SCENE II
PAULINE, BERTRAND, entrant par le
fond et venant de la droite ; vivement.
BERTRAND. Ab! monsieur Paul, vous v'ià... ah! mon brave monsieur Paul, je suis bien aise de vous rencontrer.
PAULINE. Que désirez- vous, Bertrand ?
Bertrand. Monsieur Paul, si c’était un effet de votre complaisance, je voudrais vous faire un cadeau ?
PAULINE. A moi?
Bertrand. Le père Baquoy a reçu des cigales.
PAULINE. Des cigales?
Bertrand. Oui, pour piper... des cigales étranges.
PAULINE. Ah ! des cigares.
Bertrand. Dam! je ne sais pas... je lui en ai chippé deux, je vous les apporte parce que je sais que vous aimez cet exercice.
PAULINE. Merci, Bertrand... ( A part, avec un peu d’humeur. ) 11 veut me faire fumer, à présent !♦
Bertrand. Et puis, je veux voir comment qu’on s’y prend... moi, quand j’essaye, j’en avale, et puis ça me tournille, ça
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me barbouille, je cours comme un caniche empoisonné, et je prête à rire aux villageois... mais je saisqu’il y a une manière.
PAULINE. Oui, mais plus tard, Bertrand, une autre fois.
Bertrand, à part. Il n’est pas disposé en cet instant... (Haut.) N’importe, monsieur Paul, je vous prie toujours d'accepter, parce que j’ai autre chose à vous demander Elles sont bonnes, ils sont
étranges.
PAULINE, prenant les cigares que Bertrand lui offre , à part. Allons, c’est pour m’en débarrasser.
Bertrand. Monsieur Paul, je n’y tiens plus, je dépéris. . . je dépéris, je dessèche. . . je peux vous dire ça, à vous... entre-z-hommes... (Il lui parle bas.)
Pauline, s’ éloignant. Eh bien! eh bien!
Bertrand. Et on me compterait les côtes , voilà la vérité, et c’est vous qui en êtes l’auteur.
PAULINE. Moi?
Bertrand. Oui, vous me faites bien du chagrin! allez, vous n’embrassez plus du tout Marguerite.
Pauline. Mais jamais, Bertrand...
Bertrand. Nicz-le, je vous ai surpris dix fois dans tous les racoins de la maison.
PAULINE, àpart. Ah! M. Paul... c’est joli!
Bertrand. C’te fille, ça l’attriste; elle croit que c’est moi qui vous détourne....
(Avec éclat.) Moi, grand Dieu!., je vous demande si c’est probable?., quand je lui parle, elle ne me répond pas ; aussi j’ai eu une idée... c’est de lui écrire une lettre d’amour, et comme je ne sais guère écrire qu’en gros, c’est incommode , il faudrait trop de papier , et je viens me jeter à vos genoux, monsieur Paul, pour que vous me fassiez ce plaisir— là, enfin.
Pauline. Moi, Bertrand ?.. mais... je n’ai jamais écrit de lettres de... de...
Bertrand, riant. Ali ben!... le village en est criblé de vos lettres d’amour....
vous ne pouvez pas me refuser ça... ( Avec sentiment.) Pour Marguerite... oh! je vous en prie...
PAULINE, à part y avec embarras. Je suis dans une jolie position.
Bertrand. D’ailleurs, je vas vous la dicter.. .oh! jesais bien ceque j’ai à dire, allez!
PAULINE * , s’asseyant devant la table.
Allons...
Bertrand. V’ià tout ce qu’il faut, plumes, encre-z-et papier.
PAULINE. J’y suis.
BERTRAND, se grattant le front comme s* il tait embarrassé. Comment est-ce que je * Bertrand, Pauline.
vas commencer?., ah!.. Marguerite!...
c’est déjà pas mal, ça !
PAULINE. Ma chère Marguerite, cela est plus décent.
BERTRAND, tranquillement. Je n’avais jamais regardé ce nom-là comme indécent; mais enfin c’est égal. (Dictant) » Ma chère
* Marguerite, je mets la main à la plume » pour m’informer de l’état de ta santé, *• tant qu’à la mienne, elle est très-bonne. »
PAULINE. Perdez-vous la tète, Bertrand?
vous la voyez toute la journée, et vous lui écrivez pour lui demander comment elle se porte ?
Bertr and. Ca ne compte pas, toutes les lettres commencent comme ça.
PAULINE, souriant . Mais non, c’est une erreur.
rertrand. Je m’en rapporte. (Dictant.) « Tu es gentille et très-grassouillette »
Pauline. Comment! maison n’écrit pas ces choses-là.
Bertrand. Je ne peux cependant fias la traiter de maigre, puisque de fait elle a de l’embonpoint.
Pauline. N’importe , c’est inutile à écrire.
Bertr and. Faut bien qu’elle save pourquoi je l’aime.
PAULINE. Elle a d’autres qualités, j’imagine ?
Bertrand. O Dieu! si elle en a d’autres? je le crois bien; mais je ne les connais pas.
PAULINE. Allons...
BERTRAND. Ca y est 1 (dictant.) Depuis le
* jour du cerisier, je suis toui-t-hors de » moi. »
Pauline. Comment ?
Bertrand. Elle saura bien ce que ça veut dire ; mais je peux vous l'expliquer Il s’approche.
PAULINE, vivement. C’est inutile.
rertrand. Ca peut se dire entre-z-’homraes.
11 s'accoude sur la table.
PAULINE, voulant V empêcher de amtinucr.
C’est bien, c’est bien...
BERTRAND. C’était un jour que Marguerite cueillait des cerises, elle était dans l’arbre.
PAULINE, embarrassée. Oui, oui ; c’est assez, Bertrand, c’est asâez.
Bertrand. Elle était dans l'arbre , comme qui dirait une supposition que je serais sur un ai lire, et vous, vous arrivez... alors moi qui es comme un corbeau sur un arbre perché, je me trouve très-eunuyé...
Pauline. C’est bien, c'est bien.
Bertrand. De voir que si près de moi il existe un particulier.