LETTRES A J. BARBEY D'AUREVILLY
Paris, jeudi.
Cher grand ami,
Vous avez beau m'appeler monsieur Féval dans vos lettres, comme si nous étions de l'Académie, pour moi vous ne serez jamais monsieur. M. Léon nioy m'a dit que vous n'aviez pas lu ma pauvre Première Communion^ et cela m'a désolé. Palmé m'avait dit vous l'avoir adressée par express. Je vous la fais envoyer.
M. Léon Bloy est tout ce que vous me dites, et je suis encore sous l'impression de sa lecture. En ce qui me regarde, son article étonnamment beau ne me plaît pas, vous devinez bien pourquoi; mais c'est un chrétien du plus éloquent catholicisme, et précisément de cette éloquence supérieure qui ferme systématiquement certaines portes. J'en ai
' Voir mes Études, publiées dans la Revue du Monde catholique, la Revue libérale, le Paris- Journal, le Feu- PoUcl, et mon livre Médaillons et camées.
eu des preuves aujourd'hui même (hier), où j'ai voyagé pour lui.
Je suis allé chez Buet, tout fatigué que j'étais des profondes émotions que j'ai éprouvées au tombeau de saint Martin. Ce n'était pas pour remercier Buet de son article au Paris -Journal, car je ne le connaissais pas encore : c'était pour causer de M. Léon Bloy. Je n'ai pas rencontré Buet, et ne pourrai y retourner avant quelques jours, car je suis accablé : copie et procès. Il faut que j'écrive ce pèlerinage au milieu de tant de choses commencées. Vous m'avez défendu d'être vieux, mais je vous désobéis, hélas !
Il est sûr que je ne vois pas le recueil catholique (excepté VUnivers lui-même) qui pourrait contenir L. Bloy. Vous les connaissez aussi bien que moi. Il est d'un robuste étonnant, il a la langue, il brûle. Il a même du « vous », mais la citation qu'il fait de votre « attrapade » de M. de Pontmartin prouve la différence. Vous savez délicater.
Si vous m'appelez encore « monsieur», je vous appellerai mon neveu ou ma poule. J'ai du caractère. VUnivers a fait sur M, de Pontmartin et moi un article froid, mais poli pour moi.
A vous de tout cœur, ô flamme ! (monsieur) î
FÉVAL
Paris, 18 mars 1879.
, . Mon cher Barbey d'Aurevilly,
Pardonnez-moi ce papier coupé et souillé dans le dos. La page de M. Léon Bloy est très beau, très belle. Je vous écris cependant pour autre chose,
tout CQ VOUS priant d'ofTHr mon bravo comme une fleur à ce Vallès embaumé de ferveur.
Je vous copie quelques lignes d'une lettre que je reçois de Nantes, et où il est parlé de V. E.
(( Lemcrre m'a envoyé VEnsorcelée et le Chevalier des Touches : ce sont deux livres admirables où il y a des tableaux de première beauté. La description de la lande de Lessay, au début de VEnsorcelée, est superbe; le suicide du chouan h. la lisière de la forêt de Gerisy est d'une grandeur sauvage, et le combat des Douze à la foire d'Avranches est épique, comme le combat des Trente à la lande de Mi-Voye et compagnie. » C'est signé Edmond Biré.
Et Edmond Biré, un des érudits les plus étonnamment sûrs que je connaisse, est en outre un critique très fin et un homme de grand talent.
Je vous offre la main avec timidité,
Monsieur Féval.
Paris, 2 août 1879.
Grand et cher Barbey d'Aurevilly,
J'ai su seulement hier que vous aviez été très souffrant. Mes orteils protestants se sont révoltés contre moi, sans cela ils vous auraient porté le vieux monsieur Féval, qui vous aime bien et vous admire : je deviens mou contre le chagrin.
Un matin du mois dernier, j'avais rencontré Léon Bloy à la sainte table, et nous avions parlé de vous. Vous avez un sordide ennemi, mais celui-là est votre fervent ami, et je vous le dénonce.
J'ai oublié son numéro. Je vous envoie deux sous de prière : VOutragc au sacré Cœur, en vous priant
de le lui passer après y avoir jeté les yeux vousmême.
La consolation que je trouve en cet amour est sans bornes. Mon orgueil, cette bête dont la vie est si dure, n'est pas tué; vous l'avez bien vu l'autre soir chez le bon chanoine G*** (encore un ami de vous); mais je le gourme assez solidement : il est protestant et malade comme mes orteils. Je le tomm'berai ! dirait Tarascon.
Or, la semaine prochaine, si vous n'êtes pas envolé, et, en dépit de tout orteil révolutionnaire, j'irai vous porter mon Saint - Michel , qui n'aura aucun succès parce que, comme la Première Communion de Jean, il est trop pieux. Jules Barbey d'Aurevilly, éloquent chrétien (jamais Monsieur), tomm'bez votre orgueil, si vous en avez., et priez Dieu, qui vous aime, de mettre le vieux mien en bouilHe. Sans le boursouflement de cette pustule, comme on aimerait !
Je glisse sur un dernier fait : j'ai causé de vous, sans votre aveu , avec un prêtre qui gouverne. J'ai dit mon sentiment d'une façon assez ardente. Non erat hic locus : il n'était pas besoin.
Mais portez-vous raide et aimez Dieu, cher éloquent !
Votre ami, candidat à l'humilité effrénée.
Monsieur Féval.
P.- S. Ce Léon Bloy est un admirable pieux. Et il n'y a que cela qui vaille. Je voudrais qu'il priât pour moi comme il prie pour vous.
PAUL KKVAL 120
Léon Bloy, que Féval aima tendrement, est une des figures les plus étranges du Paris littéraire.
Imaginez un corsaire de Goya descendu de sa toile: un corsaire de forte stature, farouche et sombre ; un de ces terribles moines de Zurbaran. Voyez ce visage basané, creusé par mainte souffrance, portant l'empreinte d'une suprême énergie vaincue, d'un violent orgueil foudroyé. Le front est celui d'un tenace, d'un entêté; le menton , court et rond, trahit la force de volonté ; le sourire voudrait être amer, et n'est que douloureux, quand il n'est pas bienveillant; le regard ferme, presque dur, prolongé, scrutateur, décèle parfois une tendresse inquiète et qui se dissimule ; les yeux sont noirs , sous un double buisson de sourcis très arqués ; la voix est grave, nette, mordante.
C'est là un Espagnol qui a dans ses veines dû sang de Sarrasin , peut-être le descendant de quelque Marana proscrit par Isabelle. Mais il est aussi de race paysanne , fort et brutal comme les laboureurs qui aiguillonnent leurs bœufs durant douze heures d'horloge. C'est un saunage civihsé, un rustre affiné, un solitaire par vocation, enfin un de ces hommes redoutables
qui devraient être tout en haut de la montagne sociale, et que la Providence, dont nous ignorons les desseins , empêche d'escalader les hauteurs et fait retomber désarmés à chaque effort. ]
Venu du Midi , comme tout le monde , et poussé par un incessant besoin de migration, Léon Bloy gagna Paris à l'âge où l'on y vient tout pimpant d'illusions et d'espérances. Il erra dans Paris ; il y erre encore , perpétuellement : de même que l'oiseau, il n'a qu'une branche pour s'y poser de temps à autre. Il aime mieux marcher.
Or Léon Bloy, après mainte péripétie, rencontra celui qui devait le mater : Barbey d'Aurevilly, le maître qu'il idolâtre , et qui prit sur lui dès le premier abord une influence considérable.
Cependant, malgré son vigoureux talent, Bloy restait dans l'ombre. Il publia quelques articles dans V Univers. Il ne put s'y maintenir, trop indépendant qu'il était pour qu'on supportât longtemps ses libres allures. Il écrivit ensuite quelques articles pour le Foyer. Mais ce talent extraordinaire, qu'on ne sait à quoi comparer, s'est affirmé d'une façon éclatante dans le Figaro.
Là encore, il a été difficile à Léon Bloy de se soumettre aux disciplines du journalisme. On a pourtant admiré son éloquente apostrophe aux libres penseurs qui renouvellent le massacre des Innocents par la corruption systématique
PAUL KÉVAL {'M
de renfance, et la vigoureuse critique d'un <x Savonarole de Nuremberg», nom d'acre ironie et de blâme indigné, inflige par le satirique à un prédicateur trop libéral.
Entre temps, Léon Bloy publiait un livre, le Révélateur du globe, où s'affirment de solides études d'exégèse, de théologie, de philosophie historique. Telle page de ce livre est un chefd'œuvre de pensée : les idées y foisonnent, et le mépris accablant des petitesses humaines s'y décèle à chaque ligne. C'est que Bloy, en effet, est un méprisant : le monde fait de préjugés, de mensonges, de bassesses, de compromissions lâches, d'opinions surmenées, de convictions affaiblies, dégoûts morbides, d'exigences malsaines , ce monde contemporain où tout semble factice, où le convenu, et le médiocre, et le sentimentahsmebête, prédominent, il l'a en horreur.
Aussi de quelle raillerie impitoyable, de quel scepticisme social effréné, de quelle virulence d'expression , de quelle noire , profonde et mélancohque ironie, ses autres livres ne sontils pas empreints! Les titres même sont un défi, une moquerie, presque une injure adressée à cette société qui vihpende ses anciennes idoles et se crée de nouveaux faux dieux : Propos d'un entrepreneur de démolitions î et le Désespéré.
Hélas ! si robuste que soit sa main , et si aiguës ses griffes, Léon Bloy ne démolit rien, du moins visiblement. Peut-être l'avenir lui donnera-t-il
sa revanche; peut-être ce cri lamentable d'un désespéré du siècle, d'un désabusé des erreurs communes, sera -t- il plus tard entendu, ou reviendra -t-il poussé par l'écho qui le garde! Mais ne ferait-il qu'une protestation stérile, le satirique aurait encore mérité d'être applaudi pour son audace. Il y a du courage à remonter le courant d'un fleuve débordé; il y a de la hardiesse à jeter un démenti catégorique à la face de toute une société qui s'engloutit dans l'océan de poussière de ses propres ossements. Attaquer de front les plus fameux et les mieux famés, heurter les préjugés acquis, renverser d'un coup de pied les statues volées, chasser à coups d'étrivières les forbans du blasphème , de la luxure , du mensonge, c'est un dur métier, par ce temps de complaisances veules , de bienveillance universelle, de tolérances ridicules.
C'est l'œuvre de Léon Bloy, qui , avec autant déraison que Louis Veuillot, aurait pu signer Sylvain Laspre. C'est un âpre Sylvain, en effet, l'homme des solitudes austères , des grands déserts , des forêts où il voudrait vivre seul , sous le regard des étoiles. Je vais néanmoins surprendre bien des gens , en leur avouant que ce contempteur de l'humanité, que ce farouche ennemi du xix^ siècle, cet implacable polémiste à la dent cruelle, qui mord, déchire, lacère, ne trouvant jamais de termes assez véhéments, d'épithètes assez vitupérantes, d'adjectifs assez
expressifs, pour traduire les indignations qui J)ouill(>nnent en lui, est, au fond, un naïf et un tendre.
Gela est. Je connais Léon Bloy depuis tantôt douze ans, et je ne sais personne qui ait un plus immense besoin d'affection, qui soit plus fermé à la défiance et au soupçon. Il n'a pas la bonté vulgaire qui sait excuser tout, pallier les fautes , déguiser les vices ; mais il a cette bonté secourable et cachée qui livre un cœur à un cœur sympathique. Il raille, mais il pleure. Il attaque, mais il défend. Et ses colères, outrées par un besoin d'expansion toujours réprimé, ne sont que l'irrésistible éclat d'une sincère générosité. Qui est-ce qui a dit que la haine est de l'amour tourné à l'aigre?
Il y a en Bloy un chrétien affolé d'amour, affamé de justice, et son âme, qu'aucune rosée bienfaisante ne désaltère, crie vers le Seigneur l'injustice inexprimable du siècle. Cet athlète prêt à tous les combats est écarté du champ de bataille ; cette force est inutilisée, ce talent est dédaigné. Gomment voulez -vous que la victime d'une indifférence qui la tue ne pousse pas la violente clameur du désespoir? Et c'est pourquoi cet homme veut démohr.
On comprendra mieux maintenant les vingt lettres qui vont suivre, et dans lesquelles on voit aux prises l'àpre et dur polémiste et l'impitoyable railleur qu'était Paul Féval.