CHAPITRE XVII
Madame Bianchi était rentrée depuis longtemps à Casabella.
Assise dans la salle basse, en face d'une fenêtre de laquelle on pouvait apercevoir le maquis, elle penchait de temps en temps la
— 2S8 — tète comme pour saisir le bruit d'une explosion lointaine; mais la campagne, à l'entour de l'habitation, restait plongée dans un profondsilence. Thérésa, blottie dans un coin à quelque distance, laissait par moments échapper des sanglots que sa tante réprimait aussitôt par un regard sévère.
Dans son étrange exaltation, madame Bianchi n'avait jamais réfléchi à la grandeur dudévouementdecejeune homme, qui, pour satisfaire d'absurdes préjugés, exposait bravement sa vie ; mais elle pensait en frissonnant que son champion pouvait succomber et que celui qu'elle croyait être l'unique rejeton de la famille Labeccio mourrait ainsi sans vengeance et sans postérité.
Aussi était-elle presque aussi pâle et aussi
agitée que sa nièce dans l'attente de ce qui allait se passer.
Quant àThérésa,ce qui déchirait sonànie, c'était de penser qu'elle seule, usant de l'autorité que lui donnait une affection récente mais profonde, avait jeté dans cette périlleuse querelle un homme qui devait y rester étranger ; sa conscience lui faisait de poignants reproches, et déjà son imagination frappée lui représentait le pauvre Paul, renversé et sanglant, frappé à mort par la balle de son adversaire.
Les deux femmes, sans se communiquer leurs pensées, étaient donc en proie à des craintes et à des angoisses à peu près égales.
Le jour commençait à baisser et chacune d'elles n'ignorait pas que les approches de la nuit enlevaient des chances favorables à Paul
Duvert, qui pouvait s'égarer dans L'obscurité et se livrer lui-même aux coups de son ennemi.
Cependant aucun bruit ne se faisait entendre dans La direction où se trouvaient les deux adversaires; sans doute ils ne s'étaient pas encore rencontrés.
— Rien, rien encore, dit madame Bianchi après avoir écouté en retenant son haleine; mon Dieu! quelque circonstance imprévue aurait-elle empêché le duel d'avoir lieu?... Eh bien, continua-t-elle avec aigreur en se retournant vers Thérésa, croyezvous que vos larmes et vos soupirs puissent remédier à quelque chose? Pourquoi les hommes ont-ils force, adresse et courage, si ce n'est pour les employer dans une noble cause? Croyez-vous que moi-même je ne
sache pas que c'est le fils de mon frère, le seul espoir de ma famille, qui va peut-être mourir? Croyez-vous que j'oublie que le nom des Labeccio va peut-être s'éteindre avec lui? Et cependant, voyez... je suis calme, moi, je n'ai pas peur!
Un léger tremblement nerveux conl redisait néanmoins cette affirmation. Thérésa répondit en sanglotant:
— Vous, ma tante, vous n'êtes occupée que de l'honneur de notre famille ; mais moi qui, par mes supplications et mes promesses...
— Ne vous repentez pas de ce que vous avez fait, Thérésa, dit l'inexorable madame Bianchi d'une voix austère; la mission des femmes est d'exhorter les hommes à bien faire leur devoir. Mais, ajouta-t-elle en se
détournant avec colère, vous êtes plus portée, vous, à désespérer les autres qu'à donner du courage; avec vos soupirs et vos gémissements, vous finiriez par me rendre moimême aussi faible et aussi timide que vous ! Où est Césario?
— Vous savez que depuis sa querelle avec monsieur... Carlo, votre intendant n'est pas rentré.
— J'y songe, reprit madame Bianchi avec effroi; mon neveu a insulté Césario, il l'a menacé, et si Césario, tout Grec qu'il est , voulait aussi goûter delà vengeance, s'il avait tendu quelque piège...
— Le croyez-vous, ma tante? s'écria la jeune fille en tressaillant, croyez-vous que Charles, au lieu d'un ennemi à combattre, ait pu en trouver deux?
Madame Bianchi réfléchit un moment.
— Non, non, dit-elle enfin, Marliani ne l'eût pas souffert. Marliani est honnête el loyal à sa manière et on n'a rien à craindre de lui. Quant à Césario, il est trop lâche pour attaquer franchement qui que ce soit ! Il cherchera peut-être à se venger par quelque moyen détourné, mais il reculerait toujours devantun meurtre... Non, non, je me suis trompée; ce n'est pas cela.
Le bruit de celte conversation, quoique faite à demi-voix, n'avait pas permis aux deux femmes d'entendre les pas lourds et cadencés de plusieurs personnes qui s'étaient approchées de la maison, et qui bientôt frappèrent rudement à la porte extérieure.
Madame Bianchi et sa nièce en parurent également surprises et effrayées.
— Qui peut venir ici dans un pareil moment? demanda la vieille dame, el pourquoi Génovéva ne va-t-elle pas recevoir ces importuns?
— Ma tante, dit Thérésa en se levant, vous savez bien que Génovéva est près de ce jeune homme malade et qu'elle ne peut le quitter, car il a le délire.
— Maudit soit ce jeune homme et sa sotte maladie! Allez voir vous-même, Thérésa, et congédiez bien vite ces gens-là, quels qu'ils soient.
Thérésa voulut obéir, mais les émotions de la soirée avaient épuisé ses forces; ses jambes fléchissaient sous elle et refusaient de la porter. D'ailleurs les visiteurs s'étaient impatientés d'attendre et avaient pénétré sans façon dans la maison. La frayeur de Thérésa
augmenta encore en entendant un cliquetis d'armes dans le corridor qui conduisait à la salle basse.
— Ce sont les collets jaunes, dit-elle hors d'elle-même.
— Les collets jaunes! que viennent-ils faire ici? Est-ce que déjà...
La porte s'ouvrit et Thérésa put s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée. C'était, en effet, une escouade de ces voltigeurs corses qui sont les auxiliaires de la gendarmerie départementale et que les habitants désignent sous le nom de collets jaunes, parce que cette couleur orne les revers" de leurs uniformes bruns. Celte milice particulière à la Corse a été, de tout temps, par la nature même de ses fonctions, odieuse à la population indigène ; et l'on peut penser que la présence de
quelques-uns de ses membres à Casabella était particulièrement désagréable en ce moment à madame Bianchi.
— Qu'y a-t-il, messieurs? demanda-t-elle avec autorité en se levant ; de quel droit pénétrez^ vous ainsi chez moi?
Les gendarmes s'étaient arrêtés à l'entrée de la salle, l'arme au pied, et le caporal, gros homme à figure bénévole, et qui avait dans sa brigade la réputation de beau parleur, fit le salut militaire et répondit d'un air prétentieux :
— Excusez-nous, madame, si nous vous dérangeons; mais comme nous n'avons trouvé personne pour nous recevoir, nous sommes entrés tout seuls... Vous savez, le service avant tout.
— Et voire service, monsieur le caporal, vous donne-t-il le droit de pénétrer dans ma maison sans que je vous y aie autorisé?
— Pas positivement, madame; mais, connaissant votre bonté, les camarades et moi nous avons pensé que vous ne nous refuseriez pas un petit verre de vin... Attendu que, pour le bien du service, nous avons fait trois lieues sans nous repasser aucune espèce de rafraîchissement...
En même temps le caporal se retourna vers son escouade, comme pour obtenir la sanction de ses inférieurs à cette magnifique harangue.
— Et c'est pour cela que vous nous avez fait une telle frayeur! dit madame Bianchi
avec colère ; prenez- vous donc ma maison pour un cabaret?
— Non, certainement, madame, dit le voltigeur d'un air piqué; et puisque c'est ainsi, n'en parlons plus. Seulement, je vous préviens que nous ferons notre devoir dans toute sa rigueur. Allons, vous autres, dit-il à ses hommes en plaçant son arme sur l'épaule, il faut bivouaquer devant la porte, puisqu on n a pas ici une chaise et un verre de quelque chose à nous offrir... Mais que personne ne puisse sortir de cette maison !
— Et pourquoi donc cet ordre? demanda madame Bianchi en pâlissant.
— Ah ! voilà, dit le caporal d'un air dégagé; et quand nous tiendrons votre neveu, si c'est lui que nous devons empoigner, vous
pouvez être sûre que nous le traiterons sans plus d'égards que le dernier des malfaiteurs de la montagne...
— Mon neveu! que dites-vous? Caporal, restez, restez, je vous en prie.
Le caporal ne demandait pas mieux.
— Allons! dit-il en laissant retomber bruyamment la crosse de son fusil, puisque vous avez eu la bonté de nous inviter... Camarades, madame vous propose de vous rafraîchir légèrement en attendant notre homme.
— Thérésa, dit madame Bianchi avec agitation, appelle Génovéva... ou plutôt, non... donne toi-même à ces messieurs quelques cruchons, là, dans la cuisine... .
— Mais, matante...
— Va, va, mon enfant, dit la vieille femme que la terreur rendait plus affectueuse qu'à l'ordinaire.
Thérésa fit un effort sur elle-même et sortit pour exécuter ses ordres.
— Caporal, reprit la maîtresse de la maison à voix basse en faisant signe au militaire d'approcher, ne m'avez-vous pas parlé de mon neveu, de Charles Labeccio, et ne pouvez-vous m'avouer...
— Votre neveu a des ennemis ! répondit le caporal d'un air mystérieux. .
— Des ennemis?
— Oui, sans doute, nous savons qu'il est en vendetta avec Marliani, et le gouvernement, voyez-vous, n'entend pas çà : s'il y a
un homme de tué dans le maquis, nous sommes ici pour arrêter le meurtrier.
— Mais si c'est un duel... un duel loyal?
— Que voulez-vous? Aujourd'hui on est venu à l'hôtel de la gendarmerie avertir le lieutenant que deux hommes en vendetta se cherchaient dans le maquis pour se tuer, et on a nommé Marliani et M. Labeccio.
Pour lors, le lieutenant ma dit: «Caporal Sénèque, prenez-moi dix hommes, trois se rendront chez Marliani, trois chez M. Labeccio, et quatre battront le maquis; s'il y a eu du sang versé, prenez-moi le vainqueur et amenez-le moi. »
Compris, ai-je dit ; et comme je suis ferré sur la consigne, je m'en vante, j'ai
suivi mot pour mot l'ordre du lieutenant. Quatre bons gaillards sont lâchés dans le fourré, trois autres sont chargés de coffrer Marliani s'il rentre chez lui après l'affaire, et moi, madame, qui sais que la maison est bonne et qui ai été éduqué à la politesse envers les dames, j'ai choisi ce poste par égard pour vous, afin d'avoir l'honneur d'arrêter honnêtement M. Labeccio, s'il y a lieu...
— Mais puisque je vous dis que ce n'est qu'un duel où les chances sont égales pour les deux adversaires.
— Il faut bien le croire puisque vous le dites, reprit le galant caporal en portant la main à son chapeau ; mais que voulez-vous? Il faut bien que tout ne soit pas parfaitement en règle? Le lieutenant a donné la consigne,
et le militaire ne connaît que l'ordre de ses chefs. Celui que nous amènerons contera la chose auxjuges, çà ne nous regarde pas.
Pendant cette conversation Thérésa était rentrée, et elle en avait entendu assez pour savoir de quoi il s'agissait. Toute tremblante, elle désigna du doigt aux militaires la cuisine où elle avait disposé quelques rafraîchissements.
— Je vous entends, ma jolie demoiselle, dit Sénèque, avec force mines prétentieuses et ridicules; vous voulez dire que vous vous êtes donné la peine de préparer avec vos blanches mains quelque chose pour les braves camarades... Eh bien, vraiment, je parie que ni eux ni moi nous n'avons jamais été servis par si jolie vivandière!
Tous les gendarmes applaudirent par un gros rire respectueux ce madrigal de caserne, et ils entrèrent dans la cuisine, où on les entendit bientôt choquer bruyamment leurs verres.
FIN m TOME PREMIER.