CHAPITRE Yll
Indépendamment des idiots, des imbéciles et des fous, les aliénistes réclament comme relevant de leur science une multitude d'esprits qu'ils désignent sous le nom de dégénérés supérieurs . Ces nouveaux clients ont été étudiés avec soin. La race dont ils sortent leur a transmxis le germe de maladies nerveuses. Sous l'influence de tares héréditaires, le système nerveux présente chez eux des lacunes qui en détruisent l'harmonie fonctionnelle. Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas diriger constamment leurs pensées vers une fin convenable, ni tirer un heureux parti de 1 intelligence souvent brillante dont ils sont doués. Ils ont, avec des aptitudes natives d'une réelle valeur, une impuissance originelle à discipliner leur cerveau. Ils justifient les épithètes de bizarres, d'écervelés, d'excentriques que le monde leur attribue. Point de logique ni de liaison dans les idées : elles vont à la débandade, rien ne dirige leur emportement ni ne coordonne leurs bonds. Point de stabilité dans le caractère, tour à tour violent et doux, résistant et faible, indécis et obstiné. Point de pondération dans les sentiments : une sensibi-
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lité exagérée, des penchants étranges, des affections déréglées, des enthousiasmes inconsidérés. Les dégénérés sont tous, par définition, des déséquihbrés. 8i la tare congénitale ne se trahit chez un grand nombre d'entre eux que par un état plus ou moins apparent de déséquilibration, chez d'autres elle s'accuse vigoureusement par une série d'épiphénomènes nerveux, d'aspects variés, mais d'origine commune, et qui apparaissent, çà et là, ensemble ou séparément, au cours de la vie du malade comme autant « d'épisodes » caractéristiques : hallucinations, monomanies, phobies, folie du doute ou délire du toucher, peur des espaces, tendance irrésistible à répéter les mots qu'on entend ou les actes dont on est témoin, aberrations sexuelles, toutes sortes d'obsessions ou d'impulsions. La situation des dégénérés est pleine de périls; ils se trouvent engagés dans la grande affaire de la vie sans fonds, sans capitaux suffisants; ils ont bien de la peine à se soutenir jusqu'au bout, à éviter la ruine; chez les moins résistants, il suffit du plus petit événement pour amener un désastre, la faillite, la folie (I) .
Le grand-duc Paul est là tout entier, dans ce portrait. Oui, sans nul doute, il est frappé au coin de la dégénérescence, ce prince mal équilibré, déconcertant, inquiétant. Examinez sa constitution physique : l'architecture du corps est défectueuse, et Saint-Beuve ne force pas trop les choses quand il nous représente le fils de Catherine comme » une espèce de Lapon camus, rabougri (2) " . Rappelez-vous son enfance maladive : s'il fallait ajouter foi aux témoignages assez obscurs de quelques contemporains, il aurait été sujet dans son jeune âge à des crises d'épilepsie. Quels ravages ont dû produire sur un être
(i) Magnan, les Déqcnérés, état mental et syndromes épisodiques. (2) Nouveaux Lundis, t. II, article sur Catherine II.
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prédisposé aux accidents nerveux les terribles émotions de 1762! De bonne heure il se signale par des bizarreries de pensée, de sentiment et de conduite, par un goût exagéré de la solitude, par une disposition néfaste à prendre ombrage de tout, à grouper les circonstances les plus insignifiantes et à les rapporter à je ne sais quel complot imaginaire. Il se sent entouré d'une force inquiète et malveillante. A plusieurs reprises, vous vous en souvenez, la crainte d'être empoisonné surgit en lui et le ronge. Il a une émotivité morbide qui se traduit par des accès de colère violente : sa vie n'est pour ainsi dire qu'une série d'orages qui troublent profondément le milieu où ils se produisent. Souvent à ces éclats succède un état de profonde dépression nerveuse : en dehors de tout chagrin immédiat, il est comme écrasé par l'immense tristesse des choses; il a des crises de désespérance, d'hypocondrie. Bien mieux, il est sujet aux hallucinations. Mme d'Oberkirch nous raconte qu'en se promenant un soir sur les quais de la Neva, vers 1780, « le grand-duc se crut accompagné par un fantôme qui l'appela par son nom, lui fit de sombres prédictions, fantôme qui n'était autre que son aïeul Pierre le Grand (l). " Le témoignage de Mme d'Oberkirch doit être recueilli avec d'autant plus de soin, que cette amie dévouée de Marie Féodorovna est prévenue en faveur de Paul et passe volontiers sous silence ses défauts de caractère et ses troubles de santé. Bientôt vous découvrez chez le grand-duc de nouvelles manifestations nerveuses qui ne sont que des modalités de la déséquilibration. Sa conscience, d'une impressionnabilité maladive, s'exagère sa propre importance; son imagination déréglée enfante des chimères. De plus en
(1) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 357.
plus sensitif et impulsif, il a des enthousiasmes désordonnés, des monomanies, des explosions de piété, des envolées mystiques. Jusqu'à l'époque de son avènement, vous n'observerez en lui que les » épisodes » caractéristiques de l'état mental des dégénérés. Mais vous constaterez que la résistance cérébrale s'amoindrit d'année en année : le plus léger choc moral en viendrait à bout. Après la dramatique journée du 6 novembre 1796 où la grande impératrice succomba soudainement, où Paul, hanté le matin des plus sinistres pensées, préparé à subir la volonté de son ennemie, la prison ou la mort, se vit, le soir, maître de l'empire, il semble que cette résistance cérébrale soit définitivement vaincue; il semble que l'équilibre soit définitivement rompu, que la raison chancelle, que la conscience s'obscurcisse, que le délire s'installe.
La science qui voit en chaque homme le tabernacle où dorment les générations passées, la science nous représente le dégénéré comme " le produit d'une longue suite de transformations morbides héréditaires (1) » . C'est donc dans les parents de Paul, c'est dans les mystérieuses lois de l'hérédité qu'il faudrait chercher les éléments et le secret de son organisation singulière. Quelles tares nerveuses Catherine a-t-elle pu léguer à son fils? Elle est de bonne race, vigoureuse et énergique, avisée et perpétuellement lucide. Mais elle est obligée de se contenir et de se surveiller. Elle est particulièrement vive, impétueuse. Grimm la compare à un volcan; elle-même appelle gaiement l'Etna « son cousin w . On ne peut pas dire qu'elle manque de suite dans ses desseins. Mais quand elle nous avoue « qu'elle est un parfait composé
(1) Magnan, les Dégénérés.
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de bâtons rompus » , elle nous force à nous souvenir de ses changements d'humeur, de ses engouements passionnés suivis de prompts désenchantements (1). Ce qu'on peut relever de plus grave à la charge de Catherine, ce sont ses excès génésiques. Jamais femme ne fut plus asservie aux besoins du sexe, ou, pour être plus exact, jamais femme ne donna une plus large carrière à ses sens. Les aliénistes ne manqueraient pas de voir dans ses amours hors d'âge et hors de raison un symptôme morbide. Est-ce ce surmenage sensuel qui dès 17 74 provoquait chez l'impératrice des manifestations nerveuses? Les médecins de Sa Majesté constataient des «syncopes», des » tics ') nerveux, des attitudes bizarres, et prononçaient un peu vite le mot d'hystérie.
Du moment que la légitimité de la naissance du grandduc Paul prête matière à de sérieuses contestations, chercher à expliquer les tares de Paul par celles de Pierre III ne peut mener à rien de très solide ni de très assuré. Si le triste mari de Catherine était le véritable père de Paul (il n'est point permis d'affirmer en toute certitude qu'il ne l'est pas), il lui aurait imposé un bien lourd héritage. Quelle misère physiologique chez cet homme mal bâti, chétif, dont toute la personne était une grimace, créature opaque, cachant dans ses recoins obscurs tous les vices, bouffon tragique conquis par l'alcool, possédé par des monomanies grotesques, fou de rage impuissante et roulant à toutes les déchéances! Issu de Pierre III qui était par sa mère un petit-fils de Pierre le Grand, Paul aurait hérité du sang des Romanof, de toute une misère humaine, venue de loin. Regardons sous la majesté des habits brodés : ils sont faits de pauvre et mauvaise chair, ces
(l) Waliszewsri, le Roman dune impératrice, p. 214.
Romanof qui se sont succédé à la cour impériale au dixhuitième siècle, et l'infusion du sang de Brunswick ou du sang de Holstein n'a point amélioré la race. Considérons seulement les figures les plus connues, celles qui se pressent au premier plan. C'est Pierre le Grand, l'aigle de la famille, l'homme de génie, « un monstre au sens antique du mot (Ij » , avec des vertus et des défauts poussés à lextréme, « avec sa férocité outrée, ses emportements maniaques, irrésistibles, immédiatement suivis de repentir, avec ses attaques épileptiformes et ses tics nerveux ({ui, au dire de Saint-Simon, lui démontaient les yeux, toute la physionomie et donnaient de la frayeur (2) . » C'est Ivan, son frère aine, frappé d'imbécillité congénitale. C'est Alexis, son fils, sauvage, inquiet, indolent et de faible intelligence. C'est Pierre II, son petit-fils, poussant au milieu d'une cour pourrie, se ruant aux basses jouissances, brûlant d'un incestueux amour porir sa tante Elisabeth, névropathe à tendances sexuelles, usé à quinze ans. C'est Elisabeth V\ sa fille, violente, capricieuse, déséquilibrée, sensuelle et mystique, affligée vers la fin de sa vie de troubles nerveux, de cette frayeur de la mort que les aliénistes appellent la thanatophobie, et peut-être aussi de crises hystériques... Arrêtons-nous : il n'est pas de notre dessein d'esquisser l'histoire pathologique des Romanof.
Que Paul appartint à cette race souffrante ou que, comme son frère, cet écervelé de Bobrinski, il dût sa naissance à un amant de Catherine, sa structure mentale n'était pas celle d'un homme sain. C'est sur quoi il fallait
(1) E -M. DE VoGJÎÉ, le Fils de Pierre le Grand, p. 20.
(2) Ce sont les syndromes morbides que l'aliéniste Moreau de Tours relève à la charge de Pierre le Grand dans sa Psychologie morbide dans ses rapports avec la psychologie de l'histoii'e, p. 520.
insister avant d'aborder une orag^euse période de sa vie où déjà il no s'appartient plus. L'indulgence pour lui n'est que justice. Il a souffert pour les défaillances de sa volonté et souffert pour les désordres de son esprit. Il s'est fait beaucoup de mal de ses propres mains : ne nous mettons pas avec lui contre lui-même.
Pendant les dernières années du règne de Catherine, le grand-duc et la grande-duchesse se confinent dans leurs châteaux de Pavlovsk et de Gatchina; ils semblent avoir pris en dégoût Saint-Pétersbourg et rechercher la solitude. Pavlovsk a les préférences de Marie. Elle y va dans toutes les saisons : c'est le remède à tous ses ennuis, à toutes ses tristesses. Elle surveille son domaine et s'occupe avec Kûchelbecker, son régisseur et son ami, de l'embellir sans trop de frais. La future impératrice est obligée de compter et souvent fort gênée. Un jour, pour une note de tapissier qui monte à peine à 40 roubles, elle écrit à son « bon » Klichelbecker avec une simplicité qui nous charme : «' Payez, je vous en prie, et ne craignez rien, je vous rendrai l'argent à très court délai (1) . " Nous la voyons une autre fois se réjouir d'avoir trouvé un expédient habile qui lui fera réaliser une petite éco-
(i) CHOCMiGOnSKi, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 313. Dans une autre lettre elle avoue que » sa bourse est à tin et qu'avant de partir pour Gatchina on la tourmente comme une malheureuse. » Elle demande à emprunter « cinq ou six mille roubles et cela pour trois ans de temps en payant toujours les intérêts d'avance » .
nomie : « Envoyez-moi, dit-elle au régisseur, les mesures des poêles du troisième étage; je sais où commander les portes. Un maître-ouvrier est pour le moment en service à Saint-Pétersbourg; il nous les fera et nous n'aurons rien à payer. " C'est merveille de rencontrer une princesse si entendue aux affaires ! Quand il s'agit de venir en aide aux habitants de Pavlovsk, elle est prodigue; elle les connaît un à un et les aime tous. Elle se dévoue pour tirer de leur ignorance et pour moraliser ces humbles serfs, en proie aux instincts élémentaires. Au moment d'une épidémie de variole, elle leur envoie son médecin Haliday et les décide non sans peine à se faire vacciner (li. C'est une dame de charité souverainement gracieuse et aimable. Plus tard, sous les règnes de son mari et de ses fils, elle élargira le domaine de sa bienfaisance; mais elle ne le gouvernera pas avec la même simplicité charmante; un peu de hauteur lui venant avec l'âge, elle exigera plus de soumission et de reconnaissance que la vraie charité n'en demande.
Dans son existence bien réglée, Marie fait une large part aux plaisirs de l'esprit. Elle se livre à toutes sortes de lectures; elle écrit un journal intime; elle écrit gaiement et sans façon un grand nombre de lettres qu'elle recommande le plus souvent à ses correspondants de détruire. Sa plus chère récréation, nous le savons déjà, est la gravure sur pierre. Elle cultive avec autant de distinction que Mme de Pompadour cet art difficile de la glvptique. Voici, suivant le témoignage de La Fermière, comment elle travaille : « D'après nature ou d après un bon portrait, elle fait d'abord le modèle en
(1) Chocmigop.ski, p. 315.
cire et l'exécute de suite en pierre dure, se servant pour cela de belles pierres dures de Sibérie à différentes couches. " Parfois il arrive que de grandes dames, ayant plus d'ambition artistique que de talent, acceptent le concours d'un maître complaisant, lui donnent le pinceau ou la pointe à tenir et ne s'en ressaisissent qu'au moment de sig^ner. Marie Féodorovna ne se fait point aider, et l'on peut, en bonne justice, lui attribuer tout le mérite de ses œuvres. «Quand elle modèle le portrait, elle reçoit les conseils de son maître et des assistants, et elle y a égard quand elle les trouve justes, et, lorsqu'elle travaille la pierre au rouet, le maître n'ose jamais y mettre la main et n'a d'autre fonction que de lui présenter les instruments (1). » Ce maître était un médailleur allemand nommé Lebrecht qui, jeune encore, s'établit à Pétersbourg et enrichit les collections impériales. A force de dessiner et de graver, Marie se fatigue les yeux. La musique la repose. Un compositeur italien, très en renom à la fin du dix-huitième siècle, Paîsiello, lui donne des leçons. Le maestro était d'humeur irascible; en 1793, comme « on le chicanait et le taquinait » , il se répandit en invectives contre quelques hauts personnages, faillit aller en prison et dut prendre congé de la cour de Russie, où son rival, Cimarosa, lui succéda (2) . Enfin, de loin en loin, parce que la comédie a seule le pouvoir de ramener un peu de gaieté sur le visage de Paul, la grandeduchesse monte une pièce du comte Tchernichef ou de La Fermière. Le subtil La Fermière excelle à tirer d'un conte ou d'un roman grivois une chaste comédie, « accommodée pour être jouée par des demoiselles d'honneur et des cavaliers devant Mme la grande-duchesse. »
(1) Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 291.
(2) Id., t. XXIX, p. 246.
Nous le voyons dans une lettre se féliciter d'avoir transformé en une innocente berg^erie " l'histoire scandaleuse de la matrone d'Éphèse (1) ». Pour elle et pour ceux qui l'entourent, Marie Féodorovna éprouve le besoin impérieux d'être distraite. Elle a une faculté très souple d'enjouement, et, en dépit des chag^rins qui pèsent sur elle, une grande sérénité d'àme.
Paul s'établit dans le personnage d'homme rude et morose. Pour secouer l'ennui, il s'abandonne de plus en plus à son goût pour les minuties militaires. Chez cet homme anormal, type du décousu, du désaccordé, ce goût devient passion, obsession, monomanie . Paul s'éprend des mêmes hochets que Pierre III ; les excentricités de l'un sont les excentricités de l'autre. Il serait imprudent, nous savons pourquoi, de parler ici de fatalité héréditaire. Nous trouvons à notre portée une autre explication. Paul conserve respectueusement, peut-être parce qu'elle est odieuse à Catherine, la mémoire de Pierre III qu'il regarde, à tort ou à raison, comme son père. Il admire ce prince décrié et incline à se modeler sur lui. Quand son tempérament de demi-fou l'entraîne aux extravagances, comment s'étonner que ce soient précisément les goûts bizarres et les puériles occupations de son père qu'il reproduise? Par un curieux phénomène, cet enthousiasme exagéré pour les choses de caserne se répercutera comme un écho prolongé chez le second fils de Paul. On verra le grand-duc Constantin, admirateur fanatique de Napoléon, jouer au grenadier français, comme Paul et Pierre jouaient au soldat prussien; on le verra transformer en forteresse son château de Strelna, élever dans son parc un camp de Boulogne en miniature, équiper ses hulans à la française
(1) Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 271.
et les mener à la parade au son de nos fanfares militaires (I).
Qui eût visité Gatchina, la résidence favorite du {^randduc Paul, se serait cru, dit un contemporain, » en pays étranger » . Un faubourg avait été bâti sur le modèle d'une petite ville allemande. » La place avait des barrières. Les baraques, les écuries, tous les bâtiments étaient à la prussienne, et, à voir les troupes qui y demeuraient, on eut juré que ces soldats étaient tout chaud arrivés de Berlin (2) . » La garnison compte douze bataillons « d'une force très modique » , quelques " échantillons » de cuirassiers, de dragons et de hussards, quelques pièces d'artillerie. L'uniforme, objet de minutieuses études, est " tout à fait baroque " ; il semble la charge de l'uniforme prussien. « Plusieurs personnes de la société et de la cour avaient reçu l'autorisation de le porter, raconte Gzartoryski; c'étaient les mécontents de la grande cour qui s'attachaient de préférence à Paul. On endossait cet uniforme, outre le service militaire, lorsqu'on se rendait à Pavlovsk ou à Gatchina... Personne ne se produisait avec ce costume, excepté dans l'intérieur des appartements du grand-duc; partout ailleurs, tant que Catherine vécut, il fut de contrebande, et l'on s'en moquait sans contrainte (3) . "
Le grand-duc Paul multiplie les manœuvres et les parades. Dès l'aube il commande l'exercice : ses troupes restent sous les armes jusqu'à douze heures par jour; il ne se lasse pas d'admirer leur beauté martiale. Souvent il invite les dames de sa cour à des solennités militaires :
(1) Vandal, Napoléon et Alexandre I", t. I, p. 134.
(2) Sabloukhof, Récit de la mort de Paul I" {Revue moderne, décembre 1865).
(3) Gzartoryski, Mémoires, t. I, p. 106.
malades ou bien portantes, elles sont tenues de suivre jusqu'au bout les évolutions de la petite armée et de recevoir d'un air riant le soleil, le vent ou la poussière. La grande-duchesse paye d'exemple. A.ux manœuvres de Gatchina il se passe de graves, de mémorables événements : on livre des batailles, on subit des défaites, on remporte des victoires, on est traîné aux gémonies ou Ton monte au capitole (1). Paul raconte les exploits de ses troupes sur le mode homérique. Sans avoir jamais pratiqué sérieusement la guerre, il croit connaître à fond la stratégie et la tactique, posséder toute la science militaire. Il copie niaisement Frédéric II. Tout est à la prussienne, les uniformes, les hautes bottes, les longs gants, les tricornes élevés, les moustaches, les tresses, les boucles. Les salles d'escrime, les barrières prennent des noms allemands; on va jusqu'à peindre à la prussienne les ponts et les guérites. Pendant la guerre de Sept ans, le roi de Prusse avait, le lendemain d'une bataille, puni les soldats d'un régiment qui s'était mal conduit au feu en leur faisant enlever la chevilière de leur chapeau. Ce trait s'est gravé dans la mémoire du tsarévitch. Un jour, pour avoir mal exécuté un mouvement, les hommes d'un bataillon gatchinois se voient obligés d'arracher les ganses de leur uniforme et de rentrer dans leur caserne en passant par la cuisine (2). Chez Paul, tout est petites imitations, petites fins, petits moyens.
La discipline est dure. Les officiers surveillent l'exercice la canne à la main. Ce sont, pour la plupart, gens vulgaires, ignorants, « la balayure de notre armée » , dit \Vighel dans ses Mémoires (3). Paul expédie des pa-
(i) CzARTORYSKi, Mémoires, t. I, p. 107.
(2) PiCHTCHÉviTCH, Jizii A. S. Pichtchévitcha, p. 215.
(3) Zapiski, 1" partie, p. 90.
tentes, donne des brevets qui n'ont de valeur que dans ses troupes. Les grades échoient aux bavards de chambrée, aux fanfarons et aux nullités dociles. Les destitutions sont brusques, mais les avancements rapides. On peut escalader en quelques sauts tous les degrés de la hiérarchie. Paul, malgré son humeur inconstante, s'attache les officiers en leur ouvrant des perspectives d'ambition, comme aussi en leur donnant la grossière satisfaction de montrer la rudesse de leur poigne. Peu leur importe que le public les raille, les compare à « des enfants qui s'amusent à ranger des soldats de bois »(1). Ils s'admirent les uns les autres, ils se louent, ils se traitent communément de héros! A l'épreuve ils ne justifieront pas les titres pompeux dont ils se décorent; pas un ne s'approchera de la gloire à une époque de l'histoire où la gloire offrira aux hommes tant d'occasions de monter jusqu'à elle. Ces officiers de Gatchina, soldats de courte vue et d'étroit horizon, ne fourniront que de médiocres et obscures recrues aux armées russes, lorsqu'il s'agira, non plus de parader sur un champ de manœuvres, mais de traverser, à la suite de Souvorof, toute l'Europe au pas de course et d'aller disputer la victoire aux généraux républicains dans les plaines de l'Italie ou dans les gorges des monstrueuses Alpes, « ce royaume de l'épouvante », où 1 intrépide Souvorof lui-même avouait n'être entré qu'en tremblant.
Le seul dont le nom ait survécu est Araktchéief, et son nom fut odieux. Il fut incorporé dans les troupes de Gatchina, le 4 septembre 1792, avec les galons de capitaine ; il avait alors vingt-quatre ans. « Son extérieur était celui d'un grand singe en uniforme; sa figure était
(i) CzARTORYSKi, Mémoires, t. I, p. 107.
maigre, sèche et carrée, son port disxTracieux, parce qu'il marchait très courbé; et de ses épaules sortait un grand cou décharné sur lequel on aurait pu étudier Tanatomie des muscles et des veines. Il avait des yeux gris enfoncés dans les orbites et toute l'expression du visage respirait un singulier mélange d'esprit et de férocitéf'!) . » Il reçut le commandement de l'artillerie; d'une humeur âpre, brutale, inflexible, il fit son métier d'instructeur avec ardeur et conviction, souvent avec cruauté. » Jamais, dit un contemporain, jamais poète pindarique ne fut plus impérieusement tourmenté de son Apollon, que cet homme n'est obsédé de son démon martial (2). » Son zèle infatigable, sa ponctualité, sa soumission sans phrases le désignèrent à la confiance et aux faveurs de Paul. Après le 6 novembre 1796, le farouche 't caporal de Gatchina « (c'est le nom qu'il a gardé) entra en partage de la souveraineté. Serviteur aveugle d'un empereur violent et capricieux, on le verra imposer à la nation un régime de compression à outrance, distribuer l'injustice, frapper furieusement au hasard pour contenter la colère du maitre et faire trembler devant lui toute la Russie. Congédié par l'empereur Paul, effondré sous le mépris public, on le verra relever la tète en 1812 et, dans les dernières années du règne d'Alexandre, rétablir à coups de cravache le principe d autorité qu'il croit ébranlé.
Personne n'ignorait que pour conquérir les bonnes grâces du grand-duc Paul, le plus sûr était de flatter sa passion militaire. Un jeune lieutenant, au cours d'un voyage à Berlin, avait gagné au jeu une grosse somme d'argent. Son débiteur, ne pouvant s'acquitter en beaux deniers comptants, lui avait remis en payement une pré-
(i) Sablottkhof, Récit de la mort de Paul P'.
(2) Cf. ScHiLDER, Imperator Alexandre I, t I, p. 97.
36V l'AUL 1" DE KDSSIE AVANT L'AVENEMENT
cieuse collection qui lui venait de son père, officier sous le roi-sergent, une collection d'armes, de casques, de boucliers, d'équipements militaires de toutes les .époques et de tous les pays et, ce qui n'était pas moins intéressant, toute une armée de soldats, hauts comme le doigt, qui, grâce à un ingénieux mécanisme, exécutaient des mouvements parfaitement réglés. Ces objets, transportés à Pétersbourg, y provoquèrent de la curiosité et de lenvie. Le jeune officier eut la bonne inspiration d'en faire cadeau au grand-duc Paul qui, au comble de la joie, ne put se retenir de lui sauter au cou (1). Tels furent les heureux débuts d un homme qui devait pousser très loin sa fortune, parvenir aux plus grands emplois et jouer un des premiers rôles, comme défenseur de Moscou, dans le drame formidable de 1812. Il s'appelait Rostoptchin. Lhabile courtisan sut s ancrer dans les faveurs du grandduc. ]Sommé en 1792 gentilhomme de la chambre et attaché à la personne de Paul, il toucha son maître en blâmant tout haut ses collègues qui, suivant l'exemple venu d'en haut, affectaient de négliger et de dédaigner le prince quils devaient servir. Il les remplaçait quand ils manquaient à leur poste. A la fin, le sang lui bouillant dans les veines, il écrivit au maréchal de la cour une lettre fort vive dans laquelle il relevait les insolences de ces jeunes seigneurs et déclarait, en terminant, « que n'avant ni maladie honteuse à soigner, ni chanteuse italienne à entretenir » , il continuerait de bonne grâce à remplir leur office auprès du tsarévitch. Si cette lettre lui valut une année d'exil sur ses terres du gouvernement d'Orel, elle lui conquit en compensation lamitié chaude et durable de celui qui n'était encore que l'héritier
(1) KOBEKO, p. 411.
humilié et impuissant d'un vaste empire, mais qui allail bientôt disposer de tous les honneurs (1) .
Rostoplchin est à trente ans ce qu'il sera jusqu'à son dernier soupir : un g^rand orjjueilleux, plein de mépris pour l'engeance humaine; un orig^inal qui se glorifie des singularités de son esprit et de son caractère et qui emploie sa verve mordante à étonner, à divertir la galerie; un intransigeant passionné comme Alceste, un sauvage, un violent. Il a des dehors brillants, une culture très raffinée; mais l'éducation n'a pas entamé en lui le vieux fonds moscovite, et l'on voit par son exemple combien la société russe avait de peine à se dégager d'une brutalité et d'une grossièreté encore toutes voisines. Il parle, il écrit sans contrainte, à bride abattue; son esprit indépendant et caustique s'attaque de préférence aux gens en puissance; il ne respecte rien. A l'affût de tout ce qui se dit ou se fait alentour, informé dans le moindre détail de tous les incidents et de tous les commérages de société, il en tient registre, surtout registre de noirceurs. Il a son ferment secret, de l'envie, de l'aigreur; il se pique, il se venge. Il faut nous mettre en défiance quand nous le lisons : sa passion, dont on voit bien qu'il n'est pas le maître, l'entraîne souvent à exagérer et ne lui permet de juger avec impartialité ni les événements ni les hommes.
Toutes ses ardeurs, toutes ses amertumes, il les a versées dans une correspondance que pendant plus de vingt ans il a entretenue avec Simon Vorontsof, un frondeur lui aussi. On sait que les Vorontsof comptaient dans leur chronique orgueilleuse une maîtresse fournie au tsar Pierre III (2) : sous Catherine, ils étaient mal en cour.
(1) SÉGUR, Rostoptchine ; RàMBAUD [Revue des Deux Mondes, i" avril 1876).
(2) Ségur admirait " la modération soutenue » de la grande Catherine,
Les relations éplslolaires entre les deux mécontents sont déjà nouées, à l'époque où Rostoptchin s'installe dans la familiarité du grand-duc Paul. Ses lettres, soigneusement conservées, nous rendent un grand service en nous faisant pénétrer profondément dans la société de Gatchina. Elles sont d un artiste. Elles abondent en observations piquantes, elles fourmillent de silhouettes vives, de portraits méchants, cruels, mais admirables de relief. Rostoptchin manie et souvent violente la langue française de puissante et étrange façon.
L'entourage de Paul n'inspire à Rostoptchin que mépris et railleries. La cour de Gatchina sert d'asile à des mécontents, à des intrigants de bas étage, à des aventuriers sans scrupules « dont le plus honnête peut être roué sans être jugé (1) « . Rostoptchin les fait passer, l'un après l'autre, devant nous dans leurs physionomies différentes, et le médecin Frevgang qui a voyagé en France avec le prince Orlof et » obtenu le bonnet " à Montpellier, homme lourdement matériel " qui gouverne le physique de Monseigneur, se mêle aussi de son moral et l'empoisonne également " ; et le grotesque Ivan Pavlovitch Koutaïssof, amené d Orient par les soldats de Potemkin, "jadis Turc, puis chrétien, barbier et dans ce moment premier valet de chambre de Monseigneur » , un barbier moins sémillant que le barbier de Séville et apprécié surtout pour ses grimaces (2) ; et le rusé baron de Borck, intendant des terres de Gatchina « qui vole en deux ans
lorsqu'en 1789 il voyait « encore vivante et tranquille cette célèbre Woronzof, maîtresse de Pierre III, qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine II et de la reléguer en Sibérie " . (Affaires étrangères, vol. CXXIX, fol. 126, Ségur, 3 juillet 1789 )
(1) Archives Vorontsof, t. VIII, p. 93.
(2) L'amusante ligure de Koutaïssof est finement esquissée dans le» Mémoires d'Adam Gzartohyski, t. I, p. 175.
300.000 roubles » ; et le colonel Lindener, « plat personnage, bouffi d amoiir-propre, qui tire son origine de l'engouement passé de Monseigneur. Cet homme est très dangereux, car il est ombrageux et soupçonneux; et le maître est crédule et emporté (1) » . Rostoptchin ne ménage pas la favorite, Mlle Nélidof, « cette petite créature qui gouverne despotiquement » . Il aime, il plaint Marie Féodorovna adonnée à la vie domestique, à la douce uniformité des devoirs, toujours patiente et toujours souriante : » La grande-duchesse, écrit-il à Yorontsof, n'a plus aucun pouvoir, et cette digne et respectable femme a pris le parti de souffrir et de trouver le bonheur dans ses enfants. " Ce grand médisant, ce grand railleur met cette fois son plaisir à admirer : u Cette femme mériterait des autels : c'est la vertu même (2). » Rostoptchin nous fait un sombre tableau de la vie que Paul impose à sa femme, à ses enfants, à ses familiers. Le prince a perdu toute possession de soi-même : peu de raison dans son esprit, encore moins dans sa conduite. « On ne peut voir sans pitié et sans horreur tout ce que fait le grand-duc père; on dirait qu'il invente des moyens pour se faire haïr et détester. Il s'est mis en tête qu'on le méprise et qu'on cherche à lui manquer; partant de là il s'accroche à tout et punit sans distinction... Le moindre retard, la moindre contradiction le mettent hors des gonds, et il s'emporte... Il a quatre bataillons de marins sous ses ordres, et c'est avec cela qu'il s'imagine être le défunt roi de Prusse. On n'entend parler tous les jours que d'actes de violence, de petitesses qui feraient rougir un particulier (3j . " Rostoptchin, cette âme glacée, ne
(1) Archives Vorontsof, t. VIII, p. 96.
(2) Id., t. VIII, passim, et t. XXIV, p. 258.
(3) Id, t. VIII, lettres du 25 avril et du 6 juillet 1793.
368 PAUL l" DE RUSSIE AVANT L AVENEMENT
nourrit qu'une sympathie médiocre pour ce maître fantasque : il se vante de résister aux avances de son prince; on sent qu'il romprait sa chaîne, s'il n'était retenu par l'ambition. En I 793, il écrit à Vorontsof : " Monseigneur m'accable de caresses, d'attentions, me dit que je puis être avec lui comme je veux, et cela me {jéne infiniment; car, ajoute le dédaif^neux courtisan, il n'y a rien que je craigne autant dans le monde, après le déshonneur, que sa faveur... Ses secrets sont d'une nature repoussante pour moi, et j'aimerais mieux encourir une disgrâce signalée et mériter sa haine que de devenir méprisable par de lâches complaisances que l'on regarde ici comme des moyens permis et nullement criminels. » Cependant Rostoptchin en arrive à plaindre " ce pi'ince oublié, humilié,, méprisé » et à n fermer les yeux sur ses défauts " . La mauvaise fortune n'a pas été pour le fils de Catherine une bonne conseillère. On peut espérer qu'il sera tout autre en sortant de l'état dans lequel il se trouve ( 1 ) .
Une influence pernicieuse s'exerce à cette époque sur le caractère du grand-duc Paul : celle des émigrés français. Les naufragés de l'ancien régime affluent en Russie : ils mènent grand bruit autour de leur infortune, complotent entre deux parties de plaisir toutes sortes de belliqueux desseins, font appel aux armes de Catherine et à sa bourse. Ces fanfarons d'autorité croient tout possible à la force; ils se flattent d'anéantir la Révolution; ils ne parlent que de répression brutale. « Messieurs les émigrés gaulois, pour user du langage de Rostoptchin, ont tant prêché le despotisme et la nécessité de gouverner avec une verge de fer que Monseigneur le grand-duc a adopté
(1) Archives Vorontsof, t. VIII et XXIV.
ce système et se conduit déjà en conséquence (l). » Paul habite de souvenir à Versailles et à Chantilly, où les splendeurs du régime déchu l'ont émerveillé. Sa haine pour la Révolution, cette tentative d'émancipation humaine, est aveugle et sans bornes. 11 en fait étalage et se couvre de ridicule. Un jour il aperçoit des officiers dont les queues trop courtes lui paraissent trahir un esprit d'insubordination ; il les met aux arrêts comme suspects de jacobinisme. Une autre fois, il disgracie brutalement un jeune seigneur qui, pendant une promenade en voiture, lui a fait admirer les magnifiques arbres de la contrée et a commis l'imprudence de les appeler " les représentants des siècles passés » : ce .mot « sentait la Révolution (2) . » Paul prend une attitude hostile à l'égard de l'agent diplomatique de la France à Pétersbourg. M. Genêt, ministre d'abord d'un roi constitutionnel, puis d'un roi suspendu de ses fonctions et presque captif dans son palais, s'est laissé gagner peu à peu par l'enthousiasme de la liberté naissante : au mois d'août 1791, il vend sa montre et son épée, sacrifie une partie de son traitement afin de pouvoir envoyer à Paris sa contribution patriotique. Paul lui fait sentir sa colère et le traite comme un pestiféré. L'infortuné diplomate écrit à Montmorin, le 13 septembre : «i Le grandduc qui sera, je vous l'annonce, le plus inquiet de tous les tyrans, a fait insinuer à plusieurs femmes dont l'amitié faisait ma consolation, de cesser de me voir. Ce prince a eu l'imprudence de dire, devant une foule de courtisans qui le détestent, que ce moment-ci était décisif pour les souverains et que, s'ils ne s'entendent point pour expulser de leurs Etats tous les Français qui seraient soumis aux
(1) Archives Vorontsof, t. VIII.
(2) Léonce Pixgaud, les Français en Russie et les Russes en France, p. 164.
nouvelles lois dictées par l'Assemblée nationale, il ne répondrait point qu'avant deux ans l'Europe entière en lût bouleversée (l) » . Paul applaudit, lorsque sa mère, au printemps de 1792, notifie à notre chargé d'affaires son expulsion.
Il est, en revanche, plein de complaisance pour les émigrés. Il partage leurs illusions et croit à leur génie. Parmi ces futigifs de Versailles il distingue le comte Yalentin Esterhazv, l'agent officiel des comtes de Provence et d'Artois. » Homme d'esprit et très instruit, » Esterhazy « cachait beaucoup de finesse sous un extérieur brusque et affichait, pour la mieux cacher, une franchise quelquefois brutale (2) » . C'était un gai compagnon et « l'impératrice s'amusait souvent à entendre le petit Esterhazy lui chanter des chansons polissonnes » (3) . Ce Français est admis dans la société, la plus intime du grand-duc et « traîne partout » , à Gatchina comme à l'Ermitage, « son cordon bleu, sa cocarde blanche, sa triste figure et ses sanglantes chimères (4). " Les fils de Paul, fascinés, comme la plus grande partie de la jeunesse russe, par un vague idéal de liberté et prévenus contre « nos aristocrates » , s'amusent aux dépens de ce comte Esterhazy et lui font tuer, un jour, à la chasse, un cochon recouvert d'une peau d'ours (5), Il arrive un moment où Paul lui-
(1) Rambaud, Iitstructions données aux ambassadeurs de France, t. II, p 515.
(2) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX, fol. 401, Mémoires de Lanqeron.
(3) Affaires étrangères, vol. XVII de supplément, fol. 133, lettre de Baré du 12 vendémiaire an V.
(4) Affaires étrangères, vol. CXXXVI, foi. 248; M. Genêt, 27 décembre 1791.
(5) Affaire» étrangères, vol. CXXXVII, fol. 10; M. Genêt, 3 janvier 1792. — Sur le séjour de Valentin Esterhazy à la cour de Russie, voir ses Mémoires et ses Lettres à sa femme, publiés par M. Ernest Daudet.
LA CODlt DE GATCHINA 371
même cesse de s'apitoyer sur les émigrés, voyageurs turbulents, hôtes incommodes et peut-être dangereux. Il finit par trouver que ces transfuges ont, avant de quitter leurs foyers, subi plus ou moins la contagion des idées qui dominent dans leur pays et qu'ils ne sont pas aussi étrangers qu'ils le proclament aux principes dont ils sont les victimes (1) . On pouvait craindre que ces émigrés, ces Français du dix-huitième siècle qui avaient goûté aux nouveautés, qui s'étaient nourris de Voltaire, de Mably, de Diderot, de Rousseau, n'apportassent dans la Russie autocrate des cendres encore chaudes, des tisons de libéralisme.
Les instincts despotiques de Paul se montrent à nu. En lisant les mémoires contemporains on se rend compte de l'inquiétude et de la crainte qu'inspire à ses futurs sujets cet homme obstiné et versatile, prompt au soupçon et à la colère. « Tout le monde a peur de Paul. On admire d'autant plus la puissance et les hautes capacités de sa mère qui le tient sous sa dépendance, loin du trône qui lui appartient de droit (2). » Durant ces dernières années d'un long règne, 1 insolence et le gaspillage des favoris, — cette superbe canaille des cours, dit Rostoptchin, — dépassent toute mesure. Le gouvernement ne montre tt qu'une scandaleuse cascade d'abus de pouvoir, d'oppression et de tyrannie (3) » . Les signes de décadence se multiplient; la nation semble vieillir avec son impératrice. Et cependant il n'est personne qui ne souhaite
(1) M. Genêt écrivait le 5 juin 1792 : « Le grand-duc, après avoir été fort opposé à nos intérêts, commence à voir plus clair, et l'on assure qu'il n'a pas peu contribué à faire écarter poliment nos aristocrates. » (Affaires étrangères, vol. CXXXVIII, fol. 15). — Cf. Léonce Pingaud, livre cité.
(2) Adam CzARTonYSKi, Mémoires, t. ï, p. 18.
(3) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX, Mémoires de Lanijeron. — Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. IV^ p. 8.
372 l'AUL I" DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT
n que les rênes du {gouvernement puissent demeurer longtemps encore dans les mains de Catherine » ; on craint tout du règne à venir. La tsarine n'est point fâchée que son fils éloigne les sympathies du peuple : elle ne le défend pas contre les médisances des courtisans. « Il est facile, rapporte Genêt, de constater ce système. Tout ce qui tient à la vieille cour se plaît à divulguer les actions qui peuvent jeter la défaveur sur le grand-duc. On va même jusqu'à dire qu'il a la tête dérangée (Ij. » Catherine ne parait pas s émouvoir de ce que l'on pense de Paul à l'étranger. » Que dit-on de Secondât en Allemagne? demande-t-elle un jour à Grimm. Ici on continue à en dire beaucoup de mal; il est vrai aussi qu il se fait le plus d'ennemis qu'il peut (2) . " Grimm évite habilement de répondre : « Que dit-on de Secondât en Allemagne? Me voilà réduit à recueillir dans le Saint-Empire les opinions sur un personnage auquel personne ne pense (3)î » En France, Paul est sévèrement jugé. Au milieu de la tempête révolutionnaire déchaînée à Paris, qui donc oserait rappeler les souvenirs de 1782, la gracieuse visite du comte du Nord à la cour de Louis XVI? Le Moniteur universel publie en 1792, sous forme de « lettre particulière écrite par un Anglais résidant depuis plusieurs années en Russie " , une dépèche de l'ambassadeur français Genêt où l'héritier du trône est violemment attaqué : « Ce prince suit en tout point les traces de son malheureux père, et à moins que le cœur de la grande-duchesse ne soit le temple de toutes les vertus, il éprouvera un jour le même sort que Pierre III. Il s'y attend, il le lui dit à elle-même, il
(1) Affaires étrangères, vol. CXXXVI, fol 188; M. Genêt, 15 novembre 1791.
(2) Sbornik, t. XXIII, p 627.
(3) Id., t. XLIV, p. 610.
l'accable de cliag^rin. Il est sombre, farouche, ombrageux. Il n'accorde sa confiance à qui que ce soit. Ses courtisans le haïssent. Les militaires qui se trouvent sous ses ordres sont rebutés du service par sa minutieuse rigidité; les gardes ne l'aiment point, et dès qu'il montera sur le trône, il est indubitable que des révolutions incalculables mettront un terme à la période brillante que Catherine II a parcourue avec tant de bonheur (1). » Le numéro du Moniteur fut intercepté : Paul n'en eut point connaissance (2).
La famille impériale, vers la fin du règne de Catherine, est plus divisée que jamais. Les passions haineuses s'exaltent; les querelles s'enveniment. Le grand-duc, rongé de soucis, possédé du délire de la persécution, s'envisage comme la victime d'un grand complot dirigé par sa mère. Par suite du détraquement des nerfs, sa résignation douloureuse a fait place à un violent sentiment de révolte. Au moindre choc, il frémit, et dans la défense il est terrible, hors de lui, par exaspération contenue, par sensibilité blessée. Le comte de Fauentzien écrit à Frédéric-Guillaume que «la sujétion dans laquelle il vit )' l'a aigri et " poussé à bout (3) » .
Pour éviter les scènes scandaleuses, la mère et le fils se tiennent à distance l'un de l'autre. Nicolas Soltikof leur sert d'intermédiaire. » C'était lui, raconte Adam Czartorisky dans ses Mémoires, qui portait la parole toutes les fois que Catherine avait quelque chose à faire dire au grand-duc Paul. Le comte Soltikof omettait ou adoucissait ce qu'il y avait quelquefois de désagréable ou de trop
(1) Le Moniteur universel, n" 115, mardi 24 avril 1792.
(2) Affaires étrangères, vol. CXXXVIII, fol. 96; M. Genêt, 29 juin
(3) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, 12 septembre 1794.
sévère dans les ordres ou les reproches de rimpératrice à son fils; il faisait de même avec les réponses qu'il rapportait (1). " Catherine écrit quelquefois au solitaire de Gatchina; mais il n'y a plus trace dans ses lettres des aménités qu'elle disséminait autrefois dans sa correspondance et (jui pouvaient faire illusion sur ses sentiments à l'égard de son fils. Un jour, pour se distraire et pour faire acte d'indépendance, le prince s'est permis d'aller à l'improviste inspecter les bâtiments de guerre mouillés dans la rade de Gronstadt; ce n'est qu'à son retour qu'il informe l'impératrice de cette visite. La réprimande ne se fait pas attendre : » Votre billet, mon cher fils, ressemble à de la moutarde après dîner. Vous m'y faites confidence aujourd'hui de votre voyage d'hier vers Gronstadt et la flotte, auquel je m'attendais d'autant moins qu'étant venu diner avec moi, vous ne m'en avez pas dit un mot, quoique vous soyez convenu avec moi que, de l'aveu des amiraux, le temps était assez orageux. Comme je n'ai pas pris cette excursion pour ce qu'elle n'était pas : pour une fuite, je n'ai pas fait courir après vous (2) . 1)
Plus s'accusent les discordes de la famille impériale, moins les favoris se croient tenus de ménager le grandduc. Jusqu'à la fin de 1791, c'est Potemkin qui règne. Son vaste personnage emplit toute la scène. Depuis qu'il s'est immolé aux goûts changeants de l'impératrice, qu'il a cessé d'être l'amant pour devenir l'ami, le conseiller, une sorte d'associé intelligent de la tsarine, son crédit n'a fait que grandir. 11 regarde du haut de son dédain les Zavadovski, les Korsakof, les Lanskoï, ces fantoches qu'il a lui-même désignés au choix des plaisirs impériaux, que
(1) Mémoires, t. I, p. 117.
(2) Shornik, t. XLII, p. 191.
la tsarine prend et laisse l'un après l'autre, et qui s'agitent confusément à travers les iutri^jues dont il tient les fils. Il savoure les joies de l'orgueil et de roinnipotence. Dans son palais de Tauride, à Pétersbourg, il étale des prodigalités bruyantes, des goûts, des habitudes, un faste asiatiques. Après sa longue campagne contre les Turcs, au printemps de 1791, il reparait à Pétersbourg avec cette assurance superbe qui n'est que la conscience ingénue de sa force : l'autocrate est un demi-dieu dont on adore les mystères et qu'on ne se permet pas de discuter. Cette puissance insolente accable le grand-duc. Paul s'émeut d'un bruit qui circule périodiquement à la cour et qui prend, lors de la seconde guerre de Turquie, plus de consistance : on insinue que la souveraine aurait contracté un mariage clandestin avec le vainqueur d'Otchakof à qui elle ne serait pas éloignée de léguer sa couronne (1) . Paul se sent désarmé en face de « ce colosse qui s'est élevé à l'ombre du trône» : il souffre cruellement de son humiliation. Le pire, c'est qu'il est réduit à solliciter plus d'une fois l'appui de cet homme, lorsque sa mère veut emmener ses enfants en Crimée, lorsque sa mère le laisse aux prises avec les créanciers. Potemkinlui vient en aide, mais avec quel air glorieux, avec quelle condescendance méprisante ! S'il traite assez cavalièrement le grandduc, il s'efforce d'être aimable dans ses rapports avec la grande-duchesse. Il a parmi ses lieutenants, à l'armée du Sud, un des frères de Marie Féodorovna, Charles de Wurtemberg, prince bien doué et de sens rassis, sur qui l'on compte pour faire oublier les vilaines histoires de l'aîné. Potemkin, pour flatter la grande-duchesse, le prend sous sa protection, le met en valeur, le désigne aux récom-
(1) Cf. en particulier une dépêche de M. Genêt du 25 octobre 1791. (Affaires étrangères, vol. CXXXVI, fol. 116.)
376 PADL 1" DK UUSSIE AVANT L'AVENEMENT
penses de l'impéralrice et, lorsque le malheureux prince est atteint, aux environs de Galatz, d'une maladie mortelle, le soigne jusqu'à la fin avec un affectueux dévouement (I) . Deux mois après Charles de Wurtemberg^, le 5 octobre 1791, c'est Potemkin lui-même qui succombe inopinément sur la route de lassy à iNikolaef. " Mon élève, mon ami, et presque mon idole, le prince Potemkin le Taurique est mort » , s'écrie douloureusement Catherine. La grande-duchesse, sous l'impression de ce que le favori a fait pour son frère, s'associe en une certaine mesure à ces regrets. Paul se croit vengé par le sort et délivré de ses soucis les plus poignants. 11 ne prévoit pas que Platon Zoubof, le successeur de Potemkin, lui fera sentir, plus durement encore que le prince de Tauride, sa puissance et son mépris.
Confiné pendant deux ans en son office d'amant à gages, Zoubof, après la mort de Potemkin, prétend entrer en partage de la souveraineté. A ses ambitions Catherine n'a plus la force de résister : c'est une femme qu'obsède la peur de vieillir et de n être plus aimée, c'est une amante surannée qui s'abandonne avec une ardeur désespérée à sa passion. L'âge l'a dégradée loin de la corriger. Soltikof, Poniatovski, les favoris des jeunes années, avaient une beauté, une élégance, une distinction desprit qui pouvaient servir d'excuses aux honteuses faiblesses de limpératrice. Orlof, le héros de Tchesmé, Potemkin, le créateur de la Nouvelle-Russie, avaient fait la gloire de leur impériale maîtresse. En passant du prince de Tauride au vil et insignifiant Zoubof, Catherine a descendu plusieurs degrés dans l'échelle de 1 immoralité et de l'indécence. Les contemporains nous ont dépeint ce
(1) ScHLOSSBERGER, Priiiz Karl vo/i Wiirteniberg ; Chocmigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 352-354.
triste peisonna^jc, fardé et parfumé comme une courtisane, étendu nonclialamment sur des sofas et berçant son amoureuse ardeur « aux sons mélancoliques et voluptueux de la flûte » , pendant qu une foule composée des premiers seig^neurs de l'empire afflue et s'entasse dans ses antichambres, prête « aux courbettes et aux bassesses ", dressée à la servitude (1). Platon Zoubof fait tout ployer sous lui. Il n'y a plus, écrit Rostoptchin, d'autre volonté que la sienne. Beaucoup murmurent contre lui, mais chacun, dès qu'il paraît, rentre à l'instant dans la stupeur de l'obéissance (2). Il jouit de tous les honneurs et de tous les profits du despotisme : il a d énormes richesses; il donne à ses frères, à ses flatteurs, à ses clients la Russie en proie et en pâture. Cet histrion, qui déshonore la cour de Pétersbourg, prétend courber sous son insolence le fils de sa maîtresse ; c'est envers Paul qu il exerce sa morgue avec le plus de plaisir, et Paul est obligée de se taire sous ses insultes. Rostoptchin peint d'un mot cette humiliante condition : « Quand on est grand-duc de Russie, que l'on a quarante et un ans et que l'on est traité en polisson par ses sujets futurs, il est permis de sécher sur pied, et c'est ce qui lui arrive (3) . » Paul est plongé dans une de ces mélancolies profondes qui ressemblent aux maladies chroniques et lentes dont on finit quelquefois par mourir. 11 se dévore, «^ bien content, dit Rostoptchin, quand une journée est passée : car le temps lui pèse (4) » . Sa pensée erre au dedans de lui, lamentablement. Des terreurs vagues s'abattent sur sa pauvre tête. Il s'emprisonne dans l'ombre de Gatchina
(1) Adam Czartorysri, Mémoires, t. I, p. 72.
(2) Archives Vorontsof, t. VIII, lettre du 20 août 1795.
(3) Id., t. VIII, p. 105.
(4) Id., t. VIII, p. 115.
.•578 l'A III, 1" DK RUSSIE AVANT I/AVENEMENT
pour échapper aux reg^ards des mécliauts qui rient de sa misère et de sa désespérance; il attend son heure, Tiieure où il nettoyera la cour et l'empire... Cependant la tsarine sent ses forces s'épuiser, son corps s'alourdir et la mort approcher. « Elle est agitée, dit Langcron, des remords du passé et des terreurs de Tavenir fl). » Le déclin, triste à chacun, est plus douloureux pour cette femme superbe qui, au cours d'une existence aussi étonnante qu'un songe, a goûté tous les enivrements du génie reconnu, de la volonté triomphante, de la sensualité satisfaite.
Durant ces années lourdes et pénibles, le fils de Catherine trouva auprès de Mlle Nélidof consolation dans ses crises et aliment pour toute une partie de son àme.
Née en 1756, deux ans après le grand-duc Paul, Catherine Ivanovna Nélidof, dont la famille possédait une terie de 500 paysans dans le gouvernement de Smolensk, fut élevée d'abord au sein d'une campagne tranquille, dans un de ces nids de gentilshommes russes qui recèlent une si subtile poésie (2) . Il lui fallut à huit ans quitter sa province, la maison aimée, les paysages familiers, la chère Tsaritza, calme rivière, harmonieuse entre les roseaux, quitter aussi les nourrices et les servantes qui lui contaient
(1) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX. — Cf. Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. IV, p. 7.
(2) Rousski Archiv, 1873, t. II, p. 2159-2162; Dimitri de Bekckexdorff, la Favorite d'un tzar, traduction d'un ouvrage de M. E. Choumigorsri (Ekatiérina Ivanovna Nélidova), p. 8-10.
les Ié(jeiides de la terre russe. On la mit au couvent de Smolna, fondé en lliii par Tinipératrice qui y dirigeait toute la lumière et tout l'effort de son esprit. Les jeunes filles de iSmoIna étaient tenues soigneusement à l'écart de leurs familles, comme le voulait Jean-Jacques Rousseau, et soustraites à toutes les influences du dehors, au moins jusqu'au moment où elles passaient dans la classe des grises. Sous les yeux bienveillants de « Maman Lafond » , une Française fort intelligente, aimée de son troupeau à la fois comme une mère et une sœur aînée, elles apprenaient un peu d'histoire, un peu de physique, et, comme il convient à des demoiselles de la noblesse, quelques éléments de science héraldique; elles apprenaient surtout, avec les grâces de l'esprit et de la parole, les grâces de l'attitude et du geste ; la cheville ouvrière de cette instruction était le maître à danser (l). L'idée de la tsarine était de faire de Smolna un foyer de culture mondaine, une école d'urbanité : l'éducation n'y avait point le solide de l'éducation de Saint-Gyr, gouverné par la sagesse chrétienne de Mme de Maintenon. Charmants oiseaux de volière, les pensionnaires de Smolna n'étaient nullement préparées aux dangers de la vie indépendante; il y en eut beaucoup qui, au sortir de la cage, tombèrent dans les pièges du monde.
Dès le couvent, Mlle Nélidof eut des succès. C'était une petite brunette, toute menue, toute mignonne. Sa figure irrégulière s'animait par l'expression de très beaux yeux noirs (2). Elle se distinguait par une spirituelle pétulance, une originalité piquante, un air d'inquiétude aussi qui était un attrait. Elle dansait à ravir; elle jouait son rôle
(1) Dimitri de Bexckendorff, p. 12-14.
(2) Sabloukhof, Récit de la mort de Paul I" [Revue moderne, décembre 1865).
avec infiniment de gentillesse dans les opéras mythologiques et champêtres qu'on donnait à Smolna. Ses compagnes la choyaient et la fêtaient. L'impératrice sourit à son précoce essor et la nomma demoiselle d'honneur de la grande-duchesse Natalie Alexiéevna. Catherine î^élidot conserva ses fonctions près de la seconde femme de Paul et suivit Leurs Altesses Impériales dans leurs visites aux différentes cours de l'Europe (1).
Ce fut après le voyage de 1782 que s'établirent entre le grand-duc et Mlle ISélidof mille rapports d'intelligence et de sensibilité. La jeune fille s'était épanouie et mûrie ; sa tendre adolescence, jetée au milieu d'une cour dépravée, avait échappé à tous les périls; une joie de force et d'innocence éclatait dans toute sa personne. Son imagination était vive et se donnait carrière. La rêverie, la pitié, l'enthousiasme pour la nature, pour la vertu et le malheur, ces sentiments que la Nouvelle Héloïse avait propagés, s'étaient emparés fortement d'elle. Elle aspirait aux émotions aimantes, à ces douces affections qui fondent ensemble la sensibilité et la vertu. Elle vit de près les injustices et les vexations dont le grand-duc Paul était la victime et fut touchée de sa détresse morale. Des combinaisons romanesques, où n'entrait aucun calcul d'intérêt personnel, s'élaborèrent dans cette tête exaltée. Soutenir le prince dans ses épreuves, embellir sa vie par un charme secret, amender son caractère, ramener la paix dans cette àme orageuse et l'entraîner vers les sereines régions de l'idéal, telle fut la tâche noblement ambitieuse à laquelle Catherine Nélidof résolut de consacrer toutes les flammes de sa jeunesse. Elle connaissait la malveillance des courtisans. On incriminerait ses inten-
(Ij D. DE Benckexdorff, p. 35-36.
lions, on taxerait de basses intrigues la haute mission qu'elle assumait. Elle se décida à tout braver.
Elle devait trouver un facile accès dans le cœur de Paul. Le grand-duc, ses espérances détruites et sa situation devenant plus âpre, traversait, nous le savons, une crise intérieure; il frémissait aux souffles tièdes qui passaient sur le monde à ce moment du siècle où les puissances instinctives de Tàme, longtemps contenues et refoulées, prenaient une revanche quelque peu désordonnée. Une fièvre de cœur, une fièvre d'esprit l'avaient saisi, un besoin d'émotion et d'expansion, des rêves de sentiment, des inquiétudes religieuses. La grande-duchesse, trop simple, trop pondérée, trop adonnée aux occupations domestiques, lui offrait peu de ressources. Il discerna bientôt chez Mlle Nélidof, sous un étincelant enfantillage de surface, une âme compliquée en labyrinthe, capable, comme la sienne, de grands élans. Il fut séduit par le charme de sa conversation, tour à tour légère et sérieuse, par la finesse de son esprit, par la douceur de son cœur. Il la prit pour confidente et rechercha son amitié, sans se laisser aller à des impulsions plus hardies. Il se forma ainsi entre le prince et la demoiselle d'honneur des liens forts et durables, Mlle Nélidof n'étant point pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien plutôt pour fixer peu à peu et retenir par une intelligence sans cesse en éveil.
Quand on vit Catherine Ivanovna intervenir d'une manière intime dans la vie du grand-duc, les langues allèrent leur train. Qu'un prince, épris d'une demoiselle d'honneur, imposât à sa passion quelque frein de religion ou de vertu et n'entretînt avec l'objet de sa flamme qu'une liaison purement amicale et fraternelle, on n'en avait pas d'exemple et l'on se refusait à y croire. On tint pour vérité
évidente que Mlle Nélidof avait ensorcelé le grand-duc, vertueux seulement » de projet et d'intentions » et s'était livrée éperdûment à lui. C'est tout juste si l'on voulut bien concéder que les deux amants observaient en public une décence relative.
Maints témoignages de celte malveillance se rencontrent dans la correspondance diplomatique de Genêt : l'ambassadeur nous montre le grand-duc «consacrant ses nuits à ses indignes amours » , Mlle Nélidof soudoyée " pour porter le fils de Catherine à toutes sortes d'excès » et obligée de quitter momentanément la cour pour aller accoucher dans l'ombre d'un couvent (1). Les rumeurs du temps ne constituent pas une preuve. Un contemporain, Sabloukhof, après avoir déclaré dans ses Mémoires que Paul avait horreur du libertinage, nous rapporte quelques pages plus loin un épisode assez piquant, le seul, à notre connaissance, qui pourrait donner quelque poids aux accusations dont étaient l'objet le grand-duc et son amie. Il était de service au palais, sous le règne de Paul. La sentinelle cria : aux armes ! A peine les gardes avaient-ils eu le temps de prendre leur carabine que la porte du corridor s'ouvrit. L'empereur sortit en courant. Au même instant un soulier de femme, avec un talon très élevé, vola par-dessus sa tète et faillit l'atteindre. Paul traversa l'antichambre pour passer dans son cabinet, et Mlle Nélidof vint tranquillement reprendre son soulier dans le corridor, le mit à son pied et retourna dans l'appartement d'où elle venait (2). Il est difficile d'estimer ce que vaut le témoignage de Sabloukhof. N oublions pas
(i) Affaires étrangères, vol. CXXXVI, fol. 190: ^L Genêt, 15 novembre 1791; et vol. CXXXVIII, fol. 172, 24 juillet 1792.
(2) Sabloukhof, Récit de la mort de Puni I" {Revue moderne, décembre 1865. j
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que Paul et Catherine Nélidof ont trouvé des défenseurs, même parmi leurs contemporains : un grand seigneur, très enclin à la médisance, Fédor Golovkin, observe dans ses Souvenirs (l)que, si Nélidof prit latlitude d'une maitresse, son commerce avec le fils de Catherine fut parfaitement innocent. Adam Czartoryski (2), lui aussi, l'affirme, bien qu'il soit toujours un peu téméraire d affirmer ces choses-là. Ce qui doit nous donner à penser que le prince et la demoiselle d'honneur ne dépassèrent jamais lès bornes dune familiarité affectueuse, c'est d'abord la tranquille assurance de Catherine, sa franche et simple façon d'être, en pleine lumière du jour; c'est aussi la solide amitié que la grande-duchesse, d'abord un peu méfiante comme il est naturel, conçut pour l'amie de son mari et qu'elle lui continua même après la mort de Paul I". Paul et Catherine Ivanovna avaient trop de fierté pour s'abandonner aux passions vulgaires qui déshonoraient la cour. Ils avaient 1 un et l'autre le respect de leur conscience et l'enthousiasme de la vertu. Ils ne semblent avoir recherché que les exquises jouissances qui naissent de l'union mystique de deux âmes, hantées des mêmes rêves d idéal. L'enivrement qu'ils se donnaient n'avait rien de charnel. A vrai dire, il ne paraît point qu'ils aient eu beaucoup de peine à résister aux entraînements des sens. La jeune femme écrivait un jour à son ami : « Est-ce que vous êtes donc un homme pour moi! Je vous jure que je ne m'en suis jamais aperçue depuis que je vous suis attachée; il me semble que vous êtes ma sœur (3). » Son amour était tout pénétré de sentiment religieux; il s'élevait vers Dieu pour s'y épurer, pour s'y retremper, pour
(1) La Cour et le Règne de Paul I", p. 114.
(2) Mémoires, t. I, p. 163.
(3) Osmnadtsati Vièk, t. III, p. 433.
y tromer un ressort nouveau, pour y puiser une vie nouvelle. Le grand-duc offrait à la dame de ses pensées des livres de piété et l'exhortait à les méditer : <» Quel est le bien suprême, lui écrivait-il, si ce n'est de remettre sa destinée aux mains de Celui auquel je vous confie à tout instant du jour ! . . , Je vous fais un g^rand présent pa¥ mon livre, puisque je vous fais penser à Dieu pour vous en approcher de plus en plus. Je m'en fais un bien grand aussi, un vrai cadeau. C'est ma façon d'aimer ceux qui me sont chers. Que 1 on cherche du criminel dans tout ceci! Lisez, ma bonne amie, en ouvrant, à volonté, ce qui se présentera... Usez d'indulgence vis-à-vis d'un individu qui vous chérit plus que lui-même et recevez ainsi le tout. Dieu seul sait combien et à quel titre vous m'êtes chère. J'invoque sur vous ses bénédictions les plus saintes (1) ! " Paul prenait Dieu à témoin de la pureté des sentiments qu'il avait voués à son amie. Dans une lettre qui ne porte point de date et qui constitue une sorte de testament, il confiait'Mlle 2sélidof à sa mère dans le cas où il viendrait à mourir : « J'ai vu, y disait-il, la malignité s'ériger en juge et vouloir donner de fausses interprétations à une liaison d amitié qui s'était formée entre Mlle ^sélidof et moi. Je jure, au sujet de cette liaison, devant le tribunal où nous allons tous comparaître, que nos consciences peuvent le faire sans se rien reprocher ni pour elle-même ni pour qui ou quoi que ce soit. Que ne puis-je l'attester au prix de mon sang! Je le fais en terminant ma vie. Je le jure encore une fois sur ce qu'il y a de plus sacré et de plus solennel et j'atteste que nous avons été unis par une amitié tendre et sacrée, mais innocente et pure (2). »
(1) Osmuadtsati Vièk, t. III, p. 448.
(2) Id., t. III. p. 445.
Les assiduités de Paul auprès de Mlle Nélidof avaient, dans les premiers temps, fait craindre à la grande-duchesse que la dignité de son foyer ne sombrât en une basse intrigue. On lui représentait Mlle Nélidof comme une dangereuse sirène. Ses soupçons, cependant, et ses défiances peu à peu s'atténuèrent; elle crut pouvoir espérer que la passion dont brûlait son mari ne le mènerait point aussi loin qu'elle l'avait redouté tout d'abord. La princesse devait néanmoins beaucoup souffrir dans son orgueil d'épouse; elle se voyait supplantée dans le cœur de Paul qu'elle avait pendant tant d'années animé de ses pensées et de sa tendresse : une indicible humiliation pesait sur elle. Une tristesse navrée et résignée emplissait ses lettres à Serge Pleschéief, ami dévoué, chrétien fervent, un des cliefs du maçonnisme russe : « Notre attitude à l'égard de la petite (ce nom qu'elle donnait à sa rivale renfermait un grain de mépris) est parfaitement correcte; mais, je l'avoue, depuis que nous nous sommes mis sur ce pied, on ne se gène guère pour lui prodiguer des caresses même en public. C'est une demoiselle très fausse. Mais cela ne me trouble pas. Je suivrai la voie que je me suis tracée, persuadée que c'est une épreuve que Dieu m'envoie (1). » Des silences douloureux s'établissaient entre les deux époux, gênés et comme paralysés l'un vis-à-vis de l'autre. Quand Paul adressait la parole à sa femme, c'était sur un ton impérieux et dur; quelquefois il s'oubliait jusqu'à lui manquer gravement, en présence même des valets, « Dans aucun moment de ma vie, écrivait Marie Féodorovna, j'espère ne pas détruire la patience et la résignation que je me suis faite, et, quoiqu'il soit bien dur et atroce peutêtre d'être maltraitée sans raison, mes principes n'en
(i) ]>. i)K Rkm:kkxdori K, p. 61.
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souffriront pas (l) " . Au commencement de 1792, rapproche de ses couches toujours difficiles éveillait chez Marie de sombres pensées, des inquiétudes affreuses : « la petite " souhaitait peut-être qu'il lui arrivât malheur e^ caressait l'espoir de devenir n une seconde Maintenon (2)» . Des flatteurs, Mlle Nélidof en trouvait aisément à la cour du grand-duc. On savait l'influence qu'elle exerçait sur l'héritier du trône et, l'impératrice vieillissant, « les batteries pour le futur " , comme eût dit Saint-Simon, étaient dressées et pointées sur elle. Elle recevait plus dhommages que Marie Féodorovna. Alexandre Kourakin, du fond de son exil, félicitait Paul de sa « grande sensibilité " , du tendre abandon avec lequel il se livrait à ce que la phraséologie de l'époque appelait « le plus doux penchant de la nature " . — « Je sais, lui disait-il, combien le caractère original de Mlle Nélidof et le charme de son esprit ont un effet bienfaisant sur votre existence actuelle (3). » Cependant la brillante et toutepuissante amie de Paul s'était créé des ennemis à qui la crainte de déplaire au maître n'imposait pas toujours silence. Mme de Benkendorf était l'àme du parti hostile à la favorite. Elle affichait une grande commisération pour la grande-duchesse qu'elle avait connue jeune fille à Montbéliard et qu'elle avait toujours fidèlement servie. C était une personne remuante, habile à manier l'intrigue. Sétant un jour permis de critiquer ouvertement Catherine Ivanovna, elle s'attira les foudres de Paul et, à la fin de 1791, reçut son congé dans les termes les plus violents. Elle eut trois heures pour quitter Gatchina. Le lecteur
(1) Choumigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 359.
(2) D. DE Bekckendorff, p. 62.
(3) Princesse Lise TROunETZKOÏ, Correspondance de S. M. l'ivipératrice Maria Féodorovna, Introduction, p. xii.
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de la grande-duchesse, La Fermière, soupçonné de partialité pour sa maîtresse, fut également chassé i^I). Ces exécutions parurent contenter la colère du grand-duc qui pendant quelque temps, si 1 on en croit l'envoyé prussien Goltz, témoigna plus d'égards à sa femme (2). Marie n'en souffrait pas moins cruellement du départ de Mme de Benkendorf, sa chère Tilly- " Sans ma soumission, soupirait-elle, sans ma confiance aux décrets de cette bonne Providence, mon cœur succomberait à mes peines (3j . » Du jour où Mlle Nélidof s'aperçut qu'elle ne pouvait remplir auprès du grand-duc sa chère mission de dévouement et de protection sans provoquer du bruit autour de son nom, sans soulever des tempêtes à la cour de Gatchina, elle perdit courage et songea à se retirer : cette honnête fille trouvait pénible une situation qui eût enivré d orgueil une aventurière ambitieuse. Elle avait l'appétit de se donner, de se sacrifier; mais sa sensibilité était délicate et elle souffrait des défauts, des faiblesses, des inconséquences du grand-duc Paul, aimant sans doute, lovai et bon, mais ombrageux, inconstant, emporté, mettant tout en drame et mêlant d offensantes vivacités aux adjurations sentimentales. Elle nourrissait le projet de se retirer dans cette aimable maison de Smolna où il lui semblait qu'elle retrouverait sans peine les illusions, les joies innocentes, la sérénité d'âme de sa première jeunesse. Elle en parlait quelquefois au grand-duc qu elle mettait au désespoir; elle était touchée de ses larmes, elle se sentait aimée et elle hésitait à partir. Il ne manquait pas de gens pour lui faire entendre qu'en quittant
(i) Affaires étrangères, vol. CXXXVI, fol. 207; M. Genêt, 2 décembre 1791
(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 133, 7 février 1792,
(3) Chocmigorski, p. 371.
spontanément la cour, elle donnerait une preuve éclatante de désintéressement et d'indépendance. « Re{}ardez, lui disait Pleschéief, tout ce qui se passe ici; songez aux dissentiments qui existent entre les deux époux; songez aux mauvais bruits que l'on répand sur vous et que devait nécessairement faire naître votre intimité prolongée avec le grand-duc. Cette liaison n'a rien, j'en suis sur, de criminel, mais les apparences sont contre vous. Après avoir mûrement réfléchi à tout ce que je vous signale, vous ne tarderez pas à prendre un parti décisif et vous saurez rendre la paix à des cœurs troublés, en particulier à celui du grand-duc qui en a grand besoin. " Certaines personnes de la cour, plus avisées que Pleschéief, formaient des vœux tout opposés. Si ]Xélidof s éloignait, qui donc aurait prise sur le prince héritier dont l'état mental inspirait des inquiétudes croissantes? Qui saurait le guérir de ses brusqueries et le ramener doucement à la raison (1) ?
Une scène très pénible qui éclata entre Paul et sa femme, un article venimeux du Moniteur universel (2), décidèrent Catherine Nélidof à demander son congé. Voici en quels termes Rostoptchin annonçait la nouvelle à son ami Vorontsof, le 8 juillet 1792 : « Mlle Nélidof a présenté une lettre à l'impératrice où elle la prie de lui permettre de se retirer dans un couvent et de quitter la cour, aussi pauvre et aussi pure qu elle y est entrée. Quelques personnes prétendent entrevoir dans cette démarche une ruse et un dessein caché : on croit qu'elle veut aigrir la passion du grand-duc et 1 enflammer davantage; mais les apparences prouvent le contraire et dissipent le doute sur la sincérité de ses intentions, d'autant plus que le prince Galitzin, l'àme de cette intrigue, est
(1) D. DE Besckesdorff, p. 65-72 (2j INuméro 115, 24 avril 1792.
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totalement disgracié et a reçu l'ordre de ne jamais venir à Pavlovsk. Mlle Nélidof connaît le grand-duc; elle est ennuyée de ses persécutions; elle le voit ennuyé de sa résistance, et son esprit lui suggéra un moyen propre à lui concilier l'estime du public. Cette retraite, si elle a lieu, mettra le comble aux vœux de tous les honnêtes gens et fera oublier les chagrins que cette histoire a causés à la grande-duchesse dont la grande vertu la rend si chère à tout le monde (1). " Mlle Nélidof s'attarda plus d'une année encore à la cour, retenue sans doute par les prières de Paul qu'elle aimait toujours, par le regret d'abandonner son œuvre, par le scrupule de déserter son poste et peut-être aussi, comme il y a un peu d'humanité au fond des plus belles âmes, par la crainte d'un avenir médiocre. Ses tergiversations furent l'objet de commentaires malveillants (2) .
Enfin, au mois de novembre 1793, après avoir laissé passer, sans les troubler par ses préparatifs de départ, les fêtes que Paul célébrait pour le mariage de son fils aîné, Alexandre, elle se retira au couvent de Smolna. » Malgré toutes les scènes où la fureur et la violence ont tenu lieu d'amour et de tendresse, écrivait méchamment le comte Rostoptchin, on a été obligé de se séparer de Mlle Nélidof qui est allée occuper l'appartement qu'on lui a préparé au couvent, meublé magnifiquement et fourni de tout ce que le goût et la richesse peuvent imaginer (3) . » La vérité est que Catherine Nélidof ne fut entourée à Smolna d'aucun luxe. En quittant son service de demoiselle d'honneur elle reçut de l'impératrice une maigre dot de 4,000 roubles, et de la grande-duchesse
(i) Archives Vovontsof, t. VIII, p. 53.
(2) IiL, t. VIII, p. 80.
(3) Id., t. VIII, p. 84.
une dot de (>,000 roubles avec une petite pension annuelle. « C'est beaucoup j)lus que je ne me sens capable de désirer, écrivait-elle à Kourakin. Mais comme il n'y a pas de bonbeur sans malheur, l'indépendance (juc je vais acquérir ne sera point exempte du poids de la reconnaissance (1). " Elle voulait surtout ne rien devoir à Paul. » Vous n'aurez pas de peine à comprendre combien il me serait doux de n'être point à charge à sa bourse, quoique je ne doute pas un instant de son cœur. » Elle s'était plainte à plusieurs reprises de certains de ses parents peu délicats qui fondaient des espérances sur les bienfaits de Paul : pouvait-elle admettre " que le grandduc se laissât sucer par chacun de ceux que le hasard avait fait naître dans quelque degré de parenté avec elle »? — " Le grand-duc, entre nous soit dit, n'a pas de quoi payer ses ouvriers à Gatchina. Voyez s'il est en état d'aider un chacun, étant lui-même dans le besoin (2). » Aucune ambition d'argent ou d'honneurs : Catherine ne souhaitait que d'être heureuse dans le calme et l'isolement de Smolna sans porter ombrage au bonheur d'autrui. " Je trouverai mille plaisirs à vivre avec des personnes qui m'ont élevée, que je respecte infiniment et dont jamais rien n'a altéré les sentiments pour moi. Si je n'ai pas le bonheur de voir vivre Mme de Lafont assez longtemps pour me rendre longtemps heureuse dans cette maison, j ai l'espérance au moins de ne pas voir mourir devant moi quelques dames d'une société extrêmement agréable et qui ont été mes gouvernantes et mes amies avant ma sortie de ce couvent que vous croyez si vilain et que vous représentez comme un séjour d'ennui. Oubliez-vous que par les bontés de notre ami je possède
(1) Princesse Lise Troubetzroï, p. 191.
une charmante blbliotlièque, ma harpe, ma guitare, mes crayons, tous objets qui ont si bien servi à me distraire dans mes moments de souffrance. J'y jouirai encore d'un plaisir tout nouveau pour moi, celui de voir croître sous mes yeux de jeunes parentes dont les progrès me retraceront à tout moment la bienfaisance de notre ami qui paye la pension de l'une d'elles. Je ne serai pas si fâchée que vous croyez de rompre en quelque façon avec un monde qui n'a pas su ou plutôt n'a pas voulu me rendre justice (l) . »
La retraite de Catherine Nélidof fit la partie belle aux intrigants qui cherchaient à s emparer de lesprit du grand-duc. Mélange d'habileté et d'audace, de servilité et de fourberie, Ivan Koutaïssof, ce laquais promu favori, sut s'insinuer plus avant dans les bonnes grâces de Son Altesse Impériale. Les violences de Paul redoublèrent. " Dieu seul connaît mes craintes, confiait à Pleschéief la grande-duchesse. Je tremble pour mon mari : il ne sait pas se faire d amis, et il périra un jour s'il n'est pas entouré de serviteurs dévoués et surs. On s'est mis à le flatter, et par des moyens honteux on a fini par produire en lui ces changements affreux dont nous sommes témoins. Je me rends parfaitement compte que tout le monde s'aperçoit chaque jour du trouble de ses facultés (2) . "
Paul avait obtenu que Mlle Nélidof sortît quelquefois de sa retraite de Smolna pour venir le voir à Gatchina ou à Pavlovsk. Il ne pouvait pas l'oublier, il ne voulait pas la perdre, cette créature charmante et tendre qu'il ne savait pas aimer sans la faire souffrir. En avril 1794, Catherine Ivanovna, inquiète des mélancolies, des trou-
(1) Princesse Lise Troubetzkoï, p. J03.
(2) D. DE Bexckendorff, p. 96.
:j«i2 PAUL I" DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT
bles nerveux qu'elle remarquait chez son ami, prolongea sa visite plus que de coutume. On crut qu'elle allait reprendre sa place à la petite cour. Lajjrande-duchesse ne put réprimer un mouvement de colère : « La demoiselle est lière et au pinacle, annonçait-elle à Pleschéief. J'admire son impudence; car sous quel titre vient-elle courir ici et quitte-t-elle son humble retraite? Ah! mon ami, que le monde est vilain et que tout ce qui s'y passe est affreux (l) ! » Les relations de Paul et de Catherine ne seraient jamais entièrement rompues : il fallait s y résigner. La grande-duchesse, s'inspirant, si l'on en croit Golovkin, des" conseils de sa mère, la princesse de Wurtemberg, prit à l'égard de son ancienne demoiselle d'honneur une attitude plus conciliante. Timidement d abord, puis ouvertement elle 1 appela à son aide pour essayer de sauver le grand-duc.
Entre la tsmine et son fils les dissentiments étaient aigus. Par ses propos haineux, par son attitude provocatrice, par ses sottises, par ses extravagances, le prince allait droit à s'attirer les rigueurs de Sa Majesté. « Il est fol " , s'enhardissait à dire le favori Zoubof. « Je le sais comme vous, répondait l'impératrice. Malheureusement il ne l'est pas assez pour pouvoir mettre l'État à l'abri des maux qu'il lui prépare (2). " L'opinion cependant s'ancrait que l'impératrice, écartant du trône 1 indigne Paul, appellerait son petit-fils Alexandre à sa succession. Il fallait, pour conjurer un si grave péril, obtenir du grand-duc plus de patience, plus de calme, plus de soumission aux volontés maternelles. La grande-duchesse, reconnaissant l'inutilité de ses efforts, supplia à maintes reprises Catherine Nélidof de repré-
(ij CnorMiGORSKi, p. 408.
(2) Fédor Golovkin, p. 120.
LA COUIl DE GATCHIiNA 393
senter au prince qu'il donnait à sa mère " des armes contre lui en la brusquant " et de lui rappeler que l'impératrice, malg^ré tous ses torts, avait droit au respect, » étant toujours souveraine et mère (1). » Quand Marie Féodorovna se crut plus sûre de la jeune femme qui exerçait un si grand pouvoir sur l'âme de Paul, elle abaissa sa fierté jusqu'à lui confier, par l'intermédiaire de Pleschéief, la misère de son état, ses humiliations quotidiennes, ses plaintes sourdes; elle lui promit sa reconnaissance et son affection, si le grand-duc mieux conseillé renonçait aux procédés outrageants, dont il avait coutume d'user dans son ménage et qui scandalisaient les domestiques eux-mêmes (2). Elle multiplia les avances et fut heureuse de voir qu'on y répondait; elle put continuer à trouver Mlle Nélidof un peu fière, mais elle s'attacha sincèrement à elle et sut le lui témoigner. Il n'y eut bientôt plus entre les deux femmes, également dévouées au grandduc, l'ombre d'un sentiment mesquin; leur amitié fut complète et cimentée pour l'avenir (3) .
L'entente conclue entre sa femme et son amie déplut à Paul. Il fut aisé de faire passer en ce prince soupçonneux, jaloux de son autorité, la conviction qu'on se concertait pour le mener en laisse. Il s'imagina tout de bon que des trames sombres s'enroulaient autour de lui. La méfiance embrumant ses plus vraies affections, il se crut trahi par Mlle Nélidof, parce qu'elle lui conseillait d'oublier ses griefs contre l'impératrice et de la respecter au moins dans ses propos. Ivan Koutaïssof sut exploiter les soupçons et les craintes de son maître. Pour le détacher de
(1) CiiouMiGonsKi, p. 399 et 403.
(2) « Le grand-duc s'est porté avant-hier à des excès outrageants contre la grande-duchesse. » (Affaires étrangères, voL CXXXVII, fol. 10, 3 janvier 1792.)
(3) D. DE Benckendorff, p. 103-105.
Mlle Nélidof il essaya de Tintéresscr à une beauté plus jeune et plus ardente, Natalie Véréguine. Mais un instinct de délicatesse, de propreté morale, préservait le grand-duc de la frivolité sensuelle, du lihertinage facile qui s'étalait avec tant d'abandon autour de lui. Cette intrigue, bien qu'elle ne fût pas poussée très loin, causa à Catherine Nélidof un profond chagrin, mêlé de colère et d'humiliation. Exaspérée par la défiance qu'elle sentait peser sur elle depuis qu'elle avait tenté de réconcilier Paul avec sa mère, elle prit en mars 1796 la décision de se cloîtrer à Smolna et de ne plus reparaître à la cour de son indigne ami (1).
Paul aimait mal l'élue de son cœur; mais il l'aimait d'une haute tendresse qui ne s'était point attiédie avec les années, peut-être parce qu'elle ne s'était jamais complu aux espérances brutales. Catherine avait ramassé, transformé en amour tous les désirs hésitants et changeants du grand-duc. Gardant encore, aux approches de la quarantième année, un charme de jeunesse, elle plaisait à ses yeux; fine, intelligente, généreuse, exaltée, elle plaisait à son esprit, et elle plaisait à son âme par un agrément mystérieux de son contact et de sa présence. Quand il ne la vit plus revenir, il subit la sensation d'un grand abandon, l'angoisse d'une irréparable perte; sa souffrance morale accrut son énervement physique. Saisi d'une frénétique envie de ramener, de reprendre son amie, il la harcela de lettres vibrantes, douloureuses, suppliantes. Catherine répondit par la sécheresse et le dédain. L'amertume dont elle était inondée la rendait sévère, presque injuste pour le grand-duc. Écoutonsla se plaindre à Kourakin : « Non, mon ami, rien ne
i) D. DE Benckendorff, p. 106-110.
saurait plus me porter à renouer une amitié trahie. Le charme en est détruit... Pourquoi voulez-vous que je le voie? Il n'y gagnerait rien. Sa vue ne ferait que réveiller en moi des sentiments désagréables qu'il doit désirer de laisser assoupis s il fait la moindre estime de ce que je puis éprouver pour lui... Croyez-vous qu'il ne sentait pas, qu'il ne prévoyait pas tout ce qu'il en serait de moi à son égard, alors qu'il s'abandonnait, qu'il se livrait comme un homme sans cœur à tontes ses extravagances? S'il n'y avait eu que des vivacités, peut-être aurais-je eu la faiblesse de revenir à lui. Mais il v a eu de la bassesse, de la trahison dans ses procédés. Il s'est déshonoré à mes yeux .. Je reçois dans ce moment un fatras d'excuses et de justifications qui ont interrompu mon entretien avec vous; je le reprends pour vous assurer que tout cela ne fait qu'accroître mon dégoût (1). »
Cette lettre irritée, partie de Smolna le 1" novembre 1796, n'était pas arrivée à son adresse, que l'impératrice succombait à une attaque d apoplexie et que Paul régnait au Palais d'Hiver.
Les émouvantes péripéties de ce grand drame, les hommages à recevoir, les ordres à donner, l'essai délicieux d'une autorité impatiemment attendue et brusquement conquise, rien ne put faire oublier à Paul son amie de Smolna. Pendant l'agonie de l'impératrice, à l'heure où, parmi la foule anxieuse des courtisans, chacun cherchait à surprendre le secret de son avenir sur le visage de celui qui allait être demain la source de tout avancement et de toute grâce, Paul avisa un jeune page de la chambre qui n'était autre que le frère cadet de sa favorite, s'entretint longuement avec lui et le chargea
(1) Princesse Lise TnotJBETZKOÏ, p. 292.
;jy6 PAUl. 1" DK RUSSIE AVANT LAVÈNEMENT
d'un message confidentiel pour Catherine Ivanovna. Le page Nélidof franchit en une semaine plusieurs degrés de la hiérarchie militaire (l;. Après le frère, ce fut la mère qui profita des faveurs impériales : elle reçut par oukase 2,000 paysans. Mlle Nélidof remercia en ces mots pleins de grâce : « Permettez-moi, Sire, au nom de Dieu, de réduire votre don trop généreux à la moitié. Ma mère dans tous les temps aurait regardé comme une .«^rande fortune et à laquelle elle ne devait jamais s'attendre, les 1,000 paysans que je n'oserais refuser pour elle, parce qu'elle est ma mère. Vous comprendrez. Sire, ce qui peut me lier la langue dans cette circonstance. Mais j'ose vous assurer sur tout ce qu'il y a de plus sacré pour moi que j'aurais regardé comme un véritable bienfait si vous aviez eu la générosité de lui donner 500 paysans, et ma mère se serait trouvée très gratifiée et très heureuse, au lieu que 2,000 paysans me pèsent sur le cœur (2) . " Catherine vit arriver, le jour de sa fête, un superbe cadeau qu'elle crut devoir refuser : elle ne voulut accepter (I qu'un déjeuner de porcelaine » . L'intérêt tendre qui lui était témoigné dissipa peu à peu ses mauvais souvenirs. Sa volonté fléchit et, après avoir opposé une certaine résistance pour donner du prix à sa capitulation, elle fut heureuse de renouer les liens brisés, de rendre à Paul cette amitié passionnée qu'elle lui avait vouée par enthousiasme d'esprit, par besoin de cœur. Ses rêves généreux reprenaient leur vol : elle s'enflammait à l'idée d'être l'inspiratrice, la conseillère discrète et vigilante, la providence féminine du prince étrange et décevant dont la tète fragile avait à supporter le poids d'une trop lourde couronne.
(1) D. DE Bexcrendohff, p. 123.
(2) Osmiiadtsati Vièk, t. III, p. 427.
On la voit, pendant la première année de ce règne agité, manier bravement la tempête. Elle modère la force brutale et indisciplinée du despote dont les volontés capricieuses et les ordres violents font trembler la Russie. Elle essaye de l'assouplir aux tolérances qu'exige le gouvernement des hommes. Plus attentive, plus empressée qu'elle n'a jamais été, elle s'efforce de dérider le front du maître, naturellement soupçonneux, toujours inquiet derrière la triple enceinte de son palais. Paul, sans être cruel, fait beaucoup de malheureux : avec une tenace énergie, elle défend les intérêts, la dignité de ses victimes illustres ou obscures, fonctionnaires destitués sur un mot d'un délateur, officiers exilés en Sibérie pour une légère infraction; Zoubof et Souvorof lui sont redevables des adoucissements apportés à leur disgrâce (1). Pour Marie Féodorovna, elle est une alliée sure et dévouée : l'impératrice et la favorite s'écrivent presque chaque jour, se parlent cœur à cœur, mettent en commun leurs espérances, leurs tristesses, leurs préoccupations au sujet du tsar. « Vous aimer est un bien pour nous " , soupire la tsarine (2) . Elle n'est pas la seule à reconnaître les services que rend à l'empereur Paul la clairvoyante affection de son amie. Bientôt par malheur ce prince, grisé par le vin du despotisme, gonflé d'orgueil ombrageux, prend en mauvaise part la franchise de Mlle Nélidof, se dérobe à l'influence de ses avis que naguère il appelait et provoquait et subit la direction d'Ivan Koutaïssof, u la béte noire de ces dames » , le ci-devant barbier qui devient l'efiroi de la cour après en avoir été la risée. Pendant un voyage à Moscou, en 1798, une intrigue savamment ourdie « met en prétention » , comme on
(1) D. DE Bescrendoufk, p. 140-148.
(2) Osvmadtsati Vièk, t. III, p. 455.
disait alors, une demoiselle xVnna Lapoukliiii, jolie fille aux coquetteries engageantes, moins scrupuleuse, moins affinée, moins compliquée que Catherine Ivanovna (l) . Koutaïssof se charge d'attiser l'embrasement allumé dans l'âme de Paul qui, cette fois, fait litière de ses principes et s'abandonne à une fureur amoureuse (2). La partie est perdue pour Mlle Nélidof. Elle quitte la cour en se rengorgeant un peu. Elle se félicite complaisamment, au fond d'elle-même, de sa belle obstination, de la fidélité, de la dignité de ses sentiments, comme aussi de la honte et de l'humiliation qu'elle laisse dans le cœur de l'ingrat, et l'amertume de sa disgrâce s'en trouve amoindrie. A Smolna et plus tard dans l'ombre du château de Lohde où git le souvenir de Zelmire, une autre victime de la perfidie masculine, elle ne peut distraire sa pensée de l'empereur que l'orgueil, la passion, la flatterie achèvent d'égarer et qui court à labime.
Lorsqu'elle apprit à Lohde la mort affreuse de Paul, assailli pendant la nuit par des hommes de proie, poursuivi dévêtu dans sa chambre, cerné, poignardé, étranglé, puis insulté, foulé aux pieds par des soldats ivres, son immense pitié engloutit tous les autres sentiments qui avaient pu naître dans son cœur. Après avoir pleuré quelque temps dans la solitude, elle alla retrouver ses chères compagnes de Smolna. Frappée d'une plaie incurable et se sentant désormais impropre à la bruyante existence des cours, elle passa le reste de sa vie au couvent dans une
(1) CzARïoRYSRi, Mémoires, t. I, p. 177.
(2) Ce nouvel amour est encore teinté de mysticisme. « 11 avait découvert que le nom d'Anna signifiait grâce divine, » écrit la comtesse Varvara Golovin (Revue d'histoire diploniaticjue, 1896, article de M. Costa de Beauregard). — Selon labbé Georgel (Voya(]e à Saint-Pétersbourg, 1799- 1800). Mlle Lapoukhin, comme Mlle Nélidof, aurait été " une amie plutôt qu'une maîtresse " .
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tristesse mâle et courageuse. I^^lle y habitait un appartement d'une discrète élégance qui avait vue sur de beaux jardins plantés le long de la Neva. Elle se fit institutrice, sans y être obligée, donnant son intelligence et son cœur à ses jeunes amies du couvent, la plupart orphelines, particulièrement à une nièce qui devint la grande affaire de sa vie. Elle recevait lettres et visites de l'impératrice veuve. Marie, qui cherchait dans les œuvres de bienfaifaisance l'oubli de ses malheurs, protégeait et gouvernait la maison de Smolna : les deux femmes, unies par une amitié que de communes épreuves avaient attendrie, aimaient à se réunir pour se parler " de leur cher défunt" et le pleurer; elles lui conservaient l'une et l'autre, au sanctuaire de leur cœur, un autel dont il était le dieu. D autres visiteurs, des amis restés fidèles à la favorite honoraire, venaient à Smolna admirer la grâce noble etfière, 1 intelligence toujours jeune, lame toujours chaleureuse de Mlle Nélidof : les contemporains nous disent que, parvenue à l'arriére-saison, elle avait gardé dans son regard, dans sa taille, dans sa démarche un printemps attardé. La mort de Marie Féodorovna, en 1828, la priva de son plus ferme soutien. Les amis, un à un, s'éloignèrent et disparurent. On loublia. On la laissa seule à la contemplation d'un passé déjà lointain. Ces abandons 1 affectèrent ; elle devint un peu aigre; le dégoût intime, amassé depuis des années dans son âme, s'épandit au dehors. Lentement l'âge, la maladie lui prirent ses forces, affaissèrent son corps, obscurcirent son esprit et elle entra, à quatre-vingt-deux ans, sans transition sensible dans la nuit éternelle (1) .
Une renommée touchante lui était bien due, à cette
(1) D. DE Bencrendorff, p. 317-319.
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femme droite et passionnée qui avait jeté sur une sombre page d'Iiistoire un peu d'amour. Elle était parfaitement originale de pensée et de sentiment. C'est chez elle que pour la première fois peut-être on voit apparaître ce besoin de pitié et de sacrifice dont tant d'âmes russes au dix-neuvième siècle ont été possédées. 8a mystique compassion près d'un être malheureux, son dévouement sans désir se retrouveront chez les héroïnes de Tourguénef et de Léon Tolstoï, ses sœurs cadettes.
(i La grandeur nous prive de bien des jouissances » , disait tristement Marie Féodorovna dans une lettre à Mlle Nélidof. Elle " enviait les femmes grecques si fidèles à remplir le premier devoir de la nature, celui de nourrir leur enfant (I) » . Elle eût oublié, sans doute, que sa tendresse conjugale était bien mal payée de retour, si elle avait pu s'abandonner librement à sa tendresse maternelle. Mais Catherine II, tant qu'elle vécut, s'interposa entre ses petits-enfants et leurs parents (2). Vive et gaie, toujours pleine d'entrain malgré ses soixante ans passés, elle s'arrachait aux soucis du pouvoir et aux- passions absorbantes pour amuser » cette marmaille » . Partout elle portait du mouvement et de limprévu. « J'aime à la
(i) Princesse Lise Troubetzkoï, Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna, p. 3(j.
(2) « Nous n'osons pas placer une âme chez les enfants, écrivait la grande-duchesse... L'impératrice noiuuie jusqu'aux filles de garde-robe. » (CHOUMiGOnsKi, Imperalritsa Maria Féodorovna, p. 437.)
folie et comme un enfant de cinq ans à voir jouer au colin-maillard et à tous les jeux d'enfant possibles. Les jeunes gens et mes petits-fils et filles disent qu'il faut que j'y sois pour que la gaieté y règne à leur gré. C'est donc moi, ajoutait-elle d un air de triomphe, qui suis le Lusligmacliei- " , le boute-en-train (l) !
Quels éclats de pétulance rieuse autour de la vieille souveraine! Comme les petites têtes spirituelles s'agitent, comme les yeux brillent, comme les joues s'allument de plaisir! Le grand divertissement est de jouer aux barres sur les pelouses de Tsarskoïé. Les vieux généraux, Bariatinski, Lvof, doivent, bon gré mal gré, entrer dans le jeu; on les poursuit sans pitié et on les fait sans façons prisonniers de guerre. Un soir, la partie terminée, la bande joyeuse, comme une volée de moineaux, s'abat derrière une meule de foin, se cache et médite un beau coup; le favori, Platon Zoubof, s'approche de l'impératrice et dépose sur son épaule une brindille d herbe : c'est le signal convenu de l'attaque. Aussitôt les meules sont prises d'assaut, renversées, pillées; des brassées de foin tombent sur les robes des dames d'honneur, sur les uniformes des chambellans. Le général Lvof qui se débat et crie sert de cible préférée; Zoubof, aidé des jeunes grands-ducs, l'entraine et le roule dans l'herbe fauchée. L'impériale grand'mérene gronde pas, lorsque la jeunesse s'émancipe en d'innocentes malices (2). Une autre fois, les salons de Tsarskoïé sont mis à sac. On installe avec les housses des meubles un lit sur le billard et l'on joue « au docteur et au malade -> . Les plaisanteries d'apothicaire ont de tout temps réjoui les enfants. Une cérémonie burlesque, digne du
(1) Sbornih, t. XXIII, p. 592; Waliszewski, le Roman d'une impératrice, p. 226.
(2) Bachilof, Pamiatniki, t. III, p. 4.
Malade imaginaire, s'organise et devant l'augListe sou- \eraine défilent en chantant des médecins avec des bouteilles et d'énormes carrés de papier simulant les ordonnances, des porte-seringues avec les soufflets de la cheminée, des chirurgiens avec les pelles et les pincettes (1). — Catherine prétend qu'on ne peut s'amuser qu'à la condition de n'être point gêné par le « gros bagage 55 , c'est-à-dire par le grand-duc Paul et sa femme. Il Quand les chats sont partis, écrit-elle gaiement à Grimm, les souris dansent et sautent par-dessus les tables; elles sont folles de joie ! (2) »
Acteurs ou figurants, la turbulente petite troupe de Tsarskoïé-Célo comprenait en 1 793 : Alexandre, seize ans ; Constantin, quatorze ans; Alexandra, dix ans; Hélène, neuf ans; Marie, sept ans; Catherine, cinq ans. On n'avait point enrôlé Olga, encore dans les langes, chétive enfant qui allait bientôt mourir. Dans ses lettres à Melchior Grimm, le gai compère avec qui le badinage était de règle, l'impératrice s'étendait complaisamment sur les mérites de chacun de ces « marmots » . Le doyen de la troupe, « M. Alexandre, est de corps comme de cœur et d'esprit, un personnage rare en beauté, en bonté et en compréhension : il est vif et rassis, prompt et réfléchi, ses idées profondes, et d'une aisance singulière dans tout ce qu'il fait. . . Il est grand et fort pour son âge, et avec cela agile et léger; en un mot, ce garçon-là est la réunion de contradictions; ce qui fait qu'il est singulièrement aimé de ceux qui l'entourent. . . Je ne crains qu'un danger pour lui, ce sont les femmes, car il sera couru. " Avec sa figuïe d'une délicatesse et d'une douceur toute féminine, avec ses cheveux bouclés, avec ses yeux humides qui
(1) Bacuilof, t. III, p. 7; KoBERO, p. 422.
(2) Sbornik, t. XXIII, lettre du 6 avril 1795.
trahissaient Tardent désir de plaire, ce séduisant Alexandre fascinera, suivant les prévisions de Catherine, bien des cœurs de femmes, depuis la gracieuse et poétique Mme Narischkin jusqu'à Mme de Kriidner, » la Velléda évangélique, la prophétesse du Nord (1) » . — Le second Il personnage " , c'est " le sieur Constantin, il est d'une vivacité qui tient de la pétulance; il a le cœur bon et beaucoup d'esprit; c'est un seigneur à bâtons rompus; il n'a pas autant de suite dans le caractère que son frère aine qui en a infiniment; mais il fera parler de lui... Il est fort militaire de son naturel et son goût de préférence est la marine » . Constantin, on le sait, poussera jusqu'à la manie cette passion pour le métier des armes qui déjà se révèle aux yeux perspicaces de la grand'mère. — L'aînée des filles, Alexandra, a « fait des progrès singuliers... Elle a pris un air et une taille au-dessus de son âge. Elle parle quatre langues, écrit et dessine avec soin, joue du clavecin, chante, danse, apprend tout avec facilité 1) . — Hélène est " une beauté parfaite avec une mine de sainte nitouche » . — Marie est un garçon manqué. " La petite vérole inoculée l'a gâtée complètement; elle a tous les traits grossis, elle est comme un dragon » . — Catherine, " grosse enfant blanche avec de jolis yeux », s'entoure de joujoux, jase toute la journée, mais <i ne profère pas une parole digne d'être remarquée (2) ». — En juin 1796 l'impératrice saluera joyeusement la naissance de Nicolas, le futur Nicolas 1", » chevalier v sans pareil, <i énorme garçon dont la voix de basse crie d'une manière étonnante (3) » . Mais c'est à Alexandre et à Constantin qu'elle réserve ses plus vives tendresses. « Elle semble
(i) Sainte-Beuve.
(2) Sborink, t. XXIII, p. 497 et 661.
(3) Ici., t. XXIII, p. 679.
404 PAUL I" DE RUSSIE AVANT L'A VÉN tMEINT
les aimer à la folie », écrit un émigré français (1). Alexandre n'avait pas atteint sa quinzième année que déjà la tsarine se montrait impatiente de le marier. En 1791, le comte Roumiantsof, qui la représentait auprès de Monsieur à Coblentz, fut invité à donner son avis sur les jeunes princesses qu'il rencontrait dans les petites cours du Rhin. L'Allemagne offrait toujours le plus beau champ du monde aux investigations des agents matrimoniaux. Au retour d'un vovage à Garlsruhe, Roumiantsof appela 1 attention de sa souveraine sur les princesses de Bade. Leur grand-père, le margrave Charles-Frédéric, homme sage, économe et de goûts bourgeois, menait depuis un demi-siècle sa cour et son peuple d'une main paternelle et s'était fait en Allemagne une popularité de bon aloi. Leur mère, Hessoise d'origine, était « une ancienne connaissance » de Catherine : avant de lui faire épouser un prince badois. on l'avait en 1773 conduite à Pétersbourg avec sa sœur Wilhelmine qui lui fut préférée et qui devint la femme du grand-duc Paul sous le nom de Natalie Alexiéevna. Roumiantsof traçait un portrait flatteur des deux princesses de Bade, Elisabeth et Frédérique, que, malgré leur extrême jeunesse, il était déjà question d'établir : 1 ainée n'avait contre elle qu un " embonpoint " précoce qui " faisait craindre qu'un jour elle n'en prit beaucoup trop (2) « . 11 fut décidé qu'elles se rendraient l'une et l'autre à la cour de Russie, avec un certain Strékalof pour chaperon. Le voyage fut bien lent, au gré de Catherine : Strékalof l'allongeait sous tous les
(i) Feuillet de Conçues, Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth, t. IV, p. 77.
(2) Les lettres du comte Roumiantsof relatives à ces négociations de mariage ont été publiées par le général Schilder, dans la Rousskaia Starina de 1892; celles de Catherine II par M. Bilbassof dans le même recueil, en
prétextes. Enfin, le 31 octobre 1792, elles arrivèrent en bonne santé, « à cela près que Tainée toussait et que la cadette avait un rhume de cerveau " . Quand elles lurent >i parfaitement reposées » , la tsarine les présenta à son petit-fils qui n'avait guère jusque-là pensé au mariage. Il 11 est dans l'innocence de son cœur, écrivait Catherine, et c'est un tour diabolique que je lui joue ; car je l'induis en tentation (1). " Elle nous dépeint dans ses lettres les timidités, l'embarras amoureux d'Alexandre, placé entre deux jeunes filles également charmantes et rougissantes. Elle ne le pressa pas de faire son choix. « Ce sera lui qui se mariera, déclarait-elle; ce n'est pas moi qui le marierai » . Elisabeth emporta la « pomme » . Elle fut baptisée en mai 1793 et mariée en septembre (2). Il fallut recourir à Catherine Nélidof pour décider le grandduc Paul à prendre part aux fêtes nuptiales (3). Il se plaignait de n'avoir pas été consulté; il était en outre assez mécontent d'Alexandre qui laissait percer dans ses mines et dans son silence un certain dédain pour les idées et les habitudes paternelles.
Quinze ans, l'àme à peine éclose, Elisabeth Alexiéevna était délicieuse de beauté, de fraîcheur et de grâce. " Si l'on eût voulu peindre Hébé, disait Langeron, on eut pu la prendre pour modèle (4). » Elle avait de la fierté, de la délicatesse, du sentiment, une « imagination vive et brûlante (5) » . Par malheur, l'homme inquiet et mobile à qui on l'avait unie ne sut ni la comprendre, ni répondre à sa tendresse, ni lui garder fidélité. Elle se replia sur elle-
(1) Sbornik, t. XXIII, lettre à Griinm du 31 octobre 1792.
(2) Sa sœur Frédérique épousa plus tard Gustave IV de Suède.
(3) Chocmigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 404.
(4) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX, p. 416.
(5) Comtesse Édling, Mémoires, p. 34.
406 PAUL I" DK HUSSIK AVANT I/AVENEMENT
même et conserva sa senslbllilé concentrée et dormante. « Elle se renferme chez elle, livrée à l'ennui, écrivait Rosto[)tchin deux ans après le mariage. Son mari, doux, honnête et ennemi de toute tracasserie, n'a pas assez de connaissance ni du cœur humain ni des soins qu'une femme exige pour parvenir à captiver la sienne (1). » Délaissée, elle vécut toute sa vie dans une douceur attristée. La cour, qui ne se scandalisait pas volontiers, fut cependant assez choquée de voir en I 795 l'entreprenant Zoubof se poser en soupirant près de la jeune épousée sous les yeux mêmes de son impériale maîtresse. Langoureux, triste à faire pitié, " il semblait succomber sous l'action d'un grand poids sur le cœur; il offrait tous les indices d'un homme sérieusement amoureux. » La vieille impératrice surprit quelques regards et cribla son amant de reproches amers. « On se brouilla pendant quelques jours et on se raccommoda après. » Elisabeth ne prêta aucune attention au caprice désœuvré et vite consolé de l'étrange Zoubof (2).
Le mariage ne devait point, selon les idées de Catherine, mettre fin aux études d'Alexandre; mais il fournit à l'impérial écolier une foule de prétextes pour ne plus travailler. On nous a conservé plusieurs billets où le jeune époux s'excuse gentiment auprès de son maître La Harpe de ne pouvoir prendre sa leçon. Il lui faut assister à un concert d'amateurs où sa femme doit chanter, une autre fois à un bal qui se prolongera fort tard, et il ne répond
(1) Archives Vorontsof, t. VIII, p. 126, lettre du i" février 1796.
(2) (IzARTORYSKi, Mémoires, t. I, p. 72: Archives Vorontsof, t. VIII, p. il'.). — Si le favori courtisait Elisabeth, c'était pour avoir un appui dans la famille impériale, le jour où la mort de Catherine le mettrait à la merci de Paul. (Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XXXV^, Mémgire d'un Hollandais qui a résidé longtemps en Russie et en Pologne, an IV. j
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pas que « le lendemain il ne dorme trop longftcmps » . Ou bien c'est Elisabeth qui est indisposée : « Je vous demande un million de pardons, écrit-il, je suis oblijjé encore aujourd'hui de vous faire faux bond. J'espère que vous m'excuserez; car cela provient de ce que ma femme ne se porte pas trop bien et qu'elle a été obligée de prendre médecine, et je ne voudrais pas la quitter. Je vous prie à une autre fois. » Et pour désarmer complètement son précepteur, il ajoute : «Je compte d'autant plus sur votre indulgence que vous êtes aussi un homme marié, par conséquent connaissez les soins qu'il faut avoir pour sa femme (1). » Bref sa jeunesse s'écoulait dans l'oisiveté. 11 avait acquis peu de connaissances et » ne touchait jamais à un livre (2) » . Par contre, sa toilette l'occupait beaucoup : il mit à la mode, malgré l'opposition de sa grand'mère, des habits d'une coupe nouvelle, «de grosses cravates qui cachaient le menton » . Son gouverneur particulier, Alexandre Protassof, constatait avec peine " qu'il s'accoutumait, sans le savoir et dans la plus grande innocence, à goûter des liqueurs (3) » . Le fils aîné de Paul négligeait de s'instruire fortement; comme un vaisseau sans lest, il flottait çà et là à travers toutes les occupations et tous les désirs.
Si on lui reprochait à bon droit son ignorance et sa frivolité, Rostoptchin, cet impitoyable censeur, reconnaissait tout le premier " qu'il avait le meilleur naturel du monde " ; le cœur était généreux, juste, « tout porté vers le bien (4). » Le jeune prince devait ses meilleures qualités à La Harpe. Ces républicains de Suisse, à qui les sou-
(1) Sbornik, t. V, p. 14.
(2) Archives Vorontsof, t. VIII, p. 94.
(3) Id., t. XV, p. 25.
(4) Jd., t. VIII, p. 94.
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veralns aimaient à confier leurs enfants, ne manquaient ni dinlellig^ence, ni de fermeté, ni de courage professionnel. La Harpe avait sondé avec décision le cœur de son élève et fait une guerre implacable à l'orgueil, aux préjugés de la naissance et du rang. Que de fois Alexandre avait dû s'humilier, confesser par écrit sa légèreté et sa paresse et suspendre aux murs de sa chambre comme témoignages de sa négligence les devoirs mal faits ! Ses « archives de honte » se composaient de beaucoup de billets enfantins et charmants comme celui-ci : " A treize ans, je suis aussi enfant qu à 1 âge de huit, et plus j avance en âge et plus je m'approche du zéro. Que deviendrai-je? Rien suivant toutes les apparences (1). » Grave et raide à l'excès, peu capable d'entrer dans les divertissements des enfants, La Harpe avait su néanmoins conquérir l'affection d Alexandre. Il en eut des preuves touchantes, lors de sa disgrâce, en 1794.
Ce précepteur républicain de futurs autocrates s'était .joyeusement ému des événements de 1789 : par des proclamations et des brochures il avait encouragé ses concitoyens, les Vaudois, chez qui le premier éclat de notre révolution avait eu un profond retentissement, à s'affranchir du joug de l'oligarchie bernoise. Berne avait confisqué ses biens. A Saint-Pétersbourg, les émigrés français dénoncèrent son » carbonarisme " , ses liaisons révolutionnaires, et se flattèrent d'obtenir son expulsion. Ils cherchèrent un appui chez le grand-duc Paul, depuis longtemps prévenu contre le gouverneur de ses fils. L'impératrice estimait » Monsieur le Jacobin » : elle finit pourtant par le sacrifier à ses ennemis, probablement parce qu'il s'était refusé, comme nous le verrons, à enve-
(1) Sbornik, t. V, p. 4-13; Rambaud, Catherine II dans sa famille (Bel'ue (les Deux Mondes, i." février 1874).
nimer les rapports d'Alexandre avec son père. La Harpe dut quitter la Russie. Au moment des adieux, le grandduc Alexandre se jeta en pleurant dans ses bras sans songfer que ces témoijjnages d'amitié pour un disgracié pouvaient le compromettre. II lui fit prendre l'engagement de passer par Garlsruhe où la famille de Bade lui ménagerait un chaleureux accueil. Dans les années qui suivirent il lui envoya clandestinement des lettres pleines de cœur où les regrets de la séparation se mêlaient aux effusions de reconnaissance. Son plus doux espoir était de revoir son maître : « L espérance, disait-il, est l'âme de la vie; on serait bien malheureux sans elle (1). »
Au commencement de 1796, il écrivait à La Harpe ces réflexions attristées : " C'est incompréhensible ce qui se passe. Tout le monde pille. On ne rencontre presque pas d'honnête homme. C'est affreux. " 11 aspirait à la liberté dans la solitude. « Je cède volontiers mon rang pour une ferme à côté de la vôtre, mon cher ami, ou au moins aux environs (2). " L'imppssible espoir d'une vie discrète, heureuse et cachée revenait souvent dans ses conversations intimes avec le prince Adam Czartoryski (3) . On sait comment ce jeune Polonais, qui portait avec dignité parmi les vainqueurs le deuil de sa patrie, eut la surprise et la joie de gagner l'amitié du fils aine de Paul (4). Elevé dans les contraintes d'une cour absolue, avide de s'épancher, Alexandre lui révéla ses plus secrètes pensées. Ses instincts se trouvaient en révolte contre les idées, contre
(1) Sbornik, t. V, p. 27.
(2) Ll., t. V, p. 23.
(3) Mémoires, t. I, p. 104 : « Une vie simple, tranquille et retirée, dans quelque jolie ferme, dans un pays écarté et riant, tel était le roman qu'il aurait voulu réaliser, n
(4) Czartoryski, Mémoires, t. I, p. 94-96; Va:)dal, Napoléon et Alexandre /", t. II, p. 326.
la politique de l'impératrice régnante. Sa nature protestait en lui, tandis qu'il s'humiliait en propos menteurs d'admiration filiale. Il haïssait dans son cœur le despotisme I' partout et de quelque manière qu'il s'exerçât» . Il avait le goût du fruit défendu : il aimait la liberté « également due à tous les hommes " . La Révolution française, en dépit de " terribles écarts, éveillait sa sympathie, exaltait ses espérances « . Il nourrissait sourdement l'ambition de faire autre chose que sa grand'mère, de briser les vieux moules, de travailler à la régénération libérale de la Russie et de la Pologne (l). La Harpe pouvait se réjouir : ses leçons avaient eu prise sur l'âme ardente d'Alexandre. Chez ce prince de dix-neuf ans, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, tous les nouveaux axiomes flambaient comme des charbons allumés et dégageaient une vapeur enivrante. Les fumées du libéralisme le troublèrent pour toujours. Sur le trône des tsars autocrates il devait se sentir mal à l'aise : il fut souvent en lutte et en désaccord avec luimême; ses aspirations généreuses le torturèrent. Aux heures de découragement il pouvait demander à son maître comme dans Fantasio la princesse Elsbetli à sa gouvernante : » Pourquoi as-tu semé dans ma pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses? »
Alexandre avait-il assez de prudence ou de ruse pour ne point laisser transparaître sa jeune personnalité? L'impératrice croyait ou feignait de croire qu'il était en parfaite communion d'idées avec elle; elle le regardait comme le continuateur qu'il lui fallait.
Pendant les quinze dernières années de sa vie, Catherine, d'ordinaire si décidée, agita périodiquement sans la
(1) CzARTORYSKi, Mémoires, t I, p. 96.
LA cnUK DE GATCHI.NA 411
trancher la question de savoir si elle laisserait la couronne à son héritier naturel, le g^rand-duc Paul, ou si, par un coup d'autorité, elle apj)ellerait son petit-tils Alexandre à régner après elle. Ce n'était un mystère pour personne que la seconde solution avait ses préférences. Elle hésitait cependant à l'adopter; elle semblait par moments sur le point de se résoudre, puis ajournait toute décision, préférait attendre. Ses projets en faveur d'Alexandre ne se manifestèrent que par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses, on doit le dire, à mesure qu'approchait le terme de sa vie. Elle mourut sans avoir pris tout haut un parti décisif, irrévocable, et son empire échut à Paul. Les mœurs s étaient bien adoucies de Pierre le Grand à Catherine II. On hésitait moins en 1718 à livrer au bourreau un héritier incapable que, vers la fin du siècle, à le déposséder de ses droits.
Si le grand-duc Alexandre, en 1796, avait été d'humeur à réclamer la couronne, il aurait pu, à l'appui de ses prétentions, sinon peut-être invoquer un testament solennel de sa grand'mère, du moins citer plus d'un propos, rappeler plus d'une circonstance où s'étaient révélées les intentions de la défunte impératrice à son égard. Observons tout d'abord que Catherine, dans celles de ses lettres où il est question de l'avenir de la Russie, n'assigne aucun rôle à Paul : il semble que, dans ses prévisions et ses calculs, le règne de son petit-fils doive succéder immédiatement au sien. « Si la Révolution française prend en Europe, écrit-elle en 1791, il viendra un autre Gengis ou ïamerlan la mettre à la raison; voilà son sort; mais ce ne sera pas de mon temps, ni, j'espère, de celui de M. Alexandre (1). » Son petit-fils, si beau, si fin, si
(1) Shoiiii/,, t. XXIII, p. 555.
habile à enchanter les cœurs, est le Messie promis à Tempire russe. « Mon Alexandre sera marié et, avec le temps, couronné avec toutes les cérémonies, toutes les solennités et toutes les fêtes publiques possibles; il en passera par là avec splendeur, magnificence et grandeur; oh! qu'il sera heureux et qu'on sera heureux avec lui (1)! "
En 1787, après le fameux vovage dans les provinces méridionales, la tsarine — c'est son secrétaire et confident Khrapovitski qui nous l'apprend — avise aux moyens d'enlever à son héritier naturel 1 immense empire qu'elle vient de parcourir. Elle fouille les archives, compulse les précédents. Elle se fait relire l'ukase où Pierre le Grand, après avoir rappelé « la révolte absalonienne » de son fils Alexis, donne au souverain russe le droit de désigner lui-même son successeur sans tenir compte du principe héréditaire. Elle se fait apporter le livre que Thëophane Prokopovitch a composé pour justifier cette mesure du grand tsar et qui est intitulé : Le bien-fondé de la volonté souveraine {'2). Les soucis immédiats d'une guerre à soutenir contre la Turquie et la Suède détachent 1 impératrice des projets relatifs à sa succession. Elle les reprend après la paix diassy. Exaspérée par l'attitude hostile du grand-duc Paul, effrayée du désordre croissant de son esprit, elle incline visiblement vers un parti de vigueur, ^'ul doute que l'éviction de Paul, depuis longtemps entrée dans les prévisions du peuple (3) , ne soit généralement approuvée. Paul inspire à l'avance terreurs et inquiétudes : on redoute un bouleversement général.
(1) Sbornik, I. XXIII, p. 574.
(2) Khrapovitski, Dnièvnik, p. 46 et 47.
(3) Une dépèche de l'Anglais Harris du 17 février 1782, en fait foi. {La Cour de Russie, p. 381. j
Dans les derniers mois de 1703, Catherine est obsédée de la tentation d'en finir.
Les émigrés français, qui tiennent bureau d'intrijjues à Pétersbourfj, secondent ses desseins et en disposent les instruments. Gboiseul-Gouffier, Esterhazy, Nassau-Siegen se promettent d'entrainer La Harpe dans un complot qui aurait pour but d'épargner à la Russie » le règne d'un nouveau Tibère » . Ils spéculent sur l'affection de La Harpe pour son élève Alexandre. Ils spéculent aussi sur les idées libérales, les tendances révolutionnaires du précepteur vaudois : ce républicain ne regardera-t-il pas comme un devoir de travailler à la déchéance d'un prince né despote? Si l'affaire échoue, on en fera supporter tout le poids à cet étranger sans défense, soupçonné, décrié comme jacobin. La manœuvre se dessine. La Harpe comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui : il s'agit d'exciter violemment le grand-duc Alexandre contre son père, de le flatter, de l'effrayer aussi sur son propre avenir, de le disposer enfin aux événements qui se préparent. Le 18 octobre 1793, La Harpe est appelé par l'impératrice qui, à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, lui laisse entrevoir ses plans. Il se dérobe aux confidences, et avec une hardiesse respectueuse refuse son concours (1). Sa disgrâce, dés lors, est certaine. Il part, « victime de sa loyauté » . A-t-il vraiment, comme il le prétend, tenu dans ses mains le sort de Paul? Quelques années plus tard, au moment où les armées russes fouleront le sol helvétique, La Harpe, intercédant pour son pays, se prévaudra auprès du tsar Paul des services rendus au grand-duc en 1793: « Il n'a pas tenu à vous, lui dira-t-il, de me rendre malheureux; mais c'est
(1) SouRHOMLiNOF, IzstièclovaiiUa i Stati, p. 95-97. — Kobero.
414 PAUL I" DE KUSSIE AVAMT I/AVÉNEMENT
à mon incorruptibilité et à ma prudence que vous devez très probablement votre existence, fort hasardée en 1793 et 1794 (1). »
Peu de temps après la naissance de son petit-fils Nicolas, en février 1790, Catherine, de plus en plus irritée contre Paul, tente une fois encore de l'éloifjner du trône. Ce nouvel effort s'accomplit dans l'ombre et ne se laisse surprendre par aucune des personnes les mieux informées d'ordinaire des choses de la cour. Nous ne connaîtrions rien de cet incident si, dans une note écrite trente ou trente-cinq années après et parvenue jusqu'à nous, une fille de Paul, la grande-duchesse Anna, n'avait pris la peine d'en relater le souvenir. Cette princesse, dont Napoléon n'avait pu obtenir la main, s'était mariée au prince Guillaume d'Orange qui devait surcéder à son père sur le trône des Pays-Bas. Elle raconte qu'à l'occasion de la mort de son frère, le tsar Alexandre, en 1825, son mari se rendit à la cour de Russie et qu'il fut appelé par l'impératrice douairière à d'intimes entretiens. Marie Féodorovna lui parla de son chagrin, lui ouvrit son cœur, et, dans un élan de confiance, lui fit d'émouvantes révélations. Elle venait de mettre au monde Nicolas. L'impératrice Catherine entra dans sa chambre et lui remit un papier u dans lequel il était question d'exiger de Paul (alors tsarévitch) une renonciation de ses droits à la couronne en faveur d'Alexandre » . On lui demandait sa signature a en guise d'adhésion à l'acte que l'impératrice voulait obtenir » . Elle refusa avec indignation, et nulle menace ne put la faire fléchir (2) . Les confidences de Marie Féodorovna, recueillies par son gendre et sa fille, sont suffisamment explicites. 11 semble acquis qu'au com-
(1) SOUKHOMLINOF, p. 182.
(2) Sbornili, t. XCVIII, p. 9 et 10.
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mencement de 170(), Catherine essaye, par des démarches pressantes, d'attirer Marie dans son jeu et de l'associer à ce qui se trame contre Paul. Elle échoue.
Alors elle entreprend son petit-fils Alexandre. Le J7 septembre decettemémeannée 1796, saisissant le jeuneprince dans un moment d'impatience contre son père, elle l'aiguillonne. Sur un ton deg^ravitéet de mystère elle lui représente le péril, la honte peut-être où la démence de Paul va entraîner la Russie, l'urgente nécessité de changer l'ordre de succession. A lui de décider et d'assurer le salut de l'empire. Nous possédons les lettres qu'Alexandre écrivit à sa grand'mère dans les jours qui suivirent : elles témoignent d'intentions évasives; elles ne contiennent que des assurances banales de dévouement et de gratitude : " Je ne pourrai, lui dit-il, jamais assez payer de mon sang tout ce que Votre Majesté a daigné et veut bien encore faire pour moi (1). " Il ne songe qu'à gagner du temps et à se dérober, ce jeune prince indécis encore avec luimême, inquiet, imaginatif, agité d'idéales et flottantes aspirations, attaché au rêve d'une vie contemplative. Sur ses lèvres l'on a un jour surpris ces paroles : « S il était vrai qu'on voulût porter atteinte aux droits de mon père, je saurais me soustraire à cet acte d'injustice; je me sauverai avec ma femme en Amérique; nous y serons libres et heureux, et l'on n'entendra plus parler de nous (2; . »
Qu'un manifeste proclamant Alexandre héritier de l'empire allait être publié soit le 24 novembre, jour de la fête patronvmique de Catherine, soit le 1 "janvier 1797, le bruit en circulait à Pétersbourg au moment où la mort
(1) ScHiLDER, Imperator Alexandre I, t. I, p. 128.
(2) D'après le témoignage un peu suspect de la comtesse Edling, admiratrice passionnée d'Alexandre (^Mémoires, p. 35j.
416 PAUL I" DE RU.SSIE AVAiNÏ L'AVEiN EMENT
vint frapper la vieille souveraine (1). Aurait-on découvert parmi les papiers de la défunte et fait aussitôt disparaître un testament qui prononçait Texhérédation du fils de Catherine? C'est possible; mais 1 histoire, faute de preuves, ne saurait Taffirmer. Le récit que nous a laissé un certain Sanglène, directeur de la police sous Alexandre I", n'inspire à bon droit qu'une médiocre confiance à M. de Vogiié qui l'a tiré de 1 ombre : l'auteur, mal informé lui-même, rapporte des confidences qu il aurait reçues de Platon Zoubof longtemps après la mort de Catherine. Le jour où succomba l'impératrice, Zoubof, aide de camp général, se présenta devant Paul. « 11 avait pour premier devoir de sa charge d'apporter au souverain les plis cachetés qui se trouvaient dans le cabinet de la défunte. L'empereur en prit un au hasard et rompit le cachet : c était un projet d'ukase sanctionnant sa renonciation au trône de Russie. Une seconde enveloppe renfermait les dispositions arrêtées pour son internement dans un chàteau-fort. Paul sourit et déchira les deux paquets en menus morceaux. Il mit dans sa poche, sans le décacheter, un troisième pli qui portait cette suscription de la main de Catherine : « Ceci est mon testament (2). » En regard des révélations de Sanglène, nous devons placer un récit anonyme et suspect qu on nhésita pas à colporter dans les années qui suivirent l'avènement de Paul. Pendant que les médecins guettaient sur le visage de 1 impératrice 1 approche de la mort, Paul, aidé du chancelier Bezborodko, avait fouillé les tiroirs, compulsé les papiers de sa mère et mis la main sur un testa-
(1) SCHILDER, t. I, p. 132.
(2) E.-M. DE Vogué, le Fils de Pierre le Grand. Un changement de règne, p. 341. — Les Mémoires de Sanglène ont été traduits en allemand par L. VON Marmtz. Stuttgard, 1894.
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inent qui désignait Alexandre comme héritier. Les deux hommes s'étaient regardés sans mot dire et le terrible document avait été jeté au feu. Les honneurs dont jouit Bezborodko pendant les trois dernières années de sa vie, les donations de terres et de paysans qui lui furent faites par le nouveau souverain, auraient été le prix de sa complaisance (1) .
Ce qui est certain, c'est que la brusque fin de Catherine prit tout le monde à l'improviste, et que, dans l'effarement général, personne ne s'avisa de réclamer le trône pour Alexandre. Lejeune prince n'eut point encourao^é une telle tentative. Il n'avait pas en 179G le désir de régner. Il n'était pas mur pour les insinuations des ennemis de son père qui devaient en 1801 ébranler ses scrupules, l'associer à leurs desseins et le rendre complice de leur crime. Alexandre, choyé par Catherine, destiné peut-être à lui succéder, inquiétait le grand-duc Paul qui lui préférait ouvertement Constantin. Rostoptchin écrit à propos de Constantin : « Le père flatte son goût et lui marque sa prédilection, mécontent de la manière distinguée dont l'impératrice traite son fils aîné (2 1 . » Paul et son second fils se ressemblaient, dit Kotchoubey, « comme deux gouttes d'eau (3) » : même brusquerie de caractère, même impétuosité, même rudesse, même àcreté d'humeur. Enfant, Constantin donnait bien des soucis à ses maîtres, a Jamais une minute en repos, observait La Harpe, toujours en action sans regarder où il va, ni où il met le pied; il sauterait par la fenêtre sil n'était pas veillé de près (4). » Le rétif écolier acceptait mal les
(i) Waliszewski, Autour d'un trône, p. 447.
(2) Archives Vorontsof, t. YIII, p. 95.
(3) Ll., t. XVIII. p 36
(4j lioussfiaia Slarina, 1870, t. I, p. 168.
réprimandes, se cabrait, s'emportait, mordait même le digne La Harpe. Ces « tempêtes » sujjgéraient au précepteur des réflexions attristées : « L'obstination, la colère, la violence sont réprimées dans un particulier par l'éducation publique, par le frottement des autres hommes, par la force de l'opinion et surtout par les lois, sans que la société soit ébranlée par la force des passions. C'est tout le contraire chez un prince que sa situation élevée prive de supérieurs, d'égaux et d'amis et qui ne voit le plus souvent dans ceux qui l'entourent qu'une tourbe créée pour lui et subordonnée à ses caprices (1). » Constantin avouait d'assez bonne grâce son opiniâtreté et son entêtement : « Être grossier, malhonnête, impertinent, voilà à quoi j'aspire! Mon savoir et mon émulation sont dignes d'un tambour d'armée (2). » Mais l'âne Constantin, comme il s'intitulait lui-même, ne se corrigeait guère. " 11 se laisse aller à la colère, n'obéit à personne et a le maintien d'un polisson, écrit en 179i le comte Rostoptchin. Il se pique de négliger sa parure et porte souvent des habits retournés et des cravates sales de taffetas noir... Son parler est celui d'un homme de la lie du peuple (3) . » Ce qui l'intéressait, c'était l'armée : il lui voua de bonne heure un culte superstitieux et s'y abîma. Ses idées sur la discipline militaire révélaient la dureté de son âme. Il exigeait de l'officier une obéissance aveugle et mécanique ; l'ordre d'un commandant devait être exécuté ponctuellement, fût-ce un atroce caprice de brute (4) . Il énonçait d'un ton tranchant ces belles maximes qui scandalisaient La Harpe. Alexandre, uni à son frère par une sincère
(1) Rousskaia Starina, 1870, t. I, p. 198.
(2) Sb«rnik, t. V, p. 56.
(3) Archives Voiontsof, t. VIII, p. 95.
(4) ScHiLDEn, Imperator Alexandre I, t. I, p. 238.
affection, re^jrettait que » le militaire lui eût tourné la tète (1) " .
D'esprit étroit, d'instinct autoritaire, le {jrand-duc Constantin offrait peu de prise aux principes de la Révolution française qui provoquaient chez Alexandre un étourdissement joyeux, une ivresse d'illusions. Notre ambassadeur, M. Genêt, se trompait étrangement sur son compte, lorsqu'il le représentait dans ses dépêches de 1792 comme un ardent démocrate. Démocrate, parce qu'à treize ans il prenait plaisir à railler, à mystifier les " plats émigrés français » ou déclarait par bravade " que s'il était en France, il se battrait de bon cœur 2 » ! Ce prince au poing solide, au sabre bien aiguisé devait demeurer toute sa vie parfaitement indifférent aux droits de l'homme : lieutenant du tsar à Varsovie, après 1815, l'on sait comment il mit ses fantaisies autocratiques audessus des droits constitutionnels accordés à la Pologne.
Son despotisme eut fait merveille à Constantinople. Mais le projet aussi démesuré que grandiose de ressusciter l'empire grec et d'élever au trône de Byzance le grand-duc Constantin n'était pas encore à la veille de se réaliser. Si Catherine avait poussé ses conquêtes aux dépens de la Porte, allongé sa domination sur les côtes de la mer Noire jusqu'au Dniester, elle était encore loin du Bosphore : la rude guerre de 1788-1789 lui avait appris que les Turcs ne se laisseraient pas facilement rejeter en Asie. Elle ne se reconnaissait plus la faculté d'exécuter l'arrêt de mort qu'elle avait porté contre l'empire ottoman. Aussi était-ce, en 1792, du côté de l'Occident qu'elle cherchait une couronne pour son petit-fils. La diète de Varsovie avait voté, le 3 mai 1791, une cons-
(i) Sbornik, t. V, p. 23.
(2) Affaires étrangères, vol. CXXXVIII, fol. 95 ; M Genêt, 29 juin 1792.
llUition qui mettait un terme à ranarchie polonaise, déclarait le trône héréditaire et appelait la maison de Saxe à la succession éventuelle de Poniatovski. Ces réformes, d'où pouvait sortir la rég^énération de la Pologne, dérangeaient les plans moscovites. L'impératrice, débarrassée de la guerre de Turquie par le traité d'Iassy (janvier 1792), accueillit les mécontents de Pologne, les partisans du iiberum veto, et provoqua en mai 17921a confédération de Targovitz. Pour décider les Polonais à rentrer dans l'anarchie en abolissant leur constitution réformatrice de 1791, elle lança, sur la demande des confédérés de Targ^ovitz, 100,000 soldats russes sur le territoire de la République. Des dépêches diplomatiques de juillet 1792 nous apprennent que, voulant s'assurer une domination plus complète à Varsovie, elle venait de concevoir le projet « d'élever le grand-duc Constantin à la triste dignité de roi de Pologne (1) ». Son petit-fils remplacerait l'amant qu'elle avait couronné en 1764. Elle ne prévoyait pas que la crise déchaînée par elle allait se précipiter ni qu'avant trois ans la Pologne serait livrée tout entière à ses bourreaux, frappée à mort, anéantie. Le jeune grand-duc trouva plus aisément une femme qu'une couronne royale. Bien que nul ne se méprit sur la sécheresse et la grossièreté de son caractère, il était, au dire de sa grand'mère , n un des partis les plus courus de l'Europe ; on le mariait tous les jours à tous les partis mariables (2). » Un diplomate russe, le baron de Budberg, proposa la princesse Julie, fille de François de Saxe-Cobourg. Melchior Grimm fut prié de donner son avis, en « mettant de côté sa passion pour les princes et princesses
(1) Affaires élrangères, vol. CXXXVIII, fol. 92 et 171; M. Genêt, 29juiQ et 24 juillet 1792.
(2) Sboinik, t. XXIII, p. 593, lettre à Grimiu du 17 février 1794.
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d'Allemagne " . — « Allons, souffre-douleur, lui écrivait Catherine, réponds-nous au plus vite... Certain grand flandrin 'Constantin; , voyant le bonheur du ménage de son frère, ne pense et ne respire qu'après cet autre qu'il lui faut; ce drôle-là est pétulant en toutes choses (l). » Les renseignements furent favorables. Budberg se mit en route, au commencement de septembre 1795, avec
« ses princesses enlevées » , Julie de Saxe-Cobourg, ses deux sœurs et sa mère (2) . Elles furent charmées de l'accueil de l'impératrice, qui les habilla de neuf ; elles se trouvèrent moins à l'aise à Gatcliina, dans cette cour disgraciée et chagrine où régnaient l'amour du militaire et les manières prussiennes (3). Voici l'impression qu'elles produisirent sur le prince polonais qui, sa patrie ruinée, venait d'entrer au service russe : " La duchesse de Saxe- Cobourg était remplie d'esprit; ses filles, jolies toutes les trois. C'était pénible à voir cette mère présentant ses filles comme une marchandise à vendre, guettant sur laquelle tomberaient le regard de l'impératrice et le mouchoir du grand-duc Constantin (4) . » Catherine regrettait que » notre épouseur ne put en prendre qu'une » . Ce fut Julie qui fut choisie. « Un sinistre voile de tristesse plana " sur la cérémonie de l'abjuration et sur les fêtes du mariage, qui furent célébrées le 15 février 1796.
«Spectacle douloureux, ajoute Czartoryski, que la vue de cette princesse si belle, venue de si loin pour adopter sur un sol étranger un culte étranger, pour être livrée à la volonté capricieuse de l'homme qui, on pouvait parfai-
a) Sbornik, t. XXIII, p. 6.37.
(2) Ici., t. XXIII, p. 651.
(3) Roussld Aicliii', 1869, p. 1102, lettre de la duchesse de Saxe-Cobourg à son mari.
(4) Czartoryski, Mémoires, t. I, p. 81.
tement le prévoir, ne s'occuperait jamais de son bonheur (1). " Constantin se donna, dès » le mois de miel " , des torts {jraves et bientôt se détacha complètement de sa femme. En 1820, il fit annuler son mariajjc et renonça à la succession éventuelle de son frère Alexandre I" pour être libre d'épouser une belle Polonaise, Jeanne Grudzinska, qui, plus heureuse que la princesse de Gobourg, obtint de son mari amour et dévouement.
Relégué dans sa caserne, traité comme un incapable, privé de l'exercice de l'autorité paternelle, le grand-duc Paul n'était jamais consulté quand il s'agissait du mariage de ses enfants : on ne lui demandait que d'assister à la cérémonie. En 1796, ses filles aînées, Alexandra et Hélène, avaient l'une treize ans, l'autre douze. Catherine songeait à les établir, a Elles sont ravissantes toutes deux, disait-elle. Il leur faut chercher des épouseurs la lanterne à la main. Les laids seront exclus, de même que les sots. Pauvreté n'est pas vice (2) . " Elle demanda conseil à l'un de ses courtisans étrangers, à un Anglais, fort original d'esprit, que l'on voyait partout, sauf en Angleterre, et qui passait tous les étés dans les villes d'eaux de la Bohème dont il fut le bienfaiteur : c'était lord Findlater, surnommé par la tsarine " le pair d'Ecosse " ou " l'oracle d'Ecosse » . Les petites-filles de Catherine devaient, suivant lui, épouser des princes cadets de maisons allemandes, puis, une fois mariées, tenir leur cour dans les villes les plus importantes de l'empire afin d'y répandre la civilisation. Il n'y avait pas là de quoi satisfaire l'ambition de l'impériale grand'mère (3) . Elle nourrissait depuis plusieurs années un projet qui répondait mieux
(1) Mémoires, t. I, p. 88.
(2) Sboniik, t. XXIII, p. 669, lettre à Grimm du 18 février 1796.
(3) I^., t. XLIV, p. 643.
aux exigences de son orgueil et de sa politique : celui d'unir la grande-duchesse Alexandra au jeune fils de ce malheureux Gustave III de Suède qu'un coup de feu, en plein bal masqué, avait, le 16 mars 1792, mortellement blessé. Ce mariage rapprocherait deux cours depuis longtemps ennemies et soumettrait la Suède à linfluence russe. Si l'affaire, épineuse dès le début, n'était pas venue échouer contre des obstacles que le scepticisme religieux de l'époque ne faisait point prévoir, si.au commencement du dix-neuvième siècle une princesse russe avait régné à Stockholm, on peut supposer que les destinées de la Suède eussent été meilleures et que la tempête qui sévit alors sur l'Europe ne lui eût point coûté la Poméranie et la Finlande.
Les négociations de mariage engagées entre les deux cours du Nord ont vivement piqué la curiosité des historiens et fait l'objet de minutieuses enquêtes : elles sont connues dans presque tous leurs détails depuis que des érudits de Pétersbourg (Ij ont complété et contrôlé les documents de source russe par d'autres tirés des archives suédoises. On sait que le duc Charles de Sudermanie, régent pendant la minorité de son neveu Gustave IV, accueillit d'abord assez froidement les ouvertures faites par Catherine. Mécontent de la Russie qui lui suscitait des embarras, inquiet des conséquences qu'entraînerait pour son pays l'union projetée, il publia précipitamment, en novembre 1795, les fiançailles de son pupille avec la princesse Louise-Charlotte de Mecklembourg. La Russie,
(1) M. Drize> (étude publiée par la Roiisskaia Stariiia de 1886), et M. Bruck>kr (article du Viestnik Evropi {Messager d'Europe), avril 1897). — Cf. Geffroy {Revue des Deux Mondes de 1855), Rambacd {Catherine II dans sa famille, Bévue des Deux Mondes, i" février 1874), le comte Vrrz- THUM {Catherine II, Revue des Deux Mondes, 1" avril 1890) et Walis- ZEVVSK.1, Autour d'un trône.
42V PAHI. I" DE 1\USSIE AVAP^T I. 'AVÈNEMENT
(lédai^jnée, s'irrita. Le diplomate suédois chargée de notifier, suivant l'usage, à la cour impériale le futur mariage i\c son souverain, le baron de Schwerin, craignit si fort daffronter la colère de Catherine qu'avant d'arriver il fit verser son carrosse, se dit blessé, se mit au lit dans une auberge, et pendant des semaines se fit bander, masser, frotter les jambes, par les gens de sa suite.
La guerre semblait près de se rallumer. Un agent dépourvu de tout caractère officiel, Budberg, fut envoyé en reconnaissance à Stockholm pour observer les événements, étudier les factions, les coteries, démêler le jeu des intrigues. Il s'aperçut vite que la population suédoise était profondément hostile aux Russes : partout des visages fermés ou malveillants. Tout le monde le fuyait. Mais il avait emporté de Pétersbourg un crédit ouvert qui lui permit de se ménager des accès à une cour où ministres et chambellans n'étaient pas tous incorruptibles. Un aventurier genevois au service de la Suède lui apprit que les projets de mariage mecklembourgeois ne plaisaient qu'à moitié au royal fiancé. Budberg se piqua de les faire avorter. Sur son conseil, l'impératrice arma ses vaisseaux, mobilisa ses troupes sur la frontière de Finlande afin d intimider le régent. Les menaces, l'argent, les promesses produisirent leur effet. Budberg, gagnant chaque jour du terrain, vint à bout d'obtenir que les fiançailles avec l'Allemande seraient rompues et que le régent conduirait Gustave à Pétersbourg pour v faire connaissance avec la fille aînée de Paul.
« Les Excellences suédoises » vovagèrent sous les noms de comtes de Haga et de Wasa, et, au milieu d'août 1796, arrivèrent à la cour de Catherine. Gustave avait dix-sept ans, » une taille bien svelte, de moyenne grandeur, une physionomie très marquée à cause de
grands yeux à fleur de tête, mais qui n'annonçaient que du sang-froid (l). » Point de jeunesse en lui : un caractère concentré, une humeur hautaine, une allure ombrageuse, un mutisme invincible, des gestes las. « Depuis qu'il est ici, on ne se rappelle jamais de l'avoir vu sourire, » observait Rostoptchin. Son oncle, le duc de Sudermanie, « haut comme la jambe, les yeux un peu louches, et riants, une bouche en cœur, un petit ventre pointu et tout de côté, des jambes comme des cure-dents (2), » unissait, selon le même Rostoptchin, u à une grande pétulance d'esprit des manières de polichinelle, ce qui lui donnait un air de vieux polisson f3) . « L'impératrice multiplia autour de ses hôtes les séductions : des fêtes splendides jetèrent un dernier éclat sur le grand règne qui touchait à sa fin. Gustave parut charmé par la jeune grande-duchesse (4) . m II était « parlant et caressant même devant le monde avec la petite » , qui lui accordait tout son cœur. « Nos deux promis » se parlaient souvent tout bas, « se pressaient un peu les mains en dansant, » se donnaient sous les yeux de Catherine ravie un premier baiser (5) . Touché parles gracieuses ardeurs de la grandeduchesse et de son neveu, le régent laissait sommeiller sa politique et ses préventions contre la Russie. Un seul article semblait offrir des difficultés pour la conclu-
(1) Archives Voroiitxof, t. VIII, p. 143.
(2) Comte ViTZïutJM, article cité.
(3) Archives Vorontsof, t. VIII, p. 143. — On trouva généralement que le régent avait « beaucoup de ressemblance avec Souvorof " . (Affaires étrangères, vol XVII de supplément, fol. 108, lettre du Polonais Paradovski . )
(4) « A la première présentation, on a remarqué beaucoup de rougeur et de timidité dans la jeune promise et réciproquement dans le soupirant. » (Affaires étrangères, vol. XVII de supplément, fol. 108.)
(5) Rousskaia Starina, 1874, t. IX, p. 277-300 et 473-498, correspondance de Catherine avec son tils et sa bru.
sioii de cette alliance : c'était celui de la religion. Gustave voulait que la future embrassât le luthéranisme. La fière impératrice, par calcul politique, exigeait que sa petite-fille gardât sa religion et fut accompagnée à Stockholm par quelques prêtres de l'Église orthodoxe. L'énigmatique Suédois fit, du bout des lèvres, quelques concessions. Dès lors Catherine crut la partie gagnée, pressa Zoubof et Markof, le favori et son confident, de rédiger le contrat et fixa le jour et l'heure des fiançailles solennelles.
C'était le jeudi 2 septembre. Les archevêques de Pétersbourg et de ^^ovgorod qui devaient bénir les accordailles, "les dames à portrait, les demoiselles d'honneur, toute la cour, les ministres, le sénat " s'étaient, le soir à six heures, assemblés en grande cérémonie dans la chambre du trône. On attendait le roi. Comme il tardait à paraître, on commença de s'étonner. Une heure s'écoula : l'impatience grandit... « On remarqua des chuchotements parmi les personnes les plus à même d'être instruites, des allées et venues de personnes qui se rendaient en hâte dans les appartements intérieurs de l'impératrice et qui en sortaient en courant. » Le bruit se répandit que le roi ne voulait pas venir. A dix heures, Catherine, les traits renversés, donna l'ordre de congédier « tous ceux qui attendaient l'issue de cette farce» (1) . H On était tout ébahi, raconte Gzartoryski, qu'un petit roitelet eût osé manquer de la sorte à la souveraine de toutes les Russies 2) . » Comment expliquer son inqualifiable conduite? Que s'était-il passé? Au lieu de discuter sérieusement la délicate question de la religion, on avait seulement échangé des propos en l'air, « négocié au bal,
(1) CziRTORTSRi, Mémoires, t. I, p. 120; Sboniik, t. IX, p. 320, etc.
(2) Mémoires, t. I, p. 120.
à l'Opéra, aux fêtes, sans tenir une seule conférence en règle (1). » Gustave avait laissé entendre, en termes assez obscurs, qu'il respecterait la liberté de conscience de la future reine « pourvu qu'elle assistât à toutes les grandes cérémonies nationales dans l'église luthérienne » . Au dernier moment, le jour des fiançailles, on lui avait demandé avec quelque brusquerie de prendre des engagements écrits, de signer « une sorte d'acte public qui renfermait l'assurance que la princesse aurait une chapelle pour l'exercice de sa religion " . Gustave s'était " gendarmé >• . Il avait promis de ne point gêner la conscience d'Alexandra. Sa parole devait suffire. Tout autre engagement serait superflu, et, de plus, « contraire aux lois fondamentales de son pays. » — « Il pouvait, ajoutait-il, tolérer la religion de la reine, mais non la protéger publiquement à sa cour (2). » Si l'on avait pu lire dans l'àme du jeune monarque élevé par les théosophes qui pullulaient à Stockholm, dévot et mystique, on y aurait probablement découvert lintention secrète de convertir un jour Alexandra. « Raide comme un piquet, entêté et opiniâtre comme une bûche, " — ce sont les expressions de Catherine (3), — il avait, le verbe très haut, refusé de se lier par écrit. Cette résistance, insupportable pour l'orgueil de Catherine, avait amené la rupture à l'heure où prêtres et courtisans attendaient au palais l'arrivée des fiancés. Le surlendemain, le duc de Sudermanie fit auprès de la tsarine une démarche toute de ménagement, de conciliation, demandant pardon n pour les sottises » de son neveu (4). On en resta là, malgré les regrets
(1) Sboi-nik, t. XVI, p. 524, lettre du comte Paniii à Repnin.
(2) 1(1., t. XVI, p. 525; Archives Vorontsof, t. XXX, p. 66, lettre de Rogerson.
(3) Id., t. IX, p. 306.
(4) Id., t. IX, p. 307.
désolés de la jeune (jrande-duchesse; on s épaijjna les tentatives désormais inutiles, et, quatre jours après, les adieux se firent sur un ton de dignité froide et de raideur dédai.f>neuse.
Les Suédois partis, le dépit de l'impératrice s'exhala en termes acerbes. Dans ses lettres à Budberg elle peignait avec les vives couleurs de la haine la conduite « jésuitique » de Gustave, sa nullité, « son opiniâtreté par laquelle il s'imaginait ressembler à Charles XII. » — " Il n'a que dix-sept ans, disait-elle, et il ne prévoit pas, n'étant occupé que de ses idées théologiques, les graves conséquences temporelles qui pourraient résulter et pour la grande-duchesse Alexandra et pour lui-même du changement de religion de cette princesse. D'abord le premier effet de cette démarche inconsidérée serait qu'elle perdrait toute sa considération en Russie, que ni moi, ni son père, ni sa mère, ni ses frères, ni ses sœurs ne pourraient la revoir de leur vie, et qu'elle n'oserait jamais se remontrer en Russie; à la suite de quoi elle perdrait toute considération en Suède et resterait avec une fort grosse dot à la merci d'un pays nécessiteux et avide qui ne manquerait pas de la dépouiller peu à peu, sous prétexte de la nécessité d'Etat, de son argent et autres objets précieux. IS'ayant point la protection de la Russie, tout engagement serait enfreint et elle resterait sans rien, n'ayant gagné à cela que la religion luthérienne. . . (1) . « Chaque jour l'impératrice découvrait de nouveaux griefs. Elle avait complaisamment fourni au Suédois, qui paraissait amoureux, les occasions d'entretenir en particulier la grande-duchesse Alexandra Qu'apprenait-elle ? Que dans ces conversations intimes le galant n'avait parlé que de théologie! Il cher-
(l) Sbornik, t. L\, p. 318.
chalt à convertir Alexandia " dans le plus çrand secret » . — >i 11 voulait, disait-il, lire la Bible avec elle et lui expliquer même les doj')mes; elle devait communier avec lui le jour où il la ferait couronner (1) " . Ces « travaux apostoliques 1) causaient à Catherine une indignation comique. Elle lançait des menaces : " Le cousin Gustave aura son paquet (2j . » Cependant le roi reg^agnait tranquillement sa capitale, qui lui ménag^eait une brillante réception. Renseigné par son ambassadeur, Catherine raillait à plaisir les fêtes » assommantes » qui l'attendaient à Stockholm. Gustave allait voir « des sibylles sortir de la grotte de Zoroastre et lui prédire l'avenir » , des nymphes et des « sylphides » exécuter des contredanses, ballerines grotesques dont Tune au moins était dans le cas d'accoucher avant la fin du bal ! Il allait assister à une représentation de gala au théâtre de Gripsholm dont " les bancs en amphithéâtre étaient rongés de rats et de souris " ! Les seigneurs suédois avaient donné la mesure de leur sottise et de leur fatuité en osant comparer ce théâtre vermoulu à celui de l'Ermitage (3) !
Si le grand-duc Paul attribuait en partie aux maladresses de Markof et de Zoubof l'échec des négociations matrimoniales (4), il avait ressenti autant que personne l'injure faite à la famille de Russie, et dans ces pénibles circonstances il s'était un peu rapproché de sa mère. Rostoptchin écrivait en septembre 1796 : « ils semblent très bien ensemble, aussi bien du moins qu'une mère de
(1) Sboy-nil., t. IX, p. 347.
(2) Bousskaia Starina, 1874, t. IX, p. 489.
(3) Sboniik, t. IX, passini.
(4) « On eût pu trouver des accommodements et la difficulté se fût aplanie, si le comte Markof n'y eût pas mis une raideur, une hauteur et, disons même, une maladresse qui envenima les choses. " (Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX, fol. 420; Mémoires de Langeron.)
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soixante-dix ans peut Tèlre avec un héritier de quarantedeux (jui crève de dépit et ne pense qu'à l'heure de monter sur le trône (1). " Cette heure si impatiemment attendue sonna deux mois après.
Des documents sortis il y a quelques années des dépôts suédois nous apprennentqu'au début de son régne Paul engagea discrètementde nouveaux pourparlers avec la Suéde. 11 descendit de son attitude de dignité offensée et fit parvenir à Gustave IV l'assurance de ses dispositions amicales et pacifiques. « Passons une éponge sur le passé " , disaitil au baron Klingspor, l'ambassadeur suédois. Il témoignait à ce diplomate beaucoup d'égards, le traitait en ami sûr, lui faisait confidence de ses douleurs privées, " de la gène qu'il avait subie pendant trente-quatre ans " . L'impératrice étant morte, il souhaitait que Gustave oubliât ses griefs, comme lui-même oubliait ses « chagrins" . Marie Féodorovna désirait beaucoup qu'on renouât la trame rompue et que sa fille épousât le jeune monarque. Bien qu'elle eût en 1776 passé sans scrupule du luthéranisme à l'orthodoxie, elle n'allait pas jusqu'à permettre qu'Alexandra abjurât publiquement sa religion et renonçât à son culte. Mais elle dit au baron Klingspor (qui sans doute ne put s'empêcher de sourire) qu'un modeste oratoire, " qu'une chapelle particulière portative dans l'intérieur d'un appartement suffirait » . Ces démarches trouvèrent Gustave moins disposé que jamais à entendre parler d'accommodement. De retour à Stockholm, il s'était plongé de nouveau dans sa dévotion sombre et solitaire; et, loin de modérer ses exigences, il voulait maintenant que la grande-duchesse partageât ouvertement sa foi et rompit toute attache avec l'Église russe. On ne
(1) Archives Vorontsof, t YIII, p. 145.
put se mettre d'accord (1). Trois ans plus tard, la fille aînée de Paul épousa 1 archiduc Joseph, palatin de Hongrie. La cour d Autriche prit en mauvaise part sa fidélité à la religion orthodoxe; la seconde femme de l'empereur François, jalouse de sa beauté, la traita en ennemie. Elle subit l'assaut de bien des misères et mourut en couches à dix-huit ans '2).
(1) Bruckneb, Paul I" et Gustave IV, article du Viestnik Evtopi d'avril
(2) Mme Stoudenskaïa, Alexandra Pavlovna, dans VIstoritches/ii Viestnik d octobre 1903.