‹ Paul GauguinChapitre 30 sur 37 · POÈMES BARBARES · texte numérisé non relu

POÈMES BARBARES

Là-bas, vers l'intérieur, dans la maison maorie, ouverte, une femme, assise sur ses jambes, devant la porte, le coude au genou, les lèvres enflées de colère, seule au moins depuis cinq minutes, au moins pour cinq minutes encore, boude, sans que nul ni elle-même sache pourquoi, peut-être pour le plaisir.

L'heure de la sieste a passé, l'heure d'incendie, l'heure morte.

Le crépuscule vite tombe et, de partout, sourd une agitation d'immense volière, dans les demi-ténèbres que la lune cisèle.

On va chanter, on va danser.

Les hommes s'accroupissent au pied des arbres. Les femmes, dans l'espace libre, comme dévêtues de blanc, remuent en cadence leurs jambes solides, leurs fortes épaules, leurs hanches et leurs seins, et les dernières lueurs du jour et les premières lueurs de la lune les poursuivent. La voix des hommes — orchestre de ce ballet — est monotone, grave, presque triste. Il se mêle des frémissements de peur aux trémoussements des femmes et à leur mimique invitant l'amour, qui va venir avec la nuit, — avec la nuit tragique, où le démon des morts veille et rôde et tout à l'heure se dressera, les lèvres blêmes et les yeux phosphorescents, près de la couche où les fillettes tôt nubiles ne dorment point paisibles, parce que les défunts reviennent, — défunts amants ou défunts dieux.

TNoa Noa : odorant.

La majesté silencieuse de la forêt accueille le pèlerin en route vers l'Aroraï, la montagne qui touche le ciel.

Nulle vie animale, point d'envols et de chants, el rien qui bondisse et rien qui rampe. Mais quelles harmonies dans les parfums qui grisent l'artiste voyageur! Que de beaux fruits dans l'éclat polychrome des feuilles, des fruits, des fleurs!

Ses yeux, où demeure l'éblouissement des splendeurs humaines contemplées à nuits, à journées pleines; ses yeux, repus de sensualités si chastes d'être si naïves, évoquent parmi ce triomphe végétal la femme qui serait l'âme de la forêt, l'Eve dorée, aux membres robustes et souples, aux jambes lisses, fortes, rondes comme ces lianes, des cheveux drus comme la mousse, des lèvres où fleurit la sève de l'églantier, deux fruits mûrs sur la poitrine; l'Eve dorée, reine enfant et déesse sauvage, sous le dais somptueux des frondaisons, sur le tapis des herbes, des feuilles amoncelées.

Dans l'extase de cette vision, à pas lents il traverse les clairières rares, les hauts fossés, les ruisseaux, gravit les pentes roides, s'aidant des mains, heureux de l'effort, aux parois des rochers, aux branches d'arbres, — jusqu'à ce qu'un glissement furtif sollicite non pas sa crainte vers l'anfractuosité profonde où luit le blanc ruban d'une source au delà d'un bouquet

bas et large, — vers la grotte fraîche où bruit doucement la source, — Popernoë, — la Source Mystérieuse : et c'est, soudaine, la présence réelle !

Un jeune être, penché, perché sur d'imperceptibles degrés taillés par le temps, dans le mur stratifié de la montagne que la foret habille de pourpre, un bel être nu boit dans sa main, à la source mystérieuse, à la source sauvage comme lui. Et l'artiste frémit dans son âme devant cette apparition qui lui révèle la vie secrète, le secret vivant de la forêt, de la montagne, de l'île.

Mais la jeune fille, avertie par la complicité fraternelle, autour d'elle, des choses qui lui dénoncent le témoin, se détourne, voit et, d'un essor léger, s'efface sur le rideau des feuilles et des ramures qui s'entr'ouvent à sa fuite et se referment silencieusement, impénétrablement.

La source mystérieuse continue sa plainte, pure comme une voix de femme. Parmi les senteurs vives dont est chargé l'air, s'exhale et domine, enivrant, l'esprit même, l'esprit parfumé de l'île heureuse : Noa Noa.

Malamua !

Il fut un temps, il fut, très jadis, un temps de gloire nationale et de féodalité, d'importance sociale, de richesse publique et privée; il fut, dans la nuit ancienne, un temps de dieux et de héros.

Matamua!

Alors la race autochtone régnait sur les îles et les eaux réjouies d'adorer les Atuas^ universels, et Taaroa, leur père, et Téfatou, le roi de la terre, et Hina, déesse de la lune. Alors les prêtres sanglants prélevaient sur la vie généreuse la dîme essentielle du sacrifice. Alors les femmes étaient honorées, plus d'une ayant été choisie pour le baiser divin, et maintes traditions attestaient que les mères de la race lui avaient mérité, au prix d'elles-mêmes et de rituels massacres, dans le temple ouvert au sommet de l'île, l'origine céleste : au prix de massacres rituels qui ne devaient, à travers les âges, point cesser, afin que ne cessât point la race.

Mais les âges s'écoulèrent et, un jour, l'homme blanc apparut, l'ennemi des dieux. Il interdit les sacrifices et, bientôt, l'on vit la race forte dégénérer, s'étioler. Et bientôt elle ne sera plus.

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