jamais aucune exécution.

Le même jour, la Cour prévôtale remettait ses pouvoirs à la justice militaire; un conseil de guerre était créé. 11 se composait de MM. de Vautré, colonel de la légion de l'Isère , président ; Duclaux-d'Eymard ; chef de bataillon ; Guenerat et

Demarry, capitaines; Mack, lieutenant ; Benoît, sous-lieutenant; Paquel, sergent major; Charpenay, capitaine, faisant fonction de procureur du roi ; Roudier, capitaine-rapporteur ; Bernard, greffier.

M. de Vautré refusa d'abord les fonctions qui lui étaient confiées : il avait poursuivi, vaincu les rebelles ; mais il lui répugnait de juger et de condamner des hommes auxquels il avait peut-être fait grâce sur le champ de bataille. — Il fallut que , le Gode militaire à la main , le général Donnadieu lui prescrivit ce terrible devoir.

On sait avec quelle effrayante rapidité l'instruction se poursuivit devant les Commissions militaires. Nanti des informalions et des interrogations auxquelles la Cour prévôlale travaillait depuis cinq jours sans désemparer, le Conseil de guerre se réunit le jour même de sa formation ; et , à onze heures du matin, trente accusés furent amenés devant lui. C'étaient : Noël Alloard, de St-Martin-la~Motte, âgé de cinquante-neuf ans ; Jean Barbier, cultivateur, & Eybens, âgé de vingt-trois ans ; Jean Armand, de Vif, âgé de vingt-cinq ans, Jean-Baptiste Hoste, maréchal-ferrant , de Varces , âgé de trente-six ans; Honoré Begnier , âgé de dix-huit ans ; Louis Régnier , son frère , âgé de dix-neuf ans , tous deux de St- Jean-de-Vaulx ; Antoine Bibaud, de St-Jean-de-Vaulx , âgé de vingt-deux ans ; AmbroiseMorin, pharmacien, à la Mure, âgé de trente-huit ans ; Jean-Baptiste Richard, propriétaire, à la Mure, âgé de cinquante ans ; Maurice Miard, de la Mure, âgé de seize ans ; Jean-Baptiste Ussard, âgé de vingt-six ans; François Bard , âgé de vingt-trois ans ; Dominique Paul , de Grenoble, âgé de vingt ans ; Joseph Pain ; Louis Vial ; Ennemond Gérente ; Louis Bochetta ; Jacques Morel ; Pierre Rouna; Pierre-Etienne Jat; Henri Chevalier; Pierre Belin , menuisier, à Livet, âgé de quarante-quatre ans; Jean-Fran-

çois Mury, de Vizille, âgé de vingt-quatre ans ; Claude Piol , d'Échirolles, âgé de vingt-sept ans ; Antoine Baffer , tailleur d'habits, ù Eybens, âgé de trente-sept ans; Christophe AHoard, fils de Noël (premier accusa), âgé de trente-deux ans; André AHoard, son frère, âgé de vingt et un ans ; Antoine Peyraud, de la Mure , âgé de vingt-deux- ans ; Jean Fiat-Galle , cultivateur, à Quaii, âgé de trente-trois ans; Joseph Cartel , de Varces, âgé de vingt-sept ans.

Les débats furent rapides; les formes protectrices de la défense étaient à peine observées : trois avocats, MM. Vial, Noël Sappey et Jules Mallein, appelles par cinq des accusés lurent, sans plus de façon, désignés d'office pour défendre les vingt-cinq autres. Un membre du barreau, depuis trois mois absent, fut également nommé d'office, et son ministère, en ce moment impossible et illusoire, vint accroître d'autant le pénible devoir des trois défenseurs que nous venons de nommer. Les Mémoires de l'époque reprochent au président de Vautré d'avoir conduit les débats avec une rudesse par trop militaire. On a dit qu'au moment où M e Vial prononçait la défense d'Ambroise Morin, pharmacien de la Mure, le colonel de Vautré ne put réprimer plusieurs mouvements d'impatience, et qu'il s'oublia même jusqu'à interrompre le défenseur d'une manière inconvenante et brutale. C'est que, de tous les accusés, Ambroise Morin était un des plus coupables ; c'est lui qui tenait, à la Mure, boutique ouverte d'enrôlement pour la cause de l'insurrection; c'est lui qui avait embauché, excité et soudoyé môme une grande partie des rebelles de celle ville. A la vue de cet homme dont tant de malheureux avaient élé victimes, peut-être le colonel de Vautré ne put-il se défendre d'un mouvement d'indignation bien

I naturel, sans doute, mais forl peu en harmonie avec les formes i austères et impartiales de la justice.

> Au reste, les charges accusatrices n'étaient que trop con-

a cluantes. Pris, la plupart, les armes h la main, les rebelles i ne pouvaient attendre ni grâce, ni merci devant un conseil i de guerre, juge souverain d'une ville en état de siège. Le crime flagrant, les prévisions de la loi étaient formelles cl la peine écrite d'avance. Aussi, lorsqu' après une séance de huit heures à peine, le président eut recueilli les voix et prononcé l'arrêt qui condamnait vingt el un accusés h la peine de mort, cette terrible sentence ne renconlra-t-elle dans l'auditoire qu'un sentiment de douleur et de pitié. — Les formes mômes de la procédure criminelle avaient, depuis longtemps, enlevé tout espoir.

Ceux que la justice martiale venait de frapper étaient: Jean Arnaud, Joseph Garlet, Jean-Baptiste Hoste, Honoré Régnier» Louis Régnier, Antoine Ribaud, Ambroise Morin, Jean-Baptiste Richard, Jean-Baptiste Hussard, François Bard, Antoine Baffer, Christophe Alloard, André Alloard, Antoine Peyraud, Jean Barbier, Jean Fiat-Galle, Pierre Belin, Claude Piot, Jean-François Mury, Maurice Miard, Noël Alloard.

Un dispositif spécial du jugement recommandait à la clémence royale Pierre Belin, François Mury, Claude Piot, Maurice Miard el Noël Alloard père, comme ayant paru au conseil moins criminels d'intention. — Ce sont les termes mêmes du dispositif.

Ce jugement fut rendu à l'unanimité. — Il était nuit ; la foule s'écoula en silence.

Le Conseil de guerre, depuis le président jusqu'au greffier, avait fait tous ses efforts, toutes les capitulations possibles pour arracher à une condamnation certaine les accusés en faveur desquels s'élevaient quelques circonstances favorables.

Pour peu que l'on connaisse les allures militaires, on sera convaincu de celle assertion. El quand, le lendemain, deui habitants de Grenoble, M. Camille Teissère, et H. Alphonse Périer, maire d'Eybens, accoururent exposer au général Donnadieu les considérations et les preuves nouvelles qui militaient victorieusement, selon eux, en faveur de l'innocence de deux des condamnés , le général Donnadieu versa des larmes en signant l'ordre de sursis; cet ordre fut immédiatement transmis au colonel de Vautré, les pièces à décharge furent communiquées au capitaine rapporteur, et le conseil de guerre, heureux de trouver un biais pour arracher encore deux victimes au supplice, déclara à l'unanimité que l'exécution de François Bard et de Jean-Baptiste Hussard serait différée.

Ainsi, sur vingt-un condamnés, cinq recommandés à ia clémence du roi, devaient attendre, avec David, la commutation de leur peine : deux étaient protégés par un sursis; pour les quatorze autres, il ne leur restait d'espoir que dans la miséricorde divine.

Celait le 10 mai, — un vendredi. La journée avail été brûlante, de gros nuages gris poussés par le vent du sud s'amoncelaient veps l'horizon ; bien qu'il fût à peine cinq heures du soir, le soleil semblait avoir devancé son déclin, et la nature était parée de cette teinte quelquefois si sombre et si mélancolique des premiers jours du printemps, ou des dernières soirées d'automne.

Ce jour-là, à quatre heures et demie, le glas des funérailles sonnait à l'église Saint-André. Au tintement lugubre de la cloche, quatorze condamnés sortent un à un de la prison située en face de cette église. La foule qui se presse sur leurs pas les compte avec terreur ; quatorze prêtres les accompagnent, un

crucifix à la main. Escorté par un détachement de gendarmerie, ce triste cortège s'avance lentement par la rue du Quai, parle Pont de Pierre, et, quelques minutes après, il voit briller devant lui les baïonnettes des légions rangées en bataille sur l'esplanade de la porte de France; c'étaient les légions de l'Isère et de l'Hérault, les dragons de la Seine, la garde nationale à cheval qui formaient un carré long, ouvert du côté de la Porte de France, et fermé du côté opposé par un détachement de cent hommes pris en nombre égal dans les deui légions. Ce détachement tournait le dos à l'intérieur du carré.

Les portes de la ville étaient fermées, les rues étaient désertes ; tous les cœurs se serraient de tristesse, le deuil assombrissait tous les visages ; un sentiment général de pitié avait remplacé l'ivresse politique saluant du cri de Vive le roi ! la mort de Drevel et de Buisson ; Grenoble oubliait ses maisons marquées à la craie, la dévastation et le pillage qu'on disait avoir été organisés contre elle , Grenoble pleurait les enfants de ses montagnes qui, si jeunes, allaient mourir sous la balle des soldats.

Le cortège avait atteint l'esplanade de la Porte de France, vaste emplacement au nord de la ville, baigné d'un côté par l'Isère, et de l'autre bordé par un berceau de platanes et de sycomores. Alors les condamnés s agenouillèrent sur le bord du fossé, les prêtres leur portèrent une dernière fois le crucifix aux lèvres; le détachement qui était à l'extrémité «du carré fil volte-face, et, quelques secondes après, les quatorze malheureux tombaient percés de cent balles.

Aucun cri, aucune clameur sacrilège ne se mêlèrent à celle affreuse exécution (1).

(0 Un incident singulier marqua cette catastrophe: tous les condamnés étaient rangés sur le lieu du supplice ; mais, avant d'ordonner le feu, 1 officier

Z*àJu&

Pendant ce temps, la demande en grâce, les suppliques en commutation de peine adressées à la clémence royale par la Cour prévôtale et le Conseil de guerre, étaient arrivées à Paris, avec Tordre de sursis délibéré en faveur de deux des condamnés.

Le ministre de la police, le chef réel du gouvernement, M. Decazes, voyait ainsi revenir par lambeaux dans ses mains la conspiration qu'il avait laissé ourdir à ciel ouvert, et dont il aurait pu empêcher l'explosion. Semblable à ces misérables qui allument pendant la nuit des signaux trompeurs à l'entrée des récifs ou des passes dangereuses de leurs côtes inhospitalières, afin de recueillir ensuite les débris du naufrage, et de rançonner les malheureux qu'ils ont fait échouer sur la grève, M. Decazes pouvait contempler, h cette heure, ^\ êjJ* les épaves de l'insurrection qui couvraient la ville de Grenoble : il ne lui restait plus qu'à tirer le meilleur parti possible ^^ûAÂXJlA * de ces débris et à escompter au taux le plus élevé le sang de tant de victimes.

On sait quelle était la position de M. Decazes dans le complot qui venait d'être si violemment étouffé, et quelles inspirations avaient présidé aux mesures rigoureuses ordonnées par ce ministre. Pour faire excuser une conduite tout au moins équivoque, il fallait, nous l'avons déjà dit, rompre d'une manière éclatante avec le passé, se montrer aussi inflexible qu'on avait été temporiseur et imprévoyant, et repousser ainsi, à tout événement, jusqu'à l'ombre d'un doute sur de coupables connivences ou de révolutionnaires sympathies.

qui commandait le peloton en fit déplacer un ; celui-ci, qui était à genoux comme les autres, se lève pour se rendre à la nouvelle place qui lui est assignée, et naïvement il ramasse son chapeau qui était à terre et l'emporte avec lui.

Telle avait été la conduite du ministre de ia police à la première nouvelle de la défaite des insurgés ; tant que devaient subsister les mêmes circonstances, H. Decazes n'était pas homme à modifier sa manière d'agir. Les demandes en grâce ou en commutation de peine trouvèrent donc M. Decazes inflexible; et, comme mieux que personne il connaissait les ramifications el la valeur du complot, il sut prouver au roi qu'il fallait, une fois pour toutes, en finir avec les hommes de la révolution, et, par un exemple sévère, montrer aux étrangers qui observaient le spectacle des luttes et des déchirements intérieurs de la France, que si le gouvernement punissait avec rigueur, c'est qu'il se sentait fort et voulait asseoir sur les ruines des partis un pouvoir incontesté.

Ainsi parlait M. Decazes. Le ministre de la police nerencontraitplus aucun contradicteur dans le conseil. MM.de Vaublanc et Barbé-Marbois avaient été déjà sacrifiés par lui, comme devaient plus tard l'être un à un tous ses collègues, jusqu'au moment où le pied lui glisserait dans le sang du duc de Berry, pour nous servir de l'énergique expression de Fauteur des Martyrs. Il ne fut donc pas difficile au ministre favori de faire acte d'influence, d'autorité suprême, ni de dépouiller Louis XV 111 de la plus belle des prérogatives de sa couronne, du droit de clémence. M. Decazes exigea qu'aucune grâce ne fût faite aux condamnés; la tranquillité du royaume était, disait-il, à ce prix; et ainsi fut arraché à la faiblesse du roi, à l'esprit aveuglé, fasciné des ministres un acte de barbarie dont les annales de la royauté n'offrent pas d'exemple peut-être. On verra plus lard de quelle manière M. Decazes prétendit rejeter sur d'autres l'odieux d'une mesure dont il avait été le seul provocateur, et, au moyen de laquelle, il avait acheté un triomphe, impossible pour tout autre moins audacieux que lui.

La voici donc cette mémorable dépêche dont le souvenir est encore aujourd'hui un souvenir de frémissement et d'horreur ; expression complète des cruelles exigences et des terreurs secrètes du ministre delà police, cette réponse aux prières de toute une ville implorant la clémence royale pouvait-elle revêtir une forme plus impitoyable que celle-ci :

Dépêche télégraphique de Paris, du ia mai 1816, à quatre heures du soir. Télégraphe. — Ligne de Lyon.

Le ministre de la police générale, au général Donnadieu, commandant la 7« division militaire,

Je vous annonce, par ordre du roi, qu'il ne faut accorder de grâce qu'à ceux qui ont révélé des choses importantes.

Les vingt-un condamnés doivent être exécutés, ainsi que David.

L'arrêté du 9 relatif aux receleurs ne peut pas être exécuté à la lettre.

On promet vingt mille francs à ceux qui livreront Didier.

Lyon, le 14 mai, à 9 heures du matio.

Pour copie conforme : Signé J. Desroys.

P. S. Les dépêches émanées de Lyon et le mauvais temps ont retardé l'arrivée de cette dépêche (1).

(1) La teneur de cette dépêche ne fut publiée que quelque temps après, lors du procès intenté au général Donnadieu, au nom des victimes de 1816; voici en quels termes les autorités de l'Isère firent connaître quelques-unes des prescriptions du ministre de la police :

Le Lieutenant- Général commandant la 7 e division militaire t et le Préfet du département de l'hère

font connaître que, d'après les ordres de Son Exe. le Ministre de la police,

Nous ne dirons point, avec quelle profonde stupeur, Grenoble accueillit cet ordre sanguinaire que rien au monde ne pouvait justifier, pas même les plus rigoureuses exigences de la politique; et si personne ne se trompa sur la main qui dirigeait le coup, si le nom de M. Decazes fut voué, par ce fait, à l'exécration, il n'en est pas moins vrai que la monarchie des Bourbons reçut en ce jour une atteinte terrible dans l'affection de tous.

M. Decazes voulait ajouter sept noms à la liste déjà trop longue des expiations du 4 mai ; il fallut bien lui obéir ; les sévères injonctions que le ministre adressait depuis huit jours à ses subordonnés, les mesures extra-légales qu'il avait prescrites, la manière odieuse et insolite dont il avait transmis l'ordre de tuer sur le champ, tout indiquait que le ministre était pressé, que M. Decazes n'attendrait pas. La dépêche télégraphique était parvenue au général Donnadieu dans la nuit du 14 au 15, — l'exécution fut fixée au même jour.

A quatre heures du soir, Maurice Miard, un enfant de seize ans! Jean-Baptiste Alloard, vieillard sexagénaire, Claude Piol, soldat de la garde, Belin, Mury, Hussard et Bard, — ces trois

du 12 de ce mois, une somme de vingt mille francs sera comptée à celui ou ceux qui livreront mort ou vif le nommé Paul Didier, auteur de la sédition du 4, et une somme de trois mille francs à celui ou ceux qui livreraient morts ou vifs les nommés André Brun dit le dromadaire, ancien colonel, et Biollet, chef de bataillon en retraite, ses complices.

Des récompenses moins fortes, mais encore considérables, seront aussi accordées à ceux qui livreraient ou feraient arrêter les autres chefs, notamment les nommés André Charvet, huissier à Vizille, Durif, ex-maire de Yaujany, Aribert-Dufresne fils, officier à la demi-solde, habitant à la Mure, Guillot fils officier à la demi-solde de la même commune, et Dussert dit le Guide, delà

commune d'Aile mon t.

Grenoble, le 17 mai 18 16.

derniers, à peine hommes faits, — allèrent s'agenouiller sur le bord du fossé encore rouge du sang de leurs compagnons. Piot se lève ; soldat, il veut dire quelques mots d'adieux aux soldats du peloton, et, comme Ney, commander peut-être le feu; le roulement du tambour couvre sa voix, et il tombe avec les autres victimes. La balle a blessé Maurice Miard, sans lui arracher la vie; ses bras s'agitent, il lève la tête audessus du cadavre de ses frères; un second, un troisième feu mettent fin à ce spectacle qui arrachait des cris de pitié aux rares spectateurs de cette exécution.

Que de pleurs avaient coulé des yeux de ceux qui virent marcher à la mort cet enfant de seize ans et ce vieillard que la même tombe allait réunir à ses deux fils, frappés quatre jours avant lui t Mais hâtons-nous d'en finir avec ces tristes détails, avec cette horrible boucherie que rien au monde n'excusera jamais : dangereuse, impolitique et inutile cruauté destinée à affermir un ministre sur son siège; à le proléger contre des révélations que la suite des événements devait amener peut-être, et h fermer l'esprit du roi aux accusations qui frappaient déjà la coupable imprévoyance du favori.

En voyant la triste manière dont avait été écouté son appel à la clémence royale, le général Donnadieu adressa au ministre de la guerre cette lettre qui respire une honorable sensibilité et toute la franchise d'un courageux défenseur de la monarchie :

i5 mai i8ifl.

Aujourd'hui, à quatre heures, les sept des vingt et un malheureux condamnés à mort le 9, dont l'exécution avait été suspendue jusqu'à ce jour, ont subi leur jugement. Demain matin, David subira son jugement qui avait été également suspendu.

Monseigneur, autant ces châtiments produisent un effet salutaire

lorsqu'ils suivent, avec la rapidité de la foudre, le crime qui les a appelés, autant ils peuvent produire un effet contraire sur l'esprit des hommes, alors que le calme est rétabli, et que l'idée du crime s'efface pour faire place à la commisération qu'inspirent des misérables entraînés par de grands criminels, sur qui seul doit tomber désormais toute la sévérité des lois. C'est pour répondre, Monseigneur, à des ordres reçus aujourd'hui de leurs Excellences les ministres de la justice et de la police, provoquant les mesures les plus sévères d'exécution envers tous ces misérables, que j'ai l'honneur d'adresser ces réflexions à votre Excellence.

Ces ordres adressés au procureur-général et aux autres premières autorités pouvant être mal interprétés dans les intérêts essentiels de sa Majesté, je crois extrêmement nécessaire et utile à son auguste service que des interprétations justes soient données, pour que les châtiments à exercer à l'avenir ne tombent absolument que sur la télé des principaux chefs; qu'enfin, un zèle mal dirigé et qui n'est exalté souvent qu'alors que le péril a cessé, ne fasse pas imaginer que c'est en faisant couler des ruisseaux de sang, qu'on peut servir une cause aussi juste, et qui ne doit être étayée que sur des principes de bonté et de douceur, et non sur une cruauté inutile.

Après les lignes si cruelles, si brèves, si saccadées de la dépêche du ministre de la police, on aime à reporter les yeux sur des sentiments plus humains; dirons-nous toutefois assez tôt que l'homme qui, par devoir, avait écrasé l'insurrection, sollicité par générosité la grâce d'un tiers de coupables et écrit contre un supplice inexcusable cette protestation pleine de noblesse de cœur et de fermeté, s'est vu, depuis celte époque, abreuver d'amertume et de dégoût par la monarchie môme qu'il avait servie et sauvée ; — pendant que le provocateur et le signataire de la dépêche du 12, comblé de richesses et d'honneurs par Louis XV1I1, est encore aujourd'hui le favori d'un pouvoir nouveau.

Le lendemain, à onze heures, l'échafaud attendait David, le vingt-quatrième condamné à mort. David appartenait à la religion réformée ; aucun prêtre ne l'accompagna au supplice : il mourut avec courage, comme étaient morts tous les autres.

Dans cette épouvantable série d'exécutions capitales, on ne comptait pas un seul des chefs de la conspiration ; tous avaient échappé au triste sort qui venait de frapper les malheureux instruments de leurs criminelles intrigues. On a lu l'arrêté du préfet Montlivault et du général Donnadieu , expression sauvage et résumé fidèle des prescriptions ministérielles; eh ! bien, dans cette ordonnance qui livrait tant de victimes à lo cupidité des délateurs ou au fer du premier assassin venu , a-t-on rencontré un seul nom connu, quelques personnages politiques? Où donc est le prince de Talleyrand ? Où sont les noms des ministres démissionnaires et de tous les débris de la Chambre des Cent-Jours, depuis

12fr

huit mois signalés, soit dans les rapports du chef de la police de Lyon, soit, plus tard, dans le réquisitoire de M. de Chantelauze , soit enfin , dans les révélations et les indications de tous? Les membres de la société de Y Indépendance nationale étaient connus du gouvernement, — il était impossible qu'ils ne le fussent pas; — leurs projets ne pouvaient être un mystère : ils coïncidaient trop fidèlement avec certaines candidatures proposées au congrès des puissances ; pourquoi donc ne pas poursuivre ces hommes , pourquoi ne pas au moins les démasquer, dévoiler au grand jour leurs intrigues; peut-être eût-on épargné alors bien des crimes politiques. Si, à défaut de preuves matérielles, on n'avait que des preuves morales; si Ton craignait de frapper trop haut en frappant juste, la main du bourreau devait-elle, pour cela, s'égarer sur les enfants perdus d'un complot, dont ils n'étaient ni les instigateurs , ni les chefs, et dont, en cas de succès, ils eussent à peine profité?

Epuiser sur les petits tous les châtiments qui devaient être réservés aux grands ; produire le dégoût de nouvelles peines par la satiété des peines passées , cela était peut-être encore un moyen de sauver ceux-ci des révélations compromettantes qui pouvaient les atteindre : il n'est donc pas impossible que cette prévision soit entrée pour quelque chose dans les calculs du ministre de la police, ordonnateur suprême de toute cette tragédie.

Ainsi, dès ce moment, les noms des puissants personnages seront effacés ; les instigateurs, les barons et les princes du complot disparaîtront de la scène pour céder la place à de vulgaires comparses. De toute cette haute lignée d'intrigants et de conspirateurs , un seul , le prince de Talleyrand sera disgracié; le reste ira se perdre dans les salons de la banque, de la bourgeoisie ou du Palais-Royal, et y formera ce noyau d'ambitieux mécontents; traîtres qui , pendant quinze ans,

ont eu deux serments h la bouche et ont joué cette fameuse comédie dont, naguères, un des leurs se glorifiait à la tribune du parlement. Les autres s'affilieront aux sociétés secrètes pour abandonner lâchement à l'échafaud les quatre sergents de la Rochelle , comme ils avaient déjà abandonné Didier et ses complices.

M. de Talleyrand est donc le seul dont la disgrâce ait été franchement consommée sous le règne de Louis XVIII ; l'ancien évoque d'Autun ne reparaîtra plus à la Cour qu'au sacre de Charles X, à côté du maréchal Soult, autre renégat, venant, le cierge à la main, saluer comme lui l'aurore d'un pouvoir nouveau.

A défaut des chefs qui se sont prudemment retirés au terrible moment de la responsabilité , et dont l'histoire ne retrouvera le nom qu'en 1830 , il faut revenir aux malheureux dont la tête était mise à prix par les fidèles exécuteurs des ordres de M. Decazes.

De tous ces proscrits , très-peu ont été arrêtés; et encore ne le furent-ils que longtemps après , lorsque la réaction eut fait place à des idées plus humaines et plus sages. Ainsi, Brun le dromadaire, condamné à dix ans de détention, se promenait en 1818, librement et sur parole, dans les murs de Grenoble. Le lieutenant Joly qui se constitua prisonnier la même année , fut élargi par une ordonnance de non-lieu. De tous les complices subalternes de Didier le seul qui ait eu une fin malheureuse, c'a été Gousseaux ; condamné à dix ans de détention, il se suicida dans sa prison. Ainsi devait mourir cet homme perdu de dettes et de débauche, et qui n'avait cherché, en se faisant un des lieutenants de Didier, qu'à gagner, comme tant d'autres, quelque chose à une révolution dans laquelle il n'avait rien à risquer.

Nous avons laissé Didier au moment où, (rois fois repoussé, il fuyait devant les soldats du colonel de Vautré; pendant quelque temps, les collines et les bois de St-Martin-d'Hères le dérobèrent aux poursuites et aux recherches des dragons de l'Hérault; puis il s'enfonça dans les montagnes qui se prolongentjusqu'à Tencin , sur la rive gauche de l'Isère, recevant l'hospitalité de pauvres villageois dont un lui servit de guide pour franchir le col de la Coche, passage entre la Savoie e( la vallée de l'Isère.

C'est dans ces montagnes que trois des compagnons de Didier, proscrits comme lui, Dussert, Durif et Cousseaux vinrent le rejoindre.

La première entrevue de ces hommes fut douloureuse; le malheur rend injuste : Dussert et Durif reprochèrent à Didier de les avoir entraînés dans une affaire dont l'issue avait été si fatale ; Cousseaux exhalait, en maugréant, sa colère et ses imprécations.

Ils étaient tous quatre réunis dans une cabane de l'un de ces pauvres villages perdus sur les hauteurs des Alpes, le Rivier-d'Àllemont , h peu de distance du col de la Coche. Cousseaux, Dussert et Durif étaient assis au coin d'une table; malgré ses soixante ans , malgré la blessure que lui avait faite à la jambe la chute de son cheval tué sous lui, Didier se promenait à grands pas dans la cabane.

— a Vous nous avez trompés, disait Cousseaux à Didier, vous nous avez trompés: Marie-Louise n'était pas à Eybens comme vous me l'aviez fait accroire ; personne dans la ville n'a répondu au nom de l'Empereur... Vous nous avez trompés. »

Didier, qu'une étrange préoccupation paraissait obséder, et qui, depuis la rencontre qu'il avait faite de ses compagnons d'infortune, subissait à chaque minute le supplice de leurs ré-

criminations el de leurs plaintes amères , Didier se redressa tout à coup, et, se tournant vers Gousseaux : « Je vous ai « trompés, dites-vous ; mais la haine implacable que je porte « aux Bourbons, celle que vous leur partez aussi , vous qu'ils « ont chassé, vous qu'ils ont dégradé, vous à qui ils ont arra- « ché le pain de votre famille; cette haine est-elle donc un « rêve, une illusion?... Je vous ai trompés! et quand bien « même Napoléon n'eût pas été le nom de la victoire, la cause « pour laquelle nous avons combattu en serait-elle moins « sainte et moins vraie, l'indépendance nationale et la haine « du roi? »

À cette demi-révélation, Dusserl, Durif et Gousseaux gardèrent le silence; mais, le lendemain, en traversant la Gombe d'Olle, vallon au fond duquel coule le torrent d'Olle, Dussert le moins aigri des trois, s'approcha de Didier, le prit à part, et pendant que Durif et Gousseaux marchaient eh avant, il le supplia de lui expliquer le sens énigmatique de ses paroles de la veille, en lui demandant quel était le prince qu'on eût placé sur le trône si le complot eût réussi.

— « Le duc d'Orléans, répondit Didier! — « Le duc d'Orléans! sécria Dussert; la France ne l'aurait pas voulu. — « Cette hypothèse avait été prévue, répondit Didier, et peut-être alors eussions-nous déclaré une république. »

Le duc d'Orléans ! le duc d'Orléans , répétait Dusserl, le duc d'Orléans ! — Bourbon pour Bourbon, j'aimais autant Louis XVIII (1).

Les aveux de Didier avaient fait une triste impression sur l'esprit de ses anciens complices : avoir été trahi par cet

(i) Cette importante déclaration a été faite en 1819 par Dussert lui-même à M. Joseoh Rey, alors avocat à Grenoble.

homme, c'était en quelque sorte autoriser les représailles à son égard. En fallait-il davantage pour faire germer les pensées mauvaises dans des âmes sans élévation et des cœurs sans générosité, lorsque avec cela la misère et le malheur faisaient encore sentir leur terrible aiguillon.

De ce moment donc , la perte de Didier fut résolue : peulétre même Tétait-elle déjà.

Après la scène d'imprécations dont nous venons de parler, Cousseaux s'était séparé de Didier, et c'est avec Dussert et Durif seulement qu'il arriva le soir du même jour à St-Sorlin-d'Arves, petit village de la Maurienne , où ils s'arrêtèrent tous trois chez un aubergiste nommé Balmain. Didier était harassé de fatigue ; il souffrait beaucoup de la blessure qu'il s'était faite à la jambe; à peine entré chez Balmain, il se jeta sur un grabat et s'endormit. Plus habitués aux courses des montagnes, moins âgés que lui, Dussert et Durif restèrent au coin du feu avec l'aubergiste.

Ce fut alors que Dussert et Durif Grent connaître à Balmain quel était le vieillard arrivé avec eux et qui reposait en ce moment. Ils dirent à Balmain qu'une forte somme d'argent avait été promise par la police française à celui qui livrerait Didier, ou ferait découvrir sa retraite. Que lui apprirent-ils .après cela? quelle œuvre sans nom comme celle des sorcières de Macbeth fut accomplie entre ces trois hommes; quel pacte inconnu fut conclu entre eux, nous ne savons ; mais, le lendemain, à l'aube du jour, Dussert, Durif et Balmain quittaient furtivement l'auberge de Saint-Sorlin-d'Arves pour se diriger du côté de Saint-Jean de Maurienne, où se trouvait le poste le plus voisin de la gendarmerie piémontaise, les carabiniers royaux.

Pendant que ces choses se passaient dans les montagnes de la Savoie, uu habitant de l'Oisans, Jean-Bapti«*e Sert,

beau-frère de Dussert, se présentait, le 9 mai, à la préfecture de Grenoble; là, après avoir déclaré que la retraite de Didier lui était parfaitement connue, cet homme s'offrit à livrer le proscrit, au prix de la grâce de Dussert, et de celle de son parent Durif. M. de Monllivault promit à l'instant même la grâce demandée, et remit à Sert un écrit, gage de sa parole; il s'engagea de plus à faire compter les vingt mille francs accordés par le ministre à celui qui livrerait Didier ; mais Sert refusa ; il ne voulait, disait-il, que la vie sauve pour ses parents: plus lard, cependant, le prix du sang de Didier lui fut compté; on saura à quelles conditions.

Après celle entrevue, Sert partit ; il gagna les montagnes de la Savoie, muni de la promesse du préfet Monllivault, et accompagné du brigadier de gendarmerie Tissot el de quatre gendarmes qui devaient l'aider dans ses recherches. — Cinq jours après, Tissot revint avec ses gendarmes. Ils n'avaient pu découvrir la retraite de Didier; Sert, qui voulait agir seul, ne leur avait donné aucune indication.

En quel lieu Sert rejoignit-il les fugitifs ? Quel accord exislail-il entre eux ? il n'est pas besoin de le savoir; mais quand Dussert, Durif, el Balmain arrivèrent à Saint-Jean de Maurienne , Sert les y attendait déjà.

Lorsque, au lever du jour, Didier se réveilla, il ne trouva plus avec lui dans l'auberge ni Dussert, ni Durif, ni l'aubergiste lui-même. Etonné de celte disparition, il questionna la femme Balmain : celle malheureuse balbutia quelques mots et finit par se jeter aux pieds de Didier : « Sauvez-vous, s'écria-l-elle, sauvez-vous; vous êtes trahi, il y va de votre vie. »

Didier comprit. Courbé par l'excès de la douleur physique et des peines morales, Didier aurait eu besoin de quelques jours de repos : ses pieds étaient enflés; les larmes du dé-

sespoir coulaient sur ses joues flétries ; son cœur se serrait en proie aux émotions les plus cruelles. Il partit cependant, ou plutôt il se tratna au milieu du bois voisin. Dés ce moment, perdu dans ces montagnes dont il ignorait les détours, dénué de toute ressource, Didier n'avait plus à attendre que la trahison, qui déjà le chassait de son dernier asile.

Un pâtre le conduisit jusqu'à l'entrée d'une gorge par laquelle il aurait pu rentrer en France (1). Arrivé au sommet de la montagne, au pied de laquelle son guide l'avait laissé, Didier vit un brouillard épais lui dérober les traces du sentier qu'il avait à suivre ; tes chalets n'étaient pas encore habités; un effrayant silence régnait autour de lui; aucun être vivant ne pouvait lui indiquer sa route ; égaré au milieu de rochers inconnus, livré à ce morne abandon qui a quelque chose de si accusateur pour une conscience troublée, Didier fut saisi d'une sorte de défaillance morale ; ses dernières forces l'abandonnèrent; — il $e donna peur, suivant l'énergique expression d'un paysan d'Arves qui racontait celte triste odyssée; et, brisé de fatigue et d'émotions poignantes, il tomba sur la terre humide.

En ce moment , les jours qui venaient de passer présentèrent à son amc leur tableau de sang et de proscription. Il avait appris les désastres, la violente répression de la nuit du 4 mai ; dans ce pays où il marchait sans savoir, sans connaître, ne craignait-il pas de rencontrer encore quelquesuns de ses complices qui lui demanderaient compte du sang qu'il avait fait verser ? Nul bruit du monde ne venait à son esprit, si ce n'est le souvenir du passé, l'horreur du présent et l'effrayante pensée du lendemain. — Cette heure fut terrible.

(i) Fuite et arrestation du conspirateur Didier, épisode d'un voyage dans le Alpes par M. A.-D. (Albert du Boys), i83i.

A celle prostration des forces du corps et de l'intelligence succéda bientôt l'ivresse du désespoir qui pousse le malheureux au-devant de l'échafaud; après quelques instants d'un repos entremêlé de cruelles visions, Didier releva ses membres endoloris, et, résigné à la mort, il reprit fatalement la route de Saint-Sorlin. Cependant, par instinct, en redescendant la montagne qu'il avait gravie peu d'heures auparavant, il sut éviter les sentiers battus» le chemin qui conduisait à l'auberge de Balmain, et, après une longue marche, il arriva devant une maison solitaire de Saint-Jean d'Arves , petite commune voisine de Saint-Sorlin.

Une vieille femme était assise sur le seuil de cette maison. Didier lui demanda l'hospitalité.

— « Vous êtes celui qui a conspiré contre le roi de France et que l'on cherche dans tout le pays, lui répondit la vieille femme, en examinant les habits déchirés de Didier, l'affaissement de son corps, la pâleur de ses traits, dont le signalement était déjà connu. » Didier tressaillit, et après un moment de silence : « Ehl bien, oui, je suis Didier; livrez-moi à la justice, si vous le voulez, mais, de grâce, laissez-moi prendre quelque nourriture et un peu de repos. »

— « Vous livrer, nousl s'écria la pauvre femme : il n'y a dans tout le pays qu'un malheureux qui soit capable de vendre son hôte : c'est Balmain. Entrez, ce n'est pas nous qui vous trahirons jamais. »

La halte fut courte ; il y avait à peine quelques instants que Didier s'était réfugié dans ce nouvel asile, lorsque le maître de la maison rentra. En apprenant quel était l'étranger assis à sa table, cet homme déclara qu'il ne pouvait pas le garder plus longtemps, sans s'exposer aux recherches de la police piémontaise, qui, depuis le matin, était sur pied et fouillait toutes les maisons de la vallée d'Arves.

« Un de mes fils, ajouta-t-il, vous conduira dans une grange isolée au milieu des bois, et là, on vous portera des vivres chaque nuit, jusqu'à ce que vous soyez en état de continuer votre voyage. »

Il fallut se résigner; Didier quitta donc la chaumière et suivit l'enfant qui le précédait.

Pendant ce temps là, Balmain poursuivait son œuvre. Revenu à Saint-Sorlin avec les carabiniers royaux de Saint- Jean de Maurienne, il se mit en fureur, lorsque sa femme lui eut appris le départ de Didier et avoué que c'était elle qui l'avait exhorté à fuir. Balmain tremblait d'avoir la honte de la délation sans en pouvoir escompter au moins les profits. Aussi l'inutilité des recherches auxquelles se livraient les carabiniers royaux, irritait-elle sa cupidité, excitée encore par l'espèce de déshonneur qu'il attachait à échouer dans ses projets infâmes. Le soir approchait, et Balmain commençait à se décourager, il s'emportait en invectives contre sa femme; il interrogeait avec menace ses enfants. Enfin, l'un d'eux lui raconte qu'en revenant du pâturage, il avait vu de loin le monsieur se dirigeant, par un étroit sentier, vers une grange perdue au milieu des bois. Ce fut un trait de lumière pour le misérable, et sur le champ il se remit en marche avec les carabiniers.

Le soleil commençait à disparaître derrière les pitons élevés du mont Pacal ; les forêts devenaient sombres et silencieuses, la nature entière se plongeait dans ce calme qui apaise les mouvements du cœur et le tumulte des passions. Balmain, dit-on, a raconté lui-même qu'à ce moment solennel, il' sentit fléchir son audace et les remords s'éveiller dans son ame, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par l'officier du détachement qui, parvenu à une croisée de chemin, lui dit brusquement : « Eh! bien, monsieur l'aubergiste , à quoi pensezvous donc? Quel chemin allons-nous prendre? — Je songeais,

répondit en hésitant Balmain, à la manière dont nous pourrions entourer la grange avec sûreté.... Puis, ne serait-il pas mieux d'attendre le lever de la lune? — Non, reprit f officier, il faut profiter des dernières lueurs du jour; marchons. »

Balmain ne répondit pas, mais, quelques minutes après, il arrivai! sur le bord de la clairière où la grange était située. A la vue de ce toit de chaume, le génie du mal reprit tout son empire sur Pâme de Balmain; il fait entourer avec précaution la grange par le détachement, et s'avance avec l'officier et deux carabiniers ; il entr'ouvre la porte, Didier était couché sur la paille : les carabiniers s'élancent sur lui ; il est saisi, garotté et ramené à Saint-Sorlin-d'Arves (1).

Lorsqu'il marcha, entouré des carabiniers royaux, celui qui s'était senti si faible quelques heures auparavant au milieu de la liberté des montagnes, Didier retrouva dans les fers toute sa présence d'esprit. 11 traversa fièrement le village de Saint-Sorlin-d'Arves qu'il avait fui tout à l'heure, en proie à toutes les angoisses de la terreur, et chacun admira la noblesse de ses traits, la sérénité de son visage. Dans l'infamie de la trahison dont il était victime, dans l'activité des poursuites auxquelles il était en butte, dans le souvenir des destinées de la France qu'il avait un instant tenues entre ses mains, dans la gravité de la peine inévitable qui pesait sur sa tête, Didier trouvait assez de stimulants pour exciter son courage.

A Saint-Sorlin, la maison d'un notaire servit de prison à Didier pendant la nuit ; de là on le conduisit à Turin, où l'ambassadeur de France obtint peu de temps après son extradition (2).

(i) Fuite et arrestation du compirateur Didier, etc.

(a) An moment de son arrestation, Didier avait 68 francs sur lui, plus deux rouleaux de papier qui furent remis au commandant du duché de Savoie.

Le lendemain, 18 mai, à deux heures de l'après-midi, Jean- Baptiste Sert se présenta h l'hôtel de la Préfecture de Grenoble et remit a M. de Montlivaul tun certificat du marechal-des-logis des carabiniers royaux, attestant que c'était, sur la réquisition et d'après les indications de Sert, que Didier avait été fait prisonnier.

Sert et Balmain s'étaient partagé l'œuvre : Sert était resté à Saint-Jean de Maurienne avec Dussert et Durif, pendant que Balmain guidait les carabiniers jusqu'à son auberge de Saint-Sorlin-d'Arves. Ainsi fut accomplie la mission des traîtres qui devaient livrer au supplice le héros malheureux de la conspiration de 1816.

Le jour de l'Ascension de la même année, à trois heures de l'après-midi, une voiture de poste s'arrêtait à Grenoble sur le quai de l'Isère, à l'hôtel Belmonl, où demeurait le général Donnadieu. Quatre personnes en descendirent : un officier supérieur d'artillerie, un officier, un sous-officier de gendarmerie ; puis enfin un homme de haute taille, couvert d'une redingote usée jusqu'à la corde, et dans le plus misérable accoutrement. Ses cheveux blancs tombaient sur son cou en boucles désordonnées, et se mêlaient à sa barbe inculte et grisonnante. Son visage était calme, son regard doux ; il paraissait éprouver plus de fatigue, plus de douleur physique, que d'abattement ou de faiblesse morale.

Cel homme était Paul Didier, dont le chef d'escadron d'Agoult était allé réclamer l'extradition auprès du gouvernement sarde. Désireux d'avoir un entretien avec le chef de l'insurrection du 4 mai, le général Donnadieu avait demandé que Didier fût conduit auprès de lui, immédiatement après son arrivée à Grenoble.

Le général a raconté lui-même, dans une lettre adressée en 1840, à la Gazette des Tribunaux, quelle Tut cette première entrevue.

Voici son récit :

« Après lui avoir fait servir à dîner (à Didier), je passai deux heures h m'entretenir avec lui sur la grave et grande entreprise à la tête de laquelle il s'était placé. Il m'expliqua comment il était parti de Paris, lui, dix-septième des commissaires envoyés pour soulever la France, après avoir assisté h une grande réunion de personnages très influents, où il avait reçu des instructions et l'argent nécessaire pour ses diverses opérations Une fois Grenoble occupé, c'était de cette ville que devait partir le signal du mouvement général sur toute la surface de la France ; lui, Didier aurait marché sur Lyon où il était attendu le lendemain de l'occupation de Grenoble, avec tout le matériel de l'artillerie. Il me dit que s'il n'avait pas réussi dans son entreprise, c'était par l'accident providentiel qui m'avait fait rencontrer le lieutenant Aribert ; que je devais être arrêté par lui à dix heures et demie précises, et lui, à onze heures maître de la ville, où des intelligences, ménagées parmi les habitants et la troupe, lui assuraient le succès de son projet; qu'il avait assisté, l'avant veille de l'attaque à une inspection que j'avais faite du bataillon de l'Hérault ; qu'il était là avec un capitaine en activité dont il calma l'ardeur,

« certain comme il était, me disait-il, de réussir, et surtout « d'éviter l'effusion du sang et le désordre, en maîtrisant et « dominant le mouvement.

« II me dit beaucoup d'autres choses sur ses rapports à c< Paris que je ne puis dire ici.... Conduit de chez moi à la « prison de la ville, je ne le revis après son jugement que quelle ques minutes avant ses derniers moments, dans la salle de la « prison, où je me rendis pour lui demander si, dans cet ins- « tant redoutable, il n'aurait pas quelque révélation à faire k qui intéresserait la sûreté de l'état. Je le trouvai aussi « calme que résigné. Je lui parlai du roi, dont il n'avait pas « à se plaindre; il me dit alors, plein d'émotion, des paroles « fort mémorables, en prenant à témoin le juge suprême « devant lequel il allait comparaître pour l'attestation de « leur sincérité ; paroles que, selon ses désirs, je m'empres- « sai d'envoyer religieusement au roi par dépêche extraor- « dinaire. Cette dépêche doit exister aux Archives, les lois « actuelles ne me permettent pas de la révéler.

« Je me retirai de cet entretien, plein de la plus dou- « loureuse émotion, et en regrettant qu'un aussi noble ca- « ractère, un aussi beau courage eussent été employés pour « des 6ns aussi déplorables. »

Ce récit, fait à mots couverts, se ressent de la fatigue morale de celui qui l'écrivait, et qui, depuis vingt ans poursuivi à cause de l'affaire de Grenoble, ne pouvait se résoudre ni à dire toute la vérité, ni à la voiler complètement aux yeui. Néanmoins, le général en dit assez pour montrer que les révélations de Didier ont laissé dans son esprit d'ineffaçables souvenirs.

C'est que, en effet, ces révélations étaient de nature telle, que le général, en les écoutant, avait conçu le projet, sinon de faire évader Didier, du moins de lui procurer les moyens

de se rendre à Paris auprès de Louis XVIII. Peut-être Donnadieu n'a-l-il jamais avoué qu'à lui-même celte secrète pensée, mais nous avons la certilude que le projet donl nous parlons fut longtemps le but de ses préoccupations , Didier ayant su lui persuader que les dépêches qu'il adresserait au roi ne parviendraient pas à leur adresse et s'arrêteraient dans le cabinet particulier du ministre de la police.

Lors donc que, après un entretien de deux heures, Didier eut été livré à la curiosité de la foule qui l'attendait à la porte de l'hôtel Belmont, et qu'il se mit en route pour la maison d'arrêt de Grenoble , le général Donnadieu , épris d'enthousiasme pour celui dont, quelques jours auparavant, il avait écrasé les complices et renversé les projets, descendit au jardin situé dans son hôtel, et, s'approchanl du général Devillers et du colonel de Vautré qui l'y attendaient : « A quel précipice nous venons d'échapper, leur dit-il ; ce n'est pas un homme ordinaire que ce Didier ! comme il avait bien organisé son affaire ! Le roi me créerait maréchal de France, et toi, Vautré, lieutenant-général, qu'il ne ferait rien pour le service que nous lui avons rendu. »

Le rire d'incrédulité dont furent accueillies ces singulières paroles, provoqua de la part du général un récit détaillé de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le chef de l'insurrection du 4 mai. Donnadieu raconta alors au général Devillers et au colonel Vautré quelques-unes des intrigues qui s'agitaient autour du trône de Louis XVIII, et dont le ministère, tombé le 25 septembre, nouait à son gré tous les fils. Vivement impressionné par les révélations qu'il venait d'entendre, le général Donnadieu parlait avec chaleur et entraînement; il dit comment Didier n'était qu'un instrument de cette faction révolutionnaire qui, depuis trente ans, avait fait et défait tant de gouvernements en France : misérables serviteurs qui

n'avaient encensé tous les pouvoirs que pour les trahir tous également. Abordant les détails précis de l'affaire , le général nomma quelques-uns de ceux qui, cachés derrière le rideau, attendaient, dans les hautes régions de la politique, que Didier eût refait un 20 mars à Grenoble, pour venir en profiter plus adroitement que n'avait su le faire le captif de Ste- Hélène. Et savez-vous, dit enfin le général Donnadieu, quel est le dernier personnage que Didier a entretenu à Paris, avant de venir relever le courage et les espérances des armées licenciées derrière la Loire, avant d'insurger Lyon et le Dauphiné , le savez-vous? c'est le prince de Talleyrand , dans le cabinet duquel il a passé toute une soirée, à la veille de quitter Paris.

— Le prince de Talleyrand! s'écrièrent à la fois le général Devillers et le colonel Vautré , c'est impossible ! le prince de Talleyrand qui a ramené Louis XVIII !

— Oui, mais qui n'est plus ministre, ni ambassadeur , ni rien.

Le prince de Talleyrand ! murmuraient de Vautré et Devillers, pendant que le général rentrait chez lui pour adresser à Paris la dépêche qui devait apprendre au roi les révélations de Didier.

De toutes les personnes désignées par le général, et qui suivaient de loin les menées de Didier, ou bien les dirigeaient, le prince de Talleyrand était celui qui avait fait sur l'esprit du colonel Vautré la plus forte impression, tellement que, plusieurs années après, cet officier écrivait naïvement encore, en rendant compte des aveux de Didier : « Ce fac- « tieux calomniait, sans doute, le prince de Talleyrand , lors- « qu'il a eu l'impudence d'assurer que ce personnage émi- « nent l'avait reçu dans son cabinet pour lui donner des in&- « tructions particulières sur la direction du complot ; il ca-

« lomniail aussi le brave général Drouel d'Erlon, don! il fai- « sait son lieutenant, et qu'il faisait voyager à son gré de « Genève à Lyon et de Lyon à Grenoble. »

Etranger aux roueries et aux complots politiques, le colonel de Vautré n'a peut-être jamais vu, dans la conspiration de Grenoble, autre chose qu'une échauffourée ayant pour chef un misérable, un homme perdu de dettes, et qui conduisait au sac d'une ville quelques centaines de paysans ameutés.

Le lendemain de cette entrevue, le général Donnadieu, aux yeux duquel tout un nouvel horizon de choses inconnues s' é lait tout à coup révélé, méditait sur la gravité des aveux que Didier lui avait faits, et cherchait h pénétrer la profondeur des intrigues qui enserraient dans un vaste réseau le trône de Louis XVIII et la monarchie nouvelle, chancelante et mal assise. — Le général eût souhaité que, présenté secrètement à Louis XVIII, comme quelques mois auparavant il avait été conduit dans le cabinet du prince de Talleyrand, Didier eût révélé au roi, mais au roi seul, les mystères et les complots de cette faction que trente années de troubles avaient mise en face de tous les pouvoirs , et signalé aux réflexions du monarque les allures tout au moins équivoques de ceux qui l'entouraient et le touchaient de plus près.

Cette pensée était tellement puissante, tellement impérieuse, que le général Donnadieu se rendit machinalement chez M. de St-Maurice, adjoint, faisant les fonctions de maire, et lui demanda quatre passeports en blanc. — La loyauté du général était connue, sa fidélité au roi n'avait pas besoin d'épreuves : M. de St-Maurice lui remit les passeports demandés. Mais, surpris d'une pareille démarche, M. de St-Maurice en conféra avec le préfet : celui-ci crut deviner les intentions de Donnadieu, et, comme on savait le général un peu mauvaise tête, il fut résolu qu'on surveillerait activement ses démarches.

Quelles causes changèrent les dispositions d'esprit du général, quels empêchements renconlra-l-il pour l'exécution de son projet, on l'ignore ; mais toujours est-il que le général ne fit aucun usage des passeports demandés.

Nous voici donc arrivés aux longues heures de l'agonie de Didier, à ses interrogatoires, à sa comparution devant la Cour prévôtale, à tous ces tristes détails d'un dernier épisode dont le dénouement était prévu de tous.

Jeté dans la prison d'où il ne devait sortir que pour marcher h la mort, Didier laissa sur le seuil toutes les pensées de haine et de vengeance qu'aurait pu éveiller dans son cœur l'amertume de sa défaite. Il envisagea sa position avec sérénité, et puisa, dans les sentiments religieux de toute sa vie, la force de l'oubli et la résignation.

Ainsi, depuis les plus hauts degrés de l'échelle politique, jusqu'à la foule des soldats et des officiers qui, sur les rives de la Loire ou dans les murs de Grenoble, cachaient des aigles impériales et des lambeaux tricolores, Didier aurait pu compromettre, sinon accuser, beaucoup de monde. — Il garda le silence. Il oublia tout : tout, jusqu'à ces intrigants émérites, ces hommes de sang et de boue, qui avaient exploité au profit de leur insatiable ambition, de leur soif secrète du pouvoir, ses généreuses rancunes, ses instincts de grandeur, de progrès, de mouvement et de gloire.

Ainsi bien, ne pouvait-il les accuser tous. En présence des malheureux qu'il avait entraînés devant la porte de Bonne, pour les voir combattre et mourir sous ses yeux ; en présence de ces vingt-quatre martyrs qui avaient payé de la vie leur foi en ses paroles et en ses promesses , Didier pouvait-il avouer ce que , dans un moment d'amer désespoir, il avait

avoué à Gousseaux : « Je vous ai (rompes: ce n'est pas pour « Napoléon , ce n'est pas pour son fils que je vous ai menés « à la mort. Entre vous et moi votre provocateur, il n'y « avait de réel, dans la cause pour laquelle nous avons comte battu , que la même haine du roi, le même désir de le « renverser. »

Cloué à son passé, Didier devait donc garder jusqu'à la fin les oripeaux d'emprunt dont il s'était couvert : sans cela, le sang de trente victimes aurait crié contre lui , les malédictions de tous l'auraient accompagné jusqu'à l'échafaud et seraient venu troubler le repos de sa tombe.

La procédure instruite contre Didier ne fut autre chose qu'une formalité nécessaire, jetée dans le moule de tous les actes de celte nature. Les aveux de Didier, ses réponses, ne devaient aucunement en faire varier les formes, ni leur donner cet imprévu que ne provoquaient même pas les juges chargés de l'instruction du procès.

Dans la persuasion que l'entreprise de Didier n'était que l'acte isolé d'un homme égaré par l'ambition, et venant demander au pillage les moyens de relever sa fortune perdue , nul ne chercha à faire jaillir la vérité du cachot où était enfermé Didier. Ceux qui, mieux renseignés, auraient pu se prêter à ce rôle , se gardèrent bien de parler ou d'éveiller des soupçons que peut-être ils avaient intérêt à ensevelir ù jamais. Si donc Ton demanda à Didier de. révéler ses complices, ce n'était pas dans les hautes régions de la société qu'on allait les chercher. Parmi les papiers au pouvoir de l'instruction, se trouvait une lettre écrite de la main de Didier, et dans laquelle on ne lisait que ces seuls mots r

« Monseigneur ,

« Nos efforts onl échoué ; mais les fils ne sont pas fous rom- « pus »

Eh ! bien, il n'est pas même certain qu'on ait questionné Didier pour savoir quel était ce monseigneur ; et ainsi fut-il fait pour tout le reste. — Ces demi-mots, ces habitudes, ces souvenirs qu'on évoque ; vos lettres, vos relations d'amitié, toutes ces choses que les accusateurs publics savent si bien tordre pour en exprimer un indice révélateur, tout cela fut oublié, laissé de côté ; ainsi rien ne pouvait contrarier les dispositions d'esprit de Didier ; tout, au contraire, se réunissait pour réduire à des proportions communes, ordinaires, l'accusation capitale qui pesait sur sa tête.

Lorsque, dans les montagnes de la Maurienne, il s'était vu frappé des premières atteintes de la trahison, Didier avait rêvé une vaste scène pour y étaler les haillons de son infortune; une cour de haute justice, pour prononcer sur une accusation de haute trahison ; la pompe de majestueux débats à Paris, en face de ceux qui l'avaient poussé à l'échafaud, sous les yeux du roi, auquel, peut-être, aurait-il demandé à faire des révélations ; mais dans l'étroite enceinte d'une Cour prévutaie, Didier sentit les eipansions de son ame, la fougue de son cœur, les souvenirs de son passé, sa liberté de langage et d'accusation s'amoindrir et s'éteindre. — Il se résigna donc au silence et à l'obscurité , renfermant en lui-même son merveilleux roman.

Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre son incarcération et son jugement , Didier conserva un grand courage ; son unique lecture était l'Imitation de Jésus-Christ,

Lorsque M. Molle, le défenseur qu'il avait choisi, se présenta devant lui : a Jamais, lui dit Didier , avec un léger sourire, jamais vous n'aurez défendu cause si désespérée. » Peu de personnes allèrent le voir : sa malheureuse femme el ses enfants venaient seuls partager les pleurs de la prison, et les angoisses d'une mort inévitable, dont chaque minute hâtait l'arrivée.

L'état de siège de Grenoble avait été levé le 30 mai. Ce fut donc devant la Cour prévôtale que Paul Didier comparut le samedi, 8 juin, h 9 heures du matin.

Pendant les débats de ce procès qui dura deux jours, Didier montra une ame généreuse et toute la noblesse d'un beau caractère. Sa conduite fut ce qu elle avait été depuis son arrestation : il chercha non pas à escompter en dénonciations le peu de jours qui lui restaient à vivre, mais à laisser de lui le souvenir le plus honorable. Les choses politiques pour lesquelles il avait combattu, les hautes, mais misérables ambitions au service desquelles il avait mis son intelligence et son cœur, s'effacèrent dans ce moment suprême ; il n'oublia pas le rôle qu'on lui avait imposé en quittant Paris, ni les couleurs du drapeau qu'il avait présenté aux mécontents. Si , dans ses réponses, dans son allocution dernière, f ombre de la vérité effleure quelquefois ses lèvres, comme cela lui était déjà arrivé en présence du général Donnadieu, Didier saura refouler dans son cœur les impressions qu'il éprouve, se contenir assez pour garder son masque jusqu'à la fin, et ne pas tomber en avouant à la face des trois ou quatre cent soldats entraînés par lui : que c'était un Bourbon et non le prisonnier de Ste- Hélène qu'il voulait appeler sur le trône de France. — L'ombre

deGuillol, de Buisson, dePiot, de Drevel et de tant d'autres qui étaient morts en criant Vive V Empereur! n'aurait-elle pas frémi de rage à un semblable aveu ?

On remarquera cependant avec quelle insistance Didier cherche à éloigner des débats tout ce qui tient au nom de Napoléon : dans ses discours, dans les paroles qu'il prononce, paroles d'adieu et de résignation, à ce moment où il expose toute sa vie, toutes ses intentions, Didier écarte avec le plus grand soin les idées, les noms et les souvenirs de l'Empire. — Il est inoui que, accusé d'avoir pris les armes, soulevé tout un pays, organisé et exécuté un plan d'attaque contre une ville de guerre, au nom de Napoléon, ou de sa dynastie, Didier n'ait pas trouvé une seule phrase, une seule pensée, un seul mot pour parler de ce projet, et adresser un dernier hommage , ou un regret à celui pour lequel il a sacrifié sa vie et celle de tant de malheureux.

Les débâts delà Cour prévôtale montreront tous les côtés de cette énigme qui ne fut pas même soupçonnée alors, mais qu'il est facile d'expliquer aujourd'hui.

Sur la demande du président, M. Jacquemet, Didier déclare s'appeler Paul Didier, ancien avocat, professeur à l'École de Droit de Grenoble, maître des requêtes au Conseil du roi en 1814 et membre de la Légion- d'Honneur, et être né ft Upie, arrondissement de Valence, département de la Drôme (1).

(i) Lorsque je voulus écrire la conspiration de 1816, je demandai à M. Nadaud, alors procureur-général à Grenoble, communication des dossiers du conseil de guerre et de la cour prévôtale. Après en avoir référé à M. Teste, garde des sceaux, M. Nadaud déclara que, sous aucun prétexte, cette communication ne pouvait m'étre accordée, même dans un simple but de recherches historiques. — Pareil refus avait déjà été fait à M. Jules Ollivier. C'est donc

JO

Didier est reconnu par tous les témoins , comme étant te même q'uils ont vu à Eybens, commander les insurgés. L'accusé ne fait aucune observation, il avoue avoir ordonné lui-même de sonner le tocsin à Eybens.

Quelques témoins déposent que Didier annonçait Napoléon II ; d'autres , qu'on parlait aussi de Marie-Louise et de Bonaparte.

Le Président. Didier, ces bruits absurdes sont ceux que vous répandiez parmi le peuple pour l'entraîner à la guerre civile.

Didiei. Je n'ai point répandu le bruit du retour de Bonaparte, ni de l'arrivée de Napoléon II à Grenoble. Je disais que nous proclamerions Napoléon H à Grenoble ; je n'ai jamais parlé de Marie-Louise : que ceux qui étaient avec moi en aient parlé, je l'ignore ; pour moi, je n'ai rien dit de semblable.

N'y a-t-il pas une restriction mentale dans ces mots : Je disais que nous proclamerions Napoléon II à Grenoble? — Napoléon II proclamé à Grenoble ne changeait rien au but de l'affaire qui ne pouvait se dénouer qu'à Paris.

D'autres témoins déposent de mêmes faits et de rumeurs semblables.

à l'Histoire de M. Amédée GabourJ que j'emprunterai l'interrogatoire de Didier et sa défense ; défense et interrogatoire bien incomplets sans doute. M. Gabourd qui, d'après le mémoire de M. Joseph Rey, a écrit, au point de vue révolutionnaire et bonapartiste, un aperçu de la conspiration de 1816, n'a pas, à ce qu'il parait, trouvé chez M. le garde-des-sceaux la même rigueur que Jules Ollivier et moi. — La cause est facile à comprendre.

i Le Président. Accusé, les témoins, vous l'entendez, s'ac-

i cordent h dire qu'on parlait du retour de Bonaparle ; il est t très-probable que ces bruits venaient de vous.

Didier. Non, Monsieur; je parlais de proclamer l'indé- \ pendance nationale; je voulais chasser les Anglais de la France,

et le nom dont je me servais (Didier hésite.)

Le Président. C'était?....

, Didier. C'était Napoléon II. (Ce nom expire sur le»

lèvres de Didier.) Le Président. Vous saviez bien qu'il n'était pas plus en , votre pouvoir de donner pour chef à la France Napoléon II que tout autre. Ce n'étaient donc là que des fourberies, au moyen desquelles vous trompiez le peuple pour le faire servir à vos desseins.

Didier. Je n'ai point eu besoin de tromper le peuple par des fourberies. Je ne l'ai point trompé.

Le Président. Votre projet était évidemment de livrer la ville au pillage et au massacre, car, comment auriez-vous pu vous y opposer, si vous étiez entré à Grenoble ?

Didier. Parmi ceux que je commandais , les trois cinquièmes étaient des militaires, par conséquent disciplinés, et je comptais sur eux pour maintenir l'ordre. Mon intention était si peu celle qu'on veut me supposer, que des sentinelles devaient être placées aux maisons de ceux que l'opinion désignait comme devant courir quelques dangers. Au moment de partir pour Eybens , j'ai dit : Courage ! tout va bien , mais gardonsnous d'attenter aux personnes et aux propriétés, ne souillons pas une si belle cause. J'ai pu me tromper, mais j'ai toujours pensé que je pourrais entièrement éviter le désordre et l'effusion du sang, je n'aurais pas voulu m'attirer les reproches

des (Didier hésite .)

Le Président. Les reproches des?...

1*8 Didier. Les reproches des Puissances.

11 y a évidemment ici uue lacune, soit dans le compte-rendu de l'interrogatoire, soit dans l'interrogatoire lui-même. Dans l'un ou l'autre cas, cette lacune est également significative. Les paroles de Didier avaient produit sur l'auditoire une vive impression méléed'an sentiment d'incrédulité ; il est donc inconcevable que le président n'ait pas demandé à Didier l'explication d'une semblable intervention des puissances étrangères. Craignit-on de voir surgir trop de complices? ou ne voulait-on pas, lorsque l'étranger campait encore sur le sol de la France, donner à penser qu'il pactisait avec les factions de l'intérieur?

Le Président. Vous saviez pourtant qu'il y avait dans la ville une garnison de braves militaires?

Didier. Oui.

Le Président. Pensiez-vous donc qu'ils ne feraient pas leur devoir?

Didier. Non.

Le Président. Qu'ils ne seraient pas fidèles à leurs serments?

Didier. Non, je ne pensais pas cela.

Le Président. Eh ! bien, ils vous ont montré qu'ils savaient soutenir, au prix de leur sang, la cause du souverain légitime, et qu'on les trouvera toujours prêts à combattre ceux qui oseraient tenter quelque entreprise criminelle. Vous aviez intention de vous emparer des caisses publiques ?

Didier. Oui, M. le Président. [Murmures dans t auditoire.)

Le Président. Ensuite, vous auriez eu recours aux caisses particulières?

Didier. On a beau jeu, maintenant, à dire tout cela, mais ce n'est pas la vérité; c'est entièrement faux.

Le Président. Cependant, si vous aviez été repoussé après vous être emparé des caisses, vous les auriez emportées?

Didier. S 1 animant tout à coup , et accentuant tous ses mots : J'avais la persuasion , je l'ai encore en ce moment , que si j'étais entré à Grenoble, je n'aurais point été repoussé. Maître de Grenoble, en trente-six heures j'étais maître de Lyon et bientôt après de toute la France.

{Une explosion de murmures accueille ces paroles : le président Jacquemet se trouble et balbutie quelques mots inintelligibles). .

M. Planta , Grand-Prévôt. Vous dites que vous ne vouliez pas faire répandre du sang : cependant lorsque, arrivant à la tête de votre second détachement, vous avez appris par les fuyards que vous avez rencontrés vers le milieu du chemin d'Eybens, que le reste de votre troupe avait été repoussé au combat de la Croix-Rouge, vous avez rallié ces fuyards et vous avez soutenu une seconde attaque, dans laquelle vous commandiez vous-même ; la crainte de verser du sang ne vous empêchait pas de poursuivre votre dessein.

Didier se livre à diverses considérations.

Le Grand-Prévôt. Vous ne répondez pas à mon objection. [Il la répète.)

Didier. Il est certain que je ne venais point avec l'intention de faire du mal ; nous devions entrer dan< la ville sans tirer un coup de fusil, et, si nous avons combattu, c'est bien parce que nous y avons été contraints, et qu'une fois venus à ce point, il n'y avait pour nous plus de refuge que dans le succès.

Le Président. Est-ce vous qui avez fait allumer des feux sur la montagne, derrière Eybens?

Didier. Oui.

Le Président. Est- ce vous qui avez fait allumer ceux de la Bastille?

Didier. Oui, ils devaient correspondre avec ceux d'Eybens pour donner le signal.

Le Président. N'avez-vous pas passé h Grenoble plusieurs fois pendant que vous tramiez cette insurrection ?

Didier. Oui

Le Président. Vous avez sans doute vu quelqu'un?

Didier. Non , je ne faisais que passer.

Le Président. Vous dites cependant que vous avez vu Biollet et Joannini ; où les avez-vous donc rencontrés?

Didier. J'ai vu rarement Biollet; c'était un homme froid et qui parlait très-peu ; il avait d'ailleurs pour principe de ne jamais découcher ; nos entretiens n'étaient pas longs ; son caractère m'avait inspiré beaucoup de confiance, et je n'étais pas le seul. Le plus ordinairement c'était par l'intermédiaire de Joannini que je correspondais avec lui ; et je les ai vus quand j'ai passé à Grenoble, près du Moulin de Canel, et au Chemin des Boiteuses , mais peu d'instants.

Le Président. Et quand vous passiez , c'était mystérieusement?

Didier. Oh ! très mystérieusement, je vous l'assure.

Le Président. Et pourquoi cela ?

Didier. J'avais pour cela de fort bonnes raisons ; je ne voulais pas être pris.

Le Président. Ne prometliez-vous pas de l'argent à ceux que vous vouliez déterminer à vous suivre ?

Didier. Non.

Le Président. Ne leur promettiez - vous pas autre chose ?

Didier. Non.

Le Président. Si votre intention n'était pas de faire votre profit particulier dans celte malheureuse affaire, quel a donc pu être le motif qui vous a déterminé à l'entreprendre?

Didier. Que sais-je ? . . . . l'exaltation de l'opinion politique. Mais la supposition que c'était pour de l'argent est un mensonge infâme dont on reconnaîtra un jour la fausseté.

Le Président. Où étiez-vous dans l'intention de vous retirer quand on vous a arrêté?

Didier. Dans le pays de Vaud que j'ai habité comme émigré, et où j'aurais été bien accueilli.

Le Président. Ne vouliez-vous pas aller à Milan ?

Didier. Non.

Le Président. Quand vous avez été arrêté, n'aviez- vous pas sur vous des lettres de change pour une somme considérable?

Didier. Non, je n'avais que 68 francs et quelques papiers. Parmi ces papiers était une proclamation dans laquelle je donnais pour mot de ralliement St-Chaffre ! et il faut que je vous dise pourquoi : Lors de l'invasion de la France par les troupes alliées en 1815, l'un des forts de Briançon (Hautes- Alpes) , se trouvant dépourvu de garnison, élait sur le point de tomber au pouvoir des ennemis , lorsque les habitants du village de St-Chaffre se jetèrent tous dans ce fort avec la noble résolution de se défendre et de le conserver à la France. Les alliés, pour le réduire à se soumettre, les menacèrent de brûler leurs habitations qu'ils avaient laissées désertes , s'ils n'y rentraient pas aussitôt, et, sur leur refus, les alliés mirent le feu à ce village. Que firent les habitants? Ces braves Français eurent la constance de voir l'incendie dévorer sous leurs yeux la plus grande partie de leur patrimoine sans être ébranlés dans leur résolution, et nos ennemis apprirent qu'il était encore des Français !

Quant aux autres papiers, c'était une lettre aux Marseillais dans laquelle je rappelais à ces anciens amis de la liberté, que toute distinction d'opinions devait s'effacer devant la cause de

l'indépendance de la pairie. C'était, en outre, une lettre à Mgr l'évéque, une proclamation aux Puissances , et enfin , ce que les gendarmes sardes appelaient mon testament , et dont je parlerai dans ma défense.

Ces papiers, comme tout ce qui venait de Didier, ont été enfouis dans le plus profond mystère, sans que nous ayons pu jamais eu découvrir la moindre trace.

Le Président. Connaissez-vous le billet dont on va vous donner lecture?

Mon cher ami, malgré toutes les difficultés ordinaires dans de pareilles affaires, nous avons enfin terminé. On est d'accord sur tout ; on ne s'occupe plus à présont que de la noce qui est fixée à dimanche. Nous vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir.Nous comptons sur vous, et vous devez être bien persuadé qu'en amenant vos amis, vous nous ferez d'autant plus de plaisir que vous serez plus nombreux.

Comme la fête doit être, je vous l'avoue, sans façon, vous nous ferez plaisir, si vous nous apportez quelques provisions.

Didier. Oui, c'est le billet par lequel j'avertissais du jour où nous devions nous réunir.

Le Président. Qui aviez-vous chargé de distribuer ces billets?

Didier. Je n'en ai fait qu'un, parce que le premier à qui il était remis était chargé, après en avoir pris connaissance, de le faire parvenir à un autre, et ainsi de suite.

Le Président. Qui Ta remis le premier?

Didier. C'est Joannini. C'était toujours de lui dont je me servais pour ces sortes de commissions, parce qu'il était extrêmement adroit et actif.

L'audience est renvoyée au lendemain.

Le lendemain, l'interrogatoire continue.

Le Président. Accusé, quel est le malheureux événement qui, disiez-voushier, a fait échouer votre projet ? N'est-ce pas parce que vos ordres n'ont pas été exécutés dans Grenoble ?

Didier. Hier, pendant la séance, j'éprouvais des douleurs horribles qui m'étaient la faculté de réfléchir sur ce que je disais et sur les questions qui m'étaient faites ; mais je ne crois pas avoir parlé d'événements qui aient fait échouer mes projets. Je n'ai pu parler que du malheureux événement qui m'a fait arrêter.

Le Président. Mais à quoi attribuez-vous donc que votre entreprise ait manqué ?

Didier. D'abord à la volonté de la Providence , qui a été de ne pas couronner par le succès le plan que j'avais formé : mais particulièrement au relard du détachement de l'Oisans qui reçut un faux avis d'un homme que Ton Croyait être de notre parti, et qui peut-être en était, et avait été lui-même trompé. Il résulta de ce faux avis que nous ne fûmes pas tous réunis, comme nous devions l'être, à la porte de Bonne ; de plus, je comptais sur les douaniers qui manquèrent à Joannini qui, avec Biollet, était le seul avec qui je fusse en relation, et il en avait lui-même avec les douaniers.

Il se chargea de traiter avec eux, et m'assura que j'y pouvais compter. Je lui avais dit que dans le cas où j'obtiendrais leur coopération, ils devaient s'échelonner dans diverses communes , pour se rendre les maîtres de leurs mouvements, et servir ainsi comme troupe réglée à maintenir le bon ordre.

Joannini me rendit compte, le samedi, de ses démarches à cet égard, et je le renvoyai le mercredi avant le 2, pour prendre l'engagement d'honneur de ces employés , afin que, si cet engagement n'était pas donné, je pusse contremander tous les mouvements, en ayant encore le temps pendant les journées

de jeudi et de vendredi ; mais Joanoini vint me dire que rengagement avait été pris et que je pouvais y compter.

Le Président. H résulte des débats, et de vos aveux principalement, que vous comptiez sur des mouvements dans l'intérieur de Grenoble ; nommez les habitants qui devaient y coopérer ?

Didier. C'est Biollel qui s'était chargé de cela : je n'ai jamais eu la moindre communication à cet égard avec les habitants de Grenoble. Je n'ai jamais eu avec eux des rapports directs ni indirects, el je croyais qu'il y avait beaucoup plus de royalistes dans Grenoble que dans aucune ville que j'aie parcourue. C'est ce qui fit que, le vendredi, je témoignai quelques craintes là-dessus. Biollel me répondit: Soyez tranquille, demain, à minuit, je vous ouvrirai la porte de Bonne, la victoire est à nous. Pour moi, je n'ai communiqué avec aucun habitant et n'ai jamais fait aux citoyens ou aux autorités l'injure de les croire infidèles.

Le Président. Mais Biollel a dû vous donner la liste des personnes sur lesquelles il comptait.

Didier. Je n'ai eu aucune connaissance des noms de ces personnes : ce n'est que très tard que j'ai pu me déterminer à croire BioIlet,avec qui, d'ailleurs, je n'ai eu que de très petites conférences, parce qu'il avait pour principe de ne jamais découcher et de ne faire que de très courtes absences : en un mot, il était très réservé et extrêmement prudent, ainsi que je l'ai fait remarquer dans mes premiers interrogatoires devant M. le général Donnadieu, qui me témoigna son étonnement sur ce que Biollel était entré dans le complot.

Le Président. Votre silence donnerait lieu à faire suspecter des personnes innocentes, et si vous voulez inspirer quelque intérêt en votre faveur, vous devez vous expliquer.

Didier, interrompant le président. J'ai déjà protesté que

je ne connaissais personne qui dût nous servir dans Grenoble. D'ailleurs, quand je connaîtrais quelqu'un, quoique je sois extrêmement sensible aux persécutions qui menacent ma malheureuse famille, qui a fait mon bonheur, fût-elle sur les bords d'un abîme, pour la sauver je ne pourrais nommer personne.

Le Président. Savez-vous si les personnes qui devaient vous aider dans Grenoble, avaient des armes?

Didier. Je proteste que je ne sais rien à cet égard.

Le Président. Ne vous a-t-on pas dit que Ton devait égorger le poste de Bonne?

Didier. Non, Monsieur, on ne devait égorger personne. Je devais, en entrant, me rendre de suite à la municipalité pour prendre là toutes les précautions et les mesures propres h empêcher le désordre.

Le Président. Vous avez dit que vous êtes venu plusieurs fois à Grenoble; est-ce dans la ville que vous avez formé votre complot?

Didier. Je ne m'arrêtais pas dans Grenoble, et je n'y passais qu'en tremblant.

Le Président. Avec qui avez-vous communiqué, quand vous avez passé dans Grenoble ?

Didier. Je n'ai jamais communiqué avec personne, j'entrais par une porte et je sortais au plus vite par l'autre. Voici le chemin que je suivais.... (Il désigne les rues).

Le Président. Vous deviez déplacer les au torités, qui devai l les remplacer? Qui deviez-vous nommer pour préfet, pour général?

Didier. Mon intention n'était pas de maintenir les autorités fidèles ru roi ; d'ailleurs, elles se seraient retirées d'ellesmêmes; mais, pour les remplacer, je n'ai eu que des pensées vagues, que je ne dois pas vous communiquer, n'ayant eu aucune relation avec personne.

Le Président. Mais votre plan devait êlre fait et vos projets arrêtés : Qui devicz-vous nommer?

Didier. Je ne dois désigner personne , puisque personne n'a reçu de communication de moi, et que ceux sur qui j'ai pu jeter les yeux, sans avoir participé à mon complot, seraient maintenant compromis, signalés comme ennemis du gouvernement et exposés à être inquiétés à cet égard.

Le Président. Vous avez dit que vous deviez arriver en trente-six heures à Lyon : comment, sans chefs, pouviez-vous espérer un tel succès et surtout empêcher le désordre et le pillage ?

Didier. Ce reproche est le plus grave et le plus injuste qui m'ait été adressé ; j'y répondrai dans ma défense. Quant aux trente-six heures , je vous ai déjà dit que, hier, les douleurs ont pu me faire dire des choses extraordinaires et me faire répondre sans avoir la faculté de réfléchir. Ainsi, vous m'avez demandé si, en venant h Grenoble, je devais prendre les caisses publiques : dans mes nombreux interrogatoires on ne m'avait pas fait cette question ; n'étant pas préparé là-dessus , quand j'ai répondu, il a pu y avoir du louche; en disant que mon intention était de m'emparer des caisses publiques, j'ai voulu dire que je n'attenterais point aux propriétés particulières ; il est évident que si j'avais pris Grenoble, l'autorité au nom de laquelle j'agissais était propriétaire de ces caisses. Une fois maître des caisses, je devais m'en servir pour étendre mes mouvements et m'emparer de Lyon , ainsi que je l'ai dit, en trente-six ou quarante heures. Mes calculs pouvaient être faux à cet égard comme à bien d'autres : quand j'ai dit, hier, que je voulais prendre les caisses publiques, il y a des personnes {en les désignant des yeux) qui ont manifesté des signes d'improbation que je leur pardonne ; d'ailleurs je ne m'étais pas assez expliqué clairement là-dessus.

Le Président. Mais , en prenant les caisses publiques , vous dérobiez l'argent qui devait payer les fonctionnaires publics, et vous donniez par là l'exemple des vols particuliers.

Didier. Je vous montrerai, dans ma défense, que je ne venais pas en brigand ; et l'Europe m'aurait jugé autrement, si j'avais réussi : au surplus, les autorités se retiraient d'ellesmêmes, je n'avais pas besoin de les payer, et les fonctionnaires que leurs emplois attachaient à Grenoble n'auraient rien perdu.

Le Président. Il résulte des débats, que vous avez dit à ceux qui vous ont demandé des cartouches : Soyez tranquilles, vous en aurez. Qui devait vous en fournir ?

Didier. J'ai passé la journée du samedi dans le bois d'Echirolles, pour ne compromettre personne. Joannini, qui m'accompagnait , me servit d'escorte et vint deux fois h Grenoble; Ce jour-là, il me dit que, le soir, il y aurait cinq cents cartouches à Eybens.

Le Président. Il y eut des provisions de bouche portées chez Robelin, et il en fallait nécessairement pour nourrir votre monde : qui vous les avait procurées?

Didier. Biollet ne voulut pas faire manger les troupes. Il s'y opposa, en médisant qu'une fois à table, nous n'en serions plus maîtres, et qu'il fallait tout au plus leur laisser prendre un verre d'eau-de-vie ; du reste, j'étais tout à fait étranger à ce qui concerne les provisions.

Le Président. Vous étiez maître des requêtes au Conseil d'état de Sa Majesté et membre de la Légion-d'Honneur , comment avez-vous pu violer vos serments comme vous l'avez fait, et manquer à l'honneur aussi essen tellement?

Dider. Je vous prie, Monsieur le président, de ne pas prendre à vanité ce que je vais vous dire ; elle n'y entre pour rien. J'ai fait connaître mes sentiments pendant les temps dé-

saslreu* de notre fatale révolution , et je n'ai cessé de montrer mon attachement à la famille des Bourbons. J'en ai des preuves écrites et authentiques. O Dieu I que tes desseins sont impénétrables! par quelle fatalité se fait-il que je me trouve coupable d'avoir attenté au repos de cette auguste famille! moi, pour qui elle fut toujours respectable? J'ai marché è reculons vers l'échafaud. Je ne crois pas que des serments puissent me lier , étant donnés dans de (elles circonstances, sans quoi mes actions me paraîtraient toutes contradictoires. En 1793, j'ai fait un mémoire contre la vente des biens des émigrés, mémoire qui m'a valu bien des persécutions. En 1814, maître des requêtes au Conseil du roi, j'ai défendu les acquéreurs de ces mêmes biens ; mais des sentiments d'honneur, de justice, d'amour du bien public m'ont toujours dirigé. Ayant osé, en 1793, braver les fureurs démocratiques pour soutenir les émigrés, en 1814, j'ai cru devoir soutenir ceux qui étaient devenus propriétaires légitimes des biens nationaux , de ceux du département du Pas-de-Calais en particulier ; ces acquéreurs étaient au nombre de plus de quinze cents. J'ai su que le préfet de ce département avait protesté qu'il quitterait le pays si les quinze cents propriétaires ne gagnaient pas leur cause. Les acquéreurs devaient-ils être victimes de leur bonne foi, et se voir dépouiller de ces biens qui leur étaient garantis par la Charte?

Le Président. Celte réponse est étrangère à la question.

Didier. Monsieur le Président, elle n'y est point étrangère quant à la conduite , et je dois détailler les motifs qui m'ont dirigé.

Le Présidene. Vous développerez tout cela dans votre défense. — Quel est celui qu'on appelait le général à Eybens?

Didier. C'est Biollet. je crois l'avoir dit.

L'interrogatoire est terminé. Le défenseur de Didier , M e Motte, plaide l'incompétence de la Cour prévôtale. Il demande qu'aux termes de la Charte, Didier, accusé du crime de haute trahison soit renvoyé devant la Cour des Pairs.

C'était là le dernier, le seul espoir de Didier. Résigné à mourir, il savait que sa télé appartenait au bourreau, mais, par une de ces pensées d'orgueil si naturelles au cœur de l'homme, il voulait que sa mort fut entourée d'éclat, de pompe et de bruit. Ce n'était pas trop de la noble Chambre des Pairs , érigée en haute Cour de justice, pour celui qui avait un instant tenu entre ses mains le sort de la monarchie française. — Au Luxembourg, d'accusé, peut-être Didier serait- il devenu accusateur. Placé en face de ces hommes qui avaient fait servir son ressentiment à leurs intrigues; éloigné des malheureux qu'il avait lui-même traînés à la mort, et dont le souvenir était pour lui un sanglant reproche, Didier eût osé ce qu'il n'osait pas à Grenoble. A Grenoble, on avait réussi à le faire passer pour un chef de brigands; à Grenoble, des rires d'incrédulité avaient accueilli ses réponses, toutes les fois qu'il avait parlé ' de la France et de l'Europe ; toutes les fois qu'il avait voulu aggrandir le cercle de la conspiration, et montrer que l'échec éprouvé dans la nuit du 4 mai, n'était que l'anneau brisé d'une longue chaîne de complots et d'intrigues.

Qn avait regardé comme une jactance ces paroles de l'accusé : « Je ne voulais pas mériter les reproches des Puissances-, » personne n'avait songé à se demander quels rapports pouvaient exister entre Didier et les puissances étrangères, qui, en ce moment, s'apprêtaient à clore le tournoi où s'agitaient les prétendants à la couronne de France ; personne n'avait compris ces amères réflexions arrachées à Didier par les reproches du président : a Je vous montrerai

« dans ma défense que je ne venais pas en brigand , « et V Europe m'aurait jugé autrement, si j'avais réussi. »

Le rêve de Pau! Didier ne pouvait se réaliser. — Etouffée entre un Conseil de guerre et une Cour prévôtale, la conspiration de 1816 allait mourir loin de Paris où elle avait été organisée, où elle devait aboutir.

La Cour prévôtale se déclara compétente, et le procureur du roi, M. Mallein, prononça son réquisitoire.

Quelque rigoureuses que furent les paroles de ce magistrat, il ne put cependant s'empêcher de laisser tomber des mots dé consolation sur la famille et les amis de l'accusé. Didier se sentit ému ; et ce fut avec des sanglots dans la voix qu'il répondit : « Je demande pardon à la Cour de l'émotion « que j'éprouve toutes les fois qu'il est question de ma fait mille : c'est sur elle qu'est réunie toute ma sensibilité ; elle « ne s'exerce plus sur ma personne que pour m'enseigner à « mourir. »

Après ces quelques mots, Didier se recueillit un instant, puis il continua ainsi :

La gloire a un tel attrait, que les hommes la mettent au dessus de tout, et la préfèrent même à la crainte de la mort. Celte pensée de Pascal m'avait souvent frappée : elle semblait me présager la destinée qui m'attendait. J'avais réfléchi sur les moyens de me l'appliquer à moi-même à mes derniers moments. Dans la situation où je suis, j'ai désiré et je désire encore que ce ne soit pas en vain que j'ai médité ce sujet. Je ne suis pas du nombre des hommes qui ne regardent la mort que comme le terme des peines d'une vie, sans y voir lo commencement de l'autre. La nature humaine répugne à sa destruction, et cependant la crainte de ma mort ne me domine pas ; mats je ne saurais vaincre et surmonter l'effroi

que me cause la pensée de paraître devant la justice éternelle. Les principes et les devoirs religieux seront la base de toute ma défense. Je ne viendrai pas justiûer ce que j'ai pu croire, et ce qui est peut-être la vérité. A l'égard de mes principes religieux, le ciel m'a réservé un bonheur bien remarquable. C'est qu'ils ne sont pas de ce moment, et que je n'ai cessé de les professer lorsqu'il fallait, pour ne pas s'en départir, renoncer à tous les avantages personnels. Plus tard, je les mis en évidence, ces mêmes principes (je veux dire à l'avènement de Bonaparte au gouvernement français) ; c'est dans le temps où il s'occupait de relever les autels et de nous rendre la religion, que nos désastres et nos crimes avaient éloignée. C'est alors que s'éleva l'opinion que Bonaparte travaillait à rétablir les Bourbons en France, opinion que je n'eus jamais, mais qu'il paraît que Louis XVIII partagea lui-même. C'est à cette époque, dis-je, que, d'accord avec Portalis, cet homme si respectable, je rédigeai un recueil intitulé : Le Retour à la Religion,

Ma production fut présentée à Bonaparte par M. Savoye deRollin à qui il dit, après l'avoir lue : « Quand on écrit de cette manière, c'est une lâcheté de ne pas se nommer. » Voilà pourquoi la dernière édition porte mon nom. Cet ouvrage me fournit aujourd'hui des réponses bien péremptoires et bien flatteuses pour moi aux accusations de M. le procureur du roi.

Il m'accuse de n'avoir pas éprouvé ce que sentaient tous les pères de famille, quand la fatale conscription venait leur arracher l'espoir de leurs vieux ans. Eh ! que n'y a-t-ildeux cent mille Français qui aient pensé comme moi sur les guerres funestes qui désolaient l'Europe! (Il lit sa brochure.) « Que serait-il arrivé, grand Dieu ! si, dans votre miséricorde, vous ne nous aviez envoyé la paix ! » En écrivant cette phrase, je ne croyais pas prévoir les catastrophes qui nous ont perdus; je donnai ensuite beaucoup de développements à la nécessité d'établir la religion. (Il continue à lire)... « Mais cette paix n'est pas celle de deux nations, elle doit « être nommée la paix du monde; il faut apposer sur ce traité « le sceau de la religion; il faut, s'il est permis de s'exprimer

« ainsi, que le ciel soit appelé au congrès des nations et qu'il « termine leurs différends, elc. *

Et voilà les vœux de l'homme qui est représenté, par M. le procureur du roi, comme ayant voulu organiser le massacre et le pillage dans le sein de sa patrie. Oh I faiblesse humaine, quelle est donc celle qui a pu me conduire dans le gouffre où je me trouve plongé!

Je le dirai toui-à l'heure, mais qu'au moins on ne dise pas que je me présente comme un homme perdu de mœurs, abîmé de vices et de crimes, qui a voulu les consommer en méditant et préparant de sang froid la ruine et la désolation de son pays. Non, ce n'est pas la mémoire d'un brigand que je dois léguer à mes enfants; on pourra dire que leur père a été égaré, mais jamais qu'il chercha ses intérêts dans le malheur de la France.

Ma tentative a déjà coûté la vie à bien des malheureux; elle a plongé des familles dans le désespoir, elle a éveillé les soupçons sur un grand nombre de citoyens, elle en a conduit plusieurs au supplice : oh! certainement ce sont là de grands maux. J'ai sans cesse présentes ces familles qui me demandent compte des membres que je leur ai enlevés. Je m'attendais à des reproches de la part de cette malheureuse veuve qui a été entendue hier par la cour; mais non, elle a respecté mon infortune; elle a déposé sans m'adresser ia moindre parole qui pût me blesser..., moi qui étais la cause de ia mort de son mari, comme de tant d'autres, quoiqu'il soit vrai que je ne les ai pas trompés, et que tout ce qu'on a dit de contraire n'est que mensonge, calomnie, iniquité.

L'homme forme toujours des projets. Quand j'étais errant en Savoie, mon intention était de porter des secours à ceux doni j'ai fait le malheur, et de consacrer mon existence à les consoler: mais je lègue celte dette sacrée à ma famille. Je compte assez sur son attachement pour être certain qu'elle prendra soin de l'acquitter. Je forme un autre vœu, c'est que l'on mette un terme aux rigueurs que l'on exerce envers les malheureux que j'ai entraînés dans ma ruine : ils sont innocents, moi seul je suis coupable, moi seul dois expier le crime. J'espère qu'il en sera ainsi, et j'ai appris avec plaisir que telle est l'intention des autorités.

Mais je me dois, je dois à ma famille de discuter l'accusation, d'admettre ce qui est fondé sur la vérité, de rejeter ce qui est basé sur le mensonge. J'ai déjà promis que je ne m'écarterais pas de la modération que je me suis prescrite, et que ma défense ne serait pas, comme a paru la craindre M. le procureur du roi, une sorte de manifeste par lequel je chercherais à séduire le peuple et à lui faire partager mon erreur. Quelle que soit la folie de mon entreprise, ce n'est pas ce que je suis appelé à défendre. Les hommes et les temps la jugeront. Une base fondamentale existe, et le ciel Ta voulu ainsi pour justifier mes intentions aux yeux de l'Europe et de la postérité.

Le 14 mai, j'étais à Saint Sorlin en Savoie, pensant à ma malheureuse famille; je voulais laisser un témoignage de mes principes. Je rédigeai une déclaration de mes actions et de mes projets pour ia léguer à cette vertueuse épouse, qui fit, pendant trente ans la gloire et le bonheur de ma vie. Je fus arrêté le surlendemain, et cet écrit me fut enlevé avec mes autres papiers.

Les carabiniers royaux avaient reçu des renseignements si précis sur mon compte, que, lorsqu'ils m'arrêtèrent, après s'être saisi de tout ce que j'avais de papiers, ils me demandèrent encore ce qu'ils appelèrent mon testament, et ne voulaient pas croire qu'ils le tenaient déjà ; ils mirent tout en désordre pour le chercher dans la maison où j'étais. Dans cet écrit, je disais à ma femme et à mes enfants que, pour unique consolation, je lui adressais le récit de mes actions et les détails de ma conduite ; j'y joignais une proclamation, preuve authentique de mes intentions; il est inutile de la rappeler ici tout entière, mais il est un passage que je dois citer : « Que le plus noble élan, la plus juste, la plus sa* crée des causes, celle des peuples, ne soit pas souillée par le sang: sauvons la France, mais sans déchirement ; indulgence pour le passé, accueil au retour sincère. «

Je vous prie de vous en tenir au texte et de ne pas vous arrêter à cette objection, que telles étaient mes intentions, mais que je n'aurais pas été le maître de les remplir. Ce sont mes intentions que je devais justifier, et la Providence a voulu que cette base iné-

branlable, cette preuve de mes intentions fût sauvée. D'un autre côté, des témoignages nombreux et qui ne sont pas suspects, vous apprennent ce que je devais faire en entrant dans Grenoble : ils prouvent qu'en entrant nous devions prendre les mesures propres à prévenir toute sorte d'abus, et faire placer de suite des sentinelles aux portes de ceux qui auraient pu être maltraités pour leur opinion ; ils prouvent que je devais faire respecter toutes les autorités; enfin, les mesures de rigueur se réduisaient à l'exil du général, s'il s'était montré dangereux. Tout cela pouvait paraître gigantesque ; nous sommes dans un temps si malheureux qu'il faut avoir pitié de ceux qui sont victimes de l'erreur.

Je puis. dire et prendre Dieu à témoin que cotte entreprise que j'ai suivie à travers mille périls toujours renaissants, mille fatigues, mille obstacles, cette entreprise n'a eu aucun principe d'intérêt personnel : elle n'en a d'autres que l'intérêt du peuple qui me pa raissait malheureux. J'ai pu me tromper, mais au moins que l'on ne cherche pas à me faire un crime des motifs qui m'ont dirigé. J'ai parcouru bien des chaumières, et c'est là que j'ai puisé l'exaspération qui m'a fait commencer cette entreprise qui me conduit à l'écbafaud.

Le président. Renfermez- vous dans votre défense, vous ne devez parler que pour vous justifier des crimes dont vous êtes accusé.

Didier. Je vous demande pardon, M. le président, la loi accorde à l'accusé la faculté de présenter toutes les circonstances du crime, ne tendissent-elles qu'à lui faire éviter le châtiment. Je proteste ici que je suis le premier à inviter le peuple à quitter cette exaspération que j'ai pu causer, et à s'abandonner aux lois et à la Providence. J'ai été acccusé d'un fait, grave, il faut bien que je puisse répondre aux divers chefs de l'acte d'accusation, d'avoir voulu porter le pillage et la désolation dans Grenoble; il faut bien que je réponde à tout. En un mot, je proteste d'user toujours de modération; je ne veux braver ni les lois, ni les hommes : je ne braverai que l'irréligion. Je sais qu'une partie des hommes blâmera ma conduite à cet égard, ainsi que la piété que je vais apporter

au moment de ma mort, mais cela ne changera rien à mon système de défense.

Je suis accusé, non -seulement d'avoir commandé une armée rebelle, mais encore d'avoir voulu organiser le meurtre et le pillage, et de beaucoup d'auires circonstances qui aggravent extrêmement le crime dont je suis coupable. On m'accuse surtout d'avoir trompé ceux que j'ai entraînés dans la révolte. Je proteste que je n'ai jamais annoncé l'arrivée de Marie-Louise et de son enfant. (Ici le courage manque à Didier pour avouer que le nom dont il se servait était celui de Napoléon II.)

Ma proclamation est encore là pour le prouver. Je n'ai trompé les paysans en aucune manière; j'ai eu recours à eux, mais j'avais la présomption de croire que le mouvement pouvait être organisé et exécuté de façon à ne pas compromettre la sûreté des personnes et des propriétés.

J'ai été accusé d'avoir voulu maltraiter les nobles et m'emparer de leurs biens; l'acte d'accusation ne le porte pas, il est vrai, mais on me l'a reproché dans les débats : ce sont des points capitaux, je dois me justifier, pour ma famille.

Comme je crois ravoir dit, je refusai la coopération des douaniers; j'ai voulu qu'ils s'échelonnassent sur divers points pour prévenir toute espèce de désordre. Plusieurs personnes qui étaient sur mon passage quand je marchais sur Grenoble , et notamment des maires royalistes et même des nobles, seront toujours témoins que j'ai pris tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour empêcher les excès et les désordres. J'avais remarqué un sujet de grande inquiétude pour le peuple ; quelques prêtres se sont écartés de leurs devoirs en s'immisçant dans les affaires temporelles et politiques, ce qui leur a été expressément défendu par les saints canons. Cette conduite de leur part avait produit la plus grande exaspération chez les paysans : c'est de ce côté surtout que je tournais mes précautions, et c'est pour cela que j'écrivis à M. Pévêque de Grenoble une lettre que je devais publier en arrivant, et dans laquelle je lui rappelais que les prêtres devaient faire consister leurs principaux devoirs dans l'amour du peuple, et que ceux qui aiment le peuple doivent cher-

cher à ie consoler et à le secourir dans ses misères : oui, Monsieur, je parlais ainsi dans cette lettre comme dans tous les actes d'une mission que je croyais avoir reçue de Dieu.

S'il a daigné jeter un regard sur la France, pour la sauver, quelque coupable qu'elle soit, c'est dans cette résignation dont je fais preuve que j'ai puisé la force de supporter tant de maux et de fatigues. Je m'étais nourri des pensées de Pascal et de Cicéron, que j'avais pour compagnons dans mon pèlerinage ; je n'ai donc voulu commettre aucun attentat. Je m'étais fait à moi-même l'objection qu'on m'a faite, d'être maître de ma troupe assez.... pour la diriger à mon gré, et mon détachement était composé en grande partie de militaires qui (j'en prends à témoin MM. les militaires ici présents) savent quelle est parmi eux la force de la discipline, qui, dis-je, devaient prévenir le pillage et les excès auxquels aurait pu se livrer une troupe indisciplinée ; et je ne doute pas encore que ce moyen n'eût parfaitement réussi. Je pouvais me tromper, mais j'espérais que je parviendrais par la fermeté à empêcher ce désordre.

J'ai été coupable, sans doute, d'avoir formé un attroupement, mais, je le répète et i'ai suffisamment prouvé, je n'ai pas tenté d'organiser le massacre et le pillage, le ciel n'a pas voulu que mes desseins aient réussi. Eh! bien, je me soumets.

J'ai trouvé dans mon cœur les principes qui m'ont soutenu au milieu de mes rêves.

Maintenant que cette accusation est réduite à ses véritables termes, ma situation n'est pas changée, et j'attends ma condamnation, mais il me reste à vous présenter quelques observations sur plusieurs circonstances accessoires.

(Didier parait extrêmement fatigué, le président l'invite à se reposer; après quelques minutes, Didier continue) .

Une des imputations qui m'ont affligé, est celle de M. le président, qui supposait que mon intention était, après m'être emparé des caisses, de me retirer en pays étranger. Je déclare qu'il n'y a dans mes interrogatoires qui ont duré plus de cent heures, rien qui ait rapport à une telle supposition.

Je dois à la justice de déclarer un fait que M. Imbert Desgranges, homme bien digne de Toi, pourra altester et qui prouve l'absurdité des bruits populaires. J'ai été chargé de tout ce qui a été dit dans cette malheureuse affaire, j'ai été confronté avec le sieur Simon arrêté et que l'on croyait être mon complice ; j'ai été interrogé à cet égard par M. Imbert Desgranges, il est témoin qu'une partie des faits posés par le juge d'instruction de Lyon était directement opposée à l'autre partie ; je fais cette remarque pour que ma mémoire soit à l'abri de tous les bruits populaires que l'on pourrait répandre.

J'ai appris surtout que l'on répandait le bruit que j'ai signalé diverses personnes comme ayant participé au crime dont je suis coupable, mais je proteste que tout ce que l'on pourrait dire là-dessus serait faux. J'avais besoin de réfléchir un moment pour savoir de quelle manière je m'exprimerais à l'égard des corps, des individus sur lesquels on prétend que je comptais : mais je déclare à la ville entière et aux militaires que je ne leur ai jamais fait l'injure de les croire infidèles, et que je n'ai jamais eu la moindre pensée contraire à leur honneur ou qui pût les blesser en aucune manière.

Il me reste, Messieurs, à vous remercier de la bonté que vous avez eue pour moi; je remercie toutes les autorités des égards qu'elles m'ont témoignés, malgré la rigueur qu'elles ont déployée, mais qui n'était qu'une suite nécessaire de ma position, ce qui m'a fait plonger dans un cachot fétide et privé d'air, moi que le manque d'air suffirait pour conduire en peu de temps au tombeau.

(Didier s'adresse à son avocat).

Dans une aussi funeste position que la mienne, mon cher conseil, vous avez rempli une tâche bien pénible ; recevez mes remercîments. Je vous supplie maintenant d'être le conseil et le soutien de ma famille et de ne pas l'abandonner.

Telle fut la défense de Paul Didier. Réduite à ce seul interrogatoire, à ces dernières paroles, la conspiration de 1816

ne serait déjà plus une énigme. Il ne faut pas sonder bien avant dans les dix pages de celle phraséologie pour arriver ù pénétrer la pensée secrète de Didier, et à voir par quels artifices il cherche à dissimuler la raison politique à laquelle il a sacrifié; ne comprend-l-on pas que Didier garde en lui son dernier mot, el qu'il faul en chercher ailleurs la solution?

A Lyon, à Grenoble, pendant six mois Didier a ameuté des soldats mécontents et irrités ; il a parlé de Napoléon II el de la dynastie impériale ; c'est les aigles déployées el aux cris de Vive l'Empereur ! que les bandes armées descendues des montagnes de l'Oisans se sont présentées à la porte de Grenoble ; et lorsque , à la veille de mourir, Didier est appelé à se défendre ; lorsqu'il ne doit plus avoir qu'une seule idée, qu'un seul but, celui d'expliquer franchement sa conduite, ses intentions, ses projets, le nom de Napoléon ne sort pas une seule fois de sa bouche, pas un seul reflet de l'Empire ne vient illuminer ses paroles.

Pendant deux jours qu'ont duré les débals, pas une seule fois Didier n'a parlé des convictions bonapartistes auxquelles il avait ostensiblement sacrifié; pas une seule fois il n'a avoué que le but de son entreprise fût le rétablissement de la dynastie impériale. Les seuls mots qu'il ail été possible de lui arracher sont ceux-ci : « Le nom dont je me servais c'était.... c'était Napoléon II. » Didier disait vrai. Napoléon II était bien le nom dont il se servait, mais il n'y avait rien de plus, rien au-delà.

Lorsque, dans sa défense, Didier cherche è se disculper des reproches qu'on lui adresse d'avoir trompé ses complices, il protesle qu'il n'a jamais annoncé l'arrivée de Marie-Louise ni de son enfant; mais, débarrassé des questions pressantes du président, le courage lui manque pour ajouter que Napoléon était le nom inscrit sur son drapeau.

Le souvenir de ceux dont il a causé la morl le poursuit et l'assiège; les remords lui déchirent le cœur. Il n'aurait qu'un mot à dire pour prouver qu'il a été de bonne foi, ce serait de parler de ses sympathies pour le régime impérial, et de son dévouement h Bonaparte; Didier avait encore assez de chaleur et d'éloquence pour faire croire à la sincérité de ses aveux ; eh! bien, il reste muet, et lorsque le président lui adresse ces paroles sévères : « Vous saviez bien qu'il n'était pas plus « en votre pouvoir de donner pour chef h la France Napoléon II « que tout autre, vos promesses n'étaient donc que des fourbe- « ries au moyen desquelles vous trompiez le peuple pour le « faire servir h vos desseins; » il ne trouve à répondre rien que de vagues et incohérentes protestations.

C'est que le sentiment de la vérité était plus fort que toutes les considérations possibles; cette vérité, Didier avait beau la refouler au fond de son cœur, elle trouvait toujours moyen d'éclater.

« Le nom dont je me servais était.... était celui de Napoléon IL » Voilà donc l'holocauste offert par Didier aux mânes irrités des trente malheureux morts sur le champ de bataille ou sur Téchafaud, aux cris de Vive V Empereur] Voilà donc le seul acte de foi que Didier ait fait pour la religion politique des héros du 4 mai !

En étudiant la phraséologie oratoire de Didier , en cherchant à en dénuder la pensée, quel est celui qui ne restera pas convaincu que le conspirateur de 1816 n'a point emporté son secret dans la tombe, et que ses paroles ont trahi ce secret assez pour fixer à jamais les convictions de l'histoire ?

M. Motte, en terminant sa défense, avait supplié la cour de recommander l'accusé à la clémence du roi. Au même iris-

tant, Didier déchira la feuille qui couvrait la brochure dont il venait de ciler quelques passages. « J'ai fait mon sacrifice. « écrit-il à la hâte sur ce chiffon de papier, ma famille saura « faire le sien. Je remercie mon défenseur de ses généreuses « paroles, mais je prie la justice de ne pas s'y arrêter, je ne « demande rien au roi. »

La délibération de la cour pré vô taie dura une heure à peine; Didier écouta son arrêt de mort avec calme et sérénité. Le drame touchait à sa Un.

Avec les dernières heures de l'agonie de Paul Didier arrivèrent les douleurs poignantes de la famille; les minutes, les instants comptés avec une anxiété terrible ; le tintement funèbre de l'horloge de la prison accueilli par les cris de la femme, les sanglots des enfants; tristes détails, déplorable tableau sur lequel l'historien doit tirer un voile, en s'inclinant devant la justice et les impénétrables vues de Dieu.

Un prêtre, M. Toscan (t), curé de l'église Saint-Louis et parent de Didier, assistait à cette scène déchirante qui n'avait pour témoins que les quatre murs d'un cachot. C'était dans l'ame noble, élevée et généreuse de cet homme que, depuis son incarcération, Didier épanchait librement ses secrets et ses douleurs, pour recevoir en échange les secours de la religion, qui seule donne la force de mourir.

La veille de son jugement Didier avait adressé à sa famille quelques lignes d'adieu : une main pieuse a conservé cet écrit d'un conspirateur au fond de son cachot, le voici :

On me permet, mes cbers eûfants, de vous écrire, et j'en rends grâce au ciel : je dois d'abord vous assurer que le bon Dieu m'a beaucoup protégé dans mes derniers moments. J'ai été malade après

(1) Mort à Grenoble le 14 janvier 1842.

votre entrevue et j'ai eu le bonheur d'offrir à Jésus-Christ, mon Sauveur, toutes mes souffrances ; jetons- nous, mes amis, dans les bras de la Providence. Vous connaissez toutes mes recommanda tioDs ; j'en ai une plus particulière à vous faire. Je vous supplie d'y avoir égard : c'est de vous éloigner. Digne mère, aie soin de tes enfants si chéris, si faits pour l'être. Mes enfants, ayez soin de votre mère, consolez notre Louis ; qu'il embrasse aussi avec ferveur notre sainte religion, et, comme je l'ai dit, qu'un grand malheur soit la conservation du christianisme dans notre famille. Adieu, mes enfants, éloignez- vous, je vous en conjure ; je prierai ce soir M. Toscan de vous faire connaître mon vœu. Donnez- moi cette dernière preuve de votre attachement. Priez Dieu pour moi.

7 juin i8z6.

Soyez assuré que je mourrai sans aucun ressenti ment, pardonnant de cœur à tous ceux qui m'ont fait du mal. Adieu, tous mes enfants, petits enfanta, chers gendres; pardonnez-moi, tous mes parents, les chagrins que je vous cause.

Voilà le testament du chrétien prêta paraître devant Dieu; voici le dernier mot de l'homme politique.

C'était le 10 juin, ft neuf heures du matin. Le général Donnadieu venait d'entrer dans la prison de Didier : une pareille visite à ce moment était bien brutale peut-être, mais il y avait dans l'ame du condamné trop de résignation et de générosité pour faire un crime au général d'avoir été la cause première de ses malheurs.

Les paroles de ces deux hommes furent graves et solennelles. Didier avait fait au général assez de révélations circonstanciées, pour que celui-ci pût demander un dernier aveu : au nom de Dieu, au nom du roi.

« Que vous avouerai-je, répondait tristement Didier : dans

une heure je ne serai plus Cependant dites au roi

de se défier des hommes qui l'entourent, et qui ont deux serments à la bouche »

Didier hésita et réfléchit un instant.

« Dites encore au roi que son plus grand ennemi est dans sa.... » <

Nous nous arrêtons à ce mol : le général Donnadieu l'a prononcé ; mais peut-être en ferait-on un crime à l'historien (1).

Une heure après, Didier marchait à la mort.

Il pleuvait. Une sentinelle était placée à chaque porte d'allée de la rue qui, de la place Saint-André où s'ouvre la prison, conduit ù la place Grenelle où était dressé l'échafaud. Didier s'avance ù travers les soldats et la foule. Il est à pied , velu d'un pantalon bleu, d'une robe de chambre de molleton blanc, et la tête couverte d'un bonnet de nuit. M. Toscan se trouve à ses côïés.

 l'extrémité de la Grand'rue , un cri perçant s'échappe d'une fenêtre ouverte qu'on referme à l'instant; — Didier lève les yeux.

Au pied de l'échafaud , le prêtre embrasse une dernière fois le condamné, et présente à ses lèvres l'image du Rédempteur des hommes.

Didier monte d'un pas ferme les degrés de l'échafaud : le bourreau s'approche de lui ; Didier le repousse et se place luimême contre la planche fatale

Onze heures un quart sonnaient à l'église Saint-Louis.

Les restes mortels du conspirateur de 1816 ont été dépo-

(i) Voir aux Notes.

ses dans le cimetière de Grenoble . et sur la pierre tumulaire qui les couvre on lit encore aujourd'hui ces deux mots :

étouffer dans le silence ces souvenirs accusateurs, le sang versé criait vengeance, les hommes du parti vaincu s'agitaient dans la presse, à la tribune, dans- le sanctuaire de la justice ; et de ce conflit entre les victimes et les bourreaux, entre les Blancs et les Bleus, ont surgi des accusations réciproques et des révélations inattendues.

La conspiration du 4 mai et le nom de Paul Didier sont donc arrivés jusqu'à nos jours, augmentés d'incidents et de faits nouveaux , qui, tout en ajoutant un intérêt de plus au fonds réel de l'affaire , en ont éclairé peu à peu les celés mystérieux.

Depuis 1816, les suites du complot de Didier se sont personnifiées dans deux hommes bien différents : — M. Decazes et le général Donnadieu. C'est à chacun de ces deux hommes, que se rattacheront désormais tous les fils de l'intrigue, toutes les évocations du drame dont on a vu les péripéties et le dénouement. C'est dans les révélations, dans les faits qui se grouperont autour d'eux que l'histoire puisera désormais tous ses enseignements.

Par l'éclatante faveur dont il a joui après la révolution de juillet, M. Decazes résume admirablement dans sa personne le parti qui a triomphé au 9 août, et dont, pendant quinze années, il avait traîtreusement préparé le succès. Par la disgrâce dont il a été frappé, le général Donnadieu représente, au contraire, le parti vaincu, le parti fidèle a la branche aînée des Bourbons.

Le rôle de M. Decazes et celui du général Donnadieu sont, dès à présent, bien dessinés: jusqu'en 1830, on verra le premier comblé de faveurs par Louis XVIII, devenir, après la mort de celui-ci, un des coryphées du libéralisme mécontent, ambitieux et conspirateur; pendant que, en bulle à toutes les tracasseries politiques et administratives, tourmenté, persécuté,

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le général Donnadieu s'entendra reprocher sans cesse par les hommes même du parti dé M. Decazes , l'affaire de Grenoble, comme un sanglant affront. En 1830. le général Donnadieu sera mis à la réforme : la révolution nouvelle ne pouvant s'accommoder d'un défenseur des Bourbons, de l'homme auquel sa conduite a acquis, dira-l-on, une si déplorable célébrité ; — mais, d'un autre côté , M. Decazes, le principal et même le seul promoteur des mesures sanguinaires de 1816, celui qui a envoyé la mort par le télégraphe, deviendra le favori du pouvoir nouveau, l'ami fidèle du Palais-Royal et des Tuileries. Une charge de grand référendaire h la Chambre des Pairs, quelques libéralités secrètes, renouvelées tous les ans, ne seront pas une trop grande récompense des services que cet homme a rendus au parti vainqueur.

Si le général Donnadieu, qui, après tout, n'a fait que combattre courageusement l'attentat dirigé contre la monarchie, et exécuter dans toute leur rigueur les mesures qui lui étaient prescrites, a paru trop compromis pour figurer dans les cadres de l'armée active après 1830, comment se fait-il que M. Decazes, beaucoup plus compromis, pour le même fait, soit tout à coup devenu le héros des mêmes homme* qui repoussaient obstinément le général Donnadieu ? Si donc, ce* lui— ci a été réprouvé à cause de sa fidélité et de son dévouement sous la Restauration, comment se fait-il que celui-là ait été récompensé malgré l'expression apparente d'un dévouement plus efficace, d'une fidélité plus rigoureuse encore, à la même époque et dans les mêmes circonstances ?

Si les services rendus par l'un ont été vrais, loyaux et sincères, ceux qu'a rendus l'autre ne pouvaient être qu'une odieuse comédie : il est impossible de trancher autrement ce dilemme. Les récompenses publiques ou secrètes prodiguées à M. Decazes, sous le règne nouveau, sont donc une des

explications les plus concluantes de la conduite équivoque de eel homme pendant les tristes années de son favoritisme; car il était un de ceux dont parlait Didier h son heure dernière, lorsqu'il disait : « Que le roi se méfient des gens qui V entourent et qui ont deux serments à la bouche. »

Depuis vingt-huit ans, M. Decazes a constamment cherché à étouffer par tous les moyens possibles les souvenirs de 1816 ; pendant que le général Donnadieu provoquait, de son côté, les vérifications et le contrôle de l'histoire sur cette déplorable époque. — Par une fatalité inouïe , on verra le nom de M. Decazes apparaître comme le deus ex machina de la comédie , chaque fois qu'il y aura un voile à jeter sur cette affaire, une révélation de plus à étouffer. Le premier venu qui voudra évoquer la conspiration de Grenoble est certain d'obtenir un entretien secret avec M. Decazes. Personne ne sera à l'abri des obsessions de cet homme ; car si vous résistez à lui ou à ses amis, il vous poursuivra jusqu'à ce que vous ayez promis le silence et l'oubli (1).

A quel prix sont accomplis les pactes, résultat de ces transactions secrètes? on l'ignore. — Mais de tous les hommes qui ont traîné dans la boue révolutionnaire leur servilisme et leur ambition , M. Decazes est un de ceux qui ont eu à acheter le plus de voix accusatrices.

Tout au rebours, le général Donnadieu n'a jamais laissé échapper une circonstance, une occasion de parler de 1816. — Depuis cette époque jusqu'à présent, son langage n'a pas varié, et la courageuse persistance qu'il a mise à rappeler ces jours de sang et de malheur est aussi significative, que les

(t) Voir au chapitre saint Edme.

efforts de M. Decazes pour faire disparaître les traces du rôle qu'il y a joué, peuvent avoir de sens et de valeur.

Le singulier parallélisme de ces deux hommes marchant l'un et l'autre sur les côtés d'un même fait, en suivant chacun une voie si différente, si opposée, renferme donc à lui seul de graves enseignements, dont on devra tenir compte.

Restent maintenant à connaître les ramifications historiques de la conspiration de 1816, — branches séparées d'un même tronc, qui doivent être rapportées h la souche commune, sans quoi le tableau en serait incomplet et défiguré.

Par les révélations et les détails inconnus qu'ils renferment, les chapitres suivants jetteront une dernière lumière sur celte ténébreuse affaire, prépareront à la solution du problème que nous nous sommes posé, et amèneront en même temps la conclusion nécessaire à ce récit.

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