L'HOMME SON TOUR D'ESPRIT, SA FORMATION LITTÉRAIRE
Paul Hervieu était, autant dire, un Parisien, étant né en 1857 à Neuilly-sur-Seine. Cest peut-être la raison suffisante pourquoi ni la nature ni la vie rustique n'ont de place dans son œuvre. Pour peindre la vie rustique, il faut la connaître, et le Parisien ne la connaît pas. Pour ainrier la nature, il faut avoir grandi au milieu, ou tout au moins à portée d'elle; et Tenfance parisienne se passe entre des pavés et des murs. Sans doute le Parisien voyage. Il va de temps à autre chercher, loin de sa capitale, le repos, la santé ou le plaisir. Hervieu a visité de son propre gré bien des coins riants ou sauvages de notre France ; il a parcouru la Suisse et la Savoie, le bâton d'alpiniste à la main; les hasards d'un début dans la diplomatie l'ont conduit jusqu'en Amérique. Mais voyager, c'est passer; c'est traverser des lieux inconnus où l'on apporte avec soi des pensées nées ailleurs et une âme étrangère. Ce n'est pas offrir des sens neufs et une imagination vierge à des impressions qui ne s'effaceront jamais. Le Parisien qui va aux champs y porte les goûts et les habitudes de la ville. Le paysage sur
lequel il promène sa vue occupe ses yeux, mais ne parle ni à son esprit ni à son cœur. Son vrai paysage, à lui, ce sont les rues où s'agite une foule bigarrée, venue de tous les bouts de la France et du monde, où toutes les races se coudoient, chacune avec sa physionomie, ses passions et ses mœurs. Le spectacle qui lui est offert, ce n'est pas la face de la terre, des eaux et du ciel; ce sont des milliers de faces humaines, les unes insignifiantes et mornes, les autres illuminées par la flamme d'une vie intérieure. Toutes, sans lui dire un seul mot, lui parlent par leurs yeux où il plonge les siens. Hervieu a noté quelque part (^ l'effet extraordinaire, magnétique, que produisait sur lui le mystérieux langage des prunelles humain^îs... Selon leurs natures différentes, poursuit-il, les yeux que croisaient les miens me rendaient jadis chagrin ou gai, rêveur ou colère. De plus je m'épuisais en efforts pour remonter vers la source des mille pensées que je voyais, pour ainsi dire, déboucher par les yeux et se jeter de là dans l'océan du monde. J'aurais regardé des yeux, comme d'autres écoutent une musique compliquée et savante, pendant des heures entières, ému tour à tour par l'enthousiasme, le doute, l'impuissance de comprendre, et la rage de ressaisir les expressions évanouies (1) «. L'homme qui a écrit ces lignes était né psychologue; et le psychologue se double volontiers d'un moraliste. Que fût-il advenu de cette disposition naturelle, s'il n'eût pas été un Parisien? Il serait imprudent de faire une loi de cette remarque : pourtant il est curieux de noter que parmi nos grands observateurs et analystes des passions et des caractères, plusieurs, et non des moindres, un Molière, un La Bruyère, sont nés dans la capitale et y ont été, comme on disait jadis, nourris. Les mêmes conditions qui firent d'eux des moralistes, en firent un aussi de Paul Hervieu, non moins pénétrant et non moins sévère. On a souvent rapproché son art de celui
(1) Les Yeux verts et les Yeux bleus, avant-propos.
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de nos écrivains classiques. L'art n'est qu'une forme, qui se moule sur la pensée. Une similitude dans les moyens d'expression, si elle n'est pas le fait d'une imitation insipide, dénonce un rapport d'esprit. De ce rapport nous saisissons ici une des raisons profondes. Nous essaierons plus tard de préciser en quoi il consiste et jusqu'où il s'étend.
Mais ce Parisien, — comme la plupart des Parisiens du reste, — est, si l'on remonte d'un degré ou deux, de provenance provinciale, tant du côté paternel que du côté maternel. Il est Normand par son père, né à Caen, de souche indigène. Il est Briard par sa mère, née à Paris de parents originaires de Coulommiers. On ne saurait dresser un atlas littéraire de la France comme on en dresse un atlas linguistique, ni marquer sur la carte par des lignes tranchées et des couleurs variables la répartition des aptitudes intellectuelles, comme on y situe les productions, les industries et les cultures. « La plante humaine », selon le mot cher à Stendhal, n'est pas attachée au sol comme le chêne ou l'olivier; elle ne dépend pas du climat comme le houblon ou la vigne. Les familles se dispersent, les individus se transplantent, les races se croisent, — et l'esprit soufïle où il veut. Toutefois il faut bien admettre que si le Midi nous fournit en abondance des orateurs, des hommes politiques et des artistes, la Normandie et la Brie produisent plutôt une race robuste et laborieuse de paysans économes ou de marchands âpres au gain, doués d'un esprit positif, d'un grand sens pratique et d'une tenace volonté. Les parents de Paul Hervieu avaient fait, par ces qualités vraisemblablement, leur fortune dans le commerce, quand ils eurent, déjà sur le tard, ce cinquième garçon, l' avant-dernier de la famille. Il ne faut pas s'étonner si l'enfant, pourvu par sa naissance d'une telle hérédité et, de plus, élevé par un père qui appro chait de la vieillesse et par une mère qui doublait le cap de la maturité, contracta de bonne heure certaines habitudes d'esprit qu'il n'a jamais perdues. L'œuvre de Paul Hervieu,
qu'il s'agisse de son œuvre de conteur, de moraliste ou de dramaturge, révèle un goût particulier pour les faits. C'est de l'analyse des faits qu'il tire ses maximes de morale; ce sont des faits que, dans ses nouvelles, il fait passer sous nos yeux, en y mêlant le moins possible de sa personnalité; dans son théâtre les réactions des caractères aux événements se traduisent en actes avec une logique et une promptitude qui parfois ne nous laisse même pas le temps de respirer. Ce tour d'esprit positif et net, d'une lucidité un peu froide, d'une sobriété un peu sèche, mettons que c'est la part, dans le talent d'Hervieu, de la famille et de l'éducation, et cherchons désormais à discerner en lui les qualités individuelles qui composent sa propre physionomie.
Elles n'apparurent pas chez lui plus tôt qu'il n'est ordinaire. Point d'anticipations surprenantes, nulle précocité. « Vraisemblablement cet enfant passa comme les autres ses premières années. Il eut la fièvre scarlatine, des cohques et des rages de dents. Après quoi, ses instincts commençant à se développer, il se mit naturellement à les suivre. Il adorait le miel et détestait la rhubarbe; lorsqu'il était joyeux, il s'abandonnait à des éclats de rire sonores; il pleurait lorsqu'il avait du chagrin. Tout cela le fît souvent fouetter par sa mère. Enfin le voyant en âge de comprendre les jeux et de s'en amuser, son père, commerçant affable mais sérieux, le conduisit chez un maître d'école, dans la petite masure duquel, pendant dix années, il passa les belles heures que le soleil donne à l'homme, roi de la nature (1). » C'est ainsi qu'Hervieu décrit l'enfance d'un de ses personnages. Je n'ai eu, pour y retrouver l'histoire de la sienne, qu'un nom propre à supprimer. Il était de santé délicate et de caractère timide. \ l'institution de Neuilly où il fit ses débuts, il se montra bon élève, discipliné et suffisamment laborieux; de même au lycée Condorcet, où il pour-
(1) Diogène le Chien, chap. I.
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suivit ses études d'une façon honorable sans être brillante. Le seul présage de son avenir qu'il ait donné à ses maîtres, c'est un certain « instinct du style littéraire » que notait dans ses compositions françaises son professeur de troisième. Comme il arrive souvent chez les adolescents renfermés et peu encHns à l'activité physique, ceux qu'on appelle familièrement « des petits pères tranquilles », il développait dans une indolence apparente ses facultés d'observation et de réflexion. Il accumulait en lui des souvenirs, des impressions, des émotions qui, conservées par une mémoire très fidèle, ont fourni plus tard des matériaux à son activité littéraire. Nous en avons un exemple très curieux dans la nouvelle intitulée : Une Scène de collège. C'est le récit d'un duel à coups de poing, entre écoliers rivaux, au collège de Boulogne-sur-Mer, où, pendant la guerre de 1870, on avait mis le jeune Hervieu en pension. Sans doute il a été écrit quelque vingt ans après l'événement, et l'on ne saurait affirmer que l'imagination du romancier n'a pas brodé sur ces souvenirs d'enfance. Pourtant il y a dans certains passages des détails si abondants, si précis, et qui paraissent si peu inventés, qu'on incline à les croire de provenance ancienne et authentique. Ainsi le portrait des deux champions, le Français Bonchon, tout en large, qui figure assez bien « un sac de charbon, avec ses vêtements de tons si foncés, avec sa crinière noire et ses mains perpétuellement sales, avec sa figure assombrie sous la végétation naissante de poils très bruns et sous l'épaisseur des sourcils qui ombraient ses regards déjà ténébreux », et l'Anglais Grutch, tout en long, avec son cou effilé, son museau pointu, ses yeux d'un bleu tendre, ses cils d'une soie très blanche, et ses paupières à la peau transparente comme celle c des tout petits cochons ». Admettons que le procédé littéraire soit intervenu pour souligner et même pour exagérer le contraste. Il n'en reste pas moins que ce double crayon, tout comme certains por-
traits dont nous n'avons jamais vu le modèle, nous donne l'impression de la ressemblance, tant le dessin en est tracé d'un trait sûr et net.
Voir net, rendre de même, c'est la fonne supérieure de l'imagination représentative. C'est la forme même de l'imagination chez Paul Hervieu, qu'il s'agisse de peindre les choses, les idées ou les sentiments. Peu de fantaisie chez lui; point do rêverie. Ni halo lumineux autour des physionomies, ni brume dorée sur le paysage : tout est mis dans le même jour vif et cru. Il a écrit dans sa jeunesse des vers qu'il n'a pas jugé à propos de conserver. Il serait curieux, pour l'histoire de son esprit, de savoir quelle tournure ils avaient. Était-ce des vers néo-classiques à la façon de Ponsard et d'Augier? ou des vers romantiques à la façon de Musset, que les adolescents de ce temps-là copiaient encore? ou des strophes à l'imitation de Victor Hugo? ou des sonnets dans le goût brillant et froid du Parnasse Contemporain? De quelque poétique que se réclamât l'auteur, j'incline à croire que s'ils avaient parfois quelque beauté, ces vers de jeune homme, c'était, selon le vœu du Normand Malherbe, la beauté de la prose, — de la prose nerveuse, tendue et difficile qu'écrira Hervieu dans la maturité de son talent.
Il n'y a donc pas beaucoup d'imagination, au sens courant du mot, chez Paul Hervieu, c'est-à-dire de disposition à animer, à transformer, à idéaliser les choses. Il n'y a pas non plus chez lui, — et pour la même raison, — de tendance à regarder au delà ou au-dessus des faits, de leurs conséquences logiques et de leurs causes naturelles, pas d'inclination religieuse ou mystique. Il déclarait lui-même, aux environs de la quarantaine, « qu'il n'avait jamais eu la moindre possibilité de compréhension de ce que c'était que la foi ». Sans doute pensait-il en premier lieu, lorsqu'il s'exprimait ainsi, à la foi religieuse. Il avait été élevé dans la rehgion catholique; il avait fait sa première communion;
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on lui avait fait concevoir l'idée de la damnation éternelle ; mais jamais il n'avait pu y croire. « Je serai danmé, se disait-il, si je ne crois pas. Mais je ne peux pas croire à volonté. « Ce don d'incrédulité, — car il y a là, chez un enfant si jeune, comme la révélation d'une aptitude congénitale, — il rétendait, nous a-t-on dit, à tous les domaines. « Il ne croit à rien, ni à la télépathie, ni au spiritisme, ni à la chiromancie, ni à la graphologie, ni aux pressentiments, ni à certaines influences fatidiques; l'idée de l'anéantissement de l'individu après la mort ne le hante pas; il accepte cette idée; dans des moments de soucis cruels, il l'a même accueillie comme un repos; en vie normale il n'y pense pas (1). » Je ne vois pas là indifférence aux graves questions qui, à un moment ou à l'autre, tourmentent tous les hommes. J'y vois l'indice d'un esprit très équilibré, très maître et très sûr de lui-même, très positif, encore une fois, peu disposé à se payer de paroles, et répugnant absolument à quitter pour les espaces de l'immensité supra-sensible le sol borné, mais solide, de la réalité.
Il n'y a pas non plus chez Hervieu une très grande sensibilité, du moins de cette sensibilité superficielle et extérieure qui s'épanche en démonstrations, en gestes, en mots, en cris, celle que reflète l'œuvi'e de l'écrivain et avec quoi il fait de la « littérature ». A le lire, il ne donne pas l'impression qu'il eût les nerfs très faciles à émouvoir. Il a mis sous nos yeux les situations les plus angoissantes, non seulement dans son théâtre, où l'auteur naturellement s'efface derrière ses personnages, mais dans ses romans, dans ses nouvelles, où sa personnalité pourrait transparaître davantage. Je ne crois pas qu'il ait jamais un mot de pitié pour les souffrances physiques ou morales qu'il dépeint avec une inflexible vigueur. II est, par nature ou par choix, de l'école de Stendhal et de Mérimée. C'est par l'intensité
(1) Alfred Binet, op cit., p. 14.
seule de ses descriptions ou de ses analyses qu'il trahit son émotion et qu'il provoque la nôtre. Tel il était dans ses livres, tel il était aussi dans sa vie. Tous ceux qui Font personnellement connu s'accordent à nous le représenter comme un homme réservé et froid. « Notre auteur, dit M. Alfred Binet, nous donne l'impression d'une nature discrète, attentive, rentrée, sobre de geste, de voix, de parole, et un peu triste... Il écoute, car il sait écouter, et longtemps, et avec patience... Ce n'est ni un gesticulateur, ni un bavard (1). » Mais tous s'accordent aussi unanimement à signaler sa capacité de s'émouvoir au dedans. Il était « très sensible », dit M, Adolphe Brisson; « d'une sensibilité vive jusqu'à la douleur », dit M. Boutroux; c d'une sensibilité d'écorché », dit M. Georges Lecomte. Quelqu'un m'affirmait, en me parlant de sa mort inopinée, qu'il était une victime de la guerre, non pas seulement parce qu'il avait pris, comme tout bon Français, sa part des deuils et des angoisses de la patrie, mais parce qu'il s'épuisait en efforts quotidiens pour ranimer, chez une personne qu'il aimait et qu'il craignait de voir perdre courage, une confiance dont à certains jours il avait de la [>eine à se donner à lui-même les motifs. La délicatesse du sentiment s'alliait chez lui à la fidélité du souvenir. On accordera sans doute qu'une des plus touchantes manifestations du cœur, c'est la reconnaissance, surtout quand elle s'exerce après de longues années, envers des êtres qui sont sortis de notre vie et même de la vie, et de qui on ne peut nous accuser, comme cet implacable La Rochefoucauld, de chercher par notre gratitude à nous acquérir de nouveaux bienfaits. En 1907, quelques semaines après la mort de Brunetière, Paul Hervieu publia dans la Bcvuc de Paris, à la mémoire du grand critique, un article qui ne donne qu'une assez faible idée de l'activité intellectuelle, de l'originalité d'es-
(1) Alfred Binet, op. du, p. 9.
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prit, de la puissante dialectique et de réloqnence entraînante de l'écrivain qui a\ait mêlé son nom à toutes les grandes discussions littéraires ou morales des vingt-cinq dernières années. Aussi bien n'a\ ait-il pas pour objet, cet article, de définir la doctrine de Brunetière, ou sa rr^anière, ou son idéal, ou >on influence, mais de payer à sa personne une dette jadis contractée par l'auteur. Vingt ans auparavant, pour faire accepter à la Revue des Deux Mcndes un roman de Paul Hervieu qu'il avait bi sans en connaître l'auteur, qu'il avait jugé bon, et qui déplaisait, Brimetière n'avait pas hésité à donner le choix entre la publication de l'ouvrage et sa démission de secrétaire de la rédaction. Et quand, plus tard, Hervieu, étant venu par hasard à apprendre cette histoire, av.ait voulu la raconter au public, il s'y était formellement opposé, sans consentir, sur les instances de son obligé, à autre chose qu'une allusion énigmatique dans la préface de L'Armature. Je devais citer cette anecdote, dont je ne saurais dire en vérité qui elle honore le plus, de celui qui pendant vingt ans refusa de tolérer l'expression d'une reconnaissance si légitime, ou de celui qui n'en garda pendant vingt ans le secret au fond de son cœur que pour le crier sur les toits^ du jour où la liberté de la parole lui fut rendue par la mort.
Comme tous les hommes dont l'imagination est calme et la sensibilité contenue, Heindeu était d'autant plus capable de suite, de méthode et de réflexion. Nous retrouverons ces qualités dans son art. Il les portait dans ses occupations quotidiennes et les manifestait par les habitudes de sa vie. La première fois que M. Alfred Binet pénétra dans son cabinet de travail, il fut surpris de le trouver si bien rangé. On est accoutumé, pour peu qu'on ait lu une page célèbre de Diderot, à considérer le cabinet d'un écrivain comme le temple du désordre. On voit la planche de sapin pliant sous les volumes dépareillés, les estampes enfumées clouées au mur par les quatre coins, les plâtres accrochés çà et là,
PAUL HSBTIEU t
la table encombrée de papiers et de brochures... il y a, en efTet, de ces repaires d'hommes de lettres où l'on ne peut avancer qu'en sautant do place en place, comme on passe un gué de pierre en pierre, sous peine de fouler aux pieds les livres épars sur le parquet; où, si l'on prétend s'asseoir, il faut au préalable expulser des sièges les inoctavo ou les in-douze qui 'y dres.S' nt en piles. Il n'en était pas de même chez Paul Hervieu. Les livres étaient nombreux, mais « bien rangés sur les rayons des bibliothèques, et aucun d'eux ne s'attardait sur les canapés et sur les chaises ». Dans cette pièce élégante et claire, l'écrivain travaillait tous les jours, de telle heure à telle heure, pendant des mois de suite, avec une invariable ponctualité. « Il se lève à 8 heures, disait M. .\lfred Binet, dépense sa matinée à de menues besognes, lit des journaux, beaucoup de journaux, s'acquitte des rendez-vous qu'il a fixés et gagne ainsi l'heure de son déjeuner. C'est vers 1 heure qu'obéissant à l'ordre qu'il s'est donné, il commence sa séance de travail. Cette séance se prolonge régulièrement toute l'après-midi, jusqu'à 6 heures moins le quart... Quelquefois, ayant saisi un joint, il travaille une heure de plus; mais c'est assez rare. A 7 heures, M. Hervieu s'habille et sort. Cinq fois par semaine environ, la journée recommence sur le même plan; le sixième est le jour de l'Académie; le septième est le dimanche, jour de repos (1 ). »
Des habitudes aussi régulières ne sont pas incompatibles autant qu'on pourrait le croire avec ce qu'on appelle l'inspiration, cet afflux d'idées et d'images et cette facilité à leur donner une expression heureuse, au point qu'on a l'illusion d'écrire sous la dictée d'une voix intérieure, qui ne sont pas propres au seul poète, mais que connaissent à un degré inégal tous ceux qui tiennent une plume. Bien au contraire, on peut dire qu'en la disciplinant, elles la favo-
(1) Op. cit., p. 18.
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risent; qu'en la canalisant, elles en maintiennent le niveau. Victor Hugo, par exemple, n^ aurait produit ni tant d'œuvres, ni de cette qualité, ni de cette verve, s'il n'avait jalousement réservé au travail littéraire les mêmes heures de chaque jour. Mais ici nous avons les aveux de Paul Hervieu. Composer n'est pas pour lui un plaisir. « J'aimerais mieux lire qu'écrire, disait-il... Je travaille par volonté, parce que je m'en donne la consigne... J'ai le sentiment de l'incarcération pendant que je travaille... Je suis comme le voyageur dans le noir du tunnel, qui attend de voir la lumière du jour... » La besogne à laquelle il s'astreignait n'était pas sans analogie, à ses yeux, avec les travaux forcés. « J'ai parfois rêvé, disait-il encore, d'avoir un esclave dont personne ne connaîtrait l'existence, qui vivrait dans une cave... Je lui ferais passer de la nourriture par un soupirail, et il écrirait toutes mes pièces... Je ne lui laisserais guère de repos, je serais exigeant, je le ferais recommencer sans pitié; moi, je n'aurais qu'à jouir du fruit de son travail... » Et il concluait spirituellement : « Mais je me suis aperçu que cet esclave, j'en disposais : c'est moi. » L'œuvre à faire ne se présentait pas à lui comme une création épuisante, mais voluptueuse, où le plaisir de la conception fait surmonter et oublier les fatigues d'une exécution pénible. Elle lui apparaissait comme une construction logique. qu'il fallait assembler, asseoir, dresser, agencer, relier avec beaucoup d'efforts et de contention d'esprit. Ne Teût-il pas déclaré qu'on s'en douterait un peu, en lisant ses romans et ses pièces de théâtre. Rien ne parait avoir été abandonné au hasard; tout est calculé, combiné, raccordé avec une précision minutieuse. Ce serait parfait, si on ne s'en apercevait pas. Beaucoup de pages de son œuvre sentent l'huile. Il faut les prendre telles quelles, et voir dans cet art patient, conscient, aux formes élégantes mais un peu raides, un produit et une réussite de la volonté.
La volonté, tel parait bien avoir été le trait dominant
d'Hcrvieu. La volonté se marquait dans sa physionomie dont, avec deux grands yeux, beaux, mais dépourvus de douceur, le détail le plus caractéristique était le menton, haut, large, carré, opiniâtre. C'est par volonté, par un choix Hbre et, réfléchi, plutôt que par l'entraînement d'une vocation irrésistible, qu'il s'était fait homme de lettres. « J'ai été, disait-il, im littérateur volontaire. » Au sortir du lycée, hanté peut-être par une parole entendue du vivant de son père : « Toi, tu ne seras pas dans les affaires ; tu feras ton droit )^, — ou tout simplement faute de concevoir de ses facultés un meilleur usage, il prit ses inscriptions. Il poussa jusqu'au premier examen de doctorat. Puis, l'envie lui étant venue de s'exercer à la parole, il commença son stage au Barreau de Paris, et demanda au bâtonnier Bétolaud de le mettre sur la liste des avocats d'office. Il était jeune; il avait l'air extrêmement jeune. Le bâtonnier lui conseilla d'attendre. « En sortant du cabinet de Bétolaud, Her\'ieu eut un accès de dépit; il prit une résolution brusque qui, d'un coup, changea tout son avenir. Il renonça au droit et se rendit directement chez un de ses amis qui le fit entrer dans le cabinet, nouvellement constitué, de M. de Freycinet; de là, il passa au ministère des Affaires étrangères, qu'il devait quitter quelques années phis tard, pour se donner entièrement à la littérature (1). «
Rien ne permet de croire qu'au moment où il se faisait attacher au ministère des Affaires étrangères, il n'envisageât la diplomatie comme un avenir très acceptable. « J'aurais pu, disait-il plus tard, faire une carrière dans les am bassades. >; Il avait asse? d'inteUigence, de méthode et de ténacité pour réussir là où il aurait résolu de suivre sa voie. Il se trouva que ce fut dans la littérature. Un hasard lui révéla qu'il avait quelque talent pour écrire. Afin de rendre
(1) Alfred Binet, op. cit., p. 14.
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service à un ami plus âgé, pressé par le temps, il se chargea de rédiger un chapitre d'un livre que cet ami préparait. Il prit goût à la tâche, et il découvrit que lui aussi il était homme de lettres. En 1882, à vingt-cinq ans, il publiait coup sur coup ses deux premiers livres : La Bêtise parisienne, un recueil de chroniques et d'articles qui promettaient un moraliste précoce, et un conte, Diogène le Chien, où un sujet antique était renouvelé par un esprit très moderne. Il donnait vers le même temps sa démission d'attaché d'ambassade. Sa vie, cette fois, était orientée définitivement. Il a maintenu cette orientation sans défaillance, donnant à peu près régulièrement chaque année une œuvre nouvelle, faisant jouer encore au printemps de 1914 sa dernière pièce. Le Destin est maître, sur la scène de la Porte- Saint-Martin. Jusqu'au dernier moment il a rempli sa tâche en bon et ponctuel travailleur*
On n'est pas seulement l'homme de son hérédité et de son tempérament; on est encore l'homme de sa génération. Aux dispositions naturelles, à l'éducation donnée par la famille et par la vie, vient s'ajouter l'éducation donnée par les livres. On se ressent toujours de l'atmosphère intellectuelle qu'on a respirée à vingt ans. « Il n'est aucun de nous, a-t-on dit, qui, descendu au fond de sa conscience, ne reconnaisse qu'il n'aurait pas été tout à fait le même s'il n'avait pas lu tel ou tel ouvrage, poème ou roman, morceau d'histoire ou de philosophie (1). » La remarque est particulièrement juste quand il s'agit d'un écrivain qui demande aux livres non pas seulement une récréation passagère et un noble divertissement, mais la direction de son talent et les modèles de son art.
(1) Paul BouRGET, Essais de psychologie contemporaine, avant-propos.
La génération à laquelle appartenait Hervieu, c'est la génération de 1880, la première qui atteignit Fâge d'homme après les revers et les douleurs de 1870, celle à qui échut, après le grand désastre, la tâche de renouer le présent au passé et de préparer l'avenir. Mais le passé, du moins le passé le plus proche, lui était d'un médiocre réconfort, et l'avenir ne lui offrait que des perspectives obscures. Elle sentait dans son âpreté cuisante l'humiliation de la défaite, sans que l'espoir d'une revanche prochaine en vînt adoucir l'amertume. Elle entrait dans la vie avec la défiance d'ellemême et de ses forces. Elle pliait sous un fardeau trop lourd ; elle a dû attendre trente-quatre ans avant de se redresser. Faut-il s'étonner si elle a été, dans l'ensemble, une génération désenchantée, apportant avec elle la conviction d'un beau destin manqué et d'une disgrâce imméritée, disposée par suite à se faire des choses et du monde une conception sèche, dure et triste? Les maîtres qu'elle se donna, loin de réagir contre cette tendance, l'encourageaient. L'état d'esprit de beaucoup de jeunes gens de ce temps-là a été expliqué et analysé par l'un des plus distingués, — c'est Paul Bourget, — dans ces Essais de psychologie contemporaine (1) qui sont, comme l'auteur nous en avertit, moins une œuvre de critique qu'un recueil de << notes pour servir à l'historien de la vie morale pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle français ». Il faudrait dire plus exactement, ce me semble, qu'ils sont surtout une contribution à l'histoire intellectuelle de la jeunesse littéraire française aux environs de 1880. Ce sont les dieux qu'adorait cette jeunesse que M. Paul Bourget fait passer devant nos yeux sous le même angle de lumière où elle avait accoutumé de les voir : poètes comme Baudelaire et Leconte de Lisle, romanciers comme Flaubert, Stendhal et les Concourt, philosophes comme Renan et Taine, moralistes comme Du-
(1) Les Essais ont paru en 1883^ et les Nouveaux Essais en 1885.
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mas fils. Il nous présente d'eux non pas l'image que nous nous en faisons aujourd'hui, mais celle qui se reflétait, il y a trente-cinq ans, dans ce miroir inconsciemment déformateur qu'est l'esprit des tout jeunes gens. Baudelaire, par exemple, ne les touchait point par la sobriété puissante de son art, et par l'ardente spiritualité qui s'exhale de son inspiration souvent trouble. Ils aimaient en lui le blasé qui ne pouvait trouver de saveur à l'amour qu'en le composant d'un ambigu de mysticisme et de libertinage, le raffiné qui s'enorgueillissait de vi\Te en un siècle vieilli, à une époque de décadence, persuadé que si la décadence aboutit à la ruine et à la mort, elle n'y arrive qu'après avoir engendré des sentiments rares, des états d'âme imprévus, des exemplaires d'humanité exquis. De l'œuvre de Renan ils retenaient, j'aime à le croire, la leçon de haute sincérité envers soi-même, de probité scientifique, de labeur assidu, de tolérance non pas aigre et méprisante, mais respectueuse et sympathique, qu'elle continue de nous donner. Mais ils voyaient surtout dans l'auteur des Origines du Christianisme aussi bien que des Drames philosophiques le prince du dilettantisme, l'initiateur à « cette dispo-ition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse qui nous inclin^^ tour à tour vers les formes diverses de la vie, et nous conduit à nous prêter à toutes sans nous donner à aucune (1) ». Ils admiraient dans la critique et la philosophie de Taine la rigueur apparente qu'ajoute à des thèses ingénieuses, neuves, discutables mais excitantes, une dialectique vigoureuse et un style aussi systématique que la pensée. Mais ils acquéraient aussi dans son commerce l'amour, le culte et presque le fétichisme du fait, du fait auquel se ramène la science, auquel aussi «e ramène l'art, si la valeur littéraire d'un ouvrage se mesure à ce qu'il contient de faits significatifs et de documents humains. Flaubert leur ensei-
(1) Essais de psychologie contemporaine : M. Ernest Renan.
ofnait que l'art a son objet en lui-même, qu'une création esthétique n'a pas d'autre but que sa beauté intime; que toute œuvre est condamnable où l'auteur se laisse deviner; il les laissait convaincus, par la lecture de ces romans où il prétend reproduire exactement la vie, que la créature humaine est à la merci des choses qui l'entourent, et incapable, ou peu s'en faut, d'aucune réaction personnelle. Stendhal, ressuscité après un long oubli, compris enfin, comme il l'avait annoncé, par les lecteurs de 1880, était honoré par la plupart de ces jeunes gens d'une admiration qui allait jusqu'au fanatisme. Il les conviait à le suivre dans ces analyses minutieuses et interminables où il dissèque les grandes passions humaines, l'ambition et l'amour, aussi froidement qu'un chirurgien ouvre un cadavre sur une table d'amphithéâtre; il leur enseignait d'exemple comment on cache une sensibilité trop vive sous le masque d'une « ironie imperceptible au vulgaire ». Les frères de Concourt les invitaient à prendre, pour sujet du roman que tout débutant rêve d'écrire, non pas quelque belle et dramatique aventure, mais l'étude patiente et positive d'un cas psychologique, voire quasi pathologique, comme celui d'un Charles Demailly ou d'une Madame Gervaisais, à décrire des détraqués et des neurasthéniques, à pratiquer le style travaillé, compliqué, contourné, alambiqué, — « l'écriture artiste », — dont ils n'étaient pas peu fiers d'avoir été les inventeurs et dont ils poussaient le souci jusqu'à la souffrance. Et tandis que les philosophes doutaient, que les poètes se pervertissaient, que les romanciers se désintéressaient hautement des applications pratiques qu'on pouvait être tenté de donner à leurs récits, seul un dramaturge, s' érigeant en moraliste, entreprenait de fixer pour ses contemporains les principes qui doivent régler la conduite de la vie. Doué au plus haut degré du sens du théâtre, excellant à réaliser en situations saisissantes les problèmes de la casuistique mondaine, spécialement ceux qui concernent l'amour et
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Je mariage^ et des prémisses par lui posées à tirer les conclusions avec une implacable logique, Alexandre Dumas fils ne mettait, dans ses comédies, l'homme et la femme en présence l'un de l'autre que pour les jeter aux prises dans une lutte sans merci, où la brutalité de la violence n'avait d'égale que la perfidie de la ruse. De telles lectures nourrissaient chez les jeunes gens de 1880 une sensibilité surexcitée et maladive sous des dehors impassibles, une philosophie amère, uiie indifférence complète aux conséqucces morales de l'œuvre d'art, et, dans le naufrage des illusions et des croyances, une confiance absolue dans le seul élément de certitude qui s'offrît à eux, dans la valeur du fait.
La formule littéraire qui répond à cet état d'esprit, c'est le réalisme. Et c'est aussi le réalisme qui, vers 1880, dominait dans la littérature française. Mais il y a réalisme et réalisme. Nous avions eu déjà le réalisme humanitaire à la façon des Misérables ; nous avions en ce moment même le réalisme sentimental d'un Daudet ou d'un Coppée; d'Angleterre, de Russie, nous étaient venues ou nous arrivaient, avec les romans de George Eliot et de Dostoievsld, les manifestations d'un réalisme qui ne croyait devoir sacrifier à la peinture de la vérité et à l'exacte observation de la vie ni le respect de la dignité humaine ni la divine pitié. L'auteur des Scènes de la vie cléricale, à' Adam Bede et du Moulin sur la Floss met en scène des personnages sans éclat et des aventures communes. Mais dans la destinée la plus vulgaire il y a place pour toutes les émotions de l'âme. « Croyez-le bien, dit-elle quelque part, vous gagneriez plus que je ne saurais dire, si vous appreniez avec moi à voir un peu de la poésie et du pathétique, du tragique et du comique contenus dans l'expérience d'une âme humaine
qui regarde par de ternes yeux gris, et qui parle dans une voix d'un ton tout ordinaire (1). » L'auteur des Pauvres Gens, des Sou\^enirs de la Maison des Morts, de Crime et Châtiment, se penche fraternellement sur les humbles, sur les souffrants, sur les déchus, sur les coupables; il peint sous (les couleurs effroyables la vie des bagnes sibériens où i) a passé quatre années; il analyse avec la plus minutieuse exactitude les états de conscience d'un criminel, depuis la conception jusqu'à l'exécution et jusqu'à l'expiation du forfait. Mais c'est qu'il voit dans les tortures physiques ou morales, surtout quand elles sont supportées en commun, un objet de compassion, et un m.oyen de relèvement ; il croit à la bonté de la souffrance; il en a la religion. Pour lui comme pour Eliot, — quelque distance qui à tous points de vue les sépare, — la condition essentielle de l'art, c'est la sympathie. Chez nous au contraire le réalisme, tel que l'ont pratiqué les disciples de Plaubert, a quelque chose de sec et de méprisant. Leur maître s'est astreint par cons cience à peindre des faits vulgaires et des âmes communes. Mais on sent qu'il s'irrite de perdre son talent et son style à une tâche aussi ingrate; il en veut à ses personnages de n'offrir que des spécimens de la sottise, de la trivialité, de la bassesse; il s'en venge en les présentant sous leur plus mauvais jour. Son art a le poli du marbre; il en a aussi la Froideur. On regrette qu'il n'ait pas été animé, comme celui du réaliste anglais, par le sentiment de la dignité morale dans les êtres les plus humbles; comme celui du réaliste russe, par un souffle d'évangélique charité, l-ne réaction allait se produire contre cet art dur et presque inhumain. Mais il s'accordait trop bien au tempérament d'Hervieu pour ne pas avoir été le moule naturel où le jeune auteur jeta ses premières conceptions.
Du réalisme à la Flaubert, Hervieu a certains traits forte-
(t) The Sad Fortunes of the Rev. Amos Barton, chap. V.
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ment marqués. Le premier, c'est le scrupule de Texactitude. Il peint ce qu'il a vu. Il parle de ce qu'il connaît. Il se refuse à créer des personnages dont le genre de vie lui serait étranger, à décrire des milieux qui ne lui sont pas familiers. « Je ne me vois pas, disait-il, faisant une pièce dans un milieu minier... Je n'ai jamais fait autre chose que les milieux dans lesquels je vivais... J'ai répugnance à lire un roman où il y a des personnages ou des milieux appartenant à un pays dont l'auteur n'est pas originaire... Cela ne m'intéresse pas... Un mémoire du temps vaut mieux qu'une histoire sur le même temps (1). k A plus forte raison vaut-il mieux qu'un roman historique. Retenons qu'Hervieu ne se serait pas senti le goût d'écrire Germinal ni Salammbf^, encore qu'il semble avoir eu, dans sa jeunesse, la velléité de tenter, dans le genre de ce dernier ouvrage, une sorte de restitution archéologique, dont il ne subsiste, perdu dans un volume de ses œuvres, qu'un fragment qui ne fait rien regretter (2). Homme du monde, il a peint les gens du monde et la vie mondaine, d'après ce qu'il voyait, d'après ce que les conversations, les médisances, les indiscrétions, les potins lui révélaient des dessous misérables que déguisent les brillants dehors. Il travaille visiblemient sur des données que la réalité lui fournit. Mais il ne les transporte pas toutes vives et toutes chaudes dans ses livres, à la façon dont Daudet, par exemple, utilisait les notes de ses carnets. Il procède plutôt comme nos classiques, qui, eux aussi, sont des réalistes. Avec des éléments empruntés de toutes parts et amalgamés dans la mémoire, il construit des personnages plus simples, plus logiques, plus constants avec eux-mêmes que ceux que nous rencontrons dans les salons ou que nous croisons dans la rue, vrais, mais d'une vérité géné-
(1) Alfred Binet, op cit., p. 53.
(2) Prologue de Ylncendle de Sodome, conte inachevé et en ruine, à la suite de Diogène le Chien.
raie et typique, plutôt que d'une vérité surtout individuelle et qui frise la singularité.
C'est encore un trait commun avec le réalisme à la Flaubert, — disons mieux, avec le réalisme fran';'ais à toutes les époques, — qu'une disposition chagrine à ne voir et à ne faire voir de la vie que les aspects mesquins et vulgaires, que les laideurs, les tares, les trahisons, les perfidies, les calculs et les intrigues. Cette inclination, que je crois innée chez Hervieu et qui s'expliquerait par le tour positif de son esprit, a peut-être été renforcée par l'expérience, je ne saurais dire jusqu'à quel point. Elle a été encouragée très certainement par la lecture des écrivains de la génération précédente. I.e scepticisme moral dont elle s'accompagne d'ordinaire a été développé chez lui par la fréquentation des romans de Voltaire, de Candide, de U Ingénu, qu'il connaissait par cœur et auxquels il fait allusion volontiers. Candide et L'Ingénu ne sont pas des histoires pour la jeunesse. Encore y trouverait-on plus de naïveté que chez les petits conteurs du dix-huitième siècle, de Crébillon le fils à Laclos. Hervieu semble avoir pris plaisir en leur compagnie. Il a pour leur légèreté plus d'indulgence que nous n'en aurions attendu d'un esprit naturellement sérieux. Un personnage d'une de ses comédies éprouve le besoin de rendre un hommage imprévu à ce qu'il appelle « le pur dix-huitième siècle », qui n'est qu'assez peu le dix-huitième siècle de Montesquieu et de Voltaire, pas du tout le dix-huitième siècle de Buffon et de Rousseau. « Ah ! l'époque délicieuse! s'écrie-t-il avec conviction... Un rapide accord et un souriant adieu! de fugitives faveurs! une reconnaissance éternellement légère! (1) » C'est la paraphrase exclamative du mot célèbre de Chamfort sur l'amour, c; échange de deux fantaisies », ou du titre de ce conte de Vivant Denon, Point de lendemain, qui fournit à Hervieu la ma-
(1) Bagatelle, acte I, scène 3.
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tière de son premier début dramatique. Je sais ce qu'il y a d'excessif à porter au compte d'un auteur de théâtre toutes les opinions qu'il prête à ses personnages. Il faut bien reconnaître pourtant que, dans quelques-uns de ses romans, Hervieu a mis une complaisance marquée à analyser et à décrire les formes les plus frivoles de l'amour.
S'ensuit-il qu'il recommande de telles moeurs, ou qu'il les approuve, ou simplement qu'il les excuse? Toujours est-il qu'il ne les condamne pas expressément, au grand regret de cette catégorie de lecteurs pour qui une moralité bien pesante compenserait force détails un peu légers. C'est que l'auteur, fidèle encore en ceci aux procédés de la littérature réaliste, se garde soigneusement d'intervenir dans son récit. Il nous dérobe jalousement sa personne. Il est absent de son ojuvre. Il introduit ses héros sur la grande scène de la vie, et il les y laisse se débrouiller tout seuls. Ou, si l'on veut, il les traite comme un savant naturaliste ses insectes, ses quadrupèdes ou ses oiseaux. Il décrit leur carapace, leur robe ou leur plumage, leurs mœurs, leurs amours, leurs combats. Il ne lui vient pas à l'idée de se plaindre que le loup soit féroce et que le tigre soit cruel, de s'indigner que le singe soit lascif ou que la chatte soit perfide, pas plus que d'admirer le chien d'être fidèle ou l'agneau de se laisser mettre en côtelettes. Ces choses-là ne sont point dans l'ordre de la morale; elles sont dans l'ordre de la nature. La Bruyère disait : « Ne nous emportons point contre les hommes, en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'euxmêmes et l'oubli des autres : ils sont ainsi faits; c'est leur nature; c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève. « Hervieu aurait, je crois, très volontiers contresigné cette pensée, qui exprime sur l'espèce humaine un jugement dénué de toute illusion. Et peut-être se croyaitil d'autant plus dispensé de faire étalage de principes qu'il s'adressait à des lecteurs qui avaient de beaucoup dépassé
l'âge de raison et qu'il pouvait supposer en état de discerner par eux-mêmes le bien du mal.
Toutefois, il est difficile de se tenir en tout et toujours dans les limites du strict réalisme, comme de conserver, en ce qui concerne les conséquences morales des actions humaines, cette imperturbable sérénité qui confine à l'indiiïérence. De môme que nous serons amenés à constater chez Paul Hervieu une certaine prédilection à représenter des personnages étranges ou des scènes bizarres, de même nous nous apercevrons que sa pensée, si elle n'est pas de parti pris moralisante, n'est pas non plus inerte et incapable de réagir au spectacle de la réalité. 11 ne prêche pas, — ceci soit dit une fois pour toutes, — le dévouement, ni le sacrifice, ni la mortification, ni le renoncement. Il est trop désabusé sur le désintéressement de la nature humaine. Mais il n'est pas persuadé non plus, comme les réalistes exclusifs, que l'individu soit le produit nécessaire de l'hérédité, du milieu et des circonstances. Il croyait, nous dit-on, au libre arbitre et à la responsabilité (1). Il a horreur, surtout, do tout ce qui tend à diminuer la personne humaine : horreur de l'injustice, horreur de l'oppression. Il a réclamé pour ceux qui lui paraissaient victimes d'une iniquité sociale. Il a réclamé pour les femmes; il a réclamé pour les fous. Il a suggéré qu'il serait juste de relever la condition légale des unes, et de supprimer moins légèrement la liberté des autres. D'où lui vient cette ardeur à plaider la cause et à revendiquer les droits de l'individu? Est-ce un souvenir de ses études juridiques et de son court passage au Barreau? Est-ce la marque de son origine normande ? Est-ce la trace d'une influence exercée par certains drames d'Ibsen? J'y verrais plus simplement, pour ma part, la démarche naturelle d'un esprit que la raison domine, que guide une logique inflexible, et qui porte très haut le souci de la justice et de
(1) BiNBTj op. cit., p. 56.
L*HOMME, SON TOUR d'eSPRIT, SA FORMATION LITTERAIRE 31
l'égalité. M. Alfred Binet définit Paul Hervieu, en dernière analyse : <' un exemple presque accompli d'humanité rationalisée (1) r-. La formule semble juste, et, au point de vue littéraire, elle rend assez bien compte des qualités et des défauts, des mérites et des insuffisances de notre auteur.
Quoi qu'il en soit, de cette rapide esquisse du caractère d' Hervieu on peut retenir l'idée d'un tempérament très accusé et très personnel. Les discussions passionnées et les appréciations divergentes dont son œuvre a été l'objet nous confirmeraient encore dans cette opinion. Il n'y a que les effacés et les médiocres que l'on ne conteste pas. Ce tempérament est plus robuste que fin, plus vigoureux que délicat, plus énergique que tendre. De Taveu même de Paul Hervieu, l'idéal littéraire auquel il tendait, c'était la force et l'action. C'est l'idéal d'un hommie de théâtre. Hervieu ne s'est fait auteur dramatique que relativement tard. Mais dès ses débuts, il l'était, pour ainsi dire, en puissance. Il est facile de s'en apercevoir, quand on étudie son œuvre de conteur.
(1) Op. cit., p. 62.