MÉDECIN DES HOPITAUX
Duflocq exerçait avec passion ses fonctions de médecin d'hôpital : comme il aimait à professer, il fut toujours entouré de nombreux élèves. Les « bénévoles » considéraient son service comme un de ceux où ils pouvaient le plus apprendre : « Chez Duflocq on travaille », disaient-ils entre eux. En effet, il n’était pas rebuté par l’ingrat office qui consiste à guider les débutants. Considérantcomme de première importance la méthode utilisée pour l’examen des malades, il condamnait à juste titre cette sorte de divination faite de flair, de bon sens et de chance, qui fait établir un diagnostic sur une impression que l’on vérifie ensuite par un examen superficiel. 11 enseignait ainsi la conscience professionnelle. — Parfois, quand 1’ « observation » lue par l’élève était trop incomplète, il reprenait lui-même l’interrogatoire, examinait minutieusement chaque organe, tenait à prouver que personne, fût-on rompu à la grande clientèle et depuis longtemps médecin d’hôpital, ne peut se prononcer sur la nature et le degré d’une maladie sans un effort consciencieux et prolongé.
A propos d’un cas, il aimait qu’on lui posât des questions ou même qu’on lui fit des objections. Ses élèves, le sentant si abordable, n’hésitaient jamais à lui demander une explication.
complémentaire ; sa bienveillance leur permettait des réflexions qui prouvaient le plus souvent leur inexpérience, mais cette occasion lui permettait d’éclairer de quelques mots précis le chapitre mal compris d’un traité de pathologie.
Souvent il s’élevait au-dessus du cas particulier et reprenait l’étude de la maladie elle-même, résumant avec vivacité ce qui avait paru si long à la lecture. 11 excellait à rendre le sujet clair en détaillant uniquement les parties certaines.
Debout près du lit du malade, il parlait ainsi d’abondance souvent pendant près d’une heure, avec une telle ardeur, une telle gaîté, que les élèves apprenaient sans s’en apercevoir et que les malades eux-mêmes, subitement intéressés, abandonnaient la lecture de leur journal pour tenter de suivre la chaude parole du maître.
Son éloquence avait le charme que donne le naturel ; jamais elle ne visait à l’effet, jamais non plus à l'impeccabilité. La recherche de la pureté dans le langage exige toujours une certaine lenteur; toute autre était la parole de Duflocq. Elle manifestait l’élan irrésistible de la pensée passionnée par un sujet qui lui est cher. Les jeunes gens aimaient ces convictions si fermes et si fortement exprimées; à un âge où l’on exige surtout des certitudes, les sceptiques et les silencieux ne peuvent séduire. Le service de Duflocq offrait à ceux qui le fréquentaient l’enseignement de ce que la médecine et la thérapeutique pouvaient offrir de plus définitif.
Pour ses internes Duflocq était un guide très sûr, soit qu'il rédigeât avec eux des observations de pure clinique destinées à la Société médicale des hôpitaux, soit qu’il les initiât aux méthodes de laboratoire et particulièrement à la bactériologie.
Il ne croyait pas que le devoir du maître s’arrêtât à la
seule collaboration. 11 eut en effet l’occasion d’avoir comme internes provisoires deux élèves qui lui paraissaient particulièrement dignes d’être nommés titulaires. Pendant plusieurs mois il leur fit lui-même préparer le concours et il eut le plaisir, à la session suivante, de les voir l’un et l’autre parmi les nouveaux promus.
Duflocq avait conservé une véritable vénération pour ses maîtres dans les hôpitaux ; maître à son tour, il porta son affection sur ceux qui eurent la chance d’être ses élèves. 11 les traitait familièrement, les conviait plusieurs fois l’an au milieu des siens à un rei)as où son souci était de mettre à l’aise les jeunes gens parfois un peu craintifs, assis à sa table. Lorsqu’ils quittaient leur maître au bout d’un an, suivant les conditions hospitalières, ils recevaient ses encouragements et ses conseils, et au moment des concours plus d’un vit son succès assuré grâce à un plaidoyer chaleureux de Duflocq auprès d’un collègue ami.
Malgré l’ardeur de ses sentiments intimes touchant la politique et la religion, Duflocq put avoir des élèves d’opinions opposées aux siennes sans cesser d’en être aimé. C’est qu’il restait avant tout « bon » et qu’il mettait une suprême délicatesse à ne pas user des droits que lui conférait la hiérarchie, pour les mettre au service d’une cause exti*a-médicale.
Duflocq consacrait sa matinée entière à son service d’hôpital. Il connaissait en détail chacun de ses malades et ne passait jamais indifférent devant un lit : lorsqu’il ne pouvait guérir ni même soulager, il consacrait quelques minutes à consoler. Aussi les malades des hôpitaux vénéraient-ils
Dullocq qui no les « ignorait « pas, même lorsqu’ils ne pouvaient servir ni à la science ni à l’instruction générale. Ils sentaient que lui, désirait avant tout les « guérir ». Cet idéal, qui devrait être celui de chaque médecin, était tout particulièrement celui de Duflocq. Combien de malades d’hôj)itaux n’ont dû qu'à son acharnement de pouvoir survivre.
11 luttait souvent contre toute espérance, mais jamais il n’aurait abandonné un malade en le déclarant condamné. Le zèle extrême qu’il déployait auprès de tous ceux qui souffraient arrivait à faire illusion aux incurables. 11 était souverainement bienfaisant dans le traitement des maladies telles que la fièvre typhoïde, où la surveillance continuelle du malade, la façon de le soutenir aux phases critiques, de lui éviter les imprudences à la période de convalescence, décident seules de la guérison.
. Duflocq avait foi dans l’intervention médicale. A ce point de vue il avait conservé les traditions d’ « action » des cliniciens d’autrefois, plutôt qu’adopté le sceptieisme fréquent que donne un idéal scientifique trop exclusif. 11 n’était jamais paralysé par le doute. Pour lui, lorsqu’un examen de malade avait été complet, il devait contenir les éléments d’un diagnostie. Reculer devant une conclusion ferme lui eût paru un manque de courage; car il ne s’agit pas pour le médecin de ne se déterminer qu’à coup sûr, il faut, après avoir discuté les probabilités, qu’il aboutisse à un traitement. C’est donc en vue d’une théi'apeutique rationnelle que Duflocq exigeait de luimême un diagnostic. Or cette nécessité, si elle s’impose à l’esprit, est une excitalion à un nouvel effort d’où peut naître cette fois une certitude.
Le dévouement de Duflocq à sa clientèle ne pouvait être plus grand que celui dont bénéficiaient les malades de son hôpital.
Qu’on l’appelât de nuit, qu’il fallût retourner plusieurs fois par jour au chevet d’un client gravement atteint, Duflocq était prêt à sacrifier son repos, ses distractions et même, ce qui lui coûtait le plus, sa vie de famille. 11 était toujours un précieux soutien auprès des parents inquiets ; sa visite était attendue impatiemment comme une distraction, par le malade. 11 déployait une telle gaîté, un tel entrain à raconter de fines anecdotes, que son patient acceptait sans maugréer le régime pénible qui lui était imposé.
Si Duflocq trouvait en son extrême bonté la force d’accepter de si bonne grâce les fatigues que comporte une grande clientèle, il exigeait en retour, des familles qu’il soignait, une confiance absolue. Lorsqu’il se trouvait en face de personnes méfiantes ou bien atteintes de cette déviation bizarre qui consiste à solliciter des conseils sans jamais les suivre, Duflocq n’hésitait pas à se montrer combatif. Avec une certaine rudesse il luttait pour être obéi ; s’il ne pouvait atteindre son but il se retirait, sacrifiant ainsi certains éléments de sa clientèle à son honneur professionnel.
Son activité ne fut pas ralentie par les débuts d’un mal inexorable. Duflocq était trop courageux pour s’arrêter dès les premières souffrances. Pendant plus de six mois il continua à visiter sa clientèle et ses malades d’hôpital. Il ne renonça même pas à l’ouverture de la chasse en août 1902, et
bien que la marche lui fût particulièrement douloureuse, il
eut néanmoins le plaisir de voir que son adresse était restée la môme. Ce seul lait montre à quel point Duflocq aimait la vie : travailleur infatigable, il était à d’autres heures, et avec le même zèle, pianiste, chasseur, patineur, bicycliste ou joueur de tennis. Cette grande ardeur, qu’il conserva toujours, explique le brillant élève qu’il fut au collège, son rang de premier au concours de l’Internat en 1882, son courage prolongé pour affronter le concours des hôpitaux et celui de l’agrégation. Aussi, malgré la maladie, il se raidissait pour retrouver des forces, mais lorsque sa faiblesse croissante le contraignit à renoncer à sa visite hospitalière, il sentit qu’il était prêt à tout tenter pour recouvrer la santé. La moindre restriction à son activité lui eût été trop douloureuse : sans hésitation, après avoir résolument demandé conseil, il se fit opérer le 31 mars 1903.
Si dans la suite, reconnaissant que sa guérison dépassait les moyens dont dispose la science, il s’attrista parfois en songeant à la date de cette intervention chirurgicale, ce fut bien en se rappelant que de ce jour dataient son abdication professionnelle et son passage du rang des médecins dans celui des malades. Pendant les six mois suivants, il se livra avec une confiance absolue aux soins dévoués de ses plus chers amis. Malgré la marche progressive du mal, il leur épargna les vaines doléances. Il accueillait avec scepticisme, mais sans révolte, les arguments qu’on lui proposait pour le rassurer. Il eut môme l’héroïsme de ne jamais questionner ses proches sur les causes de sa maladie, réclamant seulenemt des prescriptions précises qu’il voulait suivre à la lettre et sans murmurer.
Pour échapper autant que possible à ses immenses regrets.
il se refusait à lire les journaux de médecine. 11 s’absorbait le jour et même la nuit, car la douleur l’empêchait le plus souvent de dormir, dans des lectures exclusivement littéraires, retrouvant à propos son goût très ancien pour l’érudition.
L’été de 1903 vint enfin. Duflocq le passa à la campagne au milieu des siens. Son courage se maintenait malgré des souffrances atroces. Bien qu’affaibli au point de pouvoir à peine se mouvoir dans son lit, il continuait néanmoins à lire, la majeure partie du temps.
A la fin d’octobre il voulut être ramené à Paris, désireux surtout d’être une moindre cause de dérangement pour ses amis médecins. Le voyage, longtemps différé à cause de sa faiblesse extrême, s’effectua le 9 novembre.- Mais son état s’aggravait progressivement. A mesure qu’il voyait approcher la mort, Duflocq abandonnait ses livres pour réfléchir, silencieux, durant de longues heures. Toujours doux et affable, il ne parlait plus que pour demander qu’on le laissât moins souffrir. Enfin le 27 novembre 1903, à l’âge de quarante sept ans il s’éteignit, regrettant peut-être moins de quitter la vie que d’abandonner ses enfants et celle qu’il avait passionnément aimée et pour le bonheur de laquelle il eût voulu briguer tous les honneurs.
Novembre 1904.
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