‹ Paul-Émile LamarcheChapitre 17 sur 19 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Nos lecteurs ont appris la douloureuse nouvelle. Paul-Emile Lamarche laisse un regret universel qui s'est exprimé en un respectueux hommage.

Il avait fait ses études classiques à Saint-Sulpice et au Gesù. En 1906, après avoir obtenu le grade de licencié en droit, il était reçu au Barreau. Il exerça sa profession à Montréal.

Il possédait à un rare degré les qualités qui font le véritable avocat, une perspicacité affinée, une irréductible logique et une vive faculté de persuasion. Il travaillait beaucoup, dépouillant chaque dossier avec une pénétrante attention et ne s' épargnant aucune peine pour poursuivre les recherches qui lui paraissaient nécessaires, ou simplement utiles au succès de la cause. Sa manière était sobre et tenace. On pouvait faire comme la contre-épreuve de son habileté dans l'interrogatoire lorsqu'il lui arrivait d'être appelé à rendre témoignage. C'était un feu roulant. Il portait en lui-même tout le procès, l'ayant longuement réfléchi. Il y revenait sans cesse, ne laissant rien qui fût négligé, trouvant remède à tout, l'esprit toujours en éveil et sensible à la moindre défaillance de l'adversaire. Il avait conquis une juste renommée. On lui confiait de lourdes tâches, dont il ne se plaignait pas. Il a aimé le droit jusqu'à la dernière minute de sa vie, qu'il lui a sacrifiée. Cet amour raisonné il l'avait déjà affirmé dans un mémoire qu'il lut, en 1911, devant l'Association des avocats, et où il jetait des clartés nouvelles sur les origines de notre législation. On l'y retrouve tout entier, très franc, souriant volontiers, rebelle aux sentiers battus, épris avant tout de vérité.

La même année, il se laissa porter candidat dans le comté de Nicolet. Député, il siégea à Ottawa jusqu'en 1916, jusqu'au jour où, refusant par principe la prorogation des Chambres que les Chambres s'apprêtaient à prononcer, il donna sa démission. Montesquieu écrivait déjà : « Si [un corps délibérant] avait droit de se

proroger lui-même, il pourrait arriver qu'il ne se prorogerait jamais. » Lamarche ne voulait tenir ses fonctions que du peuple.

Il prononça, à la Chambre des communes, plusieurs discours qui furent très écoutés, très respectés. Il était maître de sa parole. Il apportait à ces débats parlementaires la même érudition, le même souci d'attitude. Il parla sur divers sujets : le problème du Keewatin, les écoles françaises d'Ontario, le canal de la Baie Géorgienne, la question de la prorogation des Chambres. Il fondait toutes ses doctrines sur le droit. Nous lui devons d'avoir fait entendre nos plus sûres revendications. Fort de toute sa race, il avait la hardiesse des justes.

Revenu à ses travaux, il se préoccupa de refaire l'opinion publique, source de toute action parlementaire. On a compris combien il s'intéressait à l'instruction par une polémique qu'il soutint peu de temps avant sa mort. Le 7 juin 1917, il se prononçait, au Monument national, contre la conscription; et, quelques mois plus tard, il donnait, à la salle Saint-Sulpice, une conférence dont nous avons publié le texte, ici même. C'est ime étude très personnelle, convaincue et vivante, des origines et de l'évolution des partis politiques, qu'il terminait par une vibrante exhortation au travail : « Secouons nos ailes et élevons-nous. Nous sommes déjà en retard. »

Ce n'est pas sans une profonde émotion que nous saluons une dernière fois ce compagnon tombé à nos côtés, en pleine mêlée. Ses œuvres, et le souvenir qui les anime toujours pour nous, resteront. Ceux qui ont lutté comme lui peuvent-ils cesser de combattre? Leur exemple, leur volonté, leur pensée survivent. Et leur âme « gagne encore des victoires ».

Edouard Montpetit.

(De la Revue trimestrielle, novembre 1918.)

«Vivre c'est travailler))

Un jour de septembre dernier, j'étais allé causer avec Lamarche, à son bureau à l'hôtel de ville, et dans le cours de la conversation. il me dit : « Moi, je voudrais mourir vite, que ça ne traîne pas J'espère cependant avoir le temps de mettre ordre à mes affaires.» Et il répéta une seconde fois avec un sourire un peu triste : « Mes affaires. » Je compris ce que voulait dire ce sourire sur les lèvres d'un homme qui se contentait d'une modique rémunération, si on la compare à son admirable talent et à son ardeur au travail; et cela il le faisait et il l'acceptait pour ne pas quitter son chef professionnel, auquel il avait voué une admiration sans égale.

Il voulait mourir vite et pourtant mettre ordre à ses affaires. Il a été pleinement exaucé, il est mort vite, très vite, et il a eu le temps de mettre ordre à ses pauvres affaires.

Il avait trente-six ans et six jours de maladie ont suffi pour terrasser un homme apparemment fort et robuste, dont le cerveau magnifiquement enrichi offrait les prémices d'une puissance sur laquelle sa race et son pays avaient appris à compter, à une époque où ils ont tant besoin de toutes leurs forces intellectuelles.

Pourquoi ce désir si ouvertement affirmé de mourir vite ? — Parce que, homme d'actions profondes et vives, il ne voulait pas être immobilisé. Il voulait, en soldat de l'intellectualité française, tomber au travail, et puis, parce que sans vanité et sans prétention, il pressentait peut-être l'amère tristesse qui l'eût envahi le jour où, incapable de lutter, il se serait vu lentement, lentement partir, impuissant à retenir sa pensée autrefois si lucide, et ses superbes rêves d'avenir. Non, il ne voulait pas mourir après son intelligence. Il ne voulait pas, sa force physique l'ayant abandonné, demeurer sans la vie intellectuelle. Il est mort en luttant et, jusqu'à la dernière minute, la force de sa volonté de fer que la fièvre n'a pu abattre réussit à lui faire soulever un corps qui ne lui appartenait déjà plus. Lorsqu'il ferma les yeux pour ne les ouvrir que là où ils ne se fermeront plus, notre race ajouta son nom à la liste de ceux

qui Font profondément aimée, qui l'ont sincèrement servie, et qui ont travaillé pour elle.

Combien il l'aimait, il fallait l'en entendre parler alors que seuls ou quelquefois avec d'autres amis nous causions de son avenir, de son but. Je me garde de remuer trop tôt la moisson de mes souvenirs, mais un jour, je l'espère, je pourrai dire ou du moins lui faire répéter à tous sa pensée profondément canadienne. Ce jour-là, on comprendra peut-être mieux l'étendue des sacrifices qu'il dut s'imposer pour demeurer fidèle à ses principes, à ses idées.

Aujourd'hui, je ne désire noter que l'exemple splendide qu'il laisse à ceux qui veulent travailler pour assurer la prépondérance intellectuelle du groupe français au Canada.

Il avait la fierté bien comprise de son origine, et cela lui faisait souvent dire que la médiocrité est interdite aux hommes de notre race. Il voulait que nous fussions supérieurs, croyant avec raison que c'était encore la meilleure façon de nous faire connaître de ceux qui nous méconnaissent. Aussi, aucune question, aucun problème, aucune science, pourrais-je dire sans exagération, qui le laissât indifférent. Il étudiait, il peinait pour trouver la solution qui pût à la fois satisfaire son désir de tout connaître et son jugement qui ne souffrait pas l'illogisme. Rien ne le rebutait dans la recherche de la vérité, et pour elle aucun sacrifice de jours ou de nuits n'était trop grand.

Lorsqu'il fut appelé par le chef du contentieux à représenter la ville devant la commission chargée d'arbitrer les difficultés existantes avec la compagnie Cook, il se soumit à l'étude des principes élémentaires de génie civil, sous la direction d'un de ses amis, ingénieur, afin, me disait-il, « de ne pas être inférieur à mes confrères de langue anglaise qui représenteront la compagnie Cook, et aussi afin que je puisse contre-interroger avec plus d'avantages pour la ville que je représente les témoins experts appelés à donner leur opinion scientifique ».

Dans un même sentiment de devoir, il savait allier ce qu'il devait à sa race en n'étant pas inférieur aux autres, et puis à la ville, en prenant les moyens de la bien servir.

Dans un autre ordre d'idées, il affirma de nouveau cette volonté, cette énergie, ce désir de connaître, d'apprendre, d'être supérieur.

Depuis déjà quelques années, il me parlait de son espoir, ayant visité l'ouest canadien et américain, d'aller voir et visiter le sud

américain. De fait, quelques jours à peine avant de prendre le lit, il manifestait à un ami le désir d'y aller avec lui au mois de janvier prochain. Il était prêt, disait-il, pour le voyage; car, pour bien comprendre le pays que l'on visite, pour le bien voir, non seulement avec les yeux du corps, mais aussi avec ceux de l'esprit, il faut, ajoutait-il, connaître sa langue; et c'est pourquoi, dans le cours de l'hiver dernier, en compagnie de quelques amis, il avait appris l'espagnol en suivant le cours que l'on en donnait à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales. C'était un plaisir de l'entendre affirmer que maintenant qu'il possédait une troisième langue, il se sentait mieux outillé. Et voilà quelle était sa façon, à lui, de se reposer. Il quittait un travail pénible, ardu, à son bureau, pour en entreprendre un autre aussi absorbant, mais d'une autre nature. « Vivre, c'est travailler », me disait-il un jour que je lui reprochais de ne pas savoir se reposer. Se reposer, Paul-Emile Lamarche n'a jamais su ce que c'était, et c'est cette ignorance, la seule dont on puisse le taxer, qui fut cause que la maladie l'abattit si facilement.

Combien souvent, fatigué, le cerveau meurtri par un effort trop constant, il laissait pour quelques heures de côté ses dossiers, ses livres, pour revêtir une salopette; alors il fallait le voir, agençant les engrenages d'un moteur qu'il avait défait, ou encore sortant de son coffre de menuisier les outils nécessaires à la réparation de certaines boiseries ou de certaines charpentes boiteuses. Il était heureux de son nouveau genre de travail, tout comme la veille il s'enthousiasmait dans la préparation d'un argument pour le prétoire.

Pas d'autre repos pour lui que ce changement dans la nature de son travail, pas de relâche; la vie est trop courte, il faut en profiter, et en profiter, c'est travailler.

Lui qui remportait si facilement des succès, lui qui savait si bien maîtriser ses pensées, ses impressions, il semblait que, l'eût-il voulu, il n'eût pu se reposer, car une force plus puissante, plus exigeante que son jugement, l'entraînait incessamment au travail. La maladie, la fièvre, les supplications de son médecin, de ses amis, de sa famille enfin, eussent dû lui faire abandonner une lutte pour le travail qui le minait, qui l'emportait. Non, pas même cela. Il voulait vivre, certes, mais quoique cela puisse sembler exagéré, il ne voulait pas vivre au prix du repos.

La fièvre le rongeait, il avait été condamné, et pourtant, chaque fois que sonnait l'avertisseur du téléphone, son énergie le faisait se

soulever pour demander : « Est-ce au sujet de l'affaire Cook ? Si oui, je vais répondre. » Et pourtant il avait à peine la force de lever la tête de son oreiller.

« Vivre, c'est travailler », et maintenant que, par delà les étoiles, il se repose, c'est à nous qu'incombe le devoir, sans porter l'application de son principe jusqu'à la limite de son exemple, de considérer son œuvre inachevée et pourtant considérable, et de demander aux hommes de sa race de faire produire à leur intelligence la mesure pleine de sa force.

Toute la vie de Paul- Emile Lamarche est une leçon de volonté, d'énergie, de courage dans le travail. Essayons, s'il est possible, de combler le vide que sa mort a créé dans les rangs des travailleurs de notre race, afin que le grand œuvre auquel il s'est dévoué : l'affirmation de la supériorité intellectuelle du groupe français au Canada, devienne une réalité qui ne s'applique pas seulement à une élite, mais qui se généralisant, à défaut de la prépondérance numérique sur laquelle nous ne pouvons pas compter, nous donne la prépondérance intellectuelle dont nous avons besoin si nous voulons survivre.

Athanase David (Le Devoir, 16 octobre 1918.)

Debout

La nouvelle de la mort de Paul-Êmile Lamarche a été accueillie avec une douloureuse stupeur. Lui qui était l'énergie même, et d'une jeunesse si active, un « bourreau de travail » comme dit expressivement notre langue populaire, le voilà terrassé en quelques jours ! Montalembert cite dès la première ligne du livre qu'il a consacré à Lacordaire la réflexion d'une Albigeoise venue assister, à Sorèze, aux obsèques du grand dominicain : Abion un rey, Vaben perdut Ce mot, un peu modifié, est tombé de toutes les lèvres lorsque, le journal posé où paraissait l'annonce de ce deuil, chacun réfléchit sur le malheur qui nous frappe : nous avions un chef, et nous l'avons perdu.

Il laisse des œuvres et, ce qui vaut mieux, une doctrine que ses amis reprendront quelque jour avec plus d'ampleur que dans des notices nécrologiques, que l'émotion et une précipitation nécessaire font hâtives et incomplètes. Il est un vœu cependant que l'on a déjà formulé et qui sera immédiatement réalisé : la publication des discours, des conférences et des études que Lamarche nous a donnés. Cela, afin qu'il vive dans le lointain avenir. Nous retracerons ainsi la filiation et l'ensemble de ses idées. Avec ceux qu'il a aimés de plus près, sa famille, son admirable compagne et son enfant dont le cœur est si gros de chagrin, nous le retrouverons comme il doit être dans notre grande histoire : debout.

Debout. N'est-ce pas la devise de toutes ses résistances?

Il a combattu en arrachant lui-même la visière qui eût pu le protéger. On a écrit à son propos qu'il fut un chevalier sans peur et sans reproche. Appliqué à Lamarche, cette tournure, reprise des temps anciens, n'a surpris personne. C'est un signe. On cherche vainement un recul dans sa vie. L'attaque le trouvait prêt du moment même où elle avait commencé. Il fixait sur son adversaire un regard droit, ouvert à toutes les ruses, un grand regard, un regard de tout l'œil; la bouche seule trahissait par un mouvement léger le travail intérieur où s'élaborait une réplique claire, d'une cinglante logique, basée en pensée.

Son intelligence était armée. Rejetant les opinions toutes faites, fussent-elles étayées des plus grands noms, il se mettait résolument en route vers la vérité, guidé par son jugement qui était pénétrant, aiguisé. Avec quelle sûreté il savait distinguer les arguments, les ordonner. Avec quelle rapidité, si maîtresse d'elle-même, il dépouillait un dossier et faisait le tour d'un sujet. C'était une merveille. Il portait les questions d'intérêt national devant l'opinion comme autant de procès devant un tribunal. Il se constituait le défenseur d'une cause; et il y apportait la personnalité de son talent et l'éclat de son esprit. Son débit était calme, son geste sobre, sa voix bien placée. On le suivait sans effort, tant il y avait de lucidité dans ses exposés. Parfois une comparaison ingénieuse, inattendue, jetait un éclair sur une difficulté. Parfois un seul mot s'abattait comme un formidable coup et faisait, de tout l'auditoire, fuser les rires et les applaudissements. Il y a de ces mots qui ont été des triomphes.

Debout, et pour sa race.

Lamarche a été comme notre avocat général. Il a donné aux œuvres de défense qui ont été braquées chez nous un solide fondement de droit.

Sa première étude, très remarquée, indiqua tout de suite l'orientation de ses pensées directrices. Lamarche y traitait de notre droit civil sous la Domination anglaise. Il s'y révèle déjà. On le voit avancer, idée par idée. Il est penché sur un sol trouble, il rejette les mottes de terre les unes après les autres et d'un geste résolu, et ne laisse à nos yeux que la couleur friable et unie d'un sillon neuf. Il nous montre comme à découvert l'origine de notre droit au droit. Le droit des gens et l'Acte de Québec sont à la base de nos libertés juridiques, garanties successivement par les divers régimes qui ont suivi. Il écrit : « Non seulement nous avons des titres clairs établissant nos droits à la législation privée qui nous gouverne, mais encore nous sommes dépositaires des clefs de la voûte qui les préserve contre les ravages du temps. » Il éclair cissait un point dès longtemps débattu, et, avec une incontestable maîtrise débarrassée de toute préciosité, il faisait sien le domaine du droit constitutionnel où, sans doute, l'influence de son grand ami M. Monk l'avait dirigé.

Le dernier paragraphe de sa conclusion commence par ces mots : « Aimons donc notre droit ». Est-ce s'abuser que de rechercher dans

cette expression une des caractéristiques de l'état d'esprit de la génération de Lamarche ? L'amour profondément racine du Canada aux généreux aspects, des traditions les unes modestes les autres grandioses jusqu'au sublime, de la langue maternelle et chère, du droit qui façonne le peuple, des mœurs si colorées, de la petite vie même dont l'obscurité est encore belle à cause de son principe résistant comme une mâle étoffe du pays, tout cela est-il donc nouveau parmi nous? Non. Toute notre littérature en est faite; et toute notre histoire n'est qu'un sentiment d'amour. Mais que l'on ait tiré de ce sentiment l'origine vivifiante d'une idée-force, que l'on ait raisonné en parlant de l'amour, que l'on ait fait rayonner de cette puissance interne la totalité de nos énergies, cela nous paraît renouvelé sinon nouveau, et cela nous semble d'une fécondité insoupçonnée s'il en peut naître enfin une philosophie qui nous soit propre, inspiratrice, sûre. A cela, Lamarche aura donné son cœur. C'est un héritage que nous acceptons.

Dégageons encore un paragraphe de cette étude, puisque c'est depuis ce premier acte que Lamarche est parti vers la vie publique. Transcrivons les lignes que voici, tracées par ce jeune avocat qui n'a pas trente ans, et que l'avenir a déjà réclamé : « Quant à nous, de cette vieille province de Québec dont le blason rappelle qu'elle se souvient, fidèles à notre histoire, à nos traditions, à notre passé, mesurant toujours l'intensité de nos affections sur le respect que l'on fait de nos droits, aux heures d'actions de grâces comme à celles des justes revendications, nous entretiendrons toujours, sur ce transept du temple impérial, la lumière pieuse et discrète de la loyauté qui a jusqu'ici brillé, sans cesse, aux jours sereins comme au milieu des nuits les plus sombres de notre existence nationale. Peu importent les intrigues du dehors ou les machinations du uedans, la liberté individuelle du sujet sera encore, comme par le passé, le plus formidable rempart de la citadelle impériale. Le plus ferme *mxtien de cette liberté, c'est la loi qui la coordonne et qui V empêche de dégénérer en licence. » Muni de cette conviction qu'il s'était faite, il vint prendre place en Chambre, à Ottawa, délégué par le suffrage.

On connaît sa brillante carrière politique. La nation se plaisait à le savoir parmi ses représentants : elle en éprouvait un réconfortant orgueil. Il accueillit cette vague de popularité et sut s'en montrer digne. Il soutint plus d'un combat. On a fait observer qu'il luttait sans arrêt, non seulement à la tribune mais jusque dans les retors

des couloirs et dans la vie de chaque jour. Il ne comptait pas ses fatigues, mais se livrait tout entier à l'accomplissement de la fonction où les siens l'avaient porté. Il n'avait rien négligé de sa première manière. Ses discours sur les questions du Keewatin, des Écoles de l'Ontario, du canal de la Baie Géorgienne, de la prorogation des Chambres étaient préparés avec le même souci de logique, de netteté, de force, de savoir. Il portait haut son titre de Canadien français; et il mettait au service de sa langue et de sa race la redoutable vertu de son verbe. Il restait fidèle aux grands principes dont il s'était imprégné. Il réclamait, aussi lui, la liberté par le respect du droit. Cette formule, qu'il s'était en quelque sorte identifiée, l'apparentait à nos grands parlementaires.

Il quitta la Chambre plutôt que d'abandonner ses doctrines. Il était ainsi fait. Il n'eût jamais voulu sacrifier aux plus belles promesses d'avenir la satisfaction d'obéir par droiture de volonté au commandement suprême de sa conviction. Songeait-il déjà à cette brisure possible lorsqu'il s'arrêtait, en avril 1911, à renfermer dans un saisissant rapprochement emprunté au langage du droit la querelle qui sépara Burke et Fox lors de la discussion, au sein de la Chambre anglaise, de la loi organique instituant notre régime de 1791 ? « C'est en cette circonstance mémorable, disait-il, qu'au cours de l'édification du temple de notre constitution, dans un accident de travail sublime et empoignant, la vieille amitié de Burke et de Fox, qui pendant vingt ans avait été insensible aux vertiges de la vie publique, trébucha soudainement des hauteurs de leur estime et de leur admiration mutuelles pour aller se fracasser sur le dur pavé de leurs opinions politiques. C'était V effacement de Vintérët personnel devant l'apothéose de l'intérêt public. » Que cette phrase, rugueuse et comme martelée à plaisir, prend aujourd'hui d'ampleur et de beauté ! Peu après sa décision, accompagné de M. Henri Bourassa, il portait à ses électeurs de Nicolet l'explication de sa conduite. Il remettait le mandat qu'on lui avait confié; et il retournait à ses travaux avec l'espérance avouée de refaire, par un enseignement direct, l'opinion publique où il retraçait la source de toute véritable action parlementaire. Sa conférence sur les partis politiques, dont on a cité à bon escient les dernières lignes, confirme cette volonté.

Tous ceux qui ont connu Lamarche, et aussi bien ceux qui ne partageaient pas la totalité de ses opinions politiques, ont rendu un

témoignage ému à son impeccable sincérité. On vit rarement, à Thonneur d'un homme, un pareil tribut. Nos compatriotes anglais, parmi lesquels il comptait de nombreux amis, beaucoup d'admirateurs et des adversaires, à qui il n'avait pas voilé la vérité, ont incliné leur hommage devant sa tombe. Une phrase est à retenir qui vaut une leçon, celle qui fut imprimée en note de rédaction dans la Gazette : « His kind will hâve opportunity to be vseful in the early future. » Nous pouvons juger cette vie maintenant fauchée et qui, comme une moisson, nous offre toute sa valeur. Voilà ce qu'elle a mérité d'entendre, à son éloge. Comme on mesure bien la hauteur d'où elle s'est imposée au respect ! C'est le triomphe de la supériorité nécessaire, préparée par une robuste méditation, fortifiée par une pratique constante, servie par une volonté rigide, développée dans le sens même de son innéité, restée canadienne et française, brisée dans la majesté d'une indéniable victoire. Nous prouverons à Paul- Emile Lamarche notre admiration et notre reconnaissance en suivant son exemple.

Une vie canadienne et française. Ce sont là les deux adjectifs, inséparables, additionnés par l'histoire, qui désignent notre peuple. Lamarche avait le culte de ses origines et l'orgueil de la culture française. Bien souvent il nous a répété son ardent amour de la France. Il y a seulement quelques jours, il rencontrait, au Club Saint-Denis, les deux consuls de France un instant rapprochés. Il improvisa une brève allocution dont tous les invités conservent le souvenir. Il y jeta trois idées. On avait évoqué le retour des soldats français, la guerre terminée, leur marche à travers Paris et sous l'Arc de Triomphe aux acclamations enthousiastes d'un peuple libéré. Il vous arrivera, disait l'orateur à M. Henri Ponsot, de parcourir nos campagnes. Vous y entendrez notre langue. Elle vous paraîtra peut-être un peu vieillotte, gardant des saveurs anciennes, ou encore appauvrie par des nuances de mots étrangers. Cependant, vous voudrez également la saluer très bas, sous l'uniforme lacéré qu'elle porte, car elle fut, aussi elle, bien plus d'un siècle dans la tranchée. Il traçait ensuite un tableau de la France qui n'est pas seulement un pays merveilleux, un perpétuel sourire de la terre au soleil gaulois, mais aussi une pensée, une lumière épanduc au loin, au delà de ses frontières, vers l'horizon. Puis il terminait un double compliment aux représentants officiels par ces mots : « Les consuls arrivent, les consuls partent; mais la France demeure. » Voilà la dernière

parole qu'il ait prononcée en public. Elle résume l'affirmation de toute sa vie et formule le mot d'ordre où passe sa fierté.

Nous n'avons pas parlé du bon camarade, que nous aimions, qui éclairait nos réunions par son imperturbable gaieté et qui nous apportait toute la générosité de son cœur. Nous voulons associer les noms d'Athanase David et d'Antonio Perrault, qui furent, avec nous, dans une heure critique, les compagnons d'idée de Lamarche, au moment de prononcer ce dernier et plus intime adieu.

Edouard Montpetït (Le Devoir, 17 octobre 1918.)

Souv

entrs

Je songe aux blés coupés qui ne sont plus les nôtres Et dont les épis mûrs font du pain pour les autres,

(J. Richepin.)

C'était pendant la campagne de Drummond et Arthabaska : M. Monk m'avait invité à une assemblée contradictoire, qui devait être tenue ce soir-là à Ulverton, petite ville exclusivement anglaise et presque unanimement libérale.

L'assemblée était pour sept heures et, rendu à la salle publique, je vis bien trois orateurs anglais, triés dans la grosse artillerie libérale, mais, par des circonstances que je ne comprenais pas, M. Monk n'était pas présent, et personne n'avait eu de ses nouvelles.

Je n'étais pas rassuré; et, si mon désappointement était grand, celui plus évident de l'auditoire ne présageait rien de bon pour le solitaire représentant de l' anti-impérialisme.

D'autant plus que nos adversaires, fidèles à leur tactique de toute cette campagne, après avoir, dans les centres français, annoncé la marine Laurier « comme une préparation à l'indépendance », reprenaient ce soir-là, dans ce milieu anglo-saxon, l'hymne du loyalisme intégral et anathématisaient de toutes leurs foudres le malheureux nationaliste qui, seul dans son coin, n'en menait pas large.

Néanmoins, le dos au mur, sans retraite possible, je commençai à mon tour, dans une langue ressemblant bien vaguement à celle de Shakespeare, ma démonstration.

Les interruptions de tous genres, sarcasmes, railleries, protestations de députés ou cris d'animaux, pleuvaient drues comme grêle. Je tentai la précaution oratoire et j'en étais à dire : « Quoique je sois seul contre mes trois honorables amis. . . »

« Like Daniel in the lions* den ! » pouffa une lourde voix écossaise, aux trépignements de la salle entière.

— « Oui, repris-je, en ramassant mes énergies, mais Daniel possédait la vérité et il fut sauvé. . . »

A ce moment, la porte s'ouvrit et je reconnus, avec une joie que l'on comprendra facilement, blanche de neige, la haute silhouette de M. Monk, accompagné d'un jeune homme dont l'apparence robuste me rassura complètement. J'étais sauvé !

J'annonçais cette arrivée avec un courage tout neuf, démontrant ainsi à tous ces liseurs de bible comme le livre avait parlé en notre faveur.

Ceci mit la foule en bonne humeur et pendant le clair et magistral exposé de M. Monk, je pus examiner son compagnon, qui, durant mon discours, était venu se placer à mes côtés.

Je n'oublierai jamais cette figure loyale, si nette, ni le courage tranquille, presque amusé, que reflétaient des yeux noirs, sous un front très droit.

L'assemblée fut un triomphe pour nous, dû, non pas à notre supériorité, mais à la sincérité de nos convictions, restées les mêmes auprès des Anglais que chez nos compatriotes, et à la duplicité de a campagne adverse, que nous exposâmes copieusement.

Après la réunion, M. Monk me présenta à notre compagnon d'armes. C'était Lamarche, et pour la première fois j'eus Y honneur de serrer sa main.

Elle ne s'est jamais dérobée depuis, presque seule de celles qui luttaient alors avec nous.

Pendant les quinze durs milles que nous fîmes tous trois, dans la nuit, en un mauvais cabriolet, sous la neige et la pluie, d'Ulverton à South Durham, j'eus le temps de connaître et d'apprécier son esprit supérieur et charmant. Lamarche avait des phrases, des traits qui photographiaient les hommes et les choses. La route s'abrégea grâce à lui et comme j'aime à me rappeler le bon rire de M. Monk, dont le cœur se dilatait au contact, disait-il, de notre jeune dévouement.

Cher ami ! combien de fois, depuis ce jour, ai-je retrempé auprès de Lamarche, non ma conviction, mais mon courage lassé, et combien de fois, ai-je puisé chez lui, comme à sa source même, Feau limpide de la vérité !

Quand vinrent les élections générales, candidat dans Saint- Jacques, il céda généreusement sa place à Asselin et s'en alla tranquillement, tout seul, à la conquête de Niçolet.

Il fut élu, comme on sait, à une immense majorité et presque immédiatement commença son martyre.

Il faut avoir connu et vécu ces heures de lutte contre son propre parti et ses anciens amis pour en comprendre toute F âpre souffrance et l'incessante torture. Promesses et cajoleries à certains moments, menaces et injures à d'autres; appels à l'amitié, à l'intérêt, à l'égoïsme; sophismes et mensonges; requêtes d'électeurs en mal de places ou de patronage; sourires ou foudres ministériels; on employa auprès de Lamarche tous ces moyens, on usa de toutes ces manœuvres, armes savantes de politiciens habiles, cramponnés au pouvoir.

Seules le laissèrent indifférent celles qui furent des appels à son appétit, des excitants pour son ambition. Celles-là s'émoussaient sur sa rigide conscience; les autres, j'en suis certain, firent souvent saigner son cœur. Et, la crise du Kéwatin passée, Lamarche succomba sous la tâche; il s'affaissa sous le fardeau trop lourd.

La maladie le terrassa et une congestion cérébrale le conduisit aux portes de la mort. Il ne recouvra jamais par la suite ses forces de naguère.

A ce moment la question navale pointait à l'horizon du Parlement. Des vingt-trois farouches nationalistes élus, une mince demi-douzaine avait tenu sur la question scolaire, et de nouvelles défections s'annonçaient imminentes.

Lamarche, cloué à l'hôpital, se mourait, et déjà les journaux adversaires insinuaient à une défaite de sa part pour masquer une trahison.

Il me fit appeler à son chevet et j'accourus de Québec.

Je verrai toujours sa pauvre tête brûlante de fièvre, dans laquelle flambaient comme des braises ses grands yeux, où toute l'énergie de son être semblait réfugiée.

Il pouvait à peine parler, mais, prenant ma main il me dit d'un souffle haletant : « Je t'ai fait venir : tu vois, je suis malade, bien malade..., mais je ne suis pas un lâche ! Voilà le débat de la marine; je ne pourrai parler. . . mais je veux voter. Promets-moi, sur ton honneur, que, quand le vote approchera, tu viendras me chercher, tu me transporteras à Ottawa, sur une civière s'il le faut, pour que j'aille enregistrer mon vote. . . ! Je lui dis de ne pas penser à cela; de se rétablir; que personne ne pouvait le soupçonner; qu'on le connaissait trop; qu'un semblable risque pouvait le tuer. — « Pro-

mets-moi, jure-moi », dit-il en crispant sa main sur la mienne. La gorge serrée, je le lui jurai, et il retomba épuisé sur son oreiller.

Dieu merci ! je n'eus pas à exécuter mon serment.

Les Communes ont souvent depuis revu Lamarche, vaillant physiquement comme il Tétait toujours de cœur.

Il put devant elles réaffirmer sa foi nationaliste, défendre le droit opprimé et couvrir de son talent si grand, et de son caractère si élevé, les petits, les faibles de sa langue, et souffrant pour elle.

On sait l'impression que produisaient ses discours à la Chambre : les tribunes remplies, les députés anglais tous à leurs sièges, attentifs, charmés et presque entraînés par sa logique éloquente, tandis que les transfuges courbaient leurs têtes blafardes sous ses paroles vengeresses.

Hélas î ce n'était qu'un sursis, et, malgré son extérieur de force, la mort le guettait. Il vient de succomber, victime encore une fois de son sens de l'honneur, de sa notion scrupuleuse du devoir.

Devant sa jeune tombe ses adversaires se découvrent avec respect; pour le Canada français sa perte est un désastre national; pour nous qui l'aimions encore plus peut-être que nous ne l'admirions nous restons stupéfiés, atterrés.

Devant une mort aussi stupide on se prend à désespérer. A l'heure où notre race a besoin de tous ses fils, de tout leur dévouement, de toute leur pensée, de leur attention constante, Dieu la délaisserait-il que la mort lui ravit un de ses plus nobles, un de ses plus utiles enfants ?

Mais non, l'âme de Paul-Êmile Lamarche n'est pas morte et elle combattra encore pour le pays qu'elle a tant aimé.

Et je pense au jour où un autre patriote nous recevait chez lui, Lamarche et moi, à Saint-Boniface.

La veille, dans un banquet, devant cinq mille personnes, presque toutes d'une autre langue et d'une autre religion, Lamarche avait, une fois de plus, fièrement revendiqué nos droits et clamé la justice.

Le lendemain, pendant que d'autres collègues du député de Nicolet, terrés à Winnipeg, n'osaient traverser la rivière Rouge, de peur que sa couleur ne se reflétât en honte sur leur front, nous étions allés saluer le grand blessé du Manitoba.

Celui-ci serra Lamarche sur son cœur, et, les yeux pleins de larmes, il le bénit.

Cette bénédiction fut la seule récompense qu'eut Lamarche dans sa vie politique.

Elle en vaut bien d'autres !

Ce doit être Mgr Langevin qui est venu au devant de lui pour lui ouvrir les portes éternelles et poser sur sa tête la couronne promise à ceux qui ont souffert pour la justice.

De là-haut, connaissant nos faiblesses et voyant notre indignité, ils ne nous abandonneront pas, puisque la Divine Pensée a voulu que ce fussent nos mains débiles qui devaient recueillir pour le porter au combat le drapeau d'honneur que la mort seule a pu leur arracher.

Comme Mgr Langevin, Lamarche n'est plus avec nous; mais — « defunctus adhuc loquitur)), — mort, il parle encore. Sa trop courte vie demeure comme un exemple, comme un lumineux enseignement.

Le cœur étreint du poids de toute notre peine, nous nous inclinons devant l'arrêt du divin Maître, rappelant à lui le bon ouvrier; brisés de l'avoir perdu, mais fiers de l'avoir connu, nous garderons pieusement sa mémoire. Qu'il fasse du haut du grand ciel que nous puissions, chacun dans son humble sphère, continuer l'œuvre dont l'exemple de sa vie a tracé le droit sillon et sa parole jeté la semence féconde.

Armand Lavergne Québec, le 13 octobre 1918.

(Le Devoir, Montréal, samedi 19 octobre 1918.)

La mort

Ce n'est pas pour ceux qu'elle emporte que la mort est triste, c'est pour ceux qui restent. C'est pour ceux qui vivent et qu'elle appauvrit.

Dans la famille, lorsqu'elle a frappé, quelle sensation ! C'est l'irrémédiable; elle atterre. Mais on ne veut pas y croire, même si on l'attendait. C'est un mauvais rêve qui s'enfuira. Hélas ! le cauchemar persiste; et bien longtemps la mémoire conservera la vision douloureuse et obsédante de la chambre mortuaire, du visage fermé à jamais.

Il y a des morts qui creusent un vide au foyer sans le détruire. Il y en a qui le brisent; après ces morts plus effroyables, des maisons se ferment, des familles n'existent plus. La mort qui atteint ceux que vous aimez, elle vous est atroce à accepter. Il semble que vous ne vous en relèverez plus, que vous serez désormais comme infirme. Toutes les choses du monde que vous voyez, elles vous paraissent voilées; vous n'avez plus le même œil, les larmes l'ont changé.

L'habitude vous viendra cependant. L'habitude vient toujours; et puis les consolations. Le bon Dieu veille sur nous, si nous le prions. Les morts aussi du pays éternel.

En mourant, votre père emportait peut-être votre bien-être, votre fortune; le deuil était plus affreux. Mais bientôt vous constatez que des difficultés qui s'annonçaient insurmontables tombent d'elles-mêmes. Une main invisible répare vos malheurs, une main vous secourt.

Sentirons-nous la main bienfaisante de ceux dont la mort vient de creuser un vide au foyer de la race ? Il y en a qui sont partis et qui étaient notre fierté. Ceux-là, plus riches que les anonymes, ont fait monter des larmes aux yeux mêmes de ceux qui ne les avaient qu'à peine vus. De loin ou de proche on avait confiance en eux, on les aimait. Ils étaient une force, on avait besoin de leur science pour soulager ou guérir des maux, de leur parole pour protéger et tonifier des faiblesses. Dans la famille canadienne, ils étaient des grands frères qui font honneur; ceux qui ayant remporté de beaux

prix, continuent à donner le bon exemple et font la gloire de leurs parents. Mystère des desseins de Dieu. Forts et jeunes, la mort les a pris.

Mais les chrétiens ne meurent pas. Demandons à nos morts d'obtenir que d'autres fassent ici-bas le bien qu'ils n'ont pas eu le temps d'accomplir. Qu'en chacun de nous un peu plus de patriotisme germe pour combler les grands vides qu'ils laissent.

Michelle Le Normand (Le Devoir, 16 octobre 1918.)

L'hommage d'un journaliste anglo- ont arien

M. Arthur Hawkes, journaliste anglo-ontarien, qiû a connu et fréquenté notre ami Lamarche au parlement et depuis, nous adresse avec autorisation de la publier, une belle note sur Lamarche. Nous la donnons dans le texte original :

It was indeed a shock to learn, after he was in his grave, of the death of our friend Paul Emile Lamarche. The scourge has taken many whom one knew, but none from whom his country has a right to expect more than from this brilliant, courageous and noble son. His name needs no certificate of character — it would be presumptuous to offer it. One might hesitate to say anything in admiration of him now that he is dead, if one had not enjoyed the happiness of paying public tribute to him when he was in the full tide of life, and filling the place of a member of parliament who had continued to proclaim his faith after the cohort which marched with him into Parliament had fallen on silence, or were speaking with blighted accents. Courage is perhaps the supremest political quality. Lamarche had it, in abundant measure. It was as notable as his ability, which is saying ver y much indeed.

The bilingual debate, in April 1916, greatly laid the French Canadians' great daim to freedom from aliénation in their native country. To me, its most mémorable event was not the flaming passion of an old man for his people — dignified and splendid though it was — but the perfect speech of the young man to whom Nestor gave unstinted praise. Lamarche' s speech was faultless as a démonstration of what can be expressed in the Shakespearean longue. We envied him, as we so frequently do our brother Canadians who hâve learnt English, whereas we hâve only picked it up.

The argument was ail that argument should be — clear, sure, sustained, good-tempered and laden with germanefacts. It was full of dry light, through which glowed a passion which the most thorough

légal iraining could not conceal. That such a man should hâve been lost to Parliament was a tragedy which we hoped Urne would swiftly repair.

But it was not to be. Some day there must be achieved a union of ail who love Canada in sincerity and truth. Sometimes it seems far off indeed; and never so far as when valiant contenders for a national faiih fait before an indiscriminate sword. We could not wish better for others who belong to LamarcheJs company than that they should be like Mm.

Arthur Hawkes Toronto, October 1918.

(Le Devoir } Montréal, lundi 28 octobre.)

Suprêmes consolations

La famille du Devoir a rendu ce matin à Paul- Emile Lamarche Phommage le plus vrai que des chrétiens puissent offrir à un frère. Réunie au pied de l'autel, elle a joint ses prières à celles du prêtre sacrificateur pour attirer sur l'ami disparu les miséricordes de Dieu et les trésors inépuisables de la rédemption du Christ. Chacun de nous avait déjà prié pour lui en son particulier; plusieurs avaient demandé, pour le repos de l'âme de celui qui fut un brave, un désintéressé, un croyant, mais aussi un homme, comme nous tous, participant de l'humaine faiblesse, l'offrande du divin sacrifice, qui seul donne quelque efficacité aux prières des humains, leur mérite le pardon de leurs fautes, les fait rentrer dans l'héritage paternel d'où le péché les avait exclus. Nous avons tenu à répéter, collectivement, cet acte de foi et de charité.

Sur toute tombe, les lumières de la foi apparaissent comme le seul guide, les espérances en la miséricorde divine comme la seule consolation, la prière et l'agenouillement devant Dieu comme l'œuvre par excellence de la vraie charité. Combien plus saisissantes, ces vérités, lorsque dans une fosse, prématurément creusée, descend un être de force et de jeunesse, foudroyé dans la pleine effioraison de son talent ! C'est alors que l'esprit aperçoit l'essentielle et consolante vérité des dogmes, éminemment raisonnables, de la communion des saints, de la rémission des péchés, de la vie éternelle. A la raison comme au cœur du croyant s'impose l'évidente vérité qu'avec la mort physique, rien n'est fini, tout commence. Parvenus à la vie complète de l'Église triomphante, ceux de qui l'on attendait le plus sur la terre continuent à faire du bien aux combattants de l'Église militante, à le faire d'autant plus efficacement qu'ils ne sont plus entravés par les erreurs, les faiblesses et les hésitations de la chair. Et ce bien, ils le feront d'autant plus tôt que ceux qui les ont aimés sur terre leur aident par leurs prières à franchir plus promptement les épreuves de l'Église souffrante. En supprimant le dogme et la pratique de la prière pour les morts, le protestantisme a enlevé aux vivants l'un des motifs les plus inspirateurs d'actions généreuses,

l'un des freins les plus puissants qu'il soit possible d'imposer à l'égoïsme jouisseur et sceptique.

Nous ne pouvons donc faire mieux et plus que de convier tous nos lecteurs, tous les vrais amis de Lamarche, à continuer de prier avec foi et constance pour le repos de son âme et la survivance, dans la mémoire de ses compatriotes, de tout ce qui, dans sa vie et ses actes publics, est le plus propre à fortifier les convictions, à développer les intelligences, à affermir les courages, à faire aimer et pratiquer le devoir désintéressé, à résister aux appels de l'intérêt, de l'ambition ou de la vanité; car tout cela, c'est être plus chrétien.

Que pourrais-je ajouter aux témoignages émus, si profondément sentis, si heureusement exprimés, que les amis et les contemporains de Lamarche ont prodigués à sa mémoire? Ils l'ont mieux connu que moi. Ils ont vécu davantage dans son intimité. Ils ont assisté de plus près à son heureuse évolution, à la rapide maturation de ses idées et de son talent.

Ce qui me frappe davantage, la leçon que je voudrais dégager de sa vie et de son action publiques, c'est l'énergie et la lucidité qu'il a mises à se dégager de la lubie parlementaire et politique. C'est cela, à mon avis, plus encore que son courage et son indépendance, qui constitue la marque caractéristique de son bref passage dans la vie publique. Le courage et la liberté d'esprit étaient, chez lui, vertus d'instinct. L'eût-il voulu, il n'aurait pu se retenir de dire sa pensée, d'affirmer son opinion, de heurter les préjugés, de dégonfler les creux ballons qui servent d'amorces aux partis. Il eut aussi l'avantage d'entrer dans la vie publique au moment où les idoles tombaient, où se déchiraient les voiles derrière lesquels les augures des partis s'étaient abrités jusque là, pour formuler les oracles de mensonge et manger les victuailles offertes par le bon peuple aux faux dieux du parlementarisme. Mais, ce qui est plus remarquable que sa résistance aux séductions des chefs et des augures, c'est la justesse du diagnostic qu'il n'a pas tardé à porter sur la cause même du mal, sur le vice inhérent au régime parlementaire, sur l'inanité des efforts tentés pour en tirer un remède contre ses propres maux. Comme beaucoup d'autres, comme nous tous, il avait rêvé d'une action parlementaire indépendante, de l'organisation d'un parti nouveau,

voué à la défense des principes du nationalisme. Il ne tarda pas à constater que c'était un rêve irréalisable; que les éléments constitutifs d'un parti nouveau, meilleur et plus utile que les autres, n'existent pas encore. Surtout, il arriva tôt à la conclusion qu'un tel parti n'aurait sa raison d'être, ne saurait exercer une action féconde, et même ne pourrait se maintenir, qu'à condition d'être précédé, accompagné et soutenu par une opinion publique saine, vigilante et ferme, absolument réfractaire aux moyens de séduction des partis à pouvoir. De ces constatations, son esprit logique et vigoureux avait tiré la déduction nécessaire : c'est qu'avant de faire de l'action politique, il faut faire de l'action sociale et intellectuelle; et qu'il est inutile de donner à la nation un parti national avant de lui avoir refait une conscience, une volonté et une intelligence nationales.

C'est pour cela principalement qu'il est sorti de la politique et qu'il a refusé d'y rentrer. Il a eu d'autant plus de mérite d'arriver si tôt à cette conclusion sage et juste qu'il possédait à un rare degré tous les éléments qui lui auraient permis de trouver de faciles succès personnels dans la politique : des idées, du courage, le goût du travail, une remarquable facilité d'expression dans les deux langues du pays, et, qualités fort précieuses entre toutes, pour un politicien, de la présence d'esprit, le don des mots qui portent, beaucoup de liant, de gatté, tout ce qui permet de mettre les électeurs en bonne humeur et de se faire aimer des adversaires, même de ceux à qui il portait les coups les plus rudes ou les pointes les plus acérées.

Si j'avais à l'offrir en exemple, je le citerais surtout comme modèle à ceux que tente le démon de la politique. Il a su le vaincre.

Henri Bourassa (Le Devoir, 12 novembre 1918.)

Paul-Emile Lamarche, avocat

Avocat ! Ce titre augmente-t-il la renommée de notre ami? Convient-il même de le rappeler? Les gens de robe ont eu si mauvaise presse et les langues se sont à leur sujet si méchamment remuées que plusieurs, désirant conserver l'estime qu'ils lui portent, oublieront les liens qui le rattachaient à notre profession. Ce qui brille à leurs yeux, c'est l'action politique de Lamarche. Député, il a pris une attitude digne à elle seule de gagner l'admiration des Canadiens. Dans sa clairvoyance à découvrir les dangers et les limites des luttes parlementaires, dans son geste à repousser les offres dont l'acceptation en eût fait un politicien, dans sa constance à suivre la ligne directrice que son honneur lui avait tracée, ils voient la raison des hommages qui sont rendus à sa mémoire. La figure de la Justice que l'on sculpterait en relief au bas d'un monument élevé à Lamarche, représenterait plus, pensent-ils, son œuvre d'homme public que sa vie professionnelle. Et ils font peu de cas d'une carrière qu'il avait choisie, qu'il aimait et dont l'attachement qu'il lui portait fut payé d'efforts nuisibles à sa santé.

Signe des temps ! La gloire de l'avocat serait-elle à son déclin ? Dédaignerait-on la lutte de l'esprit et l'une des formes de l'éloquence que personnifia si longtemps le maître du Palais? Ses études et son habitude à discuter des affaires d' autrui le prédisposaient à la direction de la chose publique. Verrait-il son sceptre passer en d'autres mains ? Les multiples aspects que revêt la société moderne, jettent dans l'ombre le rôle de l'avocat. Cette appellation n'a plus pour les gens d'aujourd'hui le sens qu'y trouvait la génération d'hier. Les avocats contribuent eux-mêmes à cette disgrâce. Trop souvent ils se déforment dans les moules nouveaux. Ils s'efforcent de rendre la pratique de leur profession conforme aux exigences de notre société démocratique, éprise d'action fébrile et trépidante. Ils y laissent leur originalité. La part de l'esprit semble perdre ce que gagne celle des affaires. L'allure empressée qu'ils empruntent pour suivre le courant des besognes quotidiennes, enlève quelque chose à leur dignité. Leur robe flotte à tous les vents. La majesté des

plis de la toge romaine ne s'aperçoit plus. Les avocats deviennent comme tout le monde. Leur nombre multiplié s'ajoute aux causes qui font perdre de vue ce par quoi se distingue et excelle cette profession. Le peuple finit par penser qu'il ne se peut qu'il y ait sur terre à la fois tant de grands hommes et il croit qu'après tout ce rôle de procureur est peu de chose.

Pourtant qu'il réfléchisse. Il comprendra que de nos jours encore cette profession exige un déploiement peu commun des facultés intellectuelles. Ll est toujours difficile de pouvoir démêler une affaire que compliquent les intérêts opposés, parfois la mauvaise foi, et d'aider, par la discussion publique, par l'application des textes de la loi positive, à rendre à chacun le sien. Plus que dans les autres professions, on n'y peut être grand que par un ensemble de maintes qualités d'esprit, par la supériorité. Les difficultés que mettent à l'exercice de cette profession les complications de la société moderne, le nombre grandissant des membres inscrits au tableau de l'Ordre, ne font que montrer en relief la compétence et le mérite des privilégiés qui atteignent aux premiers rangs. Lamarche fut de ceux-là. Et il n'eût pas aimé, je pense, que Ton retranchât de sa biographie un titre qu'il aimait, qu'il honorait, et que sitôt l'on oubliât des idées, des travaux, des luttes qui occupèrent si large place dans sa vie.

De sa tâche professionnelle, que reste-t-il ? Quelques paperasses que garde jalousement la poussière du Palais de Justice. Il demeure aussi, — c'est la consolation que réclame parfois l'avocat fatigué d'une besogne qui l'épuisé, — il demeure quelque part des griefs qui, grâce à son labeur, furent réparés, des torts redressés, des injustices amoindries. De tous les cas qui lui furent soumis, il n'a voulu défendre que ceux que sa conscience approuva et, sa mort venue, nous nous plaisons à rappeler les efforts qu'il accomplit pour éclairer la justice humaine, aider le juge, qui tient la balance, à faire pencher le plateau où se trouve le droit. De toutes les gerbes de fleurs déposées sur sa tombe, celle-ci n'est pas, il semble, la moins belle.

L'idée dominante qui anima Lamarche avocat fut de ne jamais traiter une cause à la légère, d'en découvrir tous les aspects, d'en tirer tous les effets, et apporter ainsi aux magistrats une affaire moins difficile à juger. Je n'oserais affirmer que tous et chapun de ses dossiers fussent à date. Comme nous tous, il en laissait sans doute volontiers dormir sur son pupitre et son esprit devait aimer

parfois se détourner de telle ou telle affaire. Mais quand le temps était venu d'expédier une cause, que son attention y était attirée, il y consacrait toute la richesse de sa remarquable intelligence.

Sa tournure d'esprit lui assurait le succès dans cette profession telle que Font faite notre temps et le pays où nous vivons. Ce qui caractérisait le talent de Lamarche, ce n'était ni la promptitude à s'émouvoir, ni la chaleur du sentiment, ni le feu de l'éloquence, mais bien l'équilibre des facultés de l'esprit, une aptitude peu commune à discuter, à scruter une affaire, à en démêler les fils les plus cachés. 11 était intelligent de cette forme la meilleure qui permet de lire dans les hommes et les choses et conduit à résoudre, à l'aide de ses propres ressources, un problème, une difficulté. Quel que fût le sujet, au cours d'une conversation, d'une plaidoirie, d'un discours politique, Lamarche apportait un argument nouveau, du moins une forme rajeunie de présenter des arguments anciens. Sur toute façon de penser ou de dire, il mettait sa marque personnelle. Ces qualités le prédisposaient à en faire un excellent avocat.

Ce que l'on soumet à l'étude du praticien moderne, dans le domaine des causes civiles, ce sont surtout des affaires, litiges prenant racine dans le fouillis des intérêts divers et opposés que crée la vie économique des peuples et des individus. L'avocat est amené à traiter sa cause, à la plaider, selon la nature qu'elle revêt. Son éloquence s'en ressent. Nos juges n'écouteraient pas l'avocat qui, à propos d'accident de chemin de fer, de lettres de change ou de vente de grains, s'arrêterait à des digressions grandiloquentes. La grande éloquence pousse ses racines surtout dans les luttes de principes, dans les questions universelles. Les phrases éclatantes, retentissantes, ont besoin de se rattacher aux grandes passions humaines. Mais si les idées de justice, de charité, de droit, sont toujours d'actualité, il semble qu'au Palais elles soient admises, et qu'au cours d'un procès il ne faille plus rappeler au magistrat qu'il les représente. La haine et l'amour, la colère et la convoitise restent encore le mobile des actes humains. Mais les tirades à leur sujet ne sont plus de mise. Ce à quoi l'on s'attarde, ce sont les effets que causent ces mouvements de l'âme, ce sont les questions d'intérêts qu'ils entraînent. Et, pour les analyser, pour rétablir l'équilibre qu'ils ont déplacé, les tribunaux requièrent moins la déclamation, les bruyants éclats et les gestes violents, qu'une discussion faite de mesure, de réflexion, d'argumentation, de réfutation. L'avocat qui

plaît le plus, c'est celui qui expose clairement, discute précisément, sans phrases, sans attitudes théâtrales. Dire tout ce qui convient et rien que ce qui convient, raconter les faits, développer des arguments, est l'art de l'avocat moderne. Il conquiert sa gloire d'orateur — ce mot n'est-il pas ici trop éclatant ? — à savoir composer sa plaidoirie et conduire sa discussion. Ces exigences de l'heure imposées en tout pays aux membres du Barreau, apparaissent plus impérieuses encore au Canada où la mentalité de l'anglo-saxon s'accommode si bien d'un dis cours calme, voisin de la conversation. Que les Canadiens français n'y perdent point tout à fait leur aptitude à la parole publique et qu'ils gardent jusque dans leurs plaidoiries une note distinctive, celle inhérente à la façon française de penser, de sentir, de dire les choses.

La manière de Lamarche ne pouvait que le faire réussir dans cet art renouvelé de la lutte au Palais. Son esprit qui brillait surtout par sa perspicacité, par sa force d'analyse et de synthèse, savait mettre l'habileté dans le développement des argumentations, la clarté dans l'agencement des faits, la rectitude dans les conclusions qu'il en tirait, la justesse dans l'application qu'il faisait à leur sujet de tel ou tel texte de droit positif. Je le revois, déroulant, avec logique et méthode, l'enchaînement des faits et des points de doctrine. Sa façon entraînait l'assentiment du juge. Les mains tendues, il appuyait l'un sur l'autre les index, paraissant indiquer, par ce geste familier, au magistrat, effrayé parfois de sa besogne, qu'il n'y avait dans la cause qu'un point et que s'il le comprenait, la tâche serait aisée.

Je me souviens d'une cause dont il fut chargé et qu'il gagna, grâce à ce point de droit qu'il savait découvrir. L'affaire avait été plaidée et perdue par un autre avocat en Cour Supérieure. Celle-ci avait interrogé maints témoins et s'était embarrassée d'une multitude de faits. Il s'agissait pour Lamarche de faire casser ce jugement par la Cour de Revision. Il fouille le dossier. Il y découvre un point, un point de droit, suffisant, selon lui, à faire infirmer le jugement et à faire libérer son client. En Cour de Revision, il écarte donc tous les faits et, du bout de son doigt, signale ce texte juridique. Il avait vu juste : le jugement fut cassé.

Son labeur était empreint du sens de la justice. Il imagine un jour de repousser une poursuite, dès le début du procès, par un moyen de droit. Le juge est tout de suite convaincu par sa plai-

doirie et, de peur sans doute de changer d'idée, il lui donne sa sanction et rejette Faction. L'avocat du demandeur malheureux inscrit la cause en Cour de Revision. Lamarche, trouvant que le juge avait été un peu vite en besogne, que son point de droit avait eu cette fois un succès exagéré que pourraient réduire les juges du tribunal supérieur, s'en fut trouver son confrère. « Il se peut, lui dit Lamarche, que ce jugement soit cassé; du reste, si le côté purement légal empêche ton client de recouvrer ce qu'il demande, les faits justifient le mien de lui payer ce qu'il réclame ». Et Lamarche obtint que, par dessus ce jugement, le demandeur reçut l'objet de sa poursuite.

Il aimait sa profession. Dans sa conférence sur les origines de notre droit civil, prononcée devant le Barreau le 29 avril 1911, il disait : « Malgré la faillibilité humaine du magistrat, malgré le zèle intempestif de l'accusateur ou les faiblesses de celui qui défend, malgré la myopie ou les inconséquences du jury, malgré les victimes innocentes que feront toujours les accidents inévitables d'un système, nous souvenant de ses nombreux bienfaits, ne disons jamais de mal de la loi ». Voyant en elle « le plus ferme soutien de la liberté individuelle », « la résultante des efforts séculaires d'un peuple pour trouver le plus court chemin vers l'éternelle justice », il terminait par ce mot d'ordre : « Aimons donc notre loi ».

Parce qu'il lui avait voué une part de son âme, qu'il en sentait la nécessité et la valeur, il la voulait défendre contre les attaques. De concert avec d'autres, il s'inquiétait des menées que l'on conduit pour en restreindre le domaine. La dernière fois que je le vis, peu de jours avant sa mort, il m'avait confié qu'il voulait prendre part à la discussion qui se poursuivait alors autour de Y Association du barreau canadien sur l'uniformité de nos lois, et qu'au premier moment libre il écrirait un article à ce sujet. Sur ce terrain comme sur tous les autres, il manquera. Mais il nous reste son exemple. Son attachement au droit positif, il le prouvait non seulement par son vouloir de conserver notre législation et son désir de lutter contre les attaques venues de l'extérieur, mais surtout par son souci constant de la mieux connaître et de la rendre plus efficace. Sorti de l'Université Laval avec le parchemin de licencié, gagné avec distinction, il ne se crut point pour cela juriste consommé. Il continua d'étudier. Conscient de sa

responsabilité, il observa le précepte des jurisconsultes romains : Nemo débet ventre ad judicium unparatus. Et c'était la façon la meilleure de comprendre le rôle de l'avocat dont la mission sera toujours d'empêcher, par sa présence au procès, que l'injustice ne triomphe et d'aider à rétablir entre les individus un équilibre nécessaire au progrès des sociétés.

De notre génération, celle qui approche de la quarantaine, Lamarche fut celui qui, sur le terrain de la politique, donna la meilleure preuve de son courage moral et de la hauteur de son caractère. Son passage au Barreau mérite aussi d'être rappelé aux jeunes hommes qui veulent, par la pratique du droit, faire œuvre forte et féconde.

Antonio Perrault

Lam arche député

C'était en 1910, peu de jours avant l'élection de Drummond- Arthabaska, en pleine bataille. Un matin, aux anciens bureaux du Devoir, rue Saint- Jacques, un jeune homme, l'air harassé, entra dans la salle de rédaction. « Quelles nouvelles de Drummond-Arthabaska ? )) fit un journaliste. — « J'en arrive. On les a ». Et Lamarche — c'était lui, — commença de raconter des incidents de la lutte, la cabale formidable qui se faisait, les coups qui se portaient, d'énumérer les hommes politiques qui s'y trouvaient. « Je ne me trompe pas », disait-il enfin, « nous les battrons. » Deux ou trois jours plus tard, la victoire de Gilbert, candidat nationaliste, justifiait cette prévision de Lamarche.

Nous le retrouvions pendant la lutte électorale de 1911. Sitôt le parlement dissous, les journaux désignèrent Lamarche comme candidat possible dans Saint- Jacques. D'un jour à l'autre, M. Gervais, député libéral sortant, allait abandonner la politique pour la magistrature. On ne savait encore qui ferait bataille contre M. Lapointe, le candidat ministériel déjà mis à l'affiche. Lamarche interrogé, répondit aux journalistes : « A la convention de choisir. » On disait toutefois, rue Saint- Jacques, que M. Monk, son chef, l'avait prié de se mettre sur les rangs. Le 16 août 1911, les dépêches annoncèrent le choix de M. T.-C. Casgrain comme candidat oppositionniste à Nicolet. On avait à l'époque déjà parlé aussi de Lamarche, ancien clerc à l'étude de M. Casgrain. Le choix de M. Casgrain n'était pas toutefois définitif. Le 25 août, les oppositionnistes de Saint- Jacques, réunis en congrès, offrirent à M. Olivar Asselin de les représenter. Lamarche s'effaça, il appuya même la proposition faite par un autre de choisir Asselin. Le même jour, comme M. Casgrain n'était déjà plus candidat à Nicolet, Lamarche accepta d'y être le porte-drapeau oppositionniste.

Il n'avait pas encore trente ans. Il était néanmoins dès cette cette heure l'homme que connut plus tard le parlement, libre de tout

esprit de parti, d'avance en garde contre ce que Paul Bourget, dans une de ses Pages de critique et de doctrine, appelle « la corruption réciproque des élus par les électeurs et des électeurs par les élus, les uns se recrutant une clientèle à coups de promesses mensongères, les autres ne voyant dans leur vote qu'un instrument de spéculation personnelle ». Avant que Lamarche partît pour Nicclet, des personnages remuants et mystérieux tentèrent de le pressentir et de lui faire signer des engagements qui l'eussent lié au parti conservateur. Lamarche refusa. Aussi, la caisse électorale d'un parti pour lequel il s'était jadis bien battu lui resta-t-elle fermée. Lamarche se rendit à Nicolet mains vides, mais front haut.

Il était à peu près seul. Il devait, alors comme plus tard, se battre un contre dix. Dans la coulisse, des manoeuvriers d'élections, adversaires déclarés du régime Laurier, escomptaient cependant îa défaite du jeune candidat, tant ils voulaient se débarrasser d'un homme dont l'indépendance d'esprit les inquiétait. Ils avaient néanmoins parlé trop tôt de pairer son élection contre lui. Lamarche voulait, devait vaincre.

Plus tard, dans des réunions intimes, il a raconté dans son langage savoureux et dru quelques épisodes de cette campagne qu'il fit avec une poignée de gens du comté, conquis par sa droiture et sa franchise. Il n'avait guère d'argent et dut s'endetter pour couvrir les frais légitimes de son élection. Nicolet est un vaste comté où peu de paroisses sont touchées par le chemin de fer. Deux ou trois fois, Lamarche, voyageant la nuit, parlant le jour, infatigable, déterminé, en fit le tour village à village. C'est à la plus mémorable de ses assemblées, à Bécancour (29 août 1911) qu'il exposa sous la forme la plus ramassée son programme d'action. On y trouve déjà la promesse d'indépendance qu'il devait si bien tenir. S'il n'emploie pas la formule du « culte de l'intérêt national » dont il se servira, six ans plus tard, dans sa conférence sur le parti politique, à Saint- Sulpice, il le pratique déjà. Aussi bien, après avoir rappelé aux électeurs de Nicolet que, des années plus tôt, il a fait son début politique au milieu d'eux, déclara-t-il : « Depuis dix ans, je prends part aux débats sur la chose publique. Jusqu'en ces derniers temps, nous avons combattu dans les cadres des vieux partis, dont les programmes ne conviennent plus maintenant à notre esprit. Un homme s'est levé et à sa suite nous nous sommes lancés dans un chemin plus droit, qui répond mieux à nos aspirations. J'ai été, M. Bourassa

vous le dira, un des premiers à me rallier à ses idées. Il vous dira si je leur suis resté fidèle. Lorsque j'ai accepté d'être votre candidat, je n ai posé qu'une condition. C'est que, si je suis élu, je ne devrai rien à aucun parti; et cela, parce que je veux être en Chambre un député indépendant, prenant ce qu'il y a de bon et rejetant ce qu'il y a de mauvais dans l'un comme dans l'autre parti. » Après cette profession de foi, Lamarche, s'étant déclaré hostile à la loi navale Laurier, ajouta, pour ne laisser subsister aucune équivoque possible : « Je n m pas de promesses à vous faire, mes amis. Je viens vous demander délire un député indépendant, obéissant aux dictées de sa conscience et qui restera fidèle aux principes de nos grands hommes et de ceux qui portent les grands noms de notre histoire. » (Voir le compte rendu du Devoir, 30 août 1911.) M. Bourassa tint, ce jour-là, à témoigner publiquement de sa confiance en Lamarche, parut à ses côtés et porta la parole en sa faveur. Il avait engagé Lamarche à accepter d'être candidat à Nicolet.

La bataille fut dure. M. Turcotte, candidat ministériel, était un homme estimable, avantageusement connu dans cette région, qu il venait de servir comme député, de 1908 à 19 1 1 . La vigueur et 1 endurance physique de Lamarche lui permirent de tenir jusqu'au 21 septembre. Ce soir-là, Montréal apprit sa victoire à 84 voix de majorité. Il avait fait des élections honnêtes et, dès la première heure, prenant pour devise ces paroles d'Alceste :

Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre. il avait parlé franc et net à ses électeurs. Il arrivait au nouveau parlement, mains nettes et fibres, ayant refusé d'avance « d'entrer dans le jeu tortueux d'un des partis » (E. M. De Vogué). On ne le lui pardonna jamais.

La première session du parlement où Lamarche parut commença le 15 novembre 1911. Aussitôt arrivé à Ottawa, Lamarche prit contact avec ses collègues. Il connaissait déjà la plupart des députés québécois. Sa maîtrise remarquable de l'anglais, son entregent lui valurent d'être vite à l'aise avec les députés des autres provinces. Sans les rechercher, il les rencontra, soit à la chambre 16 ou les ministériels vont causer, soit dans les couloirs.'soità la salle des pas perdus. Son esprit d'observation aiguisé/ sa curiosité

intellectuelle, son souci de se renseigner le poussèrent à ne rien négliger pour se familiariser avec les différents groupes des milieux parlementaires. Bien accueilli, dès le début, par les ministres du Québec désireux de s'assurer son appui, — ils le savaient déjà homme de caractère, — et par les principaux chefs des autres provinces, il eut tôt fait de les apprécier à leur valeur. Après quelque dix ans de participation aux luttes politiques du Québec, il ne gardait guère d'illusion sur les hommes publics. Dès lors il pensait ce que, plus tard, il devait dire dans sa conférence de Saint-Sulpice, pour avoir vu les vrais mobiles des partis : « Tous les partis politiques ont pour port d'attache le pouvoir. Ils y sont, ils en arrivent ou ils essaient de s'y rendre. Ils subordonnent tout à cette En. Et voilà pourquoi les questions vitales et même les causes sacrées sont pour eux des expédients et des moyens ...» Ce qui se passa pendant sa première session devait bientôt le convaincre qu'il n'avait néanmoins pas tout prévu des réalités laides.

« Ton devoir est dans ces couloirs; on y décide les destinées du pays », dit à son nouveau collègue, Jacques Andarran, le bel Elzéar Bayonne des Morts qui parlent. Le député israéiite de ce roman dit vrai. Les questions qui devaient se traiter aux Communes dès les premiers mois de sa vie publique, Lamarche les vit s'agiter d'abord dans les couloirs, aux petits conseils de guerre, autour des tables, au café de la Chambre. Lamarche « s'appliqua vite à suivre derrière les arguments de façade et la mise en scène des séances, F élaboration des couloirs et, sous les motifs étages, il descendit de deux, de quatre degrés, jusqu'à la cause réelle » (Barrés, Leurs figures) . Tandis que plusieurs de ses collègues, entrés en même temps que lui au parlement, s'engageaient dans une querelle au sujet des commissaires du port, à Montréal, avec les ministres non moins têtus et plus roués, querelle enfin close après un dîner des deux groupes, Lamarche, lui, indifférent à la question d'emplois et de favoritisme, — cela ne l'occupa jamais, — se préparait aux luttes prochaines.

Elles vinrent à la mi-janvier 1912. On parlait déjà dans r9 cercles ministériels de partager entre l'Ontario, le Manitoba et Ie Québec les territoires du Nord-Ouest canadien. Le ministère conservateur manitobain ébranlé par des scandales, vacillant, sans grandes ressources pour les élections qui s'en venaient, voulait obtenir, avec un débouché sur la baie d'Hudson, des conditions

matérielles dont il pût se faire un argument puissant. M. Roblin espérait pouvoir se réclamer auprès des Manitobains d'avoir fait de leur province, the postage-stamp province, une des plus grandes du pays, avec un port à l'extérieur. Le ministre de l'Intérieur à Ottawa, M. Robert Rogers, ancien collègue de M. Roblin, homme plein d'artifices, grand coulissier ministériel aux Communes, commença son travail d'approches dans les rangs gouvernementaux. Les émissaires de Winnipeg pressaient M. Borden d'agir. Or toute une question se greffait là-dessus : celle du respect des droits scolaires garantis à la minorité du Keewatin, groupés surtout au Pas. A partir du 1er février, l'affaire se débattit vivement dans la coulisse, les rumeurs succédant aux rumeurs, les manœuvres aux manœuvres.

L'avant-midi du 15 février, si nos souvenirs sont fidèles, il y eut aux bureaux du ministre de la Justice réunion préliminaire des conservateurs canadiens-français; la question des droits de la minorité se posa. Ce fut le commencement de la partie. Lamarche, quelques heures plus tard, dit à ses intimes ce qu'il devait répéter, dix jours après, au cercle libéral-conservateur de Montréal : « Quoi qu'il advienne, je resterai fidèle à mon programme et aux engagements pris envers mes électeurs. » C'était significatif; car, juste à ce moment, les gouvernementaux tâchaient d'amener Lamarche à les suivre, les yeux fermés.

Lamarche vécut alors des jours et des nuits où sa force et sa vitalité remarquables, soumises à une tension de toutes les heures, se minèrent, s'usèrent au point que, peu de temps après, il devait manquer mourir. Désigné par son talent, ses qualités, sa force de caractère, la solidité de son esprit, pour diriger le groupe des récalcitrants possibles, il subit les assauts concertés des ministres et de collègues qui, avant que le coq eût chanté une première fois, reniaient déjà leurs engagements. A la chambre 16, le ministre de l'Intérieur, le bras sur l'épaule de Lamarche et affectant la camaraderie, tentait de l'amener à penser comme lui. Lamarche formulait toutes sortes d'objections, sans se livrer jamais. L'autre, astucieux, avisé, patient parce qu'il voulait briser cet obstacle, répondait par des considérations de partis ou des phrases où Lamarche pressentait des menaces enveloppées, puis de plus en plus directes. Ces duels se multipliaient. Lamarche eut avec un autre ministre de longues causeries où ils ne s'entendirent pas. Un troisième, habile et retors, de cette catégorie que Jules Lemaître appelle quelque part « les

routiers parlementaires », essaya, par toutes sortes de paroles insidieuses, de capter l'assentiment de Lamarche. Celui-ci ne se lassa point de résister. Dans les milieux anglais où Ton avait l'oreille des ministres, des députés, feignant de s'intéresser à son avenir politique, lui dirent, au hasard de la conversation : « Lamarche, you are bound to be a minister some day, soon, perhaps. » A ces allusions s'ajoutèrent les paroles artificieuses d'un ministre du Québec prononçant ceci, devant un groupe dont Lamarche était : « Nous ne manquerons pas de ministériels, quand l'un de nous prendra sa retraite. Ainsi, il y a Lamarche. . . » Un soir même, comme l'affaire du Keewatin allait s'engager, Lamarche, assis sous la tribune des journalistes, écoutait un discours de l'opposition. Un député anglo-québécois alla le trouver et commença de causer avec lui. La conversation ne fut pas longue. Lamarche y mit brusquement fin. Cinq minutes plus tard, à la bibliothèque, il racontait, plein de colère, à un chroniqueur de ses amis : « Quelles fripouilles ! Tu sais, Chose, leur homme « incorruptible )) ? Il me proposait de m'acheter, tantôt ; rien que cela. Il m'a dit, sans avoir l'air de parler pour moi : « Lamarche, le gouvernement a décidé « de nommer bientôt des sous-secrétaires parlementaires pour aider « les ministres aux Communes. Cela donnera $5,000 par an, à part « l'indemnité de député. This would be a good place for some young « French member like you... » Je me suis levé, tu m'as vu sortir. Sans cela, je le giflais. Si c'est ça, leur politique. . . » Et, tandis que ces gens lui proposaient pareils marchés, d'aucuns chez ses collègues lui disaient, avec une pointe d'envie masquée d'un sourire jaune : « Toi, Lamarche, on sait pourquoi tu te fais prier pour marcher avec nous. Tu veux être ministre ! »

Les événements, entretemps, se précipitaient. Au soir du 26 février, le premier ministre, M. Borden, reçut du Pas la requête de soixante-trois citoyens, dont Mgr Charlebois était le premier. Ils protestaient contre l'annexion sans réserves du Keewatin au Manitoba et priaient le gouvernement d'ajouter au projet à l'étude une clause réservant les droits scolaires de la minorité. Une dizaine de conservateurs canadiens-français, partisans du ministère, manifestaient déjà leur répugnance à voter avec lui, bien que certains dussent plus tard s'y rallier. Le 28, le texte du bill circulait sous le manteau. Il ne renfermait rien de ce que réclamaient les gens du Keewatin. M. Rogers, prévenu du vacillement des ministériels

canadiens-français, eut des entrevues avec plusieurs. A tous il promit de sauvegarder les droits de la minorité, pourvu que le silence se fît autour du bill. Lamarche, pour sa part, — d'autres l'imitèrent, — répondit au ministre coulissier : « Il nous faut un texte explicite. Une clause écrite, bien définie, m'inspire plus de confiance que les belles paroles de tout le ministère. » Il s'en tint là. A un autre qui, vers le même temps, affirmait avoir reçu de Monseigneur Langevin une lettre où celui-ci aurait exprimé sa satisfaction des engagements verbaux pris par MM. Roblin et Rogers, Lamarche, dix fois, déclara, tenant tête aux menées par quoi on voulait user sa résistance, puisque les flatteries, les menaces, les soupçons injurieux ne pouvaient l'abattre : « Montrez-moi cette lettre. Quand je l'aurai vue, nous causerons. Je veux la voir d'abord. Vous me la refusez ? C'est qu'elle n'existe pas. Où est-elle ? » Lamarche ne la vit jamais; car elle n'avait pas été écrite. Dans cette fable ministérielle, il avait tôt vu le subterfuge de la peur.

Lamarche ne fut néanmoins pas seul à s'arcbouter ainsi. Il avait pour l'appuyer l'expérience, les conseils, la franche et haute amitié d'un ancien de la politique, défenseur constant des minorités, M. Landry, président du sénat à l'époque. Plusieurs fois tous deux s'entretinrent du projet de loi, dans le cabinet présidentiel du sénat. Un soir, ministres et députés canadiens-français de droite les rencontrèrent. L'un et l'autre exposèrent la situation telle qu'ils la voyaient. La réunion avancée, les ministres semblaient décidés à démissionner. Ils en prirent presque l'engagement. Lamarche resta sceptique, disant : « J'attends pour les croire qu'ils jettent leurs portefeuilles sur la table de M. Borden. » Ils les gardèrent. Le conflit se prolongea. Plus le temps passait, plus il y avait de défaillances. C'est ce que cherchait le ministère.

Le matin du 1er mars, une dernière réunion plénière des ministériels canadiens-français se tint au bureau d'un ministre, aux Communes. Elle dura deux heures. Lamarche en fut. « Je sais d'avance ce qu'on nous dira. Ma décision de refuser de faire confiance au ministère est irrévocable », annonça-t-il à un ami avant d'y entrer. M. Rogers était là. Lamarche lui demanda de nouveau un texte formel de garantie. Le débat s'engagea. La situation n'est pas la même qu'en 1905, lui répondit-on; les choses ont changé. Si les ministres canadiens-français démissionnent, le ministère passera outre. Ou il gagnera son point malgré eux, et ils auront isolé leur

province qui n'aura plus de ministres, ou le ministère tombera, et les libéraux reprendront le pouvoir. Leur passé montre qu'ils ne feront pas autant que les conservateurs pour les minorités. Telle fut en somme la teneur de la conversation. Juste au moment où d'aucuns, hésitants jusque là, se rangèrent du côté des ministres, Lamarche resta ferme. Certains des assistants, aux objurgations, aux prières, joignirent des larmes. Ce fut lamentable. Lamarche s'enracina dans son refus. Son exemple empêcha une poignée de ses collègues de fléchir. Les ministres gagnèrent pourtant à cette heure-là le gros des troupes québécoises. Lamarche sortit de la réunion, harassé, frémissant, pour dire à un ami : « Ils pleurent comme des enfants au lieu de se battre comme des hommes ! »

Ces tractations emmêlées, ces pourparlers en petits comités, ces entrevues dramatiques ou pitoyables, ces duels de volontés affrontées où celle de Lamarche ne fléchit ni ne se déroba jamais, aboutirent au début de mars 1912 à ce résultat fréquent au parlement : « La question n'était pas mûre, elle était pourrie.» (Gambetta.) Lamarche le vit. Aussi eut-il hâte de s'échapper de ces couloirs, de leurs intrigues, de leur corruption, pour dire au grand jour ce qu'il pensait, et, avec lui, quelques-uns de ses collègues. L'un d'eux, à la vue de cette masse d'ordonnances, de statuts, de proclamations derrière quoi le ministère s'abritait pour ne pas reconnaître à la minorité des droits qu'elle réclamait, lui avait déclaré familièrement : « Je suis un ignorant, je n'entends rien à tout cela; toi, tu es avocat, tu t'y retrouves. Marche, je me tiendrai après ta queue de capot, jusqu'au bout. » Lamarche alla de l'avant.

Le jour arriva où le débat s'ouvrit. C'était le 5 mars. Lamarche et ses compagnons connurent alors la fièvre de l'attente. Ils n'étaient qu'une poignée, la plupart inexperts aux roueries du parlement. Sa présence, néanmoins, rassura ses amis. Il vécut là des heures pleines, mémorables, douloureuses, La veille, M. Borden avait exposé les conditions financières liées à l'adjonction du Keewatin au Manitoba. Il n'avait pas abordé la difficulté réelle, celle du respect de la minorité. Aucun des orateurs suivants n'en avait dit, eux non plus, un seul mot. Les deux partis allaient-ils de connivence escamoter le fond du débat ? Lamarche avait juré de protester. Il le fit.

L'occasion vint. Le 5, le principe en jeu émergea presque maigré tous du maquis des discours. M. Laurier, sur la réserve, avait

critiqué ie bill du Keewatin sans toutefois aborder le sujet des droits scolaires. Tout au plus l'effleura-t-il. « Les ministres ne s'empressent pas de parler », dit-il en se tournant vers ceux du Québec. « Nous attendions d'eux une définition de leur attitude. Ils ne nous en ont encore rien dit. Comme ils n'ont pas abordé ce point, je m'abstiendrai également d'y toucher. » M. Pelletier, ministre des Postes, s'exclama : « Pourquoi n'en parlez-vous pas maintenant ? » Le vieux tacticien parlementaire lui jeta cette réplique, fameuse par son mot sur les Torres Vedras : « Parce que vous n'en avez pas encore parlé. Vous devez avoir tout un discours écrit, au soutien de votre thèse. Prononcez-le, je serai heureux de l'écouter. D'ici là, je reste derrière les lignes des Torres Vedras. Je parlerai, le temps venu, et je ne serai pas en retard. » Lamarche tremblait d'impa* tience réprimée, à entendre les deux adversaires, également retors, échanger des paroles vaines, à les voir éviter le corps-à-corps avec la vérité. Le chef de l'opposition déposa un amendement vague, prudemment rédigé, en faveur duquel les récalcitrants pouvaient toutefois voter s'ils voulaient dès le début manifester leur désapprobation de la politique du ministère. Cet amendement proposait le rejet du bill en deuxième lecture, ajoutant : « Cette Chambre, tout en étant favorable à V agrandissement du Manitoba, croit que les conditions sur lesquelles est fondé ce projet, telles que le bill et V arrêté du 20 février 1912 les énumèrent, ne sont pas équitables, et ne rendent justice ni à la population manitobaine ni à celle des autres provinces canadiennes. »

M. Rogers, grand artisan de la mesure ministérielle, entreprit de répondre à M. Laurier. Avait-il appris que Lamarche devait lui donner la réplique? Tout le monde le savait. M. Rogers n'ignorait pas que Lamarche, à ce moment-là ou plus tard, devait parler. Un traquenard l'attendait. La rumeur circula que le discours du ministre allait durer jusqu'au soir. Les députés se répandirent dans les corridors, coururent au fumoir. Quelqu'un vint prévenir Lamarche, de la part d'un ministre, prétendit ce messager, qu'il eût à aller rencontrer à son bureau ce collègue de M. Rogers. Lamarche, prudent, s'informa si ce dernier devait parler longtemps. (( Il en a pour deux heures environ », dit un député dont Lamarche ne crut pas devoir se méfier. Loyal et franc joueur, il n'imagina pas qu'on pût user contre lui de dés pipés. C'était pourtant le cas. Sitôt Lamarche sorti de la Chambre, le piège se découvrit. Le

ministre tourna court, s'assit; personne, à gauche non plus qu'à droite, ne se leva pour continuer le débat. L'orateur mit la question aux voix et les députés qui, vers six heures moins un quart, passaient leurs pelisses afin de s'en aller dîner en ville, entendirent soudain les sonneries du vote. Lamarche, surpris, arriva néanmoins au moment où le secrétaire des Communes allait pointer les voix. Le premier de tous, il vota le rejet du bill. MM. Sévigny, Bellemarre, Paquet et Guilbault le suivirent.

Si l'embuscade soigneusement préparée empêcha Lamarche de se faire entendre avant d'inscrire son vote, elle ne put le contraindre au silence. À la reprise de la séance, le soir, dès huit heures, Lamarche, bien qu'indisposé, maîtrisa son malaise, se leva et donna ses raisons de combattre le projet de loi ministériel.

Tout son discours est à lire. Pondéré, logique, il va droit au but. Pas de rhétorique, du raisonnement. Les termes de l'annexion sont inéquitables et injustes, non pas tant par ce qu'ils disent qu'à cause de ce qu'ils ne disent pas, souligne-t-il. Il y manque certaines clauses absolument nécessaires. Le bill « est incomplet et il ne peut l'approuver de sa voix pour la raison qu'il y cherche en vain une clause protectrice des droits des minorités ». Là-dessus, Lamarche bâtit sa thèse, écartant « les subtilités légales pour trouver le vrai sens et l'esprit de la loi maintenant en vigueur ». Puis, de sa voix ferme, posée, quand il a, en un anglais très correct, défini ce qu'il croit être le droit des minorités, droit méconnu dans le bill à l'étude, il conclut :

« Les principes que j'ai exposés ici ce soir et qui, je crois, sont justes et équitables, je les ai prêches également en politique pendant dix ans. Au cours de ma première campagne électorale, j'ai fait des déclarations très claires sur cette affaire du Keewatin. Je les ai faites à la connaissance et en présence de ceux auxquels ma candidature paraissait utile et agréable. Je suis ici aujourd'hui pour faire honneur à ma parole, pour faire mon devoir. Voilà pourquoi j'ai voté en faveur de l'amendement proposé par le chef de l'opposition. C'est aussi pour les mêmes motifs que je refuse ma voix au projet ministériel tel qu'il est. »

Tout l'homme, tout son programme tiennent là. Pour « faire son devoir » pour « faire honneur à sa parole », Lamarche ne veut ni ne doit rien renier de ses principes. Il ne forlignera pas. Dans chacun de ses discours subséquents, au parlement, sans qu'il la

cherche, sans qu'il paraisse même y penser, cette formule lui va de la volonté et du cœur aux lèvres.

Son ancien professeur et ami, M. Monk, assis au banc des ministres, lui rendit, sitôt que Lamarche eut repris son siège, ce témoignage que s'il différait d'opinion, il n'avait rien à redire à la façon dont Lamarche avait parlé. Le lendemain, M. Borden lui-même, au début de son discours, ajouta : « J'apprécie hautement mon ami de Nicolet (M. Lamarche) qui a parlé d'une façon très raisonnable et très modérée. Son discours sur la question du Keewatin est digne de cette Chambre et, du point de vue où M. Lamarche s'est placé, c'est un discours raisonnable, fort et pondéré. Il mérite l'attention du parlement et je me propose d'y donner la mienne. » Aussi, dans l'étude que M. Borden fit de la situation de la minorité au Keewatin antérieurement à son projet de loi, écarta-t-il, comme avait fait Lamarche, certaines théories de ceux qui contestaient les droits de cette minorité. Sur deux ou trois points, le premier ministre s'entendit presque avec lui. Sur le fond, cependant, il en tint pour l'omission de toute clause relative à ces droits. « Ayez confiance en la majorité », conclut-il après M. Rogers.

Tout ce temps, Lamarche souffrit de voir abandonner, nier des droits sacrés. Avec deux hommes politiques de l'extérieur, il rédigea l'amendement Mondou proposé par la suite en comité général. Cet amendement aurait ajouté au bill cette brève clause : « Rien dans cette loi-ci ne saurait porter préjudice ni atteinte aux droits que peut avoir la population de cette partie des Territoires du Nord-Ouest maintenant annexée à la province du Manitoba. » Lamarche s'était d'abord chargé de saisir lui-même les Communes de ce texte. Pour de louables motifs connus de très rares amis, à l'époque, il passa la main à son collègue d'Yamaska (M. Mondou). Lamarche se réserva d'appuyer de quelques remarques cette proposition judicieuse. Il le fit, le 12 mars, lors de la troisième lecture du bill Rogers-Borden. Cette fois encore, Lamarche plaida droit constitutionnel, insista sur « le principe d'équité et de justice », sur la nécessité de « protéger équitablement toutes les minorités, qu'elles soient catholiques ou protestantes». L'expérience lui avait enseigné que «le parlementarisme a toujours produit, parmi les déplorables effets d'anarchie légale que l'on signale aujourd'hui. . . la méconnaissance totale des droits les plus sacrés, quand ils sont ceux de minorités ». (Paul Bourget, Pages de critique et de doctrine.) Néanmoins, Lamarche

persista. Il eut cette fois la consolation de voir se rallier à sa voix et à celles des ministériels Paquet, Mondou, Sévigny, Guilbault, Bellemarre et Barrette, les voix des oppositionnistes ProulxrBoyer, Demers, Molloy, Michaud, McCoig, Séguin, Lapointe (Kamouraska), Lapointe (Saint- Jacques), Tobin, Papineau, Marcil, Power, Murphy, Béland, Délisle et Éthier. Cela fit vingt-quatre, contre cent soixante voix au ministère, auquel se rallièrent de nombreux députés de gauche.

L'iniquité se consomma. Le sénat eut tôt fait de ratifier le bill ministériel, malgré les protestations de plusieurs sénateurs, dont M. Landry, qui, de ses conseils, plus d'une fois, avait encouragé et soutenu Lamarche. Celui-ci sortit du parlement avec des haut-lecœur. Un moment il eut même l'idée de démissionner. Peut-être se souvint-il que « aussi y a il des pertes triomphantes à l'envi des victoires » (Montaigne). S'il avait perdu la bataille, il avait au moins sonné haut le clairon du droit et de la justice. Il décida de rester. Le dégoût des majorités serviles au cœur, il ne put, la session finie, quand il rentra chez lui, las et malade, retenir ce cri d'une âme haute et désabusée : « Je ne savais pas qu'il fût si dur de faire son devoir. » Il venait de l'éprouver. Il devait néanmoins continuer de l'accomplir. Ainsi, à trente ans, se plaça-t-il aux premiers rangs des champions du droit. Puisque, selon le mot de La Rochefoucauld, « l'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir », celui que Lamarche venait de gagner ajoutait à son devoir de poursuivre la lutte.

« 7" wonder why ail thèse French members did not stand with Lamartine », disait peu de temps après l'affaire du Keewatin un ministre fédéral anglais, de passage à Montréal. Lamarche le savait, le public aussi. Le ministre de même, quoi qu'il ait dit à l'époque. Il ne pouvait néanmoins l'avouer : il s'était trop servi de la force dissolvante du pouvoir pour le reconnaître.

Lamarche eut peu de répit après sa session de 1912. A peine put-il se reposer pendant le voyage de Winnipeg et de Saint-Boniface où, comme Lavergne l'a raconté ailleurs, Monseigneur Langevin pressa Lamarche sur son cœur et le bénit en reconnaissance de sa lutte pour la minorité. Lamarche était constamment assailli par

des solliciteurs en quête de faveurs ministérielles. « Si le ministère accueillait tous ces gens, il y aurait six équipages à bord de chaque navire et de chaque barge du gouvernement », dit-il à un ami, un jour, lui montrant une liasse de lettres dont les signataires voulaient, qui une place de matelot, qui un emploi de maître-queux ou de marmiton à bord de la flotte de l'État, à Sorel. Lamarche leur opposait des fins de non-recevoir et leur conseillait de s'adresser à des députes mieux en cour que lui.

« Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent moins que leur propre vie », a dit La Bruyère. C'était le cas de Lamarche. A l'automne de 1912, ses amis apprirent un jour sa grave maladie. Pendant des semaines, il fut alité à l'hôpital. Pas plus que pendant sa dernière semaine d'existence Lamarche ne voulut s'avouer terrassé. Les fatigues de la session précédente, les ennuis qu'il y eut, l'excès de tension nerveuse qu'il y subit, tout cela le contraignit néanmoins à une retraite de plusieurs mois. Cette inaction lui fut cruelle. Des envieux en profitèrent pour essa}^er de le démolir. La politique de partis a de ces haines féroces.

Contre le gré de ses médecins il se leva et voulut paraître au parlement, aux premières heures" de la session de 1912-1913. Il avait mesuré de très près « l'abîme qu'il y a entre « l'honorabilité » et l'honneur » (Barrés, Leurs figures) chez les parlementaires. Il savait donc que, cette fois encore, ceux qui un an plus tôt, dans notre province, avaient dénoncé à la fois la loi navale Laurier et « la non moins néfaste poli tique de M. Borden», approuveraient le nouveau programme de celui-ci. L'adresse lue aux Chambres à la séance d'ouverture le formule en ces termes : « L'été dernier, quatre membres du gouvernement sont entrés en pourparlers à Londres avec celui de Sa Majesté sur la question de la défense navale. Il s'en est suivi d'importantes délibérations et l'on a fait connaître un état de choses qui, de l'avis de mes conseillers, exige impérieusement que l'effectif des forces navales de l'empire soit accru sans délai. Mes conseillers sont d'avis qu'il est du devoir du Canada d'offrir à cette fin, dans les circonstances présentes, une aide raisonnable et nécessaire. Le parlement sera saisi d'un projet de loi, conformément à cette décision. » M. Monk avait quitté le ministère sur cette question, le 20 octobre 1912. Déjà mortellement atteint, il ne devait plus retourner aux Communes. Aussi Lamarche, malgré sa santé menacée, avait-il senti la nécessité de paraître au parlement pour y réaffirmer ses

convictions politiques, si d'autres abandonnaient les leurs. On ne pouvait manquer de vouloir l'amoindrir dans l'esprit des électeurs qui avaient approuvé sa conduite sur l'affaire du Keewatin. Aussi un député libéral, dont la bonne foi fut peut-être surprise, lut-il le 26 novembre 1912 aux Communes une circulaire distribuée dans les comtés ruraux du Québec sur la situation « avantageuse )> faite à la minorité manitobaine par le ministère Roblin et accola-t-il le nom de Lamarche à ceux des députés lâcheurs. Lamarche se leva et dit : « Non seulement je n'ai pas autorisé la distribution de ce document dans mon comté, mais, sitôt que j'en connus l'existence, j'en ai interdit tout à fait l'envoi dans Nicolet. Je ne suis pas partie à cette manœuvre. » Sa dénégation clôt l'incident.

Lamarche reparut aux Communes le 3 décembre suivant pour bien marquer dès la première heure son opposition au programme naval Borden. Un de ses collègues, M. Mondou, proposa ce jour-là, l'amendement suivant à l'adresse : « Cette Chambre est prête et consentante à adopter en tout temps des mesures efficaces pour la défense du Canada, colonie autonome de la couronne britannique; mais cette Chambre est toutefois d'avis que le parlement du Canada n'est pas j ustifiable d'imposer au peuple canadien des obligations relatives à la défense générale de l'empire tant que, sous le régime actuel des relations constitutionnelles entre le Canada et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, le gouvernement de sa Majesté, responsable au seul peuple du Royaume-Uni, se réservera la direction et le contrôle exclusifs de la politique impériale et internationale. » Lamarche témoigna une fois de plus ce jour-là de son indépendance d'esprit et de caractère, inentamée par la maladie. Il avait fait à ses électeurs de Nicolet des promesses qu'il tenait à racheter. Il eût désiré parler longuement. Sa santé ne le lui permit pas. Malgré cela, il n'hésita pas, quoiqu'il dût se borner à quelques phrases courtes, mais de sens très clair. Après avoir établi que la nouvelle politique ministérielle avait figure d'impôt sans représentation, il ajouta : « Je puis dire, sans donner d'autres raisons, qu'il me faut suivre les dictées de ma conscience avant celles de mon parti et que j'appuie l'amendement (Mondou). C'est avec un vif chagrin que je me vois de nouveau contraint de refuser de partager l'avis de mes nombreux amis politiques. . . . Je veux aussi faire entendre aux députés que je ne cherche pas le moyen de passer dans les rangs du parti libéral. Mes principes sont d'accord avec ceux de Cartier et de Macdonald

et je m'y attache. . . Il me faut tenir mes engagements, rester fidèle à mes électeurs. » Il vota donc derechef contre son parti, avec trois de ses collègues, MM. Achim, Barrette et Mondou.

Lamarche revint ensuite à Montréal. Le mal qm lui avait donné quelques jours de demi-répit le reprit. Il s'obstina contre lui, se levant de son lit pour aller, entre deux trains, paraître à Ottawa. Le 13 février 1913, il y était. Ce jour-là, la résolution préalable au bill naval Borden devait subir sa deuxième lecture. Prévenu par un journaliste de ses amis, Lamarche arriva. Ce qu'il voulait, c'était que le projet de loi ne fût pas adopté tant que les électeurs n'auraient pas ratifié le principe de la contribution des 35 millions. Aussi en tint-il à la fois pour les amendements Mondou et Guilbault . Le premier disait : « Cette Chambre, tout en étant disposée à voter des mesures efficaces pour assurer la protection du territoire canadien, refuse d'approuver cette résolution [la résolution Borden relative aux 35 millions] parce qu'elle renferme des clauses qui tendent à imposer au Canada, qui n'a aucune voix à la conduite des affaires de l'empire, une part de ses responsabilités extérieures et de sa défense navale, en dehors du territoire canadien, la seule partie de l'empire sur laquelle le peuple canadien puisse exercer une autorité politique ou constitutionnelle quelconque. )> C'est à peu de mots près l'amendement dont M. Mondou avait saisi les Communes au début de la même session, en novembre. L'orateur, M. Sproule, le déclara irrégulier pour cette raison, sur une remarque de M. Laurier. L'amendement Guilbault subit le même sort, par suite d'un vice de procédure. Il exprimait le vœu que la Chambre renvoyât la résolution Borden au comité général, avec recommandation d'y ajouter une clause abrogeant la loi navale Laurier et une autre ainsi conçue : « Cette loi n'aura force et effet et ne sera obligatoire qu'après que la majorité du peuple, consulté par voie de plébiscite, y aura donné son assentiment. »

Lamarche, une quinzaine de jours plus tard, put manifester enfin sa désapprobation du bill Borden. Le texte Guilbault, remis aux voix lors de la deuxième lecture du bill Borden, groupa onze députés, dont MM. Achim, Barrette, Bellemare, Boulay, Guilbault, Lapointe (Saint- Jacques), Mondou, ainsi que les oppositionnistes anglais Cruise, Thomson et Turriff. Lamarche vota avec eux. Une fois encore, il avait tenu parole, malgré la pression extérieure et les manœuvres d'un petit clan ministériel français. Celui-ci avait vainement tenté d'amener M. Guilbault à abandonner son texte,

embarrassant pour le gros des candidats autonomistes de 1911, élus sur promesse d'un appel au peuple et conquis par le ministère. Un député de la région de Québec, aujourd'hui sécateur, pressentit même Lamarche pour l'induire à engager M. Guilbault à ne pas saisir les Communes de son amendement. Lamarche, indigné de cette manœuvre, conseilla au député de Joliette d'aller de l'avant. Celui-ci l'écouta.

Lamarche, menacé de perdre tout à fait la santé s'il ne sortait au plus tôt de la vie active pendant quelques mois, s'embarqua enfin pour l'Europe, où il devait se remettre. Il ne put à son grand regret être au Canada pour voter contre le biil Borden, lors de la troisième lecture. Il se trouva aussi absent du parlement aux longues séances d'obstruction contre ce projet de loi et ne put non plus prendre parti quand le gouvernement, lassé de l'obstination de la gauche, fit voter la loi de clôture, au milieu de scènes d'une violence indescriptible. Des adversaires politiques de Lamarche, ministériels et oppositionnistes, crurent l'heure bonne d'insinuer qu'influencé par le ministère, il s'était écarté du parlement pour laisser libre jeu aux combinaisons des ministres et des députés embarrassés par sa présence et ses discours. Un journal du temps annonça même que Lamarche avait, avant son départ, autorisé le pair âge de sa voix avec celle d'un oppositionniste également absent, et pour le reste de la session. C'était vouloir lui donner figure de transfuge. La démarche d'un whip ministériel zélé fut cause de cette malveillante rumeur. Il existe une lettre de Lamarche au principal whip conservateur du temps, où Lamarche interdit formellement à celui-ci de le compter au rang des ministériels tant que durerait la session. Cet avis de Lamarche fit son effet. Le gouvernement ne tabla plus sur sa voix. Depuis ce jour jusqu'à l'expiration de son mandat, on lui ferma l'accès des réunions de ministériels québécois. N'avait-il pas en effet refusé de « devenir une goutte amorphe, involontaire, dans le remous capricieux de cette masse fluide en mouvement » (E. M. de Vogué, les Morts qui parlent) qu'est une majorité gouvernementale ?

En toutes ces circonstances, Lamarche témoigna de sa fidélité aux principes. Cela ne l'empêcha jamais de s'intéresser aussi aux questions matérielles. Plusieurs problèmes de finance ou d'économie

politique traités aux Communes et dans les comités retinrent son attention. Il fréquenta assidûment les bureaux parlementaires, surtout ceux où s'élaborent les mesures relatives aux chemins de fer, aux travaux d'ordre public ou à l'intérêt privé. Ainsi s'initia-t-il aux multiples besoins du pays et put-il suivre de plus près le jeu des convoitises qui tient tant de place aux parlements.

C'est ainsi que M. Lamarche, pendant une séance orageuse autour de l'affaire de la Banque Internationale (27 janvier 1913) signala aux Communes que le sujet relevait des tribunaux et du code pénal plutôt que des députés, les uns mus par leurs animosités politiques, les autres prédisposés par leurs attaches de parti en faveur du financier traîné sur la claie ce jour-là. On lui en voulut, en certains milieux. Au cours d'une lettre ouverte à M. Forget, lanceur de la Banque Internationale, l'Action écrivit même à l'époque : (( A Lamarche vous avez, paraît-il, fait gagner quelques cents piastres à la Bourse. » Peu de jours après, (3 février 1913) Lamarche fit tenir au Devoir, avec copie d'un démenti adressé au directeur de Y Action, M. Jules Fournier, ce billet : « Auriez-vous l'obligeance de publier ce document?... J'aurais pu dédaigner la calomnie. Mais, entré depuis peu dans la vie publique, je crois avoir droit à l'estime des honnêtes gens et j'ai l'intention de la conserver. Vous savez le chemin que peut faire une accusation fausse, d'où qu'elle parte. Je crois devoir couper les ailes à celle-ci, — si l'on peut dire qu'elle a des ailes. » Lamarche, dans cette déposition assermentée, déclare que ses paroles lors du débat autour de la Banque Internationale « ont été celles d'un homme libre et n'étaient en aucune façon la considération de faveurs rendues ou à rendre ». Au surplus il qualifie « d'insinuation fausse, mensongère et inventée de toutes pièces » la rumeur répandue par Y Action. Le démenti était catégorique. L'Action l'inséra, se tut, la calomnie mourut.

A la session suivante (1914), Lamarche, revenu d'Europe, fit deux discours : l'un contre le projet de remboursement par l'État des actionnaires de la Farmers' Bank et l'autre sur le canal de la Baie Géorgienne. La Farmers' Bank, fondée en 1906, capta la confiance d'un grand nombre d'agriculteurs anglo-ontariens. Plusieurs y placèrent une large part de leurs épargnes. Le 19 décembre 1910, engagée dans une série d'affaires véreuses, elle ferma ses guichets. La liquidation fut désastreuse. Pendant la campagne de 1911, des

candidats tories promirent aux électeurs intéressés de les faire rembourser à même le trésor fédéral, advenant la victoire de M. Eorden. Le 2 juin 1914, M. WMte, au nom du ministère, saisit les Communes d'une loi autorisant l'État à dédommager ces déposants. Les ministériels l'appuyèrent en bloc. L'opposition la combattit. Lamarche, pour sa part, se rangea avec celle-ci, se déclara contre le projet de M. White et demanda le renvoi du bill à six mois, c'est-àdire le rejet. « Les gens lésés, s'ils estiment avoir droit de réclamer quelque argent de l'État, ne devraient pas, dit-il, s'adresser au parlement. Il y a un tribunal apte à les entendre, la Cour d'échiquier. Si le gouvernement veut plutôt se montrer généreux envers eux, je suis disposé à l'approuver pourvu que son geste ne soit pas entaché d'injustice. Or je crois qu'il y a partialité : car tous ceux qui ont perdu de l'argent par suite de leur confiance dans des banques canadiennes mises plus tard en faillite ne reçoivent pas un traitement de faveur analogue à celui dont bénéficieraient les déposants de la Farmers' Bank. » Ni les clients de la Banque Ville-Marie ni ceux de la Banque de Saint-Jean ni ceux de la Banque du Peuple n'ont jamais été remboursés, constata en substance Lamarche; ou assimilez leur cas à ceux des déposants de la Farmers' Bank, ou ne payez rien à personne. Il s'en tint là. C'était le bon sens même. Aussi le parlement ne donna-t-il jamais suite au bill de M. White.

Le projet de creuser le canal de la Baie Géorgienne, dont on recommence de parler ces mois-ci, intéressa fort Lamarche. La Chambre de Commerce, à Montréal, avait ressuscité cette idée en 1914, après que M. Monk, pendant des années, s'en fut fait l'apôtre aux Communes. Lamarche se joignit à elle, il l'appuya dans sa campagne à ce sujet, au parlement. Le 23 février, il prononça là-dessus un discours étendu. M. Laurier, dans un bref préhminaire, s'était déclaré « favorable à l'entreprise, du simple point de vue commercial, sans aucune arrière-pensée, sans esprit de parti ». Lamarche témoigna ce jour-là de sa réelle aptitude à débattre les problèmes économiques. Son discours lui coûta beaucoup de travail. Il reste un des répertoires les plus complets de renseignements pour ceux qui voudront reprendre le débat.

Aux arguments d'ordre historique et économique, il ajouta des motifs d'intérêt national. « J'ai foi dans l'avenir du Canada, — dit-il à la fin de son mémoire — ses destinées sont grandes au milieu des nations. Quand son peuple paisible et énergique aura établi

de nouvelles générations dans les coins les plus éloignés de ses immenses terres à blé; quand de meilleures voies de transport auront augmenté la production de nos campagnes, nous deviendrons la plus grande nation agricole du monde. Et c'est les yeux tournés vers les rives du Saint-Laurent que les populations denses de l'Europe chrétienne continueront à répéter l'éternelle prière : Seigneur, donnez-nous notre pain quotidien. » Cela devait se produire plus tôt que ne le pensait Lamarche. La guerre, au terme de laquelle il est mort, ne nous a-t-elle pas montré les nations alimentées par le blé d'Amérique ? Comme d'autres gouvernements, toutefois, le cabinet Borden hésita devant la dépense — elle paraissait alors formidable — ; il classa donc le projet. Pour qu'on n'y revînt pas de sitôt, il établit une nouvelle commission, la troisième ou quatrième chargée d'étudier derechef le creusage de cette grande artère fluviale. Lamarche devait mourir avant d'en entendre parler de nouveau, car les hostilités européennes, déclarées moins de six mois après son discours, arrêtèrent toutes les grandes entreprises canadiennes en voie d'exécution et empêchèrent celles qui n'étaient encore qu'à l'état de projet.

Entre temps, Lamarche avait abandonné son étude d'avocat pour passer au contentieux municipal de Montréal. Ses nouvelles fonctions l'absorbèrent. Chargé d'affaires importantes et complexes, il mit à les étudier à fond des heures qu'il avait jusque là données en partie à la politique. Il n'était cependant pas homme à négliger ses devoirs de député, encore que plus il acquérait l'expérience du parlement, plus lui répugnaient les intrigues de couloirs et de coulisses qui y tiennent tant de place. Trois ou quatre aprèsmidi par semaine, pendant la session de 1914 et les suivantes, il quittait son cabinet de l'hôtel de ville à trois heures et demie pour sauter dans le train d'Ottawa. Il arrivait aux Communes le soir. Il y passait la veillée et, la séance close, il allait dormir quelques heures dans le wagon-lit qui le ramenait le matin à Montréal. A cette vie laborieuse il finit d'user une réserve de vitalité déjà entamée. Un chef politique âgé, qui l'estima toujours à cause de son talent et de sa loyauté, bien qu'il fût de convictions politiques différentes, lui en fit le reproche amical. « Vous êtes trop prodigue de vos forces, » lui dit-il, un soir que Lamarche était son hôte à dîner.

« Je suis jeune et vigoureux, cela ne me fatigue guère, » répondit Lamarche. « Et puis il faut travailler. » Ainsi parlait-il encore, aux tout derniers jours de sa vie, devant le mal insidieux qui l'étreignait déjà.

Lamarche ne manqua jamais, même en pleine guerre et pendant la session de 1916, sa dernière, de tenir ses promesses d'indépendance. Il ne fut pas de ceux qui, sitôt entrés au parlement, se hâtèrent de renier leurs professions de foi et acceptèrent les faveurs du cabinet. Il ne chercha pas de prétextes pour trahir. Il ne trahit pas. Resté fidèle à ses principes nationalistes, Lamarche dut défendre MM. Bourassa et Lavergne aux Communes. Il réclama de même pour les siens, attaqués et calomniés injustement, le droit de vivre et de penser comme il leur convient, au Canada.

Aux premières semaines de sa dernière session, Lamarche entendit MM. Laurier et Lemieux prononcer la condamnation des nationa listes. Un député orangiste alla plus loin. Le docteur Edwards, après avoir demandé l'interdiction du Devoir, proposa l'exil de MM. Bourassa et Lavergne. « Bien que modeste membre du parti ministériel, je suggérerais au gouvernement d'entamer des négociations avec l'Allemagne par l'entremise des États-Unis ou de quelque autre pays neutre [Washington n'avait pas encore déclaré la guerre à Berlin] afin d'obtenir la libération du docteur Béland en échange de Bourassa et de Lavergne . . . Toutefois, si méchante et si vile que soit l'Allemagne, elle repousserait notre proposition avec indignation, s'il était question de lui céder pour de bon ces deux hommes; car il n'est rien qu'elle déteste autant que les traîtres à leur pays, » dit le docteur Edwards. D'autres ministériels, à sa suite, attaquèrent le Québec sous différents prétextes. Aux banquettes de droite, cependant, personne ne se leva pour leur répondre.

Puisque ceux qui avaient par le passé prêché les mêmes doctrines que Bourassa et Lavergne les abandonnaient ainsi à des dénonciateurs d'autant plus éloquents que ni l'un ni l'autre n'avaient de siège aux Communes pour s'y défendre, Lamarche se dressa. Et, ce 1er février 1916, il fit un de ses maîtres discours où l'ironie, le raisonnement, la justesse de l'expression, s'unissent à la modération des termes. Dès le début il souligna tout net que ses idées à lui étaient les mêmes pendant la guerre qu'avant le conflit. « Je n'entreprendrai pas, dit-il, de justifier, ni même d'expliquer l'attitude que j'ai prise dans cette Chambre depuis cinq ans, pour ce qui a trait

à la part du Canada dans les guerres de l'empire. J'estime que cela n'est pas nécessaire; car je partage encore les mêmes idées, je soutiens les mêmes principes que j'ai exprimés dès mon entrée au parlement. )) Il ne renia personne. Bien plus, il dit avec une crânerie teinte de sarcasme : « J'ai attendu quelques jours pour laisser à des députés plus âgés que moi et qui, comme moi, doivent leur siège dans cette Chambre aux principes et aux hommes dénoncés l'autre soir [Bourassa et Lavergne] le soin de les défendre. Mais puisque le débat tire à sa fin, et avant que le coq ait chanté une troisième fois, je me fais un plaisir d'entreprendre cette tâche. )> Loyal et brave, il le fut jusqu'au bout ; spirituel et mordant aussi. Au docteur Edwards qui proposait de déporter Bourassa et Lavergne en Allemagne, Lamarche décocha ce trait : « Si l'on en vient à la conclusion que Bourassa doit disparaître de notre pays, je conviens avec M. Edwards qu'à part certain territoire voisin de nous il n'est pas d'endroit plus approprié que l'Allemagne où employer le talent d'un homme dont la vie s'est passée à la défense des minorités et des petites nationalités. »

Lamarche entra alors dans le vif du sujet. « MM. Bourassa et Lavergne, tant dans la tribune qu'au Devoir } n'ont fait qu'affirmer et développer un principe qu'ils prêchent depuis plusieurs années, à savoir que, dans l'état actuel de nos relations avec la Grande-Bretagne, le Canada n'est tenu qu'à la défense de son territoire propre et que toute orientation nouvelle dérogeant à ce principe ne peut être adoptée qu'une fois le peuple de ce pays-ci régulièrement consulté. Affirmer ce principe n'est ni une trahison ni un acte de déloyauté. Il appartient à la tradition des hommes les plus érninents des deux partis politiques qui ont tour à tour guidé le pays dans le passé. Il est aussi conforme à l'esprit de la constitution. » L'avocat remarquable qu'était déjà Lamarche cita à l'appui de sa thèse des paroles de chefs conservateurs et libéraux avant la guerre, à commencer par M. Laurier. Puis il ajouta : « D'ailleurs le principe formulé par MM. Bourassa et Lavergne sur la participation du Canada à la guerre, découle logiquement de la liberté que nous accorde la constitution du pays. . . Le moins qu'on puisse prétendre, si l'on en vient à la conclusion que ce principe n'est pas d'une saine logique, c'est qu'en tout cas il appartient indéniablement à la discussion libre. Et l'homme qui, dans ce pays-ci, surtout s'il occupe le poste important de représentant du peuple aux Communes,

accuse de déloyauté ou de trahison quiconque provoque un pareil débat ou s'en mêle, témoigne d'une ignorance absolue des lois qui nous régissent et des institutions qui nous gouvernent, ou il lui faut admettre que sa mauvaise foi le mystifie. »

A cette même séance, Lamarche, à M. Ames qui s'informait d'un air ironique si le Devoir versait des dividendes à ses actionnaires, riposta : « Ceci peut vous surprendre : mais le Devoir, lors de sa fondation, s'est proposé un tout autre but que celui de verser des dividendes à ses bailleurs de fonds. Il a voulu simplement éclairer le peuple et défendre des principes. » Ceux du reste qui avaient profité en 1911 de la campagne nationaliste, quittes à renier ensuite les chefs nationalistes et leur doctrine, reçurent quelques rudes coups de pointe. A l'un d'eux que, par la suite, ses électeurs ont chassé et dont les Débats de ce soir-là notent une interruption à Lamarche, où il niait que les fameuses résolutions de Saint-Eustache eussent été lues dans vingt-cinq comtés du Québec, Lamarche répliqua sans plus: « Si cela intéresse mon collègue, je lui dirai que je suis pas prêt à affirmer qu'on a lu ce texte dans son comté. Mais ce que je sais, c'est que sans les principes nationalistes, sans le Devoir, sans MM. Bourassa et Lavergne, cette Chambre n'aurait jamais vu le joli visage du député actuel de Bellechasse. » Ce fut assez. L'interrupteur se tint coi. Lamarche ajouta l'historique de la campagne de 1911 brossé d'une main sûre d'elle-même : « S'il est vrai, M. l'orateur, que deux de mes compatriotes ont mérité d'être collés au mur et fusillés pour haute trahison, je demande justice égale pour tous. Si réellement ces deux hommes sont coupables, il n'est que juste que leurs complices subissent le même châtiment. » Le coup atteignit en pleine face, aux banquettes ministérielles, vingt députés et ministres. Pas un ne bougea; car « chez tous ces parlementaires qui pérorent si haut et qui grouillent si dru, il y a des parties réservées, le coin de la peur » (Barrés, Leurs figures) . Ils redoutaient Lamarche debout; n'était-il pas leur spectre de Banquo?

Plus loin, Lamarche marqua le caractère faux et mensonger des « traductions baroques, injustes et inexactes » d'articles du Devoir bâclées dans des officines de Montréal pour distribution aux gazettes anglo-canadiennes. Sur la presse reptile de chez nous, qui « prodigue l'encens au gouvernement en proportion de la pitance que celui-ci lui sert, » il eut cette phrase : « Dans ces journaux qui nous font plus de tort que de bien [aux Canadiens français 1 les articles

de fond semblent écrits avec un manche de fourchette sur une huche remplie de pain. Leur patriotisme sonore, mais creux, s'il est très bruyant, ne masque presque toujours que les arrière-idées mesquines de leurs porteurs d'obligations. » Enfin, il réclama le droit pour les Canadiens français de vivre en paix et en liberté au Canada, niant qu'« une race puisse se parquer dans un territoire comme des sauvages dans une réserve et perdre ses privilèges et ses droits sitôt qu'elle en franchit les frontières ».

Ce soir-là, Lamarche se sépara une fois encore de son parti. Il alla plus loin. Seul de tous les députés, il répudia l'entente des deux groupes en présence, gouvernement et opposition, pour prolonger d'un an la durée des Communes. Elles devaient se dissoudre aux premiers jours d'octobre 1916, les cinq ans d'existence légale expirés. La constitution le décrète. Lamarche voulut s'y tenir. « Je suis pour ma part tout à fait opposé à cette mesure. . . Je n'y vois qu'un expédient. . . Quant à moi, au-dessus du parlement canadien, au-dessus du parlement impérial même, je reconnais la souveraineté du peuple. Il m'a élu pour cinq ans; quelles que soient les lois à intervenir, je vous remettrai, M. l'orateur, au terme de ces cinq années, mon mandat de représentant du comté qui m'en a honoré. » Ainsi s'exprima Lamarche. Pour être jusqu'au bout fidèle à ses principes, il repoussa du pied une sixième indemnité parlementaire. Ce fut au grand étonnement de ses collègues dont plusieurs, par la suite, à gauche, durent regretter d'avoir manqué de sens politique au point d'accepter les offres d'entente du ministère, à l'heure où des motifs de simple prudence eussent dû les leur faire refuser.

Pour Lamarche, tout près de secouer la poussière de la colline parlementaire où il avait vu se commettre tant de mauvaises actions, de lâchetés et de turpitudes, il put enfin, ce soir-là, dire à ses collègues, comme l'Alceste de Molière :

« Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. »

Lamarche ne devait p"as sortir du parlement sans avoir pris la défense d'une autre minorité que celle du Keewatin, les Franco- Ontariens. Ceux-ci savaient, selon le mot du vicomte de Bonald,

qu'« un peuple, s'il se laisse envahir dans sa langue, est fini ». Aussi se débattaient-ils, en 1916 et depuis des années, contre un régime brutalement anglicisant. La crise ont arienne venait d'atteindre son parox3~snie. L'année précédente s'était close par des mesures vexatoires de Toronto dirigées contre l'élément franco-ontarien. Le refus de la « petite commission » de payer les institutrices de l'école Guigues, à Ottawa, la radiation des brevets des demoiselles Desloges, eurent pour suite, aux premiers jours de 1916, le fameux épisode de la reprise de l'école Guigues par les mères de famille canadiennesfrançaises. Puis vint la fermeture des classes, à la suite du refus de la « petite commission » de verser son traitement au personnel enseignant des écoles bilingues. Plus de 4,300 enfants canadiensfrançais se trouvèrent sans instituteurs. Un juge ajouta à l'odieux du régime en condamnant, le 10 février 1916, les commissaires Mécléric Poirier et Jean Ménard, de Green Valley, tout près de la frontière québécoise, à $500 d'amende ou à six mois de prison pour avoir laissé une institutrice, Mlle Léontine Sénécal, enseigner en français une heure par jour, dans son école. Le 24 février, deux mille Canadiens français d'Ottawa remirent à M. Borden un mémoire sur la question scolaire. Des milliers de signatures couvrirent des requêtes où l'on demandait à Ottawa de désavouer une mesure d'enseignement persécutrice imposée par Toronto. Rien ne se fit, malgré cela, dans les milieux fédéraux. Le cabinet laissa expirer sans intervenir le délai fixé pour redresser constitutionnellement le grief des nôtres de l'Ontario.

Lamarche, qui avait fait à Hull le 12 mars une conférence sur la question bilingue, voulut intéresser les Communes au sort des enfants franco-ontariens. On sut vers le commencement d'avril qu'il se proposait d'amorcer un débat à la Chambre là-dessus. Des tractations eurent lieu, dont l'avenir fera sans doute connaître les détails. M. le sénateur Landry y fut intimement mêlé. Le 3 mai, celui-ci annonça même, à une grande réunion d'Ottawa, qu'il venait de déposer sur la table du cabinet Borden une résolution dont le parlement devait être saisi quelques jours plus tard. Ce texte formulait le vœu que « les législatures provinciales que cela concerne s'imprègnent de V esprit de justice, de générosité et de conciliation auquel ont droit les minorités de race ou de religion et qui caractérise les relations de V Angleterre avec les peuples vivant sous son drapeau ». « J'ai demandé au ministère qui nous a refusé le désaveu de prendre

l'initiative de cette résolution, » dit M. Landry. Le gouvernement l'écarta sans plus. Lamarche continua son travail dans l'ombre. Enfin, la gauche, loyalement avertie de la détermination prise par lui d'aller de l'avant si elle ne marchait pas, se décida.

Le 9 mai, M. Ernest Lapointe (Kamouraska) appuyé par un de ses collègues, M. Devlin (Wright) déposa devant les Communes le vœu suivant : « Considérant que, depuis longtemps, la Grande- Bretagne a eu constamment pour politique, lorsqu'un pays passe par traité ou autrement sous la souveraineté de la Couronne, de respecter la religion, les usages et la langue de ses habitants devenus par là sujets britanniques; que les sujets d'origine française de Sa Majesté, dans la province d'Ontario, se plaignent de ce que par suite d'une loi récente, ils sont dans une large mesure privés du privilège d'enseigner le français à leurs enfants, privilège dont eux-mêmes et leurs pères ont toujours joui depuis que le Canada est passé sous la souveraineté de la Couronne britannique : — La Chambre, à cette époque de sacrifices et d'anxiété universels, alors que toutes les énergies devraient concourir au succès de nos armes et tout en reconnaissant pleinement le principe de l'autonomie provinciale et la nécessité qu'il y a pour chaque enfant de recevoir une instruction anglaise complète, invite respectueusement rassemblée législative à faire en sorte qu'il ne soit pas porté atteinte au privilège que les enfants d'origine française ont de recevoir l'enseignement dans leur langue maternelle. » M. Knowles, député oppositionniste, prétendit que le sujet n'était pas du ressort de la Chambre et demanda qu'elle n'en parlât point. Le lendemain 10 mai, le président des Communes décida que rien ne s'opposait au débat sur la motion Lapointe. La Chambre, à 125 voix de majorité, passa outre à une nouvelle tentative d'ajournement du débat. Celui-ci s'engagea. Ce fut un des plus remarquables qu'il y ait eus à Ottawa depuis des années. Plusieurs députés y prirent part, dont MM. Laurier, Borden, Lemieux, T. C. Casgrain, Lamarche, Lapointe (Kamouraska), Devlin, Marcil, Robb, Oliver, Nickle, Edwards, Morphy, Lespérance, Bennett, et le ministre de la Justice, M. Doherty. La Chambre, à une majorité de 47 voix, refusa après deux séances de voter le texte soumis par M. Lapointe.

Lamarche, au vrai, avait été l'initiateur de ce débat. Il prit la parole le 11 mai. Les Communes l'entendirent alors pour la dernière fois. Pour qui parlait-il ? Pour lui et les siens. Aussi dit-il en toute franchise : « Je n'ai pas mission de me faire ici l'interprète

cP autrui. Je parle pour moi seul. Je considérerais comme un crime de mêler à de mesquines querelles politiques une cause sacrée à tout Canadien français. Si j'en juge au ton élevé des discours prononcés dans cette Chambre sur ce sujet, hier et jusqu'ici, je ne crois pas qu'un seul homme ait encore eu l'idée d'exploiter ici cette question pour des fins politiques. Des journaux ontariens que je respecte mais dont la principale qualité semble être l'imagination de leurs rédacteurs, m'ont pris à partie; ils ont dit que j'avais une résolution toute prête à présenter à la Chambre, que j'agissais ainsi parce qu'un groupe de libéraux empêchaient la gauche d'en proposer une de son côté; on a aussi écrit que je parlerais en tant que truchement du chef de l'opposition et pour le groupe libéral. Je ne suis pas plus le porte-parole du parti libéral que je ne suis un rouage de la machine tory. Je suis indépendant parce que ce sont mes convictions et que tel fut mon programme le jour où je briguai les suffrages de mes électeurs. On m'a élu député sur réserve expresse, de ma part, de toute ma liberté pour juger chaque question à sa valeur. J'ai promis de voter en faveur de tout amendement, de tout bill, de toute mesure du parti libéral, si je les trouvais satisfaisants et contre tout bill, toute loi du parti conservateur, si je ne les trouvais pas convenables.

« Je suis mon seul maître, comme député de Nicolet. Ma voix est bien à moi et j'en userai comme il convient, sans prendre d'ordre de qui que ce soit. Mes commettants, mes compatriotes et le peuple canadien sont mes seuls juges. J'ai confiance en eux, quel que soit le sens qu'on prête à mes paroles de ce soir. Toutefois, si je suis indépendant, je ne crains pas, quand je défends ou combats une mesure quelconque, de tendre une main loyale à l'homme public assez courageux, assez énergique pour se lever et prendre la défense de sa langue et de sa race; de même je la lui refuserais, si je le sentais disposé à trahir sa nationalité et la langue de ses pères. Telles sont mon attitude, ma politique. »

On ne pouvait s'exprimer avec plus de netteté ni avec plus de dédain pour réfuter les calomnies lancées à la face des honnêtes gens. Lamarche n'avait qu'un motif, ce soir-là, et des plus hauts. Il le formula en ces termes : « Nous sommes tellement convaincus que ce règlement (XVII) est illégal, injuste, tyrannique, qu'il est de notre intérêt de le faire connaître à tout le pays. Ceux qui l'ont décrété paraissent par ailleurs si convaincus de son illégalité, de son caractère injuste et tyrannique qu'ils veulent laisser le public l'ignorer. Si

nous saisissons la Chambre de ce sujet, c'est pour apprendre à la population du Canada, de l'Atlantique au Pacifique, et même au monde entier, à quiconque s'intéresse à ce sujet d'ordre local que, de toutes les possessions de l'empire britannique, l'Ontario seul ne respecte pas la langue du vaincu. Lorsque tout notre pays le saura; lorsqu'il aura appris que le français, langue des premiers habitants de ce pays, langue des fondateurs du Canada et des hommes qui l'ont ouvert à la civilisation et l'ont conservé canadien, pour tous les Canadiens, quelle que soit leur origine, n'a pas au Canada les mêmes droits et privilèges que le gallois du pays de Galles, le français à l'Ile Maurice, le hollandais au Sud-Africain, en dépit de la guerre qui ensanglanta ce pays il y a peu d'années; lorsqu'on saura tout cela, l'opinion publique fera peut-être entendre sa voix et peut-être aussi surgira-t-il de tous les coins du Canada des hommes qui s'uniront et réclameront justice pour les opprimés. »

Ce discours de Lamarche est de ceux qu'il faut relire. Fortement charpenté, étayé de textes et d'arguments probants, d'une logique sobre et puissante, il pourrait avoir pour épigraphe un cri monté à la gorge de Lamarche en répondant à quelqu'un qui avait dit : Laissez l'Ontario et le Manitoba tranquilles, en matière d'éducation. (( C'est juste, dit Lamarche; mais la législature devrait aussi ne mettre aucune entrave au droit des sujets d'un pays britannique, quelle que soit leur origine. Nous qui parlons le français et le considérons comme un trésor, dans toute l'étendue du Canada, nous disons à tous : Il n'y a pas plus de bornes matérielles que de bornes légales à la possession d'une telle langue. Nous, Canadiens français, nous disons : Ne touchez pas au français ! » Ce jour-là, Lamarche atteignit au sommet de sa carrière parlementaire. Tel il parut, tel il faut se le rappeler, défenseur jusqu'au bout des minorités opprimées; tel il devait paraître peu de semaines avant sa mort, dans les circonstances que Montpetit a si vivement soulignées dans le Devoir.

Lamarche, vers la fin de son discours sur la question bilingue, tint à associer à sa défense des minorités un député du temps, infirme, mais qui lui a néanmoins survécu. « Je recevais ces jours-ci, dit Lamarche, une lettre d'un de nos collègues que la maladie empêche malheureusement de se rendre ici. M. Guilbault, de Joliette. On ne peut la lire sans une vive émotion. Notre pauvre ami ne peut plus se servir de ses membres. Son cœur est cependant assez fort

pour vouloir que le corps débile l'accompagne dans cette enceinte, afin de se prononcer pour la proposition de M. Lapointe. Dans sa lettre, M. Guilbault me supplie de prendre les mesures nécessaires pour le faire transporter au milieu de nous, fût-ce au péril de sa vie. Je suis allé à l'hôpital pour le dissuader de son projet. J'ai dû lui promett/o de me faire son interprète auprès de vous, de vous dire qu'il appuie de toute son âme le vœu de M. Lapointe en faveur duquel il aurait voulu inscrire sa voix. Si je signale cet incident, c'est que je veux proposer un exemple à ceux de mes compatriotes de la Chambre dont la volonté hésite. Voilà un trait à imiter. Si cet homme dont la volonté dépasse les forces physiques a le courage de vouloir qu'on le transporte ici au péril de sa vie pour enregistrer sa voix, comme je vous l'ai dit, les gens robustes pourront-ils ne pas faire comme lui ? »

Lavergne a déjà raconté qu'à une session précédente Lamarche, aux portes de la mort, lui aussi, voulut lui faire jurer de l'amener à Ottawa sur une civière, s'il le fallait, pour qu'il votât contre une mesure répugnant à ses convictions politiques. Au début de sa carrière parlementaire, n'avait-il pas eu un geste en tout semblable à celui de M. Guilbault ? Il ne parut jamais s'en douter.

Un journaliste anglo-canadien, M. Arthur Hawkes, a écrit de Lamarche au lendemain de sa mort, comme il rappelait le débat sur la motion Lapointe : « To me, its more mémorable event was not the flaming passion of an old man for his people, — dignified and splendid though it was, — but the perfect speech of the young man to whom Nestor gave unstintedpraise. . Thatsuchaman should hâve been lost to Parliament was a tragedy which we hoped time wouid swiftly repair. » Cela ne devait pas être. Lamarche ne devait plus reparaître au parlement. Il nous avait habitués à le voir tenir sa parole. Aussi les journaux du 14 septembre 1916 ne surprirent-ils personne par la nouvelle que Lamarche, comme il l'avait annoncé en février précédent, allait d'un jour à l'autre remettre son mandat à ses électeurs.

Le 21 septembre, le Devoir publia cette lettre de Lamarche au président des Communes : « Pour les raisons que j'ai déjà données à la Chambre au cours de la séance du 1er février 1916, j'ai l'honneur le vous informer que je n'ai pas l'intention de me prévaloir de la loi

décrétant la prolongation du présent parlement au delà de son terme constitutionnel, sans appel au peuple du Canada. En conséquence, veuillez vous considérer comme dûment averti. . . que dès ce moment je déclare ne plus faire partie de la Chambre des Communes du Canada comme représentant du collège électoral de Nicolet; il vous est donc loisible d'adresser immédiatement votre mandat au greffier de la couronne en chancellerie pour l'émission d'un bref ordonnant l'élection de mon successeur. » Il fit en même temps annoncer qu'il convoquait ses électeurs à Nicolet pour le dimanche, 1er octobre.

Ce jour-là, Lamarche parut avec M. Bourassa devant un auditoire nombreux de ses électeurs auxquels un contingent de Montréal était venu se joindre. Sitôt l'assemblée ouverte, Lamarche dit à ses mandants : « Je viens vous rendre mes comptes. Je ne veux pas vous les rendre seul. Aussi me suis-je fait accompagner pour revenir devant vous par le même homme qui, de son prestige et de son éloquence, m'a aidé jadis à remporter la victoire dans ce comté-ci. Après cinq ans, nous voici ensemble, lui et moi, animés des mêmes principes qui ont dirigé notre conduite d'alors comme ils inspirent notre conduite d'aujourd'hui... Il y a cinq ans, j'eus l'honneur d'être élu pour vous représenter à Ottawa. Vous me dites alors que je devais vous représenter pour cinq ans. Je suis entré à Ottawa par la grande porte, je suis heureux d'en sortir par la grande porte, front haut, sans avoir trahi mon mandat. Je sors du parlement parce que mon mandat a pris fin. ... J'ai refusé de le prolonger parce que je ne serais plus alors que le député du gouvernement impérial. Si le peuple lui-même eût ratifié cette prolongation, je serais resté votre mandataire. »

A l'époque, certains politiciens pour qui pas un acte, pas un geste, pas une pensée ne sont désintéressés, avaient feint de voir dans la démission de Lamarche, une manœuvre politique. Celui-ci profita de la circonstance pour mettre les choses au point. « L'on a fait courir la rumeur que je suis forcé de démissionner comme député de Nicolet parce que je suis avocat de la cité de Montréal, dit-il. Personne, je l'affirme, ne m'a demandé, ni pressé, ni forcé d'abandonner mon siège à cause de mes nouvelles fonctions. J'ai toujours trouvé dans mes loisirs le temps de m'occuper de mes électeurs, de leurs intérêts, dussé-je pour cela sacrifier quelques heures de sommeil, le labeur quotidien accompli. » Il ne cacha pas non

plus que, lorsqu'il vint à Nicolet en 1911, il était peu certain d'y être élu. « Je venais de refuser la candidature dans Saint-Jacques, dit-il, M. Monk me supplia de venir à Nicolet, il fit appel, pour m'y décider, à la cause que nous défendions ensemble, me conjurant de faire un sacrifice pour l'intérêt du pays. Dans sa franchise il ne me dissimula point que j'aurais de la difficulté à me faire élire. En toute sincérité, il ne croyait même pas, dit-il, que j'y réussirais. N'importe. J'acceptai de faire la lutte. . . Je dois dire que ceux qui fournissaient alors les fonds électoraux, les gros bonnets du parti, tentèrent de me faire accepter une politique navale qui n'était ni celle de M. Laurier ni celle de M. Borden. Je ne répondis pas à leurs avances. Aussi suis- je resté honnête homme. »

Lamarche expliqua alors chacun de ses votes, définissant pour quelles raisons, dans telle ou telle circonstance, il avait cru devoir se séparer de son parti. Puis il en vint à la question du patronage. Elle tient une grande place dans la vie des députés. Des ministres, dont M. Monk fut, et M. Casgrain de même, ont dit qu'elle empoisonna leur vie. Le patronage créa aussi des ennuis considérables à Lamarche. On l'avait assiégé de toutes parts et sans relâche; d'aucuns, hommes en vedette, honorables par ailleurs et qui eussent dû l'aider de leur influence et de leur exemple à combattre ce fléau, n'avaient cependant pas craint de le harceler de leurs exigences singulières. Sa correspondance en témoigne. Lamarche leur tint tête, comme aux autres. A tous, mais surtout aux plus coupables parce que plus intelligents, Lamarche, dans son discours de Nicolet, parla haut et ferme : « Si Nicolet n'a pas eu sa part dans la distribution des deniers publics, la faute m'en incombe et j'en prends toute la responsabilité. On a toujours voulu me forcer à choisir entre un quai, un bureau de poste et le sacrifice d'un morceau de ma conscience. Je n'ai jamais voulu me vendre. Je connais des hommes honnêtes, raisonnables même, qui estiment qu'un député ne vaut rien si les quais, les bouts de planches et les places ne pleuvent pas dans le comté. Pour eux, le député qui a rempli son devoir sans forfaire à l'honneur est qualité négligeable. Il ne compte pas. Ces personnes sont comme les gens qui ferment résolument les yeux sur la vertu de leurs filles, à condition qu'elles leur rapportent toutes les semaines un peu du bien-être physique et matériel dont ils sont avides. )) Il ajouta, avec cette originalité d'expression dont il ne se départit jamais : « Si c'est un député comme ça qu'il vous faut,

eh bien î j'en connais, et un bon nombre. Si vous voulez des adresses, dites-le, je vous les donnerai. Du point de vue patronage il n'y a pas de député moins riche que moi, dans toute la province. Mais j'ai gardé ma conscience intacte. Je connais les bureaux de Bob Rogers où les députés sacrifient la leur en échange de menus travaux publics. Je sais également quoi faire pour devenir ministre. J'ai néanmoins trop bien appris à respecter ma parole d'honneur, même s'il n'y a pas d'engagement écrit, pour me prêter à des manœuvres frauduleuses. » Cela ne rappelle-t-il pas par le fond, à quelques mots près, la phrase de Jules Lemaître écrivant dans ses Lettres à mon ami : « J'ai vu ce qu'étaient forcément et nécessairement la plupart des candidats et la plupart des électeurs; les coulisses du suffrage universel et la cuisine de la démocratie; et comment le système électif appliqué aux choses de la politique devait aboutir mécaniquement au gouvernement des pires » ?

Ce gouvernement des pires, Lamarche l'avait connu, il avait lutté contre lui. Et c'est parce qu'il ne voulut pas, au terme de sa carrière, abandonner son mandat sans signaler aux jeunes gens l'ornière des partis, les basses compromissions de couloirs, que, tourné vers la jeunesse universitaire présente cet après-midi-là, il lui donna ce conseil : « Observez dans la vie publique les principes d'honneur et de probité qui doivent gouverner la vie privée, même à cette époque tourmentée où l'on devient presque remarquable en se conduisant proprement. » C'est aussi pour le même motif qu'il dit enfin à ses électeurs : « Choisissez comme votre représentant, je vous en adjure, ce que vous pourrez trouver de mieux, un homme intègre, de quelque parti qu'il soit; que votre comté, mes amis, ait pour le représenter, d'abord et avant tout un honnête homme ! »

Après que M. Bourassa eut rendu hommage à Lamarche et dit aux électeurs de Nicolet : « Si vous avez du cœur, si vous avez de l'intelligence, vous exigerez que votre prochain député ait de la constitution et de l'honneur un souci égal à celui de Lamarche, » l'assemblée se dispersa. Lamarche revint à Montréal simple citoyen, mais plus que jamais honoré de ses anciens électeurs.

Des mois plus tard, un groupe d'hommes influents qui l'admiraient lui proposèrent de retourner à la vie publique. Les élections de 1917 étaient proches. On lui promit de faire agréer sa candidature^ dans un collège électoral montréalais où l'élément canadienfrançais est prépondérant. On lui promit même qu'il y serait

acclamé. Lamarche écarta l'offre. Vers le même temps, Lamarche disait à des amis son dégoût à l'idée de rentrer au parlement. Il résuma un soir, dans une réunion intime, l'expérience qu'il avait faite de la vie parlementaire. Il avait déjà dépeint la politique chez nous, quelques mois plus tôt, en des termes désabusés, lors de sa conférence à Saint-Sulpice : « Vous voulez, avait-il dit, que le peuple grandisse, se perfectionne, devienne meilleur, plus tolérant, plus éclairé; vous voulez dans cet agrégat cosmopolite créer l'unité nationale ? Vous vous trompez d'adresse. Je vois les ministres de tous les temps et de tous les régimes se lever les uns après les autres, je les entends vous répondre en haussant les épaules : « Ça ne relève pas de mon département. » L'opposition, elle, vit sans cesse dans la crainte que le gouvernement ne fasse quelque chose de bien. Une erreur, que dis-je? un crime de la part des gouvernants fait toujours naître un sourire plein d'espoir sur le visage de la loyale opposition de Sa Majesté. La gauche découvre des scandales, la droite en produit. La défense classique est toujours : « Au pouvoir, vous étiez pire que nous ! » Quand le public commence d'être écœuré ou quand la réputation d'un politicien de renom commence d'être un peu usagée, on institue des buanderies officielles; et qu'il s'agisse d'un bleu éclaboussé ou d'un rouge maculé, on peut être certain qu'il en sortira blanc comme neige; il n'y a pas de tache qui résiste à la lessive d'une commission d'enquête. Voilà une vue d'ensemble de l'œuvre grandiose des partis politiques dans notre pays ! » Les paroles qu'il eut à la veille des élections devant ses amis, furent encore plus révélatrices s'il se peut, de ses impressions profondes, de son écœurement. Aussi bien, dès sa sortie du parlement et jusqu'à sa mort, Lamarche devait-il travailler à déprendre la jeunesse du « fétichisme et des religions politiques » pour qu'elle les remplace par ce qu'il a appelé « le culte de l'intérêt national ».

Tel fut Lamarche député.

En cinq années, malgré la maladie, les soucis de la vie à gagner, les flatteries, les séductions puis les menaces du pouvoir, Lamarche multiplia les exemples de courage, de fermeté. Il ne devint pas remarquable qu'en se conduisant proprement. S'il fut intègre, il fut aussi tenace, enraciné dans ses justes décisions» Il avait ce que

Mirabeau reprochait à son roi, Louis XVI, de n'avoir pas : « la volonté de vouloir ». Ce qu'il voulait, il le voulait trois fois. Et, comme il avait le cerveau clair, le cœur noble, il voulait avant tout le bien. Au courage de l'esprit il joignait celui du cœur, le dédain de l'arrivisme, un vif sentiment du devoir. Il le faisait parce qu'il s'était dès son entrée au parlement proposé de l'accomplir sans jamais capituler et aussi parce qu'il était honnête homme. Lamarche ne s'attendait pas à ce que cette pratique de la droiture et de la loyauté lui valût de la célébrité : « Un honnête homme se paie par ses mains de l'application qu'il a à son devoir, par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois, » a écrit La Bruyère. Lamarche était ainsi. Aussi bien la Chambre le découvrit-elle vite. Un bon nombre de députés admirent chez les autres, en secret, les qualités de caractère et de volonté qu'ils ne se soucient guère de développer en eux, à cause de leur pleutrerie ou parce qu'elles pourraient leur nuire, s'ils veulent arriver. Ceux-là eurent toujours du respect, de l'attention pour Lamarche. Certes il se trouva chez ses collègues de même race des gens pour l'estimer gênant, fâcheux, trouble-fête. C'est ceux dont il dérangea les calculs, les intrigues, dont il empêcha la digestion. Les autres, s'ils ne l'imitèrent point, l'écoutèrent et ne lui cachèrent pas privément leur estime. Ainsi ce ministre canadienfrançais qui, après le discours de Lamarche prenant la défense de Bourassa, de Lavergne et des Canadiens français, lui dit familièrement sur le quai de la gare, à Ottawa, quelques heures plus tard : « Tu leur a donné ça sec, Lamarche (leur, c'étaient des députés fanatiques ontariens). Tu as rudement bien fait. »

Les chefs Y écoutaient et l'appréciaient pareillement. M. Borden, à plusieurs reprises, frappé du sens juridique et des belles qualités d'avocat de Lamarche, désigna clairement, dans ses discours pendant des débats graves, qu'il s'arrêtait à des points soulevés par lui, pour les élucider et y répondre. Lamarche, d'autre part, ne fut jamais d'aucun débat de quelque ampleur sans que M. Laurier suivît avec attention tout son discours. Quelques ministres n'aimaient guère qu'il parlât, à cause de ses allures indépendantes, de sa liberté d'esprit, de l'emprise qu'il exerçait sur un petit groupe de députés de sa province qui, d'instinct, en avaient fait leur chef. Lui, pour sa part, ne redouta jamais d'affronter les ministres. Il le montra dès l'affaire du Keewatin. Maintes fois, il en donna la preuve

ouverte. C'est ainsi que des journalistes parlementaires se souviennent dételle scène qu'il y eut un soir près de l'ancienne chambre 16. Lamarche était mécontent de la manœuvre d'un ministre québécois auprès de M. Rogers, ministre des Travaux publics, pour amener celui-ci à rayer du budget un montant destiné à la réparation urgente d'un quai, dans le comté de Nicolet. Lamarche avait voté contre le ministère. Pour s'en venger, le ministre dont il s'agit réussit à faire sauter l'appropriation. Lamarche avait voulu savoir pourquoi celle-ci avait été rayée du budget. L'autre lui fit répondre qu'il y était tout à fait étranger. Lamarche ne le crut pas. Il apprit toute la vérité, d'un autre ministre loquace. Un soir, il profita du moment où ces trois ministres causaient ensemble, les aborda, alla droit au fait. Les faits exposés et la confrontation faite devant une quinzaine de ses collègues assommés d'une telle audace, il posa la question : « Qui des trois ment ? » Lamarche ne put ce soir-là obtenir justice pour ses électeurs punis à cause de son acte d'indépendance. Il sut néanmoins où était l'intrigant et le lui dit.

D'autres traits analogues, avec toute sa conduite parlementaire, attestent la force de caractère et de volonté de Lamarche député. Elle le soutint, avec le sens du devoir, pendant toute sa carrière à Ottawa. Aussi leur dut-il de sortir propre, grandi et de son bon gré de la politique active, alors que tant d'autres, expulsés par leurs électeurs, sont marqués au front pour la vie du stigmate des lâches.

Lamarche, hélas ! est mort avant trente-sept ans. Il a eu néanmoins une vie pleine, honorable, utile à son pays et à ses compatriotes. « L'utilité du vivre n'est pas en l'espace; elle est en l'usage; tel a vescu longtemps qui a peu vescu, » dit Montaigne. Ne sont-ce pas là paroles à inscrire en épilogue à cette vie sitôt brisée ? « Tel a vescu longtemps. . . »

Georges Pelletier

(Le Nationaliste, 17 et 24 novembre et 1er décembre 1918.)

Deuil général, touchantes sj'mpathies, regrets sincères ont accueilli la disparition prématurée de Paul-Emile Lamarche. C'était une figure attachante.

Essayons d'esquisser sa physionomie originale.

Il avait onze ans et venait faire son entrée au collège Sainte- Marie, Montréal. Je le vois encore, regardant de son œil limpide et franc, avec un sourire intimidé et j'entends son père qui dit simplement : — « Je le change de collège; l'an passé, il ne s'est pas accordé avec son professeur. »

Déjà, il était remuant, tapageur, exubérant. Aussi bien, ne serait-il pas étonnant qu'au cours de ses études, Paul-Émile eût rencontré par-ci, par-là, de la part de quelques-uns de ses maîtres, je ne sais quelle réserve inquiète, mêlée de mécontentement, ce dont l'élève, d'ailleurs, ne parut pas s'apercevoir. Car, s'il lui arriva d'être puni — ce que l'on devine sans peine — il acceptait avec bonne humeur les conséquences de ses espiègleries. Il fallait le voir parfois, avec sa mine effarouchée, moitié boudeur, moitié joyeux, lançant soudain une de ces boutades, accueillie par toute la classe d'un bruyant éclat de rire. Ses condisciples aimaient sa gaîté, ses saillies; ils admiraient sa verve et son entrain, sans redouter son ironie, nuancée de bienveillance. Trop actif pour être sentimental, il ne fut ni tendre, ni caressant, ni même affectueux, mais fidèle et profond dans ses amitiés.

En récréation, popularité grande : beau joueur, élégant, gracieux, intrépide. Ceux qui assistaient aux joutes de crosse, admiraient son courage, son sang-froid, sa souplesse, sa bonne humeur imperturbable. Ses membres bien découplés promettaient un athlète. S'il joua jusqu'à la fin de ses études, Paul-Émile n'exagéra point : il sut en cela, comme dans le reste, en prendre ce qu'il fallait pour se distraire et développer ses forces, pas plus.

Il prit place dans une classe exceptionnellement brillante. Il y avait bien au moins dix élèves qu'on pouvait considérer comme premiers de classe et Paul- Emile était de ceux-là.

Un de ses condisciples qui tenait alors la tête ne tarda pas à le distinguer des autres :

— « Lamarche, disait-il, a bien de la chance d'avoir tant de talent ! »

C'était vrai, mais détail caractéristique, il semblait n'en avoir presque pas conscience; il était né modeste et quand il faisait de ces réflexions personnelles et souvent profondes, il s'exprimait d'un ton si réservé, qu'il semblait soumettre timidement une sienne idée pour savoir ce que l'on en pouvait bien penser.

Cette modestie qui l'accompagna toute sa vie, ne l'empêcha pas, peu à peu, de prendre conscience de lui-même : s'il avait du talent, il n'avait rien de prétentieux, pas l'ombre de pédantisme. Il n'éprouvait pas l'ambition écolière d'être le premier ou d'obtenir beaucoup de prix. Ce n'était pas orgueil, ni dédain, mais son attention allait ailleurs. Il se laissait fasciner, pour ainsi dire, par la difficulté présente; hors de là, il ne voyait rien et vivait dans une parfaite insouciance. Il fallait le saisir et l'intéresser autrement, il se dérobait. Attentif, sans en avoir l'air, il saisissait au vol certaines explications étrangères au programme; il rappelait avec reconnaissance qu'elles avaient ouvert son esprit et fait se lever devant lui des horizons nouveaux.

Nature aimable, esprit réfléchi, il fut encore un caractère indépendant, je ne dis pas frondeur.

Ce qu'il sauvegarda, je dirais avec une pudeur jalouse, ce fut son indépendance.

De temps à autre, de rapides aveux qui furent ses seules confidences. S'il eut comme les jeunes, la noble ambition de jouer un grand rôle dans son pays, il n'en parla jamais.

Une fois sorti du collège, au cours de rares visites, il donnait de ces appréciations modérées de forme, mais inexorables qui montraient qu'il allait droit son chemin dans la réflexion personnelle. Il

lisait les discours retentissants, claironnés par la grosse presse et protestait de sa voix douce et tranquille : « Il fait toujours le même discours. » D'un autre : « Son discours sonne le creux. » D'un troisième : « Verbiage et phrases grandiloquentes. » Il apprenait, comme au collège, à faire le départ entre ses idées et les sonorités banales. Il s'acheminait dans la composition de ses discours vers la simplicité classique qu'il est si difficile d'acclimater au Canada. Au contraire d'un grand nombre d'autres, il ne s'assimilait pas précisément ce qu'il lisait, mais son cerveau subtil et qui allait devenir puissant, transformait les matières étudiées, faisait un choix toujours et donnait à ses réflexions ce tour original qui surprenait.

Il était né heureux. De même qu'au collège, on aimait le camarade et qu'on admirait le talent sans prétention, ainsi très vite, à Montréal, il devint populaire. Les foules aimaient à l'entendre; le peuple goûtait cette modestie, ce sérieux, ces convictions fortes; il admirait son calme et son ardeur, savourait ses saillies et ses boutades. Il avait le travail consciencieux et on le sentait : il donnait des discours préparés. En l'entendant, on n'avait pas l'impression du déjà entendu. Il partageait, avec les jeunes de sa génération, l'horreur du plagiat, sous quelque forme que ce fût. Les jeunes, tout comme Lamarche, sont plus sobres, plus sincères, plus simples : ils ont le courage d'être eux-mêmes, partant, ils sont plus vrais, leur influence est plus profonde et sera plus décisive; ils ne jouent pas un rôle; les acteurs malgré leur art ne sont que des échos; Lamarche fut une voix.

Vint bientôt l'heure de prendre position. On peut dire qu'il entra dans la vie publique armé de principes nets et clairs, avec des idées arrêtées dont il entrevoyait les conséquences lointaines auxquelles il ne songeait pas à se dérober : il voyait se dessiner la route à suivre; il s'y engagea résolument. Peu à peu, sa décision se fortifia, ses conceptions prirent de l'ampleur. Les circonstances mûrirent vite son caractère et quand il tomba sur la brèche, il s'était engagé définitivement dans la voie austère du devoir et de l'honneur.

Il attribuait à l'un de ses professeurs, dans une large mesure, l'orientation de sa carrière. Il convient peut-être de déterminer quelle influence fut exercée.

Jamais aucune décision ne lui fut imposée : ce furent seulement les conséquences de certains principes qui lui dictèrent sa conduite. Celui qui soutint ses premiers pas ne substitua jamais sa propre volonté à celle du jeune homme : il se contenta de lui enseigner la science de la responsabilité personnelle.

Juvénal a dit :

Maxima débetur puero reverentia.

Ce respect de l'enfant, ce professeur l'eut jusqu'au scrupule : il respectait l'enfant, sa volonté, sa liberté.

Lamarche était conservateur de naissance, s'il est vrai qu'un grand nombre d'hommes publics ont fait de leurs traditions familiales le point de départ de leur allégeance politique. Jamais, il ne lui fut dit de quitter le parti conservateur, jamais, il ne lui fut conseillé de se rallier au parti libéral, jamais même, on ne lui insinua de s'enrôler dans la phalange nationaliste. Et pourquoi? Non pas sans doute, parce que tous les partis se valent, comme aussi les programmes et les hommes qui les défendent, mais parce qu'il répugnait à ce professeur de suggérer une attitude à prendre dont un autre aurait à supporter le poids. Certains sacrifices que le maître n'eût pas hésité à accomplir, il lui coûtait de les imposer à des épaules qu'il jugeait encore frêles. Lamarche se montra docile à certaines vérités générales essentielles.

On lui dit en substance ce que tous les jeunes de tous les camps pouvaient entendre et mettre à profit : « Suivez le parti politique que vous voudrez; ceci est laissé à votre libre choix, mais ne soyez jamais partisan, au sens déprimant du mot. Réservez-vous toujours pour les causes sacrées qu'il n'est jamais permis de déserter. »

« D'abord, et toujours l'Église, puis la défense de vos compatriotes. La cause canadienne-française a été vaincue maintes fois, hélas ! par suite de tristes défections. Ces deux objets mis hors de cause, ne transigez jamais avec votre conscience : soyez fidèle à votre devoir et surtout, ayez le culte de l'honneur. Que votre conscience soit votre juge inexorable : marchez droit. »

Il posa sa candidature à Nicolet. Dès les premiers discours, il fit ses réserves. Il s'engageait à ne pas transiger avec son devoir. Ces formules d'indépendance qui furent trop souvent des paroles

vaines, et qui, pour cause, éveillaient le scepticisme des électeurs, ces formules pour Lamarche furent des réalités.

Il fut élu à cause de sa crânerie, de sa jeunesse, de son amabilité, de son sens vif et aigu des ridicules; il fut candidat populaire, au sens vrai du mot, et non dans son sens péjoratif; il fut élu à cause de sa maîtrise de la parole, de son habileté dans la discussion; il fut élu parce que sa grande âme rendait un son limpide de sincérité.

A propos d'art dans la discussion, l'ont peut dire qu'il excellait à soutenir un débat; cachant où tendait son argumentation, soudain, il dévoilait des conclusions inattendues auxquelles il n'était pas possible de se dérober.

Lamarche à qui souriait un brillant avenir fut accueilli à la Chambre avec un vif intérêt et M. Monk, que surprenait la maturité précoce du jeune député, disait qu'il était déjà de taille à être ministre. C'était pour l'aile conservatrice de la province de Québec une précieuse recrue, alors que les hommes de valeur se faisaient rares.

Lamarche rêvait quelque chose de plus grand.

M. Landry, alors président du Sénat, réunit les députés conservateurs canadiens-français avec leurs ministres. Il fut décidé à l'unanimité que l'on demanderait à M. Borden de remettre à plus tard l'annexion du Keewatin au Manitoba, parce que le premier ministre avait promis de ne présenter, à la première session, aucune question contentieuse.

Si M. Borden refusait et s'obstinait à vouloir soumettre quand même la loi fatale, on devait exiger de lui qu'une clause fût insérée qui réserverait les droits des minorités. L'accord se fit encore sur ce second point. Puis, vint une dernière précaution. Si M. Borden se cabrait devant les exigences du petit groupe conservateur canadienfrançais, alors, les ministres canadiens-français devaient offrir leur démission. Tous acceptèrent ou firent semblant. Lamarche dans ces délibérations se plaça au tout premier plan. Sa maîtrise du problème imposa sa prépondérance. Esprit pénétrant, naturellement philosophique, doué d'un sens légal remarquable, il pouvait avec sa vive intelligence aborder les questions abstraites et se mouvoir avec aisance au milieu des argumentations les plus entortillées.

D'autres réunions eurent lieu subséquemment, non plus chez le sénateur Landry, auxquelles le président du Sénat ne fut pas même invité ! Il y eut bientôt scission, mésentente. Lamarche qui comprit que la division était, pour sa cause, la défaite à brève échéance, n'en continua pas moins la bataille, sans reculer d'un pas. Il avait promis d'être conséquent avec lui-même et il se tenait parole. Avec sa froide énergie, tempérée de douceur aimable, il tint tête à l'orage.

On connaît le reste. Il vota contre le ministère et de propos délibéré renonça aux avantages matériels que l'on faisait miroiter à ses yeux. Il y eut la bataille au grand jour, mais il y eut aussi la lutte sourde dans les coulisses : que de démarches, que de contestations dans l'ombre. Lamarche, discutant serré, résistait des nuits entières aux arguties subtiles de ses chefs. On lui disait entre autres choses que Mgr Lange vin avait écrit une lettre approuvant l'attitude du ministère. Lamarche exigeait qu'on lui montrât la fameuse épître, ce qu'on lui refusa. Quand, un peu plus tard, il se rendit à Winnipeg, dans une entrevue avec l'intrépide archevêque de Sain t-Bonif ace, il demanda s'il était vrai que lui, Mgr Langevin, avait écrit une lettre dont il lui donna la teneur. Mgr Langevin nia catégoriquement, puis loua avec effusion, sans réserve, le courage du jeune député; dans un geste émouvant, il prit Lamarche dans ses bras et le serra sur son cœur : c'était l'accolade des preux : tout était perdu fors l'honneur.

Il serait trop long d'entrer dans les dédales de la question du Keewatin. Il suffira de souligner les fières déclarations de Lamarche, nobles et sincères.

Dans la séance du 5 mars 1912, il réclame le droit de donner franchement son opinion.

« La liberté> dit-il, pour le peuple de ce pays d'exprimer librement sa volonté par la voix de ses représentants est un des privilèges les plus précieux qui aient été accordés par la couronne britannique et il constitue le principe fondamental de nos institutions parlementaires.

« Nous avons ce droit et notre devoir est d'en user. Les défaites subies par les Canadiens français dans l'arène parlementaire ont eu pour cause non seulement les injustices d'une intolérante majorité, mais surtout les défaillances de la minorité, inspirées trop souvent par des mobiles d'intérêt ou par manque de courage ou de véritable esprit public. »

Il avait promis à ses électeurs qu'il ferait son devoir, même à rencontre de ses amis politiques : il le rappelle en termes clairs :

« La volonté des électeurs de ma division clairement manifestée le 21 septembre dernier (1911), par leur généreuse acceptation des promesses que je leur avais faites au cours de la campagne électorale, me dicte aujourd'hui ma conduite et me force à me séparer sur cette importante question de plusieurs amis politiques. . . »

A la fin de son discours, il revient avec insistance sur les mêmes idées.

« Les principes que j'ai énoncés ici ce soir, et qui je crois, sont justes et équitables, je les ai prêches également en politique pendant dix ans et dans ma première campagne électorale, j'ai fait des déclarations non ambiguës au sujet de cette question du Keewatin et je les ai faites, ces déclarations, à la connaissance et en présence de ceux auxquels ma candidature paraissait agréable et utile.

« Je suis ici aujourd'hui pour faire honneur à ma parole et pour faire mon devoir. Ce sont là les raisons pour lesquelles j'ai voté en faveur de l'amendement proposé par sir Wilfrid Laurier et c'est aussi pour ces mêmes raisons que je refuse mon suffrage au projet du gouvernement tel qu'il est. »

La cause défendue avec tant de chaleur fut défaite par un vote de 114 contre 76. l

Un fossé profond venait de se creuser entre lui et ses amis de la veille. Cependant Lamarche soutint d'autres mesures du gouvernement, preuve que son opposition n'avait rien de factieux et ne s'inspirait pas du parti pris, cette caricature de l'esprit de parti, un espérait ramener le rebelle au bercail où paissaient les brebis ministérielles, mais la voix impérieuse du devoir resta la plus forte : On jour vint où la rupture définitive fut consommée.

Quel triste spectacle à qui étudie l'histoire parlementaire depuis cinquante ans, que celui de la déchéance mentale de maints hommes publics. Combien d'une nature droite, d'un jugement sain, laborieux, appelés à jouer un rôle de premier ordre ont, par une erreur initiale, faussé leur carrière qui fut d'un vide déconcertant ! Ils ont consacré leur belle intelligence à blanchir des « pitres ». Hommes de talent certes et responsables d'autant, mais caractères indécis : hommes de logique, s'ils l'avaient voulu, mais inconsistants. Com-

1 La motion relative à la seconde lecture du projet de loi pour l'extension des frontières du Manitoba.

bien d'autres n'eurent que la conviction de leurs intérêts personnels ! Aussi, quels désastres ! Trahi le devoir : trahie la parole donnée : foulé aux pieds l'honneur pour les honneurs ! Grâce à d'innommables palinodies, ils sont parvenus à des postes enviés qui sollicitent le respect pour un personnage qui ne le mérite pas !

Quelle sanglante leçon Lamarche a donnée ce jour-là et comme ses paroles ont un accent tragique !

Quatre ans plus tard, — nous nous en tenons à la question bilingue l — Lamarche rompit encore une lance avec ses amis du ministère en défendant la motion Lapointe, à propos des écoles bilingues d'Ontario. On reprocha à Lapointe d'être un libéral; il n'est pas sûr que si un ange fût descendu du ciel pour présenter une motion dans le même sens qu'on ne l'eût pas accusé de vouloir embarrasser le ministère ! Lamarche ne posa pas la question de cette manière : il se demanda si la motion répondait à son objet et ayant répondu dans l'affirmative il s'élança dans la mêlée.

Je passerai sur l'ensemble des débats, non pas pour considérer les arguments invoqués par le député de Nicolet, mais afin de mettre en vedette le rôle qu'il prétendait revendiquer.

C'est toujours le même motif d'ordre supérieur qui l'anime.

« J'ai conscience, dit-il, du devoir qui m'incombe de donner les motifs que j'ai de voter sans réserve pour la motion. » (Séance du 11 mai 1916.)

Encore une fois, je ne puis aujourd'hui analyser le discours de Lamarche, encore moins résumer ce débat hérissé d'arguties et de sophismes; je me contenterai de citer le passage fameux où Lamarche, de nouveau, assène un vigoureux coup de boutoir au terrible et néfaste esprit de parti, l'agent de nos défaites et de notre déchéance.

« Laissez-moi vous dire, Monsieur le Président, que je ne suis pas plus l'agent du parti libéral que je ne suis une des pièces de la machine tory. Je suis indépendant dans cette Chambre, et cela parce que telles sont mes convictions et que tel était mon programme, lorsque j'ai brigué les suffrages de mes électeurs. J'ai été élu ici député, à la condition que je jugerais chaque question d'après sa valeur et que je voterais en faveur de toute motion, bill ou mesure

1 II y aurait une étude intéressante à faire sur la question bilingue; on verrait comment Lamarche l'envisageait et on puiserait dans les discours du jeune député toute une série de preuves et d arguments.

présentés par le parti libéral s'ils étaient bons et contre toute motion, bill ou mesure présentés par le parti conservateur, si je les considérais mauvais. La petite place que j'occupe dans cette Chambre, à titre de député de Nicolet, m'appartient. Mon vote aussi m'appartient et je me servirai des deux comme il me plaira, sans consulter qui que ce soit. Mes juges seront mes électeurs, mes compatriotes et le peuple canadien. . .

« Mais si d'un côté je suis indépendant, de l'autre, quand je supporte ou combats une motion, une mesure ou un projet de loi que l'un ou l'autre parti présente à la Chambre, je ne crains pas de tendre une main loyale à l'homme public qui a le courage et l'énergie de se lever pour prendre la défense de sa langue comme je la retire dès que je m'aperçois qu'on est disposé à trahir sa nationalité et la langue de ses pères. »

Chaque fois qu'il s'est agi d'une mesure contraire aux droits des Canadiens français, les nôtres ont pris des attitudes diverses.

Les uns partisans aveugles se sont ouvertement rangés contre leurs compatriotes : ils ont fini par sombrer dans quelque grasse sinécure.

D'autres, moins audacieux, et sincères peut-être, ont pensé qu'en reculant, qu'en faisant montre de modération, ils désarmeraient l'intransigeance. Leurs retraites n'ont jamais été suivies d'une bataille de la Marne où les Poilus avaient reçu l'ordre de mourir plutôt que de reculer. Les illusions des faux conciliateurs n'ont abouti qu'à un résultat, et désastreux. Ils ont assisté à la débâcle de nos privilèges les plus sacrés. Rongés intérieurement par des regrets tardifs, ils demeuraient prisonniers, pour ainsi dire, de leur conduite antérieure. Leurs premières défections les avaient engagés trop avant pour qu'ils pussent se ressaisir; la mort dans l'âme — nous leur prêtons volontiers des sentiments généreux — ils ont constaté que les adversaires encouragés par ces reculades, exigeaient d'autres sacrifices, de nouveaux abandons; ils ont savouré le remords d'avoir été vaincus sans combattre.

Il reste les vrais preux, les chevaliers sans peur et sans reproche qui ont préféré tomber les armes à la main. Ils furent les vrais bâtisseurs d'histoire; ils ont réservé les offensives de l'avenir, en faveur du droit et de la justice. Lamarche fut de ceux-là. Il savait que les défaites du droit ne sont que temporaires, que la force immanente de la justice prépare les revanches. Y a-t-il une nation plus puissante que l'Angleterre ? pourtant l'Irlande est encore debout ! Elles étaient trois pour écraser la Pologne ! La Pologne frémit à la

vision prochaine de sa liberté. La voix des siècles retrempe sans cesse l'énergie des vaincus.

Une dernière fois, Lamarche parut au front, en sonnant la charge Il s'agissait de la prolongation du parlement. Il s'y opposa et seul Combien depuis se sont dit que Lamarche avait eu raison et ne peuvent s'empêcher d'admirer sa courageuse attitude.

Lamarche tint à être logique jusqu'au bout. Sa démission qu'il remit quand le temps fut venu, comme il l'avait promis, demeure le plus bel acte de sa carrière, carrière trop brève, hélas ! et qui laisse après elle, tant de regrets et un éblouissant sillon de grandeur morale.

Quel spectacle ! Ce jeune homme, seul, laissant tomber dans le silence surpris de l'assemblée, un dernier engagement irrévocable comme tous ceux qu'il avait pris naguère. Calme, réfléchi, comme un vieux lutteur qui a blanchi sous le harnais, il se rangea d'un coup parmi les politiques de la grande école.

Le ton dont il fit sa déclaration est aussi étonnant que la décision prise.

On imagine qu'avec nos mœurs tapageuses et indiscrètes — l'armée des parvenus mal élevés est innombrable — on imagine peut-être que Lamarche va profiter de cette occasion pour opérer une sortie bruyante, en faisant claquer les portes. Il n'en fut rien. Ses paroles furent brèves, froides comme le tranchant de l'acier; puis à l'heure dite, il se retira sans bruit en repoussant du pied dédaigneusement l'indemnité parlementaire qu'on était prêt à lui donner. Ce dédain, les pingres célèbres cousus d'or ne le lui pardonneront jamais !

Son geste, comme sa parole, aussi bien que sa conduite furent d'une grandeur antique. Contentons-nous de citer :

« Le gouvernement se propose de demander au gouvernement impérial de changer notre constitution afin de permettre aux chambres de siéger au delà du terme fixé, sans aller devant le peuple.

« Je suis, pour ma part, complètement opposé à cette mesure. Je ne vois aucune raison qui puisse justifier un changement aussi radical dans nos lois organiques. On allègue comme motif que l'empire souffrirait d'une élection générale au Canada. Depuis que la guerre est commencée, la Colonie du Cap ainsi que l'Australie ont

fait leurs élections générales comme d'habitude. L'empire n'en a pas souffert; il ne s'en est pas plaint.

« Il y a quelques mois, l'honorable M. Rogers trouvait qu'il était de l'intérêt du pays d'établir des bureaux de votation dans les tranchées des Flandres. Aujourd'hui, pour des raisons qu'il connaît mieux que personne, les élections ne sont plus désirables. Quant à moi, je crois que cette proposition n'est qu'un expédient et que la véritable raison pour laquelle le gouvernement hésite d'aller rendre ses comptes devant le peuple, c'est que tant dans les provinces anglaises que dans la province de Québec on a peur de voir arriver le jour où il faut admettre devant les électeurs le concubinage politique qui dure déjà depuis cinq ans entre gens qui ont été élus pour des raisons diamétralement opposées et qui s'accordent à partager le pouvoir et ce que le pouvoir rapporte.

« Dans tous les cas, M. le Président, pour ce qui me concerne au-dessus du Parlement du Canada, au-dessus du parlement impérial, je reconnais la souveraineté du peuple. Le peuple m'a élu pour cinq ans et quelles que soient les lois qui pourront intervenir, vous aurez, M. le Président, au bout de ces cinq années, ma démission comme représentant du comté qui m'a honoré de son mandat. » (Séance du 1er février 1916.)

Il est temps de finir.

Esprit vigoureux, il ne forçait pas son talent; il n'avait pas à recourir à des expédients pour maintenir sa réputation, ses succès. Ce fut l'une des caractéristiques de sa physionomie et ce trait accentuait sa fierté native dédaigneuse des succès faciles ou de surfaire son talent. Orateur disert plutôt qu'entraînant, il se dégageait de toute sa personne je ne sais quel courant de sympathie qui lui gagnait ses auditeurs. Néanmoins le fond de ses discours était sérieux : il possédait surtout la grande qualité classique de mettre de la suite dans ses idées, l'art d'amener une pensée, la science de pousser jusqu'au bout un raisonnement, enfin, le don de fondre son sujet en une conception unique et non pas de juxtaposer des morceaux disparates.

Quant à ses tendances intimes, on peut dire qu'il avait rompu comme beaucoup de ses jeunes amis avec l'esprit qui régnait parfois dans quelques collèges. Dans ce temps-là, on rêvait politique, triomphes oratoires éclatants : on se racontait avec délices les farces, les duperies électorales des tribuns en vogue : on se tenait à la surface : on était indulgent au succès. On pesait moins la valeur morale des hommes d'État; pourvu qu'ils portassent la bonne

étiquette, on fermait les yeux sur les inconséquences, on pardonnait à la vénalité et on passait outre au scandale : on était un peu beaucoup naïf et Ton acceptait de confiance la réclame d'un candidat ou son manifeste. On était captivé par l'emphase, la déclamation, les envolées oratoires inspirées, croyait-on, de Cicéron ou de Mirabeau, on s'émerveillait des coups de cymbales ou de trompettes; on se leurrait de fantasmagorie oratoire, on s'extasiait aux gestes truculents, aux attitudes burlesques; on préférait à tout les poumons d'airain, en un mot, on manquait de goût et de sens critique. On se résignait au ton naturel de conférenciers à la mode qui traversaient l'océan, mais un Canadien français était vite relégué à l'arrière-plan, s'il avait l'audace de parler simplement. Lamarche réalisa ce tour de force de causer sur un ton badin, avec abandon et de se faire écouter. Quant aux causes qu'il défendit devant l'opinion publique, Lamarche croyait à leur triomphe; il le proclamait devant ses compatriotes; il le signifia à ses adversaires opaques qui ne le comprirent pas et cela importait peu puisque leur sotte opposition ne changeait rien à la nature des choses. Il sut un jour le rappeler à la Chambre. *

« Je suis convaincu que la langue française ne disparaîtra jamais de ce pays. Pourquoi cela? Si nombreuses que soient les lois passées par les législatures provinciales, et si nombreux que soient les règlements édictés, je prétends que vous ne pouvez pas faire d'un Français un Anglais par le moyen de lois quelconques.

« Je prétends que vous ne pouvez étouffer toute une race par des lois et que vous ne pouvez pas bâillonner les générations de l'avenir en édictant des règlements sur l'éducation. Et pourquoi cela ? Tout simplement, parce que la nature est plus forte que la volonté de l'homme. Il s'agit ici d'une loi naturelle. Nous suivons la loi de la nature, même quand nous n'y pensons pas; même ce travail s'accomplit, sans que nous y mettions le moindre effort. (Séance du 11 mai 1916.)

Il avait raison : la force ne peut rien contre la force des choses : si les Canadiens français ne comprenaient pas cet argument — et ils le comprennent — leur destin s'accomplirait, même à leur insu.

1 II y aurait un travail intéressant à composer sur « Lamarche, maître d'ironie », ironie subtile, nuancée, toute personnelle, spontanée, qui égratigne, oh ! combien légèrement, à fleur de peau, n'allant pas jusqu'à la moquerie ou la charge. Il eut le rare mérite de n'avoir pas servi de pointes émoussées, empruntées à d'autres.

Il avait raison : la survivance française en Amérique est inéluctable : puissent s'en convaincre ceux qui agitent le drapeau blanc des capitulations !

Il a été question de publier un choix des discours et conférences de Lamarche : souhaitons que ce projet se réalise. Il mérite qu'on élève à sa mémoire ce touchant mausolée. Le recueil pourra s'ouvrir par un plaidoyer qu'il fit devant ses condisciples vers la fin de ses études. La question à débattre était purement académique : il s'agissait de savoir s'il valait mieux dire toujours ni oui, ni non, ou, toujours oui, ou enfin toujours non. Lamarche soutint qu'il fallait dire non. Ce plaidoyer était un pronostic : il annonçait qu'un jour il saurait dire NON !

Théophile Hudon, s j.

(L'Action française, décembre 1918.)

Type d'écolier

On aurait tort de se dérober à la demande qu'on nous fait de parler de Lamarche.

11 est de ceux qu'il faut fixer dans la mémoire populaire. Pas pour lui, qui se passe bien de cette forme de la gloire. Ni pour répondre à l'un de ses désirs : il n'a jamais courtisé la renommée tapageuse, n'a pas eu peur du bruit et ne l'a pas recherché se contentant de trouver dans son devoir l'explication la plus simple, et dans son amour de la vérité et de son pays le mobile le plus naturel de ses actions d'éclat.

C'est pour nous tous que le nom de Paul- Emile Lamarche doit « tenir ». C'est surtout pour la jeune génération dont il venait de quitter les rangs et restait l'un des chefs. Il faut que la mort, en l'immobilisant dans l'admiration des jeunes, leur indique sa trop brève carrière, comme un livre qui ne se ferme plus et où se lisent en beaux caractères les leçons nécessaires.

Avant même que sa tombe ne fût fermée, des frères d'armes de Lamarche ont tout de suite détaché de ce livre des pages évocatrices, frémissantes comme leur émotion et humides de leurs larmes, et le Devoir a porté, en première page, aux quatre coins du pays, ces témoignages de touchante amitié.

Les lecteurs, attristés et avides d'apprendre, les attendaient. Ce leur fut un réconfort d'y trouver, parmi les doléances du deuil, des motifs d'espérer, des exemples de fière résistance, de travail, de désintéressement et de droiture.

Il n'y a pas plus bel éloge d'un défunt que la volonté unanime de ses compatriotes de garder sa pensée vivante. C'est une reprise sur la mort, de savoir que ses mots d'ordre ne sont pas silencieux, sur ses lèvres closes, et que ses camarades, en les reprenant, en ont grandi et prolongé les échos. C'est à cette tâche de continuateurs fraternels de Lamarche que se sont employés, admirablement, ses amis : Héroux, Lorrain, David, Montpetit, Lavergne, Bourassa, Pelletier. ... Et pour qu'à leur hommage il ne manque pas même

le trait qui le fixe dans l'esprit et en assure la durée, ils ont ajouté à la fidélité de leurs souvenirs et à la douleur de leur amitié frappée en plein cœur, ces dons de l'expression, de l'image en relief, inoubliable, ce charme prenant de l'art qui embaume une mémoire et la préserve à jamais de mourir. Leurs mains, en cueillant dans la vie de Lamarche son éloge, ont su, aussi bien que les plus habiles, garder le souci des gerbes bien faites et le talent délicat de les bien nouer.

Nous avons donc le Lamarche du journal quotidien. En lisant les premiers-Montréal qui lui ont été consacrés, la jeunesse trouvera une réponse toujours prête contre les tentations de l'heure :

— Mais oui, on peut encore conserver son indépendance contre les forts et la tyrannie des partis : voyez Lamarche ! Mais oui, il en reste encore, des patriotes capables de se sacrifier pour les nobles causes du droit et des minorités ! des talents et des cœurs plus hauts et plus grands que les honneurs, les titres, les portefeuilles et le nombre : regardez Lamarche !

Cependant le Lamarche du journal quotidien ne nous suffit pas. Nous aurons le Lamarche de la revue, moins éphémère que le journal; puis, le Lamarche du « Recueil des Œuvres », plus durable que la revue.

Et c'est, sans doute, moins pour ajouter à l'éloge, que pour faire honneur à l'un des maîtres de Paul- Emile, que l'on nous demande d'esquisser quelques traits de sa physionomie d'écolier et d'en faire le Lamarche de PAlmanach.

Pour plus d'un de ses condisciples et pour tous ceux qui n'ont observé en lui que le côté amusant, léger, un peu bohème, roublard, se sauvant des tâches écolières par mille expédients, les succès de sa carrière furent une grosse surprise. Rien pour eux ne ressemble moins à ce qu'il promettait que ce qu'il a donné.

Par contre, rien n'est plus conforme à ce qu'il a donné que ce qu'il promettait, pour ceux qui ont suivi de près ce collégien, l'ont observé, ont vécu dans son intimité, ont entendu les questions, les réponses, les objections de son esprit chercheur, sans cesse en éveil, toujours intéressé et toujours intéressant.

M. le juge Robidoux, se souvenant de « la pléiade » brillante d'élèves dont il faisait partie, au Collège Sainte-Marie, demandait un jour à un Jésuite de cette maison :

— Et vos jeunes, mon Père, sont-ils dignes de leurs Anciens ? Nous préparez-vous beaucoup de successeurs de Mercier, de Rottot, de Préfontaine, des de Lorimier ? . . .

Suivez bien, juge, répondit le Père, un des étudiants de l'école de droit, à l'Université Laval. Il nous a quittés Tannée dernière. Il s'appelle Paul-Emile Lamarche. Vous me direz plus tard — bientôt, je crois — s'il fait honneur à ses maîtres et à ses frères aînés.

Le Jésuite n'a pas depuis ce jour causé avec le juge Robidoux. Mais que de fois, quand la conduite de Lamarche et ses talents s'imposaient à l'admiration de tous, il eût désiré le rencontrer pour lui dire : « Eh bien ! qu'en pensez-vous ? Le trouvez-vous digne de « la pléiade ? »

Il ne fut pas un premier de classe : — un de ces premiers essoufflés, à bout de gloire, du moment qu'on cesse de donner des prix de diligence. Nul ne fut plus insensible — et on l'en blâmait — aux aiguillons qui faisaient bondir en avant, par dessus lui, des voisins pourtant plus lourds. Il aurait pu être à la tête; je ne sache pas qu'il en ait jamais eu l'ambition.

Pas par paresse : il n'avait rien du cancre, qui entre en classe pour attendre que ça sonne, et à l'étude pour compléter l'œuvre souveraine du dortoir.

Il s'occupait. Déjà il se préparait, à sa façon. Et c'était donc un travailleur, un studieux dont l'ardeur pour l'étude se mêlait à pas mal d'irrévérence pour les matières quotidiennes et faciles. Il apprenait tout ce qui pouvait entrer dans ses deux yeux bien ouverts, son oreille au guet et sa raison déjà mûre; il savait beaucoup de choses des classes supérieures à la sienne, mais il ne savait pas toujours ses leçons. Il se rattrapait dès que surgissait « l'obstacle sauveur », une difficulté à vaincre, une « sabbatine », ou un examen.

Oh ! les examens, c'était son triomphe.

Il mettait à leur préparation cet esprit méthodique, cette mémoire disciplinée, servie par une logique attentive aux idées et aux faits, cette lucidité d'esprit déjà prompt à dégager les parties essentielles des détails et du fatras des accessoires, toutes ces qualités supérieures qui, en se développant, en ont fait un maître à la tribune et au barreau.

Il y avait plaisir à corriger ses copies d'examen écrit. C'étaient d'ordinaire les plus brèves; presque toujours, les meilleures. Tout y était en substance; pas un mot, pas une phrase inutile; le t t claire-

ment calligraphié de son écriture bourgeoise, sans prétention, sans boucles à ses majuscules, réduite au minimum des signes conventionnels; ferme comme le caractère du futur député de Nicolet.

L'examen oral était plus intéressant encore; deux ou trois ont été sensationnels.

Je le vois d'ici à la chaise du supplice : — car il était convaincu, ou plutôt il se plaisait à insinuer avec une pointe d'ironie, qu'on n'examine pas un élève pour savoir ce qu'il sait. L'examen, c'était pour lui le quart d'heure de Rabelais, le châtiment des méchants qui ont flâné et la récompense des justes qui ont étudié. Et comme il se rangeait impitoyablement dans la catégorie des flâneurs, il s'assej^ait devant les examinateurs pour subir le moins mal possible son châtiment. — « Les Pères, affirmai t-il avec résignation, se servent de moi pour établir une preuve : la preuve qu'il faut travailler pour n'être pas coulé. »

Son bonheur de supplicié a consisté pendant huit ans, deux fois par année, à démontrer que la preuve des Pères ne prouve rien, tout au moins avec des types de son espèce. Il n'a jamais, à ma connaissance, raté un examen. En a-t-il même jamais passé de médiocre ?

Malgré sa théorie du « châtiment », il gardait devant ses examinateurs un sang-froid rare. Sa possession de lui-même allait jusqu'au flegme. La question posée, il attendait un moment, baissait ses deux yeux clairs, les tournait au dedans, semblait-il, pour lire dans sa mémoire; il se répondait à lui-même avant de répondre. . . à l'autre. Il ne se hasardait jamais. Quand il n'avait pas la réponse de l'enfant qui sait, il lui restait toujours la réponse d'un Lamarche qui ne sait pas, et c'était plus qu'il n'en fallait pour ne pas dire de sottise. Sous ses apparences de bonhomie insouciante, il avait assez de fierté et d'amour-propre pour trembler devant le ridicule. On eût dit qu'il s'avertissait :

« Fais-toi couler s'il le faut, mais ne fais pas rire de toi. » Une mauvaise note est moins qu'un sourire ironique.

Ce souci de ne pas se compromettre avait affiné en lui la prudence et le tact. Peut-être a-t-il, comme tout le monde, commis des frasques; il a dû en commettre: il s'est préservé des impairs. Par ailleurs, il avait pour s'en garder beaucoup d'esprit, de la finesse

d'observation, une reconnaissance sans cesse renouvelée des hommes, de ses supérieurs et de ses égaux.

Avec ça, très populaire. Dans la cour, il savait, d'un tour de main, lancer une partie de crosse, de gouret et de balle au camp. Rien n'égalait son entrain au jeu; il gagnait loyalement tout ce qu'il pouvait gagner et passait pour l'un des meilleurs entraîneurs de la division. Aux heures de loisir et dans l'intimité, il faisait cercle autour de lui, et il en était le centre.

Sans doute, il a été puni; et mon intention n'est pas d'insinuer qu'il a rarement mérité de l'être, mais qu'il arrive parfois, même aux plus rusés, de tomber sous l'œil du surveillant. Il a eu des dessous : ses espiègleries ont été souvent trahies par la gaieté folle qu'elles provoquaient chez ses condisciples. Il s'en tirait d'ordinaire par un trait d'esprit, et c'était son bonheur. Il avait pour cela le geste, les étonnements innocents d'un naïf bien préparé, le jeu de physionomie, la souplesse de la mimique.

Il n'a jamais manqué de trouver les rieurs de son côté.

Pourtant oui, une fois.

Ce jour-là, le professeur de lettres avait donné à ses élèves pour leçon de mémoire une douzaine de vers, déjà traduits, de l'Art poétique d'Horace. Après la récitation il devait les expliquer et les commenter, dans ce que nous appelons, chez nous, la « prélection ». Lamarche était de la classe. Son maître le connaissait jusqu'aux moelles et savait qu'il ne redoutait rien tant pour lui-même que le rire dont il faisait si gaîment l'application aux autres.

— Lamarche, dit-il, récitez votre Horace.

Lamarche n'en sait pas un mot. Il se lève, ébauche deux ou trois gestes de détresse, prononce des syllabes incompréhensibles, les lèvres ouvertes et les dents serrées à la façon du professeur, afin de faire diversion au plaisir des condisciples amusés de son désespoir; puis, avisant sur la table de son voisin L'ART POÉTIQUE grand ouvert il s'approche, se penche, s'étire les muscles, s'allonge le cou, tâche de déchiffrer les syllabes d'Horace, tout en surveillant le Père. Mais cette navette des yeux, passant du maître au livre et du livre au maître, le retarde; il hésite, saute des mots, écorche le sens, enjambe un vers. . . quand le professeur, qui avait dès le début saisi le manège et laissé faire, lui dit avec lenteur, serrant les dents plus que jamais :

— Lamarche, asseyez-vous : vous lisez trop mal !

Quinze ans plus tard, il me rappelait encore ce mot meurtrier. « Si, au moins, ajoutait-il en riant, il s'était contenté de me planter deux heures en retenue ! Ça ne me ferait plus mal. »

Même ceux qui redoutaient l'acuité de son esprit et sa finesse moqueuse se plaisaient dans sa compagnie, avaient confiance en lui, l'aimaient, admiraient la prodigieuse facilité avec laquelle il passait des sujets les plus graves aux plaisanteries les plus folichonnes, d'un mauvais tour joué à un camarade aux services de la plus franche amitié.

Il eut ses PATIRAS, avouons-le. Il en eut tout le temps. Il lui en fallait. C'étaient les conscrits de sa gaîté.

Seulement, il savait charitablement les choisir et ne prendre que ceux qui ont besoin de l'être, qui s'ennuieraient s'ils ne l'étaient pas, qui ont l'air d'être créés et mis au monde pour cela, pour être des PATIRAS. Aussi bien pour les faire pâtir, il avait « la manière » . Et sa manière l'amusait, amusait les témoins, et souvent, plus que tous les autres, amusait les PATIRAS. Il me souvient de l'un d'eux devenant morose; comme une âme en peine, ou comme un corps à la recherche de son esprit, dès que Lamarche lui manquait.

Que de silhouettes désopilantes d'écoliers on ferait passer, si on pouvait ramener tous ceux que son esprit malicieux, vif, railleur, si français, a crayonnés d'un trait et campés, là, de profil, de face, de travers, dans mille autres attitudes torsives, devant ses condisciples se gondolant de rire !

Il est même tel professeur de géométrie qui fournirait à lui seul toute une galerie. La façon de Lamarche l'a tellement illustré d'anecdotes invraisemblables, d'airs de croquemitaine, de prouesses géantes, de gigantesques mains, — « larges comme ça ! » — ouvertes ou crispées pour terrifier les petits Lamarches et leur rentrer les théorèmes d'Euclide dans le « coco )), qu'à la première vue d'une seule des « bottes géométriques de l'illustre marcheur », personne ne pourrait ne pas le reconnaître et ne pas l'aimer tout à neuf, en tremblant. On se souviendrait même de sa jolie voix de basse et de ses rrr, car Lamarche lui prêtait des rrr et une voix; ou plutôt il empruntait la sienne, et ça faisait du bruit.

A l'Académie du Collège, il ne se fit pas remarquer par de grands discours de rhétoricien. C'est à savoir que, dès lors, il se sauva du

éau de la déclamation et de son cortège de phrases bruyantes tâchant de se faire prendre pour des choses.

Son goût le portait vers l'histoire, surtout vers l'histoire, les hommes et les choses du Canada. Certains de ses essais biographiques de nos héros, portaient, sinon le cachet de l'originalité — on n'en demande pas tant à un élève de dix-huit ans — du moins le désir sincère de savoir et de louer à bon escient, le goût des événements bien groupés, la netteté des jugements.

C'est en quoi il laisserait davantage prévoir l'homme de l'avenir.

Dans la discussion, ses procédés, ses affirmations et ses attaques restaient dans la juste mesure. Et pourtant, à l'Académie de la rue Bleury, comme dans toutes ces sortes d'Académies, les orateurs d'habitude ne doutent de rien : ils revisent les jugements des juge mettent le monde à sa place, refont l'Histoire, citent à leur tribune» César, Louis XIV, Bigot, Washington, Bazaine, et leur font passer -des quarts d'heure effrayants; ils prophétisent, s'emparent des grandeurs littéraires et les mettent à la torture, ils sauvent le pays ou le vendent, raturent les traités, déclarent notre indépendance. . . et ne s'étonnent même pas après cela de pouvoir encore dormir et de se payer la « traite » aux pastilles de chocolat.

L'Académicien Paul-Êmile s'épargna de pareils ébats dans le vide et ces travaux d'Hercule en l'air. Par ce côté, il lui manque d'avoir jamais été enfant. S'il est vrai qu'en venant au monde tout avocat porte en soi un don Quichotte, celui de Lamarche doit être mort-né.

Dès l'Académie, il fut le « debater » positif, plus préoccupé du fait et de l'argument que du débit oratoire. Au reste, jusque-là, ses exercices d'élocution s'étaient bornés aux fables de La Fontaine, qu'il interprétait à merveille. Jamais Renard n'a mieux vanté le Corbeau et ne lui a plus finement chipé son fromage, que par les lèvres et la main de cet écolier.

Pour tout geste, il avait « son » geste. C'était le plus souvent, de la droite, parfois des deux mains, un mouvement de dessinateur ou de statuaire, accompagnant ou précédant la pensée pour lui donner une forme sensible. Ce geste, il l'avait apporté avec lui au collège, personne ne le lui avait enseigné; il l'avait dans le sang. Dès le début, il s'en était servi, pour « dessiner » son premier renard; et c'est avec lui qu'il avait « moulé » ses premiers « animaux malades de la peste ». Pourquoi ne croirions-nous pas que le besoin d'être

clair, — chez cet enfant qui se préparait à devenir un passionné de clarté, — lui a inspiré cette façon de concréter ses idées et de faire concourir les sens et l'esprit à mieux comprendre et à mieux enseigner.

En vieillissant, il a ajouté d'autres gestes à « son » geste. Jamais il n'en a pratiqué de plus lumineux. C'est, du moins, ce que nous affirmeraient les électeurs de Nicolet, de Terrebonne, des clubs ouvriers, s'ils se donnaient la peine de nous expliquer pourquoi ils le comprenaient si bien. Plus tard, toujours par le même besoin de clarté, il alla du geste dessinateur jusqu'au dessin. Un soir du printemps dernier qu'il passait la veillée avec nous au presbytère de M. l'abbé Perrier, il se mit en frais de nous faire comprendre le fond du procès Cook & Cie, — le procès fatal associé à sa maladie et à sa mort.

A un moment donné, sentant — malgré le geste d'autrefois, que je reconnus parfaitement — qu'il n'était pas assez clair et que nous ne comprenions pas suffisamment : « Pardonnez ! fit-il, moi, pour faire voir, il faut que je voie ! » Et ses yeux lançaient des éclairs. Il saisit, se faisant dessinateur pour de bon, un crayon et une feuille de papier, traça quelques lignes, y fixa quelques notions de mécanique et de génie civil, y rattacha deux ou trois points de droit, le corps du défit et la matière en litige, en fit un court schéma, — et, voilà, il concluait : ça y était.

Ah ! quel dommage pour la Ville que le curé du Mile-End et ses vicaires n'aient pas été, ce soir-là, les juges !

Ce qui constitue, croyons-nous, la note la plus personnelle du talent de Lamarche est son don de synthèse. Il le possédait dès l'origine, et l'on sait à quelle puissance il l'a développé. Il n'en est pas, par ailleurs, qui démontre mieux la robustesse de son esprit et l'équilibre de ses facultés. « Quand Lamarche débrouille un sujet compliqué, disait un de ses admirateurs, ne vous fatiguez pas trop à le suivre : attendez un instant. Tout à l'heure, il va vous résumer toute l'affaire, et elle va vous sauter aux yeux. »

Il avait la vigueur ramassée des formules, la comparaison d'où jaillit la lumière, l'image résumant toute une situation dans un cadre, la phrase-programme, la métaphore qui, collée sur un front, restait inséparable de son homme. Ses auditeurs de la Salle paroissiale du boulevard Saint-Joseph doivent se souvenir qu'un jour, parlant de notre défaut dominant : la manie de nous mépriser les uns les autres, d'annoncer à l'avance à nos adversaires toutes nos attaques et nos

movens de défense, de nous vanter même du mal que nous ne faisons pas U terminait : « Nous autres, Canadiens franco, nous n'avons pïpluîde bobos que les autres, mais nous les avons tous dans le

^Etl maîtres ont dû songer : e'est bien encore M ! Même par ses façons de dire, l'homme donne ce que promettait 1 enfant.

Louis Lalande, S. J.

(Le Canado-Américain, 27 décembre 1918.)

es

Chef*

Oh ! les fronts abattus et les espoirs fauchés ! Force, beauté, jeunesse, orgueil de notre race, — Rameaux prodigieux du grand arbre vivace Par le vent de la mort brusquement arrachés !

Qui les remplacera dans V avenir? Cherchez Ceux dont les pas vaillants pourront suivre leur trace. Avec le même honneur tenir la même place, Au (( devoir difficile » à jamais attachés . . .

Seigneur, ayez pitié de la peine où nous sommes ; Éclairez notre nuit et donnez-nous des hommes Qui sachent nous conduire où nous devons aller ;

Des chefs dont la voix libre, ardente et pacifique

Nous garde le cœur fier et V esprit éveillé,

Et dont le geste pousse au destin magnifique !

Albert Lozeau

(L'Action française,

décembre 1918.)

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