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Paul Duflocq, 1856-1903

Si la médecine et la science ont fait en Paul Duflocq une grande perte, sa famille et ses amis n’ont pas été moins éprouvés. C’est que Paul Duflocq, à côté des qualités qui font l’homme de science, possédait au plus haut degré celles qui lont le bonheur et la joie de ceux qui vous entourent.

Son regard était le véritable reflet de ce qui se passait en lui. Toutes ses émotions, toutes ses tendresses, toutes ses affections pouvaient se lire dans ses yeux. Il tenait ce regard de sa mère parce qu’il avait surpris en elle et retenu pour lui sa qualité maîtresse : la bonté. Il éprouvait le besoin de faire le bien et de rendre les autres heureux autour de lui. Là où il y avaîtrun mal à guérir, une misère à soulager, un peu de loie à donner, Paul Duflocq accourait.

Il avait formé un faisceau de toutes ces qualités morales, que depuis sa plus tendre enfance jusqu’à son dernier jour il a su conserver intactes. Il les augmentait sans cesse par un esprit de sélection qui lui était particulier, qui lui faisait les recueillir et les faire siennes dès qu’il se trouvait en contact avec qui les possédait. Aussi peut-on dire que Paul Duflocq semblait avoir emprunté à chacun ce qu’il avait de meilleur.

Ses parents, ses maîtres, ses amis ont eu sur lui la plus grande influence. Jamais il ne s’est approché d’une nature d’élite sans conserver d’elle une empreinte indélébile.

Sa mère surtout domine toute sa vie. Elle lui avait donné le jour dans des circonstances particulièrement douloureuses. Paul était le second de deux jumeaux. Il perdit son frère aîné tout jeune encore, emporté en quelques heures par le croup, que la science alors était impuissante à guérir, maladie dont le germe avait été rapporté par sa mère que son cœur avait conduite auprès d’une nièce subitement atteinte de la même affection. Si la naissance de deux enfants avait singulièrement altéré la santé de la mère, l’esprit, le cœur et le charme semblaient s’en être accrus chez cette femme tout à fait supérieure, et à partir de ce jour elle n’eut plus qu’une tâche, celle de les prodiguer à son Paul adoré. Chaque jour on vit grandir entre la mère et le fils une communion d’idées et de pensées qui les faisaient se rapprocher l’un de l’autre et se ressembler davantage.

Mme Duflocq tenait de son père, le président Dehérain, et de sa mère, peintre du plus grand talent, elle-même fille du

Lerminier, une grande distinction et le goût des arts. Paul fut distingué et artiste. Sous une taille un peu petite, il possédait un raffinement de manières qui le fit rechercher dans la plus haute et la plus aristocratique société, qui plus tard devait constituer sa clientèle la plus nombreuse. Il aimait passionnément les arts. Comme sa mère, il était fanatique de musique. Jeune homme, il avait son piano dans son cabinet, à côté de sa bibliothèque médicale, dérobant à ses études un peu arides quelques instants de repos et de délassement pour élever son esprit et son intelligence vers ces régions idéales

de l'art, qui sont l’une des satisfactions d’un inconnu que nous poursuivons sans cesse. 11 fut un assidu des concerts classiques et du Conservatoire.

Mme Dullocq avait un cœur d’or qui la portait sans cesse à la recherche du bien à faire à ses semblables. Paul eut ce cœur qui le conduisait chaque jour au lit des souffrants et des déshérités de la fortune. Combien lui durent un soulagement, un encouragement ou la vie ! Celui qui écrit ces lignes n’a pas oublié avec quels soins affectueux il a adouci les derniers jours de sa mère, lui ayant certainement laissé entrevoir l’affection conçue pour sa fille dont quelques mois plus tard il devait faire sa femme.

Enfin, comme le reflet d’une âme tranquille et d’une conscience pure, sa mère avait une gaîté communicative. Paul, sous une apparence plus froide, possédait cette gaîté. 11 la prodiguait aux siens et surtout à ses enfants, auxquels il s’efforçait de faire la vie agréable comme sa mère avait cherché à la faire pour lui.

De son père, Paul Dullocq recueillit l’amour du travail et le goût des belles-lettres, puis un esprit de famille véritablement touchant. Son père, fin lettré, liseur assidu, vivant, dans ses heures de loisir, du commerce journalier des classiques, chercha de bonne heure à en donner le goût à son fils. Pondant le temps des vacances, il se plut à compléter l’éducation de son cher Paul par des voyages capables de mûrir son esprit, mais chaque matin, avant de partir en excursion, il le faisait lui-même travailler, se complaisant à relire, à expliquer et à commenter avec lui ses auteurs favoris. Levé de grand -matin, il accoutuma Paul de bonne heure à la régularité et à la continuité dans le travail.

L’esprit de famille, M. Duflocq le possédait plus que qui que ce soit. Ayant encore auprès de lui sa mère et deux enfants issus d’un premier mariage, comme le patriarche antique, il se plaisait tous les dimanches, dans un vaste repas de famille, à réunir ses parents comme ceux de sa femme. Il y conviait aussi les amis de ses fils, qu’il apprenait ainsi à connaître lui-même pour savoir s’il devait ou non favoriser ces relations. Que d’amitiés solides sont nées et se sont fortifiées dans l’hôtel si hospitalier de la rue du Rocher! Combien, hélas! manquent aujourd’hui à l’appel. Les enfants sont devenus les vieux, mais quand même le lien noué jadis subsiste et se maintient.

Cet esprit de famille, Paul l’a toujours conservé. Comme son père, il aimait à réunir les siens autour de sa table. Comme son père, il se plaisait à convier chez lui les amis de ses enfants, se mettant à leur portée, partageant leurs jeux et leurs joies.

Son père était l’homme des traditions. Élevé au collège de Juilly, il avait conservé pour son collège un culte véritable. Il s’y intéressait, fut l’un des fondateurs de l’Association des anciens élèves, dont à maintes reprises il fut élu le Président.

Il devait nécessairement le choisir pour y faire l’éducation de son fils. Tout jeune, à neuf ans, Paul y fut placé sous le régime un peu dur de l’internat, mais jamais il ne proféra une plainte ou n’exprima un regret. Ici, pour dire quelle fut sa vie pendant ses jeunes années, on ne saurait mieux faire que de placer sous les yeux des amis de Paul Dullocq les pages écrites par l’un de ses maîtres, le père Bordes, de l'Oratoire :

'< Dès le petit collège, Paul se plaçait dans la catégorie des « élèves sérieux et travailleurs, à qui va spontanément la « confiance des professeurs et l’estime des camarades.

« Plein d’émulation, il convoitait tous les premiers prix <( pour faire le bonheur de sa mère qu’il aimait par-dessus << tout. Celle-ci le lui rendait bien, car, toutes les semaines « et par tous les temps, elle venait prodiguer à son cher Paul « les encouragements et les conseils dont un enfant ne peut « jamais se passer.

« ... A quinze ans, quand il passa au grand collège, Paul « avait toutes les qualités aimables qui rendent le jeune « homme sympathique : gaîté, entrain, alTabilité. Il faut <c l’aimer par force, disait un de ses camarades, parce qu’il « est parfaitement serviable et loyalement bon. Doué d’une « santé parfaite, la vie débordait en lui à l'heure des récréa- « tions. Grand amateur des jeux de balle et de barres, il y « apportait, avec l’exubérance de sa nature, tout l’élan de sa « force et son entrain communicatif. Dans ce jeune homme « d’une physionomie si franche et d’un regard si droit, parce « que la pensée était saine, on pressentait déjà l’homme de « décision capable de tout sacrifier à son devoir.

« ... C’est en philosophie que l’élève, un jour, devint pro- « fesseur. Voici dans quelles circonstances : On savait chez « les petits que les élèves du cours d’histoire naturelle dissé- « quaient tout ce qu’ils trouvaient, et on disait que cela « devait être bien amusant. Le P. Marchai, directeur du petit « collège, vint demander au P. Bordes de faire une confé- « rence aux petits sur un sujet qui piit intéresser ces « enfants. Je proposai à Paul de prendre ma place et de « traiter la question de la circulation qu’il possédait à mer-

« veille. Il accepta, disposa sur le mur de nombreuses « planches anatomiques et parla pendant près de deux « heures, toujours alerte, toujours précis et avec des impré- « vus de finesse et de malice qui amenaient le sourire aux « lèvres. Ce fut un succès, et la preuve en est qu’un mois « après, on demandait à Paul une seconde conférence.

« ... Paul avait reçu les dons les plus rares, tous ceux-là « qui mettent un homme hors de pair: la passion du travail, « une vaste intelligence, la patience dans l’investigation, le « talent de tirer d’une observation de détail une conclusion « générale et de s’élever à une loi, en partant d’un détail vic- « torieusement conquis. II était né médecin, et la médecine « fut pour lui un vrai sacerdoce. »

Au sortir du collège, Paul Duflocq devait nécessairement se porter vers la médecine. Sans perdre un jour, il prit ses inscriptions et commença ses études.

Ici encore l’on constate l’influence qu’ont eue sur lui les maîtres éminents qu’il a fréquentés, empruntant à chacun d’eux les qualités maîtresses de son tempérament ou de son enseignement.

Pendant les vacances qui suivirent sa sortie du collège, Paul se rendit à Châteauroux auprès de son grand-oncle le D’’ Fauconneau-Dufresne qui avait élevé sa mère, demeurée orpheline, et lui avait voué une affection vraiment paternelle.

Le D*" Fauconneau-Dufresne, qui avait exercé la médecine à Paris, non sans éclat, et qui a laissé nombre d’ouvrages qui, à leur heure, ont eu un succès mérité, s’était retiré à Chàteauroux dans la maison de son père. 11 avait vu naître en son jeune neveu le goût de la science médicale, il l’avait encouragé et avait cherché à le développer.

Aussi pour Paul avait-il consacré le tcnii)s de ses loisirs à écrire un ouvrage demeuré manuscrit, contenant de judicieuses réflexions sur la médecine et les conseils d’un homme d’expérience. 11 y enseignait surtout la probité et la délicatesse médicales, le contact avec le malade qui lui avaient créé dans sa clientèle de si sérieuses et fidèles amitiés. Ce fut là pour Paul un précieux guide et des plus sûrs.

Pour ses débuts, à côté des cours de l’école, il lui fallait un maître. Par ses relations de famille il approcha le D'' Jules Guyot et devint bénévole dans son service de l’hôpital Beaujon. Le D'' Guyot, sous une écorce un peu rude, cachait une sensibilité exquise, un dévouement à toute épreuve, une science profonde, dont, trop modeste, il ne faisait pas étalage. Mais ses élèves le comprenaient vite, s’attachaient à lui ou ne demeuraient pas. Jules Guyot avait l’horreur des oisifs ou des paresseux ou môme de ceux chez lesquels il ne sentait pas la foi. Paul Duflocq et lui devaient se comprendre. Jamais Guyot ne faisait de compliments, mais il laissait sentir à ses élèves qu’il avait su les apprécier quand il les appelait particulièrement au lit des malades. Rien de plus touchant que l’affection que ses élèves lui ont conservée, et que ce trait du D"' Rendu venant tous les ans au premier Janvier avec les jeunes saluer son ancien maître. Paul Duflocq était de ceux-là. Reçu externe, Paul demeura dans le service du Df Guyot à Beaujon. Plus tard il devint, par son mariage, cousin par alliance de son maître. Celui-ci n’a jamais démenti l’affection qu’il portait à son élève. Plein de confiance en lui, pendant le temps des vacances, il l’appela à faire son remplacement et lui prodigua en toute circonstance un attachement qui

était d’autant plus flatteur qu’il en était moins prodigue.

Une nature comme celle de Paul Dutlocq devait forcément se créer des amitiés vraies. Le collège lui donna Albert Grachet, l’ami fidèle, dévoué, enjoué qui l’a suivi pendant toute sa vie, et qui lui a prodigué tant de tendresse pendant sa longue et cruelle maladie. La médecine lui donna Feulard et Ribail.

Travailleur acharné, Paul Dullocq n’était pourtant pas l’ennemi de la distraction et des plaisirs sains qui récréent l’esprit en môme temps qu’ils l’élèvent. Dès 1874 Paul perdit son père. Sa mère, restée veuve, ne perdit pas courage. Obligée de quitter son hôtel de la rue du Rocher, elle vint s’établir boulevard Malesherbes, à pro.ximité de la Madeleine. Cachant au fond de son cœur la douleur que lui avait causée la perte de son mari, elle comprit qu’elle se devait tout entière à ses enfants. Elle encouragea Paul dans ses études tout en achevant l’éducation de sa fille. Et alors entre le frère et la sœur, entre la mère et les enfants s’établit une communauté de sentiments, de gaîté et de pensée qui devait faire de cet intérieur Tun des salons les plus suivis et les plus goûtés de Paris. Fiancée dès les années de collège de son frère à Jean- Baptiste Turquet, ami des frères aînés de Paul Duflocq, Catherine se mariait en 1878. A partir de ce jour Jean- Baptiste Turquet devint l’enfant de la maison, le frère vraiment aimé, de même que, lui, ouvrit largement à sa nouvelle famille sa maison d’Avilly, où se sont écoulées tant de bonnes heures, comme elle aura été le témoin de bien des heures de tristesse.

Jamais personne ne pourra redire ce qui s’est dépensé d’esprit, de talent et de charme dans les soirées du mardi

au boulevard Malesherbes, où tour à tour la conversation animée, la musique, les beaux-arts, le théâtre avaient leurs droits. Jamais on ne vit meilleure compagnie, ni société plus choisie.

Pendant qu’il poursuivait ses études de médecine, Paul Duflocq Iréquentait assidûment le laboratoire de son oncle M. Dehérain au Muséum d’histoire naturelle. C’est là qu’il prit le goCit des études vraiment scientifiques et que se développa chez lui l’esprit d’investigation et de recherches qui ont placé M. Dehérain à un rang si élevé dans la science moderne. C’est là aussi qu’il apprit et conquit le charme dans l’art d’enseigner et le souci de bien dire et de bien écrire, qui plus tard devaient faire de ses leçons un enseignement attrayant pour ses élèves et rendre facile la lecture de scs travaux scientifiques qu’il mettait ainsi à la portée de tous. Dans ce laboratoire du Muséum sont nées pour lui de véritables amitiés, celles de Moissan, de Vesque et de Maquennci.

MM. Moutard-Martin et Chauffard ont éloquemment dit, sur sa tombe, quelles furent les qualités du médecin et de l’homme de science ; le D*" Legendre, dans une notice fort complète, l’a suivi à travers sa carrière. Paul Duflocq ne pouvait avoir de jugement plus flatteur que celui qui a été porté sur lui par ses pairs.

11 suffit de rappeler ici la portée qu’ont eue sur sa carrière médicale des maîtres tels que MM. Trélat, Gosselin, Potain, Hayem et Jaccoud. Du D‘’ Trélat il tint l’habileté du chirurgien ; duD*" Gosselin, l’art delà clinique; du D’' Potain, l’art de l’investigation et du diagnostic ; du D'' Hayem, l’étude approfondie des problèmes scientifiques ; enfin du professeur

Jaccoud, l’art d’enseigner et de devenir maître à son touiv'

Son passage dans le monde médical a groupé autour de lui des amis fidèles : Netter, Ménétrier, Chauffard, Béclère et Lejars qui l’ont assisté avec tant de dévouement et de sollicitude pendant sa maladie et jusqu’à sa dernière heure.

Et tant de talent, tant de charme, tant de bonté devaient s’évanouir à l’aurore de la vie. Un mal implacable devait avoir raison d’une santé e.xcellente, d’un cœur heureux de vivre et d’une âme d’élite. Où en chercher la cause? Elle demeure insondable comme la destinée, mais on ne saurait passer sous silence les grandes douleurs ressenties par Paul Duflocq, qui certainement ont eu sur sa santé une répercussion d’autant plus violente qu’il chercha toujours à les dissimuler aux siens. En 1893, au mois d’octobre, Paul Duflocq perdait sa mère qu’il avait tant aimée ! Ce fut un déchirement terrible pour ce fils qui ne l’avait jamais quittée et qui jusqu’au dernier souffle lui avait prodigué tout ce qu’il possédait de tendresse, la comprenant si bien, devinant jusqu’à ses pensées les plus intimes, devançant ses désirs et lui ayant donné la joie la plus douce qu’un fils puisse procurer à sa mère, celle de le voir réussir dans la vie.

En 1900, au mois de janvier, soudainement, brutalement, sans que rien ait pu le préparer à une aussi profonde douleur, sa sœur Catherine Turquet lui était enlevée. Elle avait été la compagne de sa vie dans son enfance comme depuis, car cette famille était si unie que le frère et la sœur, le beau-frère et la belle-sœur faisaient vie commune. Cette perte cruelle affecta ses sentiments les plus intimes. Son cœur fut meurtri. Et qui peut nier l’influence terrible du moral sur le physique ?

Paul Dullocq était donc mal préparé pour supporter et surmonter l’atteinte qui vint d’abord affaiblir sa santé et qui devait aussi avoir un dénouement tragique.

De lui il reste à dire la tendre affection qu’il prodiguait ù sa femme et h scs enfants. Ayant lui-même choisi celle dont il voulut faire la compagne de sa vie, en 1886, le 14 janvier, il épousait sa cousine Marie Coche. Elle a reçu de lui tout ce qu’une femme peut envier de bonheur. Par le charme de sa conversation, par la délicatesse de ses sentiments, par une bienveillance naturelle qui le portait à être aussi indulgent pour les autres qu’il était sévère pour luimême, il a rendu les siens parfaitement heureux. Sa femme, étant devenue la collaboratrice de ses travaux, n’avait ni une pensée, ni une joie, ni une espérance qu’il ne fît sienne aussitôt. Pour ses enfants il fut le directeur de leurs études et de leur conscience, comme il était le compagnon de leurs jeux.

C’est au milieu des siens qu’il s’est éteint doucement, avec la sérénité et ta quiétude d’un homme qui a fait le bien.

Novembre 1904.

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