CONCLUSION
Telle est, considérée tour à tour sous ses trois grands aspects, l'œuvre de Paul Hervieu. Quel jugement convient-il, en terminant, de porter sur elle et sur son auteur ? Quel sera celui de cette opinion publique plus impartiale, puisqu'elle ne se prononce que sur les morts, plus éclairée, parce qu'elle juge de plus haut et de plus loin, qu'on appelle la postérité? De ces contes, de ces romans, de ces drames que les contemporains ont lus ou applaudis, qu'est-ce que le temps engloutira dans l'oubli où sombrent tant de choses? Que laisserat-il subsister? Si l'on admet volontiers que La Bêtise parisienne et les Notes sur la Société peuvent s'ignorer sans grand dommage, il semble que quelques-unes des mieux réussies parmi les nouvelles d' Hervieu, ou des études de mœurs comme Peints par eux-mêmes et U Armature ont droit d'occuper, dans le genre auquel elles appartiennent, une place distinguée; que même il s'en faut de peu, — seulement d'un style plus souple ou d'un art plus vivant, — que des pièces comme Les Tenailles et Connais-toi, comme Le Dédale et La Course du Flambeau, ne prennent l'air du chef-d'œuvre. Mais, sans prétendre dicter son choix à l'avenir, ce que dès maintenant on croit pouvoir affirmer, c'est que l'histoire de la littérature française mentionnera, quoi qu'il arrive, le nom de Paul Hervieu comme celui d'un écrivain qui a placé haut son idéal artistique et qui
a mis à le réaliser une ingéniosité, une application, une persévérance dignes d'admiration et de respect. La nature l'avait prédisposé à être tin observateur pénétrant, sans illusions et sans indulgence, un moraliste systématique, quelque chose comme un La Rochefoucauld bourgeois. Elle l'avait doué de ténacité plutôt que de facilité, de force plutôt que de grâce. Elle ne lui avait donné ni la verve qui fait le conteur, ni l'imagination qui fait le romancier, ni le pouvoir créateur qui fait l'auteur dramatique. Il a voulu être tout cela, et il l'a été. Il est parvenu à posséder, dans une certaine mesure, les qualités que de naissance il n'avait pas. Il a eu tout ce qu'on peut s'assurer, comme disait Bossuet, «par conseil et par prévoyance»; tout, sauf le génie, qui ne s'acquiert pas. Au lendemain de sa mort, on l'a placé, avec un enthousiasme assurément excessif, au rang d'Eschyle et de Shakespeare. De telles exagérations conviennent à l'oraison funèbre. Le critique les y laisse, et se borne à saluer dans l'écrivain prématurément disparu un talent vigoureux et probe, un des meilleurs dramaturges d'une génération qui en a compté d'excellents, un homme qui honore son temps et son pays, et qui, s'il a été, comme je le disais en commençant, bien traité par la fortune, paraît avoir mérité ce bonheur.