‹ Paul Duvert (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— Élevé à Paris, reprit-il, je n'ai jamais touché un fusil de ma vie; aussi je serais un pauvre chasseur. D'ailleurs je ne sais s'il me serait possible de vous accompagner dans vos joyeuses promenades ; sans doute la mis-

sion dont je suis chargé auprès de ma tante occupera tous mes instants.

Il y eut un moment de silence. Charles était retombé dans sa rêverie et Duvert mettait en œuvre tous les ressorts de son imagination un peu lourde pour chercher la cause de ce chagrin continuel dont on lui faisait mystère. Tout à coup il parut frappé d'une idée qui ne lui était pas encore venue depuis le commencement de son intimité avec le jeune Corse.

— Monsieur Labeccio, dit-il d'un air sérieux, je ne voudrais pas vous offenser, cependant je désirerais avoir une franche réponse à la demande que je vais vous adresser : Est-il bien vrai que je ne suis pour rien dans la cause de celte inquiétude qui aug-

mente à mesure que nous approchons de la demeure de votre tante ?

— Vous? s'écria Charles étonné.

— Moi-même; écoutez. En acceptant votre invitation de passer quelques jours dans votre famille, il a été sous-entendu que je ne voulais pas être pour elle et pour vous un sujet d'embarras. Je n'avais aucun litre pour mériter celte politesse de votre part; nous nous sommes rencontrés sur le bateau à vapeur qui nous transportait à Ajaccio; vous veniez en Corse pour affaires, moi j'y venais sous prétexte de faire des études d'agriculture, mais en réalité pour voir du pays et acquérir par le frottement des hommes ce qui manque à mon éducation campagnarde.

Nous nous sommes rapprochés facilement, nous nous sommes convenu, et vous m'avez

proposé, puisque je venais pour voir le pays, de vous accompagner jusqu'à l'habitation de votre parente; j'ai accepté sans façon. Cependant, maintenant que nous approchons du terme du voyage, si vous avez des inquiétudes sur la manière dont un étranger pourra être reçu à Casabella, si vous avez fait depuis notre départ des réflexions qui vous avaient échappé auparavant, si enfin l'idée vous est venue qu'un étranger pouvait être de trop au milieu de ces affaires graves que vous venez traiter ici, parlez franchement, ne vous gênez pas. Nous ne sommes qu'à quelques lieues de Corte... et je ne vous garderai pas rancune.

Charles l'interrompit par un geste amical.

— Y pensez-vous, monsieur Duvert ; je vois bien que vous ne savez pas combien les

devoirs de l'hospitalité sont sacrés parmi les Corses, et ma tante Bianchi est aussi Corse quç personne à cet égard. Non. non, ne redoutez aucun mauvais accueil pour vous, aucune gène pour ma famille ! Je suis fondé à croire, au contraire, que votre présence sera plus agréable que la mienne...

— Que dites-vous ? moi, étranger, inconnu, assez mal élevé, puisqu'il faut l'avouer, vous croyez...

— Je crois que vous avez plus de chances que moi-même de plaire à cette parente que je n'ai jamais vue, mais dont je connais les idées et le caractère... Eh bien, ajouta-t-il en se ravisant, je ne ferai pas plus longtemps le discret avec vous ; je vous connais et vous aime déjà assez pour vous accorder ma confiance tout Rentière; -d'ailleurs, dans la bi-

zarre position Où je me trouve, je pourrai avoir besoin de conseils, des secours et peutêtre des consolations d'un ami.

Le jeune agriculteur lui saisit brusquement la main, qu'il écrasa presque, tant son étreinte était vigoureuse et tant la main de Charles était délicate :

— Parlez, parlez sans crainte, monsieur Charles, dit-il avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire; les conseils et les consolations, voyez-vous, ne sont pas précisément mon fort ; je ne suis pas un grand rhétoricien, et quand il ne s'agit plus de la manière de herser un champ ou de greffer un pommier, je n'ai pas grand'chose à dire. Cependant, mon gros bon sens est à vos ordres, ainsi que mes poignets, si, comme je le suppose, vous ne pouvez pas compter sur

les vôtres. Maintenant, parlez; Paul Ouvert est un bon diable, après tout, et peut-être à nous deux trouverons-nous moyeu de mener à bien cette affaire qui vous occupe tant.

Charles le remercia d'un geste et il allait commencer le récit annoncé, quand Paul se leva toul-à-coup.

— Ne m'avez-vous pas dit. demandat-il, que vous vouliez éviter toute espèce de retard et que l'affaire qui vous appelle auprès de votre tante est très pressée ?

*— Il y a va de l'honneur et de la fortune de mon père, répondit Charles avec un soupir.

— Qu'attendons-nous donc pour nous remettre en route, reprit Duvert en ramassant précipitamment les restes des provisions, qu'il engloutit dans son havre-sac ; puisque

vous ne mangez pas, il est inutile que nous perdions ici un temps précieux... je trouverai bien moyen de grignoter quelque chose tout en marchant, car, soit dit sans vous offenser, mon cher Labeccio, je ne suis pas embarrassé de suivre votre pas.

Tout en parlant, les deux jeunes gens s'étaient mis en mesure de continuer leur voyage, et bientôt ils reprirent le chemin on plutôt le sentier qui descendait vers la plaine, Charles s'appuyant péniblement sur un jonc à pomme d'or, pour soutenir sa marche; Paul s'avançant d'un pas tranquille et égal, comme si le mouvement de locomotion qui épuisait son compagnon de roule n'eût été qu'un jeu pour lui.

Après un moment de silence, Charles reprit :

— Je ne veux pas abuser de votre patience, mon cher Paul, aussi je ne tenterai pas de vous expliquer la généalogie de ma famille, qui est une des plus anciennes et des plus riches de la Corse. Je vous dirai seulement que sous l'empire, par suite d'événements qu'il m'est inutile de raconter, cette famille se trouva réduite à deux personnes, mon père et ma tante Bianchi, derniers héritiers du nom et de la fortune de nos ancêtres.

Ma tante, profondément attachée aux

mœurs et au sol même de la Corse, épousa

un riche propriétaire foncier, qui mourut peu

de temps après son mariage sans lui laisser

d'enfants. Quant à mon père, il avait épousé

une jeune Française, fille d'un important

fonctionnaire d'Ajaccio; ce fut déjà là un

motif de discorde entre le frère et la sœur.

Madame Bianchi est une femme bizarre, entichée des préjugés locaux, et elle a toujours considéré comme une mésalliance cette union avec une femme qui n'était pas Torse d'origine.

Cependant, lorsque ma mère devint enceinte de moi, les deux branches de la famille semblèrent sur le point de s'entendre. Ma tante, comme je vous l'ai dit, était veuve et sans enfants : elle espéra que ma mère donnerait le jour à un garçon qui relèverait ainsi le nom de Labeccio près de s'éteindre. Aussi ma mère fut-elle invitée à venir faire ses couches à Casabella, l'habitation où nous nous rendons en ce moment, et ma naissance combla de joie les deux familles.

Malheureusement , les deux belles-

sœurs ne pouvaient s'aimer ; ma mère, toute française de mœurs et de caractère, blessait à chaque instant les idées et l'orgueil de madame Bianchi. Les divers systèmes que l'une et l'autre se proposaient de suivre dans mon éducation ne contribuèrent pas peu à les séparer.

Ma tante voulait qu'on m 'élevât en Spartiate, avec dureté, et sans s'inquiéter de l'intelligence autrement que pour la façonner suivant les préjugés du pays. Madame Labeccio, femme du monde et mère jalouse, qui, du reste, me voyait faible et de santé chancelante, repoussait ces conseils et me traitait en enfant gâté.

Il en résulta des querelles journalières, et un jour, après une scène violente, mon père, ma mère et moi nous quittâmes l'ha-

bitationpour n'y plus revenir. De ce moment, mon père, qui avait conservé une grande déférence pour sa sœur aînée, fut affranchi de toute contrainte; il vendit toutes ses propriétés en Corse, et alla s'établir à Paris, où il éleva avec ses capitaux et ceux qui provenaient de la fortune de sa femme une maison de banque qui a toujours été estimée et recommandable jusqu'ici.

Ma tante fut violemment irritée de ce qu elle appelait la désertion de mon père, et, malgré les avances qui lui furent faites, elle resta longtemps sans vouloir donner de ses nouvelles.

Elle était riche et sa fortune devait naturellement nous revenir plus tard; pour tromper les espérances de mes parents, elle prit avec elle une jeune orpheline sans for-

tune, de la famille de son mari, et elle annonça hautement qu'elle lui laisserait tous ses biens; cette jeune personne est mademoiselle Thérésa Bianchi qui demeure maintenant près d'elle, et qui, nous a-t-on dit, est charmante et douée des plus belles qualités.

Sur ces entrefaites, ma pauvre mère, à qui ma tante attribuait tous les maux de la famille, venait de mourir à Paris.

En recevant celle triste nouvelle, madame Bianchi sembla vouloir se rapprocher de la famille de son frère : elle écrivit, et soit amour-propre de ne pas paraître faire d'avances à mon père, soit intérêt véritable pour le seul rejeton direct des Labeccio, ce fut de moi seul qu'il fut question dans celle lettre.

Mon père n'eut garde de repousser ces ouvertures; il était jaloux de cette fille d'adoption, dont ma tante voulait faire son héritière, et, prévoyant déjà les désastres qui pouvaient survenir dans ses affaires, il résolut de m'acquérir à tout prix la protection et la fortune de sa sœur.

Aussi, il se garda bien de heurter ses préjugés comme l'avait fait autrefois ma pauvre mère. Il lui répondit donc de manière à flatter ses idées, et tout en faisant l'éloge de mes dispositions, il annonçait qu'il comptait désormais suivre pour mon éducation tous les conseils que sa chère sœur voudrait bien lui donner.

Une active correspondance s'établit depuis cette époque, et c'est ainsi que mon père est arrivé adonner de moi à mon unique parente

l'idée la plus étrange qu'il soit possible d'imaginer.

Sachant que madame Bianchi estimait avant tout la force physique et les qualités du corps, il me représenta comme un enfant fort, robuste et adroit, tandis que j'étais faible et maladif. Ma tante méprise cette instruction brillante mais trop souvent inutile, que l'on donne aujourd'hui à la jeunesse ; pendant que je remportais au concours général des prix de grec et de latin, mon père annonçait à sa sœur qu'on m'élevait à la campagne, où j'acquérais des connaissances pratiques d'agriculture et où la chasse était mon seul amusement .

Ma tante tient surtout au caractère et aux mœurs de la Corse, et pendant que j'étais encore un timide adolescent toujours prêt à pleurer au souvenir de ma mère morte, mon

père me représentait, dans ses lettres àsasœur, commeunjeunehommehardi, inflexible, qui avait porté au milieu de la civilisation parisienne les instincts fiers et indomptables du caractère corse, i

Enfin il alla si loin qu'il dépassa le but: il ne voulait qu'appeler l'intérêt de ma tante sur moi, et ma tante, excitée par les éloges qu'on lui avait faits de ma personne et de mon caractère, exprima avec beaucoup d'instances le désir de me voir.

Ce n'était pas là le compte de mon père, qui, sachant bien qu'elle ne se déciderait par aucune raison du monde à venir à Paris, avait espéré que jamais il ne lui serait possible de reconnaître combien j'étais différent de ce portrait.

Il s'excusa donc sur la tendre amitié qu'il

me portait, sur la peine qu'il aurait à se séparer de moi. sur les inconvénients de me faire voyager seul, car ses affaires ne lui permettraient pas de m'accompagner ; mais ces excuses étaient trop frivoles.

Madame Bianchi le sentit; elle annonça à mon père quelle voyait bien qu'il l'avait trompée à mon sujet, que sans doute je n'étais pas digne de son affection et de son estime, et qu'elle n'y songerait plus. En effet, de ce moment elle cessa d'écrire, et nous fûmes ainsi sur le point de perdre tout le fruit de quinze années de ménagement et de ruses.

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