DISCOURS DE M. JULES CLARETIE
En politique, toutes les erreurs viennent peut-être de ce qu'on ne se connaît pas les uns les autres ; en littérature, toutes les injustices, de ce qu'on ne lit pas les autres.
Paul Féval, dans un rapporta M. Duruy sur l'état du roman en France, saluait l'avènement de la génération nouvelle des romanciers. Ceux qui l'ont suivi lui devaient, ce me semble, de saluer sa mémoire.
Et ne croyez pas que ce conteur ne fût qu'un improvisateur ! Il y a, dans cet entassement de volumes, une accumulation d'inventions extraordinaires. Mais parfois, comme souvent, Paul Féval s'interrompait dans ses récits d'aventures, et le maître écrivain qu'il y avait en lui se retournait vers ses propres souvenirs, vers son passé et ses amours premières, pour écrire quelque livre simple et puissant comme le Drame de la jeunesse ou Annette Lais, et ce livre était une œuvre maîtresse, car il y mettait ce qu'il avait d'aussi grand que son imagination même, je veux dire son cœur.
Le cœur, l'esprit, les larmes, l'ironie, nous re-
trouvons toutes ces qualités à profusion dans ces livres qui furent la joie de nos vingt ans. Si Féval, en ses inventions tragiques, rappelle la manière forte et noire de Frédéric Soulié, dans sa raillerie et son ironie il fait penser immédiatement à Dickens, son ami. Et il avait 17mmottr de Dickens avant même de l'avoir lu, lorsqu'à ses débats il écrivait l'histoire étourdissante de M. Quandoquidem. J'ai parlé de Dickens; avec son ironie particulière, britannique, si je puis dire, Féval me fait l'effet parfois d'un pamphlétaire égaré dans le roman, d'un Swift qui a écrit le Fils du Diable et qui pouvait écrire Gulliver.
Le je ne sais quoi de fm, de narquois, d'originalité et de sarcasme dans l'esprit,. il faut avoir connu Féval pour savoir à quel degré ce causeur, qui eût fait un journaliste hors de pair, possédait de tels dons. Nous avons tous, nous qui l'avons aimé, nous avons encore dans l'oreille la voix lente, musicale et d'une caresse railleuse de Paul Féval nous contant ses histoires bretonnes. Il était éloquent et il était charmant. Il donnait la vie au moindre mot. Il apportait dans sa façon de plaisanter je ne sais quelle bonhomie rurale et comme socratique. Parti de Rennes pour conquérir Paris , il ne se doutait point qu'il allait à Rome. Il av/iit toujours eu cependant la foi du Celte ; mais avant de la proclamer d'une façon mystique, il l'affirmait d'une façon railleuse. Un jour le vent favorable changea, la tempête vint: Paul Féval jeta l'ancre en haut. Il lui restait pourtant une affection en bas. Il sacrifia tout.
Ce Breton revint h la foi comme son compatriote Lamennais en sortit, violemment. Il faut lire les Étapes d'une conversion pour comprendre quelle crise il traversa, voyant, avec l'âge, la nécessité
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revenir. « Jean, dit-il amèrement au début de son livre, avait eu un salon autrefois, de beaux meubles, des tableaux , des flatteurs, des domestiques et même des amis, ceux de Job; il avait de l'argent beaucoup, et jusqu'à un peu de gloire... Rien de tout cela ne lui restait. » Féval se trompait : il lui restait des amis, et, s'il les demandait au ciel, c'est sur terre qu'il les trouva. La vie pouvait l'avoir brisé, il pouvait avoir disparu de ce mouvement parisien où un passant remplace un passant, oi^i s'allument et s'éteignent les gloires d'une minute : il était demeuré présent à notre pensée. On lisait toujours ses livres, même ceux qu'il avait le tort de corriger. On applaudissait toujours ses pièces, même celles qu'il prétendait répudier.
Il s'était éloigné de nous , ses confrères, mais nous gardions la mémoire de son dévouement.
Il fut président de la Société des gens de lettres pendant plusieurs années; il a multiplié ses efl'orts pour bien servir la Société, et on l'avait vu , un jour, abandonner le livre inachevé pour aller à Genève défendre devant un tribunal les intérêts d'un confrère spolié. Ce jour-là, le romancier s'était souvenu qu'il avait été avocat au barreau de Rennes, et sa conviction fit triompher nos droits. Mais Paul Féval s'est dérangé plus d'une fois pour venir en aide à ses confrères autrement que par la parole.
Il était généreux de toutes les manières , croyant n'avoir rien fait après avoir labouré pendant plus d'un quart de siècle, croyant n'avoir rien donné après avoir passé dans la vie le cœur ouvert et la main tendue.
Paul Féval, Messieurs, aura été un des grands laborieux de ce temps de travailleurs; il aura été un prodigieux inventeur, un écrivain de probité, un
homme d'honneur, un ami sûr, et sa vie, sa destinée, cette ruine de l'homme du rêve accompUe par l'homme du fait, restera comme un roman vécu, douloureux et poignant... Après avoir connu la faim, à vingt ans, je dis la faim, — il a raconté comment on le retrouva, mourant d'inanition, dans un galetas de l'Arsenal, auprès de sa dernière bouchée de pain, — Paul Féval connut la ruine à soixante. Mais entre ces deux épreuves, que de succès, que de renommée , que de bravos , quelle popularité , quelles acclamations ! Quelle existence courageuse et militante! Et pourtant, las de tout cela, fatigué de produire, dégoûté d'espérer, découragé de penser, pris de la nausée de la publicité et du tapage, Paul Féval, à la fm, ne demandait plus que l'oubh, ne réclamait plus que le repos.
Il repose maintenant.
Ce repos qui achève tout , qui interrompt à la fois toutes nos rivaUtés, nos polémiques, nos misères ou nos ambitions, vous l'avez, mon cher parrain, vous l'avez glorieusement et tristement gagné; mais quant à l'oubU, tant que nous serons là pour saluer votre nom et garder votre mémoire, l'oubli que vous vouliez, l'oubli que vous cherchiez , nous que vous avez charmés, nous serions ingrats de vous le donner; cet oubli -là, même dans la tombe, l'oubli de vos confrères et de vos amis, vous ne l'aurez pas!
Dans VAmi des livres, qui a publié ces deux discours, M. Firmin Dangien les fait suivre des réflexions suivantes , qui ont leur éloquence :
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La vérité, l'honneur de Paul Féval, sa foi et la nôtre, s'inscrivent contre ces dégoûts, ces désespérances, cette soif de repos que Claretie lui prête.
Dégoût et désespérance des ambitions humaines : oui, parce qu'il avait enfin compris que « nos ambitions humaines ne sont pas si coupables que bêtes », comme il l'a écrit avec le franc-parler que permettent les correspondances intimes. Mais il avait jeté l'ancre en haut, suivant une expression plus juste et plus heureuse du même discours *.
Il s'est résigné, dans la prière, à l'inaction que la maladie a imposée aux derniers jours de sa vie ; mais il n'avait pas désiré le repos , il avait fait une autre prière, dont la dernière phrase tombée de sa plume est imprimée dans son dernier livre. Les ordres religieux venaient d'être expulsés, — il y avait quatre enfants, deux fils et deux filles, — et, tenant que cela présageait des jours de lutte suprême et de martyre, il s'écriait : « Mon Dieu, quand l'horloge des bourreaux va sonner pour appeler ceux qui confesseront la grande foi dans le sang, accordezmoi l'honneur, donnez- moi le bonheur d'être avec tous les enfants que vous m'avez confiés sur le chemin de gloire qui meneau Calvaire, d'y soutenir le pas des chancelants, s'il en est, d'y presser la marche des forts , et de monter le premier ! »
Et si ce mot : « Ce repos qui achève tout, » avait dans la pensée de celui qui l'a prononcé, — je ne le veux point croire, — ce sens que le repos de la tombe est la fin de tout, sans rien au delà, ce serait, devant Dieu et devant la foi de Féval, un double
* Expression qui appartient à Louis Veuillot, disant à Nadar, à la veille d'une de ses aventureuses expéditions en ballon : « S'il y a danger, jetez l'ancre en haut! »
blasphème. Non, la mort n'est point la fin de tout, mais, au contraire, le commencement de ce qui ne doit plus finir. C'est parce qu'il le savait et le croyait fermement, et non parce qu'il était « dégoûté d'espérer » , que Féval accueillit doucement la mort.
Empruntons encore quelques traits à l'article de M. Charles Chincholle , dans le Figaro.
Il est tombé en Breton. La mort l'a pris solide. D'après le mot d'un de ses enfants, elle a été comme un manteau de plomb écrasant une colonne de pierre.
... La dernière fois que je l'ai visité, il m'a fait une telle peine, que je me suis promis de ne plus retourner chez les Frères de Saint- Jean- de-Dieu.
Il était à la chapelle , priant à côté des autres pensionnaires. Je l'attendais dans sa chambre, une très belle pièce, confortablement installée au rez-dechaussée de la maison, et donnant sur un vaste jardin.
Il avait là sa bonne à lui, une Bretonne qui le servait déjà avant son entrée chez les Frères. Elle alla le chercher à la chapelle.
Je le verrai longtemps, s'appuyant lourdement au bras de l'excellente fille.
Il avait bonne mine. La figure toutefois me parut trop rouge; elle faisait redouter un coup de sang.
Il était mis avec la propreté minutieuse qu'on lui a toujours connue.
Il parla. Qu'était devenue la voix gouailleuse qui plaisantait avec tant d'esprit? Il scandait toutes les syllabes, mettant entre les mots un long intervalle.
(( Mes... malheurs... sont... loin... J'ai... tout... oublié. »
Il se plaisait là- bas, se vantant d'être avec Dieu, parlant de Paris comme nous parlerions de la Rome antique.
« Paris... m'a fait... bien pauvre... Je ne laisserai... rien... à mes enfants. »
Il se trompait, mais il avait depuis longtemps une sorte de névrose qui lui faisait mal juger ses affaires.
La vérité est, qu'outre quatre pensions que lui faisaient la Société des gens de lettres, celle des Auteurs dramatiques, l'État, etc., il avait encore quatre -vingt mille francs en espèces, et le revenu assez gros de ses pièces et de ses romans. Il est vrai que cela n'était rien à côté de ce qu'il avait dans le passé.
Du temps que nous voisinions aux Ternes, il parlait, non sans orgueil, des six cent mille francs qu'il avait économisés et des quatre -vingt mille francs que lui rapportaient, bon an, mal an, ses ouvrages, alors à l'état de production. Il avait toujours un roman, parfois deux, en cours de publication.
On sait comment sa fortune s'est effondrée, une première fois, dans la Banque ottomane, puis, reconstituée à grand'peine, a été dévorée par une affaire industrielle.
Son train de maison, en iST^, était de quarantehuit mille francs par an. Il avait alors huit enfants, quatre garçons, quatre filles : le choix du roi, comme il disait. L'un d'eux, le troisième fils, est mort l'an dernier, presque subitement, d'un chaud et froid, à l'âge de dix-huit ans.
Deux des fils sont employés h Paris, un autre en
Hollande; deux des filles sont religieuses ^ les deux autres dans l'instruction.
11 a été cinq fois président de la Société des gens de lettres , trois fois vice-président de la Société des auteurs dramatiques.
Personne ne travaillait plus que lui. De sept heures à midi, il était à son bureau, produisant, ne recevant personne. A midi, déjeuner. De une heure à deux, il recevait. Alors il partait vers Paris, allant faire sa récolte intellectuelle, se rendant à ses comités, payant sa dette aux relations très nombreuses. A six heures, il dinait. De sept heures à minuit, il travaillait avec ses collaborateurs, ou corrigeait ses épreuves. Jamais il n'allait au café, jamais au théâtre, jamais dans le monde.
L'un de ses grands bonheurs était de faire, l'aprèsmidi, toutes ses courses à pied. J'ai de lui ce billet : « Le bœuf sortira aujourd'hui, à une heure. » Le bœuf, c'était lui. Il s'appelait ainsi à cause du fameux hos suetus aratro. Gela voulait dire : (( Venez me prendre. »
Il n'écrivait guère autrement. Il avait en horreur la simplicité de langage. Ses lettres sont de véritables hiéroglyphes. Il en est qui sont aussi difficiles à comprendre que des manuscrits égyptiens.
Il est temps de nous expliquer sur sa fameuse conversion. Jamais mot ne fut plus mal employé. De la vie il n'a cessé d'aller à la messe le dimanche et de faire ses Pâques. Après avoir donné deux sous à un pauvre, il le saluait, parce que c'était son frère en Jésus -Christ.
Paul Féval laisse quatre ouvrages inédits : un roman moral : le Roman des pmivres; un roman profane : Arlequin, et deux drames. Ces trois derniers ouvrages ont été faits en collaboration. Les
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drames sont absolument finis depuis 4877. Jamais il n'a voulu qu'ils fussent joués.
« Le théâtre, disait-il, est immoral par lui-même. Je condamne même Esthcr, même Athalie , puisque ces pièces sont faites pour être jouées par des gens qui n'ont pas les sentiments qu'ils expriment , par des gens qui prennent un masque. Gonséquemment, le théâtre est l'école du mensonge. »
Et annonçant les discours qui devaient être prononcés sur la tombe du maître, le chroniqueur termine par ce bel éloge :
Ils diront mieux que nous le labeur effréné de Paul Féval, sa conscience littéraire, son dévouement inaltérable aux deux sociétés qu'il a présidées, la bonté de son cœur, sa loyauté proverbiale. La littérature a perdu une de ses gloires. Tous ceux qui ont approché Féval perdent un conseiller non moins affectionné que sage, un modèle d'honneur, un ami sûr.
Si jamais homme a connu la gloire, c'est celui-là; mais aussi les tristesses, les amertumes, les frémissements, les incertitudes, le désespoir de la lutte.
Avec sa nature nerveuse, mélancolique, vibrante et douce , ce qu'il dut souffrir et peiner !
On a lu, dans les hlapes d'ioie conva-sion, par quelle crise Féval passa, voyant, avec l'âge, la nécessité de revenir au Dieu qui illumina sa jeunesse.
Des journaux, dont la haine de Dieu et l'amour des ténèbres basses est le guide en toutes choses,
se sont appliqués sournoisement, sans faire semblant d'y toucher, à ternir cette renommée dès le soir de cette mort douloureuse.
Et nous avons eu le regret de voir des journaux conservateurs , se disant et se croyant catholiques , reproduire, sans pensera mal, ces dénigrements, et épaissir ces ombres vilaines autour de cette sereine figure.
La vengeance est survenue heureusement, et sans retard, dès le lendemain. La lumière a rayonné sur le cercueil oîi l'on jetait de la boue avec des pelletées de terre.
Dès 1882, Jules Vallès, le communard, le fondateur du Cri du peuple, écrivait, à la nouvelle que Paul Féval venait de se convertir : « Ils croient tous en Dieu, ceux qui sont nés au milieu de l'Océan. Il n'y a de place en ce pays, — désert de granit planté de vieux chênes, — que pour les pensées d'infini. La terre et la mer sont trop tristes : ils regardent le ciel. Parmi ceux même qui ont roulé jusqu'à Paris, et ont reçu sur leurs scapulaires de village tous les coups de feu de la vie, c'est rare qu'on trouve un impie pour de bon. »
Le même Vallès a dit comment, venu de Paris pour vivre des lettres , Féval s'aperçut bientôt qu'il n'y avait qu'à en mourir.
Entre ces débuts si âpres , si glacés , et la ruine deux fois croulant sur sa tête chauve , à soixante et à soixante-cinq ans, que d'honneurs, que de succès, que de fortune !
Réduits, acculés à l'impossible, au far 7iiente d'un crépuscule qui est déjà la nuit, Veuillot et Féval, frappés par le même mal, ont récité leur rosaire, et il n'est tombé de leurs yeux que des larmes douces. Ils ont compris cette parole de
V Imitation : ce Vanité , de s'attacher à ce qui passe si vite , et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. »
Ainsi avait fait Suarez, et il prisait à plus haut prix ses Avé que ses livres *.
En arrivant au terme de ce livre, nous ressentons une impression singulière : il nous semble avoir vécu de nouveau une partie de notre vie; avoir, en rebroussant chemin, remonté la pente, et compté çà et là quelques heures heureuses parmi tant de jours de tristesse et d'angoisse.
Il nous semble aussi n'avoir pas dit tout ce que nous avions à dire sur Paul Féval. Nous avons peut-être, en lui, vu trop l'écrivain et pas assez l'homme. Son inteUigence, ses brillantes facultés, sa verve, son esprit, nous apparaissent, il est vrai, radieuses d'honnêteté, de puissance, de droiture et d'amabilité. Mais son cœur, nous n'avons pas su le montrer, et, pour tout dire, nous n'avons pas voulu pénétrer dans les secrets de son ame.
Cependant nous avons la présomption de croire que ce livre ne sera pas inutile. Il sera lu par beaucoup de ceux que tentent Famour
' Tablettes nationales , de Bruxelles.
des lettres dont il est un reflet, la carrière épineuse dont il trace quelques péripéties, en esquissant quelques silhouettes de littérateurs.
A ceux-là, notre étude sur Paul Féval sera profitable.
Pour moi , ce livre n'est qu'un hommage au grand caractère de l'homme qui fut mon maître, mon guide et mon ami.