LES WHIGS ET LES TORIES
C'est vers l'année 1680 que Ton voit se former les deux grands partis qui pendant cent cinquante ans vont tenir l'affiche : les whigs et les tories.
L'introduction du Bill d'Exclusion au Parlement avait déchaîné une discussion des plus acrimonieuses. Ce projet de loi avait pour objet d'exclure les catholiques de la succession au trône d'Angleterre. Il visait tout particulièrement le duc d'York. Les partisans de ce dernier appelaient leurs adversaires, par dérision, des « whigs » et ceux-ci leur répondaient sur le même ton: « Vous n'êtes que des tories. » De côté et d'autre, le nom leur est resté et il est assez amusant d'en connaître la véritable signification. « Whig )) était un mot écossais qui voulait dire du lait sur; on l'employait aussi dans le sens figuré pour désigner des rebelles. « Tory » était un mot venu d'Irlande où on l'employait pour désigner des voyous ou des voleurs.
Les whigs se faisaient les champions de la liberté. Ils revendiquaient l'indépendance du Parlement et du peuple. Ils proclamaient que la résistance était permise contre le roi qui viole la loi. Les tories, de leur côté, affirmaient que l'autorité du roi était de droit divin. Ils défendaient la suprématie de la prérogative royale. Ils proclamaient le devoir d'obéissance absolue de la part du sujet. Erskine May résume admirablement l'attitude respective de chaque parti vis-à-vis le souverain. « Les deux partis, dit-il, reconnaissent l'autorité du roi; l'un la restreint aux limites fixées par les lois de l'État, l'autre veut l'absolutisme dans l'État et dans l'Église. »
Deux événements extérieurs ont beaucoup influé sur les destinées de ces deux partis et ont largement contribué à leur orientation. Ces événements sont : la résolution américaine en 1775 et la révolution française en 1789.
Les tories n'avaient jamais eu beaucoup de sympathies pour les coloniaux. Aux premiers signes de révolte en Amérique, leur politique fut celle de la répression à outrance, par tous les moyens et à n'importe quel prix. Les whigs, eux, voulaient une réconciliation avec la colonie d'outre-mer. Us trouvaient que les révoltés défendaient une cause juste et ils proclamaient, devant le Parlement, le droit de tout citoyen britannique de n'être taxé que par ses représentants. « No taxation without représentation. » Rien n'y fit, le gouvernement était résolu et ne voulait rien entendre. Alors Fox, avec tout son parti, sortit du Parlement pour ne pas partager la responsabilité d'une mesure destinée à faire verser le sang injustement.
La politique de Fox eût conservé à l'Angleterre toute l'Amérique du Nord. C'est l'entêtement aveugle du gouvernement anglais qui a hissé le drapeau étoile. C'est le toryisme étroit qui a été le véritablo fondateur de la république américaine.
La lutte de la colonie pour sa liberté, les chevaleresques chevauchées de Washington, de Lafayette et de Rochambeau, la déclaration de l'indépendance et l'avènement de la nouvelle république au delà des mers eurent une répercussion sur l'opinion publique et sur les partis politiques en Angleterre. Le germe de l'idée démocratique avait fait son apparition. On le verra plus tard se développer et prendre une place prépondé-
rante dans la lutte des partis. Déjà, chez les whigs, tout un groupe arbore le nom de « parti démocratique )).
La révolution française eut un effet encore beaucoup plus considérable sur les partis anglais. L'effroyable tuerie qui avait bouleversé toute la France avait profondément affecté l'Europe entière. Le vent de la révolution avait apporté jusqu'au delà de la Manche les idées et les doctrines nouvelles. Mais en Angleterre, on avait peur de ces idées et de ces doctrines; elles avaient fait verser tant de sang.
Les tories considéraient que le mot « démocratie » contenait une menace et un danger pour l'État. Pour eux, un démocrate, c'était un jacobin. Les whigs proprement dits demandaient discrètement de plus grandes libertés pour le peuple mais ne voulaient pas verser dans les principes et les doctrines de la nouvelle démocratie. Le groupe des démocrates, d'autre part, leur fait ouvertement un chaleureux accueil, demande tout de suite des réformes parlementaires et fonde la « Société des amis du peuple )).
Devant cette attitude du groupe des démocrates, le parti whig, presque en bloc, se rallie au gouvernement tory de Pitt. Toutes les classes de la société affolées se rangent du côté de la coalition. Le gouvernement s'affuble lui-même des noms de « gouvernement national », de « parti du salut national ». Tous ceux qui ne suivent pas la coalition sont des suspects, tous ceux qui lui opposent quelque résistance sont des traîtres. On entoure tout dans le drapeau et on use la corde patriotique. Dans l'opposition, il ne reste qu'une soixantaine de représentants, au nombre desquels, cependant, se trouvent les hommes les plus brillants de l'ancien parti whig : Fox, Sheridan, Erskine, Grey,
Whitbread, Coke, Lambton, Tierney et les deux lords Russell.
Le gouvernement de coalition, sous William Pitt, est le plus puissant que Y Angleterre ait jamais eu. Mais le colosse avait des pieds d'argile. Son régime d'arbitraire a été de courte durée. Il s'est écroulé sous son propre poids. Pourtant Pitt n'avait rien négligé pour garder le pouvoir. La presse avait été muselée, les publicistes jetés en prison et la liberté de parole bâillonnée. Pendant ce temps, le gouvernement consacrait toutes les ressources de l'État au dieu de la guerre. Tout à coup, l'échafaudage commença à crouler. Pitt mourut, le patronage devint impuissant à assouvir les appétits, les contrats de guerre firent place aux taxes de guerre, la peur exagérée des idées démocratiques se dissipa, les whigs se réunirent de nouveau aux démocrates qu'ils avaient abandonnés. La coalition avait vécu, le gouvernement était renversé et les tories avaient perdu pour longtemps la confiance du peuple.
Après cette période mouvementée on voit les whigs accomplir des œuvres remarquables telles que les réformes parlementaires et l'abolition de l'esclavage.