CHAPITRE XVI
Thérésa et Paul se rendirent en toute hâte dans la chambre de madame Bianchi. Le délai d'une heure était sur le point d'expirer; la bonne dame était dans une vive inquiétude, que Césario, qui était près d'elle,
n'avait pas peu contribué sans doute à exciter. Dès que Paul et sa compagne parurent madame Bianchi demanda précipitamment ,
— Eh bien, parlez, mon neveu: qu'avezvous résolu?
— Il refuse! dit Césario d'un ton moqueur et comme sûr de son fait.
— J'accepte, répondit Paul en regardant le Grec d'un air menaçant, à la condition...
— Quelle condition! demanda la vieille.
— A la condition que jevais jeter ce drôle par la fenêtre! s'écria Paul en s'élancant vers 1'intendanl.
Césario n'eut que le temps de gagner lestement la porte et de descendre les escaliers quatre à quatre, car il avait lu dans les yeux de Paul que le jeune gaillard était disposé à exécuter sa menace. Madame Bianchi ne pa-
rut pas même s'apercevoir du danger qu'avait couru son ancien favori.
— Vous consentez, mon neveu, mon brave garçon ! disait-elle avec exaltation ; oh! je savais bien que je n'invoquerais pas en vain vos sentiments de respect et de piété pour notre ancienne famille!
— Ne vous y trompez pas, ma tante, dit un peu rudement Paul, qui sentait que dans un pareil moment il avait la liberté de parler sans gène, ce n'est pas l'orgueil de famille qui me pousse à affronter les dangers d'un pareil combat, mais bien le désir d'être l'époux de celle charmante Thérésa, et il faut que vous me juriez...
— Oh! je vous jure qu'elle sera votre
femme, dit madame Bianchi prévenant sa
pensée.
— Songez, madame, que je viendrai peut-être vous rappeler ce serment. Thérésa m'en a déjà fait un pareil.
— Ainsi, c'est à cette aimable enfant que je dois cette décision si prompte, Carlo, dit la vieille dame en regardant sa pupille d'un air gracieux ; allons ! allons! je vois que toutes mes mesures étaient bien prises!
Paul se relira pour écrire à son père une lettre qu'il confia à Thérésa, ainsi que celle adressée au banquier d'Ajaccio ; son sacrifice au moins ne devait pas être inutile au malheureux Charles. Lajeune fille reçut ces papiers avec émotion et promit, le cas échéant, de les envoyer à leur destination. La soirée se passa dans ces arrangements; madame Bianchi était toujours folle de joie et ne semblait pas songer qu'un bon et brave
jeune homme allait peul-ètre bientôt mourir pour satisfaire de ridicules préjugés. Paul était calme, mais sérieux ; il affectait unttranquillité qu'il était loin d'éprouver, car plus le péril approchait, plus il le voyait dans toute son étendue. Enfin l'heure de partir pour le maquis arriva. Madame Bianchi envoya prévenir Paul qu'elle l'attendait dans la salle basse, et il s'y rendit aussitôt.
Thérésa, assise dans un coin, sanglotait à faire pitié; madame Bianchi, affublée d'un grand châle et d'un chapeau de forme aussi hétéroclite que celle qui le portait, tenait à la main un vieux fusil à pierre, assez bien conservé, tout couvert d'ornements et d'incrustations, mais qui sans doute était bien inférieur pour la commodité et la précision aux fusils d'invention moderne. Sur une
table étaient de la poudre et des balles.
— Vite, vile, Carlo, s'écria la vieille femme, il ne faut pas qu'un Labeecio se fasse attendre à une partie d'honneur.
— Est-ce là l'arme que vous me destinez, madame? demanda Paul tranquillement en examinant le fusil d'un air de connaisseur.
— C'est le fusil de votre oncle Peppo, mon neveu; je l'ai conservé précieusement pour vous.
— Malgré toutes ses dorures et son clinquant, ce n'est qu'un mauvais rouillard, dit le jeune homme en soupirant.
Cependant, il se mit à charger le fusil avec sang-froid et en silence : Thérésa le regardait à travers ses larmes; madame Bianchi examinait tout aussi tranquillement que
s'il se fût agi d'une partie de chasse pour son jeune parent.
— Maintenant, madame, dit Paul après avoir terminé tous ses préparatifs, veuillez me donner un guide qui me conduise au lieu du rendez-vous, et qui m'explique les conditions de ce singulier duel.
— Vous trouverez de ce côté- ci du maquis un des parolenti (témoins) qui vous dira ce que vous aurez à faire ; quant à un guide, je vous en servirai moi-même ; c'était Césario qui devait être chargé de ce soin, mais vous avez fait une telle frayeur à ce pauvre diable qu'il s'est enfui, et on ne sait ce qu'il est devenu. Ce sera donc moi qui vous accompagnerai. J'ai donné l'ordre qu'on sellât la Capitana,
— Quoi, madame! vous vouiez...
— Et pourquoi non, dil la vieille dame d'un air piqué, croyez-vous que le courage soit exclusivement réservé à vous autreshommes?Je vous accompagnerai jusqu'au maquis, et là je vous laisserai remplir votre mission.
— Partons donc, dit Paul avec un peu moins de sang-froid qu'auparavant, et en saisissant son arme.
Thérésa s'élança vers lui.
— Non, non ! ne partez pas! s'écria-t-elle avec épouvante; oubliez ce que je vous ai lit... Je ne savais cequeje disais, ce que je
taisais...
— Je n'ai pourtant garde de l'oublier, Thérésa, dit le jeune homme d'une voix émue; ce n'est qu'en traversant ce danger
que je pourrai obtenir votre main. Courage! je reviendrai.
La jeune fille poussa un cri déchirant et tomba évanouie.
— La petite sotte ! dit madame Bianchi avec colère, elle a bien besoin de se trouver mal quand nous sommes si pressés!... Allons, Maria, accourez vile et prenez soin
de cette petite poulette délicate Au moins
nous voilà quittes de ses jérémiades! Il est bien étrange que les jeunes filles d'aujourd'hui ne puissent plus comprendre combien la vendelte est sacrée.
En même temps elle s'appuya en toussant sur le bras de Duverf, et ils sortirent de la maison. Devant la porte était une vieille ânesse poussive, comme sa maîtresse, surmontée d'une mauvaise selle à l'anglaise . et
dont un petit garçon déguenilllé tenait la bride. C'était là le page et la haquenée de madame Bianchi dans cette occasion solennelle.
— Pardieu! murmurait Paul malgré son émotion bien naturelle en ce moment, pendant que la vieille dame se hissait péniblement sur la Capitana, cette enragée diablesse aurait pu choisir une monture plus poétique pour me conduire peut-être à la mort... Si j'en réchappe, je n'oserai jamais avouer que j'avais pour compagnon en allant à cette belle partie un gamin déguenillé et une vieille folle montée sur une bourrique!
— Houp! la Capitana ! dit madame Bianchi joyeusement; allons, mon neveu, un retard serait une honte pour nous tous.
On se dirigea vers la gorge qui servait d'is-
sue à la vallée, et bientôt on se trouva dans les vastes plaines où s'étendaient les maquis. Pendant le trajet, madame Bianchi entretenait Paul de l'ancienneté de la famille, de la splendeur nouvelle qu'allait lui donner sa belle conduite ; Paul songeait à Thérésa, à son vieux père et à sa belle ferme-modèle de Flandre, qu'il ne reverrait peut-être plus. Bientôt on arriva sous un taillis silencieux, fourré, presque impénétrable, dont le soleil dorait les cimes les plus élevées et dont les parties inférieures étaient enveloppées dans une obscurité profonde : c'était le maquis où devait avoir lieu le combat. Un homme qui était assis sur la lisière se leva dès qu'il aperçut les assistants, et s'approchant de Paul, il lui dit d'une voix brève et sans autre explication :
— Entrez de ce côté, signor Carlo ; Marliaai va entrer par le côté opposé. Il vous est défendu de sortir l'un et l'autre de ce bois avant que votre querelle soit vidée. Adieu.
En même temps, il s'éloigua après avoir salué madame Biancbi, et il alla prévenir les autres témoins que tout était prêt.
— Je ne veux pas vous retarder, dit la vieille presque aussitôt; allez, Carlo, et soyez digne du nom que vous portez ! Courage, mon garçon ; Dieu veillera sur vous 1
Elleembrassa son neveu, et tournant la tète de sa monture, elle reprit le chemin de Casabella sans regarder derrière elle.
Resté seul, Paul écouta un moment les houp! houp ! qui servaient à animer la Capilana, regarda tristement le maquis sombre
et silencieux où il lui semblait déjà voir briller deux yeux étincelanls et le canon d'une carabine, puis soulevant son fusil, qu'il regarda d'un air piteux :
— Allons! dit-il, il n'y a pas à tortiller... il est presque sûr que je suis flambé... voyons pourtant!
Et il pénétra dans le fourré avec précaution.