Paul Hervieu, conteur, moraliste et dramaturge
Les pages qui suivent ont été, sous leur forme première, un cours public de littérature française professé à la Faculté des Lettres de l'Université de Nancy, pendant l'hiver de 1915-1916. Qu'il me soit permis de les dédier à l'auditoire bienveillant et fidèle qui venait l'entendre à quelques lieues de l'ennemi, et sous la menace de ses bombes et de ses obus.
PAUL HBRVIKU
L^auteur de La Course du Flambeau, de L Énigme et du Dédale a été, — autant qu'il est permis de se prononcer à ceux qui jugent du dehors et sur les apparences, — un favorisé du sort. Né d'une famille de riche bourgeoisie, il n'a jamais connu cette nécessité de gagner le pain quotidien qui pèse d'un poids si lourd, — quand elle ne les étouffe pas, — sur tant de jeunes vocations. A moins de vingt-cinq ans il avait fait ses débuts en littérature. Entré tôt dans la carrière, il en franchit rapidement et brillamment les étapes. Sans arrêt, sans à-coup, suivant une progression parfaitement régulière et normale, comme s'il obéissait à la loi de sa nature, il développa les germes de talent qu'il portait en lui. De chroniqueur il se fit nouvelliste, de nouvelliste romancier, de romancier auteur dramatique, conquérant, à chacun de ces passages, des succès plus larges et plus marqués. A peine arrivé à la maturité de l'âge, il se trouva promu à l'un et à l'autre des deux maréchalats que la grande armée des écrivains fait luire, dans une perspective lointaine, aux yeux éblouis de ses jeunes recrues. Il fut élu membre de l'Académie Française et président de la Société des Gens de Lettres. La fortune, qui l'avait bien traité en maintes circonstances, ne paraît avoir pris de revanche sur lui qu'à l'occasion de sa mort, survenue inopinément le 25 octobre 1915. Cette mort, en d'autres temps,
eût fait événement. Elle a passé presque inaperçue parmi les péripéties d'un drame qui laisse bien loin derrière lui tout ce que l'imagination humaine a pu enfanter de plus tragique; elle n'a été qu'une mort entre des millions d'autres; et, toute prématurée qu'elle fût, puisque Hervieu entrait à peine dans sa cinquante-neuvième année, elle a paru venir 5 son heure, en comparaison de tant d'existences fauchées dans leur fleur. Au surplus, bien que l'auteur n'eût donné aucun signe de défaillance, il est permis de croire que l'œuvre où elle a mis le sceau avait reçu tous les développements dont elle était susceptible, et qu'elle avait désormais plus de chances de se répéter que de se renouveler. Quoi qu'il en soit, le moment est arrivé d'en dresser l'inventaire, d'en apprécier la valeur et d'en mesurer la portée; je ne dis pas seulement de l'œuvre du dramaturge, qui est le couronnement de l'effort littéraire de Paul Hervieu, mais de l'œuvre du conteur et du moraliste, qui a précédé l'autre, et qui, sur certains points, la prépare, l'éclairé et l'explique. Mais auparavant, et pour ne négliger aucune des sources d'information qui nous sont offertes (1), il convient que nous nous arrêtions un instant devant l'homme. Si nous pouvons saisir à leur origine les tendances profondes de son tempérament et de son esprit, nous ne prétendrons pas pour cela en déduire avec une rigueur géométrique les caractères essentiels de son art; mais il nous sera plus facile de reconnaître ce qu'il doit au milieu intellectuel où il s'est formé, et de suivre, plus tard, à travers les développements successifs qu'il a donnés à son talent, la trace de son originalité.
(1) Je fais allusion à la très importante et intéressante notice publiée dans l'Année psychologique, tome X, 1903 (Paris, 1904, p. 1-62), par Alfred Binet, sous ce titre : La création littéraire. Portrait psychologique de M. Paul Hervieu. On y trouvera non seulement des « études d'après nature » qui, faites par un observateur comme Alfred Binet, ont une particulière valeur, mais une foule de renseignements biographiques recueillis de la bouche d'Hervieu lui-même. Quoique ces documents n'aient pas été rassemblés en vue de la critique littéraire de son œuvre, ils ne laissent pas d'être, à qui veut l'entreprendre, extrêmement précieux.