FEMME NUE VUE DE DOS
depuis qu'il y a des poètes et des artistes. On admire cette inhumanité chez ceux que le temps, les circonstances, la nature aussi de leur talent, plus sociable, plus aisément appréciable, ont favorisés, et c'est de l'héroïsme ; on le blâme chez ceux qui n'ont pas eu le loisir d'attendre la victoire, et c'est un crime. Ainsi, dans un autre ordre de choses, un grand révolutionnaire politique, s'il n'a pu que semer l'idée libératrice, n'est qu'un rebelle : « Rebelle, c'est-à-dire patriote quelques années trop tôt », a dit lord Dufferin. Mais le disciple de ce rebelle, quelques années plus tard, sera un bienfaiteur. De même, l'orgueil de Gauguin serait pour tous, comme il l'est pour nous, de la fierté infiniment vénérable, ses imprudences et jusqu'à ses fautes, les conséquences inévitables d'une irréductible loyauté, si la fortune ne lui avait pas été contraire.
11 ne s'est pas embarrassé des appréciations des hommes. Il a vécu, selon l'admirable parole de Jean Dolent, « dans la légitime férocité d'un égoïsme productif ». Il a été « lui », à ses risques, dans l'heure trouble où la vie lui avait été donnée, comme il l'eût été pour son bonheur dans une heure plus claire.
Et comment ne pas s'étonner qu'on lui reproche son orgueil, quand c'était le nerf de sa force, le secret de sa dignité, et toute sa richesse, et toute sa consolation? Ne nous y trompons pas davantage ; le vrai nom de cet orgueil, c'était la foi. Gauguin croyait impertubablement en sa vision, en son génie. Il avait reçu ce don rare, exclusif privilège des grands producteurs, de ne se point laisser troubler ni séduire par les idées, les desseins, la méthode de ses émules, non plus que par leurs succès. Tout en pénétrant et même en louant, avec une lucidité et une générosité que j'ai bien sou-
vent admirées, leurs tentatives, fussent-elles contraires à la sienne, il restait fidèle à sa propre certitude. Tout en admettant, à l'usage des autres, leurs raisons, il était tranquille, quant à soi, trouvant sa justification dans une irrésistible fatalité : ils avaient leurs raisons, soit, mais lui seul avait
raison.
Cette foi, qui fui son recours unique, il la garda jusqu'à la fin. Nous la retrouverons, aussi ferme, aussi jeune qu'au premier jour, dans les dernières lettres qu'il ait écrites comme dans les dernières paroles qu'on nous ait rapportées
de lui. Peut-être estimera-t-on qu'un sentiment si vivace-
ment altier, si abondamment, d'ailleurs, fondé en œuvres, et inaltérable dans les pires disgrâces, ne manque pas d'une amère et sauvage grandeur.
Mais les critiques sévères, qui refusent de lui pardonner ce qu'ils nomment sa négligence et son incurie, savent-ils que ce maladroit a donné à maintes reprises, dans la vie ordinaire et dans la vie des affaires, d'irrécusables preuves de réelle habileté ? Nous le verrons — sans insister sur cet épisode secondaire de sa vie — traverser la carrière périlleuse du financier, tenir à la Bourse un emploi important, et y réussir, y montrer une finesse tout à fait analogue à celle dont ses œuvres d'artiste sont empreintes, le même souci de la réalité avec la même volonté de la dominer, et la même exactitude.
Non, il n'était pas inapte aux calculs de cette politique vitale qui mène sûrement à la victoire prochaine. Même dans l'art, s'il avait consenti à quelque transigeance, il eût assuré sans peine sa vie, son indépendance. Demi-vie, demi-indépendance : il n'en voulut pas. Il préféra l'indépendance absolue, et la paya de toute sa vie.
INTRODUCTION n
Grand exemple, qui condamnait autour de lui bien des rivaux. Ils ne lui pardonnèrent pas, et il ne put trouver, à temps, des alliés contre eux parmi les amateurs, tous alors enflammés pour cet art impressionniste, qu'ils avaient dans sa nouveauté méconnu, bafoué, qu'ils comprenaient, qu'ils admiraient, maintenant, — maintenant que c'était une affaire. Ils encourageaient les imitateurs de Monct, de Pissarro (ils n'admettaient pas encore Cézanne...); ils voulaient nettoyer le Louvre et substituer aux vieilles peintures « rancies et noircies » la « peinture claire », la « Nouvelle Peinture ».
Pour Gauguin, justement, c'était celle-là la peinture vieillie : Il l'avait traversée, et dépassée. 11 inaugurait le Lendemain de V impressionnisme, trop tôt. C'est de cela qu'on eut peur, qu'on eut horreur, c'est cela qui ne peut plaire ni aux amateurs, ni aux femmes, ni aux sous-secrétaires d'Etat.
Cela,, qu'est-ce que c'est donc?
Ce livre est écrit pour répondre à cette question.
Mais, la plus péremptoire des réponses, c'est l'œuvre même ; réponse victorieuse. Elle nous est faite de temps en temps, chez les collectionneurs, chez les marchands, et c'est toujours, pour les artistes sincères, l'occasion de méditations fécondes.
Une fois, cette réponse de l'œuvre prit un éclat particulier, — etje veux, avant d'en finir avec ces préliminaires, me reporter à ce souvenir, à cette date, si importante dans l'histoire de Gauguin: 1906.
Cette année-là, une exposition rétrospective de son œuvre
d'une partie de son œuvre — fut organisée au Salon
d'Automne1.
Il y avait trois ans que l'artiste était mort. Les rancunes qui l'avaient poursuivi vivant s'acharnaient sur sa mémoire, et les plus fausses légendes se multipliaient. Aussi le projet de cette Rétrospective fut-il accueilli par des enthousiasmes ironiques : on allait donc pouvoir décidément en finir avec cet art grossier de Papou/ — Et les admirateurs renseignés, fort tranquilles quant à l'avenir, se demandaient avec curiosité si le public de la minute était prêt à comprendre.
On trouvera, dans les passages que voici de la Préface que j'écrivis pour le catalogue de cette exposition, le retentissement de cette anxiété : elle s'exprime jusque dans la précaution que j'avais cru devoir prendre d'abriter du nom de Carrière celui de Gauguin.
L'incertitude jetée dans le public avec le nom de cet artiste si violemment discuté ne doit pas s'éterniser. Elle est dangereuse. Si ses admirateurs ont raison, hâtons-nous de réparer une trop longue injustice, proclamons que Paul Gauguin fut un maître, avertissons les générations jeunes quelles trouveront dans son œuvre un conseil précieux ; sinon, que les sympathies imprudentes ne s'égarent plus : que le procès soit jugé.
Il ne peut l'être que par le moyen d'une abondante exposition d' œuvres. C'est à cette réelle et haute nécessité que correspond l'initiative prise, cette année, au Salon d'Automne.
Quant au jugement à intervenir, il nous laisse sans inquiétude, plusieurs qui depuis trois ans appelons de tous nos vœux
i. Dès le lendemain de sa mort (i9o3), quelques-unes de ses œuvres avaient été réunies déjà au même Salon; mais cette exposition très restreinte — les délais trop courts n'avaient pas permis de faire mieux — était fatalement insuffisante. La Rétrospective de 1906 seule compte.