DISCOURS DE M. DE BORNIER
Messieurs ,
Au nom de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, je viens rendre le dernier hommage à un des hommes qui ont le plus honoré la littérature de notre temps. Paul Féval a été plusieurs fois viceprésident de la société; il remplissait ce mandat avec un zèle, un dévouement, une bonne grâce, qui lui valurent parmi nous des amitiés précieuses et du-
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rables. L'art dramatique n'était pas cependant le fond même de sa nature et de son talent; il était né romancier; il n'alla pas tout d'abord vers le théâtre, ce fut le théâtre qui vint à lui. Frédéric Soulié l'avait déjà désigné comme son successeur ; d'autres maîtres habiles vinrent ensuite, et trouvèrent dans ses romans des sujets de drames dont le succès retentissant ne sera pas oublié. La gloire de son nom en fut portée plus haut; son bonhetir en fut-il plus affermi? On aimerait à le croire. Mais sans doute il connut, comme nous tous, les tristesses, les amertumes, les frémissements , les fiertés et aussi les désespoirs de la lutte; il connut cette inexprimable anxiété qui saisit un homme au moment où il jette, en proie à la foule, le meilleur de sa pensée, sinon le meilleur de son âme.
Paul Féval dut souffrir plus qu'un autre , avec sa nature nerveuse, à la fois mélancohque et vibrante. Ce n'est pas une bonne défense, une armure assez solide contre les coups soudains de la destinée. Aussi résista-t-il difficilement aux assauts injustes de la mauvaise fortune; ce noble esprit en fut comme accablé. Il sentit descendre sur lui lentement l'ombre des jours mauvais ; mais il eut le courage de puiser une nouvelle force dans la lumière mystérieuse de la foi et des austères devoirs. Le vrai drame de sa vie est là , dans l'angoisse d'un cœur qui se demande s'il a fait ici-bas tout le bien qu'il pouvait 'faire, dans l'effroi d'un esprit qui cherche s'il ne s'est pas trompé de route et n'a pas égaré en même temps ceux qui croyaient en lui.
Que se passait- il dans cette âme, dans ce cœur, dans cet esprit, à ces heures où l'écrivain interrogeait ses œuvres passées avec la rigueur et l'impartialité d'un juge? Dieu le sait! Ce que nous savons,
nous, c'est qu'un effort si rare devient presque sublime, tant il prouve de sincérité, de fermeté, de grandeur, de modestie, ce qui est une grandeur encore.
Paul Féval s'est éteint dans la joie intérieure de son âme apaisée, en regardant sans crainte ce qui allait venir : la mort lui a été plus douce que la vie ! Regrettons-le, mais ne le plaignons pas.