‹ Paul FévalChapitre 1 sur 15 · Paul Féval · texte numérisé non relu

Paul Féval

Vous souvenez- vous ^ mon cher Maître, cVune lettre que vous adressait, — hélas! il y a tantôt un quart de siècle! — un enfant de dix-huit ans, énamouré d'idéal et tout fleuri d'illusions, qui rêvait de dompter la Chimère et de s'en aller vers les deux, emporté sur les ailes rapides du cheval des poètes, ce Pégase que Rossinante eût dédaigné, car il ne court jamais, lui, et désarçonne son pitoyable cavalier , tandis que la hâte efflanquée, se traînant par les chemins, touche quelquefois au but?

Assurément , vous ne vous rappelez pas cette lettre, inspirée par la secrète sympathie de lecteur à auteur : celui qui l'écrivait savait par cœur, en effet, vos Veillées bretonnes, votre Amice du Guermeiir, et tant de récits chevale-

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resques où vivait Vâme de votre patrie. Il vous disait y — car j'ai gardé le « brouillon d de cette missive écrite dans la petite étude d'un petit avoué de province, et c'est une relique pour mes vieux jours, — il vous disait :

« De grandes affinités, une destinée presque identique, lient, vous le savez comme moi, votre Bretagne à notre Savoie, Nous aimons, nous, ces vieux Bretons du temps de la bonne Duchesse, ces nobles chevaliers des croisades, et même ce légendaire roi Grallon, enseveli sous les eaux avec la cité d'Is. Mais nous aimons bien davantage les Bretons de il 98, les prisonniers du Bouffay et les noyés de la Loire : pour nous ce sont des martyrs; et nous donnerions beaucoup pour sacrifier comme eux notre vie à la cause qui résume tout en deux mots : Dieu et le Roi.

<r Aussi avec quel plaisir lisons -nous ces splendides récits de Bretagne qui font briller aux yeux de toute la France la fidélité, le dévouement , la bravoure de vos compatriotes. Souvent notre croix blanche s'est unie à votre hermine sans tache, et les derniers descendants de la maison de Savoie s'enorgueillissent d'avoir dans les veines du sang de vos ducs. Moripotius quam fœdari ! Cette devise fut aussi celle de nos princes, bien qu'elle ne s'enroulât point autour de leur écusson.

o: Vous êtes un digne fils de l'Armorique :

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elle fut de tout temps la terre des bardes et des poètes. Aujourd'hui, j'entre dans cette ingrate et laborieuse carrière des lettres, et je viens vous offrir, à vous poète, à vous historien, à vous Breton, à vous royaliste, V hommage sincère, ardent, cordial de mon admiration. Je viens vous demander de m' accorder votre appui et vos conseils. Vous avez dans le cœur quarante quartiers de noblesse, et je sais combien vous êtes bon et indulgent. Nous combattons sous le même drapeau, nous avons tous les deux le même symbole à glorifier, la même cause à défendre, et tous les deux nous disons haut le front : Vive le roi quand même !

« Ce sont là autant de motifs pour que j'ose vous demander votre protection , et autant de sympathies qui nous unissent, comme est uni au chêne le lierre qui grimpe autour de son tronc. »

J'ai recopié cette lettre naïve, ingénue, d'un style de collégien, semblable à tant de lettres que depuis lors j'ai reçues, et auxquelles je répondais à peu près comme vous le fîtes; car voici la réponse ' que je reçus de vous et que je transcins également sans retouches:

d S'il me faut bien reconnaître que la Bre- <( tagne de nos jours n'est pas tout à fait aussi « poétique, aussi chevaleresque qu'on peut la

^ Datée de Morlaix, 31 janvier 18G6.

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« rêver à vingt ans, je vois pourtant avec un « véritable plaisir un enfant de la Savoie se « plaire à lui trouver des rapports chers à son « patriotisme. C'est aussi avec le prisme de « la jeunesse que vous jugez mes écrits, et, c( j'en ai bien peur, que vous jetez un regard « curieux à Ventrée de la pénible carrière des (( lettres. Cette carrière, je V ai parcourue pen- « dant un quart de siècle, et je vous étonnerai a sans doute en vous disant que je ne conseil- « lerai jamais à personne de s'y hasarder, à « moins d'y être poussé d'une manière irrésis- € tible. Nulle part les mécomptes ne sont plus « fréquents, le désenchantement plus amer. Des « raisons de santé, depuis trois ans, ne me a permettent plus d'écrire que très rarement; « j'ai dû même réduire de plus de moitié ma (( correspondance; eh bien! croyez-le, avec (( l'expérience que j'ai faite des hommes et des « choses, j'ai vu sans regret l'heure de la ref( traite arriver pour moi, et ma solitude grandi dir. Abreuvé de dégoûts, j'ai soif de silence; (( et je ne regrette la publicité que pour les (( marques de sympathie telles que les vôtres. « Longtemps souffrant, et toujours à l'écart, c( je me suis donc isolé de plus en plus du «■ mouvement littéraire dont le centre est à « Paris; j'ai négligé toutes mes relations de « confraternité. J'ai donné aux consolations « austères de l'oubli la place qu'occupaient

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« naguère à mon foyer de douces illusions. « Vous voyez s'il m'appartient maintenant de (( donner des conseils aux jeunes littérateurs : « ils sont l'avenir, et je ne suis plus que le (( passé, un passé hâté par une invincible las- (T situ de.

« Cherchez donc parmi ceux qui ont au ser- (( vice de leur bonne volonté la santé, les rela- € tions, le pouvoir d'être utile; cherchez un (( nom sympathique et digne de votre confiance. a Moi, je ne puis qu'applaudir de loiyi aux (( sentiments que vous m'exprimez, et vous (( souhaiter du fond de ma solitude une autre <i vocation que celle des lettres ou des arts, a persuadé que les chances de bonheur sont € moins grandes ici que dans les autres carc( rières. »

Mon cher Maître^ ce n'était pas l'enfant plein d'enthousiasme juvénile qui avait raison, mais vous. Pourtant il suivit sa destinée. Tl vint d Paris. Il fit le métier littéraire. Il combattit, sans vaincre; il lutta, et ne fut pas un vaincu. Il apprit la grande science de la vie, qui est de savoir souffrir. Il pleura des larmes amères, et ne connut que des minutes de bonheur. Il eut des heures d'enivrement , et peut-être quelques jours de gloire, mais il paya de leur prix les heures et les jours: et c'est cher ! Il entra dans les boutiques du journalisme , et si l'honnêteté se pouvait désapprendre , il l'eiit désap-

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prise ; il eut la joie de se connaître des rivaux, et Vhonneur de se créer des ennemis. Il travailla beaucoup pour en arriver à se dire, contemplant l'amas énorme de ses productions : Gui prodest? Il compta peu d'amis, ne résista jamais aux tempêtes, finit enfin par reconnaître qu'il est bon parfois de se reposer, et vint demander à la terre natale le calme, la quiétude, la paix, que Paris ne lui pouvait plus donner : Paris, la ville immense, qui est un désert! Paris, le paradis des artistes, ces grands inutiles ^ — qu'il tue et qu'il dévore!

Un quart de siècle a passé, disais-je, depuis qu'il se fit entre nous, mon cher Maître, cet échange de lettres que vous avez oubliées. Votre réponse était datée de Morlaix ; je me souvins de la devise de cette fière cité bretonne : S'ils te mordent, mords-les ! Et que de fois cette devise dès lors fut la mienne! Onne compte pas plus les morsures, — données ou reçues, — que le soldat, à la bataille, ne compte les balles qui lui sifflent aux oreilles. Mais on amasse volontiers les souvenirs, on les garde précieusement ; à l'heure voulue on les évoque, et même sans qu'on le veuille ils reviennent, impérieux, dominateurs, irrésistibles, à la mémoire. Ainsi m'est venu votre nom quand j'ai eu le projet du livre que voici, et que je vous dédie. Ma plume l'a tracé presque à mon insu à la première page. Elle ne se pouvait qu'à vous, cette dédicace de Vhis-

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toire cVun Breton, d'un lettré, d'un catholique, d'un ami. Vous m'aviez appris à épeler mes lettres dans vos chers livres, tant de fois relus, et inspiré l'amour de celte Bretagne que j'allai ensuite chercher dcCns les livres de Paul Féval, et que j'aimais si ardemment, parce qu'elle ressemblait cl ma Savoie 'par la fidélité aux traditions du passé, par le respect des aïeux, par la foi éclatante et sans limites, par la tristesse d'être asservie après avoir été triomphante , par la gloire de ses princes, la probité de son peuple, la conscience et la fierté de ses grandeurs défuntes.

On dit communément que « péché avoué est à moitié pardonné y>. Permettez-moi donc de vous faire une confession. C'est à douze ans que je commençai à lire les romans de Paul Féval, et je tomberai cV accord avec qui voudra qu'ils n'étaient point de mon âge, Rome ne les avait soumis à aucune censure : il ne s'y trouvait ni peintures licencieuses, ni propos de libre penseur, ni rien qui pût flétrir le cœur, souiller l'esprit, contaminer l'âme d'un enfant. Je reconnais toutefois que j'eusse mieux fait de n'échapper point aux surveillances , et de ne pas dissimuler sous ma blouse ces volumes à la verte couverture , que le nommé Michel Lévij répandait alors à des milliers d'exemplaires sur la surface du monde entier.

Mais c'était mon goût. Je lisais et relisais

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avec une ardeur inextinguible, une curiosité toujours en éveil, un sens du merveilleux et de l'impossible qui n'a pas cessé de me charmer, ces multitudes de récits bretons qui m'ont appris la Bretagne, qui m'ont appris la Vendée, qui m'ont fait royaliste, et qui, pour tout dire, ont préservé ce qui me reste d'illusions des rafales où elles sont emportées, comme, à l'heure où j'écris, les feuilles des arbres de mon jardin par les orages d'automne.

Et ne croyez pas, mon Maître, que cet engouement des contes de Paul Féval, — dont 'plusieurs sont à dormir debout , si l'on écoute, ce qu'il ne faut pas , les gens sérieux, — n'ait duré qu'aux ans de l'adolescence évaporée, A l'âge mùr, je me délecte encore de ces lectures dont on me blâme. Le Féval n'est plus du tout € moderne j>, et ne fut jamais ce naturaliste d. Quand une mélancolique journée se prépare, que le ciel est noir, la nature, assombrie par ces voiles de brume dont elle s' enveloppe par fois comme d'mi linceul; quand je me sens envahi par ces spleens malsains, d'où naissent les regrets et la peine, je prends un livre de Féval, et j'endors mon inquiétude ou ma douleur en relisant un de ces récits poétiques et railleurs, invraisemblables ouvrais, dans lesquels il me semble retrouver la p)hysionomie , les gestes et la voix du conteur, que tant de fois j'entendis, narquois ou pathétique , réciter ses étranges

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inventions, ou combiner ses fantastiques problèmes.

Ouij j'aime encore Paul Féval, et je le préfère à tel et tel que je j^ourrais nommer : il me guérit, il me ravit, il me ressuscite. Il a pour mon intelligence des attraits infinis. Je découvre en lui tant de choses, que, j'ai l'orgueil de le penser, d'autres n'ont pas su trouver! Sa malice ou sa moquerie m'amusent ; il a des délicatesses de sentiment qui m'émeuvent, et des trouvailles de <?: métier », des finesses de € procédé i>, qui me ravissent. Il m'est toujours agréable et toujours nouveau.

Le livre que j'écris sur lui , et que je vous offre, ne pouvait être dédié qu'à un Breton, et qui dit Breton dit ici catholique. Je ne sais pas si vous avez connu Paul Féval, je sais que vous l'avez aimé. En associant votre souvenir au sien, le sien au vôtre, en réunissant vos deux noms aimés et que j'ai toujours unis, je vous paye ma dette de reconnaissance.

Non pas que les pages que vous lirez composent un livre tel que je l'aurais voulu : ceci est fait, comme on dit, de pièces et de morceaux. Mais j'ai remarqué, et vous aussi, n'est-ce pas 9 que Von est ingrat bien souvent pour les combattants du bon combat. Il en est que Féval a enrichis, tout au moins aidés à

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vivre y et qui auraient dû élever à sa mémoire le pauvre monument d'un Mémento destiné à faire connaître Vhomme à tous ceux qui connaissaient les œuvres. Hélas! on s'est servi de cette intelligence tant qu'elle a pu alimenter, par un travail obstiné, les trop grandes usines où se fabrique et se débite la littérature. Et quand, succombant à la tâche, le pauvre vieil écrivain disparut , puis mourut, on se hâta de faire l'oubli sur sa tombe, laissant au hasard le soin de le venger de cette ingratitude.

Ah! certes, je n'ai pas la prétention de le venger, mais simplement celle de lui rendre l'hommage de mon respect, de ma sympathie, de mon affection. Cet homme, je l'ai aimé, parce qu'il était bon. Cet écrivain, je Vai estimé, parce qu'il était honnête. J'apporte ici le tribut de mon admiration, de ma gratitude, et je n'ose rien de plus.

La suprême consolation d'assister à ses derniers moments, de suivre son cercueil au cimetière, m'a été refusée. J'étais à deux cents lieues de Paris, aux bords de ce lac JJman, si beau par les soleils éclatants de Vété, si lugubre par les jours d'hiver, luisant comme une nappe d'argent liquéfié au fond d'un cirque d'Alpes chargées de neige. La mort n'avertit pas. Je ne pus de loin que m' associer au deuil des quelques amis qui s'acheminèrent, derrière le corbillard, vers le champ de l'éternel repos.

A HIPPOLYTE VIOLEAU lo

Mais dès ce moment Vidée d/ écrire ce livre naquit, et en même temps la pensée de le mettre sous votre patronage. Daignez donc l'accepter comme le témoignage de V antique alliance entre Vhermine de Bretagne et la croix blanche de Savoie.

Votre ami,

CHARLES BUET.

Villa Florel , en la fêle de saint Michel, archange, 39 septembre i887.

PAUL FÉYAL

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0 sublime ouvrier ! seul maître du fertile travail, Dieu bon, cher Dieu, amour infini, patiente miséricorde; Jésus, fruit divin de la fleur immaculée, pain de salut, vin de miracle! baume et rayon! douceur, humilité, toute -puissance! Jésus, ô Jésus de Marie ! vous êtes partout et encore dans le sentier perdu, où la nuit d'un pauvre malheureux s'égare. A l'heure bénie vous prenez la traverse qu'il faut, à l'heure juste; nul n'a entendu le pas de votre arrivée, et vous voilà. Seigneur Jésus, debout, au bord même de la mort: c'est pourquoi l'abîme recule^ !...

^ Paul Féval, le Coup de grâce, 1881. — L'auteur de ces pages fut Tuu des premiers à connaître la grande, la bonne nouvelle. Il fera bientôt le récit de cet événement; mais n'est- il pas utile qu'il dise tout d'abord comment il vit pour la première fois Paul Féval, ce maître qu'il s'était choisi dès ses jeunes années, et qu'il devait avoir la joie inespérée de voir revenir à Dieu ?

d8 PAUL FÉVAL

Qui donc glorifiait si magnifiquement, si tendrement, le (T sublime ouvrier j>, nos saintes croyances, notre Dieu, le Dieu de miséricorde et de salut? Qui?... Le romancier populaire, Paul Féval !... Était-ce chose possible que désormais il fût des nôtres ? Humainement, non ; divinement, oui. Comme Saul sur le chemin de Damas, comme le fils de Monique, éclairé par le coup de foudre de la grâce, terrassé dans ses orgueils, retrempé par le malheur, il allait être vraiment grand, à présent qu'il «aimait son âme ».

En septembre 1866, j'arrivais à Paris comme tant déjeunes gens y viennent incessamment, dans le simple but de conquérir la grand'ville. Ceux qui viennent du Midi y réussissent, à ce que prétendent les méridionaux; mais il en est beaucoup, parmi ces candides néophytes de la vie, qui s'en retournent Gros- Jean comme devant, un peu plus tôt, un peu plus tard. Et parmi ceux qui restent, les uns tombent au long du chemin, épuisés de fatigue; d'autres vont de chute en chute jusqu'à la misère noire; d'autres encore se souviennent que le journahsme mène à tout, à la condition d'en sortir. Les plus sages se réfugient dans les carrières lucratives ; les mieux avisés font de la politique, tant et si bien qu'il ne reste au Minotaui^e littéraire qu'un

petit nombre de victimes à dévorer, et il les dévore.

Que faire à Paris quand on a dix-huit ans, de l'entrain, l'ambition d'arriver, le désir de briller, une confiance en soi à toute épreuve, sinon de fonder une revue? Un libraire savoyard comprit que rien n'était plus facile, et s'imagina que rien ne serait plus productif. A nous deux nous voulions bouleverser le monde; et qui sait? Nous y serions peut-être parvenus si cette malheureuse Revue de Savoie avait eu plus de quatre numéros ; car nous fîmes une Revue de Savoie à Paris ! C'était original autant qu'audacieux. Nous voulions défendre notre pays de l'irrévérence des boulevardiers. Le moyen de douter de soi-même, quand on a de ces idées-là!

Pour faire une revue, il faut avoir des articles. Mon associé voulut frapper un grand coup , moi aussi. Lui, s'était souvenu qu'Alexandre Dumas père venait de publier, avec sa verve inépuisable, une série de romans plus ou moins historiques sur la maison de Savoie, dont la récente guerre d'Italie venait de changer les destinées : il fallait donc faire visite à Alexandre Dumas, et solliciter sa collaboration. Moi, je caressais depuis longtemps l'espoir chimérique de voir face à face le créateur des héros familiers de mon imagination, Paul Féval. Il ne s'agissait que de lui proposer d'écrire, gratuitement, dans notre livraison hebdomadaire. Avec ces deux rédac-

teurs, on pouvait se passer de la foule des plumitifs, et se contenter de grossir la liste par un choix de pseudonymes variés.

On alla donc chez Dumas, qui travaillait, en « bras de chemise )^. Il nous reçut à merveille, promit plus que nous ne demandions, mais fit l'aveu que certain roman signé de lui, sur Mme de Verrue, la Maintenon de Victor- Amédéell de Savoie, était dû à la plume de la spirituelle comtesse Dash.

Pour Féval, ce fut une autre affaire. J'y allai seul. Il habitait alors rue Saint- Maur-Popincourt, 80. Un affreux quartier d'un faubourg populeux de Paris ; des maisons noires , enfumées ; d'immenses manufactures, avec d'énormes cheminées, des usines, des docks, tout le tohu-bohu d'une tribu de travailleurs. Et sur le pavé gras de la rue, la multitude affairée et eflarée, qui trépignait et pataugeait, dans un silence morne.

Le logis devant lequel j'arrivais était une de ces tristes maisons lépreuses, crevassées, brunies, avec des linges séchant aux fenêtres. Quoi! l'auteur de cent romans à succès habitait ce taudis ?

Que non pas! Au delà d'une allée sombre, et quand on avait dépassé la loge du concierge , on voyait s'étendre, entouré du rempart de liantes murailles, un vaste et beau jardin planté d'arbres ombrageant de vertes pelouses et de

larges corbeilles de fleurs. Au milieu de cette oasis, ainsi cachée dans ce faubourg, comme l'Eldorado de Fortunio, s'élevait un joli pavillon blanc, de style rococo, l'ancienne Folie d'un grand seigneur de l'autre siècle.

Introduit dans un élégant salon Pompadour, tendu de verdures flamandes, orné des mille bibelots que l'écrivain aime à voir autour de lui, j'y vis bientôt entrer un homme dans la force de l'âge, bien charpenté, de bonne santé et de bonne humeur, dont le visage rouge s'encadrait d'une barbe grise, et dont les yeux, pétillants de malice, me dardèrent un regard narquois. On devinait bien qui j'étais, et pourquoi j'étais là, fort embarrassé de ma personne.

Féval était habillé d'un « complet y> en tartan vert et bleu. Sans doute, il travaiUait à quelque roman dont l'action était dans la brumeuse Ecosse. Je l'eusse préféré en costume de paysan breton. Je cherchais de l'œil, sous les tables, les sabots de la forêt de Rennes, qu'il chaussait, m'avait-on dit, pour composer le Loup blanc. Ne croyez pas qu'il m'écouta tranquillement, avec la froide bienveillance, l'austère dignité d'un maître recevant l'hommage d'un disciple. Point. Il se mit à causer avec le petit Savoyard comme s'il le connaissait de vieille date, riant, blaguant (c'est le vrai mot), jamais en place, toujours remuant: il ne quittait le divan sur lequel il venait de s'étendre que pour bondir

sur un fauteuil, et s'il ne s'accrocha pas au lustre et ne marcha pas les jambes en l'air, ce fut seulement pour ne pas m'effaroucher. Je l'ai su depuis.

Nous causâmes donc. De quoi? De tout, et de beaucoup d'autres choses encore. Il eut quelque pitié de mes ignorances. Il me parla de mon pays et du sien , de mes croyances , de mes espoirs, puis tout à coup il sortit, et rentra au bout de cinq minutes vêtu de pied en cap. Il allait à ses affaires et m'emmenait. Je pris place à son côté, rouge de plaisir; il me semblait que tous les passants me regardaient, et combien j'étais surpris qu'on ne fit pas la haie ! Mais je payai cher cette joie : de midi à six heures, ce fut une course insensée à travers Paris ; les rues , les places , les carrefours , les boulevards, les avenues défilaient comme les peupliers d'un paysage qu'on regarde d'une lucarne de wagon. Et lorsqu'à la tombée de la nuit, haletant, harassé, épuisé, je serrai la main de « mon auteur », je tombai sur un banc, devant le théâtre où il venait d'entrer, et cette nuit-là je la passai à la belle étoile, songeant à tant de choses, que ce fut vraiment pour moi la « veillée des armes d des anciens chevaliers.

Ce fut la première entrevue. Elle date de loin. Les années ont passé, lentes à s'écouler, rapides, quand il n'en reste que la mémoire. Le

petit disciple n'a pas fait grand honneur à son maître, mais l'amitié est venue de l'un à l'autre, et n'a jamais été dérangée, pas même par l'acharnement des vicomtesses littéraires qui soufflent du biniou, grattent le papier, et font de leurs jupes tachées d'encre les aimables couvertures de leurs livres.

Depuis ce jour-là une amitié véritable m'unit à ce grand charmeur, que j'aimais malgré ses brusqueries, ses violences, que je supportais d'ailleurs bien plus volontiers que ses railleries. En quelques occasions, il essaya de me rendre service, notamment dans une circonstance très grave de ma vie ; mais il n'était point diplomate. Sa façon de ménager consistait à empoigner le taureau par les cornes. Il était, comme les gars de son pays, toujours prêt à jouer du pen-has; et, quand il rencontrait l'obstacle, il se précipitait pour le renverser tête baissée, ne voulant user d'aucun des moyens de conciliation qui sont à la portée des gens habiles.

Après la guerre, et quand Paris fut redevenu sinon le Paris des anciens jours, du moins une bourgade habitable, j'allais souvent voir Féval, qui demeurait alors avenue des Ternes, SS, encore à l'un des bouts de la ville, mais du moins dans un quartier paisible, gai, propre et sans tapage. 11 me souvient que je publiai en ce temps -là, dans la Revue du Monde catlio-

lique, un article où je décrivais ainsi le home du romancier :

Au fond d'un faubourg de Paris, non loin du quartier aristocratique des Champs-Elysées , et derrière une de ces vastes maisons que la spéculation a converties en ruches à bourgeois, s'élève un pavillon coquet, entre cour et jardin. Éloigné du bruit, caché sous de beaux ombrages, on y accède par un perron de quelques marches. Si vous sonnez à la porte, c'est une Bretonne, vêtue de son costume national, qui vient entr'ouvrir l'huis. On vous fait traverser un couloir tendu de vieilles tapisseries, puis un salon de style Louis XVI, orné de deux beaux portraits, et l'on vous introduit enfin dans un vaste cabinet de travail. Cette pièce révèle aussitôt les goûts et le caractère de celui qui l'habite. Les rideaux et les portières, en velours cramoisi, sont bordés de larges bandes sur lesquelles une main patiente a brodé en laines de couleurs vives, et sans faillir aux règles de l'art héraldique, les écussons de toutes les familles nobles de cette illustre et vénérée terre de Bretagne, qui tient si fort au cœur du maître de céans. De toutes? Non. Il faudrait avoir à soi les salles des Croisades, de Versailles. Mais vous y reconnaîtrez les neufs mâcles de Rohan, les chevrons d'argent de Machecoul, le lion de Clisson, les écus d'Avaugour, de Malestroit, de Goazvenon, de Beaumanoir, de Laval, de Goulaine, de Guébriant, de Kerven, de cette foule enfin de gentilshommes aussi nobles que Bretagne : et, comme chacun sait, Bretagne valait Bourbon ! Les sièges ofîrent les mêmes écussons brodés sur un velours rouge qu'encadre richement le vieux chêne

1>ALL KKVAI, 2;»

sculpte. Dans des vases de faïence bleue et blanche, s'enlassent des touffes de genêt. C'est donc un [vitriote qui habite là.

Mais des livres nombreux garnissent les rayons de deux beaux meubles sculptés; une table énorme, chargée de papiers, de livres, d'épreuves, de cartons et de journaux, occupe le centre de la pièce : le patriote est donc un travailleur. Aux murs sont suspendus des tableaux, des statuettes, des faïences ; des objets d'art se montrent partout : le travailleur est un artiste. A la place la plus apparente, on voit un crucifix de bois modeste, une relique de famille sans doute; une branche de buis béni, à demi desséchée, s'entrelace au bois sacré; l'artiste est un catholique.

Ce patriote, ce travailleur, cet artiste, ce catholique, c'est Paul Féval.

Après sa conversion, Paul Féval voulut être tout près de la basilique du Sacré-Cœur, parce que c'était laque, dans son cœur à lui, s'était allumée la première étincelle de la foi, de cette foi qui le soutenait dans ses épreuves et ses aui^oisses. Loin, bien loin du bruyant Paris des boulevards, du Paris artiste du parc Monceau, du Paris financier de la Bourse, du Paris savant du quartier latin , du Paris aristocratique de ce faubourg Saint- Germain que le baron Haussmann lit éventrer, avec le secret espoir d'éventrer aussi les vieilles lidélités et les antiipies souvenirs; loin du Paris ouvrier qui travaille, du Paris orphelin et pauvre qui prie,

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s'élève la montagne des Martyrs, d'où saint Denis aspergea la plaine sillonnée par la Seine du sang vermeil jaillissant de sa tête fraîchement coupée. Cette montagne des martyrs, Montmartre, se couronne, on le sait, d'un prodigieux monument de pierre et de marbre, qui dit à toute la chrétienté que la France veut expier ses fautes et se voue au sacré Cœur de celui qui a tant aimé les hommes.

C'est au sommet de cette colline chargée de maisons, c'est à l'ombre de la basilique naissante que Paul Féval avait choisi son logis : un riant pavillon entre cour et jardin ; une cour bien étroite, et un jardin sans ombrage et sans fleurs. On y voyait moins de luxe qu'à l'avenue des Ternes, mais entre le salon et le cabinet de travail il y avait un petit oratoire au Sacré- Cœur , tendu de velours cramoisi , tout illuminé de cires et rempli de bouquets.

Féval vivait dans cet ermitage fort isolé, très loin des rumeurs du Paris littéraire, et si l'on se veut bien rendre compte de l'existence qu'il y menait, on lira avec intérêt le récit d'une visite que lui fit un des rédacteurs du Figaro, M. Clîarles Chincholle, qui la raconte dans un de ses livres *. Son récit, finement humoristique, va nous introduire dans l'ermitage de la rue Marcadet :

' Fonnics cl Jiois, ch. xliii.

PAUi. im:val 27

Nous recevions hier une lettre spirituellement étrange oii il y avait :

(( ... Si vous possédez un jarret brillant, vous monterez la rue Tholozé et tournerez à droite par la rue Lepic jusqu'au bal de la Galette, où vous trouverez la rue Girardon, qui tombe juste chez moi parla rue Fontaine-du-Jiut. Ce n'est pas une jolie promenade, etc. »

La lettre était signée Paul Féval. — Quoi ! Féval, Termite des Ternes, domicilié à Clignancourt! Quelle raison avait bien pu le déterminer, lui qui aimait tant l'Arc de Triomphe et les Champs-Elysées, à s'enfouir derrière la butte Montmartre? — Une heure après la réception de sa lettre, nous étions devant sa porte. L'itinéraire était on ne peut plus exact, seulement Féval ne nous avait pas informé de l'enseigne archinaturaliste qui s'étale sur son mur d'entrée : Mort aux vacJies !

(( Comment ne faites -vous pas enlever cela? lui disions -nous quelques instants après.

— Parce que c'est si bon d'être insulté ! »

La réponse nous peint tout de suite l'homme tel qu'il est devenu. On va en juger; mais, avant de poursuivre, nous sommes pris d'un scrupule. Ce que nous avons à dire est si surprenant s'appliquant à un de nos confrères, que nous avons peur de ne pas avoir la plume assez respectueuse. Jamais nous ne pourrons parler de l'auteur des My^itères (le Lo)idrcf< comme d'un saint évêque. Et pourtant... Ma foi, faisons -le parler lui-même :

« Oui, mon cher, je viens de quitter les Ternes. C'était trop loin du Sacré-Cœur, tandis qu'ici j'en suis à un quart d'heure. Si vous saviez comme il est doux de prier et de ne plus penser qu'à l'amour de Dieu quand on a passé la vie à célébrer l'amour des

autres! Vous me demanderez alors pourquoi je ne me suis pas logé encore plus près du Sacré-Cœur. Que voulez -vous? je ne suis pas assez saint. Je n'aurais pas le courage de ces moines sublimes qui couchent sur la pierre et qui se frappent avec des cordes à noeuds. Il me fallait donc une autre mortification : je l'ai. Je me fais vieux, je ne peux plus marcher : alors je me suis mis au pied de la butte Montmartre. Cela me force à monter. Le chemin est dur; il l'est moins que le chemin des Oliviers. Il ne l'est pas assez pour un homme qui a fait tant d'abominables choses! Heureusement toutes vont disparaître, toutes! Dieu permettra que je vive pour les convertir, comme je suis converti. S'il ne le permet pas, mon testament est fait. On détruira à jamais ce que je n'aurai pu corriger... »

Pendant qu'il parlait, nous regardions le jardin : un vaste carré qui, aboutissant à un terrain vague, est clôturé par des planches mal jointes. Des rôdeurs de barrière jouaient dans ce terrain.

((Venez, reprit Fé val; vous aussi, vous avez besoin d'être mortifié. Venez. »

Déjà nous étions dans le jardin. En nous voyant, tous les voyous se collèrent contre les planches :

(( Ohé, jésuites, calotins!... Dis donc, Auguste, il lie les empêche pas de bien manger, leur bon Dieu! Regarde donc le vieux, comme il est rouge! I3on appétit, otages ! »

Féval rayonnait :

«Vous entendez, mon ami? Ils voient quelquefois des prêtres dans le jardin , ils prennent ma maison pour une abbaye. Ils me flattent. »

N'aimant pas à exciter les animaux féroces, nous proposAmcs do rentrer. Déjà nous avions vu le salon , qui nous avait semblé peu luxueux à côté de

celui (les Ternes. Nous passâmes par une petite pièce froide et sombre, dont l'unique fenêtre était garnie de carreaux de couleui*. Le premier objet que nous vîmes, quand nos yeux furent habitués à l'obscurité, fut une statue de la Vierge entourée de plantes.

(( Mon oratoire, fit Féval. Tenez, c'est sur ce prie-Dieu que j'ai trouvé mon meilleur livre, mon œuvre véritable, le Coup de grâce... »

Une porte entr'ouverte donnait sur le cabinet de travail, qui, quoiqu'étant bien mieux que le salon, était également moins orné que celui des Ternes. Beaucoup de tableaux et d'objets qui nous étaient familiers manquaient. Ici comme dans le salon, nous cherchions vainement quatre tapisseries dont jadis Féval était fier. Un jour que, du temps où il était profane, il se promenait au Temple avec Hostein, — souvenir abominable ! — il vit des tapisseries qui lui semblèrent superbes.

(( Combien?

— Neuf cents francs.

— Envoyez -les donc chez moi. »

L'année d'après, Fournier lui en offrait quatre mille francs pour son château de la Biche-au-Boh. En 1872, nous ne savons quel amateur voulait les lui payer le double.

« Ah! vous cherchez mes tapisseries? fit Féval. J'étais peut-être né pour être brocanteur. Je viens de les vendre avec mes meubles et mes tableaux. Fournier, lui aussi, était un malin. Tenez, on vient de me les payer. »

Et il jeta devant nous dix billets de mille francs.

i( Oui, mais cela, dit- il, ce n'est pas pour moi, c'est pour ma femme. J'ai beau être ermite, je

suis comme beaucoup de maris : j'ai une femme qui me coûte cher. »

^me Féval, en effet, est patronne de nombreuses œuvres de charité, et c'est pour ces oeuvres que Féval a vendu ses tableaux, ses meubles, ses tapisseries. C'est pour elles qu'à sept heures du matin il est à son bureau, et qu'il a pubUé, depuis un an, quatorze volumes...

... Et, à tout instant, l'on sonnait. C'étaient de pauvres gens qui venaient chercher, qui dix sous, qui cinq francs.

« Ce sont mes amis d'à présent , nous dit Féval. Je crois qu'ils m'aiment encore mieux que les autres; mais je n'en répondrais pas. »

Nous venions de reconnaître à ce mot notre Féval d'autrefois, le Breton malicieux et sceptique qui doit souvent encore reparaître dans celui d'aujourd'hui.

(( Ah! mon ami, reprit-il, je sais bien que tout le monde ne peut pas être moine; seulement, vous aussi, vous devriez vous convertir... Je vous jure que Dieu vous aime...

— C'est pour cela qu'il tient certainement à ce que je déjeune. Adieu.

— Oui, c'est cela. A Dieu. Mais écrivez -le en deux mots ; toujours en deux mots. A Dieu. Ah! les Français... mes chers Français... quelle admirable formule de salutation ils ont trouvée ! »

Et déjà nous étions loin quand nous entendîmes encore la voix du nouvel ermite répéter ces deux mots :

« A Dieu... »

A l'époque où le feuilleton régnait sur le journalisme, Paul Féval partageait avec Alexandre Dumas les faveurs du public et jouissait d'une immense popularité. L'abondance de ses productions, l'originalité de son talent, lui donnaient la première place. Tel de ses romans mettait Paris en émoi.

Livres, drames, conférences, il abordait tout avec un égal succès. Le Bossu menait aussi grand tapage que les romans actuels du plus célèbre des naturalistes, et la fameuse querelle avec Victorien Sardou passionnait la foule au même degré que les célèbres volées de bois vert distribuées si libéralement par Louis Veuillot à M. de Labédpllière, aux « cacographes » du Siècle, à M. J. Labbé (non Dollière).

C'est que Féval possède les dons séducteurs : l'invention qui enfante , l'imagination , reine des facultés artistiques , qui revêt l'idée de la vie et de la couleur. Il voit juste et bien, il est varié, il a de l'entrain, de la verve. Il sait tour à tour épouvanter, émouvoir, charmer. Il a le don du rire et le don des larmes. Franc, gai, amusant, il est le sarcasme et l'ironie incarnés.

Tout le monde peut le lire, écrivait un critique délicat, malgré la vivacité de ses peintures, où l'on ne coudoie rien de corrupteur, rien qui déchire les voiles intimes de la pensée. Quand on peint la vie sociale, celle d'hier ou celle d'aujourd'hui, on ne s'y heurte pas évidemment qu'à d'honnêtes gens.

mais il y a une manière de mettre en scène les coquins et les scélérats : l'enseignement est contenu au fond du livre, comme la moelle dans l'os. Chez M. Féval, le récit est toujours éclairé par un rayon d'en haut, car il est catholique et Breton, ce soldat de la pensée écrite, quoique souvent l'on sente en lui la poésie des landes aux genêts d'or greffée sur la jovialité mâle de Rabelais.

C'est la vérité. Paul Féval n'a pas écrit une seule ligne hostile à l'idée religieuse. Il était, dans toute la force du terme vulgaire , ce qu'on appelle un honnête homme, et il avait l'horreur de la vulgarité.

« Ma foi en la puissance immortelle de l'Église, a-t-il pu dire avec une catholique fierté, subsistait, presque intacte, malgré mes défaillances, je ne sais en quel coin de moi. C'était, à la fois, un instinct et un ressouvenir de ma famille chrétienne. Ma première communion était si loin, que je ne l'apercevais plus, même à perte de vue; mais je la sentais encore, et les tendres enseignements de mon frère Charles persistaient à mon insu dans un repli de ma conscience malade, comme ces parfums qui s'obstinent aux doublures d'un vêtement. De là vient qu'aux plus mauvaises époques de ma vie , j'ai toujours passé pour être un catholique. En dépit de ma longue indifférence et des oscillations de ma morale privée, je n'ai jamais ni écrit loir Jignr ni jïronona' une parole eontre Ja BeVir/ion, et le ré dacteur on chet de tel journal franc-maçon, où je publiais mes romans sous l'Empire, me disait : (( Vous suez le catholicisme et le légitimisme. »

C'était vrai, quoique je parlasse bien rarement de l'un ou (le l'autre.

Ce chef de cuisine maçonnique, Paul Féval nous révèle plus loin son nom :

Le bon M. Ilavin, un des plus doux pharisiens que j'aie jamais rencontré, dirigeait alors le Siècle, selon des tendances quasi -républicaines qu'il ne partageait pas du tout au fond. Il m'avait demandé un livre; je publiai chez lui cette chose de bonne humeur, le ]k)ssu, avec un succès monstrueux qui a été un des étonnements de ma carrière. Il me dit une fois, alléché par l'ébullition tempétueuse de sa marmite aux abonnements : « Si vous voulez venir à nous tout à lait, nous vous dorerons un pont. Seulement, méfiez -vous, ces messieurs disent que vous sentez le carliste et le clérical !... y) A la suite de quoi, il ne me cacha point qu'en Normandie il était bon paroissien et au mieux avec son curé. Ce qui désole dans le paysage de notre temps, c'est l'étendue et la qualité toutïue de l'immense forêt des farceurs *.

La foi avait réconcilié Féval avec la charité; mais la charité, comme on voit, ne l'empêchait pas (le frapper ferme et juste. Appelé patiemment par un apostolat intime, il y résistait de moins en moins, mais, comme Augustin, se roulant dans ses liens, sans avoir encore la force de les rompre; l'habitude, la routine, le dominait et le tenait: il lui fallait l'avertissement de la soulïVance, et la bonté de Dieu le lui donna,

• Le Coup de grâce.

miséricordieusement cruel, au soir de ses jours, à cette heure mystérieuse où la raison épurée cherche instinctivement la lumière, non plus par en bas , du côté de la terre , mais par en haut , du côté du ciel. La pauvreté, — peste noire qui fait le vide autour des vaincus, — l'assaillit à l'improviste ; c'était une vieille connaissance de sa jeunesse; il la retrouvait au déclin de ses ans , dix fois plus terrible, car il avait à présent charge d'âmes, et quelle charge : une femme et huit enfants ! Le chef de famille n'avait pas le droit de sombrer dans le désespoir, ressource ordinaire et commode de l'égoïsme et de la lâcheté. Il fallait savoir être pauvre, d' « une pauvreté mâle », comme dit bellement Boileau. Mais où puiser ce savoir, cette force, ce courage? « Quand on est chrétien, a dit Fénelon, il n'est pas permis d'être lâche. » Paul Féval allait être chrétien. Un jour, enfm, se dégageant de ses derniers liens, rejetant, non sans un long déchirement, tout son clinquant de gloire et de popularité, il se rend, avec la foi simple et vive d'un enfant, à la voix d'en haut : « Dieu vous tend les bras, jetez -vous dans son sein; il ne se retirera pas et ne vous laissera pas tomber. Jetez-vous y donc hardiment, il vous recevra et vous guérirai »

^ Oscar de Poli, article de la Revue du Monde catholique (1887).

PAUL FKVAL '.ili

Il y a Ijien longtemps qu'un homme d'un rare esprit, et dont plus d'un trait se retrouverait aisément dans la physionomie de Paul Féval, — c'est Charles Nodier que je veux dire, — a écrit cette page charmante et d'une observation si vraie :

La vie intime de la province a un charme dont on ne conçoit aucune idée à Paris, et qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On peut aimer le séjour de Paris dans l'âge de l'activité des passions, du besoin des émotions et des succès; mais c'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adolescent, qu'il faut goûter les sentiments d'une âme qui commence à se révéler et à se connaître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au fond du cœur le son d'une certaine cloche, l'aspect d'un arbre, d'un buisson, le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'à la province. J'entendais l'autre jour une femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie : « Hélas! ajouta- t-elle en soupirant, je suis née sur la paroisse Saint-Roch^ »

Nodier avait raison, a: Faites tous vos vers à Paris, y> disait Voltaire. Soit; mais si vos premières années se sont écoulées dans cette grande ville, où la vie intime n'existe pas, dans une de ces maisons de passage où les habitants se

^ Charles Nodier, la Ncuvaine de la Cfiandclcur.

succèdent comme dans une hôtellerie ^ et dont l'on peut dire, avec un poète plus grand que Voltaire :

Ma maison me regarde et ne me connaît plus,

ou si vous n'êtes pas né, si vous n'avez point passé votre enfance en province, vous ne posséderez jamais quelques-unes des qualités les plus précieuses du romancier : la naïveté du sentiment, la variété des types, l'originalité des caractères. Vos œuvres refléteront peut-être les rayons brillants du soleil à son midi; elles ne seront pas trempées des larmes de l'aurore, elles n'auront pas la fraîcheur du matin.

Paul Féval a eu cette heureuse fortune de naître, non à Paris, sur la paroisse Saint-Roch, mais à Rennes, sur la paroisse de Toussaints ^ Il a grandi dans sa ville natale, au sein d'une de ces vieilles familles royalistes qui gardaient fidèlement, avec les anciennes mœurs, la double foi politique et rehgieuse de nos pères, et qui pouvaient prendre pour devise celle qu'un autre Breton, Chateaubriand, avait inscrite en tète de son journal le Conservateur : «Dieu, le Roi et les honnêtes gens! D C'étaient d'honnêtes gens, en effet, dans toute la force du terme, que le grand-père, M. Lebaron deLétang, et le père de Paul Féval, l'un ancien procureur général, l'autre conseiller à la cour royale de Rennes.

' Il naquit le 28 novembre 1817.

Son père, en particulier, était un homme de savoir éminent et de haute vertu. Sa mère était une sainte. Les frères et les sœurs se pressaient nombreux autour du foyer de famille. On était pauvre, d'ailleurs, surtout depuis la mort du père, qui eut lieu en 1827, et c'était à grand'peine si la veuve et les enfants du conseiller pouvaient avoir une domestique. Mais n'étaiton pas en Bretagne, dans un pays arriéré, où \e progrès commençait à peine à poindre, et où une servante trouvait tout naturel de servir ses maîtres sans gages , sous prétexte qu'elle était de la maison ?

Paul Féval vécut jusqu'à vingt ans dans ce milieu chrétien , dont le souvenir ne le quittera plus. Ce sont ces influences bénies de la religion et de la famille qui, plus tard, à Paris, à l'époque de ses plus grands succès , quand il sera le rival des Frédéric Soulié, des Alexandre Dumas, des Eugène Sue, le préserveront de faire, comme eux, de lâches concessions aux bas appétits du public. C'est grâce à elles que les romans sortis de sa plume, de 1843 à 1876, n'auront besoin que de très légères modifications pour pouvoir être mis entre les mains de la jeunesse. Enfin si, en 1876, le romancier tout à coup se transforme et devient un apôtre, s'il ne veut plus travailler que pour la gloire et pour la grandeur de Dieu, c'est parce que ces influences l'ont ressaisi avec une force nouvelle ,

parce que leur souffle l'a puissamment soulevé et l'a transporté sur les hauteurs*.

Féval a laissé de son père un admirable portrait dans le Drame de la jeunesse, le livre dont il était le plus fier, et qu'il regardait comme la meilleure de ses œuvres, sans doute parce qu'elle est, dans beaucoup de ses parties, une autobiographie.

Mon père me paraissait être un homme doux et froid , pressé toujours de quitter les bruits du foyer pour se réfugier dans le travail. Les jeudis, quand je sortais du collège, où l'on m'avait obtenu une demi -bourse, il me donnait une tape sur la joue en me promettant une longue promenade pour le jeudi suivant. Le vrai jeudi de la promenade n'arriva jamais. Je n'ai pas connu mon père de son vivant. Quand je m'agenouille devant son souvenir, c'est que je le vois au travers des récits de ma mère.

Un soir, pourtant, il me ramena lui-même au collège. Comment exprimer cela? Il prononça seulement quelques paroles, et il me semble que c'est maintenant une longue et mélancolique histoire. Il me dit : « Fernand, ne vous endormez pas sur votre examen de bachelier; cela coûte de l'argent, et nous ne sommes pas à l'aise. » — Les choses modérément exprimées me frappent à l'excès. Si mon père avait parlé de pauvreté, j'aurais eu le cœur moins gros. Nous ne sommes pas à l'aise! Cette larme furtive qui s'échappe d'un œil fier ne touche -t- elle pas

' Edmond Biré, Paul Féval, étude parue dans VUnivers.

bien plus que le torrent banal, toujours prêt à s'échapper de certaines paupières?

Dans les trop courts chapitres de ce roman « vécu », M. Féval parle de la famille comme un chrétien seul en peut parler. C'est de son cœur que se sont échappées ces pages brûlantes où il décrit tour à tour les joies calmes du foyer, ses espiègleries d'enfant, les tristesses de la médiocrité, pire que la misère, noblement supportée néanmoins; tout ce qui encadra enfin son enfance austère, studieuse, un peu mélancolique. On voit défiler toute cette galerie de famille, la mère, humble, sainte et candide : « Je n'aime pas parler longuement de ma mère , 'peut-être parce que je pense à elle toujours; )) les sœurs, qui ne veulent point « se marier dans le commerce :s) , un peu fières de la noblesse de leur parenté ; les frères , simples et bons.

Au moment de la révolution de 1830, Paul Féval était au collège ; il y manifesta hautement des croyances royalistes. Sa mère l'emmena dans un vieux château du Morbihan ; là il entendait narrer chaque jour les chroniques et les légendes de la terre natale. On lui parlait de ces guerres héroïques soutenues contre la Révolution française par cette poignée d'hommes que Napoléon appelait, non sans quelque jalousie, un peuple de géants; on lui parlait des siècles

passés, de ces grands ducs bretons, si indépendants et si bons princes; on lui contait cette histoire si tragique, et il voyait passer tour à tour dans ses rêves d'enfant le petit Arthur de Bretagne égorgé par son oncle Jean Sans- Terre, le terrible du Guesclin, batailleur intrépide, le maréchal de Raiz, l'homme à la Barbe bleue: tous ces héros, tous ces soldats, ces meurtriers , ces fantômes , qui se succèdent dans les pages brûlantes des annales armoricaines.

Lorsque notre collégien de treize ans, conte M. de Mirecourt \ quittait la veillée pour monter à sa chambre, il avait la tête rempUe de terreurs et se couchait avec la fièvre. Si la servante emportait la lumière, Paul sentait un frisson courir par tout son corps; ses dents claquaient. Il lui semblait voir son lit entouré de cierges , et des voix lamentables récitaient à son chevet les versets funèbres du De profundis. Chose bizarre! une de ses cousines, qui occupait avant lui cette même chambre, avait eu des visions analogues. A minuit sonnant, elle apercevait sept chandelles disposées en croix au point central du parquet. De profonds soupirs s'échappaient des murs. Elle croyait entendre un commandement de l'autre monde. Jeune, belle, riche, aimée, elle se fit religieuse.

* Eugène Jacquot, dit de Mirecourt, un biographe qui eut maille à partir avec la justice, mais qui mourut converti.

Récemment encore, la famille a eu le bonheur de donner à Dieu encore deux servantes, car les deux filles aînées du romancier sont entrées au couvent.

Quoi qu'il en ait été de ces visions, que le biographe a peut-être inventées, il est certain que Paul Féval n'a pu se soustraire à cet attrait, à cette curiosité mêlée d'effroi que le monde surnaturel inspire aux imaginations un peu ardentes. On trouve dans tous ses livres la trace de ses frayeurs d'enfant et comme un reflet de l'esprit superstitieux de sa terre natale. Il aime les fantômes , les fées , les lutins , les êtres innomés qui, la nuit, peuplent les landes désertes, les forêts pleines de ténèbres.

Dans le Drame de la jeunesse , le héros, qui s'appelle Fernand , fait un aveu bien candide : il confesse l'amour immodéré qu'il a de la pose, la vanité sotte et puérile qui lui dicte toutes ses actions. « Il jouait, dit-il, un rôle de comédien, ramenant tout à son thème. )> Les jeunes gens ne sont-ils pas tous ainsi , un peu plus, un peu moins? Paul Féval n'a pas eu assez de compassion pour Fernand Leprieur : il l'a trop sévèrement jugé. Combien est touchante la scène où l'on voit ce jeune homme quitter sa famille pour aller à Paris ! Il n'est personne qui ne verse des larmes sincères en lisant ces quelques pages qui rappellent à tous un souvenir. Féval, comme Fernand, vint aussi à

Paris. On le voulait avocat; et quel avocat il eût fait ! Demandez-le à ceux qui ont subi , deux heures durant, le charme de sa parole éloquente, imagée, vive, un peu railleuse, bonhomme en apparence, et si fme, si spirituelle, si polie!

Mais il perdit la première cause qu'il plaida. Il jeta l'épitoge aux orties. Le lendemain il partait pour Paris afm d'y chercher fortune.

Paris le tentait :

Paris , mon Paris ! autel splendide où je voulais m'agenouiller devant toutes les gloires! patrie de ma jeune passion ! Argos dont je me souvenais sans l'avoir vu! Paris, mon pays, mon paradis! Écoutez! Toutes ces poétiques paroles rendent bien la poésie de mes désirs, mais elles ne disent pas tout, et il faut un dernier trait qui est peut-être de la prose. Dans ce lointain où je cherchais Paris , à cet horizon poudroyant et lumineux, je voyais quelque chose comme un gigantesque mât de cocagne, autour duquel se rangeait la multitude des combattants de la vie. Les forts montaient ; les faibles tombaient; au couronnement de l'arbre mystique, il y avait tout ce que l'homme adore sur la terre.

Mais pour première étape dans la voie des lionneurs et de la gloire, notre -héros dut se contenter d'une maigre place chez un banquier. Il ne tarda pas à être congédié.

On lui saisit un jour entre les mains un livre de lialzac, ouvert à un chapitre abominable. Notre grand peintre de mœurs osait y donner une analyse

très exacte, très vive, et surtout très satirique, des commissions et des comptes de retour. Chez un banquier, jugez de l'esclandre! A la vue de ces pages sacrilèges, le chef de correspondance pâlit, le teneur de livres se voile la face, le caissier fait un geste d'épouvante , et les expéditionnaires croient à la fin du monde K

Pendant quelque temps, il essaya de divers moyens de gagner sa vie, mais chacun d'eux ne le conduisait qu'à mourir de faim. Trompé, dupé, joué par d'habiles industriels, sans amis, sans argent, sans espérances et presque sans illusions, il arriva bien vite au bout de ses ressources. Il essaya alors de la littérature, mais ce fut d'abord sans aucun succès.

Un jour, il rentra chez lui, l'âme brisée, l'esprit découragé, complètement abattu, et le corps fatigué par les plus pénibles privations. Il monta donc, chancelant, faible, à la mansarde qu'il occupait, rue de la Cerisaie, aux environs de la Bastille. Le lendemain on ne le vit pas descendre.

On grimpa l'escalier, on écouta à laporte : on n'entendit aucun bruit, et fmalement on pénétra ( lans la misérable retraite, où l'on vit Féval élisant inanimé, unlivre entre les mains. Ce livre, c'était V Imitation de Jésus-Christ, seul et dernier bien quelepauvre n'eût point vendu. Aussitôt, comme

' Mirecourt.

il arrive à Paris, où la foule rit du moindre accident, mais où vingt mille bras s'offrent pour porter un enfant malade chez le pharmacien, aussitôt Ton s'émeut; on court chercher un médecin, et le médecin déclare que ce jeune homme se meurt d'inanition. Le reste se devine. Des amis improvisés soignèrent le malade : l'aventure fit du bruit dans le quartier, et, peu de jours après, Paul Féval faisait le premier pas de sa vie littéraire.

C'est du moins la version donnée dans la biographie de Mirecourt, mais que Féval n'acceptait pas volontiers, comme en témoigne la lettre suivante qu'il m'adressait :

Cher ami,

Au point de vue de rinfluence, et du commerce, prenez garde de me faire du mal (vous qui me voulez tant de bien!) en mettant les femmes hors de moi. Glissez au moins un mot disant que, malgré tout, la sympathie des lectrices m'est toujours et partout restée fidèle K

Revoyez aussi le passage de M. de Mirecourt (je crois), où le portier monte chez moi, rue de la Cerisaie. Cela a un peu trop l'air de la « collecte » faite pour le (( petit savoyard». La convenance n'est pas le côté brillant de M. de Mirecourt. Ce ne fut pas d'ailleurs le portier qui monta... Mais toute cette histoire est un peu romantisée en beau dans le

' A propos d'un article que je devais publier, et qui parut dans une revue.

Drame de la jeunesse, comme elle est abîmée dans M. de Mirecourt. Glissez.

Et cela dit, merci de tout cœur. Vous êtes bien trop indulgent pour moi presque partout et même partout.

Mes romans de pure étude sont assez nombreux: outre Bouche de fer et le Drame de la jeunesse , il y a Annette Lais, Aimée, qui a tant réussi, \d, Province de Paris, et une chose assez singulière que j'ai oublié de vous donner : Corentin Quimper, qui paraît ces jours-ci. — Un mot sur la fameuse conférence du théâtre moral irait bien , et sur l'effrayant succès du drame le Bossu. — Mais c'est déjà si long! non pas fait long, entendons-nous, car l'article est bien beau à mon sens, mais long d'étendue.

A vous et à bientôt.

Peu de jours après cette aventure, il obtint un petit emploi de correcteur au Nouvelliste , où il réussit à faire paraître quelques articles , et se fit connaître de plusieurs vaudevillistes, auxquels il fournit une collaboration anonyme qui le tira de la misère, sinon de l'obscurité.

Enfm un récit original, le Club des Phoques, inséré dans la Revue de Paris, en 1841 , et le roman des Chevaliers du firmament lui donnèrent accès dans les journaux de l'époque: le Commerce, la Quotidienne, la Chro7iique et l'Époque; et un éditeur catholique, M. Waille, qui venait de publier les Contes du bocage, d'Edouard Ourliac, lui demanda des Contes de Bretagne.

Entre temps , Féval fit un voyage en Bretagne. Il a raconté ce retour au bercail dans le Drame de la jeunesse. Mais il avait fait preuve d'énergie et de talent, et lorsqu'il revint à Paris, ce ne fut plus seul, isolé, sans appui.

Le doyen de la Faculté des lettres de Rennes lui donna trois lettres de recommandation: l'une pour Victor Hugo, l'autre pour M. Didron, la troisième pour Eugène Tourneux. Ces lettres ne furent probablement jamais remises, car on a eu la bonne fortune de les retrouver, et j'ai celle de les publier à titre de document intéressant'. Les voici :

Mon bon vieil ami ,

Voici un souvenir de Cimber ; c'est une âme en peine qui vous écrit du fond delà Bretagne, et pour vous recommander un jeune Breton; et vous qui avez

Un sang breton et lorrain à la fois,

vous accueillerez le Breton recommandé par un Lorrain.

Le Breton est un littérateur qui débute, un littérateur de bonne famille, aux fortes croyances, comme nous sommes en Bretagne; veuillez donc le bien accueillir, et pour moi qui vous en prie, et l)our lui qui le mérite.

' Ces trois lettres m'ont été confiées par M. Auguste Fcval, fils aîné du romancier. Je n'ai pu déchiffrer la signature, qui doit être celle d'un grand lettré.

Je vous suis un peu éparpillés à la campagne ; un des débris de la famille est même, dit -on, lancé jusqu'à Rennes , où il est impatiemment attendu ; ceux qui s'y trouvent déjà y vont bien, et songent aux vacances. Moi, je me réjouis d'aller vous presser la main, et baiser celle de M"™^ Hugo.

D'ici là, comme toujours,

A vous de cœur.

\fo)ifiieiii' Victor Hugo, 6, place Roi/aie^ Pari^

Mon cher Didron ,

Je vous adresse un jeune Breton, M. Féval, auquel je prends le plus vif intérêt. C'est un jeune littérateur de grande espérance à mon avis, et qui , voulant faire de la littérature son étude exclusive et sa carrière , désire être mis en rapport avec nos hommes littéraires. D'ailleurs M. Féval a déjà habité Paris, y a déjà travaillé à quelques journaux, mais il n'y a point perdu ses bons sentiments de Breton; et à ce titre la connaissance qu'il désirerait le plus faire est celle de M. de Montalembert. M. Féval est assez bien né et assez bien doué pour que vous n'ayez aucune crainte à le présenter, ni moi à vous le recommander. Vous ferez cela pour moi, n'est-ce pas, mon bon vieil ami? car j'espère que votre beau voyage en Grèce n'a rien diminué de votre obligeance, et que, pour avoir grimpé sur le mont Athos, vous n'avez pas oublié votre bienveillance pour ceux qui débutent. D'ailleurs ce n'est pas tout. Il faut qu'un jour où Victor ^ sera chez lui vous lui conduisiez M. Féval, et le lui présentiez.

* Victor Hugo.

Je lui donne une lettre aussi, mais vous savez qu'il vaut toujours mieux être accompagné...

A vous de cœur.

A monsieur Didron fils, rue d'Ulrti, Paris.

Mon bon Eugène ,

Je t'adresse un jeune Breton, plein de talent et d'impatience de se produire. Si tu peux quelque chose pour lui, c'est-à-dire l'aboucher avec quelques-unes de tes vieilles connaissances qui puissent lui être utiles, je t'en remercie d'avance. D'ailleurs je te dirai pour ta gouverne que c'est un homme à la Maricourt pour les croyances et les sympathies , et tu vois que je ne pouvais mieux l'adresser qu'à toi, le meilleur ami de Maricourt, à toi qui partages ses croyances et ses sympathies. Si Félix peut lui être utile par les journaux , je le lui recommande de même...

Tout à toi,

Monsieur Eugène Tourneux, 100 his, rue du Bac, Paris,

En ce temps -là, régnait sur le feuilleton le citoyen Eugène Sue, qui publiait dans le Journal des Débats les Mystères de Paris, cet immonde roman où l'auteur a donné libre carrière à son imagination dépravée, et qui obtenait un succès

immense, précisément à cause du scandale qu'il renouvelait chaque jour.

Paul Féval, qui venait de publier le curieux récit intitulé le Loup blanc, dans le Courrier français, vit un matin entrer chez lui M. Anténor Joly, qui s'était créé la profession lucrative d'entrepreneur littéraire, et qui, du reste, rendait de véritables services aux débutants. Cet habile négociateur se chargeait de la fourniture des bons auteurs et des bons romans, les uns portant les autres, et lui proposa d'écrire les Mystères de Londres. On voulait opposer une concurrence sérieuse au mercantiUsme du socialiste Sue, et le Courrier français exigeait, coûte que coûte, dix volumes de Mystères. Un auteur anglais, chargé de les écrire, avait broché une œuvre lourde et indigeste.

Paul Féval publia une quinzaine de chapitres, et ce fait, accompagné de secrétaires, escorté d'un train de maison complet, il partit pour Londres, où il termina ce premier récit de longue haleine, qu'il signait sir Francis Trollope, et qui lui fit une réputation bien méritée. Les Mystères de Londres sont, au dire d'un critique, « une œuvre considérable par ses dimensions, bien conduite et bien soutenue. Paul Féval s'y révèle avec toutes les qualités et tous les défauts de son talent. Écrivain d'une imagination vive, colorée, puissante; conteur habile.

chatoyant, intarissable, il est maître de tous les fils de sa trame, et tient en main, comme un réseau dont il enveloppe le lecteur, les mailles les plus serrées de l'intérêt. »

C'est dans les Mystères de Londres que l'on voit, pour la première fois, apparaître un type singulièrement cher à leur auteur, celui du brigand honnête homme. Le marquis de Rio- Santo, ou plutôt le noble Irlandais de race royale qui se déguise sous ce nom, est un héros peu scrupuleux sur le choix des moyens, et qui s'est donné la mission de venger sa patrie des maux que la tyrannique Albion lui fait endurer. Rio-Santo est dominé sans cesse par un sentiment d'autant plus impérieux qu'il ne peut l'assouvir : une haine inextinguible de l'Angleterre. Il a donc formé une association secrète, dont le double but est, d'une part, de faire le plus de mal possible à l'ennemi, d'autre part d'amener par un habile enchaînement d'eftbrts diplomatiques la déhvrance de la verte Erin, terre catholique et libre.

M. Féval a exprimé ici, et de façon qu'on n'en puisse douter, ses convictions personnelles.

Rreton de la vieille roche, il déteste l'Anglais avec autant de sincérité que celles de ses aïeules qui, naguère, de Saint-Malo jusqu'à Guérande, lilaient pour fournir au roi Edouard le tonneau d'or exigé pour la rançon de du Guesclin.

Catholique, il prend en pitié le sort de ses frères d'au delà de la mer, et c'est avec une éloquence farouche qu'il dépeint leur misère, et c'est avec une ardeur chevaleresque qu'il revendique leur liberté.

Les Mystères de Londres sont donc à la fois un roman d'aventures et un roman de thèse : la pensée dominante y revit sans trêve ni relâche", sous une forme ou sous l'autre, et quant aux Irlandais, il n'est point jusqu'au misérable Snail, le pire de tous les polissons, qui n'inspire un peu de sympathie. C'est que M. Féval a tant d'indulgence pour les défauts extérieurs, et tant de pitié pour les malheurs de ses héros, qu'il rejette sur l'oppresseur toute la responsabiUté des crimes de l'opprimé. Que Snail ou Bob Lantern essayent de poignarder quelqu'un, c'est l'Angleterre qui leur a mis le couteau à la main; et Rio-Santo serait-il devenu un bandit souillé de sang et gorgé d'or, si l'Angleterre avait épargné à l'Irlande son joug si pesant?

Pour donner une idée juste des sentiments que nourrit à l'égard de la protestante Angleterre notre cher romancier, il suffit de lire cette page empruntée du roman les Deux femmes du roi:

L'Angleterre , alors (en ISO^) comme aujourd'hui, étoit la plaie vive dit nioyide. Elle ne faisait point d'exposition cosmopolite pour rallier à son faux

libéralisme tous les trafiquants de l'univers, elle n'usait point ses dents de serpent contre la lime inaltérable du catholicisme , elle ne suçait point le sang de l'Irlande, mais elle était déjà l'Angleterre, c'est-à-dire l'égoïsme déguisé en nationalité, la perfidie politique couverte de cet oripeau : la probité commerciale. Elle était la pierre d'achoppement de la civihsation naissante. Depuis , elle s'est emparée de la civilisation pour la sophistiquer et faire regretter la barbarie. L'Angleterre, cette oligarchie empoisonneuse et empoisonnée, cette honte illustre de l'histoire, ce fléau devant lequel s'agenouillent, comme devant une idole, tous les menteurs de générosité, tous les hypocrites d'indépendance, tous les Macaires de l'économie poUtique, tous les maquignons de l'industrie , tous les tripiers du Veau d'or, toute l'armée des escamoteurs et tout le troupeau des dupes... elle existait; donc elle vivait du sang de quelqu'un.

Mettez cette prose en vers latins, et vous pourrez hardiment les signer du nom de Juvénal.

Dans un des chapitres de ce livre, je dirai, si pauvre critique que je sois, ce que je pense de l'œuvre de Paul Féval. Il ne faut point, assurément, s'exagérer et le mérite et l'influence d'un romancier. Pourtant celui-ci eut d'abord le mérite intrinsèque, l'art et le procédé; il eut également l'influence, parce qu'il arriva dans la littérature catholique avec des idées, des sentiments, — tranchons le mot : un procédé, — qui, dans ce monde, avaient été jusqu'à lui

PAUL P^EYAL r»3

i£,^norés. Il sied donc d'examiner son œuvre, soit avant, soit après cet acte de retour à la foi catholique, si bizarrement reproché au maître, et qui le fit, d'indifférent feuilletoniste, polémiste catholique.

Il n'est rien de plus odieux que ce que mon ami Léon Gautier a justement appelé la « profanation de l'intime ». Dans la vie d'un homme, encore qu'il appartienne au public, il est des côtés qui devraient rester ignorés. Il faut bien, pourtant, que je parle de Féval époux et père. Je le veux faire avec le respect profond que j'ai pour sa mémoire, et pour ceux dont j'aurai sur ce sujet à parler. Au surplus, c'est lui-même que je prendrai, en ces délicates conjonctures, pour le témoin de sa vie.

Le mariage de Paul Féval eut lieu dans les circonstances les plus singulières ; il semble que la Providence l'ait guidé par la main pour le jeter, naufragé de la vie parisienne, dans un port de salut. Il a lui-même, dans le dernier volume des Étapes d'une conversion, raconté ce grand événement auquel il ne songeait point. En plein succès, déjà célèbre, idole de la popularité, gagnant des sommes énormes, il fut tout à coup foudroyé par une immense douleur et par une terrible maladie. La douleur, il l'a chantée avec l'accent du plus sublime désespoir dans le Drame de la jeunesse (livre retiré de la

circulation); la maladie, décrite dans le Coup de grâce, était la névrose, cette épouvantable névrose qui sature le siècle entier : maladie de peuple décadent,surmené, exacerbé, — disent les médecins et les naturalistes, — par toutes sortes d'abus et d'excès, par la violence des sensations, Fàpreté du travail, la recherche des jouissances, l'écrasante fatigue des efforts quotidiens.

Le romancier se mourait, frappé à la fois au moral et au physique. Il cherchait un asile : il le trouva chez le docteur Pénoyée , qui eut son heure de célébrité. Le docteur Pénoyée était un ouvrier serrurier, disent les uns, arquebusier, disent les autres, qui n'avait appris à lire qu'à trente-cinq ans passés. Il ne parlait pas correctement le français, mais il faisait des cures surprenantes. Ardent disciple d'Hahnemann, il exerçait, l'un des premiers à Paris, la médecine homœopathique , et son ordonnance verbale, un peu fantaisiste en la forme, affirmait à Féval ceci : «Vous n'êtes pas malade du tout, mais vous allez en mourir, et ce ne sera pas long.» Il emmena chez lui le névropathe, lui donna l'hospitalité au sein de sa famille, et commença le miracle de le guérir.

Or le docteur Pénoyée avait une fille « jeune personne très douce, très ferme, et très pieuse aussi, à mon insu, car elle n'avait point occasion de le montrer dans le milieu où nous

étions ; il me serait malaisé de dire à quel degré je la voyais peu et mal. Elle vivait beaucoup dans sa chambre, beaucoup à l'église, quoiqu'il n'en fût jamais question; elle parlait rarement et se montrait plutôt sereine que gaie.» Paul Féval avoue ingénument qu'il n'accordait à cette jeune fille aucune espèce d'attention. Il fut amené à demander sa main par un sentiment bizarre : il voulait, en s'alliant avec lui, témoigner sa reconnaissance au bon docteur qui l'avait sauvé; il payait ainsi une de ces dettes que des montagnes d'argent ne payeraient point. Résolu, en outre, à mettre de l'ordre dans sa conduite, songeant à faire une fin, la trentième année ayant sonné, épris delà famille où tout le monde lui plaisait, hormis sa future, qui ne lui déplaisait pas, puisqu'il ne l'avait encore jugée ni en bien ni en mal, il se décida, mais sans réfléchir autrement à la grave détermination qu'il allait prendre.

L'idée du mariage , sacrement établi par Dieu , le principal des contrats que l'homme puisse signer en ce monde, effleura tout au plus mon esprit en passant, mais ne s'approcha même pas de mon cœur.

Voyez le joli portrait que le maître, après tant d'années, trace de sa fiancée au jour béni des fiançailles.

Quand M"« Marie entra pour le déjeuner de midi, je la regardai enfin pour tout de bon. Elle n'était pas de celles qui se voient ainsi du premier coup, mais j'aperçus pourtant dès ce moment comme un reflet de l'or pur qui était au fond de son cœur, et je fus frappé comme tout voyageur qui , après avoir parcouru un pays en long et en large , y fait soudain une découverte inattendue. Elle était beaucoup moins timide que je ne croyais, et si elle ne se montrait pas entièrement dès le début, ce n'était assurément pas sa faute, car elle ne dissimulait rien d'elle-même. Cela me plut; mais avec mes mœurs de roman et de comédie, j'eus, dès ce moment, une vague inquiétude de n'être pas le plus fort, en cas de bataille contre elle dans l'avenir, et ce n'était point là une crainte tout à fait chimérique.

Dès ce temps -là déjà, dès ces belles années de jeunesse confiante et d'amour, aux heures joyeuses où naissait le premier-né, si l'époux se targuait avec orgueil d'apprendre à l'épouse la science de la vie , l'épouse préparait le retour de l'époux à la science du salut.

Chaque heure me la faisait mieux juger; elle s'enhardissait à me montrer les ferventes confiances de sa pensée, quand le bien- aimé petit ange dormait entre nous deux; et bien souvent je suis resté en admiration, littérairement parlant, devant les solidités enfantines de cette foi pleine de vaillance, mais aussi de discrétion , qui s'affirmait avec une simplicité si tendre, avec une si fière candeur... Nous ne parlions jamais religion, dans la rigueur du terme; je me croyais, en cela comme en tout, beaucoup plus

fort qu'elle; mais je fuyais néanmoins, évitant la bataille par mes fameuses leçons entremêlées d'anecdotes ou de gaietés... Elle ne me poursuivait point sur le terrain de mes déroutes, et j'aurais dû sentir, dès lors, à quel point je me trompais sur sa prétendue faiblesse. En l'absence de tout apprêt et de tout calcul, elle avait innée la victorieuse prudence des conquérants de l'apostolat, qui laissent entrer l'ennemi dans leurs retranchements et l'y renferment. En ce temps, j'aurais éclaté de rire si quelqu'un m'eût dit que Marie , ma femme-enfant , mon élève , à qui j'apprenais l'a h c des petites choses mondaines, avait la prétention de convertir son maître. Et pourtant il est bien certain qu'à cette école , dont j'étais le professeur en titre, c'était moi seul qui profitait.

C'est une opinion répandue que l'état du mariage ne convient pas aux hommes qui vivent particulièrement de la vie intellectuelle. Sans admettre absolument cette opinion , il faut néanmoins reconnaître que la régularité, les soins de détail sont peu compatibles avec l'exercice des facultés de l'imagination , et que les sollicitudes et les soucis du ménage, la tâche absorbante de l'éducation de la femme et des enfants, ne peuvent que surexciter et troubler un esprit déjà dominé à peu près uniquement par l'inquiétude du travail , le labeur obstiné , les veilles prolongées. Autrefois les clercs , seuls à mener cette existence intellectuelle où les satisfactions et les besoins matériels n'existent que pour une

part minime, étaient voués au célibat : les magistrats, les médecins se mariaient rarement, les artistes mêmes évitaient de se donner les inquiétudes de la famille.

La vie de l'écrivain de profession est tout à fait anormale, et pour ainsi dire, factice. Il crée le monde dans lequel il gravite, et se meut avec ses créations. Il subit l'obsession continue de l'idée, la tyrannie de la pensée, hors des réalités vulgaires et des nécessités prosaïques. Il s'attache principalement à son œuvre, toujours en éveil, dès qu'il s'agit de son labeur, mais entièrement fermé aux conventions sociales , aux convenances mondaines , voire à ces habitudes quotidiennes qui constituent l'harmonie du foyer. Soumis à des études patientes, difficiles, à des observations de tous les instants et de toutes les situations, il rapporte au but de ses constants efforts tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend; il se forme une idiosyncrasie spéciale qui en fait un être à part dans notre société, société comparable à un jeu de surfaces planes et polies qui se heurtent sans se choquer.

L'artiste, — qu'on me permette d'employer ce terme générique, — a sinon le mépris, du moins l'indifférence des intérêts mesquins, du gain forcé, de l'économie, de l'ordre domestique. Il obéit à des inspirations supérieures, souvent contraires aux obligations qu'il a contractées ; il se laisse emporter bien au delà du

cercle social où il devrait être fixé ; rien n'arrête sa fantaisie vagabonde : il n'est pas le maître de son caprice. Impressionnable au plus haut degré , parce que tous les ressorts de la vitalité sont en lui surexcités, il ressent profondément, exaspère ses propres douleurs, exagère ses joies, n'est jamais modéré dans ses sentiments, outre ses sensations, souffre plus que le commun des hommes , possède de même plus facilement la plénitude du contentement.

Ainsi que le comédien sur ses tréteaux , il est en vue, objet de discussion, admiré par les uns , sifflé par les autres ; s'il n'a pas appris de bonne heure à demeurer insensible au blâme comme à l'éloge, il se plonge en des alternatives de colère et de bonheur, qui l'épuisent également. Il est sujet à d'immenses découragements, lorsqu'il voit ce que d'autres ont fait qu'il ne peut faire : il s'efforce vainement d'atteindre le point culminant de son art. Toujours il est arrêté par des obstacles qui l'irritent.

Le travail intellectuel produit les mêmes fatigues que le travail matériel ou musculaire, fatigues encore augmentées par l'effort de la création, aussi cruelles au point de vue psychologique qu'au point de vue physiologique. C'est, dans les deux cas, une déperdition de forces considérable, qui n'est presque jamais compensée, pour l'artiste, par un repos équivalent* En effet, la journée faite, l'ouvrier

s'amuse ou dort. L'artiste n'a pas de journée: on peut dire qu'il travaille dans la veille et dans le sommeil, partout où il est, où qu'il soit, même lorsque sa présence en un lieu de plaisir démentirait son dessein de travailler. En marchant, il pense ; en parlant, il étudie ; en lisant, il amasse ; en priant même, il examine. Toutes ses actions sont tendues vers le même but ; ses pas, ses démarches, ses relations, les spectacles de la nature ou de la rue, les rires, les douleurs et les deuils, tout enfin, ce qui est, pour les autres la vie, n'est pour lui que la préparation à cette vie factice qui commence dès qu'il prend la plume.

Et alors le résultat de cette énergique concentration des facultés de l'esprit est un enfantement laborieux, difficile: véritable lutte symbolisée jusqu'à un certain point dans l'Écriture par la lutte de Jacob avec l'Ange. Et quel que soit, d'ailleurs, le produit élaboré par une si étrange et si puissante dépense de forces physiques et morales, la conséquence demeure identique. Il faut autant de peines pour écrire un méchant roman que pour bâtir un chefd'œuvre, et les malheureux qui s'évertuent à pasticher misérablement Shakespeare se donnent autant de mal, sinon plus, que le vaste génie qui concevait le Roi Lear ou Macbeth, et réussissait au premier coup.

L'artiste pénétré de sa mission, respectueux

des dons qu'il a reçus, convaincu par l'expérience et par la foi qu'il n'a pas droit au bonheur, ayant le génie, l'artiste a médiocrement cure des intérêts de fortune, de rang, d'avenir ; c'est le succès auquel il ne cesse de croire, et dont il est sûr. Si pénibles que soient les misères qu'il endure, il les supporte sans impatience, étant certain d'y mettre un terme ; il a oublié le passé, il dédaigne le présent, il espère. Il s'accoutume donc à cette existence au jour le jour faite de combats, d'espoirs, de déceptions, de travail interrompu , de longues rêveries , que des ignorants ont voulu stigmatiser du nom de bohème!

Il n'a point, certes, l'exactitude du commerçant , dont chaque hgne est portée sur quelque grand livre, dont chaque lettre est copiée dans un registre spécial, dont chaque signature est notée sur un carnet d'échéance. Il a inventé tant de coups de théâtre inattendus, tant d'heureuses péripéties, qu'il les attend pour luimême, et se fait du hasard une sorte de fétiche. Il prend de là une insouciance persistante des soucis pécuniaires, un mépris souverain du « confortable d bourgeois , une haine formidable des hiérarchies qui le repoussent, refusant de lui assigner un rang déterminé, à lui, l'égal des princes, et que d'obscurs contempteurs écartent des voies bien entretenues où cheminent paisiblement les ambitions officielles.

Telle est, prudemment esquissée, la vie de l'artiste. Ce siècle pourtant l'a un peu transformée. Un peintre n'est plus un gueux et gagne beaucoup d'argent , et tel littérateur fait envie à des banquiers. Mais il y a d'autres motifs pour justifier l'opinion que j'ai citée. Un écrivain, par exemple, souffrirait également d'épouser une femme qui lui serait supérieure , ou une femme qui lui serait inférieure. Dans le premier cas, son orgueil serait atteint ; dans le second, sa vanité aurait à souffrir. Il faut donc que cette femme soit assez intelligente pour comprendre son mari, assez habile pour le guider sans lui porter ombrage, assez sage pour se contenter du rôle modeste qui lui est attribué. Elle a le gouvernement de la maison, comme la femme forte de la Bible, mais ne s'immisce point dans les hautes spéculations et les hautes visées de celui dont elle est la compagne. Elle doit pourtant s'associer à ses travaux, lui donner par son commerce agréable et fidèle la sensibilité, l'attrait, le charme, qui manquent souvent aux penseurs, et le garder par sa propre inlluence des influences néfastes. Situation délicate, presque périlleuse, qui exige avec un tact infini une profonde connaissance du cœur.

Paul Féval régnait dans tous les journaux, célèbres et puissants, pendant toute la durée de l'Empire. Les choniqueurs citaient son nom en toute occasion ; les bibliographes s'épuisaient

à louer ses livres ; la mode, divinité capricieuse, empruntait des noms à ses héros , et les bourgeois donnaient à leurs filles les noms de ses héroïnes. Il présidait la Société des gens de lettres ; une cour d'élèves et d'admirateurs l'entourait ; il avait autant d'amis qu'il pouvait en nourrir, et, comme chez les patriciens de Rome, ses antichambres étaient encombrées de clients.

Enfin l'empereur l'invitait à Compiègne, et attachait sur sa poitrine l'étoile de la Légion d'honneur. L'écrivain, devenu illustre, avait donc toutes les gloires et tous les privilèges ; il avait aussi la richesse. Je ferai plus loin l'analyse de son œuvre gigantesque par le nombre: plus de cent volumes, que dis -je? peutêtre deux cents. Cette facilité de production, cette étonnante puissance de travail, étaient, on le pense bien, récompensée par ces Crésus modernes, les journaux. Mais ce n'était pas encore assez que la littérature, et Paul Féval se mit au théâtre. De ses principaux ouvrages à succès, tels que le Bossu ou les Mystères de Londres, il tira des drames qu'une foule enthousiaste allait applaudir tous les soirs. C'était une source de bénéfices considérables, dont on ne se peut faire aucune idée quand on n'a point pénétré au fond de l'antre mystérieux des coulisses. Auteur dramatique, romancier, poète, publié à des centaines d'éditions , reproduit par

des milliers de journaux, traduit dans toutes les langues parlées en pays civilisé , Paul Féval n'avait, en vérité, rien à désirer, et pouvait jouir en paix d'un bonheur légitime et bien gagné, car il était vraiment l'artisan de sa fortune.

Eh bien ! ce qui étonne plus encore que cet amas de volumes , que ces montagnes de pages entassées, — PéUons de romans sur des Ossas de feuilletons, — ce qui surprend plus encore que le talent prodigieux dépensé prodigalement à amuser pendant trente années ses contemporains, c'est que dans tous ces livres et dans toutes ces pièces l'auteur n'a pas tracé une seule ligne contre la rehgion. Et c'est là que s'affirme l'influence de l'épouse, de la femme d'élite qui ne voulait point heurter de front les préjugés du romancier, ses idées maintenues dans une indifférence tiède par l'atmosphère intellectuelle où il vivait, mais qui, sagement, avec prudence, avec l'habileté des faibles, entretenait dans le cœur et dans l'esprit de son mari les croyances anciennes, endormies peut-être, mais non point mortes.

Un mot dit à propos, un conseil voilé sous un apologue, une critique spirituelle, un encouragement aimable ont peut-être épargné au grand écrivain le regret d'avoir prononcé une parole pernicieuse. Et c'est en voyant auprès de lui cette femme qui, s'écartant des réunions mondaines, se vouait à la tâche sacrée d'élever

ses huit enfants, lui conservait le respect des choses saintes, lui donnait l'exemple de la prière, qu'il garda le culte de l'honneur catholique. Jamais un mot contre les enseignements de l'Église, jamais une erreur volontaire, jamais une moquerie. Sans doute, il sacrifiait aux mœurs de son époque, et plus d'un de ses livres portait l'empreinte d'un scepticisme léger : il s'accommodait trop facilement peut-être des théories commodes en matière de morale ; mais, au moins, il ne se complut jamais dans le vice et n'en fit point l'apologie. On ne pouvait reprocher à ses romans qu'une certaine complaisance en fait d'amourettes ; çà et là quelque tahleau un peu cru , un peu monté en couleur, mais aucune maxime vraiment dangereuse, aucune intention de nuire, aucune secrète satisfaction d'exciter les mauvais penchants du lecteur.

C'est bien à M^e Paul Féval que le maître dut cette circonspection qui le faisait traiter de « clérical » longtemps avant son retour public à la foi de ses jeunes années ; ce fut aussi au souvenir de son admirable père, cet intègre et austère magistrat, dont il a tracé un si magnifique portrait dans son premier volume des Étapes d'une conversion; au souvenir encore de sa mère et de cette noble famille si chrétienne et si dévouée, qu'il avait naguère laissée en son pays de Bretagne. Il conservait la mémoire de

son enfance, des premiers Ave balbutiés sur les genoux maternels, de la première communion, des fêtes si touchantes qui ouvrent à l'imagination des enfants de poétiques horizons. Et ces fêtes, ces joies intimes, ces événements heureux, il les revoyait, il les revivait dans son foyer avec ses filles et ses fils, auxquels il donnait l'éducation la plus religieuse , et qu'il n'avait eu garde de confier à Valma parens universitaire, aux lycées laïques, aux pensionnats élégants.

Comme j'aurai, dans un chapitre prochain, l'occasion de le dire, — mais il n'est point inutile de s'exposer à le répéter, — la conversion de Paul Féval fut l'objet de commentaires injurieux ou moqueurs. On l'attribua aux causes les plus vulgaires; on s'imagina que, devenu pauvre tout à coup, le grand homme avait cherché dans un autre camp la popularité et la fortune qui lui manquaient dans celui où il avait jusqu'alors combattu. Non, Féval ne s'était point dit : Uno aviilso, non déficit aller. Les petits esprits seuls se purent livrer à de petits commérages, et fouiller de leur museau pointu, ainsi que les taupes, dans un champ, fouillent la terre.

La vérité est que la conversion vint au moment de la ruine, et que ^l^^ Féval saisit cette occasion de montrer à son mari l'unique consolation. Dieu veut qu'on pense à lui surtout

quand on souffre. Il est le suprême appui, la seule espérance. Dans le Coup de grâce, les très simples et très touchantes péripéties de ce drame bourgeois sont racontées avec l'accent attendri de la vérité. Pourquoi le père de famille avait cherché à tirer le meilleur parti de l'argent qu'il avait eu si grand'peine à gagner ; pourquoi il l'avait placé au trésor de Sa Hautesse le Sultan, très hospitalier à l'argent des chrétiens; comment le sultan fit banqueroute à ses créanciers ; quel désastre s'ensuivit pour la nombreuse famille du romancier : tout cela est dit avec douceur et résignation dans ce livre éloquent : le Coup de grâce.

Lorsque M^e Féval apprit que tout était consomnié, qu'il ne restait pas un soude l'épargne si longuement amassée, qu'il fallait restreindre le budget du ménage, peut-être diminuer les dépenses des enfants, supprimer une large part de l'aisance dans laquelle on vivait, renoncer à des habitudes de confortable, en un mot recommencer l'existence laborieuse, malaisée, des jours d'antan, à un âge où l'on a le droit de jouir du bien-être et de prendre du repos, cette admirable femme n'eut pas le moindre sentiment de révolte; elle ne récrimina pas, elle n'accusa son mari ni de maladresse ni d'imprévoyance : elle l'aimait; elle ne fit aucun reproche et ne formula aucune plainte. Elle eut un instant de regret, non pour elle, mais pour les enfants.

accoutumés à la certitude de la fortune , et qui auraient à souffrir peut-être. Puis, après ce premier mouvement si humain, elle se mit à genoux, pria, se releva fortifiée, et tenta de faire comprendre à son mari que dès lors il ne restait plus rien qui l'éloignàt de Dieu. Ce fut sa première pensée : le retour au bon Dieu, qui éprouve ceux qu'il aime. « Dieu m'aime beaucoup, disait Féval avec un sourire, car il m'a rudement châtié. »

La grâce n'eut pas cependant un effet immédiat; la conversion ne fut pas spontanée. L'homme hésitait en face du grand problème; il avait cette forme particulière de vanité que le catéchisme appelle « le respect humain i> . Il lui semblait pénible à lui, auteur illustre, applaudi par des foules pendant un quart de siècle, d'aller se mettre à genoux devant un pauvre prêtre, fort indifférent aux glorioles littéraires, et qui ne voudrait voir à ses pieds qu'un pénitent. Peut-être pensait- il aussi des catholiques ce que lui en disait un personnage en qui il est permis de reconnaître l'excellent baron Taylor :

Les catholiques comme vous prétendez l'être ne sont pas dans la circulation, ils forment un groupe à part. On ne les aime pas, et tout ce qui touche à la franc-maçonnerie, c'est-à-dire un peuple énorme, les déteste très activement, très mortellement. C'est à tort, je ne prétends pas le nier; c'est boutique

PAUL FKVAL 69

contre église, mais rien n'est puissant comme la boutique. Moi qui vis près des catholiques, je les tolère supérieurement et me sers de leur charité pour venir en aide à ce qu'ils appellent avec dédain ma philanthropie. Cependant je les juge; il n'est pas contestable qu'ils manquent de charme tout à fait; ce ne sont point généralement de joyeux camarades ni dans l'art, ni dans les affaires, ni dans le plaisir. Ils passent, sauf certains moines très avisés, pour abhorrer le talent, et sauf certains grands évêques, humanisés par l'éclat de leurs propres dons, pour avoir une frayeur atroce du génie. Leurs écrivains, qui sèchent sur tige, faute de rosée, pourraient nous renseigner à cet égard. Ils ont de la vertu, c'est vrai, mais elle est restrictive et gênante; ils ont de la prudence, mais c'est celle qui glace; de la réserve , mais c'est celle qui garrotte et arrête. Bref, ce sont des saints désagréables, un tantinet cauteleux et jaloux, et, de plus, très mal cotés en Bourse. On se défie d'eux, comme Athènes faisait pour Aristide, et peut-être avec plus de raison; le pli en est pris, d'ailleurs, profondément, et vous ne changerez pas cela. Je pourrais vous citer des exemples curieux et tristes de gens dans votre cas; j'en ai connu qui sont devenus les bêtes noires de leurs meilleurs compagnons, et suspects, vous m'entendez bien , sérieusement suspects à certains membres de leurs familles. Ami, le courant ne va pas de ce côtélà, au contraire. Il faut mourir en Dieu, c'est mon avis ; mais il faut vivre sur la terre !

Ainsi parla le baron Taylor, et son langage ne différait pas sensiblement de celui d'un bourgeois lettré et sensé, nourri de bonnes intentions.

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Je ne sais pas ce que dit M^^ Féval pour rétorquer ces arguments de sophiste; mais, à coup sûr, si l'un fut l'avocat du diable, l'autre fut l'avocat du bon Dieu. Assurément il y avait péril pour Paul Féval. Il abandonnait une haute situation, des amis puissants, des chances de fortune nouvelle; il allait exciter des colères, des haines, et, ce qui est encore plus terrible, des moqueries; peut-être aussi pouvait-il craindre de se trouver en face de certaines défiances, de certains doutes. La question des intérêts, qu'il fallait bien aborder, avec huit enfants à élever, se présentait défavorablement; les journaux catholiques ne sont pas riches, et ils sont encombrés; la librairie catholique, en pleine persécution religieuse, avec des expulsions et des suppressions de traitement, était menacée de la crise qu'elle traverse.

Vivre de sa plume est un problème que peu d'écrivains résolvent, surtout quand il y a de si lourdes charges qu'une grosse famille. Que faire? Pour traiter de toutes ces choses, que je dis ici brutalement, car la vérité est toujours brutale, il n'y avait qu'un esprit fin, délié, expert; il s'agissait de rassurer un hésitant, de rompre les derniers liens qui l'enchaînaient, d'adoucir le sacrifice, d'encourager une àme troublée, de verser un peu d'espérance dans un cœur près de sombrer dans le désespoir.

Mme Paul Féval fut l'ange visible qui opéi'a

ces prodiges. Et pourtant, même après ces prodiges accomplis, même après la résolution prise de dépouiller le vieil homme, selon l'admirable expression du Livre sacré, l'œuvre n'était pas achevée. Il y manquait la sanction divine, l'irrésistible contrition, la grande poussée qui jette le pénitent aux pieds de la croix et sous la main du prêtre. Il fallait un miracle. Il eut lieu : non pas le miracle absolu, défini, tout à fait d'ordre surnaturel, même par la forme apparente; mais une rencontre providentielle, un lointain souvenir évoqué, la céleste et invisible influence de ce frère de Paul Féval , ce ce Charles » de la Première Communion, qu'il a peint si grand et si saint, qu'on est tenté de croire à un caractère imaginé, inventé. La scène qui raconte ce mystérieux événement forme le chapitre ix du Coup de grâce. C'est un acte de grande vertu que de l'avoir imprimée. L'humilité étonne toujours les orgueilleux que nous sommes.

Paul Féval revint donc à Dieu tout entier. Il voulut que tous ceux de ses livres qui pourraient être corrigés le fussent. 11 se soumit à des mutilations cruelles pour un auteur qui a le respect de son art. Quant aux autres livres, qu'il eût été difficile de corriger, il les racheta. Il sacrifia une somme considérable à les racheter aux éditeurs, et il les détruisit héroïquement : il ne voulait pas qu'une seule page restât qui

pût témoigner contre lui. Pour bien comprendre la sublime abnégation d'une pareille obéissance, il faut être artiste : il faut se représenter que les œuvres d'un artiste sont ses enfants, il faut savoir qu'il y a autant d'héroïsme chez un poète qui brûle ses vers , ou chez un peintre qui efface son tableau, que chez un Abraham couchant son Isaac sur le bûcher. Ce douloureux sacrifice, la destruction de livres qu'il aimait, Paul Féval, on le voit, le fit courageusement.

Mme Féval mourut peu de temps avant son mari, qu'elle laissait malade, éloigné déjà de tout ce qui faisait naguère sa joie : le travail, le commerce des lettrés, l'apostolat de la plume. Elle laissait quatre filles , dont deux ont revêtu les livrées du Seigneur, et quatre fils. Elle laissait d'autres parents, moins proches, mais aimés, et de nombreux amis: parmi ces amis, beaucoup d'humbles et de pauvres.

Je vois encore, au jour de ses funérailles, dans l'église, près du cercueil, une ouvrière portant le deuil des veuves, le visage ravagé par les misères et les combats de la terrible vie des laborieux, pleurant à chaudes larmes; elle conduisait un garçonnet chétif, et quand ils jetèrent l'un et l'autre l'eau bénite sur la bière chargée de couronnes, ils sanglotaient, et la mère défaillante dit en serrant étroitement l'enfant sur son cœur : « Elle est au ciel! mais nous, qu'allons -nous devenir? ^

Il se trouve que, presque sans avoir parlé d'elle, j'ai fait ici toute l'histoire de M^^c Féval. J'ai montré l'œuvre de sa vie : la conversion de son mari. Trente ans d'efforts et de prières couronnés par la plus glorieuse victoire! On juge l'arbre à ses fruits. L'arbre, ayant donné sa récolte, s'est desséché, puis est tombé. L'épouse chrétienne, ayant achevé sa tâche, a pu chanter le Nunc dimittis du patriarche, et Dieu l'a entendue. A quoi bon, maintenant, dire qu'elle fut charitable; qu'elle donnait beaucoup , et savait donner? Pourquoi parler de son zèle, de son dévouement aux œuvres charibles, de son ardente piété?

Faudrait -il encore révéler son amour infmi pour le compagnon de sa vie, si cruellement frappé, ou raconter les nouvelles infortunes dont il fut assailli, la spoliation dont il fut victime, les souffrances endurées? Non. C'est bien inutile, puisque tout est fini. L'épouse et l'époux se sont rejoints dans la tombe, et tous deux jouissent de la récompense éternelle qu'ils ont cherchée.

La première fois que j'allai, après cette cruelle journée, voir mon maître Féval dans l'hospitalière et riante maison des religieux que le peuple de Paris appelle , — nom bizarre et si touchant! — les Frères Sergents de Dieu, je

l'embrassai. Nous parlâmes de celle qu'il avait perdue pour si peu de temps. Le vieillard se mit à pleurer, et mon cœur déborda : « Ah ! lui dis-je , ne pleurez pas : c'était une sainte ! y> Alors , avec un sourire comme je n'en ai jamais vu de si beau, avec un regard qui allait par delà le ciel bleu rayonnant sur nos têtes, il murmura doucement :

(( Oh ! oui , mon enfant , une sainte ! »

Le père de famille, je ne veux pas, et je ne peux pas en parler. Je me contente de reproduire ici une lettre qu'il adressait à son fils aîné, Auguste :

Mon chéri, tu veux une grande lettre que tu puisses relire; voici une grande lettre qui va te dire combien je suis content d'avoir un bon petit garçon comme toi. Ta mère est enchantée. Elle m'a dit ce matin qu'elle se fâcherait avec moi si je ne t'écrivais pas bien vite; aussi j'ai couru prendre ma plume, ne voulant pas être grondé. Et je n'avais pas besoin de cela, mon petit Auguste, c'est un grand plaisir pour moi que de t'écrire. Si je ne le fais pas plus souvent et plus longuement, c'est que je travaille comme un nègre pour tes petits frères et sœurs , ainsi que pour toi. Nous ne sommes pas bien riches, et vous êtes nombreux. Il faut que tout cela vive et reçoive une honnête éducation, aussi je ne passe pas mes jours à m'amuser.

Mais cette fois, tu as si bien mérité une longue lettre, que jeté la fais de bon cœur. J'ai été bien con-

tent d'apprendre que lu as le ruban de diligence. Continue, mon chéri, et tu réussiras bien vite. Le bon Dieu ne manque jamais d'exaucer les prières de ceux qui le servent bien et qui aiment leurs parents comme toi.

Je suis sûr que les bons Pères t'aiment beaucoup. Tout le monde t'aimera si tu fais toujours de ton mieux. Quant à ta petite mère et à moi, nous remercions Dieu chaque jour d'avoir un si bon garçon, qui ne nous donnera jamais que du contentement.

Ta tante Laure, ta cousine Sophie et toute la petite maison t'embrassent bien; ta maman et moi nous attendons ta sortie avec impatience en t'embrassant aussi quatre fois sur chaque joue. Tu vois que le papier est fini, et que je n'ai plus que bien juste la place de mettre le nom de ton papa qui t'aime,

Je veux maintenant donner une partie importante de la correspondance de Paul Féval, après avoir raconté sa conversion et les divers événements qui s'y rapportent.

On me permettra une courte digression.

M. de Buffon, qui se mettait en habit de cour pour ciseler ses phrases merveilleuses, assure que le style c'est Vhomme, vérité indiscutable pour un grand nombre de ])as-bleus. L'écriture, c'est le caractère; le vice dominant, la passion maîtresse, l'incertitude, la force de volonté, la faiblesse ou la grandeur s'y retrouvent. On devine quelle impression a dicté telle page. On

n'écrit pas de la même façon quand on est gai, quand on est triste, marié ou célibataire, aimable ou de méchante humeur, pauvre ou riche. Voilà pourquoi les petits papiers qui sont des autographes se payent si cher. Ils sont une émanation de l'homme : son esprit s'y reflète, sa physionomie s'y retrouve.

Car enfin les gens intelligents n'écrivent pas sottement à l'instar du vulgum pecus. Ils ont leurs manies. A tout cerveau qui produit et crée, il faut un excitant. L'opium, le hachisch, le café, l'alcool, le vin ou l'eau pure, n'ont-ils pas joué leur rôlet, bouffon ou tragique, dans la vie de Baudelaire, de Balzac, de Musset, de Gautier, de Murger? A d'autres suffit l'influence extérieure des choses. Tel veut le calme de son logis; tel cherche le tumulte des cabarets à l'heure de l'absinthe.

Louis Veuillot avait la grosse écriture allongée du xvii<^ siècle ; ses lettres sont des chefs-d'œuvre pour la plupart : vives, incisives, bonhomme. Cet athlète est une âme tendre, et ce polémiste qui a cassé tant de cannes sur le dos de ses contemporains a la sensibilité très délicate. N'est-ce pas à lui qu'on disait : « Mme de G*** écrit ses lettres mieux que M^e de Sévigné, et presque aussi bien que vous ? :s>

Théodore de Banville est un poète lyrique plein de grâce, le roi de la rime, un orfèvre en vers : il nielle, cisèle, guilloche, burine.

émaille, sertit. L'écriture, menue, dit cela : fine, ronde, élégante. Style amène, la bienveillance du poète, le charme du causeur. Très parisien, trop chroniqueur, raffiné en prose jusqu'à l'excessif.

Et cette griffe pointillée, ce taquetage d'encre picotant le papier? C'est ainsi que fut écrit ce livre fameux des Jeudis de Madame CharbonneaUy qui a brouillé M. Armand de Pontmartin avec tous ses héros à noms grecs.

On reconnaît le travailleur obstiné, toujours au labeur, dans l'écriture fluette, serrée, longue, pressée de M. Jules Claretie, qui a, je crois, abordé tour à tour avec succès tous les genres littéraires. Ce producteur infatigable est néanmoins partout où est la multitude intelligente. On avait, au surplus, inventé l'histoire d'un Sosie : il y avait le Claretie écrivain et le Claretie gentleman; le premier confiné dans son laboratoire, le second courant la ville.

Pourquoi M. Barbey d'Aurevilly met -il Never more sur la banderole de son papier, et Trop tard sur son cachet? «Trop tard! Jamais plus!» devises désolées de solitaire. Aquarelles par la couleur, eaux-fortes par le dessin , tableaux par le style, les lettres de cet écrivain sont peintes en bleu, rouge, vert, jaune et noir. Écriture large, grasse, ferme et hardie. Je sais un gros manuscrit relié en maroquin rouge, rempli de poésie, de prose, de notes et même

d'images, qui fera quelque jour grand tapage dans cet immense Landerneau qu'on nomme Paris...

Paul Féval, dit la légende, se déguisait en paysan breton , perruque sur le chef, sabots aux pieds, quand il écrivait ses jolis récits de la Bretagne bretonnante. Son écriture, menue, nette, pointue, trahit la malice, la raillerie, ce joyeux sarcasme si amer que prodiguait un peu le maître avant que la Foi l'eût mis en relations avec la Charité. Mais c'est toujours la même verve, soit qu'il narre ses aventures, soit qu'il raille ce les preux de l'écritoire caracolant sur leurs biques blanches dans le désert, et qui, lorsque le roi parle français, trinquent en bas-breton et croient qu'il suffit de boire beaucoup d'esprit pour en avoir un peu». Et ce fmal d'une lettre à un désabusé : ce Allons ! Beaumanoir, bois ton sang, mais avec la confiance que c'est un cordial souverain, et que Dieu regarde les pochards de cette liqueur -là. Les audaces quos fortiina juvat sont ceux qui sourient à Dieu : une risette ! »

Lorsque, par suite d'un enchaînement de circonstances qu'il a lui-même racontées en quatre Volumes, mais sur lesquelles il y a certainement à revenir, Paul Féval se convertit, bien qu'il n'eût jamais fait acte d'adversaire militant des idées religieuses, cette aventure fit grand bruit. Jamais il n'avait été d'une façon bruyante l'ennemi de l'Église, et sous l'Empire il se vantait d'être légitimiste, ce qui impliquait au moins l'épithète de catholique. Cette conversion ne fut donc que le retour à des pratiques de dévotion depuis des ans négligées.

Jamais Féval n'avait perdu la foi. Un jour que je lisais quelques pages , prises dans un de ses romans, sur le rôle social du prêtre, à l'évêque de Maurienne, feu Mor Vibert, ce prélat, un des esprits les plus distingués que j'aie connus, et qui fut l'ami particulier du roi

Victor -Emmanuel, — ce prélat disert et lettré s'écria : ce Cet homme agonise du désir de croire ! »

Depuis longtemps il était préoccupé de ce retour à la religion, qu'il aimait. Sa femme, extrêmement pieuse, souffrait de son indifférence. Dans nos fréquentes causeries, souvent à propos des livres de M. Ferdinand Fabre, il me parlait du monde et du parti catholique , des journaux, des revues, de la presse catholiques. Il me répéta plus d'une fois le mot que M. Octave Feuillet, non sans amertume, me dit un jour : « Vous êtes bien heureux d'avoir la foi ! 3)

Ce travail mental, ce retour sur lui-même qui le ramenait peu à peu dans une voie nouvelle, dura chez Féval plusieurs années, et, pour analyser les causes multiples qui le jetaient hors du chemin jusqu'alors parcouru, il faudrait une longue et patiente étude. Il l'a faite dans ses Etapes d'une conversion^ et elle est sincère.

La cause déterminante, on ne l'a que trop dit, fut une catastrophe. Par un travail considérable, un labeur acharné, Féval avait peu à peu amassé une assez belle fortune : il avait huit enfants, dont quatre filles, à pourvoir. Cette épargne, lentement et péniblement accumulée, disparut tout à coup dans un désastre financier. Il est inutile d'insister, de dire quelle

douleur ce fut pour le père de famille de voir son vaisseau échouer au port.

A peine osait -il avouer à la vaillante compagne de sa vie laborieuse cette terrible chute. Il l'osa enfin , et la noble femme ne lui fit pas d'autre réponse que celle-ci : « Tant mieux ! car désormais rien ne vous sépare de Dieu. »

Une douce fillette, la plus jeune, se jeta à son cou : les prières de la mère , les baisers de l'enfant, consolèrent ce pauvre grand cœur tout gonflé- de larmes. Le lendemain, en me narrant cette scène, il m'exprimait en termes chaleureux son regret amer d'avoir vécu trop longtemps hors deTÉghsc, et son désir ardent d'y rentrer, non plus seulement fidèle, mais soldat militant. Il voulait dire à Dieu ce que le poète savoyard J.-P. Veyrat, rappelé de l'exil, disait au roi Charles -Albert :

Sire, voici ma plume : elle vaut une épée.

A peu de jours de là, il présidait je ne sais quelle assemblée de la Société des gens de lettres , et ses allures un peu étranges inquiétèrent ses amis. Je vins chez lui le soir, et le \is pale, fatigué, plongé dans une méditation douloureuse. A mes questions il répondit :

« Qu'est-ce que le travail? Qu'est-ce que les livres? Qu'est-ce que l'intelligence? Tout n'est rien, quand on fouille sa vie, qu'on revoit

le passé, qu'on revient sur ses pas. Il ne s'agit plus de croire, mais de pratiquer ; la foi ne suffit pas, il faut les œuvres. Ai-je été chrétien?... i>

Il parla ainsi longuement, avec une profonde émotion, une étonnante humilité, avec l'éloquence véhémente d'un homme qui souffre et qui se repent.

Et c'était, je vous l'assure, un spectacle touchant que l'émotion de cet homme, si profondément attendri par les souvenirs de son enfance, dévoilant, avec la rude franchise des gens de son pays, l'amer regret de n'avoir pas toujours vécu selon sa foi, prêtant à cette foi le plus subhme langage, et s'humihant dans sa grandeur devant ce Dieu qu'il avait toujours adoré, et que peut-être il n'avait pas toujours servi!

C'est que ce retour, espéré et prévu chez Paul Féval , est plus rare qu'on ne pense parmi ceux qui ont pu sonder la profondeur des abîmes du cœur humain , qui ont connu toutes les misères, analysé toutes les passions, disséqué bien des consciences, et rencontré sous leurs pas le mal plus souvent que le bien.

A ce métier de peintre des folies humaines, on devient parfois sceptique ; l'esprit satirique étouffe la sensibilité ; le froid examen anéantit l'enthousiasme ; l'observation , sans cesse prolongée, engendre l'habitude du mépris. Il n'y a que la foi qui sauve, et combien la perdent à vivre loin d'elle , ne connaissant des hommes

PALI. KKVAL H'.i

que leurs vices, leurs travers et leurs fautes, ne connaissant, hélas ! du Créateur que la créature, admirée pour elle et non pour lui.

Peu de temps après cette entrevue, on vit Paul Féval parmi les pèlerins du Sacré-Cœur ; il communia avec eux, il chanta l'hymne d'actions de grâces avec eux, et quelques jours plus tard, entraîné par cet amour de la vérité dont il garda le culte toute sa vie, il écrivait sur sa conversion une page éloquente, vrai chef-d'œuvre inspiré par les plus nohles sentiments. Il y disait simplement qu'il venait de se convertir.

Mes yeux et mes oreilles se sont ouverts... J'éprouve, en approchant de Dieu, une angoisse et une joie qui m'empêchent de rien voir, hormis Dieu lui-même, à travers l'immense honheur de mes larmes.

Et il terminait par cet élan superbe :

Au moment où je sortais, Paris, malgré le grand soleil, disparaissait derrière une brume; image frappante du combat qui incessamment se livre en ce lieu illustre et fatal entre les ténèbres et la lumière. Une seule lueur perçait le linceul du brouillard, c'était l'étincelle arrachée par le baiser du jour h une croix d'or au sommet d'une église. O crux, arr! ô lueur, salut ! Spe.^ unica ! rayon sans pareil ! Il suffira de toi, symbole de l'humilité qui éblouit et de la victoire dans la mort, phare allumé par Dieu même, pour guider notre France aveuglée vers les clartés de l'avenir.

Cela est. J'y crois. — Pendant que je regardais à mes pieds Paris , le géant vautré dans son ombre , j'entendais au-dessus de ma tête votre voix inspirée, mon Père, qui implorait comme on ordonne, répétant au souverain cœur de l'Homme-Dieu : Ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié! — Ayez pitié de la France.

Ce manifeste, — on eut l'ironie de l'appeler ainsi, — parut dans tous les journaux : il y eut quelque émoi dans le monde littéraire, où Féval tenait une si grande place, et M. Francisque Sarcey me dit, sans savoir qui j'étais*, avec une indignation bien divertissante : « J'aime beaucoup Féval, mais je ne parlerai plus de lui. // a mal tourné. .. ! :s)

L'événement provoqua diverses plaisanteries qu'il sied de négliger, mais aussi des mensonges qu'il faut combattre.

Quelques méchantes plumes dénoncèrent ce retour du maître conteur aux croyances de sa jeunesse comme une sorte de spéculation. Si le mot ne fut pas prononcé , il fut pensé. Qui s'en étonnerait?

Nous sommes au siècle de l'égoïsme, et qui dit égoïste dit sceptique. Il est si commode de croire au mal, ne serait-ce qu'au mal fait de l'absence du bien !

• Un jour que je lui avais porté les Etapes d'une conversion, en le priant d'en parler dans son feuilleton du journal le XIX° Siècle.

Paul Féval eut donc l'honneur d'être calomnié. On le représentait comme devenu grand personnage dans le <r parti catholique d, et gagnant autant d'argent qu'un prêtre en pourrait bénir. On se trompait : nulle part on n'accueille sans défiance les néophytes, et partout il y a des intérêts que peut léser l'arrivée d'un nouveau.

Cette situation toute particulière est fort bien mise en lumière par quelques lettres que Féval m'écrivait à cette époque (1877-78); elles en donnent la clef et font honneur à fécrivain, qui, au déclin de sa vie, semblait appelé à recommencer la lutte dont ses jeunes années avaient tant souffert. Il se peint franchement dans les extraits que j'en veux citer. La première lettre est relative à la réponse que je voulais faire à un écrivain catholique, qui avait assez violemment attaqué le nouveau converti.

Ainsi, lorsqu'il publiait dans la Semaine des familles le roman la Belle Étoile, M^ic Zénaïde Fleuriot, lui renvoyant un jour des épreuves d'imprimerie, lui lit remarquer, dans son texte, le mot luxure, qui s'y trouvait : « mot, disaitelle, qui, selon saint Paul, ne doit pas même être proféré parmi les chrétiens, d

Féval prit la plume, entoura d'un trait le vocable incriminé, avec cette apostille :

Luxure. — Prière à MM. les compositeurs de

prendre ce mot avec des pincettes , et de le reporter avec circonspection dans le catéchisme du diocèse de Paris, où l'auteur l'a trouvé.

Revenons à notre lettre, d'où nous a écarté une anecdote qui donne la mesure exacte des agressions dont Féval était l'objet. La voici, à peu près « in extenso ».

Paris, mercredi.

Mon cher ami ,

J'ai écrit à Palmé tout de suite après votre lettre, et ne vous ai pas répondu parce que je voulais le voir. Je viens de relire votre article pour la troisième fois. Il me fait très grande envie à cause du talent dont il est plein, et encore pour autre chose; mais , par son jjoint de départ même , il aggraverait mon mal. Je n'ai jamais mieux compris qu'en le lisant la gravité extrême de ma situation , ou plutôt il me l'a révélée. Je ne suis pas pressé de fournir ce renseignement à autrui. Notre pubhc est-il assez généreux pour qu'un vieux comme moi consente à jouer cette partie terrible et mutile de se présenter devant lui en vaincu, en accusé? Ah! mais! garo au verdict de ces excellents jurés ! Je n'irai devant eux que sur citation !!

Dans votre idée à vous, le mot plaidoyer ' est plein d'amitié, et Dieu sait si vous le plaidez éloquemment! Mais vous plaidez. Ce n'est pas seulement le titre, c'est tout. Vous plaidez, vous pouvez perdre, d'autant que vous attaquez. Il y aurait là

Ah ! mon ami , dans le monde qui nous entoure ,

^ Titre de mon article.

PAUL KKVAf. Hl

question de vie et de mort. Sapreminette ! j'en sue ! j'ai trop d'enfants. Il n'y a qu'un genre d'article possible dans ma situation assiégée, mais non pas du tout entamée, c'est l'affirmation pure et simple, sans attaque, à moins qu'on ne s'écrie tout à coup dans un coin : «Il a eu jusqu'à cet honneur d'être attaqué et calomnié à propos du plus bel acte de sa vie, la revision laborieuse et consciencieuse de son œuvre ; » sans faire l'honneur à aucun tartempion de le nommer. Affirmation haute et sereine si c'est vérité; si ce n'est pas vérité, rien. Je ne vous demande pas de refaire votre article, c'est déjà bien assez de vous avoir fait perdre d'excellente copie, mais j'espère assez en votre aftection pour être sûr que vous m'excuserez et me pardonnerez. C'est d'une gravité incomparable. Crier misère à cause d'une diminution de vente, quand on est entouré de marques do sympathies générales et croissantes, ce serait un suicide. Il y a là des multitudes de choses que je regrette; mais, pour vous donner une idée de notre divergence par rapport au point de départ, je ne vois d'argument possible, pour un article, que celui-ci : « Voilà l'œuvre de revision entamée et déjà consacrée, accueillie par des cris de colère d'un côté, et de l'autre par la gratitude, où se glissèrent quelques réserves timorées, qui n'ont duré qu'un jour, — qu'un jour. —

« Les colères de l'incrédulité sont un hommage ; les réserves, isolées au milieu de l'acclamation générale, très rares, et couvertes par rai)probation des compétents; )> et citer carrément leurs approbations et VUnivers lui-même, si nombreuses, en face d'un seul blâme glissé sans l'approbation du rédacteur en chef (ce que rien ne force à rai)peler, au contraire).

souvenez-vous de ce que je vous dis là : rien ne serait plus facile que de se casser à soi-même les reins, comme à un lapin. C'est là qu'il ne faut pas broncher. Mes affaires semblent reprendre. Je me moque absolument des voltairiens ; leur haine est mon lot naturel, je n'ai qu'à fermer les yeux et les oreilles pour avoir raison d'eux. Les autres..., dame!... Soyez tranquille, nous ne les apaiserons pas. L'excellent homme qui m'a attaqué, dit-on, a cédé à un besoin de santé ou de nature, c'est incurable. Aller se remettre sous son marteau si bien mort en le ressuscitant, ce serait fou. Songez que je n'ai que vous ! Personne au monde n'emboîterait le pas.

M'aimez- vous assez pour ne m'en pas vouloir? voilà toute la question. Moi, je ne suis pas assez riche pour ne pas regretter amèrement votre article.

A vous ,

Cette première lettre ne tarda pas à être suivie d'une seconde, plus explicite encore, et que voici.

Mon cher Buet,

J'ai causé justement de vous très longtemps hier avec Palmé, lui expliquant mon cas tout personnel, et lui disant combien je regrettais votre article vraiment bien fait, bon et beau, mais qui me mettait un peu en posture de battu. Les lecteurs ne voient que le fait. Ils vont au vainqueur, ils tirent leur révérence au vaincu. Vous connaissez des gens très grands, bien plus grands que nous, qui, après une volée de coups de poings de la fin, se relèvent sur un genou pour (c rendre grâce aux dieux » de leur

PAUL FKVAL 89

triomphe. Nous ne ferons pas cela, mais c'est la logique d'affaires, la seule.

Palme m'a montré hier une lettre qui n'a pas l'air de vous faire glisser hors de la Revue, Palmé n'en a pas l'air non plus, au contraire. Cette lettre contenait un vif éloge de la Papesse Jeanne, et Palmé n'a pas un autre avis. Je crois qu'avec lui il faut suivre son chemin. Vous êtes presque son voisin, et bien placé pour ne jamais abandonner votre propre cause, qui est bonne et bien venue près de lui. Moi, je le vois un peu moins; mes fameux pieds, qui étaient ma gloire, deviennent mauvais. Je me suis cru très abandonné, et même par vous. Vous savez à quel point le malheur rend défiant. J'ai été un instant très malheureux, et j'ai cru que la très petite conspiration du constipement allait me tuer net. Il y avait des symptômes curieux, mais terribles, pour moi qui connais si douloureusement tout cela ! La fameuse phrase à tiroir : « Ce bonhomme est très bon, bien converti, doué de quelque talent; mais ne donnez pas ses livres à lire aux jeunes filles, aux jeunes gens, aux ouvriers, aux employés, aux nègres, aux blonds, aux dentistes, aux malades, ni surtout à personne; » cette phrase sortait de terre. On venait me l'apporter : « Ah ! que ce bonhomme est pieux ! est honnête ! et bien converti ! Pourquoi faut-il qu'on ne puisse donner ses livres aux notaires! »

Eh bien ! je vous avoue que j'ai cherché en ce temps-là, dans le Foyer \ un mot qui dit le contraire

^ Un journal littéraire que j'avais fondé avec le très iiilelligent et très honnête éditeur Th. Olmer, journal qui eut son moment de gloire, et qui, hélas! mourut, car « les plus belles choses ont le pire destin ».

purement et simplement. Je n'y avais aucun droit; mais je savais vos opinions sur ces infections idiotes, mais beaucoup plus intelligentes qu'on ne le croit. Ah ! ce n'est pas le monsieur du X/Z° Siècle qui m'inquiétait ! Un jour Palmé me dit : « Il faut être bien riche pour avoir des ennemis ! » Il venait de me faire de très belles annonces, et mon règlement du mois était de 0 fr. 0 c. L'abbé Roussel, Blériot et G*'*, me disaient que je me vendais toujours; je recevais des lettres admirables et des propositioyis vraiment superhes, — et rien ! Pierre Blot, tout neuf, dont on avait vendu sept mille en cinq semaines, était spécialement arrêté. Ça vous ennuie, pardon; mais relisez tout de même, semblable chose pourra vous arriver. Ce fut extraordinaire : un coup de guillotine! « Le bonhomme est honnête, bien converti, truffé de bon vouloir; il n'écrit même pas beaucoup plus mal que M"'^ Vermine, mais ne le donnez pas à lire à ceux-ci, celles-là, ni aux autres, croyezmoi ! »

C'est très fort, ne vous y trompez pas. Vous ne sauriez croire à quel point votre mot d'approbation sur la Première Communion m'a fait plaisir. J'en reçois beaucoup. Selon moi, c'est mon livre vraiment exécuté. Mais je sens, d'autre part, que le dernier effort contre moi sera tenté à propos de ce livre, qui les a jusqu'à un certain point étonnés. Enfin rien n'arrivera que par la volonté de Dieu, et je ne puis vous dire à quel point mon vieux néant m'écrase dès que sa main n'est pas là. Je n'écris plus qu'à force de prier.

Merci pour le Crime de Maltaverne. J'ai une grande impatience de le lire, et vais le prendre chez Palmé. Courage, vous avez du talent plus qu'il ne vous en faut. Tout en travaillant vite, puisque vous en avez

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besoin, faites quelques petites choses lentes. Je parle de vous souvent. Les prêtres et les religieux me viennent en afflux depuis un mois. En somme, j'ai de belles et grandes consolations; mais je serai encore puni plus d'une fois, parce que j'ai un orgueil stupide et que je n'ai pas entièrement bien accepté ma dernière angoisse. Croyez -moi

Votre ami ,

P. P'ÉVAL.

Cette dernière angoisse à laquelle Féval fait allusion dans cette lettre est une critique impitoyable de son œuvre «revue et corrigée i>, qu'un ecclésiastique de plus de talent que de tact, et de plus de dévotion que de talent, venait de faire insérer dans une petite feuille religieuse. L'article de M. l'abbé G*** ne fut approuvé par personne : il n'en fut pas moins très sensible à l'amour- propre du romancier, qui, le lendemain, écrivait à son éditeur :

Lundi.

Mon cher Palmé,

J'aurais bien pu vous mettre cela dans ma lettre d'hier; mais j'ai passé une très mauvaise journée. Ce bon abbé C*** m'a fait un mal très cruel. Le mal que font les prêtres est toujours plus cruel à cause du respect qu'on est exposé à perdre. Je vous prie de rayer de votre pensée tout ce qui m'est échappé

contre M. l'abbé G***. J'ai eu tort de ne pas me courber. Ces choses-là sont envoyées précisément pour qu'on se courbe. Surtout que nul n'écrive une ligne là-dessus. Quelle pauvre tête je suis! J'ai été plus de vingt -quatre heures à avaler cette médecine. Tous les prêtres que je connais m'encouragent; plusieurs me disent que je biffe trop. M. G*** trouve qu'il faudrait tout biffer. Il a droit. Si vous le voyez, dites-lui de prier pour moi.

Votre

Et faites que notre offrande du Sacré -Gœur soit belle.

Il lui arriva néanmoins quelques menues consolations. Ainsi V Univers ne lui avait point ouvert ses colonnes, comme il eût été juste de le supposer; mais Louis Veuillot , qui se mettait au-dessus des mesquineries du journalisme , et prenait volontiers son bien où il le trouvait, sans jalousie ni bas orgueil, ne pouvait se retenir d'écrire au nouveau converti une lettre fort belle dans son laconisme :

3 avril 1878.

Mon cher Monsieur,

Je viens à vous de plein droit. Un frère a le droit de féliciter son frère.

Je viens de lire votre article sur la mort chrétienne. Recevez mes tendres et sincères compliments. G'est

beau, c'est vrai, c'est touchant, c'est superbe. Je connaissais votre talent; mais toutes les preuves que vous en avez données restent loin de celle-ci. Vous recommencez votre gloire, et elle sera meilleure et plus belle; maintenant vous allez faire des chefsd'œuvre. Je suis bien content, et je bénis Dieu. Il n'y a que lui qui sache ainsi enrichir les naufragés.

Vctre dévoué serviteur,

Louis Veuillot.

Il est hors de doute que si, dès lors, la santé du grand polémiste catholique n'avait pas été atteinte , une large place aurait été faite à l'éloquent auteur de Jésuites! dans ce journal qui passait pour le représentant officiel du « parti 2) catholique dans la presse française.

Voici encore deux lettres, l'une à M. Victor Palmé, l'autre à moi.

Paris, 26 mars 1881.

Mon cher monsieur Palmé,

Remerciez, je vous prie, pour moi, M. Alciony et VAmi du clergé. Je n'ai pas vu le Foyer (que je continue à ne pas recevoir). Les lettres sont CHAUDES, les articles viendront peut-être. A la sainte volonté de Dieu! Je n'ai encore eu que la note charmante de Poli avec grand extrait, et le Pèlerin avec grand extrait. La note trop préparatoire continue à passer dans \d. France nouvelle. Il faudrait la remplacer par les lignes si chaudes de Poli dans la Civilisation.

Je ne vois pas venir la publicité que vous m'avez promise dans notre dernière entrevue. Gela pousserait peut-être les articles promis qui ne viennent pas, parce que le feu n'est pas ouvert.

Mais l'état de la politique est une si rude excuse pour ceux qui n'ont pas tout à fait bonne volonté ! Gomme je ne reçois pas V Union, je vous serai obligé de me dire si Daniel Bernard a fait quelque chose. De Pêne n'a pas même mis un écho au Paris-Journal; il faudra Buet, parlez-lui. M. Eugène Veuillot avait témoigné quelque empressement à mon sujet au P. Pvey. Je pense toujours qu'Auguste Roussel fera l'article; d'Aurevilly est au sien. J'ai promesse au Français et au Trihoulet.

Je reçois à l'instant mon courrier de province; écoutez : c'est splendide, c'est trop beau. Je trouve cette phrase de Pontmartin, guillemetée, dans un billet de Biré : « J'ai reçu hier par le même courrier votre lettre (celle de Biré) et le volume de P. Féval. Gette fois, ma tâche sera facile, car je suis tout à fait de votre avis sur le puissant intérêt du livre que fai lu déjà presque en entier... Je pourrai, au début de mon article , m'arranger de façon à prouver que ma sévérité exceptionnelle (de la dernière fois) ne fait que mieux ressortir la sincérité de mes sympathies pour l'auteur et pour son Coup de grâce. »

Le critique de la petite revue Watelier m'écrit qu'il est ce tout ébloui )). Ge sont des mots, c'est vrai; mais sans être « ébloui » le moins du monde par si peu de chose, vous, cher monsieur Palmé, allez de l'avant, et commencez.

A vous de bon cœur.

PAUL J'ÉVAL 95

Paris, 1o septembre.

Mon cher Buet,

Me voici de retour. J'ai fait en deux fois un voyage de trois jours à Beauvais, et une retraite de neuf jours à Manrèse (non pas de Guipuzcoa, mais de Glamart) , avec deux heures de station à Paris entre deux. On vous a déjà expUqué comment cette absence m'avait empêché d'aller à votre soirée, ce que j'ai regretté; car j'aurais été heureux de vous remercier de vive voix pour votre bel article qui m'a fait tant de plaisir.

Pendant ces neuf jours, je n'ai vu ni lettres ni journaux. Je n'ai pas pensé au Mont Saint- Ml cJ tel. J'ai médité saint Ignace, dur, à deux pas du rondpoint où l'on tire sur les séminaristes ^ Ce n'est pas facile, saint Ignace! Mais on finit par entrer, et quand on y est, c'est bien vaste.

Du reste, ce bois de Glamart est superbe, et je ne puis vous dire ce qu'on y rencontre de frères et d'abbés. Geux qui ne les aiment pas et qui redoutent le « dark fruit » doivent s'impatienter férocement en voyant pendre partout ces grappes noires, puisque ceux qui les aiment s'étonnent et se réjouissent en voyant qu'on a beau les vendanger, il en reste, il en reste des jeunes à pleines cuvées.

J'ai pensé à vous. Moi, j'ai fini, à peu de chose près. Vous en avez long à faire. Ma seule ambition est de ne plus souhaiter, et je n'y arrive pas à cause

* On avait, quelques jours auparavant, tiré des coups de fusil sur les élèves du séminaire de Saint-Sulpice en promenade dans les bois de Meudon.

de mes enfants; donc vous n'y pouvez prétendre, vous qui êtes jeune et qui avez aussi de la famille. Il est permis de souhaiter, même pour la terre, mais il est ordonné de soumettre son désir. Je trouverais plus aisé de n'en plus avoir, et je me réfugie dans ce qui vient à la suite, après tout, et au-dessus. Je n'y suis pas encore, je trime, je monte en suant.

A vous , et merci encore de tout cœur.

Les documents que je viens de reproduire et ceux encore qui enrichissent presque chaque page de ce modeste livre ne démontrent-ils pas jusqu'à l'évidence que sa conversion fut absolument sincère, et que, loin d'aboutir à une spéculation, elle le poussa vers une glorieuse misère?

Féval s'était donné une tâche : il ne voulait pas qu'un seul de ses anciens livres demeurât dans son texte primitif. Dans ce but, il racheta à prix d'argent tout ce qu'il put racheter de sa propriété littéraire : il se fit ensuite céder par ses éditeurs, les Dentu, les Calmann Lévy, les Hachette , tous les exemplaires qu'ils détenaient en magasin de ses ouvrages non corrigés. Auteur de deux cents romans tirés à grand nombre, il sacrifiait ainsi un énorme capital. Puis, ne gardant qu'un seul exemplaire pour les corrections lentes et patientes qu'il apportait à l'intrigue, au récit, au style, afin que le livre pût être lu même par un enfant, voici ce

qu'il lit des quelques milliers de volumes entassés dans le bûcher de son logis de la rue Marcadet. On arracha toutes les couvertures et les tables, qui furent brûlées; on défit tous les volumes en brouillant les feuilles; et tout cela, transformé en papier de pliage, fut vendu pour fan^e des cornets à tabac. Et, de plus, Féval et sa femme ne voulurent pas que l'argent de cette vente entrât dans le ménage et lui profitât. « C'est de l'argent mal gagnée , » disait Féval en riant de son gros rire moqueur.

Cet argent fut employé en aumônes.

Quant aux aumônes qu'on faisait dans cette maison- là, je n'en sais pas le chiffre. Mais chaque mois, chez Palmé, on prélevait deux billets de mille francs sur le compte de l'auteur, pour une œuvre de mystérieuse bienfaisance.

Cet écrivain qui s'acharnait ainsi à la besogne, qui se tuait pour refaire la fortune de ses enfants, se livrait à des actes de générosité non moins inouïs que ses orgies de travail. Une de ses brochures , le Denier du Sacré-Cœur, produisit en trois années 72,000 francs. 11 fit l'abandon entier de ses droits d'auteur, si bien que les 72,000 francs passèrent de ses mains dans celles des fondateurs delabasihque du Vœu national. De magnifiques tapisseries, que Féval avait achetées neuf cents francs, que tout le monde a admirées dans son cabinet de l'avenue des

Ternes , furent vendues dix mille francs , et cette somme s'en alla en charités. « On n'a pas le droit de faire un tel bénéfice , sinon au profit des pauvres , » dit-il à quelqu'un qui lui reprochait cette prodigalité.

L'œuvre d'arrière-saison de Paul Féval , après sa conversion, est considérable. Nous aurons occasion, dans les chapitres suivants de la passer en revue tout entière. C'est d'abord la correction intégrale de cinquante ou soixante de ses anciens romans, revus, revisés par des censeurs impitoyables. C'est ensuite une série de livres divers qui ont la verdeur de la jeunesse, où l'on retrouve le conteur séduisant, et de plus un polémiste de haute race, élégant, vigoureux, malicieux.

Outre Jésuites! Pas de divorce! les Me7'veilles du mo7it Saint- Michel, Paul Féval a publié les Étapes d'une conversion, son œuvre capitale, en quatre volumes : la Mort du Père, Pierre Blot, la Première Communion et le Coup de (jrdce. Jamais analyse plus minutieuse du cœur humain n'a été faite que dans ce long récit. Balzac analysait les passions puissantes, larges, pleines d'ampleur et d'éclat. Ici l'àme est disséquée ; je dis l'âme, dans ses plus profonds et ses plus secrets replis. Ce sont les infiniment petits de l'instinct que l'observateur étudie au micros-

PAUL FÉVAL Oç»

cope : Jes sentiments les plus ténus, les sensations les plus fugitives.

Aussi Barbey d'Aurevilly, qui jusqu'alors n'avait voulu voir en Féval qu'un fabriquant de feuilletons, lui consacra- 1- il une de ces pages magistrales où le grand critique fait flamboyer tant d'idées.

Et puisque ce livre est documentaire, pourquoi ne reproduirait-il pas ce magnifique article du grand critique , hélas ! condamné à se réfugier dans les journaux de moindre importance, alors que ses hautes allures, la puissance de ses idées, l'éclat de son style, non moins que l'absolue intransigeance de ses convictions, auraient dû lui valoir une des premières places dans la presse catholique, dont il fut toujours, malheureusement, rebuté? Cet article nous montre Féval sous un nouveau jour, et ne peut qu'ajouter à sa gloire.

« Ceci n'est pas un conte, » écrivait un jour Diderot tout en flammes; l'inventeur Diderot, battu par un sujet qu'il n'avait pas inventé, et c'était son meilleur roman. « Ceci n'est pas nn conte, non plus, » peut dire aujourd'hui M. Paul Féval de ces Étapes d'une conversion, qui seront peut-être aussi son meilleur roman, car il n'est pas fini ,ce livre. Il commence seulement. Nous ne sommes qu'au point de départ de ces Étapes. Et voilà pourquoi j'avais presque envie d'attendre pour vous en parler... M. Paul Fé-

val , qui joue depuis plus de trente ans avec les haltères du feuilleton, a gardé les habitudes que ce diable de feuilleton nous donne. Comme Balzac luimême, M. Paul Féval s'est courbé sous cette tyrannie littéraire d'un temps qui ne reconnaît plus en tout que Sa Majesté la Foule, et où tout le monde écrit pour elle. Sans contredit, il faut être fort pour se courber là-dessous sans se rompre. Mais on garde le pli pour sa peine de s'être courbé, et on continue de procéder comme on a procédé toute sa vie. On publie, en le scindant, un livre qui devait être fini dans la pensée de l'auteur, quand il a commencé de l'écrire, et, par là, on embarrasse mortellement la critique, qui, pour juger une œuvre, doit l'étreindre toute dans la profondeur de son unité et la précision accomplie de son contour. Voilà ce qui m'a fait hésiter une minute à vous parler de ce livre impatientant pour la critique, qui ne peut pas se scinder comme le livre et se mettre en petits paquets. Mais une raison qui n'est pas littéraire a tout emporté de mes velléités de silence, une raison qui vaut mieux que toutes les littératures , et cette raison , c'est que (( ceci n'est pas un conte ». C'est qu'ici, dans ces Étapes d'une conversion , il y a une vérité qui palpite plus fort que le talent n'a janicds palpité , et qu'enfin, pour ceux qui comprennent la beauté et la grandeur de la vie, il y a mieux même que le génie d'un homme : dans un homme, il y a son cœur!

Les rois , quand on avait des rois , faisaient mettre le leur dans des boîtes d'or, et les envoyaient aux églises auxquelles ils avaient le plus de foi et qu'ils avaient le plus aimées. M. Paul Féval qui, par le talent et le succès a eu sa manière d'être roi , M. Paul Féval , dont la conversion a fait éclat en ces derniers temps, a mis son cœur ici, et je vous jure que c'est

une boîte d'or cligne d'être oiïerte h Dieu sur son autel!

Il s'est converti, en effet, non pas à l'idée, mais à la pratique chrétienne. L'idée, il l'avait; il pensait comme nous, il croyait comme nous. Il avait l'immutable christianisme du Breton, dont rien n'avait pu entamer la solidité pure; ni la vie de Paris, ni le scepticisme de Paris, ni la dispersion de tous les sentiments dans ce funeste Paris, qui tient de la roue pour nous moudre le cœur, et du vent pour nous l'éparpiller. Il avait cela, et il était assez chrétien comme cela, au regard des superficiels qui le trouvaient charmant et léger, et gai d'esprit comme pas un d'entre eux; car il avait le charme, la légèreté et la gaieté de l'esprit qui n'empêcheraient pas d'être un saint si on avait envie de l'être, et qui s'ajoutent même à la sainteté pour la faire plus séduisante, quand on l'a. Seule la pratique lui manquait, presque rien. Mais ce presque rien, c'est là tout. C'est la dentelle qui est le mur d'airain, transparent, mais impénétrable. Un jour, le mur d'airain fondit et laissa passer l'homme de foi jusqu'à l'homme d'action. Gomme son incomparable homonyme, M. Paul Féval n'a pas été frappé de la foudre sur le chemin de Damas. Le chemin de Damas ne se trouve guère sur les boulevards de Paris. Il n'a point entendu la voix puissamment tendre qui dit l'irrésistible : (( Pourquoi donc me persécutes -tu? » car il n'avait jamais persécuté celui-là qu'il aurait du suivre, et que pour son malheur et son péché il ne suivait pas. Mais Dieu qui a, quand il le veut, tous les moyens de nous atteindre ; Dieu , qui donne à sa

grâce divine toutes les forces humaines qu'il lui faut, donna à sa grâce pour M. Paul Féval le visage d'un ami et d'un homme fait par l'esprit pour tout renverser, comme la foudre , et qui se contenta de lui planter et de lui enfoncer doucement dans le cœur, pendant des années dont je ne sais pas le nombre, les racines de cette conversion que voici maintenant fleurie et épanouie sur sa tombe.

Cet ami, M. Paul Féval l'appelle tout simplement Jean dans son livre; mais, en réalité, il s'appelait d'un nom qui fut célèbre pendant deux jours : il s'appelait Raymond Brucker.

Je l'ai connu, et j'en ai déjà parlé ailleurs ^ Raymond Brucker, qui fut la grâce pour M. Paul Féval et pour tant d'âmes qui ne l'ont pas dit, comme M. Féval, fut l'Inspiration pour une foule d'esprits qui ne l'ont pas dit davantage. Dans ce monde constipé de cœur et bourrelé de vanités secrètes, n'attendez pas que le moindre quinquet littéraire allumé par Brucker reconnaisse lui devoir l'étincelle tombée sur sa mèche. Mais je nommerais, s'il le fallait, tous les hommes issus de la brillante éclosion de 1830 à 1848, et je montrerais qu'il n'en est peut-être pas quatre qui n'aient porté sur leur front le souffle enflammé de Brucker, de cet homme qui eut les deux souffles; qui eut d'abord l'influence naturelle du talent, et, plus tard, l'influence surnaturelle de la foi... Aucun parmi nous ne lui a ressemblé. Ceux qui l'ont connu , et qu'il savait fasciner par l'extra-

^ Voir les Œuvres et les hommes, par J. Barbey d'Aurevilly. 4° volume, les Romancières, i'^^ série.

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ordinaire d'une éloquence à laquelle rien ne ressemblait, l'admirèrent souvent comme un homme fait de toutes pièces, et de prodigieuses pièces. On trouvait en lui du Thomas d'Aquin, du Shakespeare, du Diderot et de l'O'Connel; mais la puissance réelle de l'homme dans lequel on trouvait des morceaux de tels hommes n'était pas là. Elle était ailleurs. Selon moi, Raymond Brucker fut, de nature, ce que je me permettrais d'appeler un homme- cause (chose rare), qui donnait à tous les esprits la chiquenaude de Dieu pour les faire mouvoir et vibrer. Là était sa vocation, son génie, son destin dans la vie. Quand il n'était plus cause, il n'était plus rien; il s'écroulait. Avant d'être devenu chrétien, il a fait des livres comme nous tous; il en a fait des tas, témoignant de facultés et de connaissances encyclopédiques, qui se mêlaient et s'échevelaient, mais pour n'aboutir qu'à des œuvres puissamment manquées. Les livres, ces édifices difficiles et lents à construire, impatientaient ses mains rapides et brûlantes , et ne furent jamais sous les siennes que d'éblouissantes imperfections. On ne bâtit point avec de la flamme. La sienne allumait les esprits. Quand c'était fait, son œuvre était faite... Né pestiféré dans un siècle pestiféré, et malade de toutes les maladies de son temps, représentées par tous les systèmes, il guérit de toutes par le miracle de cette grâce qui opéra en lui par des voies secrètes , car il ne fut le Féval de personne. Nul homme ne devait être pour lui ce qu'il fut pour les autres hommes, et Dieu seul dut agir sur lui comme il agissait sur eux. Telle fut, vue par en haut et dégagée comme un arbre en pleine forêt abattue, de toutes les facultés qui jetaient leur épaisseur sur elle, la supériorité absolue de Raymond Brucker, de ce porte-flamme qui , comme la flamme

ne laisse rien après elle, n'a rien laissé après lui, et s'est évaporé tout entier. Il n'a laissé ni œuvre devant les hommes, ni gloire faite par eux, les ingrats! et sans la tendre admiration de M. Paul Féval, et peut-être sa reconnaissance d'âme sauvée, Brucker courait probablement la chance d'être aujourd'hui tout à fait oubUé. Mais, romancier jusqu'à sa dernière heure, M. Paul Féval , qui fut son ami, a voulu tailler un roman de plus dans l'étoffe de cette personnalité qui prête à tout, tant elle est vaste et contrastée. Et c'est ainsi que l'homme qui a le plus fécondé les lettres de son temps, comme Socrate accouchait celles du sien , l'inspirateur de tant d'esprits pendant sa vie, va, après sa mort, par une singuUère opiniâtreté de la destinée, en inspirer encore un.

Et si celui-là continue son livre comme il l'a commencé , il fera un délicieux roman , et probablement le plus délicieux qui soit jamais sorti de sa plume. Brucker aura donc porté bonheur autant au talent de M. Paul Féval qu'à son âme. C'est Brucker, en effet , qui est le roman même ; il n'en est pas seulement un personnage, il en est le centre, le cadre et le sujet. Ce roman (qui n'est pas un conte) serait-il son histoire ? Seul l'auteur pourrait répondre à cette question et révéler le mystère d'une composition qui , comme toute composition , a son mystère, et où deux histoires vraies peuvent s'entrelacer et se fondre, comme dans beaucoup de romans et de poèmes, pour n'en faire qu'une, sans que l'on sache bien où l'une de ces histoires finit et où l'autre commence. Quoi qu'il en soit, et d'ailleurs cela importe peu, la conversion racontée ici est un fait réel, soit de la vie de Brucker, qui, à un certain moment, s'est converti d'une vie longtemps profane, ou de la vie

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de M. Paul Féval certainement, et qui vient aussi de se convertir. Dans tous les cas, ce qui reste acquis au débat, c'est que cette conversion n'est pas inventée, et qu'on le sent à la manière émue et pénétrante dont elle est racontée.

Brucker ou Paul Féval, il y a ici le plus touchant, le plus attendrissant, le plus exquis des convertis et des conteurs. Dans la forme du roman , et sous le masque de verre de ce nom de «Jean » qui ne trompe personne , c'est Raymond lirucker qui le raconte en son propre nom , et il y est d'une vérité frappante d'accent et de physionomie, animés l'un et l'autre par des détails charmants, et qui, évidemment, ne peuvent appartenir qu'à cette nature de Raymond Brucker, presque ininventable d'originalité. J'ai parlé plus haut de lui, et je n'ai montré que le Brucker intellectuel et la note la plus élevée et la plus grave de sa prodigieuse intellectualité. Mais, dans le livre de M. Féval, Brucker est intégral et embrassé par tous les côtés de son esprit et de sa vie. C'est Brucker tombé des Athénées du monde dans les cryptes des églises chrétiennes. C'est Brucker le prédicateur, avec ses impétuosités de converti, ses beaux mépris du monde, ses brusqueries tendres, sa bonhomie sublime ou plaisante, sa poignante sensibilité, sa mordante gaieté, qui caressait encore lorsqu'elle mordait, son faste d'humilité; car parfois, Diogène chrétien, il affectait l'orgueil de l'humilité contre l'orgueil philosophique; et son inattendu dans le paradoxe, qui terrassait l'idée connue et commune, et vous rasait si près de terre un sot; et celte éloquence à l'O'Connel, où le grandiose et le trivial se battaient comme la pluie et le vent dans Shakespeare, cette éloquence, entendue et ressouvenue, dont l'auteur des Étapes d'une con-

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versioji a pu être l'écho et, plus intime que l'écho , la harpe éolienne. Le vent passe dans les cordes de la harpe et s'imprègne de leur harmonie. M. Paul Féval passe à travers Brucker, et devient Brucker en y passant. On se dit: « Le voilà! c'est bien lui! » M. Paul Féval est un thaumaturge. Les Russes ont une admirable coutume : le jour de Pâques ils s'embrassent quand ils se rencontrent en disant : (( Le Christ est ressuscité ! » Moi qui ai longtemps aimé Brucker, j'ai dit avec une joie attendrie, après avoir lu les Étapes d'une conversion : « Raymond Brucker est ressuscité ! » et j'aurais bien demandé à M. Paul Féval la permission de l'embrasser, pour m'avoir fait ce bonheur -là!

En effet, peindre ainsi, c'est ressusciter. Écoutez le peintre: « Mais, c'est lui surtout, dit-il, créature brillante et incomplète, poème auquel il manquait des feuillets; c'est Jean lui-même qui vit en moi avec tout ce que Dieu lui avait donné, défaillances et vigueur, lumières et ombres. Quand je détourne mes regards du présent pour les reporter en arrière, je vois, comme si elle était là devant moi, cette tête tourmentée, mais si calme, de l'esclave de la foi qui s'émerveillait d'avoir douté, cette figure du libre penseur prisonnier de Dieu, ce masque imprévu si absolument divers, frivole et profond, travaillé par la fièvre du savoir, mais tout pénétré de sérénités naïves, qui m'a fait si souvent penser et pleurer...

(( Il est là, le vieil homme que j'aimais, véritablement homme, pétri d'humihlé et de dédains, de charités et de cruautés, amalgame de douceurs et d'amertumes, d'obéissance, de murmures, d'imprudence et de sagesse, bon, loyal, généreux! Le voilà

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avec ses traits hardis bizarrement fouillés, sa juinlongue, creuse et blême, hachée de rides dont chacune trahit un sarcasme guéri, une colère apaisée, une plainte réduite au silence. Ya-t-il parler, lui qui était l'éloquence même ? Sa bouche s'ouvre dans le sourire de ceux qui ont béni la douleur ardemment. Son grand front pense et prie; son regard, qui semble éteint, couve sa puissance comme un foyer endormi sous la cendre disperse en gerbes, lorsqu'on le remue, le soudain réveil de ses éclairs...

(( Il avait été très beau, Madeleine disait cela. Moi je ne le connus que longtemps après sa jeunesse passée. Parfois sa haute taille abandonnée se redressait tout à coup, comme celle d'un soldat qui oublie sa blessure, et parfois aussi, du fond de lui, une corrosive odeur d'orgueil s'exhalait, malgré l'humiliation volontaire et sévère de sa vie. Rien ne restait de la fortune si cavalièrement conquise à la pointe de la plume, et sa plume, qui avait été d'or, ne valait pas, même à présent, l'outil du plus vulgaire ouvrier, puisqu'il avait peur d'elle au point de la condamner à la plus complète immobilité. »

Peur d'elle! Ce seul mot est celui que j'aurais voulu changer à ce portrait superbe. Peur d'elle! Brucker! Il en avait le mépris...

Et quelques lignes plus bas : « Il apportait dans l'expiation la fougue et la force de sa nature. Comme il avait vécu d'orgueil, il était avide de rabaissement et ambitieux de décadence. Pour lui, en fait de chute, rien n'était assez profond. Comment dire? L'orgueil se glisse partout, jusque dans son expiation. » Que vous savez bien dire, au contraire, et que j'aime cette manière de peindre ! Je ne crois pas que l'on puisse faire plus simplement, plus profondément et plus magnifiquement vivant. Et ce n'est là que

quelques traits que je détache de ce portrait, qui est plutôt la vie, la voix, le geste et l'âme d'un homme, gravés ineffaçablement sur la toile palpitante et vivante du cœur d'un autre homme. Si je n'étais pas saisi par la puissance de celte image réapparue devant moi, par l'aspect troublant de ce revenant que j'aime avoir sous la plume évocatrice de M. Paul Féval, je vous aurais fait remarquer toutes les beautés de cette peinture, dont chaque coup de pinceau est une pensée, dans un temps où ceux qui passent pour des peintres n'ont que de la couleur physique à mettre par- dessus leur néant, comme les maçons ^ mettent du mortier dans les trous.

Du reste, c'est presque une conversion aussi que cette façon de peindre. La grâce, quand son rayon tombe dans un homme, va jusqu'à l'écrivain. M. Paul Féval, en ses Étapes d'une conversion , nous a révélé par des quahtés neuves, une manière pensive, intime, recueillie et profonde que je ne lui connaissais pas, du moins au même degré que je la lui vois aujourd'hui. Ce n'est plus ici l'homme de ces grandes fresques qu'il a peintes toute sa vie. L'auteur à fond de train et ventre à terre des romans les plus lus et les plus aimés de ce siècle, qui a la fringale des romans, s'est rassis dans le petit volume qu'il publie aujourd'hui. Il a mis, comme la Mélancolie d'Albert Dïirer, sa tête dans sa main. En ce livre d'un christianisme qui ne l'est pas, comme tant de livres de superficie, il ne travaille plus pour les appétits de ce gros boa de public qu'il a pu rassasier, mais sans le faire jamais dormir. Il a travaillé pour les déUcats, pour le petit nombre des élus, aussi peu nombreux en littérature que dans le ciel. Autrefois, et naguère

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même, il versait son talent à flots dans toutes ces têtes, qui sont ordinairement des cruches; et dans sa fièvre, pour le répandre plus vite, il aurait cassé le goulot de la bouteille. Maintenant c'est de l'extrait de talent qu'il va nous donner, dans de petits livres qui rappelleront ces fines aiguilles de cristal dans lesquelles on renferme l'essence de roses.

Les Étapes d'une conversion auront trois volumes comme celui-ci, et seront publiées en trois fois. Mais aujourd'hui je n'avais pas à examiner littérairement ce premier volume, dans lequel la personnalité de Brucker tient toute la place , et où il n'y a pas encare d'étapes.

Ce n'en est pas une, puisqu'on n'a pas marché, que le récit qui commence le roman à venir et qui finit le volume actuel de cette mort d'un père, pénétrant des premières impressions chrétiennes l'âme d'un enfant qui les retrouvera un jour dans son âme, et qui redeviendra chrétien. Dans quels livres et chez quels romanciers n'a- 1- on pas vu des morts chrétiennes? Elles sont si belles, qu'elles tentent même ceux qui ne croient pas. Elles sont une espèce de sublime facile, à la portée de tous les talents. Mais dans quel roman a-t-on abordé , avec une telle précision, tout ce qui constitue la mort chrétienne dans les plus petits détails des cérémonies dernières de l'Église, et sans oublier une seule de ses maternelles attentions pour le fidèle qui meurt dans son sein? L'artiste, doublé du chrétien dans M. Paul Féval, a élevé le tout à un idéal de beauté qui prouve que le talent est déjà chez lui transfiguré par la foi.

Il y a bien encore çâ et là, à quelques touches (dans la Madeleine, la gouvernante de Jean, par exemple), du Paul Féval d'autrefois, de cet esprit charmant que j'ai tant loué dans le C}ievalicr de Kc-

ramour. Mais la grâce l'a pris et a trempé le rieur aux sources de ces larmes qui rendent si heureux ceux qui les répandent, que, dit-on, à cette marque on reconnaît les saints. Le chrétien que voici en deviendra -t- il un? Je le souhaiterais pour lui, son talent dût -il en périr. Seulement je suis bien sûr qu'il n'en périrait pas. Je ne suis pas de ceux qui lui diraient, comme un critique chrétien le lui disait l'autre jour, — drôle de christianisme ! — qu'il ne fallait pas trop se convertir pour rester plus utile. L'utilitarisme en religion est aussi bas qu'en autre chose. Il n'y a de beau et même d'utile, puisque l'on aime ce mot et cette idée -là, mais d'utile dans le sens infini, que ce qui est beau, toujours plus beau, que ce qui se rapproche le plus de la beauté éternelle. Gœthe, qui, malgré ses airs d'olympien, fut quelquefois grotesque, s'est plaint toute sa vie de la longueur du nez des chandelles qui éclairaient (mal) les veillées de son génie ; Gœthe, mourant comme il avait vécu, criait en mourant : « Toujours plus de lumière! toujours plus de lumière! » Nous disons, nous, à M. Féval, comme à tous les chrétiens : « Toujours plus de christianisme ! toujours plus de christianisme ! » parce que c'est plus de lumière. Mais ce n'est pas, heureusement, la lumière de Gœthe !

J. Barbey d'Aurevilly.

A cette page superbe dans son lyrisme sincère , Paul Féval répondit par une de ces lettres dont il avait le secret; exquis mélange de sensibilité et de raillerie, d'humilité et de vanité également enfantines. Il lui écrivit donc :

PAUL KKVAL 111

Paris, lundi soir

Cher ami, cher maitre aussi, grande et noble et profonde éloquence, style généreux, tout éclatant de jeunesse, je vous l'ai dit, la première fois que le diamant de votre plume m'a touché, j'ai été arrné chevalier. Il n'y a rien au-dessus d'un chevalier; mais cette page que vous venez de jeter sur mes pauvres épaules, cette page précieuse comme un royal manteau, confirme et rend plus magnifique votre première largesse. Je vous remercie de vrai coîur. C'est admirablement beau, et il semblerait que vous avez mis un charitable orgueil à vous surpassér*vbus-mème en tendant votre main pleine à l'ami qui avait besoin de votre aide.

Je sais très bien que vous me voyez en bon par l'effet d'une sympathie déjà ancienne et qui m'est si chère, chère entre toutes les sympathies, je le proclame. Je ne vaux pas ce que vous dites, sinon au moment où vous le dites, parce que quelque chose de vous est alors en moi ; mais je désirais une parole de vous à propos de ce livre ou de ce début de Uvre. Vous me l'avez donnée d'or, vous n'en avez pas d'autres, mais vous me l'avez donnée de votre plus bel or, et je me sens fortifié.

Quand je ne vous connaissais pas, il y a bien, bien longtemps , que de fois Brucker vous a montré à moi dans sa lanterne magique ! Je lui disais : (( Menteur ! il n'y a pas de Campéador ! L'autre n'a jamais existé , même au temps des paladins , même en Espagne, et nous sommes à Paris, au temps pruneau! » Et il me disait : (( Pruneau toi-même! C'est le Cid ! ! ! Dans la rue il ne porte que la dernière épée pour ne pas ameuter les gens, mais la dernière lance est chez lui , au pied de son lit , dans

le coin. » II vous aimait tendrement. Ce fut lui qui m'apporta la Messe du curé de la Croix- Jugan, et je ne vous compris pas tout de suite. Il me battit. Il m'a beaucoup battu.

J'étais un loup comme à présent, je le recevais toujours mal quand il arrivait. Je lui reprochais de me voler mon temps précieux. Étonnant idiotisme de ceux qui ont la bonté de se croire les moins idiots parmi les hommes ! a. Quand même je t'empêcherais d'écrire une bêtise! » me disait-il toujours. Et il restait malgré moi, et le secrétaire que j'avais le regardait comme le plus insolent des parasites! Il lisait tout ce que je faisais, le malheureux! et s'amusait à tout refaire. Il est certain qu'on peut dire sans exagérer aucunement que vous étiez presque toujours là. Au temps du Pays, il m'apportait vos articles, et il en fallut au moins douze pour que je devinsse tout à vous.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai voulu peindre ni sa femme ni rien de ce qui l'entourait. Je n'ai connu réellement que son plus jeune fils Edmond...

Je n'irai pas vous remercier, à moins que vous me disiez : « Cela ne me gêne pas. » Ma vie a été si complètement celle d'un manœuvre, que j'ai toujours peur de voler une demi-heure à ceux que j'aime. Or je vous aime de tout mon cœur, mon cher Barbey d'Aurevilly, et le merveilleux sur -portrait de notre vieux pandour de Dieu que vous avez mis à côté de mon crayon n'ajoute pas peu à mon affection. Je vous appartiens en art, en âme, en tout, c'est-à-dire en Jésus -Christ.

PAUL 1 KVAL 113

Pour achever cette page de l'histoire httéraire de ce temps, on me permettra de citer une lettre, dont j'ai le honheur de posséder l'autographe, adressée à Raymond Brucker par Louis Veuillot, il y a bien des années.

Paris, 29 novembre.

Mon pauvre Brucker, je vous donne la main de bien bon cœur, et je ne suis fâché que d'une chose : c'est qu'il n'y ait rien dedans. Je suis absolument sans ressources présentement , parce que vous n'êtes pas la seule fissure par laquelle s'écoulent mes minces économies. De là venait le nuage que vous avez remarqué ; mais j'ai eu tort de le laisser voir, ou de ne pas vous en donner l'explication. Pardonnez-moi cette inadvertance. C'est bien assez de ne pas secourir Jésus- Christ, sans l'affliger par la manière. N'y songez plus, je vous en prie, et que cela ne vous gêne jamais quand vous serez dans le cas de me demander quelque chose. Moi, je songerai d'ailleurs à vous prévenir.

Votre ami,

Louis VEun.LOT.

Un des événements qui furent le plus sensible à Paul Féval après sa conversion, et que peutêtre il eût mal supporté auparavant, fut l'entrée en religion de sa iille aînée Joséphine. Il n'est point permis d'y insister. Dieu choisit ses élues ; nous verrons plus tard que ce fut pour le maître un grand et pénible sacrifice. Il le fit de tout

son cœur : il en avait fait tant d'autres ! mais aucun assurément ne lui coûta davantage.

Louis Veuillot, écrivant à sa fille Luce quelques jours après qu'elle fut devenue sœur Marie-Luce, lui disait :

Adieu ! mon enfant bien-aimée et bénie et amère. Je t'assure que je suis très amoureusement soumis à la volonté du bon Dieu sur toi et sur moi. Rien ne me fait plus de peine et plus de joie que ta résolution. Je ne peux m'y habituer en aucun sens. La joie est dans mon âme et ne peut entrer dans mon cœur ; la peine est dans mon cœur et ne peut troubler mon âme. Ces deux sentiments se confondent , et chacun reste entier et distinct, et il me semble que je ne saurai et ne voudrai jamais perdre ni l'un ni l'autre. En vérité, mon enfant, j'ignorais à quel point tu m'es chère. C'est encore une joie et une douleur de le sentir. Je suis content et désolé de tout ce que tu me fais donner au bon Dieu... Dieu soit béni !

Au lendemain de cette brusque décision de sa fille, que rien n'avait fait pressentir, Paul Féval m'écrivait :

Mon cher ami ,

Nous sommes en grand trouble. Beaucoup de chagrin et de joie. Ma fille se donne à Dieu et nous quitte. Que Dieu soit béni ! Ma fille tenait une large place chez nous. Que Dieu soit béni, béni, et qu'il nous arrache de plus en plus à ce qui n'est pas lui-

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môme, car cela apprend à mourir. La place de ma fille chez nous était plus chère encore que large. Tr Dru ni honhinnis !

A vous,

P. Fkval.

Et ce fut tout. Il ne se plaignit pas. Cependant la ])lessure était cruelle. Il parvint à chérir la l)lessure, et un jour vint où il aurait donné à Dieu tous les enfants qu'il laissait au monde.

Je pourrais n'être point avare d'anecdotes, mais il n'entre pas dans mon cadre de narrer les mille incidents de la vie littéraire de Féval. Il faudrait dix volumes. Je veux cependant le montrer tel qu'il fut. Un jour, fort malade, je reçus, en même temps que sa visite ,* celle de la veuve d'un homme de lettres célèbre, dame assez âgée et appartenant par sa naissance au plus grand monde. A la vue de Féval, qui avait été l'ami de son mari, elle s'avança vers lui pour le saluer ; mais, sous le coup d'une soudaine et inexplicable irritation, il s'emporta en paroles amures* en reproches violents, et tout à coup, voyant qu'il manquait, sous l'empire d'un mauvais sentiment, à tous ses devoirs, il s'enfuit, nous laissant tous deux dans une confusion et un chagrin qu'il serait inutile d'expliciuer davantage. M«"o de V*** était en larmes. Elle venait précisément me demaniler un de ces petits services qui se rendent entre gens de la

même confrérie. Elle partit à son tour, désolée, se promettant de faire demander une explication à l'ancien président de la Société des gens de lettres. Le soir même je reçus la lettre suivante, qui répara tout le mal; c'est la seule où Féval me donne le titre tout sec de « monsieur y>.

Monsieur,

Je ne crois pas qu'il me soit rien arrivé de plus pénible en ma vie. La faute en est tout entière à moi. Je suis prêt à faire réparation devant vous à cette pauvre dame comme chrétien et comme gentleman.

Je suis un de ces « trop bons » qui font du mal quand une idée les tient. Il me serait immensément pénible d'avoir nui matériellement à quelqu'un en voulant servir autrui. Je conapte sur vous pour diminuer ma faute en faisant le possible pour cette dame dans votre journal. Vous me le devez plus que vous ne croyez.

Je retire également ce que je vous ai dit de beaucoup trop pressant pour notre entrevue de lundi. Vous êtes ici seul juge, et je regrette une démarche qui n'a pas même été mesurée.

Je suis peiné comme on doit l'être quand on a sottement, mal et maladroitement agi. Ce que je disais à cette dame n'avait trait à moi que de bien loin, et se rapportait à peine à elle-même. Je le regrette amèrement.

A vous,

Une léj^ende surannée assure que feu M. de Laubardemont ne demandait que cinq li<,mes de récriture d'un liomme pour le faire pendre. A ce compte-là, que de fois Paul Féval eût été pendu! Il écrivait beaucoup, et même un peu trop. Si l'on pouvait faire le recueil de sa correspondance , elle ne serait peut-être pas aussi intéressante que celle de Louis Veuillot, parce que le romancier fut infiniment moins mêlé que celui-ci aux luttes politiques ou religieuses, aux polémiques de ce temps; mais elle contiendrait, certes, une l>ien curieuse histoire anecdotique du monde littéraire vers le milieu de notre siècle.

« Ces lettres, ainsi que le dit M. Edmond Biré, rapides, courtes, comme de quelqu'un qui n'a pas le temps, n'en sont pas moins pétillantes d'esprit, pleines des imaginations les plus gaies, des néologismes les plus amusants. J'en ai lu.

sur ma table, une centaine qui seraient sans défauts, si elles étaient datées; mais l'illustre romancier avait cela de commun avec M^c de Staël, qui n'était pourtant pas de sa paroisse, que jamais, au grand jamais, il n'a consenti à en dater une seule.

(( Je lis l'une de ces lettres, qui doit être de 1877, — à moins qu'elle ne soit de 1878 :

Voilà les conseils qui me viennent en quantité. On me dit : (( N'allez pas au-dessus du roman, ô savetier, restez fidèle à la savate ! » Et on me dit : « J'espère bien que c'est fini de patauger dans la mare aux ficelles. Vous voiLà homme sur le tard, tenez- vous droit! » Je suis l'homme du monde le plus docile aux conseils, docile jusqu'à l'absurde. Deux hommes d'avis contraire, rien qu'en me disant tour à tour : Allez et n'allez pas, pourraient me retenir pendant un an à moitié chemin de chez moi au bois de Boulogne, sans que je puisse jamais ou rentrer chez moi ou passer la porte Maillot.

(( N'étais-je pas moi-même alors un de ces donneurs de conseils? Je lui disais :

(( Descendez dans la lice, puisque vous avez l'ardeur, la force et le courage; mettez votre talent au service de la vérité; combattez les préjugés, les calomnies, les mensonges; mais n'oubliez pas que vous êtes avant tout un romancier et un conteur. Restez ce que Dieu vous a fait, restez romancier; c'est encore sur ce terrain que vous êtes appelé à rendre le plus de services, à faire le plus de bien \ »

^ Etude publiée dans VUnivers.

Il serait vraiment difficile de faire un clasisement exact des lettres de Paul Fëval. Aussi, après avoir distribué dans ce volume, selon les circonstances de temps et de lieu , celles qui se rapportent à un objet précis, ai-je cru devoir en rassembler dans ce cliapitre quelques-unes qui acbèveront de déceler exactement cette grande figure littéraire. Les unes sont adressées à des amis de Féval, qui ont bien voulu me les communi(|uer, les autres à moi-même. 11 en est dont je suis fier. Je n'ai pas voulu, pourtant, les publier toutes; certaines doivent rester ignorées, parce qu'elles renferment de ces tristes confidences que la mort même ne permet pas de trahir. J'ai donc fait un choix, un peu au hasard. Il en est d'intimes, il en est de curieuses, il en est d'apparence neutre; mais toutes se relient par un fil im[)erceptible, et de leur ensemble naît une compréhension facile du milieu où se mouvait le romancier, et des spéculations intellectuelles qui le préoccupaient.

Comme tous les gens arrivés, qui passent pour être riches et pour avoir de l'influence, Paul Féval avait beaucoup d'amis, car

ï/amilié d'un prrnnd hommo est un bienfait îles dioux.

Ce n'est pas ici le cas de se livrer à des Ihéo-

ries sur l'amitié, non plus que sur une de ses formes les plus singulières, qui est la camaraderie littéraire. Néanmoins il est certain que Féval compta de bons amis, en dehors de ses confrères. Il serait bien curieux de lire sa correspondance avec Dumas père, Frédéric Soulié, Victor Hugo, toute la pléiade enfm de romanciers et de poètes qui régna sur la presse française de 1840 à 1860. Un autre fera ce travail.

Je ne veux et ne puis citer ici que diverses lettres adressées par Féval à des amis de la dernière heure, peu connus du public, et qui pourtant ne sont point sans être de rares artistes. Deux au moins méritent une mention spéciale , Jules Barbey d'Aurevilly et Léon Bloy, desquels le nom reviendra souvent dans ces pages.

Lamartine a caractérisé d'un mot M. Barbey d'Aurevilly : il l'a appelé (c le duc de Guise de la littérature!).

C'est, en effet, un jouteur et un lutteur. C'est un soldat de la plume ayant llamberge au vent et feutre sur l'oreille. C'est une des intelligences les plus profondes , les plus complètes et les plus complexes de ce temps -ci, que cet homme qui aurait pu être à son gré un condottiere comme Carmagnola, un politique comme César Borgia, un rêveur à la Machiavel, un corsaire comme Lara, et qui s'est contenté d'être un solitaire, écrivant des histoires pour lui-

même et pour ses amis, faisant bon marché de l'argent et de la gloire, et, prodigue éperdu, semant à tous les vents assez de génie pour laisser croire qu'il en a le mépris.

Cet homme est un Protée qui revêt cent formes et apparaît toujours beau, toujours herculéen, comme le géant auquel je le compare, mais avec des physionomies si diverses, qu'il faudrait pour le peindre tour à tour Zurbaran et Vanloo, Largillière et Goya, ou mieux encore les admirables primitifs de l'école florentine, dont les figures conservent la grandeur farouche des héros du xv^ siècle.

Il est devenu le Walter Scott de sa Normandie, et même il est quelque chose de plus, car il est lui-même. C'est un paroxyste, et des plus raffinés qui soient parmi les ciseleurs et les joailliers de notre littérature.

Cet écrivain si fécond, si laborieux et si admirable dans ses écrits , est en même temps un des causeurs les plus spirituels de ce temps, qui en compte si peu. Sa conversation étincelante, semée à profusion de mots charmants, d'une finesse pénétranle ou d'une rudesse à la Rivarol, qui emporte la pièce, est de celles dont on ne se lasse jamais. Il ne se répète point, et il parle volontiers.

Il est assurément la bienveillance même, car on trouve auprès de lui l'accueil le plus cordial , et ses amis savent qu'il n'a point l'amitié banale.

Mais quand il cause, l'esprit de charité lui dicte rarement ses jugements, qui sont brefs, rapides et sans appel.

Depuis des années et des années qu'il est sur la brèche, M. Barbey d'Aurevilly n'a pas une mauvaise action à se reprocher. Rude aux forts, doux aux faibles, il a toujours offert aux jeunes l'appui de son expérience et de sa vigoureuse critique. Il n'est pas tendre, la plume à la main. Il est paternel quand il conseille, et s'il juge d'un trait un peu vif, il a souvent plus de patience qu'on n'en demanderait à un saint.

M. Jules Barbey d'Aurevilly , qui ne compte que peu d'amis dans notre monde littéraire, n'en sera pas moins une des physionomies les plus originales de cette époque , où il en est tant d'effacées. Il est, dans la plus belle acception du mot, le gentilhomme de lettres, dédaigneux delà popularité, indifférent à la gloire, et professant un mépris souverain de l'argent. Il aime les lettres pour le plaisir qu'elles lui donnent, et les lettrés parce qu'ils représentent à ses yeux toutes les merveilles et toutes les conquêtes de l'esprit humain. Jamais une œuvre ne lui est apparue comme un but de lucre ou de spéculation. Il n'a même point recherché les stériles honneurs de l'Académie. Indépendant en pohtique, en littérature, en art, il n'a servi que ses propres idées et ses propres inspirations. Il n'a donc point cessé d'être son maître, et c'est quelque

chose dans un temps où tout le monde aml)itionne de se mettre au cou le carcan des esclaves.

Romancier du plus puissant génie, M. Barbey d'Aurevilly ne s'est occupé des passions que pour les analyser à l'aide du flambeau de la foi , et pour les flétrir. Il n'a pas excité au vice, en le peignant sous les brillantes couleurs qui le rendent agréable et désirable. Il l'a disséqué, en philosophe à qui rien de ce qui est humain n'est étranger, et qui ne s'épouvante d'aucune de nos misères ; en anatomiste qui fouille un cadavre, dût chaque coup de bistouri en faire jaillir des légions de vers; en poète qui n'ignore pas que le Beau c'est l'interprétation, et non la copie du Vrai.

M. Barbey d'Aurevilly ne peut être comparé ni à Walter Scott ni à Balzac. Il est plus compliqué et, en même temps, plus simple. Il voit autrement et traduitaussi autrement. lia d'autres calculs et d'autres prévisions, seulement parce qu'il est un peu théologien et peut-être un peu casuiste. Cet aristocrate excelle à peindre les mœurs des paysans, à portraicturer les vieilles servantes, à dépeindi-e les âmes tendres, les esprits sans détours, sinon sans finesse des <t naturels » de sa Normandie. Ce héros des autres âges, qui conçoit des épopées, se joue aux pastorales.

S'il est romancier, c'est-à-dire historien des mœurs de son temps, Barbey d'Aurevilly est

aussi critique, c'est-à-dire historien de la littérature de son temps. Et critique, il Test à la façon de don Quichotte, non pas du don Quichotte espadonnant contre des moulins à vent, mais de ce hardi chevalier qui ouvrait les cages deshons et les défiait en champ clos. Vaillant à outrance , il a lutté pendant tout à l'heure un demi -siècle, en faveur de causes qui n'ont plus de partisans, et contre des idées que le monde courtise, parce qu'elles favorisent les convoitises du monde.

Dans cette lutte toujours inégale, s'il n'a pas toujours vaincu, il a tenu haut et ferme son drapeau, tandis que tant de ses voisins le mettaient dans leur poche. Il a clamé la vérité , comme ses ancêtres normands lançaient la clameur de haro, et c'est tant pis pour ceux qui n'ont pas voulu l'entendre. Fièrement seul, entre des coreligionnaires qui le reniaient et des ennemis acharnés qui se faisaient de tout arme contre lui , il a parlé son discours et dit ce qu'il avait à dire. Il l'a dit envers et contre tous, et sans nul souci de ses intérêts, ce qu'il faut louer aujourd'hui que le précepte latin 'prima caritas sibi est la règle de conduite des plus audacieux.

Poète exquis , d'une sensibilité féline et d'une grandeur chevaleresque, il est en même temps érudit, héraldiste, chroniqueur, portraitiste, critique de théâtre, et l'un des plus lins journalistes du siècle qui a connu Emile de Girardin,

H. de Villemessant et Louis Veuillot, les trois grands maîtres de la prose au jour le jour, du mémoire secret, du pamphlet, de l'article et de la phrase. Je sais bien qu'il n'a pas ambitionné cette renommée, et qu'il s'en soucie fort peu; mais il l'a^

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