CHAPITRE I
in 2010 with funding from
University of Ottawa
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Pour prendre une idée exacte de l'aspect général de la Corse, on n'eût pu choisir peutêtre un plus bel observatoire que l'endroit sauvage où venaient de faire halte, dans la partie orientale de l'île, à quelques lieues de
Moita, deux voyageurs qui descendaient des montagnes. Cet observatoire était une colline verdoyante, parsemée de quelques oliviers dont le feuillage grêle permettait d'embrasser d'un regard l'immense horizon qui s'étendait à l'entour.
Du côté auquel les voyageurs tournaient le dos, peut-être par une sorte de rancune pour des fatigues récentes, s'élevaient ces montagnes âpres et glacées, qui courent longitudinalemenl du nord au sud de l'île, et dont l'Oro et le Rotondo sont les points culminants.
Dans ces hautes régions du centre le paysage avait quelque chose de terrible et de solennellement triste. Les cimes couvertes de neige, les forêts sombres de ces sapins que les naturalistes appellent Pinus altis-
swxa, et qui sont les plus grands arbres de l'Europe, les vallées profondes comme des abîmes, noires, stériles, toujours ravagées par quelque torrent écumeux, formaient contraste avec les pentes plus douces, les vallées larges, aérées et presque riantes, les plantations joyeuses et variées de la région moyenne où s'étaient arrêtés les deux personnages dont nous avons parlé.
Autour d'eux la nature semblait presque bienveillante pour l'homme; on n'apercevait pas encore de trace de culture, cependant il semblait que là s'arrêtât le désert que les hautes montagnes projettent fort loin autour d'elles ; deux ou trois orangers montraient leur touffe arrondie et leurs fruits dorés sur les versants les moins escarpés, à l'abri def quelque rocher; un gazon frais et par-
— ê — • lié de fleurs remplaçait la bruyère sèche des contrées supérieures.
Puis, après avoir suivi les ondulations du terrain qui allait en Rabaissant de plus en plus vers l'est, le regard glissait tout à coup sur de vastes plaines noyées dans un océan de vapeurs, couvertes de marécages et de taillis, derrière lesquelles, dans un lointain grisâtre, on devinait la présence de la mer.
(Cependant clans tout ce vaste pays on n'apL-rcevait aucun habitant.
La chaleur était suffocante, cl le soleil qui brillait dans tout son éclat était au milieu de sa course, c'est-à-dire, en termes vulgaires, qu'il était environ midi.
Sans doute les paysans corses, peu renommés en tout temps pour leur aclivilé. ;ivai^i)i profil/' de ce prétexte pour aller faire
la sieste dans (rois ou quatre masures seedées de loin en loin sur le paysage.
Un seul troupeau de brebis noires à quatre et à six cornes broutait le gazon à quelque distance, et semblait livré absolument à ses caprices, pendant que les gardiens et les chiens dormaient à l'ombre des châtaigniers. Enfin, sauf le cri des cigales et le sifflottemenl des merles dans les genévriers, on n'entendait aucun bruit dans ces lieux solitaires.
Bien que les deux voyageurs fussent en apparence étrangers au pays, le riche panorama qui s'étendait autour d'eux n'avait pas eu le pouvoir de lès distraire un moment du projet pour l'exécution duquel ils venaient de faire halte.
Après avoir quitté un sentier escarp*
qu'ils suivaient depuis le matin, ils s'étaient assis sous un de ces châtaigniers séculaires dont l'écorce seule semble soutenir le volumineux feuillage, puis déposant sur le gazon deux gourdes bien remplies et quelques provisions tirées de leurs havre-sacs, ils avaient disposé lestement un repas substantiel et abondant.
C'étaient deux jeunes gens, et malgré leur indifférence pour les beautés de la nature, on jugeait à leurs costumes qu'ils appartenaient à une classe assez élevée de la société.
L'un d'eux, pour qui le fumet d'un jambonneau étalé sur l'herbe dans une double feuille de papier, semblait avoir moins de charmes que pour son compagnon, était un petit jeune homme frêle, délicat, qui, n'eût
été l'imperceptible moustache brune de sa lèvre supérieure, eût pu passer pour un enfant. Ses cheveux, bien qu'une longue marche eût dû en altérer la symétrie, s'échappaient encore en boucles unies et soignées de dessous une légère casquette en crinoline de forme toute moderne; d'élégantes lunettes d'acier voilaient l'expression vague et peu hardie de ses yeux bleus. Sa taille était mince, élancée; on eût dit d'un de ces adolescents damerets, pour qui l'air libre a trop d'oxygène et la lumière du soleil trop d'éclat, une de ces créatures timides et faibles à qui l'action et le mouvement sont interdits par leur propre nature, et à qui il ne reste pour dépenser leur activité intérieure que l'étude ou le travail du cabinet.
Quelles que fussent les circonstances qui
avaient amené cet inconnu dans ce pays sauvage, à coup sûr elles avaient heurté tous ses goûts de tranquille citadin.
Le reste de son costume trahissait des habitudes d'élégance peu en harmonie avec ses besoins présents. Ses bottes vernies lui avaient été d'un faible secours sur les rochers de la Corse, malgré les guêtres soigneusement bouclées qui les avaient protégées pendant la marche. Le charmant palelot d'été qui serrait sa taille, bien qu'il attestât la coupe savante d'Humann. avait dû le. garantir fort mal le malin contre le vent froid des montagnes. Enfin, il semblait que le poids du car nier tout neuf qu'il avait porté sm ses épaules, eût excédé ses forces, car en arrivant au lieu de la halte, il s'en élai! débarrassé avec effort et s'était laissé tomber
sur l'herbe, épuisé de fatigue et découragé. D'ailleurs il semblait en proie à des préoccupations intérieures, qui sans doute ne contribuaient pas peu à diminuer son énergie : quelquefois son front pâle se plissait convul- * hivernent, et des soupirs involontaires s'é-
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happaient de sa poitrine quand il regardait n compagnon.
11 v avaii donc encore une cause morale
qui s'unissait aux fatigues physiques pour le jeter dans cet état d'abattement profond. Il restait indifférent aux charmes du f&psk comme aux charmes de la nature, et il se contentait de tremper ses lèvres dans Je vin. généreux que contenait sa tasse de cuir, pendant que son compagnon exerçait son vigoureux appétit sur les mets étalés devant lui. Ce nouveau personnage, en effet, n'avai!
rien de commun avec la frêle miniature humaine que nous venons de dépeindre.
C'était un gros garçon bien découplé, robuste sans lourdeur, à visage ouvert et mâle, dont le caractère était banal peut-être, mais gai et plein de franchise.
Son costume, pour être moins riche et moins fashionable que celui de son ami, n'en était que beaucoup plus approprié à la circonstance. Son ample redingote de chasse en drap vert à boutons d'argent pouvait également le défendre contre le froid et contre la pluie ; ses gros souliers n'avaient nullement souffert du contact des rochers corses, et sa casquette de cuir verni protégeait amplement ses traits contre les ardeurs du soleil méridional.
11 semblait aussi beaucoup plus habitué
que son camarade à faire des excursions de la nature de celle qu'il avait entreprise, et la fatigue pour lui ne se manifestait que par le monstrueux appétit dont nous avons parlé.
Enfin, l'unique pensée qu'il parût avoir en ce moment, était de voir complètement à nu les os du jambonneau qu'il attaquait du couteau et des dents.
Peut-être ce désir allait-il être satisfait, quand, la première faim assouvie, le joyeux et matériel garçon s'avisa que son compagnon, au lieu de l'imiter, restait grave et pensif, la tête appuyée dans ses mains, lui laissant tout l'honneur de mener à bien son glorieux projet»
— Eh bien, eh bien, M. Charles Labeccio, dit-il en riant, sans cependant interrompre le travail de ses mâchoires, la fatigue
produit-elle sur vous un lel effet qu'elle vous empêche de déjeuner? Aussi, pourquoi diable, continua-t-il d'un ton différent, avezvous exigé que nous finissions à pied le chemin de Gorte à Gasabella? Je savais bien, moi, que vous ne pourriez y lenir ! C'était bon pour un chasseur, un bourgeois campagnard comme moi ; mais vous, élevé à Paris, et qui n'êtes habitué à marcher que sur i'asphalte du boulevard italien, comment pourrez-vous résister à tant de fatigues? Nous aurions dû, au moins, prendre des chevaux, un guide, que sais-je! Vous serez épuisé quand nous arriverons chez votre iante, et il paraît que nous sommes encore loin de son habitation.
— Deux heures de marche .-uniront pour y arriver, répondit d'une voix douce et mu-
— lo — sicale comme celle d'une femme celui qu'on avait appelé Charles Lnbeccio ; les indications qu'on nous a données sont si précises que nous ne pouvons nous tromper de route. J'ai voulu, mon cher Paul, éviter les retards que des guides bavards et l'embarras de nos montures vous auraient occasionnés. Les motifs qui m'ont fait entreprendre ce voyage sont si importants pour moi, que je ne dois pas perdre volontairement une minute, et encore je ne sais pas si j'arriverai à temps!
Ces paroles tirent prononcées d'un ton si triste, que Paul regarda fixement son jeune compagnon et lui dit avec l'accent de L'intérêt et de la cordialité :
— Ah ça, monsieur Charles, nous nous connaissons déjà depuis assez longtemps pour qu'il doive y avoir entre nous confiance et
intimité; eh bien, ma foi, je vous avouerai tout rondement que j'ai remarqué en vous quelque chose qui me chagrine; vous avez des peines secrètes dont vous ne me parlez pas. Depuis ce matin surtout vous êtes triste, inquiet, et à mesure que nous approchons de l'habitation de votre tante, cette tristesse et cette inquiétude augmentent. A moins que l'émotion de revoir votre pays natal n'en soit la cause, je ne puis rn'expliquer
— Je vous ai dit, monsieur Duvert, que. quoique né en Corse et dans l'habitation même où nous allons, j'ai quitté le pays depuis l'âge de trois ans, et qu'il est aussi nouveau pour moi que pour vous-même.
— Eh bien ! ma foi, monsieur Charles, reprit Paul Duvert d'un ton tranchant et en se remettant à manger avec ardeur, comme
s'il eût voulu réparer la minute qu'il venait de perdre, je ne sais ce que vous pensez de votre chère pairie, mais, quant à moi, je n'en suis pas grand enthousiaste. Ce n'est pas, conlinua-t-il en désignant avec le manche du jambonneau le paysage environnant, qu'il n'y ait là des choses que des peintres et des faiseurs de vers ne pourraient trouver fort belles ; mais nous autres Flamands et agriculteurs, nous ne nous arrêtons pas à ces bagatelles. Je ne donnerais pas la plus petite prairie artificielle de mon père aux environs de Lille pour trois lieues de pays dans ces grandes montagnes que nous venons de traverser. A la vérité, le pays n'est pas absolument mauvais, mais comme ces fainéants de paysans cultivent cela, bon Dieu ! Trois aaillards de ma connaissance qui travaillent sur
notre ferme-modèle, feraient plus d'ouvrage en huit jours que cinquante de vos Corses en une saison ; l'agriculture est ici dans l'enfance; quelles charrues, quelles herses incommodes! quels bestiaux lourds et indomptables !
Vous savez que je voyage pour étudier les divers procédés d'agriculture que je pourrai un jour appliquer sur les domaines de mon père ; mais ce n'est pas en Corse que j 'acquerrai aucune connaissance précieuse pour nos exploitations.
Non, non, je ne suis pas amoureux de votre ile tant vantée, je vous jure, non plus que de ses habitants. Qu'est-ce, je vous prie, que tous ces gens que nous avons rencontrés dans les campagnes depuis notre départ d'Ajaccio? Avec leurs roupes brunes, leurs casquettes à
oreilles, leur mine sombre et leur fusil sur l'épaule, ne les prendrait-on pas plutôt pour des brigands que pour d'honnêtes paysans, qui ne doivent songer qu'à leurs travaux de labourage et de moissons!
N'est-ce pas une honte que des voyageurs comme nous ne puissent, en traversant un village, demander à une fillette un innocent baiser sans risquer de faire connaissance avec le stylet d'un frère ou d'un fiancé jaloux, comme cela a été sur le point de m'arriver. il y a quelques heures, en sortant de Corte? J'aime la bonne vie matérielle et tranquille de nos campagnes flamandes, moi, et je ne me soucie pas déjouer ma vie pour un baiser à l'air volé à une Maritorne de ce pays ; je ne suis pas né pour les aventures et je prise fort la sécurité de nos campagnes civilisées.
que diable! Aussi, de tous les avantages que j'avais espéré retirer d'un voyage en Corse, je n'en relirerai qu'un, sur lequel je ne pouvais pas compter.
— Et quel est-il? demanda Charles, qui avait écouté en souriant avec mélancolie cette naïve boutade contre son pays natal.
Paul Duvert hésita et rougit presque d'embarras.
— Celui d'avoir fait votre connaissance, répondit-il entin tout d'une haleine, du ton d'un homme peu habitué à faire des compliments, et qui croyait cependant devoir un snot de politesse à son interlocuteur pour la critique peu mesurée qu'il venait de faire de la Corse.
Puis, .comme honteux de lui-même, le
campagnard remplit précipitamment de vin sa tasse de cuir et la porta à ses lèvres.
— Je vous remercie, Paul, dit le jeune Labeccio avec son air d'exquise politesse; je partage moi-même trop de vos idées pour être un bon avocat de ma terre natale. Cependant, les aventures tragiques sont aussi rares ici que partout ailleurs lorsqu'on ne les appelle pas ; et quand on ne vient y chercher, comme vous, que des délassements, la beauté du climat, l'abondance du gibier, l'excellence et la variété des fruits...
— Je n'aime pas les crudités, interrompit Paul en lançant au loin de toute la force de son bras l'os du jambonneau qu'il venait de disséquer avec une exactitude phénoménale ; et quant au gibier, quoique je tire au besoin passablement un coup de fusil, je vous
avouerai franchement que j'aime autant voir un lièvre dans un plat, tout lardé et tout rôti, que d'aller courir après lui, lorsqu'il galope dans les ajoncs et les bruyères par une affreuse chaleur comme celle d'aujourd'hui. Cependant, je l'espère, pendant notre séjour chez votre parente nous ferons quelques parties de chasse, et vous verrez que je ne suis pas plus maladroit qu'un autre... Ces paroles semblèrent réveiller dans le jeune Corse certaines idées que la gaieté et la bonhomie de son compagnon avaient un moment engourdies.