L'INCENDIAIRE DE L'AVEYRON
Au plus fort de l'été de 1822, par une de ces chaleurs qui, dans le midi de la France, rappellent quelquefois le ciel des tropiques, un pelelon de gendarmes à chevai suivait un chemin étroit et escarpé dans les monta-
gnes de l'Aveyron, à quelques distances de la petite ville d'Aubin.
Il était environ deux heures de l'aprèsmidi. Les rayons du soleil, concentrés depuis le matin dans les montagnes arides et pelées qui bordaient la route, avaient embrasé l'atmosphère.
Les chevaux, bien qu'ils eussent les qualités de vigueur et de prestance que l'on exige pour la cavalerie d'élite, marchaient au petit pas, la tête basse, les naseaux ouverts et desséchés, les mors couverts d'écume et le corps ruisselant de sueur.
Les militaires eux-mêmes, bien que robustes et aguerris en apparence, supportaient avec peine le poids de leurs uniformes plastronnes et de leurs bottes massives. Ils gardaient un silence morne en regardant de temps en temps le chemin qui se prolongeait en serpentant vers la cime de la mon-
tagne, et depuis quelque temps déjà on n'entendait que le bruit sec des pas des chevaux sur les cailloux calcinés et le cliquetis des sabres et des carabines suspendus au côté des cavaliers.
C'est vrai qu'il n'y avait rien dans la campagne environnante qui pi!it donner aux voyageurs l'espérance prochaine d'un peu d'ombre et de repos.
Les montagnes dans cette partie du Rouergue sont stériles, déchirées, sans verdure et sans arbres.
Ce sol volcanisé et comme maudit n'a que les teintes rouges de la lave, les couleurs sombres de la houille, ou les veines jaunâtres du soufre et de l'alun.
Des exhalaisons métalliques répandaient dans l'air des odeurs bitumineuses auxquelles se mêlait la fumée des montagnes brii-
lanles de Fonlagnes et de la Buegne qui s'élevaient à peu de distance.
Pas un ajonc, pas une bruyère n'avait trouvé là assez de terre végétale pour y enfoncer ses racines.
Dans une cavité seulement à quelques pas du chemin, deux ou trois chênes chélifs formaient comme un petit oasis au milieu de ce désert; mais on voyait à la pâleur de leur feuillage, à leur tronc déjeté et rabougri, que, loin de trouver dans le sol un aliment suffisant, ils plongeaient leurs racines dans le soufre de la m.ontagnc, tandis que leur feuillage se fanait tristement dans les vapeurs méphitiques de l'air ambiant.
Du reste, excepté le peloton de cavalerie dont nous avons parlé, rien ne se mouvait dans toute l'étendue ; pas un oiseau ne fouettait de son aile cette atmosphère tiède et immobile; pas un lézard ne grimpait con-
Ire les flancs des rochers ; on eût dit celle nature morte des montagnes qui bordent le lac Asphaltite, ou les dangereux abords d'une solfatare en ignition.
On conçoit qu'un pareil horizon n'avait rien de bien rassurant pour des gens aftamés peut-être, altérés assurément, et abîmés de fatigue et de chaleur ; aussi les fronts étaient plissés sous les chapeaux galonnés, et des imprécations étaient étouffées sous les épaisses moustaches.
Cependant, comme c'est l'ordinaire parmi les soldats, même au moment du danger, un mot du loustic de la troupe pouvait suffire pour tourner en gaieté cette mauvaise humeur, et ce fut ce qui arriva lorsque l'un des cavaliers, gros personnage à figure joviale, qui semblait jouir des droits de plaisant de la troupe, s'écria en s'essuyant le visage : — Gré coquin ! on dit que nous venons
dans ce canton pour arrêter un polisson d'incendiaire qui brûle tout depuis six mois! Minute! nous n'avons qu'à faire demi-tour; on n'a pas dit dans la consigne que c'était le soleil, et nous ne serions pas de force à empoigner ce gaillard-là !
Un long éclat de rire accueillit cette plaisanterie toute dans les idées de l'état de gendarme; et de ce moment le silence qui régnait dans les rangs cessa pour faire place au laisser-aller que permettait la discipline en pareille circonstance.
— Ohé ! Bourguignon, reprit un autre en s'adressant à celui qui venait de parler, pourrais-tu médire, toi, qui as été à Moscou, quel est le marchand d'allumettes qui a allumé le fagot qui flambe là-bas ?... je paye à boire.
En même temps il désignait la colonne de fumée qui s'élevait dans le lointain et qui
provenait des mines de houille qui brûlent depuis plusieurs siècles.
Le loustic ne se détourna pas, comme un homme habitué à faire des plaisanteries et qui ne se souciait pas de se prêter à celles des'autres.
Il répondit froidement et avec un peu de dédain :
— Ça, mon cher? connu ! c'est une vieille ménagère qui fait sauler dans la poêle une omelette au lard que tu vas payer, avec le vin et le dessert: j'accepte.
— Eh bien ! je parie tout ce que l'on voudra, disait un troisième, à l'autre extrémité de la troupe, oui, je parie tout ce que l'on voudra, répéta-t-il d'un ton doctoral, que nous allons baltre inutilement le pays sans rencontrer de malfaiteur; nous allons nous échiner pendant une quinzaine à parcourir cette commune, à demander des passeports
ir.
et à arrêter des vagabonds sans être plus avancés qu'auparavant! Voilà mon opinion.
— Mais alors, grand Christophe', reprit son voisin, comment expliques-tu les incendies de la ferme de Gransac, de la forge de Resson, de la forêt de Birac et de tant d'autres endroits dont j'ai oublié le nom ? Va, va, on a eu des raisons pour envoyer ici toute la gendarmerie à pied et à cheval du département; car je me suis laissé dire que si l'on restait encore seulement six mois sans arrêter le coupable, il n'y a pas une habitation à huit lieues à la ronde qui échappât à l'incendie.
L'interlocuteur hocha la tête d'un air de pitié.
— Arrêtez donc le feu souterrain qui est là sous nos pieds, dit-il d'un air grave, car mon opinion est qu'il est le seul coupable.
Ne vois-lu pas, continua-t-il en désignant plusieurs points de l'horizon où se montrait la fumée des houillières embrasées, ne voislu pas que toutes les flammes et tout le bataclan de l'enfer ont pris leur quartier général sous ces montagnes de malheur? Est-il étonnant que des maisons ou des forêts qui se trouvent si près de ces fournaises-là...
— Ouais ! maître Christophe, tu crois ça! Et ces mèches soufrées qu'on a apportées à M. Van Baert, le maire de la commune, et qu'on a trouvées éteintes par le vent ou la pluie au pied d'une meule de foin ?
— Tout cela ne prouve rien du tout !... répondit l'autre avec opiniâtreté. C'est mon opinion.
Comme on le voit, la conversation était engagée sur toute la ligne, et pendant ce temps la troupe, sans s'en apercevoir, avait atteint le sommet de la montagne, d'où une
perspective plus consolante que celle du paysage qu'elle laissait derrière elle, vint encore augmenter sa bonne humeur.
Du côté de la chaîne, les montagnes avaient bien conservé leur aspect désolé et stérile, mais de fertiles et riantes campagnes s'étendaient à leur pied.
Du point élevé où se trouvaient les voyageurs, ils planaient sur une belle vallée où ne manquaient ni les arbres, ni la verdure, ni les habitants.
Une petite rivière, qui la traversait d'une extrémité à l'autre, était bordée de peupliers et de saules qui entretenaient au loin une agréable fraîcheur.
Des moissons encore sur pied doraient un peu plus loin les ondulations d'un terrain capricieux et ressortaient vivement à côté des prairies qui longeaient le cours du ruisseau.
A travers quelques bouquets de châtaigniers et de sapins, qui s'élevaient sur l'arrière-plan, de nombreuses cabanes couvertes de chaume indiquaient les habitations d'une population entière d'ouvriers et d'agriculteurs, tandis qu'au centredela vallée, sur le bord de la rivière, barrée en cet endroit par une écluse, s'étalaient de vastes bâtiments, dont les hautes cheminées toujours fumantes indiquaient une usine en pleine activité.
Tout à l'entour rayonnaient des voitures chargées de minerai et de combustibles, des forgerons, des paysans, des ouvriers, tous occupés et pleins d'ardeur.
L'air frais et limpide qui s'élevait du fond de la vallée n'avait plus cette pesanteur méphitique de l'atmosphère dans les gorges de la montagne, et le soleil lui-même semblait avoir réservé pour cette Tempe en miniature des rayons moins dévorants.
Bien que les gendarmes soient par état peu sensibles aux charmes d'une belle nature, cet aspect inattendu pour plusieurs regaillardit toute la troupe par l'espérance d'une prochaine halte et d'un moment de repos.
Il est vrai que ni la rivière, qui brillait au soleil comme un miroir d'argent, ni les grands arbres chargés de feuilles, ni les verdoyantes prairies, ni même la vue des forges de Boussac, celte usine modèle, qui nourrissait cinquante familles de manœuvriers, n'eurent le pouvoir d'attirer d'abord l'attention de ces dignes agents de la force publique, mais un bâtiment assez laid qui s'élevait au pied même de la montagne, sur le bord du chemin, et qui n'était rien moins que l'auberge où ils devaient s'arrêter.
Les chevaux eux-mêmes, si mornes et si abattus un moment auparavant, semblèrent se réveiller comme si de l'intérieur de celte
bicoque l'odeur de la mesure d'avoine qui les attendait, fût montée jusqu'à eux.
Aussi, sans qu'il fût besoin de les presser de l'éperon, ces intelligents quadrupèdes montraient-ils déjà une certaine velléité de quitter le pas pour le trot, quand la voix forte du vieux brigadier qui commandait la troupe se fit entendre tout-à-coup :
— Garde à vous! halte ! s'écria-t-il en s'arrêlant lui-même.
Cavaliers et montures, tout resta immobile avec une précision qui tenait de l'enchantement.
— Ah ça! qu'y a-t-il donc? demanda un des grognards, sans toutefois élever la voix de manière à êtreparfaitementcomprisdu chef.
Que diable! voilà un singulier endroit pour faire halte, sous un soleil de feu, au moment où nous espérions être bientôt à notre aise, à l'auberge des forgerons !
— Silence clans les rangs ! dit le brigadier du Ion d'un supérieur qui n'aime pas à répéter deux fois un ordre qu'il va donner ; quatre hommes vont nous précéder à l'auberge que vous voyez là-bas. Ils se placeront de manière à empêcher que quelques vagabonds qui pourraient s'y trouver ne viennent à s'échapper à notre approche sans avoir justifié leur présence dans ce pays. Vous, Bourguigon, continua-t-il en s' adressant au loustic dont il connaissait sans doute la prudence et la finesse, vous serez chargé de celle mission avec trois autres que vous commanderez. Vous arrêterez tous ceux qui vous paraîtront suspects, et vous nous les amènerez à l'auberge des Forgerons. C'est là que nous devons attendre le lieutenant Quentin, qui a pris les devants, et qui sans doute va nous rejoindre dans quelques instants. Allons, partez vite, car je crains qu'on
~ 41 — ne nous ail vus d'en bas et qu'on n'ait déjà pris l'alarme.
Bourguignon sortit des rangs, fit signe aux trois hommes qui lui avaient été désignés, et répondit de son ton jovial :
— Suffit, brigadier, on s'y conformera, et je vous jure que personne ne passera ou que j'y perdrai mon nom de Bourguignon. Allons, vous autres, au trot ! marche !