‹ Paul Didier. Histoire de la conspiration de 1816;Chapitre 10 sur 15 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ce n'était donc ni une république, ni un 20 mars, qui devait être le but de l'entreprise insurrectionnelle, dans laquelle Paul Didier a trouvé la mort et celle des malheureux perdus à sa suite; la nature même des choses, la situation de l'époque , les antécédents de Didier, ses sympathies politiques, les hommes aux intrigues desquels il avait associé d'ambitieuses rêveries;

ses réticences, ses aveux, son silence même, tout le prouve.

La conspiration de 1816 a été le premier anneau de cette longue série de complots et d'intrigues, fruits de l'ambition et de la haine des mêmes hommes, qui, sous des allures différentes, sous tous les prétextes et pour toute cause, se sont pris pendant quinze années corps à corps avec la Restauration, jusqu'à ce qu'ils l'aient étouffée en une dernière étreinte. C'était une lutte terrible, audacieuse, infatigable, lutte dans laquelle se trouvaient engagés, d'un côté, la royauté des Bourbons, et, avec elle, les grandes fortunes territoriales, les intérêts, les prétentions souvent trop ambitieuses de la noblesse, et, ne l'oublions pas non plus, l'honneur et la prospérité de la France; de l'autre, les rêves de quelques intrigants émérites sans vergogne et sans cœur; les appétits vulgaires, les mesquines rancunes, et les jalousies insensées de la bourgeoisie. Telle est la pensée qui enfanta l'association mystérieuse des Patriotes de 1816, sœur jumelle de la conspiration de V Indépendance nationale; c'est \ cette même pensée

qui a jeté sur le chemin de Louvel le poignard que cet assassin y a ramassé ; cette pensée qui a organisé la conspiration du mois d'août 1820, et stimulé dans l'ombre la généreuse valeur des quatre sergents de la Rochelle, sentinelles perdues d'un complot dont Saumur, Toulon, Béfort, Thouars et Paris étaient en même temps le théâtre; c'est encore cette pensée qui entretenait, à Grenoble, le zèle précoce du commandant de la septième division militaire, Ledru-Desessart, ce général qui, la croix de Saint- Louis sur la poitrine, un drapeau blanc à la porte de son hôtel, corrompait la garnison et se disposait à mettre aux arrêts tous les officiers fidèles de son régiment, le jour où, partis de Paris sous différents prétextes, Lafayette, Voyer d'Argenson et Dupont (de l'Eure) seraient arrivés à Grenoble pour y être les chefs d'un gouvernement provisoire et y proclamer une lieutenance générale depuis longtemps rêvée; c'est elle qui a poussé un héros d'estaminet, M. Renauldon(i),à se présenter un beau jour à la Préfecture de l'I-

(r) Préfet depuis i83o.

30b sère, un drapeau tricolore à la main, pour demander sa démission au baron d'Haussez, au nom du duc d'Orléans, nommé lieutenant-général à Paris, disait M. Renauldon; c'est elle qui guidait Paul-Louis Courier, et Cauchois -Lemaire écrivant au duc d'Orléans qu'il y avait au trône de France une belle place à prendre, avant que le duc de Bordeaux, — cet enfant du miracle que le poignard de Louvel n'avait pas prévu, — ne vînt à grandir; c'est elle qui inspirait M. Thiers, lorsqu'il répétait les paroles de Manuel à M. Laffite , paroles aussi injurieuses pour la fidélité du duc d'Orléans , que pouvait l'être l'audacieuse provocation de M. Gauchois-Lemaire :

« Que le prince nous laisse faire : ce n'est pas « son rôle à lui de se mettre en avant; il ne « manque pas de brouillons qui le perdraient; « qu'il attende les événements, c'est à nous de « les préparer. »

C'est à cette pensée que sacrifiaient certains amis qui, dans leur impatience mal calculée, accusaient le duc d'Orléans de ne pas agir ; c'est cette pensée qui, dans la nuit du 3i mai i83o, posait

une candidature au milieu du tumulte de cette fête napolitaine dont le Palais-Royal était le théâtre; c'est elle enfin qui, sous le nom de parti constitutionnel, et, se jetant dans les hypocrites indignations d'une opposition prétendue libérale, protestait officiellement de son amour pour le roi, tout en donnant la main à toutes les intrigues, à tous les complots qui devaient le pousser à l'exil.

Il y a eu dans tout cela bien des ambitions différentes, bien des vœux contraires. Pas plus qu'en i83o, le drapeau de tous ces mécontents n'était le même ; ce qui n'a pas empêché, à cette époque, de faire taire les dissidents, et converger habilement les extrêmes vers un même but.

Louis-Philippe, duc d'Orléans, était-il la condition sine qua non de l'entreprise de Paul Didier ; en un mot, celui-ci n'était-il qu'un séide du duc d'Orléans? Nous ne le pensons pas.

Louis-Philippe, duc d'Orléans, était-il le nom qui eût été proclamé après la victoire? Oui.

Le but principal de Didier et de ceux qui le faisaient agir, c'était le renversement de la branche

aînée des Bourbons; Didier servait en cela l'ambition et le ressentiment personnel de tous. Quant au duc d'Orléans ce ne pouvait être pour Didier que le prince, mystérieux et irrésolu candidat aux sentiments duquel il serait allé, lui vingtième peut-être, faire violence, comme cela fut assez commodément fait en i83o, au Rincy, par MM. Laffite,Thiers, quelques autres et par M. de Talleyrand; le même, qui, singulière fatalité, après avoir été le dernier à entretenir Paul Didier, fut le premier, au moment où Louis-Philippe vint le consulter dans les indicibles perplexités de son ame, à répondre le fameux Acceptez qui devait décider du sort de la monarchie.

Paul Didier, on l'a vu, n'a pas emporté son secret dans la tombe : l'eût-il fait, il eût en cela sacrifié à cette pensée, dernier orgueil de certains conspirateurs, qui les pousse à se faire quelquefois les martyrs d'une discrétion qu'ils regardent comme honorable; et Didier serait mort plus silencieusement encore que sont morts, sous Louis XIII, Cinq-Mars et de Thou, qui conspiraient pour le frère du roi, Gaston d'Orléans,

et avec lui ; il est vrai que, pour obtenir sa grâce, Gaston eut la lâcheté de livrer ses complices à la justice du cardinal Richelieu, comme il avait tour à tour livré et abandonné Henri de Talleyrand, comte de Ghalais, Gabestant, l'Etrange, Deshayes, le maréchal de Marillac, le duc de Montmorency et bien d'autres encore.

Voilà ce que nous ont appris les choses que nous avons étudiées : mystères politiques dont nous n'avons peut-être pas approfondi tous les côtés, mais pour lesquels nous laisserons une page blanche que les révélations à venir viendront sans doute remplir.

Si, dans le cours de cette histoire, nous avons été sévère sur le compte de certains hommes et pour certains actes de la Restauration, nous ne voudrions pas qu'on pût jamais s'autoriser de nos paroles pour accuser cette époque de nos fastes politiques; car si nous croyons avoir fait, avec quelque équité, la part de chacun, nous savons aussi ce qu'il faut accorder aux circonsr tances, dans ce difficile apprentissage, que la Restauration a fait du système représentatif, le

plus médiocre de tous les systèmes * de gouvernement. La Restauration a commis des fautes, qui le conteste? Mais la Restauration, qu'on le sache bien, avait au cœur le sentiment de la dignité de la France, le plus vif et le plus sincère désir de son bien-être et de sa prospérité. Sans la révolution de juillet, il y a longtemps déjà que les traités de i8i5 révisés auraient rendu à la France ses frontières du Rhin, et assuré toutes les ressources d'une paix glorieusement acquise. Il est vrai que cela n'eût point fait le compte de beaucoup d'intrigants, et qu'alors nous n'eussions pas assisté au misérable spectacle dont nous sommes témoins depuis quatorze ans bientôt ; il est vrai, enfin, que la France intelligente, se fiant à une parole auguste, n'eût pas acheté par plusieurs siècles de prison et plusieurs millions de francs d'amende, le droit de publier librement ses pensées.

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