‹ Paul DuvertChapitre 1 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Cependant le soleil était couché, et aucun bruit ne se faisait entendre encore du côté du maquis. Madame Bianchi avait repris son poste d'exploration à la fenêtre, et son agitalion allait toujours croissant.

— Ma jtante, murmura Thérésa avec désespoir, en se rapprochant d'elle, il est donc vrai? Si, par bonheur, notre ami échappait au danger de ce combat, il serait arrêté, emprisonné comme un criminel, jugé, condamné peut-être? Oh! c'est affreux!

— Oui, c'est affreux ! répéta la vieille dame; ces collets jaunes vont faire manquer le duel, et l'occasion de le recommencer ne se présentera peut-être plus ! Une si belle vengeance, qtfe j'ai mis vingt ans à préparer !

— Ma tante, reprit Thérésa, suivant toujours son idée, pendant que madame Blanchi était exclusivement préoccupée de la sienne, si nous envoyions quelqu'un pour prévenir les adversaires?

— Y pensez-vous, mademoiselle? dit sa parente en la regardant fixement. Mais il

faut que ce duel ait lieu... il le faut... et nous pouvons espérer encore. Mais qui vient là? demanda-t-elle brusquement en entendant quelqu'un marcher dans le corridor.

Thérésa courut vers la porte , espérant déjà voir de retour celui qu'elle attendait; c'était Charles Labeccio, pâle, défait,- et s'appuyant contre la muraille pour pouvoir marcher. Mademoiselle Blanchi fut émue de pitié et s'avança pour soutenir le pauvre malade; mais la tante ne put réprimer un mouvement d'humeur.

— Eh bien, monsieur Ouvert, demandat-elle, est-il sage de quitter votre chambre ? Que désirez-vous? Une affaire grave nous occupe, et...

— Excusez-moi, madame, dit Charles d'une voix faible et en se laissant aller sur

un siège, j'ai profité du moment où la femme qui me garde s'était endormie... Je voulais vous voir, vous parler... Oh! mon Dieu, est-il temps encore d'éviter un grand malheur?

— De quel malheur parlez-vous? dit madame Blanchi d'un air de mépris. Croyezvous que ce soit un malheur pour un homme de cœur de risquer noblement sa vie dans une cause qui intéresse l'honneur de son nom?

— Mais si celui qui dans ce moment peutêtre expose sa vie pour cette cause n'y était réellement pas intéressé ?

— Que signifie, monsieur, une telle plaisanterie?

— Cela signifie , madame, que votre parent, le Qlsde votre frère, celui à qui revenait de droit le soin de cette vengeance, le véritable Charles Labeccio enfin, est là devant

vous, et que celui qui s'est chargé de soutenir cette querelle est un étranger, un ami de votre malheureux neveu.

— Vous meniez! vous mentez! s'écria impétueusement madame Bianchi ; ce jeune homme a encore le délire de la fièvre, continua-t-elle avec un calme affecté en s'adressant à sa nièce.

— Et cependant, ma tante, il vous a dit vrai, murmura timidement Thérésa.

— Quoi ! vous aussi, vous osez soutenir... > Mais c'est impossible... Pourquoi cette substitution? comment cet autre jeune homme aurait-il accepté parpur dévouement?...

— Cette substitution, madame, dit Charles avec mélancolie , avait pour but d'empêcher que l'éloignement que vous avez malheureusement ressenti pour moi dès la

première vue, n'altérât votre pitié envers mon père menacé d'une ruine prochaine.

— Et monsieur Paul Ouvert, ajouta la jeune fille à demi-voix, s'est jeté dans cette périlleuse entreprise parce qu'il m'aime, et parce que je le lui ai ordonné.

La vieille dame les regarda tous les deux avec des yeux flamboyants.

— Vous un Labeccio ! s écria-t-elle en s'adressant à Charles ! Vous, le descendant de tant d'hommes de résolution et de courage! Non! non! cela n'est pas; ou si vous êtes réellement de cette noble famille, vous l'avez déshonorée, car vous êtes un lâche!... Oui, un lâche! car vous avez souffert qu'un autre exposât sa vie pour vous, qu'un aulre employât le mensonge pour vous acquérir des avantages dont vous étiez indigne !...

— Ma tanle, avant de m'accabler du poids de votre colère et de votre mépris, songez à la position affreuse dans laquelle je me trouvais, songez à la maladie subite.

— Que m'importe maintenant celte vengeance! reprit madame Bianchi avec agitation, sans l'écouter, que m'importe que le sang de notre ennemi soit versé, si ce n'est pas Charles Labeccio qui l'aura faitcouler? Je ne puis accepter le dévouement de cet étranger; s'il venait à succomber, il nous laisserait des remords à tous.. . Non, je ne dois pas souffrir que ce duel ait lieu; il faut envoyer quelqu'un au maquis, engager ce jeune homme à revenir... et laisser sur le nom de Labeccio une tache qui ne pourra jamais être lavée.

— Vous vous trompez, madame, dit Charles avec chaleur; obtenez que ce combat soit

remis... avec des soins, la maladie qui m'accable cessera bientôt peut-être, et alors je me jetterai bravement en avant pour défendre l'honneur de mon nom, je vous le jure ! mais empêchez que ce duel ait lieu aujourd'hui, empêchez que Paul Ouvert ne puisse être la victime^ de son courage.

— Eh bien, dit Thérésa, puisque c'est moi qui, dans un moment d'exaltation et de folie, ai poussé ce jeune homme dans celte terrible affaire, c'est à moi de l'en tirer... Je vais me rendre au maquis... j'appellerai, je crierai, il reconnaîtra ma voix, et peut-être...

Une détonation lointaine et qui se prolongea au milieu du calme de la campagne, lui coupa la parole.

— 11 est trop tard! dit madame Bianchi en frissonnant.

— Il est mort peut-être ! s"écria Thérésa en tombant à genoux; mon Dieu ! ayez pitié de lui I

Un long et solennel silence suivit cette exclamation; tous les assistants prêtaient l'oreille pour saisir le bruit d'une seconde explosion du côté j du maquis, mais ils n'en-

^i^Ûndirent pas autre chose que le cliquetis des

j/js^ verres et les rires des gendarmes dans la

1 ^ pièce voisme.

i!/^/*/ — Oui, l'un des deux adversaires a suc-

^ -^^ombé, dit enfin madame Bianchi lentement; on n'a tiré qu'un seul coup.

— Il est donc vrai, murmura Charles avec désespoir ; cette fatale étourderie aura-t-elle eu de si terribles suites? Thérésa, Thérésa, pourquoi n'avez-vous pas laissé partir mon malheureux ami?

— Espérons encore, dit la pauvre fille, qui peut-être elle-même n'espérait plus.

— Et dire, s'écria madame Bianchi avec une sorte de rage, que la mort de l'un des deux adversaires, quel qu'il soit, aura été inutile pour l'honneur de notre nom! Vous devrez compte du sang versé gratuitement par votre faute, Charles Labeccio!

— Charles Labeccio! voilà notre affaire, dit une voix avinée dans la cuisine; allons, camarades, laissons là les verres... C'est pour le bien du service. Notre homme est arrive.

En même temps, Sénèque et ses hommes tout chancelants et à demi ivres entrèrent dans la salle en traînant pesamment leurs armes. Le caporal s'approcha de Charles, le regarda un moment, et parlant d'un éclat de rire, il dit à ses camarades:

— Hein! comme ça vous a une mine, les hommes qui viennent de faire un mauvais coup ! Voyez comme il est blanc ! oh ! ceux-là je les reconnaîtrais entre mille, moi! Cependant celui-ci n'a pas l'air méchant ; c'est un homme comme il faut ; aussi du respect et de la convenance, si c'est possible. — Ah! ça, jeune homme, continua-t-ii, en s'adressant à Charles tout ébahi, nous avons donc tué Marliani?Le vieux coquin était un peu dur, n'est-ce pas? Allons maintenant, mon petit ami, il ne faut pas trop vous faire prier... vous allez nous suivre, n'est-ce pas? nous irons doucement, je vous le promets. Vous conviendrez, madame, ajouta-t-il en se tournant vers madame Blanchi, qu'on ne peut pas mettre plus de politesse à la chose?

Madame Bianchi semblait parfaitement indifférente au sort de son neveu, et elle ne dit pas un mot pour expliquer aux voltigeurs corses ce malentendu. Charles était si surpris de ce qui se passait qu'il savait à peine ce qu'on lui voulait. Mais Thérésa, voyant les agents de la force publique se préparer à porter la main sur lui, s'écria spontanément :

— Arrêtez! messieurs, ce n'est pas Charles Labeccio.

Arrêtezl répéta le facétieux Sénèque en riant le premier de son calembourg, je ne demande pas mieux. Pour ce qui est de dire que celui-ci n'est pas Charles Labeccio, c'est une couleur l N'ai-je pas entendu la respectable patronne lui donner ce nom, tout-à-l'heure ? Mais je vois ce que c'est, continua-t-il en regardant insolemment la

jeune fille, vous croyez, ma jolie demoiselle, parce que vous nous avez donné une cruche de genièvre au lieu de vin que nous sommes gris pour cela?... Ah ! il était fièrement bon, le genièvre; mais les camarades sont solides au poste. N'est-ce pas, les autres?

— Oui, oui, grognèrent ses compagnons.

La jeune fille, en effet, dans son trouble,

avait apporté par mégarde aux gendarmes une cruche de genièvre, et, comme on le voit, ces messieurs avaient largement fait honneur à cette liqueur enivrante. Thérésa recula avec effroi.

— Eh bien ! messieurs, dit Charles, quand je serais véritablement Charles La- , beccio, je voudrais savoir...

— Vous l'entendez, les autres, dit Sénèque d'un air de triomphe; passez-moi un

bout de corde que je lui lie les mains... il avoue qu'il s'appelle Charles Labeccio.

— Charles Labeccio! présent! répéta, comme un écho, une voix nouvelle; qu'estce que l'on veut à Charles Labeccio !

Au même instant Paul parut au milieu de l'assemblée. Ses vêtements étaient en désordre et souillés de verdure ; ses mains et son visage portaient la trace des épines et des ronces dont le maquis était hérissé ; cependant il était aussi gai, aussi étourdi que jamais.

Sa vue produisit un effet électrique sur les principaux acteurs de cette scène. Charles et Thérésa poussèrent un cri de joie, et madame Blanchi s'approcha vivement de lui, en lui demandant à voix basse: Il est mort, n'est-ce pas?

— Mais Paul ne vit personne que Thérésa, à qui il dit de son ton jovial :

— Vous me l'aviez bien dit, charmante Thérésa, que je reviendrais, et votre espérance n'est pas trompée, me voilà!

— Est-ce que j'ai bu trop de genièvre? se demandait le caporal Sénèqued'un air de réflexion profonde; dites donc, vous autres, est-ce que vous voyez double comme moi? est-ce qu'il n'y a pas ici deux Charles Labeccio?

— H n'y en a qu'un, caporal, dit Paul en riant, car à l'instant mêmeoù il était entré il avait reconnu dans quel état se trouvait l'autorité, il n'y en a qu'un vraiment, et c'est moi.

— Ah ! c'est vous ! ce n'est donc pas l'au-

tre? Jeune homme, ne plaisantons pas le service, et procédons par ordre à l'interrogatoire : c'est vous qui deviez vous battre avec Marliani?

— Oui.

— C'est vous qui étiez dans le maquis avec lui.

— Oui, vous pouvez voir que j'en porte les marques.

— En ce cas, je vous arrête comme auteur de la mort de Marliani.

Paul se dégagea par un rapide mouvement de l'étreinte de l'ivrogne.

— Mais Marliani est vivant ! dit-il.

— Vivant 1 s'écrièrent tous les assistants avec la plus grande surprise et des intonations de voix différentes.

— Une preuve, c'est que le voici.

En effet on aperçut en ce moment dans

l'ombre du corridor la haute taille de Mar-

liani.

Le vieux Corse s'avança lentement dès' qu'il se vit l'objet de l'attention générale; son œil si fier d'ordinaire était terne et abattu ; sa contenance était morne et humiliée.

Il tenait sous le bras son fusil déchargé et encore noirci par la fumée d'une explosion récente.

Il s'arrêta devant madame Bianchi chez qui la vue de son ennemi avait réveillé toutes les passions un moment engourdies.

— Madame, lui dit-il avec une gravité triste, votre neveu m'a donné la vie avec une générosité parfaite, et je viens remplir la

promesse que je lui ai faite. Nous errions tous les deux dans le maquis... je l'ai aperçu le premier, j'ai tiré; mais malheureusement mon œil et ma main ne sont plus aussi sûrs qu'autrefois; Charles Labeccio n'a pas été atteint.

— Eh! eh! le coup n'était pourtant pas trop mauvais, dit Paul en riant, votre balle a frappé le bois de mon fusil et a emporté la petite hure de sanglier qui en faisait l'ornement.

— Votre neveu, reprit iMarliani du même ton, a autant d'esprit que de courage ; il s'est aussitôt élancé sur moi, il a appuyé le canon de son fusil sur ma poitrine et il m'a dit : c< Je pourrais te tuer, et la querelle entre ta famille et la mienne serait à jamais

finie-, je te laisserai la vie, mais à la condilion que tu viendras toi-même reconnaître devant ma respectable tante que les Labeccio ont vaincu les Jacobi en courage et en générosité; acceptes-tu? « Son fusil était toujours dirigé contre ma poitrine, son œil était animé, sa main ferme... il est jeune et fort, je suis vieux. J'ai accepté.

— Ainsi donc, Marliani, reprit madame Blanchi dont les yeux pétillaient d'orgueil et de joie, lu te reconnais vaincu par un Labeccio? Tu avoues que nous pouvions prendre notre revanche du meurtre de PeppoLabeccio, mis à mort par ton aïeul, et que c'est

par pitié pour toi que nous ne l'avons pas fait ?

— Je l'avoue, murmura le Corse avec effort.

— Eh bien ? s'écria Paul, j'avoue à mon tour, papa Marliani, que vous ne bronchez pas devant le danger, el que c'eut été dommage de tuer un bravehomme comme vous, parce qu'il a eu le malheur de mal ajuster son coup.

En même temps, il serra la main à son adversaire, qui parut sensible à cette marque d'intérêt, Marliani lui rendit vigoureusement son étreinte.

— Ainsi donc, reprit madame Blanchi avec dignité, la querelle entre les Labeccio et les Jacobi a été (inie à l'avantage des Labeccio; que tout le monde le sache bien, s'en souvienne. Maintenant, Marliani, je ne vous conserve pas de rancune : quand vous passerez par Casabella, j'espère (|ue vous vien-

(Irez nous demander un verre de genièvre.

— Du genièvre! s'écria Sénèque dont le visage s'épanouit , ceci me fait souvenir, puisqu'il n'y a personne a arrêter, que notre cruche n'est pas finie...

— Allez la finir à ma santé, dit madame Bianchi.

Marliani se retira après avoir salué profondément.

"* Les gendarmes rentrèrent dans la pièce voisine.

— Eh bien, ma tante, êtes-vous contente? demanda Paul, quand tous les étrangers furent sortis.

— Monsieur Paul Ouvert, répondit la

vieille femme d'un air de gratitude, vous nous avez rendu un service immense; vous aurez la récompense que vous avez ambitionnée.

Ohl madame î...

— Dans quelques jours, vous partirez pour la France, et dans trois mois vous reviendrez à Ajaccio; vous m'y trouverez avec ma nièce...

— Quoi, madame ! vous savez mon nom, s'écria le jeune homme, et vous avez la bonté de consentir.

— Pendant le peu de temps que vous resterez ici, vous porterez le nom de Labeccio. afin qu'on ne puisse découvrir dans le pays que vous étiez étranger à notre famille... Ma nièce aura pour dot tout ce queje possède...

seulement, je vous demanderai la permission d'administrer encore ici vos propriétés en compagnie de ce misérable Césario ; j'avoue qu'il m'est on ne peut plus nécessaire.

Cet homme est pour moi comme pour les chiens hargneux, dont les maîtres ne peuvent se passer... C'était lui qui vous avait dénoncé aujourd'hui à l'autorité, mais je vous demande son pardon...

— Cet homme ne peut plus nous nuire, madame; je vous promets de le laisser en paix.

— Et moi, ma tante, et moi ? demanda Charles avec tristesse.

— Vous, monsieur, votre ami vous remettra la traite de quatre-vingt mille francs...

Vous aurez sauvé votre père : n'est-ce pas tout ce -que vous étiez venu chercher ici?

— Et votre aifection, ma tante ?

— Jamais.

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