‹ Paul GauguinChapitre 1 sur 37 · Paul Gauguin · texte numérisé non relu

Paul Gauguin

On entendra, j'espère, quand on aura lu ce livre, tout le sens de l'affirmation par laquelle je veux l'ouvrir : Gauguin fut l'un des plus nécessaires parmi les artistes français du dixneuvième siècle.

Son nom signifie une conception de la nature et de l'art, un type d'esprit, d'œuvre, une direction de la pensée, une « catégorie »,-en un mot, qui nous manquerait — car elle est essentielle — s'il n'était pas venu. Avant lui d'autres la pressentirent; Gauguin l'a précisée.

Je ne dis pas qu'il en a produit l'expression complète et définitive. Il n'a pas disposé des moyens de réalisation qu'exigeaient sa vision et son dessein. Il a été méconnu. Mort prématurément, il est, aujourd'hui encore, contesté avec une extraordinaire violence par des critiques qui ne sont pas, quelques-uns, sans une certaine notoriété, et qu'on croirait

a INTRODUCTION

vitalement intéressés, tant leur parole est passionnée, à trou- Mer les questions les plus claires.

Ce n'est guère pour le défendre contre eux, toutefois, car l'évidence de leur parti pris en fait elle-même justice auprès de tous les esprits justes et sensés, et ce n'est pas, principalement du moins, pour établir les droits de Gauguin à l'admiration universelle, que ce livre est écrit : c'est bien plutôt pour servir la cause générale de l'art.

Bien que, parmi les grandes indications que Gauguin a données de son désir, plusieurs aient droit au rang suprême, le principe de son intervention dans la sculpture, dans la peinture, dans la céramique, dans tous les arts plastiques, nous importe plus encore que ses chefs-d'œuvre, parce que l'étude de ceux-ci ne sera féconde pour l'avenir que s'il a de ce principe une claire et pleine compréhension. C'est par là que Gauguin est un maître nécessaire, et c'est donc ce principe qu'il faut définir, et tel est l'objet, telle serait — s'il en avait besoin — la justification de ce livre. '

Mais il serait difficile, à qui ne connaîtrait pas l'homme, de bien comprendre l'artiste.

Combien n'avons-nous pas souvent à déplorer l'ignorance où nous sommes des circonstances capitales de la carrière d'un artiste ou d'un poète ! Leur vie expliquerait leurs ouvrages, nous le sentons, et nous ne pouvons pardonner aux historiens sans scrupules dont la légèreté ou la mauvaise foi ont accrédité, à propos des génies qui nous sont le plus chers, telles légendes dont le mensonge complique et fausse l'interprétation des plus précieuses œuvres. La juste rigueur de la critique moderne ne permet plus ces fantaisies. Aux témoins d'un esprit supérieur, elle fait un devoir de révéler,

sincèrement, ce qu'ils savent sur lui, et elle estime que, si de l'abondance des documents peuvent résulter d'inquiétantes contradictions, des conflits difficiles à trancher entre la vérité et des erreurs dont les auteurs n'avaient manifestement pas l'intention de tromper, il n'est pourtant pas de mal comparable à celui de ne rien savoir sur les événements qui ont, en quelque manière, collaboré avec l'artiste, et dont le récit serait un utile commentaire de son œuvre.

Cela est surtout vrai quand l'homme et l'artiste furent étroitement liés, comme chez Gauguin.

L'artiste prima l'homme, pourtant, et l'opprima jusqu'à exiger de lui un sacrifice total et sans retour. Mais l'homme consentit parce qu'il avait de la vie une conception exactement idendique à celle que l'artiste avait de l'art. Dans la splendeur de vivre comme dans la splendeur de produire, Gauguin procédait exclusivement de l'absolu. Hors tout, il ne voulait rien. La vie ne lui accordant pas tout, il décida de ne plus lui demander rien, il s'enferma dans son art et l'artiste poursuivit seul le rêve orgueilleux auquel l'homme, volontairement, renonçait.

Il n'y eut donc pas de dissentiments entre eux; mais il y eut un déchirement, dont la trace est sensible, pour qui sait voir, dans l'œuvre de l'artiste, après une certaine date. Et plus sensible y est encore l'orgueil, l'orgueil qui ne veut pas regretter. Il soutint l'intransigeance qui gouverne la production de Gauguin, comme aussi, parfois, la douleur s'y trahit en d'ineffables accents de tendresse secrète. Ne comprendrons-nous pas mieux tout cela quand il nous sera donné de connaître comment il se détourna des voies normales pour se créer un chemin solitaire, et combien il souffrit de sa solitude ?

A un autre point de vue, la vie éclairera l'œuvre. Quand nous serons informés de la première jeunesse de Gauguin et des influences qu'exerçait fatalement sur lui une double hérédité — française et péruvienne — nous ne nous étonnerons pas qu'il ait si volontiers, par d'incessants voyages, si étrangement déplacé le théâtre de sa destinée. Ces impressions variées qu'il thésaurisa, de la Bretagne à la Martinique, d'Arles en Norvège, de Paris à Tahiti, puisqu'il exprima, les contrôlant les unes par les unes, à mesure qu'elles (se multipliaient, tout en les asservissant toujours à sa conception personnelle, nous les étudierons pour savoir ce qu'il en a retenu, ce qu'il en a rejeté, et ainsi peut-être parviendrons-nous à nous rendre un peu compte des préférences significatives de son œil, de la nature spéciale de son imagination et de sa sensibilité.

On voit l'intérêt supérieur que peut offrir le récit d'une telle vie. Amère aventure, amèrement belle aussi, libre, sans cesse contrastée, pleine de gestes généreux : elle ne laisse pas de remords à l'âme qui la vécut.

En la contant, je tâcherai de mettre particulièrement en lumière les faits de la vie de l'homme qui correspondent aux faits de la vie de l'artiste, qui paraissent en marquer les phases successives, et, cette lumière, de la projeter d'avance sur les périodes de la recherche, de la découverte, de l'accomplissement, négligeant tout ce qui pourrait satisfaire seulement une curiosité indirecte ou vaine.

Et cette restriction, de haute convenance universelle, m'est impérieusement imposée, à propos de Gauguin, par ce que je connais de ses convictions à cet égard.

Dans une lettre très importante — qu'on lira plus loin — il m'écrivait : « L'œuvre d'un homme, c'est l'explication de cet homme. » Et ce mot semble interdire, spécialement sur

son propre compte, toute investigation au delà de ce que son œuvre nous livre de lui-même, toute analyse psychologique, et même toute biographie. Si pourtant il est vrai, comme plusieurs l'ont pensé, que, plus un artiste est grand, moins il est présent dans son œuvre, devrons-nous nous priver des clartés directes que peut nous donner et sur l'homme et sur l'œuvre l'histoire personnelle de l'artiste? Tout artiste ne fait jamais que son propre portrait; mais, quand il est de supérieure essence, il élève sa propre image jusqu'au sens typique ou général, et chacun se retrouvant pour une part dans ce portrait d'un seul, c'est lui, c'est l'auteur de cette démonstration nouvelle de l'éternelle universalité des rapports, qui risquerait de nous rester caché, si nous ne savions, hors de ce que nous en dit son œuvre, rien sur lui.

On se rend compte du sentiment dont procède le scrupule auquel je m'arrête ici.

Oui, mon principal souci sera de ne rien écrire qui puisse, non pas choquer l'orgueil de Gauguin — je garde devant sa pensée la liberté de la mienne — mais blesser sa délicatesse. C'est assez qu'il ait connu, vivant, toutes les souffrances, la solitude, la misère et la maladie, l'incompréhension de ses contemporainset leur ingratitude. Que sa mémoire soit respectée !

Ce livre ne sera-t-il donc qu'un panégyrique ?

J'ai beaucoup connu Paul Gauguin et je l'ai beaucoup aimé. Il m'intéressa tout de suite par les qualités de son intelligence, il me retint par celles de sa sensibilité. Je ne tardai pas à m'attacher à lui dans un désir d'augmentation personnelle. Bientôt nous fûmes liés par une amitié profonde, que rien ne devait rompre, ni les efforts que firent certains pour nous

diviser, ni les imprudences et les fautes du plus jeune des deux amis. Cette amitié, en dépit de mille traverses, dura jusqu'à la mort de l'aîné, et, aujourd'hui, Je survivant parle du

disparu...

C'est pourquoi le lecteur n'a pas à se prémunir contre de possibles excès volontaires d'indulgence.

L'affection qui procède de l'esprit n'est jamais dénuée de contrôle critique. Ce serait une lourde erreur de croire que l'impartialité soit au prix de l'indifférence. Pouvons-nous nous assurer de bien connaître les hommes et les choses que nous n'aimons pas ? Et pourquoi en parlerions-nous ? C'est de la Sympathie passionnée que procède la seule juste critique.

Un panégyrique, non pas ! Gauguin fut une force, mais une force humaine. Or, l'homme est conditionné par ses défauts comme par ses vertus, son caractère résulte de leur rencontre, et ce sont peut-être ses défauts qui nous permettent de tolérer ses vertus : les parties obscures de son âme sont comparables à l'ombre des objets éclairés, qui les relie à la terre et habituent nos yeux à en supporter l'éclat. Je prétends dire la vérité, telle que je crois la savoir et dans les limites où je crois utile de la dire, sur l'homme et son âme, sur l'artiste et son œuvre.

Et j'en conviendrai tout de suite pour n'y plus revenir: il est vrai, en fait, que Gauguin fut l'artisan de son propre malheur, si le malheur est de mourir misérable après avoir, poète ou artiste, fait son œuvre. Il a pu décourager, par l'âpreté de son orgueil, les bonnes volontés, et provoquer les haines. Du moins, il n'a pas su, lui pourtant si fin en dépit (ou à cause)- de sa sauvagerie, se ménager les appuis dont il avait besoin. Soit, il a été maladroit, et sa maladresse, dont les siens, hélas ! ont souffert avec lui, nous a sans doute privés du plus beau fruit de son génie : car il faut aux grands décora-

teurs des concours dont les autres artistes peuvent se passer, et Gauguin se condamna à l'isolement.

Constatons, néanmoins, que, s'il a donné maintes preuves d'imprévoyance, d'imprudence, plus d'une fois choisi, délibérément et comme avec un dandysme pervers, entre deux partis le moins sage, s'il a aimé le hasard et cultivé le danger, s'il a en quelque manière coalisé contre lui les circonstances négatives et les forces hostiles, pour une part tout de même il a su les dominer. Dans une vie inégale, nomade et dénuée, de quelle extraordinaire énergie, de quelle fatalité vraiment sublime témoigne la production immense de cet artiste qui ne fut pas précoce et qui ne vécut pas cinquante-cinq ans !

N'y a-t-il pas là un signe qui mérite l'attention des psychologues et qui caractérise une «espèce » nettement définie? Ne serions-nous pas en présence d'un de ces êtres exceptionnels, voués à une certaine fonction, à un certain rôle, et qui s'acquittent de leur fonction, et qui jouent leur rôle — disons : qui remplissent leur mission — en dépit des hommes et des choses et au prix de leur propre bonheur, parce que c'est leur destin ?

Sans doute, à une autre époque, dans un milieu plus favorable, Gauguin, compris, admiré, acclamé comme un maître, entouré de disciples et de collaborateurs, travaillant dans la joie et dans la gloire, eût accompli une œuvre, sinon plus nombreuse — c'est impossible — du moins plus immédiatement significative de sa conception par l'ampleur des réalisations, auxquelles la station monumentale était nécessaire. Mais, de nos jours, cette conception, par son principe, constituant l'artiste en état de révolte contre la société, lui interdisant en conséquence tout appui officiel et le désignant à la défiance des honnêtes gens, n'est-ce pas miracle qu'ilsoit parvenu à faire

entendre ce qu'il voulait dire, à suggérer ce qu'il aurait dit si les conditions de sa vie avaient été autres, meilleures, plus justes ? N'est-ce pas merveille qu'à travers toutes les angoisses il ait toujours gardé assez de lucidité, assez de conscience pour ne jamais perdre de vue son unique pensée et pour sans cesse poursuivre, dans le champ si restreint qui lui était laissé, les moyens de la réaliser ?

Comment! voilà un homme isolé, sans ressources, qui parvient à s'initier — en dehors de toutes écoles — aux techniques de tous les arts plastiques, et qui, dans toutes, intervient par des procédés nouveaux, dans tous par une prodigieuse quantité d'oeuvres dont aucune n'est négligeable, dont plusieurs sont de premier ordre et qui attestent une constante activité en perpétuel développement : et l'on ne voudrait voir en cet homme qu'un orgueilleux, victime des chutes où l'orgueil l'entraîna ?

« En art, il n'y a que révolutionnaires ou plagiaires. »

Ce mot est de lui. Nous y reviendrons. Il signifie, en outre d'une vérité éternelle, la raison profonde de la lutte que Gauguin livra toujours à l'art officiel pour défendre contre lui l'Art. Il justifie sa vie, et sa doctrine, et son œuvre.

Non que je rature rien des concessions que j'ai faites à ses censeurs. Mais sans le louer de son intraitable orgueil, en soi, sans l'excuser de certaines décisions, de certaines actions audacieuses jusqu'à la témérité ou au delà, je suis bien obligé de dire, puisque c'est vrai, que toute cette apparente folie m'apparait gouvernée par une logique souveraine, à laquelle il ne devait pas refuser d'obéir, devant laquelle, à notre tour, nous devons nous incliner.

Que l'artiste, en Gauguin, ait primé l'homme, comme nous l'avons dit, c'est un fait, qui n'est certes pas sans antécédents,

' '■ .(Vf

' iit--;v"î

Page 1