‹ Paul GauguinChapitre 29 sur 37 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

De la préface que j'écrivis pour le catalogue1 de l'exposition que fît Gauguin à son retour de Tahiti (1893), j'extrais ce fragment :

On s'étonnait un peu, il y a trois ans, quand Gauguin s'c?i alla de France et — par une prédilection instinctive que je n'entends pas expliquer — se choisit un bel exil à Tahiti, on s'étonnait qu'un peintre, surtout un Créateur comme celui-ci, cherchât hors de notre coutumiére nature les prétextes de ses créations. « La Bretagne et la Provence sont inépuisables — disait à ce sujet, plaisamment, un artiste bien connu — et la seule colline de Montmartre suffit à tous mes rêves. . . » Et c'était un petit scandale, — une grosse erreur.

i. Voici l'énumération des œuvres exposées :

i, La Orana Maria (Ave Maria); — 2, Matamoë (Mort); — 3, Pastorales tahitiennes;

— 4» Pape moë (Eau mystérieuse); — 5, Hina Tefalon (La Lune et la Terre); — 6, Matamua (Autrefois); — 7, Hina maruru (Fête à Hina); — 8, Arra Arra (Joyeusetés);

— 9, Manao tupapau (L'Esprit veille); — 10, Parau no Varud Ino (Paroles du Diable);

— ii, Faire peur; — 12, Arii matamoe(La Fin royale); — i3, Vaïraumati tei oa (Vaïraumati elle se nommait); — i4, Aa no Arceïs (Le Germe des Arceïs); — i5, VEomme à la hache; — 16, Nave nave fenna (Terre délicieuse); — 17, Otahi (Seule) ; — 18, Aha oe feii (Eh quoi ! tu es jalouse) ; — 19, Nafsa faaïpoïpo (Quand te maries-tu?) ; — 20, Parahi te Maraë (Là réside le Temple); — 21, Inaro oviri (Sous les pandanus) ; — 22, Te poïpoï (Le matin); — 23, Man taporo (La cueillée des citrons); — ik, Fatata ternit (Près de la mer);

— 25, NoaNoa (Odorant); — 26, Fatata te monà (Adossé à la montagne); — 27, Faturuma (Boudeuse); — 28, Mélancolique ; — 29, Piti teïna (Deux sœurs); — 3o, Vahiné no te miti (Femme de la mer) ; — 3i , Vahiné no te tiare (Femme de la fleur) ; — 32, Vahiné no te vi (Femme au mango); — 33, Melna rahi no Tehamana (Les Aïeux de Tehamana); — 34, Paysage;— 35, Paysage, soir; — 36, Petit paysage; — 37, Te Fare Maorie (La Maison Maorie); -38, Te Fare (La Maison); —39, Dans les marais;— 4o, A l'écart; — 4i, Bouquet de fleurs; — 42, Bonjour, Monsieur Gauguin (Bretagne); — 43, Les Batteuses (Bretagne);,— 44, Aux provisions (Bretagne).

Sculpture. — 45, La Femme noire; — 46, Les Tiis.

Gauguin n'allait pas chercher là-bas le renouvellement de son esprit par des « sujets nouveaux » . Plus que tout autre, peut-être, se contenterait-il à l'indéfini du même lieu ou du même visage dont il saurait faire, chaque fois, une transposition jamais encore vue. Mais outre les qualités d' invention

personnelle et spirituelle, d'intuition en profondeur, qui caractérisent son tempérament, il a des facultés d'expansion, d'ampleur, de pleine nature — que la vie étroite et le faste factice de nos civilisations occidentales mécontentent.

Il s'irrite de nos habitudes, de nos préjugés, de nos conventions en art et en tout, et de ces traditions d'imitation qui oppriment particulièrement la peinture.

Il veut, lui, trouver lui-même et son poème et son expression : il veut être — selon une façon de dire qui naguère me plut — « le mineur et F orfèvre de son or » .

C'est ce qu'il est allé

FAIM-; MOE (EA1 VH STÊMIUSI)

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quérir si loin : l'oubli de nous et le seul souci de ses préférences d'art.

Ajoutez que, par son, ascendance , cet héritier tardif des Incas a quelque droit de manquer d'indulgence pour nos mièvres grâces de salon et les lignes correctes de nos jardins anglais. Enfin, n oublions pas que, marin longtemps — jadis — il a gardé dans ses yeux indiens l'éblouissement du soleil impitoyable et de son reflet vivant, végétal, animal, humain. Les incendies de fleurs du tropique, avec de beaux animaux humains, dans la force, dans V agilité, dans la naïveté de leur franchise physique, étendus sous les ramures opaques, lui ont laissé dans la mémoire l'enchantement d'un enthousiasme que nul autre luxe n'a pu éteindre.

Peintre décorateur , il s'est ressouvenu de ce décor unique : il nous le rapporte...

Vraiment, cette peinture, l'occasion d'être heureux ! Elle est comme un rite d'une religion de joie...

Et voici, après ces lignes qui sentent — selon le mot célèbre de Mallarmé — « le tréteau du préfacier », une description plus vivante de l'œuvre exposée : c'est l'Introduction de Noa, Noa1. Les œuvres du peintre y sont, en quelque sorte,

i. Je donnerai ici, pour n'y plus jamais revenir, une indication précise et succincte sur la genèse de ce livre.

C'est en étudiant les œuvres exposées rue Laffitte en i8g3 que me vint l'idée d'une composition littéraire sur les thèmes du peintre, dans laquelle celui-ci s'associerait luimême avec un poète. Le plan s'imposait : une part de récits, qui serait celle de Gauguin, une part de poèmes, qui serait la mienne.

Gauguin accueillit avec enthousiasme ma proposition. Il rédigea très vite les notes d'après lesquelles j'écrivis les chapitres où « le Conteur parle ». Mon travail personnel, plus délicat, fut plus lent. Je n'attendis pas de l'avoir achevé pour soumettre à Gauguin, qui l'approuva, ma version des chapitres de récits : cette version est la véritable et unique rédaction primitive.

Si le livre tarda à paraître, c'est que je ne parvins pas à lui trouver d'éditeur; je dus finalement le publier à mes frais.

Que par la suite, dans sa solitude de Tahiti ou de la Dominique, Gauguin, récrivant de sa main Noa Noa, ait introduit à son gré des changements dans la rédaction primitive, qu'il ait même fini par croire sienne l'idée première de l'ouvrage, qu'il ait dit avoir

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rendues à leur milieu originel : la sincérité des modèles corrobore celle des tableaux; et la discussion, qui termine le chapitre, entre un lecteur hypothétique et l'écrivain, élucide l'intention de l'artiste.

Dans ces toiles gonflées encore des souffles lointains qui nous les apportèrent, vivantes d'une vie à la fois élémentaire et fastueuse, c'est la sérénité de l'atmosphère qui donne à la vision sa profondeur, c'est la simplification des lignes qui projette les formes dans l'infini, c'est du mystère que l'intarissable lumière, en le désignant, irradie, révélant une race.

Si distante de la nôtre qu'elle te semble, dans le genre humain, une espèce différente de toutes, à part, exceptionnelle.

Dans la nature éternellement en fête, qui lui fait un cadre de luxuriance, avec le frisson glorieux de ses grandeurs anciennes, avec les marques fatales de sa présente agonie, avec sa religion recherchée dans ses origines et poursuivie jusque dans les conséquences qui l'amènent à l'orée du christianisme : une race, dite par un esprit le mieux fait, ou l'unique, pour la comprendre et pour l'aimer parles procédés artistiques les plus voisins de ce luxe extraordinaire en sa simplicité, luxe animal et végétal où le prodige de l'éclat n'égale que le prodige de l'ombre installée au fond de cet éclat même.

Vois, par exemple.

Des formes féminines, nues; dorées, bronzées, de colorations à la fois sombres et ardentes. Le soleil les a brûlées, mais il les a pénétrées aussi. Il les habite, il rayonne d'elles, et ces formes de ténèbres recèlent la plus intense des chaleurs lumineuses. A cette clarté, l'âme, d'abord, te semble transparente de créatures promptes au rire, au plaisir, hardies, agiles,

« imaginé et ordonné cette collaboration » pour montrer la supériorité du sauvage naïf et brutal sur le « civilisé pourri », cela n'a point d'importance. Les mots, du reste, que j'inscris entre guillemets, sont employés dans un sens général : Gauguin confronta la civilisation et la sauvagerie, et non pas le poète et le peintre.

Mais je ne puis laisser dire que j'aie modifié sans son aveu le texte de Gauguin. Il n'y a jamais eu, à vraiment dire, de texte de Gauguin, et toutes les pages dont se composa A'oa Noa avaient été lues en manuscrit et acceptées par lui.

Dans celles, en particulier, que je cite ici, il est trop clair que Gauguin n'est pour rien : puisque j'y parle de lui, de son œuvre, puisque j'y indique que le Point de vue (c'est le tilre du chapitre) est dans cette œuvre; et par là je voulais dire que le livre tout entier, Récils et Poèmes, est une interprétation, un commentaire des tableaux tahitiens de Gauguin.

I/IDOLK

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vigoureuses, amoureuses, comme autour d'elles les grandes fleurs aux enlacements audacieux, de ces filles indolentes et turbulentes, aimantes et légères, entêtées et changeantes, gaies le matin et tout le jour, attristées, tremblantes dès la fin du soir et toute la nuit : or, la lumière éblouit comme elle éclaire. Le soleil dévoile tous les secrets, excepté les siens. Ces obscurs foyers vivants de rayons, les Maories, sous des dehors de franchise, d'évidence, gardent peut-être aussi, dans leurs âmes, des secrets. Déjà, entre la majesté architecturale de leur beauté et la grâce puérile de leurs gestes, de leurs allures, un écart avertit. Vois plus loin.

En effet, la Maorie a tôt oublié les terreurs de la nuit pour la volupté d'être, dans la fraîcheur brillante du matin, et d'aller, et de s'ébattre, insoucieuse, libre dans la caresse de l'air, de l'herbe, du bain. Sa vie s'éveille avec la belle humeur de la terre et du soleil. Le plaisir est la grande affaire et l'amour n'est que plaisir. Puis, elle danse, elle se couronne de fleurs, elle chante, elle rit, elle joue, et puis elle aime encore, à l'ombre des pandanus, et puis, elle rit encore, et tout n'est que plaisir. Et la mer est là, dont elle préfère le blanc rivage aux fourrés de la forêt, la mer jolie avec ses récifs de coraux, la mer vivante avec sa voie infinie qui accompagne l'iméné1, la mer reposante qui baise de ses brises les brûlures de l'amour et du soleil. Et l'amour n'est que plaisir, et tout n'est que plaisir, même le travail : l'occasion d'une promenade en mer ou sur la montagne, la gloriole de montrer sa force ou son adresse, la douceur d'obliger un ami; le travail, plaisir des hommes qu'ils partagent avec les femmes et dont la nature a, d'avance, fait les frais. Et la sagesse, encore, est un jeu, le plaisir des vieillards, aux veillées, — aux veillées où la peur aussi amuse (tant, du moins, que le soleil n'a pas quitté l'horizon et qu'on est à plusieurs) par des récits fantastiques, préludes aux prochains cauchemars et qui relèvent d'un peu de religieuse horreur le délice accompli du jour, — bien que déjà, durant la sieste, l'aile noire des Tapapaiis^ ait effleuré le front des dormeuses.

Près de la case en bois de bourao, à distance du rivage que la matinée ,

i. Ce mot, mais ainsi orthographié, appartient à la langue maorie et signiQe : chant de joie.

2. Incubes et succubes, esprits des morts, génies errants. Les a et les ù, dans les mots de la langue maorie, se prononcent ou.

tropicale maintenant embrase, la forêt commence et de l'ombre fraîche tombe des premiers manguiers. Des hommes, des femmes, fanés, vahinés, sont là, groupés, épars, debout et affairés, assis ou couchés et déjà reposant. On boit, on bavarde, on rit.

Au loin la mer, égayée de barques indolemment vites, que des jeunes gens dirigent, tantôt à la rame, tantôt par de simples déplacements du corps; et leurs paréos1 bleus et blancs, et leurs poitrines cuivrées, et le jaune rouge du bois des barques, font avec l'azur du ciel et le vert et l'orange des Ilots une harmonie large et gaie, que rythment l'éclair blanc des dents aux fréquents éclats de rire et la frange blanche de la mousse des vagues.

Sur le bord, malgré la chaleur, deux sœurs, qui viennent de se baigner, s'attardent en de gracieuses attitudes animales de repos et parlent amours d'hier, de demain. Une querelle : un souvenir.

— Ehl quoi!' tu es jalouse:'

Au fond de l'anse, un jeune tané, admirable dans l'équilibre de sa force et la justesse de ses proportions, tranche à coups de hache un troncd'arbte.

Sur une barque, disposant les éléments d'une brève traversée et se penchant, à genoux, le dos horizontal, les bras étendus, sa vahinéenue jusqu'aux hanches, les seins pendants, lourds et fermes et frémissants, garde, en dépit de la posture, une incontestable élégance.

i. Ceinture, unique vêlement.

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