‹ Paul Ier de Russie avant L'avènement, 1754-1796Chapitre 10 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Avant les révolutions du dix-neuvième siècle, des façons communes de g^ouvernement, des habitudes communes de cour donnaient aux différentes nations de l'Europe une apparence de similitude. Les peuples qui vivaient sous les princes n'étant pas encore sortis de l'ombre, on ne voyait pas encore nettement les violents contrastes ethnographiques et chronolog^iques dont l'Europe offre le spectacle; on ne se rendait pas compte des distances marquées par les siècles. Parce que les clartés de l'Occident avaient pénétré la mince couche supérieure de la nation russe, on s'imaginait volontiers, dans l'entourage de Catherine II, que la Russie était l'Europe et marchait de front avec elle. « A beau mentir qui vient de loin, écrivait l'impératrice à ses enfants. Quoique je n'aie jamais été dans les pays que vous avez parcourus, cependant j'ai toujours été dans l'opinion qu'avec un peu de soins nous irions de pair avec bien des autres ! » Le génie ne supplée pas au temps. Pour que les peuples grandissent, la durée est nécessaire : ils n'arrivent que par étapes. Le grand-duc Paul, en rentrant dans son empire, eut-il le sentiment

que la Russie avait encore une longue route à parcourir avant de rejoindre l'Europe? Sa mère crut apercevoir au fond de ses pensées quelque dédain; elle lui reprocha avec aigreur u d'avoir été gâté par son voyage et de ne pouvoir se faire aux mœurs du pays (1) » .

Elle nourrissait contre lui d'autres griefs. Il avait montré à Vienne une certaine froideur et tenu, devant Joseph II comme devant Louis XVI, des propos blessants pour l'impératrice et la cour de Russie. Il avait fait à l'étranger des dépenses excessives en gratifications, en achats de toutes sortes. Enfin, il avait entretenu avec Panin une correspondance clandestine qui passait, dit-on, par le canal du ministre de Prusse à Pétersbourg (2). Pour marquer à sa belle-fille le mécontentement qu'elle ressentait à l'égard des deux voyageurs, Catherine usa d'un singulier moyen. La grande-duchesse, très éprise des modes et des manières françaises, avait commandé à Mlle Bertin, la plus habile couturière de Paris, quantité de toilettes et revenait en Russie avec deux cents caisses de gazes, de pompons, de rubans, de broderies, de blondes et de falbalas. Ce fut le moment choisi par la tsarine pour promulguer des lois somptuaires : interdites les garnitures de robes « plus larges que de deux pouces » ; interdites les coiffures hautes et les plumes dans les cheveux! Depuis Elisabeth Pétrovna qui, suivant Catherine, avait laissé une garde-robe suffisante à l'habillement d'une armée entière, le luxe de la parure s'était développé parmi les dames de ia cour; l'ukase de Catherine les mortifia au plus haut point. Il ruina les marchandes de modes. " Elles faisaient assez bien leurs affaires avant le retour de voyage de Mme la grande-duchesse. Elles s'étaient même fait

(1) La Cour de Russie, p. 381, dépèche de Harris.

(2) Id., p. 380.

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faire des envois considérables en marchandises pour son retour, lesquelles payent de droits à la souveraine 30, 40, 50 et 60 pour 100 (l). >) Marie Féodorovna dut obéir et renvoyer ses caisses sans les avoir déballées. Grimm craignit que cette proscription des modes françaises ne fit du tort à l'impératrice. « Ne vaudrait-il pas mieux pour elle d'être à couteau tiré avec son intime ami Abdul-Hamet que d'être brouillé avec Mlle Bertin? " Grimm déclama contre le luxe et obligea les dames de Paris et de Versailles à reconnaître que c'est folie " de se ruiner en chiffons i> : le décret de Saint-Pétersbourg était « le règlement le plus sage qui eût été fait dans le siècle » . L'incorrigible flatteur écrivait à son impéi-iale amie : « Voilà à Paris l'impératrice au pinacle précisément par la chose qui aurait dû lui casser le cou (2) ! »

Joseph II avait prévu qu'à son retour u le grand-duc trouverait peut-être plus de désagréments qu'il n'avait autrefois avant son voyage (3) » . Pour échapper aux tracasseries, Paul et Marie se confinèrent dans leur château de Pavlovsk où ils jouissaient de quelque liberté, où ils ne sentaient pas peser sur eux les regards méprisants des favoris. Pendant le voyage, Marie s'était bien des fois souvenue de ce cher Pavlovsk dont les magnificences et les beautés silvestres la ravissaient : « Ma volière serat-elle achevée et bien jolie? écrivait-elle de Pologne à son régisseur. J'ose m'en flatter, car vous me l'avez promis, mon bon Kûchelbecker. Que fait la laiterie? Sera-t-elle

(1) Affaires étrangères, vol. CXI, fol. 379, rapport de M. Longpré, inspecteur de police (1783). — Sur les modes à la cour de Russie pendant le règne de Catherine, voir Rousskaia Stariiia, 1875, t. XII, p. 226, et Rambaud, Pmis et Saint-Pétersbourg a la veille de la Révolution (^Jievue politique, 29 juin 1878).

(2) Sbornik, t. XLIV, p. 305, lettre du 25 décembre 1782.

(3) D'Arketh, Joseph II und Léopold, t. I, p. 128.

SOUS toit? La colonnade sera-t-elle achevée? Le parterre <^levant la volière est-il fini? Mon bois est-il nettoyé? Enfin trouverai-je beaucotip de nouveau (1)? » On travaillait à un temple. Des figures de marbre et de bronze peuplaient les allées : on voyait un Apollon harmonieux et noble, un Jupiter théâtral, une Flore qui, à parler franc, manquait de dignité olympienne et avait une tête de lorette sur un corps de déesse : « Je lui trouve, disait irrévérencieusement Catherine, un faux air de madona de grand chemin (2) . » La grande-duchesse rapportait d'Italie et de France des œuvres d'art d'un meilleur goût : des marbres antiques achetés à Rome, des mosaïques offertes par le pape, un magnifique service de Sèvres dont la reine de France avait fait cadeau à ses augustes visiteurs. Pavlovsk s'embellissait d'année en année. Marie s'y livrait aux plaisirs champêtres, faisant à l'exemple du Promeneur solitaire des courses de botanique, desséchant des plantes, étendant et déployant de petits rameaux, s'efforçant de conserver aux feuilles et aux fleurs couleur et figure, composant ainsi de jolis herbiers que l'on peut voir encore au château. Une de ses occupations favorites était de découper des silhouettes sur pierre dure. Un caprice de la mode avait mis en honneur à Pétersbourg cet art gracieux qui avait fleuri sous Louis XV; Lanskoï, l'amant de Catherine, y était fort habile; en 1783 il fit parvenir à Grimm la silhouette de Sa Majesté où, d'après sa propre expression, elle était représentée en négresse (3).

(1) Roii.iskaia Starina, 1870, t. I, p. 433.

(2) Sbornik, t IX, p. 146, lettre du 2 mai 1782.

(3) On a publié en 1899 à Pétersbourg un livre intitulé : Dvor iinperatritsi Ehatierini II, eia sotroudniki i priblijennié. C'est une curieuse collection de portraits-silhouettes formée par le comte P. Razoumovski vers 1783 et découverte en 1895 dans la bibliothèque de feu le grand-duc Michel Pavlovitch.

La cour du grand-duc et de la g^rande-duchesse ressemblait en petit à celle de l'impératrice : moins de pompe, moins de foule, mais plus d intimité, plus d'aisance. On savait s'amiiser et amuser ses hôtes à peu de frais. Le plus vif des divertissements était la comédie où l'on était à la fois auteur, acteur et spectateur. Pour célébrer la fête du maître ou de la maîtresse de maison, les invités leur jouaient une opérette improvisée, quelque pastorale louangeuse, tantôt habillés en dieux ou en vertus, tantôt en costumes de paysans ou de marchands forains. La meilleure artiste de la petite troupe était Mlle Nélidof qui tenait à merveille les rôles d'ingénue. A la fin de la représentation, Paul et Marie offraient aux acteurs quelques menus souvenirs; ils se mettaient en dépenses d'imagination pour distribuer ces cadeaux d'une façon gracieuse et originale. Une fois, ils donnèrent la liberté à dix chardonnerets qu'ils tenaient en cage; chacun de ces oiseaux alla se poser sur l'épaule d'un invité, portant dans le bec une bague. On faisait de la musique, on dansait, on jouait au colin-maillard, au crochet ou à l'anneau, comme des écoliers en vacances. On ne semblait pas s'apercevoir que le maître de la maison avait souvent l'air concentré ou tendu (1).

Il aurait voulu des occupations plus viriles, plus dignes de l'héritier d'un grand empire. En 1783, Catherine forçait le dernier Khan de Grimée à abdiquer et réunissait à ses États cette presqu'île d'où tant de fois les Tatars s'étaient élancés pour porter le fer et la flamme jusque dans Moscou, ce rocher qui est suspendu au-dessus de la mer Noire comme une menace pour Constantinople. La Porte protestait contre cette annexion : un conflit sem- ]

(1) Prince DoLGOROUKi, Kapisché moiévo serdtsa.'Sloscon, 1874; Kobero.

blait imminent. Paul demanda à rejoindre l'armée du sud. Sa mère parut un instant y consentir; on fit des préparatifs de départ; on travailla aux équipag^es du prince (1). Notre ambassadeur à Gonstantinople, M. de Saint-Priest, eut vent de ce projet : a Je vous avoue, mandait-il à son collèg^ue de Pétersbourg, que je ne trouve pas 1 impératrice bien prudente d'envoyer son fils à l'armée (2). » Catherine craignit sans doute que Paul ne suscitât parmi les troupes un trop vif enthousiasme, et il ne fut plus question de départ. « Mon prétendu voyage, écrivait le grand-duc à son confident Sacken, est un voyage in partihus infidelium et en même temps un secret pour moi, de même que pour les autres; et je n'en prévois guère ni la nécessité ni la possibilité, à moins que cela ne soit un voyage aux Indes ou aux lies pour ma correction (3) . » Il se rencoigna dans sa solitude.

Le grand-duc et la grande-duchesse ne pouvaient se dispenser de paraître quelquefois à la cour de Catherine. Tous les dimanches il y avait au palais bal ou grand appartement. La souveraine faisait une entrée solennelle dans la salle de fête. Le grand maréchal, les chambellans et les chevaliers de la cour, deux par deux, tenaient la tête du cortège. Potemkin précédait immédiatement Sa Majesté. Paul et Marie suivaient; puis venaient les dames d'honneur et d'atours, les demoiselles à portrait et les demoiselles d'honneur. La foule des nobles affluait et s'entassait, Catherine distribuait avec bienveillance ses

(1) Affaires étrangères, vol. CX, fol. 250 et 286; le marquis de Vérac, 15 avril et 5 raai 1783.

(2) Affaires e'trangères, vol. CX, fol. 395; M. de Saint-Priest, 12 juin

(3) Sbornik, t. XX, p. 445. Paul reconnaît, dans une lettre à Sacken du 4 mars 1782, qu'il prend souvent « un style apocalyptique » .

regards et ses sig^nes de tête, puis tenait son jeu. Elle aimait les cartes et préférait trouver en face d'elle des joueurs intéressés et chicaniers plutôt que des joueurs complaisants. Pour le carnaval, elle donnait un grand bal masqué où les marchands étaient admis en même temps que la noblesse, à la condition de porter un domino, un manteau vénitien ou un froc de capucin. Chaque semaine, il y avait à l'Ermitage une soirée plus intime à laquelle Paul et Marie n'assistaient pas toujours. Sa Majesté se reposait du cérémonial, s'abaissait au badinage. Des règlements bannissaient l'étiquette de ces réunions : quiconque les enfreignait était tenu à réciter cinquante ou cent vers d'un mauvais poème russe, la Telémachide (1). La médisance n'était pas aussi sévèrement proscrite. On glosait souvent sur le grand-duc. On se racontait à 1 oreille ce qui se passait à Pavlovsk. La princesse Dachkof nous dit dans ses Mémoires qu'elle évitait à tout prix de se montrer à la cour de Paul, « afin d'ôter à Sa Majesté le droit de la questionner et au grand-duc celui de la soupçonner d'être la rapporteuse. » « Des millions, déclarait-elle, ne me tenteraient pas pour me fourrer entre la mère et le fils (2) . "

Rien ne projette une plus vive lumière sur l'intérieur de la cour impériale que les scènes qui suivirent la mort de Lanskoï, en 1784. Catherine, déjà sur le déclin de l'âge, aimait depuis quatre ans avec une fougue, une ivresse des sens qu'elle n'avait peut-être jamais connue, cet adolescent voluptueux et languissant; c'était une ardente flambée damour. Elle aimait Lanskoï à peu près

{\) Engelhardt, Zapis/à, p. 44-47; Kobeko, p. 298. — Suivant M. de CcSTiNE {la Russie en 1839, t. IH, p. 53), la Télémachide était l'œuvre d'un certain Frédiakovski.

(2) Archives Vorontsof, t. XXI, p. 263.

(le la même façon que Mme de Warens aimait Jean- Jacques son peiii, et il se mêlait à son roman une saveur de débauche singulière. Protég^é et nourri par la faveur impériale, Lanskoï jouissait non pas délicatement et furtivement, mais crûment et à ciel ouvert. Il menait une vie de pacha, donnait pâture à tous ses sens. Usé par les excès, il est atteint d'une fièvre putride. Catherine s'installe à son chevet, le dispute à la mort. Il succombe. Catherine est folle de douleur. Le visage ravagé, les yeux perdus de larmes, elle s'enfuit dans sa chambre, ferme les rideaux, tire les verroux, s'enfonce dans les ténèbres de son désespoir. Paul et Marie arrivent pour lui porter leurs condoléances discrètes. Elle leur crie d'une voix entrecoupée par les sanglots de ne pas entrer. Ils hésitent à partir; longtemps ils errent dans les corridors du morne palais où la mort est entrée, pleurée par les uns, raillée par les autres, mettant à nu les passions les plus viles, la sensualité de la tsarine, les convoitises des courtisans. L'heure du diner se passe; ils ont faim et n'osent demander à manger. Catherine reste à Tsarskoïé-Célo prés de deux mois dans un extrême abattement, négligeant les affaires de l'État, parlant à peine, ne s'ouvrant à personne, si ce n'est à la sœur de Lanskoï, étonnée et flattée du rôle que les circonstances lui donnent occasion déjouer (l). Un soir, l'impératrice sort brusquement de la retraite où elle a caché son chagrin. Elle arrive à Pétersbourg dans une simple voiture de louage, gagne son palais sans être reconnue, trouve les portes fermées, les fait défoncer, se couche, puis à minuit ordonne de tirer des salves d'artillerie. Cette canonnade nocturne met en émoi la garnison et le peuple; on croit à une

(1) Affaires étrangères, vol. CXII, fol. 246 et 300; M. Gaillard, 13 et 18 juillet 1784.

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révolution (1). Visiblement l'impératrice n'a pas encore repris son équilibre. Il se produit en elle de bizarres changements d'humeur : la douleur est venue, comme un souffle tiède et moite d'automne, fondre ce qu'il y a de dureté dans son cœur. Ses rapports avec son fils sont pendant quelques semaines empreints d'une douceur affectueuse (2). Puis bientôt Ermolof remplace Lanskoï, et le vent tourne.

Quelques mois avant d'enlever à Catherine son plus cher amant, la mort avait frappé, à quelques jours seulement de distance, deux hommes qui avaient passé leur vie à lutter l'un contre l'autre, le comte Panin et Grégoire Orlof. Catherine s'amusait de leur fortuite réunion à la porte de l'autre monde. Le comte Panin avait été dans les dernières années abreuvé d'amertume, et il n'avait pas pu se résigner. Sa santé défaillait. Loin de le consoler de sa disgrâce par une plus chaude affection, le grand-duc, après son retour en Russie, lui avait marqué quelque froideur, subissant, à son insu peut-être, l'influence de la princesse de Wurtemberg qui voulait détacher de Panin sa fille et son gendre. Cet homme d'État, placé entre Catherine et Paul dans une situation qui n'était pas franche et d'où naissaient des devoirs complexes, avait pratiqué avec autant de persévérance que d'adresse un système de bascule : si, vers la fin de sa vie, le vide se faisait autour de lui, il ne pouvait s'en prendre qu'à cette attitude ambiguë. Lorsque se découvrit à ses yeux l'issue inévitable et prochaine de ses souffrances, ce fut du côté de Paul qu'il chercha des consolations. Le grand-duc répondit à son appel, accourut à son chevet avec une

(1) Waliszewski, Autoia- d'un troue, p. 346.

(2) Affaires étrangères, vol. CXII, fol. 393; M. Gaillard, 1" octobre 1784.

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affection renouvelée. Le 31 mars 1783, il lui fermait les yeux (1).

Ce fut à Moscou que mourut Grégoire Orlof. « Le cours, (le sa maladie a offert des détails effrayants que je n'ose [)as même confier au chiffre, » écrivait notre ambassadeur, le marquis de Vérac. Depuis six mois cet homme, qui avait joué le premier rôle dans le drame de 1762, était envahi d'une mélancolie farouche et se croyait, disait-on, poursuivi par une ombre vengeresse. Catherine avait appris à ses enfants, tandis qu'ils voyageaient encore, la maladie de son ancien amant, du compagnon des plus belles années de sa vie ; elle en parlait à mots couverts et comme d'une maladie ordinaire. Ce ne fut pas sans frayeur qu'elle regarda ce revenant d'une époque à demi oubliée se débattre contre la folie et la mort (2) .

Grégoire Orlof laissait un fils qu'il avait eu de son impériale maîtresse, Alexis Bobrinski. Le moment est peut-être venu de parler à fond de cet étrange personnage qui, précisément à l'époque de la mort de son père, sortait de l'ombre où l'on s'était efforcé de le confiner, et mettait comme un plaisir de bravade à faire parler de lui.

Paul est pour Catherine le fils d'un époux craint et détesté, le fils du déchu de 1762; il reste « le créancier de la vengeance, le créancier du trône » (3) ; elle le méprise. Bobrinski est le fils de celui qui lui a donné la couronne, un enfant de l'amour qui ne peut éveiller ses défiances de souveraine ni entraver son œuvre. A-t-elle pour lui des sentiments maternels? Traite-elle mieux

(1) Affaires étrangères, vol. CX, fol. 234; le marquis de Vérac, 11 avril 1783.

(2) W.\LiszEWSKi, Autoiu- d'un trône, p. 99.

(3) Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. V, p. 134,

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leiifant naturel que le fils légitime? On peut être curieux de le savoir.

On se rappelle clans quelles circonstances naquit en 1762 Alexis Bobrinski et comment il fut confié à un valet de chambre de l'impératrice, nommé Chkourine, dont une terre de mille paysans récompensa le dévouement et la discrétion. Catherine et Orlof sortaient souvent « à la brune, dans un carrosse bourgeois » pour aller voir leur fils. Il s'en fallut de peu, on ne l'a peut-être pas oublié, qu'en 1764 la tsarine n'épousât son amant et ne déclarât Alexis héritier du trône, au détriment du grand-duc Paul (1). Lorsque se fut désuni le ménage clandestin, Bobrinski ne compta plus beaucoup pour sa mère. Elle l'envoie sans regret étudier au loin, à Leipzig et en Suisse. 11 ne travaille pas. Pour diriger son éducation, elle pense un moment à Grimm (2) : c'est toujours à Grimm qu'elle pense, quand il s'agit d'affaires épineuses, de missions fatigantes et d'ingrates besognes. En 1775 elle rappelle son fils en Russie et le met à l'école des Cadets où elle le fait inscrire sous le nom de Romanof : « Elle ne pouvait, observe notre ambassadeur, lui en faire prendre un plus imposant ni plus propre à faire concevoir ce qu'elle se propose de lui donner dans la suite pour le soutenir (3) . » Elle s'occupe peu des études de ce garçon, mais de loin en loin lui procure furtivement quelques douceurs. Un jour qu'il offre à souper à ses camarades, il trouve sur la table un billet ainsi conçu : « A monsieur

(1) Affaires étrangères, Mémoires et Documetils, t. II. « L'audace des Orlof avait fait craindre qu'elle n'allât jusqu à faire passer la couronne aux enfants issus du couiniercc d'un de leurs frères avec Catherine sccondi', » (Mémoire de M. Durand, 1773.)

(2) Affaires étrangères, vol. XCIX, fol. 240; M. de Juigné, 11 octobre 1776.

(3) Affaires étrangères, vol. XCVIII, fol. 171; M. Durand, 25 mai 1775.

Bobrinski au Corps des Cadets. — Un inconnu ayant entendu dire que M. Bobrinski donne un festin, lui envoie un petit service d'argent (1). " De plus importants cadeaux l'attendent. » L'impératrice, raconte une personne bien informée, fait bâtir un vaste château dans le g^ouvernement de Voronège, à gauche du Don, dans une terre appelée Bobriki, acquise en 1763. Les revenus de la terre sont accumulés chaque année pour être employés dans le voisinage à de nouvelles acquisitions. Les revenus montent déjà à 10,000 roubles. Le peuple dit que c'est le bien où l'impératrice veut finir ses jours; mais les apparences sont que l'arrangement qui s'y fait est en faveur d'un enfant (2). i>

Au moment où Bobrinski atteint ses dix-neuf ans, il reçoit de l'impératrice une lettre courte et sèche où elle lui révèle son origine et règle sa situation. Elle l'a mis au jour dans des temps troublés, sous le règne éphémère du cruel Pierre 111; elle a dû, pour lui sauver la vie, cacher sa naissance; elle a pris soin de lui; elle s'est occupée de son éducation. Maintenant qu'il a l'âge d'homme, qu'il sache se conduire lui-même, avec l'assistance du Tout- Puissant (3) ! Elle lui assure de quoi vivre; elle lui alloue une rente de 30 à 40,000 roubles dont le capital sera déposé à la maison des Enfants-Trouvés; elle est quitte avec lui. Elle a la sécheresse de cœur et les froids raisonnements de ces pères coupables qui ne veulent point s'embarrasser pour la vie d'une erreur de jeunesse et qui se libèrent de leurs obligations envers leur enfant en lui faisant une aumône.

On n'augure rien de bon de Bobrinski. 11 se fait remar-

(1) Roussf,i Archiv, 1899, p. 210.

(2) Affaires étrangères, vol. XGVII, fol. 26; M. Durand, 6 avril 1775.

(3) Rousski Archiv, 1899, p. 215, leUre du 2 avril 1781.

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quer non seulement par une liberté de mœurs et d'allures qu'il partage avec beaucoup de jeunes seigneurs russes, mais surtout par un caractère tranchant et irascible, une humeur rebelle, agressive, qui le rend impatient du frein et ennemi de toute discipline. " C'est une tête bizarre, avoue Catherine; il appartient, il est vrai, à des gens fort singuliers, dont il tient beaucoup (1). " De crainte qu'il ne lui cause des ennuis à Pétersbourg, elle fait miroiter devant ses yeux les plaisirs d'un voyage en lointain pays et le décide à partir, en 1782, sous la conduite du colonel Bouchouef. Les deux vovageurs, après un long séjour à Nijni-Novgorod et à Kazan, descendent le Volga jusqu'à Astrakhan. Mais Bobrinski goûte peu ces pays reculés, et de se laisser glisser durant des jours, durant des semaines, au courant d'énormes rivières paresseuses dont les rives n'offrent d'autre décor que celui de l'immuable steppe, c'est un charme dont il se déprend vite. Il lui faut des villes bruyantes et gaies où l'on trouve des appartements chauffés et parés, des plafonds dorés, des fêtes, des ballets ei de jolies courtisanes, bref tous les bienfaits de la civilisation. Sa fierté se révolte contre les lisières de son mentor. Bouchouef écrit à ses amis de Saint-Pétersbourg des lettres désespérées où il montre Bobrinski incapable de contrainte, prodigieusement emporté et sans équilibre, accueillant les observations avec une suprême impertinence (2) .

Alexis entraîne son gouverneur hors du pays russe, en Pologne, en Autriche et en Italie. Partout où il passe, les souverains, instruits par leurs agents de son origine, se croient tenus de lui donner audience. S'il remarque dans leur accueil une nuance de froide réserve, il ne s'en

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 380.

(2) Bousski Archiv, 1899, p. 216 et suiv.

offense point. Les bâtards de Louis XIV consumaient des années pour obtenir des. distinctions, pour se jjuinder d'un deg^ré au-dessus de leur état. Le fils de Catherine n'a cure que de se perdre dans la foule et de s'amuser ferme. Il affecte le dédain ou mieux l'ig^norance de sa naissance et de son rang^. A Rome, il vit de pair à compag^non avec les laquais de l'ambassade de France ; il s'accoude dans les tavernes avec des g^ens tarés; il court les filles; il s'endette. Son gouverneur, se voyant traité avec la plus insultante désinvolture, prend le parti de retourner en Russie (1) .

Nous retrouvons Bobrinski à Paris en 1785. La mauvaise opinion qu'on avait de nos mœurs attirait dès cette époque nombre d'étrangers à Paris. Les Russes aimaient notre cuisine, nos vins, nos théâtres et nos restaurants de nuit, un siècle avant d'aimer la France. Un de leurs poètes, von Visin, qui visita notre pays sous Louis XVI, donne, dans ses lettres à sa sœur, d'amusants détails sur la vie de la colonie étrangère à Paris. « Il n'y a, dit-il, aucune méthode dans la distribution du temps : on fait de la nuit le jour et du jour la nuit. Le jeu et le beau sexe occupent tous les instants. Pense, petite mère, qu'il y a par jour quatre spectacles, foires et promenades, et tout est rempli. Un des ponts sur la Seine se nomme Pont- Neuf : on tient pari avec les nouveaux venus dans la ville que chaque fois qu'ils passeront ce pont, ils rencontreront un prêtre, un cheval blanc et une femme perdue. Je passe exprès par ce pont, et chaque fois je fais les rencontres prévues... Voici la journée d'un étranger à Paris : il se lève tard, met un frac et une veste ou plutôt une douillette de peu d'apparence. Tout ébouriffé il court au

(1) Rousski Archiv, 1899, p. 222 et suiv.

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Palais-lloyal, y trouve une masse de filles, en prend une ou plusieurs qu'il emmène dîner chez lui. Il conduit à ses frais ces prostituées au spectacle, revient avec Tune d'elles à la maison et perd sa santé et son argent à tout jamais. Les hommes mariés vivent comme les célibataires, à cette différence près qu'ils ont de petites maisons à l'écart pour leurs fredaines. " Les courtisanes sont les reines de Paris. « Elles sont, dit le poète moscovite, couvertes de diamants des pieds à la tête et mises à ravir; elles ont les plus beaux équipages, des maisons, des jardins ; en un mot, elles regorgent de tous les biens de la terre. » Von Visin en arrive à cette conclusion que Paris « ne le cède en rien à Sodome et à Gomorrhe " (l) .

Alexis ne peut se détacher de ce lieu d'enchantement, il s'y établit, il y prend domicile. "Je doute, écrivait M. de Vergennes, que l'impératrice ait beaucoup de satisfaction de M. Bobrinski. Sa conduite à Paris suppose un caractère très violent, une éducation manquée et de mauvais principes (2) . " Le jeune écervelé fait d'étranges -connaissances et se laisse entraîner, semble-t-il, à des menées politiques. Catherine suppose que c'est Frédéric II qui tient le fil de ces intrigues : a C'est une manigance d'Hérode, » écrit-elle à Grimm sous un souffle de colère (3) . Entre temps, Bobrinski se livre aux plus basses galanteries et aux pires désordres. A Saint-Denis, il chante pouille au maître de poste qui lui réclame le prix des chevaux, puis se jette sur lui et le roue de coups; une femme qui accompagne Bobrinski crie et cogne encore plus fort que lui. La police intervient. Mais on étouffe l'affaire,

(1) Lettres de France de von Visin à sa sœur, traduites par une Russe.

(2) Affaires étrangères, vol. CXVI, fol. 343; le comte da Vergennes, 13 septembre 1786.

(3) Sborni/,, t. XXIII, p. 376; SciiÊrkr, Melchior Grinnii, p. 283.

LES FÎIMIEUVES DE LA TUEM'IEME ANNEE 283

" M. Hobiiiiskl irétant pas un simple officier russe (l). » Le jeune débauché n'a bientôt plus un sou vaillant dans sa poche. Il est la proie d'usuriers, d'intermédiaires véreux; il se débat entre leurs mains crochues. Des poursuites s'entament contre lui. Il est harcelé de citations, assailli de papiers de justice, et, s'il jette les yeux sur ces grimoires, il s'y voit traité non pas comme un gentilhomme russe de très noble naissance, mais comme un débiteur récalcitrant. Pour se tirer d'embarras, il compte sur l'une de ces chances qui sont le suprême espoir des prodigues, un miracle de la munificence impériale. Or ce secours attendu, désiré, n'arrive pas.

La tsarine ne se doute point de l'étendue des extravagances de Bobrinski qui a fait des billets pour des sommes considérables, un, entre autres, d'un demi-million de livres sur lequel le détenteur consent à perdre la moitié si on le paye sur-le-champ. Elle écrit tranquillement à Grimm : « Il est fâcheux que M. Bobrinski s'endette, il connaît son revenu ; il est fort honnête; passé cela, il n'a rien. » C'est toujours la même idée qui revient dans ses lettres : le jeune homme peut et doit se suffire à luimême. Il il est très en état de payer (2). » Elle ne commence à s'inquiéter que le jour où son ambassadeur à Paris, M. Simolin, l'avertit du préjudice que peuvent causer les incartades de Bobrinski à la réputation de son auguste mère. Grimm doit alors, au prix d'interminables ennuis, suivre et surveiller le mauvais sujet, agir secrètement auprès du comte de Vergennes, au besoin acheter la patience des officiers de justice. Indulgent aux faiblesses d'autrui, le ministre de Louis XVI emploie son autorité à mettre le prodigue hors des atteintes de ses

(1) Affaires étrangères, vol. CXVIL fol. 107.

(2) Sborni/., t. XXII L p. 400.

28V PAUL 1" DE RUSSIE AVANT l.'AVENEMEM

victimes et à le soustraire à ses jujjes, et Catherine reconnaît ses services par un cadeau de fourrures à Mme de Vergennes (1).

Il faut absolument tirer de Paris le «jeune voyageur » . On pourrait, insinue Catherine, l'envoyer en Angleterre <i où il y a des vaisseaux russes sur lesquels il lui prendra peut-être fantaisie de s embarquer pour faire une campagne 1) . — " Si vous le voyez extrêmement nécessiteux pour partir, ajoute l'impératrice, vous pourriez lui avancer jusqu'à concurrence de mille louis, mais rien de plus. Il sera bon, je pense, de lui faire goûter un peu de la détresse de cette espèce-là (2) ! " Elle nest pas fâchée que Bobrinski souffre et pâtisse. « Peut-être la nécessité le rorrigera-t-elle. " Après de longues tergiversations, Alexis se décide à passer la Manche, à la fin de 1787. Il ?Si'est-il pas vrai, disait sa mère, que c'est une tête qui meurt toujours de peur qu'on n'empiète sur elle le droit de la mener et qui, crainte d'être menée à droite, s'en va toujours à gauche (3) ? »

A Londres, Bobrinski tombe dans les filets d'une certaine Elliot, femme galante sur le retour, intelligente, sèche et pratique et qui se cramponne avec méthode. Pendant quelque temps on perd la trace des deux amoureux qui voyagent ; on craint que l'aventure ne se termine par un mariage déshonorant pour Alexis. Au cri de ses créanciers, la police de George III s'émeut. Précipitamment il quitte Londres qui. aux veux de ses protecteurs, offre encore plus de dangers que Paris, parce que " là, aucun éclat ne peut être prévenu par voie d'administration que la constitution anglaise n'admet pas » , A

(1) ScuKRER, Melchior Griniin, p. 286.

(2) Sbornif., t. XXIII, p. VOi.

(3) Ici., t. XXIII, p 424.

bout de ressources, le fils de Catherine s'achemine, la tête basse, vers la Russie (1).

Au moyen de lettres très humbles et que l'on croirait dictées par le plus profond repentir, Tenfant prodifjue espère détourner la foudre qui le menace. Catherine affecte de croire à sa contrition. " A présent nous capitulons, annonce-t-elle à Grimm en avril 1788; il m'a écrit une lettre de regrets qu'il a de s'être ruiné. » Elle consent « à passer l'éponge sur sa conduite " , à condition qu'on n'entende plus parler de lui. Elle l'oublie à Revel, sur les bords de la Baltique, le laisse sans nouvelles, sans argent; il y crève d'ennui. « Je sais très bien, lui fait-elle malicieusement observer, que Revel n'est pas Paris ni Londres, que vous vous y ennuyez d'y être; mais il est bon pour vous d'y être. Faites-y des réflexions qui vous corrigent un tantinet. " Le moindre souvenir provoque chez Bobrinski des effusions de reconnaissance. « De quelle sensation mon àme fut émue, écrit-il à sa mère, lorsque je lus la lettre de Votre Majesté!... Je peux assurer que ni les agréments du séjour de Paris ni ceux de Londres n'ont été les causes principales de mon long séjour en ces pays : toutes les capitales me seraient assez égales ou indifférentes dès le moment que je serais privé de votre protection (2) . » Il sollicite un grade dans l'armée : Catherine fait la sourde oreille. " Comment voulez-vous, demandait-elle à Grimm, qu'on mette un panier percé comme cela à la tête d'un régiment? Cela n'a ni expérience ni sens commun... Je le suppose à peu près bon à rien, quoiqu'on dise qu'il ne faut jamais désespérer des jeunes gens. » On prête à Catherine l'intention de donner au jeune Bobrinski le duché de Courlande :

(1) Rouss/,i Archiv, 1899, p. 233.

(2) Id., 1899, p. 235.

286 PAUL I " DE RUSSIE AVAINT L'AVKNEMEIST

" Malgré le tendre intérêt qn'elle doit prendre à ce jeune homme, observe un diplomate, elle n'a rien fait qui puisse annoncer qu'elle lui destine un sort si brillant (1). »

Tout fait silence autour du malheureux Bobrinski pour le laisser sous le poids du désœuvrement et de la solitude. Il a conscience de sa propre misère, et un travail intérieur s'ébauche en lui. 11 cherche le salut dans la mariage et épouse, à trente-trois ans, la fille d'un officier, Anna Oungern-Sternberg, une personne d'humeur modeste et de ton tranquille. » Comment n'avez-vous pas eu peur de prendre pour mari ce mauvais sujet » ? lui demande l'impératrice, le jour où les jeunes époux font leur visite de noces au Palais d'Hiver. Le ménage vit très retiré aux environs de Dorpat (2). Bobrinski doit bon gré malgré se plier aux lois de la saine économie qu'il a pendant quinze ans si joyeusement méprisées. Du capital que Catherine lui avait constitué, il ne lui reste presque plus rien. Le prestige de sa naissance n'impressionne plus les fournisseurs ni les marchands au point d'étourdir leur prudence professionnelle. Il ne trouverait plus de prêteurs.

C'est dans sa maussade solitude d'Ober-Pahlen que lui parvient, en novembre 1796, la nouvelle de la mort de Catherine II et de l'avènement de Paul I". Le changement de règne n'éveille dans toute la Russie qu'inquiétudes et terreurs. La colère du maître s'appesantit sur tous ceux qui ont trahi son père et édifié la fortune de sa mère. Bobrinski se croit dévoué aux premières vengeances de l'empereur qui ne pourra lui pardonner sa naissance, l'injure faite à Pierre III. Mais le justicier a de bizarres mouvements d'humeur et des accès imprévus de générosité. Paul se prend de sympathie pour Bobrinski

(1) Affaires étrangères, vol. CXVIII, fol. 312; Ségur, 5 août 1786.

(2) Boussld Archiv, 1899, p. 239.

LES EPREUVES DE î, A TRENTIEME ANiNEE 287

qui avait les mêmes droits que lui à la tendresse de (^atherine et qui ne parait pas avoir été mieux traité, lléparer publiquement les torts de la défunte impératrice, c'est pour Paul une façon de les mettre en lumière et de discréditer cette grande mémoire. Des courriers impériaux vont chercher en Livonie le fils naturel de Catherine et d'Orlof et l'amènent tout tremblant à Pétersbourg. Le tsar le reçoit à bras ouverts, le \oge dans son palais, le fait dîner à sa table et lui confère sur-le-champ un grade élevé dans l'armée. Alexis, dans ses lettres à sa femme, exprime naïvement sa surprise et son émotion. Il croit toucher à la fortune. Mais un mois ne s'est pas écoulé que le capricieux empereur se désintéresse entièrement de lui. Il prend alors le parti de retourner sans tapage dans ses terres (l). On le perd de vue. De la seconde moitié de sa vie, on ne sait presque rien, probablement parce qu'elle fut la plus honnête. Il eut un fils, Alexis, dont il dirigea avec soin l'éducation et qu'il entoura de conseils. Il était de ces gens dont parle le moraliste qui donnent de bons préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

Ce qu'il faut retenir de cette trop longue histoire, c'est la parfaite indifférence de Catherine à l'égard de Bobrinski, son fils, élevé à l'aventure par des laquais, privé de toute sollicitude morale, livré à son sort. Avec quelle désinvolture elle se dégage des liens qui l'attachent à ce garçon! Tant pis pour lui s'il tourne mal! La souveraine montre tout au plus une vigilance intéressée, quand les désordres du jeune étourdi font scandale. Suivant une opinion fort accréditée à la cour de Catherine et que Langeron rapporte dans ses Mémoires en partie inédits, deux

(1) Roiisslà Archiv, 1899, p. 240 et suiv.

autres enfants seraient issus du commerce illicite de l'impératrice et de Grégoire Orlof, deux filles, les demoiselles Aleksiéef, dont Tune aurait été la femme du général Buxhœvden, gentilhomme esthonien, et Tautre la femme du poète allemand Klinger, Tauteur de Siurm und Drang, qui, comme l'on sait, se fixa de bonne heure en Russie (l) . S'il était vrai que les demoiselles Aleksiéef fussent nées aussi près du trône, elles auraient eu à se plaindre plus encore que Bobrinski de l'égoïsme de Catherine; car à aucun moment l'impératrice ne s'est occupée d'elles. L'exemple de Bobrinski suffit à montrer que la nature ne l'avait point faite pour être une mère tendre, attentive et dévouée. Toutes les ardeurs de son âme se portaient d'un autre côté. On en arrive à penser que le grand-duc Paul n'aurait jamais tenu une grande place dans son cœur, alors même que les circonstances de la politique n'eussent point élevé entre la mère et le fils d'infranchissables barrières. On en arrive à se demander si la tendresse que Catherine témoignait si bruyamment à ses petits-enfants était un sentiment profond : peut-être était-ce simplement par amusement, par besoin d'excitation et pour tourmenter le grand-duc Paul qu'elle comblait de caresses Alexandre et Constantin.

La famille du grand-duc Paul s'augmenta rapidement. Il eut, après Alexandre et Constantin, une série — Cathe- 1

(1) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, t. XXII. — Cf. Helbic, Russische Gûnstlinge ; Rousski Archiv, 1884, t. II, p. 212; Waliszewsri , Autour d'un trône, p. 103.

rine disait une kyrielle — de filles, six bien comptées, et, en dernier lieu, pour achever d'assurer sa sécurité dynastique, un troisième fils, Nicolas, qui recueillit en 1825 la couronne de son frère aîné; un quatrième, Michel, qui naquit en 1798, Paul étant empereur. » J'aime infiniment mieux les garçons que les filles » , déclarait l'impératrice (l). L'arrivée d'Alexandra, au mois de juillet 1783, n'eut pas de bienvenue. Catherine était d'avis que " les princesses de Russie " seraient malheureuses, insupportables et difficiles à marier, a Elles ne sauront s'accommoder à rien, tout leur paraîtra mesquin; elles seront aigres, acariâtres, critiqueuses, belles, inconséquentes, se mettant au-dessus des préjugés, de l'étiquette, du qu'en dira-t-on ; elles auront sans doute leurs chalands, mais tout cela donnera dans des travers sans nombre (2) . » Catherine accueillit plus favorablement la naissance de sa seconde petite-fille, Hélène. " La belle Hélène est bien nommée, dit-elle; car cette enfant est d'une grande beauté, et voilà pourquoi je l'ai nommée Hélène... On dit qu'elle me ressemble et je me sens quelque faiblesse pour elle (3) . " Cette jolie enfant vit le jour en décembre 1784. Elle fut suivie de Marie, de Catherine, d'Olga qui mourut en bas âge, et enfin d'Anna, — dame Anne, comme l'appelait sa grand'mère — qui faillit épouser Napoléon I".

Voir il grandir cette marmaille (4) " fut une joie pour Catherine. La fécondité de sa bru faisait son étonnement et son admiration, u Vraiment, lui disait-elle, vous excellez dans l'art de mettre des enfants au monde (5) ! »

(1) Sboinik, t. XXIII, p. 281, lettre à Grimm.

(2) Id., t. XXIII, p. 92.

(3) /r/., t. XXIII, p. 326 et 327.

(4) LL, t. XXIII, p. 497.

(5) J(l., t. XV, p. 166, lettre du 9 octobre 1789.

Ces couches rapprochées ne paraissaient point ébranler \d santé (le Marie Féodorovna. Elle ne se portait jamais mieux que quaml elle était k jjrosse à pleine ceinture (1) " . Forte de carrure, elle avait dans ces circonstances un air particulièrement imposant, et son fils Constantin disait assez crûment qu'il c n'avait vu de sa vie ventre pareil et qu'il y avait place pour quatre personnes (2). " Quand le moment de la délivrance approchait, elle ne gardait près d'elle qu'une sage-femme et ne permettait aux médecins de l'assister que par des conseils donnés d'un cabinet voisin : on n avait pas entièrement renoncé aux habitudes de la Russie du seizième siècle où les médecins, quand ils avaient une tsarine ou quelque grande dame à soigner, n'étaient pas même admis à voir son visage et ne pouvaient lui tàter le pouls qu'à travers une mousseline (3). La grande-duchesse, lorsqu elle avait <i régalé » sa belle-mère d'une nouvelle petite-fille, recevait généralement un cadeau en argent, un bon d'une trentaine de mille roubles sur le trésor impérial. Leurs Altesses, n'étant pas riches, se hâtaient d'en faire toucher le montant. Si l'on s'en rapporte au marquis de Vérac, il leur arriva, en 1783, une mortifiante aventure; on ne put leur payer leur mandat, la caisse était vide (4) .

La tsarine avait fait litière du droit des parents et pris à sa cour Alexandre et Constantin pour s'occuper seule d élever ces jeunes princes qui continuaient la race,

(1) Sbornifi, t. IX, p. 124.

(2) W., t. XXIII, p. 678.

(3) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 125; le baron de Keller, 27 mai 1788. — L'accoucheur qui assistait à cette époque la grande-duchesse était le baron Joseph Mohrenheim, aïeul du baron x^rthur Mohrenheim qui représenta la Russie à Paris sous le règne d'Ale^andre III.

(4) Affaires étrangères, vol. CXI, fol. 263; le marquis de Vérac, 7 septembre 1783.

qui seraient probablement appelés un jour à régner. On s'explique moins qu'elle se soit arrogé le môme pouvoir sur leurs sœurs, de petites princesses destinées à se marier dans des cours étrangères et qui jamais, sans doute, ne pèseraient d'un grand poids sur l'histoire. Paul et Marie furent écartés du berceau de leurs fdies. S'ils ne restèrent pas aussi étrangers à leur éducation qu'à celle de leurs fils, ils le durent surtout aux bons offices de la gouvernante que 1 impératrice plaça auprès de ses petitesfilles, Mme de Lieven.

Au moment où se leva son étoile, Charlotte de Lieven, veuve à vingt et un ans d'un major-général qui s'était ruiné, vivait dans un faubourg de Riga d'une rente de 2,000 roubles sauvée du naufrage et de quelques charités discrètes : elle avait quatre enfants à sa charge. La fortune, sans qu'elle la cherchât, vint la prendre par la main. Ses qualités mondaines, son esprit, ses grâces simples avaient frappé de bons juges qui l'avaient recommandée à Catherine. En 1783, l'impératrice l'appelle à sa cour pour diriger l'éducation de ses petits-enfants. La proposition^, si flatteuse qu'elle soit, est inquiétante pour une conscience délicate. Ce qu'on raconte des désordres de la souveraine fait craindre à la jeune femme qu'il n'en coûte à sa dignité de vivre sous son toit. Ce qu'elle sait des relations de Catherine et de Paul lui fait appréhender qu'il n'y ait dans le sein de la famille impériale trop de défiances â combattre, trop de révoltes à apaiser, trop de querelles intérieures à arranger. Le gouverneur de Riga, le comte Braun, ne vient pas à bout de ses hésitations et de ses scrupules; il décide enfin, malgré elle, qu'elle partira pour Saint-Pétersbourg (1). Mme de

(1) Bltjm, Ein russischer Staatsmann. Leipzig, 1857, t. II, p. 458.

Lieven était une femme de grand cœur, de belle intelligence, de raison ferme, dévouée, discrète et simple. Elle inspira bientôt à l'impératrice, comme à tout le monde, une sympathie où l'affection, le respect et l'estime se mêlaient également. Elle se multiplia au service de ses élèves. Sa tâche fut difficile. Grâce à la droiture de son jugement et au sens juste des situations qu'elle avait à très haut point, elle put, sans encourir la disgrâce de l'impératrice, intéresser dans une certaine mesure le père et la mère à l'éducation de leurs enfants et quelquefois prendre leurs avis. Contre toute attente, la gouvernante, bien que choisie par Catherine et ouvertement aimée par elle, réussit à s'établir dans la confiance de Paul et de Marie. " Elle avait, disait plus tard une de ses élèves, le tact du commandement, et il fallait bien qu'elle l'eût pour avoir si bien dirigé la légion féminine qui se trouvait sous ses ordres. Nous étions entourées de beaucoup de monde, et la comtesse manœuvrait de manière à satisfaire à la fois l'impératrice et nos parents ; ce qui prouve combien la comtesse Lieven savait se conduire (1) . ') Pendant près d'un demi-siècle et sous quatre règnes, Mme de Lieven jouit sans tumulte et sans faste d'une faveur continue. L'éclat de ses services valut à ses fils honneurs et dignités. L'ainé fut ministre de l'instruction publique sous Nicolas I"; le cadet, d'esprit et d'intelligence médiocre, est surtout connu par sa femme, la brillante princesse de Lieven, l'étoile de la société diplomatique de son temps, l'amie de Metternich et de Guizot, dont un historien a retracé naguère avec une vive sympathie l'existence si remplie et si tourmentée (2).

(1) Sborni/i, t. XCVIII, p. 11, note de la grande-duchesse Marie Pavlovna.

(2) M. Ernest Daudet, dans Une vie d' ambassadrice au siècle dernier.

L'année même où Catherine confiait à Charlotte de Lieven sa petite-fille Alexandra, elle songeait à donner un précepteur à ses petits-fils. Alexandre avait six ans, Constantin quatre. Chez l'aîné le besoin de comprendre s'éveillait. Non seulement il demandait la raison de toutes choses, mais il était très difficile à satisfaire. « Son excessive curiosité, écrivait Catherine en 1782, fait que sa bonne le gronde pour quitter son livre, comme les autres enfants sont grondés pour le prendre (1) . " Grimm envoyait des cartes, des livres, un planisphère, une imprimerie de poche, qui, grâce à M. de Vergennes, put sortir de France sans payer de droits (2) . De ce que le petit Alexandre, « ce porteur de couronne en herbe » , adorait la lecture, la grand'mère augurait « qu'il ne serait jamais conquérant (3) " . Pour tirer parti de ces heureuses dispositions, il fallait un précepteur attentif et judicieux. Catherine choisit Nicolas Soltikof.

Attaché à la maison du grand-duc, le comte Soltikof avait obtenu de la jeune cour plus de confiance et d'amitié qu'il n'en méritait. Tout à la dévotion de Catherine, il était chargé, semble-il, d'écouter aux cloisons, de provoquer des confidences et de rapporter à son auguste souveraine ce qui se disait dans l'entourage de Paul. C'était un énigmatique personnage, d'une honnêteté douteuse. Il avait, suivant Langeron, de singulières libertés d'allure. « Nicolas Soltikof était une espèce de singe, dégingandé, bancal, bossu, très petit et très jaune. Lorsqu'il mettait sa chemise, il manifestait tous ses

(1) Sboniik, t. XXIII, p. 231.

(2) Id., t. XLIV, passim. Grimm envoyait également des friandises, des pâtes d'Auvergne.

(3) Sbo7-)nk, t. XXIII, p. 257. C'est ce que Catherine appelait les « prophéties prévoyantes et les commèreries des grands 'mères », ibidem, p. 72,

294 PADL V DE RUSSIE AVANT L'AVENEMEINT

attraits à la foule des généraux, des colonels qui formaient un cercle autour de lui. " De grands seigneurs russes, Potemkin entre autres, avaient pris l'habitude « de recevoir en faisant leur toilette dont aucun détail n'était dérobé aux témoins » . Langeron s'étonne de l'éclatante fortune de Soltikof : « C'était un homme sans esprit et sans talent (1). « Son témoignage s'accordait avec celui de Gribovski , secrétaire d'État, qui nous dépeint Soltikof « maigre, mal bâti, le nez court et pointu, le visage entièrement rasé, les vêtements toujours déboutonnés, s'appuyant sur une canne pour marcher et remontant sans cesse ses culottes d'un mouvement nerveux de la main (2) " ; habile courtisan sans doute, souple et fin, mais caractère faible et esprit peu profond. En entrant en fonctions, Soltikof fut pourvu parla tsarine d'une Instruction qui ne comprenait pas moins de sept chapitres (3) .

Catherine fit heureusement intervenir dans l'éducation de ses petits-fils un homme d'intelligence fière et hardie, une des meilleures recrues de l'armée philosophique d'Occident, le Suisse Frédéric-César de La Harpe. Né en 1754 d'une famille vaudoise qui avait quelques liens de parenté avec celle de notre fameux critique littéraire, La Harpe avait quitté la magistrature de son pays pour accompagner en Italie le frère et le neveu du favori Lanskoï. L'impératrice l'appela en Russie en 1783. L'amie des philosophes ne jugeait pas mauvais

(1) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX, fol. 419.

(2) Zapisld, p. 6.

(3) Voir BoGDANOViTCH, Istoriia Imperatora Alexandra I, t. I, pièces justiticatives. — La musique était rigoureusement exclue du programme :

« Point de clavecin; MM. Alexandre et Constantin racleront ou joueront, s'ils veulent, sans apprentissage. » (Sbornik, t. XXIII, p. 334, lettre à Grimm.)

LES EPREUVES DE LA TRENTIEME AMSEE 295

d'introduire chez ses futurs héritiers un levain de hbéra- Hsme. Elle prodig^ua au jeune républicain des témoignages de confiance et d'amitié. On sait que, dès la première aube de la Révolution, elle déclara la guerre aux doctrines du siècle qu'elle avait saluées avec enthousiasme en d'autres temps. La Harpe avait des ennemis qui réussirent à le rendre suspect à Pétersbourg. En 1 794, il perdit son emploi. Il retourna dans ses montagnes où le soulfle révolutionnaire avait pénétré. Il y engagea une lutte acharnée contre le patriciat de Berne. Il y gagna l'amour et l'admiration du petit peuple vaudois et y connut la gloire.

La Harpe était Suisse ; Mme de Lieven, originaire du pays baltique, était Allemande par le sang et l'esprit. Que les enfants de la noblesse, que les enfants impériaux fussent élevés par des étrangers, c'est ce dont l'orgueil national commençait à souffrir. Le chauvinisme intellectuel et le protectionnisme moral ne devaient triompher en Russie que sous Nicolas I"; mais, dès l'époque de Catherine, on entend des protestations contre l'ingérence des précepteurs français ou allemands dans l'éducation nationale. Fédor Golovkin blâme énergiquement « ce choix imprudent et scandaleux d'instituteurs étrangers qui, dans Paris perruquiers sans pratique ou histrions sans succès, viennent professer en Russie l'impudence et l'immoralité (I). >) On leur reprochait de couper une à

(i) Comte F. Golovkin, la Cour et le rèqne de Paul I", portraits, souvenirs et anecdotes, p. 212. — « A Pétersbourg et à Moscou, écrivait Alexandre Vorontsof, les gens prétendus éclairés ont soin de faire apprendre le français à leurs enfants, les entourent d'étrangers, leur donnent à grands frais des maîtres à danser et de musique et ne leur font pas apprendre la langue paternelle : de sorte que cette belle éducation, d'ailleurs si coûteuse, mène à une parfaite ignorance de son pays. » Rostoptchin, dans ses Pensées a haute voix sur l'Escalier rouge, se livre à de violentes invectives

une toutes les racines par lesquelles leurs élèves tenaient à la Rivssie. Pétri par eux, le maître futur de la terre orthodoxe ne devait plus avoir, disait-on, aucune affinité de sentiment avec la nation; il était condamné à se sentir dépaysé, isolé dans son propre empire et à passer pour un faux Russe aux yeux du peuple qui gardait les idées et les mœurs moscovites et rampait dans la routine. Pour prévenir ce mal, ce n'étaient pas seulement les précepteurs étrangers qu il aurait fallu chasser hors des frontières, c étaient aussi les idées étrangères auxquelles Pierre avait ouvert toutes grandes les portes de son empire. Le réformateur avait mis pour plus d'un siècle le désarroi dans l'àme nationale ; il fallait s'y résigner et patienter.

Pour les choses de l'esprit, Catherine aimait à faire appel aux étrangers ; mais pour l'amour, elle s'en tenait aux Russes. Potemkin était l'ami nécessaire, le conseiller de toutes les heures, le premier ministre de fait; il était Péconome, le confident des plaisirs impériaux qu'il avait renoncé à partager. Il lui importait surtout d'empêcher que Catherine s attachât à quelque amant qui eût pu s'emparer d'un ascendant durable; ce qui convenait à ses intérêts, c'était que la tsarine promenât ses galanteries banales parmi de jeunes officiers sans intrigue et sans art. Ermolof, qui recueillit en 1784 la succession de Lanskoï, se montrait plus étonné que personne de sa faveur subite. C'était un gros garçon doux, discret, humblement passionné. Bezborodko, le ministre de Catherine

contre les précepteurs français. Voir R,iMB.^rD, Paris et Peteisbourg à la veille de la Révolution (Bévue politique du 29 juin 1878). — Cf. Joseph DE Maistre, Première lettre sur l'éducation publique en Russie (Lettres et Opuscules inédits, p. 306) : » Ce sont toujours non seulement des hommes médiocres, mais souvent gangrenés et même flétris, qui viennent sous le pôle offrir leur prétendue science pour de l'argent. »

qui voyait de très haut et de très près le monde de la cour, parle du favori comme d'un homme sérieux, un peu guindé, un peu solennel et recherchant la compagnie des gens instruits (1). Sans verve, sans gaieté, il ne pouvait plaire longtemps à la tsarine. Au bout d'un an, elle le dota et le congédia. Potemkin mit en avant un jeune cavalier, fort séduisant de sa personne, amusant causeur, Alexandre Mamonof, M. 1 habit rouge, comme le nommait Catherine qui traçait ainsi son portrait : « M. l'habit rouge n'est rien moins qu'une personne ordinaire; cela pétille d'esprit, sans jamais courir après; cela narre parfaitement, et cela est d'une gaieté rare; enfin, cela est pétri d'agréments, d'honnêteté, de politesse et d'esprit; en un mot, cela ne se mouche pas du pied (2) . " Mamonof, qui pendant le voyage de Grimée étonnait Joseph II par son audacieux entregent et ses familiarités hasardeuses, n'avait point le cynisme ingénu d'un Lanskoï : il éprouvait quelque honte de ses élans passionnés pour une maîtresse qui avait deux fois son âge. Mais les exigences de son ambition passaient avant ses scrupules. Un jour vint cependant où il rompit cette chaine dorée pour épouser une héritière très entourée et très courtisée (3) .

Le grand-duc Paul avait peine à surmonter le dégoût que lui causaient ces crises périodiques d'alcôve. Il ne donnait point dans la débauche du siècle ; il parlait de la vertu avec respect, avec émotion. C'était chez lui un penchant naturel, c'était aussi une attitude. Les mœurs de sa mère lui répugnaient : il voulait frapper les esprits

(1) Archives Vorontsof, t. XIII, p. 82 et 111.

(2) Sbornih, t. XXIII, p. .392

(3) Sur Ermolof et Mamonof, voir "VValiszewski, Autour d'un trône, p. 347 et suiv.

par le contraste. Des amants de rencontre entraient en partage de la souveraineté, dominaient dans le conseil de la couronne, usaient et mésusaient de la faveur : l'héritier souffrait de se voir évincé par ces aventuriers. Il nourris- 4 sait contre eux une haine concentrée, et semblait pré- I parer ses vengeances pour le jour où il serait le maître. L'impératrice prévoyait les représailles qu'il ne manquerait pas d'exercer, « Ton avenir m'inquiète, écrivait-elle à Mamonof. Ton père est riche, je t'ai fait riche, toi aussi. Mais, après moi, que deviendras-tu, si je ne te mets en sûreté? » Et, soit dévouement, soit lassitude et désir secret de rupture, elle s offrait à négocier pour lui un brillant mariage. « Tu sais que feu la comtesse Bruce fut la meilleure amie de ma jeunesse. En mourant, elle m'a confié sa fille unique; elle a seize ans et j'ai le droit de disposer de sa personne. Épouse-la! Tu feras de cette petite fille une femme selon tes goûts, et tu deviendras l'un des premiers richards de la Russie (l). »

Autant que l'on peut en juger d'après les écrits de Ribeaupierre, un gentilhomme suisse qui était allé chercher fortune sur les bords de la Neva et qui vivait sur un pied d'intimité avec Mamonof, ce favori, parvenu si haut, parti de si bas, n'était point saisi par le vertige. Homme de tact, il témoignait au grand-duc plus d'égards que ses prédécesseurs. Il faisait des avances. Paul ne lui en savait aucun gré; il était de ces ombrageux, de ces renfrognés qui n'aiment pas qu'on s'occupe d'eux et qui s'emportent pour un procédé obligeant presque autant que pour une insulte. La grande-duchesse avait plus de souplesse dans le caractère, et les amabilités de Mamonof ne la trouvaient pas tout à fait insensible. Sans dépasser à

(1) Bousslii Archiv, 1877, t. I, p. 467, Mémoires de RinEAUPiERRE.

LES EPl'.EUVES DE LA TRENTIEME ANNEE 299

son é^jard les bornes d'une indifférence courtoise, elle le priait quelquefois à diner, elle Tinvitait au jeu, elle s'entretenait familièrement avec lui au risque d'éveiller chez l'impératrice quelque jalousie (1). Nous aurions tort de lui reprocher le contraste entre la sévérité dont elle se piquait pour elle-même et l'indulgence dont elle usait vis-à-vis des autres. Par prudence ou par charité, elle feignait d'oublier, quand on ne l'obligeait pas à s'en souvenir, les liens scandaleux qui unissaient la tsarine à un Ermolof ou à un Mamonof. Dans la société du dix-huitième siècle et particulièrement en Russie, la vertu devait se montrer tolérante.

Avec Catherine le grand-duc était rude et blessant, la grande-duchesse, douce et patiente. Le prince de Ligne, dès son arrivée à la cour de Pétersbourg, avait été frappé de la différence de leur attitude. " Lorsque l'impératrice parlait au grand-duc, il faisait une révérence froide et respectueuse, et se retirait. Pourquoi, lui disais-je, voulez-vous avoir, Monseigneur, l'air d'un courtisan disgracié? Voyez le plaisir que lui fait Mme la grandeduchesse qui est un ange, lorsqu'elle lui répond avec cet air caressant qui l'enchante; elle est à son aise avec elle, et Votre Altesse ne veut ni y être ni qu'elle y soit (2). » Il semble que Catherine ait été un peu étonnée et un peu gênée d'avoir une belle-fille de mœurs aussi pures et de tenue aussi sévère. Elle n'allait point jusqu'à lui reprocher ses qualités domestiques; mais elle en parlait avec une pointe d'ironie. C'est ainsi que, faisant un jour confidence à Grimm de ses ambitions de grand'mère, elle disait à propos des filles de la grande-duchesse Marie

(1) Cf. les Mémoires de Gabnovsri dans la Rousskaia Starina de 1876, t. XV.

(2) Mélanges militaires, t. XXVII, p. 13.

que volontiers elle les nommerait toutes, fussent-elles dix, du nom de leur mère et ajoutait : « Gela ferait, selon moi, qu'elles se tiendraient droites, qu'elles auraient soin de leur taille et de leur teint, qu'elles mangeraient comme quatre, qu'elles choisiraient avec soin leurs lectures et qu'elles parviendraient enfin au titre d'excellentes citoyennes, partout où elles seraient (1). »

L'existence retirée et bourgeoise du grand-duc et de la grande-duchesse se partageait entre Pavlovsk et une nouvelle propriété, Gatchina, dont il leur fut fait cadeau lors de la naissance de leur première fille. Gatchina était, au temps de la domination suédoise, une simple ferme. Après la conquête de l'Ingrie, Pierre le Grand la donna à sa sœur avec les villages voisins, villages de Finnois qui ont aujourd'hui encore des maisons bizarrement peintes en brun et en vert. Gatchina revint ensuite à la couronne. Après la tragédie de 1762, Catherine fit don de ce domaine à son complice, Grégoire Orlof : c'était le champ du sang, Haceldama. En 1766, le favori, s'étant épris des philosophes à l'exemple de sa maîtresse, sollicita Jean- Jacques Rousseau, qui se trouvait alors dans le comté de Derby, d'accepter l'hospitalité de Gatchina. i< L'air y est sain, l'eau admirable; les coteaux qui entourent différents lacs forment des promenades agréables, très propres à rêver. Les habitants n'entendent ni l'anglais ni le français, encore moins le grec et le latin ; le curé ne sait ni disputer ni prêcher; ses ouailles, en faisant le signe de la croix, croient bonnement que tout est dit (2). » Rousseau déclina poliment l'invitation. " Vos offres obligeantes, répondit-il au prince, le ton dont vous me les avez faites et la description de l'habitation

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 92.

(2) ScHii-DER, Pavel I, p. 186.

que vous me destinez, seraient très capables de m'y attirer, si j'étais moins infirme, plus allant, plus jeune et que vous fussiez plus près du soleil (1). » Racheté à la mort du prince pour 150,000 roubles, ce domaine passa en août 1783 aux mains du grand-duc Paul.

Le pavs est peu accidenté : à peine aperçoit-on dan» le lointain une chaîne de hauteurs qui va, en s'abaissant vers Saint-Pétersbourg, au golfe de Finlande. Mais il y a de grands arbres et de belles eaux, des perspectives ménagées avec goût, un vaste lac, le lac Blanc, bien encadré et qui éclate de lumière au soleil couchant. Le parc a quelque chose de majestueux, de sévère et de grand dont le visiteur est saisi. Le palais que s'était fait construire Orlof n'avait de remarquable que le large développement de ses façades et le grand nombre de salles et de chambres qu'il contenait. Il fallait à cette vaste demeure des dépendances proportionnées. Paul bâtit çà et là des pavillons pour les gentilshommes attachés à sa personne, une école, une église où officiaient tour à tour un prêtre orthodoxe, un prêtre catholique et un pasteur protestant, un hôpital, une grande écurie, une petite écurie, un chenil, des magasins et ateliers (2). Le luxe principal fut la caserne. Les manœuvres, les exercices à feu, les parades militaires avec armes luisantes et uniformes immaculés devaient bientôt absorber toute la vie de Gatchina. Tandis que Pavlovsk, accommodé aux goûts de Marie Féodorovna, se revêtait de grâce, Gatchina, sous l'impulsion de Paul, prenait l'aspect austère d'un camp prussien. C'est le lieu qui conserve le mieux sa mémoire et dans lequel il nous semble que nous vivons le plus familièrement avec lui.

(1) OEuvres de J.-J. Rousseau, Correspondance, lettre du 23 février 1766.

(2) KoBERO, p. 289 et suiv.

A Gatchina, le grand-duc Paul venait puiser des forces pour assister sans trop de colère aux spectacles qui l'irritaient et se résigner aux succès des gens qu'il ne pouvait souffrir. L'héritier, si humilié à Pétersbourg^, relevait la tète en rentrant dans son château et y reprenait le sentiment de sa g^randeur. Peut-être y avait-il dans son attitude une nuance de défi. A Gatchina il échappait à la surveillance de sa mère, et celle-ci en éprouvait quelque humeur. Elle saisissait tous les prétextes pour le rappeler fl à Pétersbourg. L'ambassadeur de Prusse nous la montre en 1788 alléguant des raisons d'économie : le séjour à la campagne augmente considérablement les dépenses de la cour; rien que pour aller à Pétersbourg chercher les provisions et pour voiturer les officiers et maîtres d'hôtel il faut trente chevaux par jour (1) ! Catherine prenait ombrage des visites que le grand-duc recevait dans sa résidence. Il avait, une année, adressé de trop fréquentes invitations au corps diplomatique; elle s'en plaignit ouvertement et les ministres étrangers durent espacer leurs visites.

L'homme à la mode parmi les ambassadeurs était le jeune et spirituel comte de Ségur. Bon sens et frivolité coquette, élégance incomparable et généreuse expansion, ce charmant Français réunissait les dons les plus variés de sa patrie. Il avait séduit la société russe et supplanté dans la faveur de la souveraine les ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre. Les instructions de M. de Vergennes lui prescrivaient « de mettre beaucoup de prudence dans sa conduite à l'égard du grand-duc et de la grandeduchesse, tant pour ne pas déplaire à l'impératrice que pour ne pas compromettre ces princes ; en même temps

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 125; Relier, 25 novembre 1788.

d'éviter toule liaison marquée avec eux et avec les personnes connues pour leur être dévouées (l) » . Mais il ne lui était pas interdit d'être aimable pour la jeune cour. Paul raccueillit « avec une affection si vive qu'elle ressemblait à de l'enffouement. » Il se refroidit dès qu'il vit l'intimité, la familiarité s'établir entre sa mère et le ministre de Louis XVI. Mais, durant la dernière année de sa mission, Ségur réussit à mettre le prince sur le pied de lui parler avec confiance et ouverture de cœur. Plus d une fois Paul se plaignit devant lui « des désagréments de sa situation, de la peur qu'il inspirait et du triste sort que lui préparait une cour accoutumée à ne vouloir, à ne supporter que le règne des femmes. La déplorable fin de son père l'épouvantait; c'était son idée fixe » . En vain Ségur lui disait » que ses préventions le trompaient, que sa mère, loin de le craindre, le laissait constamment tenir sa cour comme il voulait et garder même près de lui, à peu de distance de Tsarskoïé-Célo, deux bataillons dont il nommait les officiers et qu'il disciplinait, armait et habillait à son gré, tandis qu'elle, sans nulle défiance, n'avait près de sa personne qu'une seule compagnie de la garde " . Le diplomate ajoutait judicieusement : « Quant aux malheurs que vous craignez pour l'avenir, croyez-moi, c'est en les redoutant qu'on les appelle (2). » Observateur artiste, le comte de Ségur a bien saisi, bien dessiné dans ses Mémoires le caractère du grandduc. « Paul Pétrovitch, écrit-il, joignait malheureusement à beaucoup d'esprit et de connaissances l'humeur la plus inquiète, la plus méfiante et le caractère le plus mobile. Souvent affable jusqu'à la familiarité et plus souvent hautain, despotique et dur, jamais peut-être on

(1) Rambaud, Instructions données aux ambassadeurs, t. II, p. 392.

(2) Mémoires, t III, p. 533.

ne vit homme plus léger, plus craintif, plus capricieux, enfin moins capable de faire le bonheur des autres ni le sien... L'histoire de tous les tsars détrônés ou immolés était pour lui une idée fixe et toujours présente à sa pensée. Ce souvenir revenait comme un fantôme qui, l'assiégeant sans cesse, troublait les lumières de son esprit et offusquait sa raison... Dans tout autre rang où ce prince se fût trouvé placé, il aurait pu faire des heureux et l'être lui-même. Mais pour un tel homme, le trône, et surtout celui de la Russie, ne devait être qu'un écueil redoutable sur lequel il ne pouvait monter sans s'attendre à en être bientôt et violemment précipité (1). » La jeune cour entretenait avec les envoyés de Prusse des relations plus fréquentes et plus familières qu'avec l'ambassadeur de France. Frédéric il, pendant les dernières années de son règne, fut représenté à Pétersbourg par le comte de Gœrtz qui excitait la verve railleuse de Catherine. « Il ne parle que par oui et par non, disaitelle; on pourra le ranger parmi le genre glacial. » Le baron de Keller remplaça Gœrtz et pénétra encore plus avant que lui dans l'intimité du grand-duc. Lors de son arrivée à la cour impériale, on l'avait séquestré dans un isolement dont il avait eu peine à sortir. Catherine resserrait ses liens avec Joseph II; de là, entre Pétersbourg et Berlin, des froissements, de l'aigreur, des soupçons. On disait couramment en Russie que « les forces de la monarchie prussienne avaient été portées par Frédéric II au delà des limites convenables pour ses voisins » , et l'on se flattait de les y ramener. On persiflait Frédéric-Guillaume II, l'indigne héritier du grand Frédéric. Ce gros lourdaud de Gu — comme l'appelait

(1) Mémoires, t. II, p. 227; et t. III, p. 532.

Catherine — n'avait " aucune aptitude pour le gouvernement, quoiqu'on eût pu espérer beaucoup des profondes méditations où il s'était plongé pendant sa longue attente du pouvoir (1) » ; ses ministres, une bande d'aventuriers besogneux et cupides, le dominaient en flattant ses passions, en exploitant les défaillances de son esprit fantasque et mystique. Seul en face d'une cour hostile, le baron de Keller chercha un appui du côté du grand-duc Paul dont les inclinations prussiennes étaient connues. On suit pas à pas dans sa correspondance les efforts discrets qu'il fit, au début de sa mission, pour s'établir dans la confidence du prince. Paul, promptement séduit, l'appelle à d'intimes entretiens. 11 déclare qu'il est de cœur avec Frédéric-Guillaume et prie l'ambassadeur d'assurer son maître « de son éternel attachement « . Il se plaint que la surveillance dont il est l'objet l'oblige à renfermer et à celer ses sentiments. L'impératrice soupçonne » sa partialité décidée pour le roi de Prusse » et s'en irrite. Naguère, afin de connaître le fond de ses pensées, elle lui a tendu un piège; elle lui a fait de fausses confidences pour essayer de lui persuader qu'elle souhaitait un rapprochement avec la cour de Berlin. Il s'insurge contre la politique de sa mère, contre l'alliance autrichienne qui place la Russie en état d'hostilité avec les Turcs. Il considère que l'empire a besoin de la paix pour rétablir ses finances et accomplir les réformes de son administration. Il voit tous les vices de la machine gouvernementale et son premier soin, une fois investi du pouvoir, sera de les abolir (2).

(1) Rapports de Roumiantsof dans Martexs, Recueil des traités et conventions conclus par la Russie, t. I, p. 136-138.

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 125, dépêches du baron de Keller.

Les princes, au dix-huitième siècle, se plaisaient, comme on sait, aux entrevues secrètes, auxcorrespondances occultes, aux manèges clandestins. Ce ne futni Tintérêt piquant, ni l'émotion du mystère qui manqua aux relations du baron de Keller et du tsarévitch. Elles furent bientôt org^anisées avec toutes les précautions qu'auraient prises des conspirateurs pour préparer un crime d'État. Le Prussien faisait parvenir au grand-duc par un canal indirect des messages chiffrés; le prince les lisait et y répondait en cachette. Lorsque le soupçon de cette correspondance secrète s'accrédita à la cour, qui fut piqué dans sa curiosité et dans son amour-propre? Ce fut l'impératrice. Elle comprit qu'elle ne gagnerait rien à changer le soupçon en certitude. Ce qu'il eût fallu découvrir, c'étaient la nature et l'objet de ces communications clandestines. Les archives de Berlin jnous apprennent que les déclarations platoniques d'amitié n'en faisaient pas toujours tous les frais; il y était souvent question des incidents de la politique. Il parait bien que le grand-duc Paul s'aventura plus loin et qu il -se mit à correspondre par des voies cachées avec Frédéric-Guillaume lui-même. Les dépêches de Keller contiennent plus d'une allusion à des billets mystérieusement échangés entre le roi de Prusse et l'héritier de la couronne impériale; et c'est pourquoi elles intriguèrent si vivement le cabinet de Vienne qui réussit à en intercepter un certain nombre (1). Au mois de juillet 1788, 1 ambassadeur prussien apprend qu'une escadre russe est mouillée à l'embouchure de la Vistule, devant cette ville polonaise de Dantzig que depuis le partage de 1772 les Prussiens couvent du regard; il s'inquiète, court chez le tsarévitch et, rentré chez lui, mande à Frédéric-Guil-

(1) TiUTCHEvsKi, Soiouz kniazei. Saint-Pétersbourg, 1877, p. 407.

laume : « Je n'ai pas manqué de faire sentir au {jrandduc combien une pareille nouvelle devait vous déplaire, et je ne doute pas qu'il ne se soit expliqué à ce sujet dans ses lettres avec Votre Majesté, comme je sais qu'il l'a fait sur la Polo{]^ne dans celles dont M. de Nesselrode est le porteur (1). » Ces lettres étaient écrites à mots couverts et en langage convenu ; le grand-duc y était appelé maître Gren, l'envoyé prussien fora D... B... G...; l'affaire de Dantzig devenait l'affaire de M. Pallas (2). C'est ainsi que le fils de Catherine, pour s'occuper, pour tromper son ennui, entretenait un petit commerce clandestin avec Frédéric-Guillaume et son envoyé à la cour de Russie. A cette époque, il subit, comme nous le verrons, une crise morale; il est tout agité d'aspirations mystiques et dans son imagination inquiète fermente un besoin de religiosité sentimentale. Un invincible penchant le porte vers le roi de Prusse qui professe le même dédain que lui pour le scepticisme desséchant des philosophes, qui est pieux et souvent inspiré d'en haut.

L'idée de démembrer la Turquie et de rétablir Tempire grec au profit du second fils de Paul s'était emparée despotiquement de l'esprit de Catherine. On le constatait à des témoignages multiples et concluants. S'agissait-il d'introduire dans les écoles du peuple l'enseignement d'une langue étrangère, ce n était pas le français ou l'al-

(1) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. J25, i^"^ août 1788. (2^ Traïchevski, p. 406. — Koheko.

lemand, c'était le grec et le grec moderne qu'elle entendait mettre au programme. Un diplomate pour qui les plus minces détails avaient leur importance envoyait à Versailles l'empreinte d'une médaille où l'impératrice indiquait nettement ses desseins : au milieu " les trois vertus théologales, debout sur les bords du canal de Constantinople; la Charité tient le grand-duc Constantin; l'Espérance lui montre l'étoile d'Orient qui est à l'horizon et un peu plus élevée au-dessus de la surface de la mer; entre l'étoile et la figure de l'Espérance on distingue sur l'eau deux navires de grandeur inégale qui par la direction des voiles paraissent s'avancer vers Constantinople; derrière la figure de la Foi est représentée la basilique de Sainte-Sophie; le haut de la médaille est occupé par une gloire terminée par quelques nuages. L'inscription se rapporte à l'enfant et aux figures des trois vertus; elle est composée de deux mots russes qui signifient cuin illis (1). » La médaille ne suffit pas à la tsarine : il lui fallut un tableau où Constantin fût représenté tenant en mains le labarum des Grecs. Elle goûtait, comme on voit, les plaisirs d'imagination et possédait la science du décor et de la mise en scène.

A mesure que ses espérances grandissaient, que ses projets se dessinaient et se déployaient en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir, elle sentait avec une perplexité plus cruelle que Paul, héritier de son trône sans l'être de sa politique, abandonnerait ses plans, s'il ne les trouvait à son avènement presque entièrement exécutés (2). Il fallait aller vite en besogne. La Tauride

(J) Affaires étrangères, vol. CVII, fol. 132; le marquis de Vérac, 10 septembre 1781.

(2) Affaires étrangères, vol. CXII, fol. 138; M. Gaillard, 26 mars 1784. — « Tant que l'impératrice sera sur le trône, on parlera de cette chimère

qu'elle avait annexée devenait entre les mains de Potemkin une position menaçante pour la sécurité des Turcs. Elle bâtissait Sébastopol, elle improvisait une flotte qui en deux jours pourrait aller jeter Tancre sous les murs du sérail. En même temps elle agitait la Caucasie et prenait sous sa protection le tsar de Géorgie. Enfin, dans les derniers mois de 178(>, elle résolut d'entreprendre un voyage en grand appareil militaire dans le midi de la Russie et dans les provinces limitrophes de lempire ottoman. A Kanéef. elle rencontrerait le roi de Pologne; à Kherson, 1 empereur Joseph II, son ami, avec qui elle échangerait de solennels engagements, et les deux grands empires chrétiens, debout et en armes, n'attendraient plus qu'un signal pour descendre en Turquie. Tout était mis en œuvre pour que ce vovage s'environnât d'une splendeur sans égale et pour que les cérémonies échelonnées tout le long de la route donnassent une impression d éblouissement aux diplomates étrangers qui devaient faire cortège à l'impératrice. Catherine avait décidé, au dedans d'elle-même, d'emmener ses petits-fils. « La politique et sa tendresse se réunissaient pour l'affermir dans cette résolution " . Ce furent les préparatifs de départ faits par le gouverneur des deux enfants qui révélèrent au grand-duc les intentions de Catherine. Paul écrivit à sa mère une lettre « respectueuse et sensible " : il la suppliait de ne pas ajouter au chagrin qu il éprouvait de la voir partir celui d'être privé de ses fils. Ce long voyage en hiver fatiguerait les enfants et les mille distractions de la route feraient tort à leurs études. Catherine ne se laissa pas fléchir. Elle aimait trop,

(la restauration de l'empire grec) : elle tombera dans l'oubli aussitôt que le grand-duc aura pris les rênes de l'empire. » (Affaires étrangères, vol. CXX, fol. 145; M. Belland, 16 mars 1787.)

dit-elle, ses petits-fils pour vivre loin d'eux pendant plusieurs mois: elle avait besoin «sur ses vieux jours » de consolation, et « il lui était impossible d'être si longtemps éloignée sans avoir prés d'elle quelqu'un de sa famille » « Emmenez-moi " . lui dit Paul. Catherine, surprise de cette demande , répondit avec quelque embarras Il qu'elle était très sensible à cette preuve de tendresse, mais que la présence du grand-duc et de la grandeduchesse ajouterait à un voyage déjà arrangé des difficultés d'autant plus grandes qu'il ne restait pas assez de temps pour s'v préparer " . D'ailleurs, les enfants ne pourraient demeurer seuls à Pétersbourg, loin de tous leurs parents (1). Marie Féodorovna, jouant sa dernière carte, fit auprès du prince Potemkin une démarche qui dut lui coûter beaucoup : » Je ne vois que vous, mon prince, lui écrivait-elle, qui puissiez venir à notre secours pour appuyer auprès de limpératrice nos représentations et nos prières (2) . » La lettre dut traverser toute la Russie pour rejoindre Potemkin qui préparait en Grimée des fêtes grandioses : la lenteur des courriers rendit inutile l'intervention du prince de Tauride.

Une circonstance fortuite vint à la dernière heure déranger les projets de la tsarine. Alexandre et Constantin, atteints l'un et l'autre d'une maladie de leur âge, la varicelle, bientôt suivie de la rougeole, ne purent se mettre en route au jour fixé. On avait préparé pour les équipages de Sa Majesté et pour ceux de sa suite plus de cent chevaux à chaque relais de poste. Les villes et les vilhiges où le cortège devait passer^ étaient envahis déjà par une multitude curieuse et frémissante. Si l'on eût différé le départ, ne fut-ce que d'une ou de deux

(1) Affaires étrangères, vol. CXIX, fol. 316; Ségur, 26 novembre 1786.

(2) Jiousski Archiv, 1879, t. I, p. 369.

LES EPREUVES DE LA TREiNTIEME AiNNEE 311

semaines, on se fut imposé un surcroit de dépenses et la longueur de l'attente eût refroidi l'enthousiasme des foules. Catherine partit le 17 janvier 1787 sans ses petitsfils (I). (1 Elle éprouvait, dit Ségur, ce qui arrive à toutes les princesses trop constamment favorisées parla fortune : les plus légères contrariétés sont pour elles des chagrins et même des surprises (2). " Mécontente, elle dispensa Paul et Marie de venir lui faire leurs adieux à Tsarkoïé (3) . Pourquoi avait-elle si impérieusement exigé qu'Alexandre et Constantin la suivissent en Crimée? Les chancelleries se posaient la question et mettaient une certaine curiosité à en deviner la réponse, alors même que la tsarine avait depuis longtemps quitté sa capitale. Voulaitelle « faire couronner Constantin empereur des Grecs " ? « Elle aimait assez la gloire et les actions d'éclat, disait notre chargé d'affaires, pour concevoir un projet aussi ardu. » Voulait-elle, en emmenant les jeunes princes, s'assurer de la conduite de leur père dans le cas où l'absence de la souveraine porterait à une révolution (4) ? Pétersbourg donnait des signes d'effervescence. Un ambassadeur écrivait : u Le mécontentement du peuple, accablé par la cherté du pain et les impositions extraordinaires occasionnées par le voyage de l'impératrice, serait bien à craindre si cette princesse n'était pas sure des chefs qui sont restés ici à la tête des régiments des gardes (5) . » Des personnes « bien placées pour être instruites » insinuaient que ce n'était point la politique

(1) Affaires étrangères, vol. CXX, fol. 38 ; Ségur, 17 janvier 1787.

(2) Mémoires, t. III, p. 5.

(3) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 123 ; le baron de Keller, 16 janvier 1787.

(4) Affaires étrangères, vol. CXX, fol. 41; M. Belland, 19 janvier 1787.

(5) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123; Keller, 23 janvier 1787.

qui avait suggéré à l'impératrice le désir trenimener ses petits-enfants. Elle ne prétendait leur imposer ce voyage que pour avoir à sa suite leur maître de danse, le fameux Picq, que Sa Majesté applaudissait beaucoup au théâtre et qui, suivant la chronique scandaleuse, relevait quelquefois l'amant en titre, Alexandre Mamonof (1). La réputation si bien établie de Catherine autorisait les suppositions les plus malveillantes.

La maladie qui avait retenu à Pétersbourg les deux enfants se relâcha promptement. et l'impératrice reçut en route d'excellentes nouvelles. La grande-duchesse la tint au courant des progrès de Constantin » qui grandissait beaucoup » , d'Alexandre « qui faisait des entrechats dans la chambre » , de la belle Hélène " toujours jolie et de bien bonne humeur » , de Marie, la plus petite, " qui était bien aimable d'avoir fait sa première dent avec moins de bruit qu'il n'y avait à appréhender (2) » . Catherine n'entendait point que pendant son absence l'action des parents s'exerçât trop librement; elle avait pris ses précautions et donné à Soltikof des ordres minutieux. Jour par jour Soltikof devait l'informer de ce qui se passait ou se disait dans la famille impériale. Paul se sentait surveillé. Il disait avec quelque amertume au baron de Relier, l'envoyé prussien, qui se flattait que leurs relations seraient moins gênées pendant le voyage de la tsarine : « Nous serons toujours entourés d'argus (3) . »

Au risque de rouvrir un débat pénible, l'impératrice exigea que ses petits-fils vinssent à sa rencontre à Moscou et rentrassent avec elle à Saint-Pétersbourg. 11 fallut se

(1) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123, 13 janvier 1787.

(2) Bousskaia Starina, 1873, t. VIII, p. 667-690.

(3) Archives de Berlin, reposit. XI. conv. 121, 29 décembre 1786.

résoudre à les laisser partir. Alexandre ne se tenait pas de joie, écrivait Soltikof à Taiigiiste g^rand'mère; le bon petit diable s'imposait une diète sévère et renonçait aux jeux dangereux de peur d'être malade au moment de se mettre en route; bien mieux, il forçait son frère Constantin à prendre les mêmes précautions (1). Paul et Marie demandèrent l'autorisation d'accompagner leurs enfants à Moscou. " On a de fortes raisons pour croire que Sa Majesté ne permettra jamais à son fils de voyager en Russie, écrivait à M. de Montmorin le chargé d'affaires Belland (2). Elle sait que ce prince est aimé et qu'il n'a dépendu que de lui de monter sur le trône. Quoiqu'elle soit sûre de la façon de penser de son fils à cet égard, elle ne veut cependant point l'exposer à refuser de nouveau ce qu'on lui a offert tant de fois. Elle craint que la gène où elle le tient ne lui soit devenue insupportable. » Alexandre et Constantin firent le vovage sans leurs parents. Le 23 juin, ils rejoignirent leur grand'mère à Kolomenskoé et, le 27, entrèrent avec elle à Moscou (3).

On s'attendait à ce que, pendant son séjour dans la vieille cité des tsars, Catherine II cherchât à provoquer un mouvement en faveur de ses petits-fils (4) . Elle les emmena dans les églises et au théâtre; elle multiplia les occasions de les offrir aux regards de la foule qui encombrait les rues de Moscou, et la curiosité publique se satisfit amplement. Le peuple saluait avec joie les deux enfants, mais demandait non sans inquiétude où était leur père. Le nom de Paul, l'héritier du trône qu'on avait tenu à

(1) ScHiLDER, Imperator Alexandre I, t. I, p. 52, d'après les archives impériales.

(2) Affaires étrangères, vol. CXI, fol. 78, 5 juin 1787.

(3) ScHiLDER, Imperator Alexandre I, t. I, p. 52.

(4) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123, 22 mai 1787.

l'écart de ces fêtes et laissé à son lointain isolement, était dans toutes les bouches (1). La population de Moscou restait obstinément attachée au grand-duc et ne rendait à la veuve de Pierre III qu'un culte contraint. Catherine s'en prit à l'archevêque Platon et songea à le confiner au couvent de Saint-Serge. « Platon était, comme la plupart des moines russes, un homme de fort bas étage avec beaucoup d'esprit qu'une forte ambition empêchait de se rouiller... Ses ennemis l'accusaient d'être charlatan à l'autel et calviniste au fond du cœur; mais il n'officiait jamais sans que l'onction n allât jusqu'aux larmes (2). " A force d'éloquence il désarma Catherine.

Le 22 juillet 1787, l'impératrice rentrait à Tsarskoïé- Célo. Le grand-duc s'était rendu au château pour la recevoir. L'entretien fut pénible; tout dénotait en Paul une insupportable contrainte : son air morne, ses yeux fixés à terre, son langage hésitant. On se sépara très froidement (3). Le grand-duc ne s épargnait point sur le fastueux voyage de sa mère les réflexions malveillantes et il en relevait avec vivacité les côtés frivoles. Potemkin avait offert à la voyageuse le spectacle de centres fondés et de populations assemblées : quel mirage de prospérité trompeuse ! Avisant le brillant prince de Ligne qui avait accompagné Catherine en qualité, disait-il lui-même, de » jockey diplomatique » , Paul lui dit à brûle-pourpoint : "Vous avez tous bien flatté ma mère, messieurs, en faisant semblant de voir ce qui n'existe pas : des armées, des ports, des flottes, des villes point bâties! » — «Lisez, lui repartit le prince, ma lettre à Grimm que j'ai trouvée

(1) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123; le baron de Keller, 31 juillet 1787.

(2) Lucien PÉrey, Catherine II et le prince de Ligne {Revue de Paris. 15 juin 1895), d'après les Mémoires de Golovkin.

(3) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123; Keller, 27 juillet 1787.

dans une {jazette; je n'y mens pas d'un mot. Les prétendus villafTcs transportés étaient des habitants qui venaient peut-être de vin^t lieues, à la vérité, pour voir l'impératrice, ce qui est naturel. On la vole, mais on ne l'attrape pas. D'ailleurs une femme ne peut pas courir partout, entrer dans tous les détails, pour savoir si ses ordres ont été exécutés parfaitement. " Ces mots provoquèrent chez Paul un long^ jet de colère : « Oh! je le sais bien, s'écria-t-il ; c'est pour cela que ma chienne de nation ne veut être gouvernée que par des femmes (1). » L'impitoyable grand-duc ne voyait partout dans l'empire que pillages et turpitudes et, pensant à son règne à venir, il répétait souvent à ses familiers qu'un empereur seul saurait nettoyer et assainir la Russie, trop longtemps abandonnée à des mains féminines.

Le voyage impérial avait effrayé et irrité la Porte. Elle prévoyait l'agression de la Russie, se préparait à la soutenir et méditait même de la devancer. Le 26 juillet elle envoyait un ultimatum au représentant de la Russie, Boulgakof; elle y demandait l'extradition du prince Mavrocordato, hospodar de Moldavie, le rappel des consuls russes de lassy et de Bucharest, l'abandon du protectorat sur la Géorgie. Boulgakof refusa : on le mit aux Sept-Tours et aussitôt après l'armée ottomane entrait en campagne. La Russie n'avait point prévu cette manière audacieuse de brusquer les événements. Les apprêts d'action auxquels Potemkin s'était adonné avec une confiance superbe n'étaient point achevés et le prince envoyait à la tsarine des lettres désespérées pour lui apprendre le péril de la situation, l'urgence d'un secours.

(1) Le prince de Ligse, Mélanges militaires, t. XXVII, p. 14. — Paul disait un jour à Ségur : « Les Russes aiment mieux voir sur le trône une robe qu'un uniforme. » (SÉccn, Mémoires, t. III, p. 536.)

316 PAUL 1" DE RUSSIE AVANT l.'AVEN EM ENT

Le grand-duc Paul, qui souffrait de son inaction, brigua l'honneur d aller au feu. « J avoue, disait-il un jour à Sacken, qu'il est triste à tout individu pensant comme il faut de voir des crises produites par l'ambition... Mais les choses une fois venues à un point décisif, il devient cruel de voir ceci du haut de son donjon... La postérité ne juge que sur des données et les apparences ne sont pas pour l'individu (1) . » La tsarine multiplia les objections. A ses veux, le départ du tsarévitch causerait dans le public une trop vive sensation. Le transport de sa cour à la suite de l'armée entraînerait une dépense "que la dureté des temps ne permettait guère. La saison était avancée, les maladies sévissaient dans l'armée, on ne pourrait avant longtemps frapper de grands coups. Une campagne purement défensive et sans possibilité de victoires immédiates n'offrirait pas à Son Altesse Impériale une occasion bien éclatante d'entrer en scène. Paul ne se rendit pas à ces raisons. Sa femme voulait partir avec lui : elle s'interdirait les dépenses inutiles et vovagerait dans le plus simple appareil (2) . Catherine, agacée, écrivait à Grimm le 29 novembre : « Depuis trois fois vingt-quatre heures, je suis étrangement assaillie; je reçois deux et trois lettres par jour de M. et de Mme de Secondât qui à toute force veulent aller à l'armée; à lui, je le permets; mais à elle, comment y consentir? cela est impossible et la bonne dame a une tète inflexible à la raison et très incommode, à dire vrai (3). "

Le bruit courut au mois de décembre que le grand-duc

(1) Sbornik, t. XX, p. 418.

(2) Bousskaia Stariiia, 1873, t. VIII, p. 856 et suiv.

(3) Sbo}-nik, t. XXIII, p. 429. — Bien que son fils et sa bru n'eussent rien de commun avec I illustre Charles de Secondât, baron de Montesquieu, Catherine les désignait fréquemment dans ses lettres à Grimm sous le nom de " M. et Mme de Secondât « ou de « la secondaterie » .

avait enfin obtenu la permission sollicitée avec tant d'ardeur. Marie Féodorovna, très affectée de ne point le suivre à l'armée, était, disait-on, tombée malade. « Le prince Potemkin, pensait Ségur, ne sera pas médiocrement embarrassé d'avoir dans son armée l'héritier du trône dont il faudra qu'il retienne le courag^e et qu'il contrarie souvent les intentions. Il n'est pas homme à lui laisser la moindre part dans le commandement, et un volontaire de ce rang ne se contente pas de la gloire attachée à la bravoure seule (1). » Catherine comptait bien empêcher à la dernière heure le départ de son fils. En termes de plus en plus pressants, elle l'invitait « à préférer à toute autre pente ou inclination les devoirs doux, solides et sacrés d'époux et de père " . Elle venait d'apprendre « par des bruits de ville et la dernière » ce qu'on avait pris un malin plaisir à lui cacher : une nouvelle grossesse de sa belle-fille. Comprendrait-on que le grand-duc quittât Pétersbourg avant les couches de sa femme, au risque de provoquer chez celle-ci des émotions nuisibles à sa santé (2)? Paul eut beau prétendre que la grossesse de Marie Féodorovna » ne pouvait lui devenir un obstacle à faire son devoir " . Force lui fut de rappeler ses équipages déjà partis (3) . Il déchargea sa bile sur ses meilleurs amis. Il accusait la terre et le ciel, dit un témoin de ses colères (4), Ce qui le vexait le plus, c'est que les cours étrangères étaient tenues au courant de ses préparatifs de départ. Il se demandait comment on jugerait son inaction. « De quoi vous aurez l'air aux yeux de l'Europe? lui dit sa mère. Il ne sera pas bien difficile d'y répondre.

(1) Affaires étrangères, vol. CXXII, fol. 343.

(2) Bousskaia Starina, 1873, t VIII, p. 858, lettre du 17 janvier 1788.

(3) Affaires e'trangères, vol. CXXIV, fol. 46; Ségur, le 5 février 1788.

(4) Bousskaia Starina, 1876, t. XV, p. 484, lettre de Moussin-Pouchkin.

Vous aurez celui de vous être soumis à ma volonté, d'avoir fait ce que j'ai désiré et ce dont je vous ai prié instamment (1). » Ce langajje hautain n'était pas fait pour ramener le ^rand-duc à des sentiments plus calmes.

Aussitôt après les couches de sa femme, il demanda de nouveau à partir. Il est probable que l'on eût résisté cette fois encore à ses instances, si la Russie ne s'était trouvée soudain avec deux ennemis sur les bras. Au moment où l'armée de Potemkin et celle du sultan se portaient dans le sud les coups les plus durs, le roi de Suède, à l'instigation de l'Angleterre et de la Prusse, entrait en hostilité avec Catherine II. Le ["juillet, il adressait à Pétersbourg un insolent ultimatum et, sans attendre la réponse, donnait à ses troupes un ordre de marche. La Suède, malgré ses revers, était encore éclairée d'un reflet de gloire. Elle avait perdu les Provinces Baltiques, mais gardé la Finlande et, par cette porte toujours ouverte, une armée suédoise, presque sans sortir de chez elle, pouvait arriver jusqu'en vue de Pétersbourg et mettre en péril la capitale russe, la ville que le génie du fils d'xVlexis avait audacieusement jetée sur les bords de la Neva.

La brusque attaque de Gustave III elfraya Pétersbourg dégarni de soldats. Du Palais d'hiver on entendait les canons suédois. " Le trouble, l'agitation, raconte Ségur, régnait dans la capitale. On emballait tout, argent, bijoux, meubles, objets précieux. On assurait que l'impératrice allait partir la nuit pour Moscou. On ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des cochers, des domestiques, des ouvriers de la ville. " En quelques jours, Catherine réunit 12,000 hommes pour sa défense. Elle en confia le commandement au vieux général Moussin-

(1) Rouss/iaia Staiiiia, 187,3, t. VIII, p. 872, lettre du 18 janvier 1788.

Pouchkin. « C'était, dit Laii^jeron, le premier qu'elle trouva sous sa maiu. C'était le plus digne et le plus honnête des hommes; mais la vertu seule ne fait pas les grands généraux. Elle lui donna pour adjoints tous les habits brodés qu'elle put rencontrer à Pétersbourg. Retirés, disgraciés, goutteux, malades, tout marcha. Elle envoya son fils, le grand-duc Paul, à son armée de terre. Quel fut son projet? Je l'ignore. Croyait-elle que la présence de 1 héritier présomptif de l'empire suppléerait par l'ardeur qu'elle donnerait aux troupes au nombre qui n'existait pas, ou bien voulait-elle lui faire éprouver des affronts, en l'exposant à des forces quadruples des siennes? On a pu le supposer; car, l'année d'après, lorsque les forces respectives furent égalisées, elle cessa de lui faire commander l'armée (l). "

Rien de plus touchant que les adieux de Paul à sa femme : « Tu sais combien je tai aimée. Ton àme, si belle devant Dieu et devant les hommes, a mérité cet amour et le respect de tous. Tu as été ma plus grande joie et tu m'as donné les meilleurs conseils... Je ne pourrais assez te remercier pour tous tes bienfaits ni surtout pour la patience avec laquelle tu as enduré toutes les souffrances que je t'ai infligées au milieu de nos tracas et de nos soucis; je te demande pardon à genoux (2). » Avant d'exposer sa vie sur les champs de bataille, Paul avait réglé sa succession par un acte qu'il confirma le jour de son couronnement et qui fut « déposé sur l'autel de l'église cathédrale du Décès de la Mère de Dieu » . On sait que Pierre le Grand, par un célèbre ukase, avait accordé au souverain russe le droit de désigner son héritier. En dérogeant ainsi au principe héréditaire qui

(1) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, voL XXI, fol. 41.

(2) Viestnik Evropi, 1857, liv. I. — Kobeko.

semble l'essence même de la monarchie, il avait compromis la solidité du trône et provoqué bien des troubles dans la Russie du dix-huitième siècle. Paul dans son testament rétablit le principe de 1 hérédité : " L'Empire, écrit-il, ne doit jamais être sans héritier. L'héritier doit toujours être établi par la loi. Il ne faut pas qu'il puisse jamais s'élever le moindre doute sur la question de savoir à qui appartient le droit de succéder au trône. Mon fils aine, Alexandre, conformément au droit naturel, est choisi comme héritier et, après lui, sa descendance mâle. Après l'extinction de sa postérité mâle, le droit de succession passe à la lignée de mon second fils, et ainsi de suite à mes autres fils, selon le droit de primogéniture. Après l'extinction de toute la descendance mâle de mes fils, le droit de succession reste dans la race et appartient à la postérité femelle du dernier monarque, comme à celle qui est le plus près du trône (1) . »

Au lieu de se jeter hardiment sur Pétersbourg, Gustave III mit le siège devant des forteresses sans importance, et ses opérations, mollement conduites, usèrent l'ardeur de ses troupes. Le tsarévitch arriva le 1" juillet 1788 à Viborg où l'armée russe tenait en observation les mouvements des Suédois. Du jour où la situation parut s'améliorer, Marie Féodorovna n'eut qu'un vœu et qu'une pensée : « faire une surprise à son mari, aller le voir pour un jour ou deux. » La permission ne lui fut pas accordée (2) . Le 20 août, Paul passa à Frédériksham Les Russes et les Suédois restaient l'arme au bras, aussi peu pressés les uns que les autres de livrer bataille. Des deux parts, des conseils de prudence, de faiblesse même se faisaient entendre. Le général Moussin-Pouchkin, dont

(i) Affaires étrangères, voL GXXXIX, pièce 123. (2) Rousskaia Starina, 1873, t. VIII, p. 875.

LES KPHEUVES DE LA TREMTIÈME ANN1Î:E 321

l'âge accroissait l'irrésolution naturelle, avait peu de confiance dans son étoile et les meilleures chances de victoire n'auraient pas suffi à le rassurer. Aucun rôle ne convenait moins à la foug^uc et à l'imagination toujours en campagne du grand-duc que celui de subordonné et de spectateur. Il frémissait en quelque sorte dans le harnais. Bien que n'étant appelé à diriger aucun plan d'ensemble, il entassait projets sur projets. L'inaction du général en chef était de sa part l'objet d'une critique violente et souvent publique. En attendant d'aller au feu, il assistait à tous les exercices et visitait les cantonnements (1). Le 30 août, avec trois bataillons et quelques officiers, il alla reconnaître l'ennemi. « Les Suédois tirèrent visiblement sur le grand-duc et sa suite. Leur feu fit périr deux cosaques et un bas-officier de chasseurs (2). » Un colonel suédois, après cet incident, se rendit au camp russe pour présenter des excuses au prince. Cet acte de courtoisie peut sembler étrange, même à une époque où la guerre avait conservé une certaine noblesse. Il est probable que le Suédois voulait avant tout sonder les dispositions du fils de Catherine et engager sous les armes des négociations de paix. L'ardeur belliqueuse de Gustave III était subitement tombée, le jour où la levée des Russes lui avait ôté l'espérance d'un succès rapide et éclatant. 11 ne s'occupait plus, écrivait Paul à sa femme (3), que de donner des bals et des fêtes dans son camp, et il désirait mettre fin à une guerre qu'il avait déclarée sans consulter le Sénat et que désapprouvaient les officiers mêmes de son entourage. Une conspiration paralysa ses forces et l'obligea à regagner sans délai sa capitale.

(1) Affaires étrangères, vol CXXV, fol. 366; Ségur, 26 août 1788.

(2) Id., vol. CXXVI, fol. 93; Ségur, 9 septembre 1788.

(3) Rousskaia Starina, 1873, t. VIII, p. 877.

La cainpa^jne se terminait pour les lUisses sans actions d'éclat. On n'avait offert au grand-duc aucune occasion de se sij'jnaler. II rentrait à Pctershourg cruellement déçu et de fort mauvaise humeur. Catherine, dans son cercle intime, se moqua plus d'une fois, dit-on, du rôle qu'il avait joué à l'armée. A cette époque elle était en veine d'écrire : elle composa pour son théâtre de 1 Ermitage une comédie satirique, Gore-Bogatir, le Héros de malheu?-. Elle y mettait en scène un jeune prince bavard et emphatique, partant avec des airs de matamore à la conquête de la gloire et, après cent aventures burlesques, revenant à la maison, très content de lui-même. Était-ce le roi Gustave ou le grand-duc Paul qu'elle avait voulu peindre sous les traits de ce soldat fanfaron? C'est la question que se posèrent tous les spectateurs, et Catherine mit une certaine malice à les laisser dans le doute (1) .

Ses railleries n'empêchèrent pas le grand-duc de solliciter une place dans les troupes impériales lorsque, l'année suivante, le fantasque et brouillon roi de Suède reprit les armes contre la Russie. Aux instances de son fils la tsarine répondit par un affectueux refus. Jamais, disait-elle, elle ne consentirait à l'exposer de nouveau aux chances de la guerre. Au lieu « d'exciter des pleurs et des regrets » , elle lui conseillait de demeurer « au sein de sa chère et charmante famille et d'y goûter la joie des succès dont il plairait au bon Dieu de bénir la justice de leur cause (2) » . On se battit sur mer plus que sur terre. Paul ne prit aucune part aux opérations qui réduisirent peu à peu la flotte suédoise et assurèrent à l'empire la tranquillité du côté du nord. A partir de 1790, Gustave ne s'occupe plus

(i) SÉGUR, Mémoires, p. 302; RoussLaia Stariua, 1874, t. III, p. 154. {i) Sbornik, t. XLII, p. 357; Affaires étrangères, vol. CXXVIII, fol. 332 ; Ségur, 28 août 1789.

guère que des affaires de France et se rapproche de la Russie.

Le premier acte d un grand drame se jouait en France. A Tétranger on n'en saisissait encore ni le sens ni la portée, mais on ne pouvait en suivre avec indifférence les péripéties. Les événements qui se déroulaient à Paris et à Versailles depuis la prise de la Bastille avaient quelque chose d'effrayant pour tous les souverains, pour ceux même que l'éloignement de leurs États et les dispositions de leurs peuples protégeaient le mieux contre la propagande révolutionnaire. Dès l'automne de 1789 Marie Féodorovna recevait de Montbéliard d'alarmantes nouvelles. Le peuple de Franche-Comté se déchaînait : des bandes armées saccageaient les forêts, attaquaient les châteaux. L'émeute grondait aux portes mêmes de Montbéliard : le père de Marie avait vu détruire sous ses yeux la saline de Sombrât qui lui rapportait par an 40,000 livres (1). Menacé de toutes parts, il quittait sa petite principauté où il avait régné vingt ans, son cher Étupes où les fureurs révolutionnaires allaient bientôt accumuler les ruines, et il cherchait un refuge à Bàle. Grande était sa détresse. La mort de son protecteur, Joseph II, et celle, plus douloureuse encore, de sa fille Elisabeth, épouse de François de Toscane, le privaient de tout appui à la cour d'Autriche. 11 ne pouvait guère compter sur Catherine IL Son fils aine, Frédéric-Eugène, par ses écarts de conduite à Pétersbourg, avait provoqué des incidents pénibles auxquels s'étaient trouvés mêlés Paul et Marie, et il avait indisposé l'impératrice de Russie contre toute la famille de Wiirtemberff.

Bien que la cour du Nord fût habituée aux tragédies

(i.) Botisskaia Starina, 1873, t. VIII, p. 877; Mauveaus, Rixes entre les habitants d'Héricourt et de Montbéliard à la fin du dix-huitième siècle.

domestiques, les aventures de Frédéric-Eu^jène de Wurtemberg y avaient fait scandale. Sa grossièreté, sa brutalité soudain étalée en plein jour, ses violences de soudard contre sa femme, son expulsion de l'armée russe, la honte de ses tristes exploits rejaillissant sur sa sœur et son beau-frère, la retraite et la fin mystérieuse de sa femme dans un château des Provinces Baltiques; tout cela, après trois ans écoulés, repassait douloureusement dans la mémoire de Marie Féodorovna.

Le frère aîné de la grande-duchesse, le prince qui, après avoir succédé à son père, devait recevoir en 1806 des mains de Napoléon la couronne royale de Wurtemberg, Frédéric-Eugène, s'était, comme on se le rappelle, assez mal conduit au service prussien : « il mettait le désordre dans son régiment. » En 1781, aux manœuvres de Silésie, le roi Frédéric II lui avait publiquement reproché ses écarts (I). Après cette algarade, tenu dans une sorte de disgrâce qui avivait ses sourdes rancunes, le jeune officier s'était décidé à quitter l'armée de son aug^uste protecteur. « Au moment où l'on s'y attendait le moins, raconte le marquis de Pons, un valet de chambre du prince arriva à Potsdam portant une lettre par laquelle il demandait son congé. Le roi ne fit pas attendre sa réponse, et le jour même le régiment était donné au colonel de Mahlen. Le valet de chambre attendait toujours la réponse de Potsdam qu'elle était déjà parvenue à sa destination, portée par un chasseur (2). "

Presque aussitôt Catherine, sur les instances de sa belle-fille, offrit à Frédéric le gouvernement général de

(1) Affaires étrangères, Prusse, voL CC, foL 272; le marquis de Pons, 27 octobre 1781.

(2) Affaires étrangères, Prusse, voL GC, foL 319; le marquis de Pons, 22 décembre 1781.

la Finlande russe. On permettait au nouveau gouverneur, avant de prendre possession de son poste, de rester quelque temps à Montbéliard où le comte et la comtesse du Nord allaient bientôt passer. On lui conseillait même d'y « attendre les couches de Mme son épouse, plutôt que de l'exposer, elle et son fruit, aux risques d'un épouvantable voyage dans l'arriére-saison et par des chemins abimés depuis cinq mois (1; » . Le prince exigea pourtant que sa femme, Augusta de Brunswick, se mit en route; mais il eut bien soin de la laisser voyager seule. Il arriva avant elle à Pétersbourg, le 30 septembre 1782. Il v trouva un accueil flatteur. Catherine l'installa dans un hôtel qu'elle venait d'acheter pour 56,000 roubles. Les appartements étaient luxueux; dans le salon on remarquait un portrait en pied de Sa Majesté avec cette inscription pleine de promesses : Ce que f ai commencé, Je l achèverai. L'impératrice mit le comble à ses bienfaits en donnant au Wûrtembergeois une somme de 150,000 roubles « pour monter sa maison et pour son premier établissement (2) » . Elle n'avait pas gardé un trop mauvais souvenir de Frédéric-Eugène qui avait fait en 1779 une visite à la cour de Russie. « Nous l'avons trouvé ici une masse très épaisse, et puis c'est tout, écrivait-elle à Grimm. Bien loin de l'avoir soupçonné d'être féroce, capable de férocité et d'inhumanité, nous l'avons vu dans des cas où il a montré de la compassion et beaucoup de bonhomie, avec de la noblesse dans sa façpn de penser (3) . » Catherine connaissait depuis longtemps sa femme qu'elle avait affublée, on ne sait pourquoi, du surnom de Zelmire. Elle

(i) Sbornik, t. IX, p. 175, lettre de Catherine à Paul du 15 août 1782.

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 112; Gœrtz, 15 octobre 1782.

(3) Sbornik, t. XXIII, p. 249, lettre du 7 juillet 1782.

la tenait pour une princesse un peu coquette, un peu frivole, peut-être même, comme le lui soufflait à l'oreille l'envoyé de Prusse, assez déréglée dans ses mœurs, mais jolie, intelligente et fine. Il n'y eut personne à la cour qui ne fût bientôt frappé des manières bourrues, de l'attitude Farouche du Wiirtembergeois, comme aussi de l'air craintif, de la mine attristée de sa femme. Des querelles s'élevaient dans le ménage à tout propos : ils vivaient «comme chien et chat (1) » . Le prince allait jusqu à reprocher durement à Augusta de lui avoir donné une fille au lieu d'un fils qu'il attendait. De quoi se plaignait-il? « Au bout du compte, c'est sa faute! " observait Catherine (2).

La brouille s'aggrava. « Zelmire, écrivait la tsarine en avril 1785, se conduit parfaitement bien et il n'y a aucune sorte de reproche à lui faire. Mais son bellâtre de mari est un homme intr.itable qui a avec elle une conduite si brutale et si inconsidérée qu'il fera mourir de chagrin cette pauvre petite femme et que même je ne sais pas trop si sa vie est en sûreté avec lui. Il a eu avec elle une scène scandaleuse, la semaine passée, dont tout le monde est instruit : il l'a battue, l'a tirée par les cheveux, et puis l'a enfermée sous clef dans sa maison (3). w Le prince et la princesse se réconcilièrent du bout des lèvres. "Ce n'était qu'une paix plâtrée. " On cherchait à apitoyer le duc de Brunswick (4) sur le sort de sa fille : il ne voulait pas comprendre que son gendre était un vilain homme, un tyran, un » butor » : il se rangeait de son côté et mena-

(1) Sbornik, t. XXVII, p. 218, lettre à Potemkin du 8 octobre 1782.

(2) Id., t. XXVII. p. 218.

(3) Id., t. XXIII. p. 340.

(4) Le duc Charles de Brunswick (1735-1806), célèbre dans l'histoire pour avoir signé et publié le manifeste de 1792.

LES EPREUVES DE LA TRENTIEME AÎNNEE 327

çait AugLista de la faire interner si jamais elle tentait de trancher les liens de son intérieur conjug^al (l) .

Dans les derniers jours de 1786, à la veille du départ de la souveraine pour la Crimée, un scandale éclate à l'Ermitage. Comme le spectacle vient de finir, la princesse Augusta suit la tsarine dans ses appartements, se jette à ses genoux tout en larmes et la supplie de la défendre contre son mari qui l'accable, dit-elle, des plus durs traitements et qui sans doute redoublera de violence pendant l'absence de l'impératrice. Catherine, vivement émue, prend sur-le-champ le parti de garder auprès d'elle la malheureuse femme et de chasser le frère de Marie Féodorovna (2). « Zelmire s'est réfugiée chez moi, raconte-t-elle le lendemain à Grimm, courant risque de la vie chez l'indigne maroufle, son conjoint... J'ai saisi l'occasion favorable pour faire dire au maroufle endiablé de s'en aller d'ici. Il m'a écrit une lettre d'enragé, mais il a dû plier bagage (3). »

Ce coup de théâtre devint le thème d'interminables commentaires. On ne s'expliquait point que la princesse Augusta, d'apparence si calme et si résignée, fût tout à coup sortie de ses gonds. D'aucuns prétendaient que son mari lui avait brusquement reproché de prétendues intrigues avec le prince Dachkof et qu'elle avait bondi sous l'outrage. Ce n'était point, selon d'autres, dans le feu d'une querelle domestique plus vive qu'à l'ordinaire qu'elle était allée se plaindre de son époux; sa démarche, depuis longtemps préméditée, n'avait pour but que

(1) Voir l'étude de M. de liARiviÈRE sur Zelmire [Revue hebdomadaire, 16 et 23 novembre 1901). — Cf. Brcckneb, article sur Zelmire, dans Istoritchcski Viestnik (Messager historique) de 1890.

(2) Affaires étrangères, vol. CX. fol. 3; Ségur, 2 janvier 1787.

(3) Sbornik, t. XXIII, p. 388; M. de Larivière, article cité.

d'obtenir l'autorisation de séjourner pendant le voyage impérial dans la capitale russe qui offrait beaucoup plus de distractions que la modeste ville de Viborj} où siégeait le gouverneur général de la Finlande. Elle eut agi sans doute avec plus de prudence, si elle avait pu prévoir que l'impératrice donnerait à cette affaire des suites aussi sérieuses. Augusta, sèche et un peu hautaine, s'était fait quelques ennemis. Quant à Frédéric, il était l'objet d'une défaveur universelle, et personne ne le plaignait de sa disgrâce. On apprenait que, chassé de Russie, il se rendait en droiture à Brunswick pour régler avec son beaupère la question du divorce. Il entendait garder ses fils et confier sa fille à la princesse mère de Wurtemberg; il laisserait à Augusta la moitié de la pension de 14,000 florins qu'il recevait des États de Wurtemberg. Dans le cas où ses conditions ne seraient point acceptées, il était décidé à porter l'affaire devant la diète de Ratisbonne (I).

L'humiliation de Frédéric-Eugène remplit de douleur la grande-duchesse. Elle avait souffert comme tout le monde de la « fierté « et de la « véhémence » de son frère, et elle n'était pas la dernière à reconnaître qu'il tyrannisait sa femme. Mais elle gardait rancune à la jeune princesse d'avoir donné à ses plaintes une publicité théâtrale, et surtout à Catherine d'avoir si brusquement et si sévèrement condamné le coupable. Cette exécution la « couvrait, disait-elle à sa belle-mère, de l'opprobre public, la désolait et serait un coup de poignard pour ceux qui lui avaient donné le jour » . Paul était très irrité : il prit en pitié le prince de Wurtemberg qu'il n'avait jamais beaucoup aimé; il paya ses dettes et lui

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 123*; le baron de Keller, 2 janvier 1787.

LES ÉPREUVES DE LA TREINTIEME AiNiNEE 329

promit une pension de 6,000 roubles (1). Le grand-duc et la grande-duchesse, pour manifester leur mauvaise humeur, ne sortirent pas de leurs appartements durant deux semaines. » La belle-sœur fait l'enfant, écrivait la tsarine; on ne peut tout lui dire; or donc le plus sage et le plus prudent est ce que j'ai fait, et puis c'est tout (2) . » « On ne peut tout lui dire " , écrivait Catherine, et dans une autre lettre : "Cette affaire est de la nature de celles qu'il est bon de mettre sous le voile de l'oubli et du plus profond silence; c'est tout ce que je trouve de plus sage et de plus prudent à dire sur cette matière, et c'est aussi à quoi je tâcherai de la réduire. » Pourquoi ces réticences de langage? Il est probable que la conduite du Wiirtembergeois à l'égard de sa femme ne fut ni le seul ni même le principal motif qui détermina l'impératrice à le frapper de son tonnerre. Elle ne considérait point comme un devoir de sa charge d'intervenir dans les querelles de ménage et elle ne s'était jamais mise en peine de châtier les mauvais maris, si ce n'est le sien. Elle ne sévit contre Frédéric que parce qu'elle avait personnellement à se plaindre de lui. De quelles fautes le prince s'était rendu coupable, c'est ce qu elle s'efforça de cacher. Mais le secret ne fut pas très bien gardé, et quelques documents, en particulier les dépêches du baron de Keller au roi de Prusse, nous mettent sur le chemin de la vérité.

Frédéric-Eugène, déconsidéré à la cour, profondément ulcéré, s'était retourné contre sa bienfaitrice. On ne sait quel goût de conspiration et d'aventures lui était venu. Une sérieuse enquête, poursuivie secrètement par ordre de la tsarine, aurait établi que le prince avait, dans son gouvernement de Finlande et à Saint-Pétersbourg, entre-

(i) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 123*, même dépêche. (2) Sbornik, t. XXIIL

pris une œuvre ténébreuse, encouragé les mécontents et rassemblé dans sa main les premiers fils d'un complot contre Catherine. Peut-être était-il allé jusqu'à entamer des négociations avec le roi de Suéde. Son but semblait être de porter au pouvoir son beau-frère, le grand-duc Paul, et de prendre sous le nouvel empereur la première place au pied du trône. Catherine pouvait supposer que, pendant son voyage en Crimée, le prince de Wurtemberg redoublerait d'audace et chercherait à réaliser les desseins pervers qu'on lui imputait. Il fallait au plus tôt éloigner le coupable. Habilement exploité, démesurément grossi, le scandale que provoqua Zelmire au palais de l'Ermitage permit à l'impératrice de se débarrasser d'un criminel d'État sans laisser soupçonner au public les véritables causes de sa disgrâce (1).

C'est le grand-duc Paul lui-même qui, par ses confidences au baron de Keller, nous laisse entrevoir quelles graves accusations pesaient sur son beau-frère. « Comment pouvait-on craindre — c'étaient là ses propres paroles — des mouvements en sa faveur de la part d'un prince étranger et sans amis? On devait être sur, ajoutait le grand-duc, qne je ne les approuverais jamais. Ce n'est pas à moi à juger si ce qui s'est fait il y a vingt-quatre ans était juste. Toute la nation a prêté hommage à la souveraine qui la gouverne aujourd'hui. Que ces hommages fussent sincères ou non, j'ai été témoin des formalités d'une soumission générale. Que ceux qui ont agi alors interrogent leur conscience : je ne veux point me brouiller avec la mienne! Je me suis consulté, je ne puis rien faire sans être d'accord avec elle, et je préfère ce bonheur au rôle

(1) Voir un article de M. Bii.ba^sof sur Frédéric de Wiirtemberg, dans la Bousskaia Starina de 1892, t. LXXIH, p. 460.

LES EPREUVES DE LA TRENTIEME ANNEE :j:n

plus brillant que je pourrais jouer dans l'histoire... Ce sont là mes sentiments; on aurait dû les connaître et ne point oublier l'occasion où je les ai manifestés ouvertement. 1) Paul, en veine de confidences, raconta au diplomate que pendant son voyage de 1774 à Moscou où la foule enthousiasmée s attachait à ses pas, et plus tard, à Pétersbourg, dans une conversation solennelle avec sa mère, il avait eu " l'occasion de rassurer l'impératrice de Russie sur toutes les craintes qu'elle pouvait avoir à son égard » . De ces « sentiments vertueux » il n'avait pas sujet, disait-il, de tirer vanité. Il ne se faisait point d'illusions : le peuple l'aimait d'une affection plus bruyante que profonde et ne souhaitait nullement un changement de règne. " Trop de gens pèchent dans l'eau trouble et profitent du désordre de l'administration présente, dont on sait sans doute que les principes diffèrent beaucoup des miens (1)! » Ce qu'il nous faut surtout retenir de la " confession » du grand-duc « au représentant d'un roi auquel il avait beaucoup de reconnaissance » , c'est que le prince de Wurtemberg s'était rendu coupable ou qu il était à tout le moins accusé d'un crime politique.

Si Frédéric-Eugène, « don Féroce " , comme l'appelait Catherine (2), n'avait eu d'autres torts que de maltraiter sa femme, l'impératrice eùt-elle déclaré devant son secrétaire qu'elle faisait acte de clémence en le bannissant de son empire sans lui avoir au préalable infligé le châtiment des verges en public (3) ? Eût-elle lancé ses plus fins limiers à la poursuite d'Hersdorf, le

(1) Archives de Rerlin, reposit. XI, conv. 123*; le baron de Keller, 24 février 1787.

(2) Sbonii/., t. XX m, p. 434.

(3) Khrapovitski, Dnievnik. p. 21; Mémoires de Garsovski, dans la Rousskaia Starina, 1876, t. XV, p. 19.

332 l'AUL I" DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

confident, « l'àme damnée de don Féroce " ? Eût-elle attaché tant de prix à la capture du fu^j^ltif, reût-elle tenu au secret et soumis à de cruels interrogatoires dans la forteresse de Schlûsselbour^j, où déjà l'on avait amené, paraît-il, plusieurs personnafjes obscurs, accusés de complicité avec le prince de Wurtemberg (1) ?

Tandis que Frédéric-Eugène sortait précipitamment de Russie laissant à Catherine et aux historiens une énigme à résoudre, sa malheureuse femme allait cacher son chagrin dans le vieux château de Lohde, en Esthonie, où elle devait bientôt mourir mystérieusement. Son père la harcelait de reproches et voulait lui faire reprendre le joug conjugal. « Papa de Brunswick » cherchait aussi querelle à l'impératrice. « Tout cela vient, pensait Catherine, parce que je n'ai pas dégoisé tout ce que je sais, et que j'ai agi avec une étonnante sagesse, mais telle que j'en suis étonnée moi-même; cela donne beau jeu peutêtre à son abominable mari qui, à ce qu'il me paraît, s'est emparé de l'oreille de papa et la farcit, Dieu sait de quoi (2) . " Zelmire vécut à Lohde des aumônes de la tsarine, « très petitement » , mais « à l'abri de toutes persécutions » . « Douce comme un agneau, elle se faisait adorer du peu de monde qui l'entourait. " L'intendant du château, un certain Polilman, se tenait au premier rang de ses adorateurs et la nature des consolations qu'il lui offrait n'était point douteuse (3) . La fin de cette romanesque vie est entourée de tragiques ténèbres. Zelmire succomba brusquement le 2 septembre 1788. Per-

(1) M. KoBEKO (Roiisskaia Starina, 1892, t. LXXIII, p. 267) a publié les lettres de Catherine au commandant de la forteresse de Schlusselbourg, le colonel von Tsigler; l'impératrice s'y montre d'une très grande rigueur.

(2) Sbonii/i, t. XXIII, p. 409, lettre à Grimm du 3 mai 1787.

(3) Id., t. XXIII, p. 417, lettre du 13 septembre 1787.

LES EPRKUVES DE LA TRENTIEME ANNEE 333

sonne ne sut ou ne voulut dire comment la mort avait fait irruption ce jour-là dans le sombre château de Lohde, ni comment sa besogne s'était accomplie. Qu'elle frappe où elle veut, c'est ce qu'on paraissait oublier dans la Russie du dix-huitième siècle ; au lieu d'expliquer par un de ses caprices la soudaine disparition de la jeune princesse de Wurtemberg, on parla tout bas de crime. Qui était le bourreau? L'impératrice, le mari ou l'amant? L'histoire n'a pu recueillir que des commérages, des allégations vagues, des récits suspects. Parmi toutes les hypothèses qu'on a mises en avant, voici la plus vraisemblable et la mieux justifiée : Zelmire aurait été enlevée en quelques heures, après avoir donné le jour à un enfant, fruit de ses amours avec Pohlman (1).

Ces tristes événements causèrent à Marie Féodorovna si attachée à sa famille une douleur mortifiante. Elle était mal récompensée de son dévouement. Un autre de ses frères, le prince Louis (2), qu'elle avait marié en 1784 à une princesse Gzartoryska sans tenir compte des avertissements de Catherine, avait suivi l'exemple de son aine et soumis sa femme au régime le plus dur. Suivant l'impératrice, » il la forçait à cirer ses bottes, à laver son linge et la rouait tellement de coups que la mère de la princesse dut arriver pour délivrer sa fille d'un pareil enfer. » On commençait à croire que « la bastonnade était innée dans la race » des Wurtemberg. « Ils sont tous excellemment mal élevés » , déclarait sans ménagement la tsarine (3) . Il est assez étrange de voir dans des maisons princières des maris passer leur vie à terrifier leurs femmes par des scènes de violence. Le

(1) Voir M. DE LariviÈre, article cité.

(2) Né en 1756, mort en 1817.

(3) M. DE LiRiviÈRE, article cité.

334 PAUL l" DK IIUSSIE AVANT l/AVENEMENT

graiul-duc Paul ne montrait point les mêmes instincts de domination et de brutalité que ses beaux-lVères, il ne battait point sa femme; mais il la faisait cruellement souffrir îivtc ses mouvements d'bumeur et ses crises de tristesse farouche.

Une vie humaine, selon le mot profond d'un psychol0j<yue, n'est pas écrite dans les faits; elle réside dans les sentiments que ces faits inspirent. Après avoir essayé de montrer les événements auxquels le grand-duc Paul a été mêlé jusqu'aux environs de sa trentième année, les conditions de milieu et d'existence qu'il a subies, il importe, avant de continuer notre route, d'examiner les états d'âme qu'ont déterminés en lui les circonstances parmi lesquelles il a vécu jusqu'ici, les sentiments et les pensées qui s'agitent au fond de son être moral.

Il n'est point de ces âmes heureuses et faciles que rien ne brise, que tout suscite. Il fléchit sous le poids des peines qui depuis son enfance se sont accumulées sur lui. Il ne peut pas se relever, se ressaisir. Et cependant il se rend compte que, même au milieu des plus cruels événements de la vie, il ne faut pas s'abandonner, qu'il faut vivre, qu'il faut être. Écoutez les paroles de vaillance qu'il adresse un jour à son ami Sacken, menacé d'une disgrâce :

« Je suis enchanté de voir que vous avez mis un peu de calme dans la façon d'envisager les choses. Croyez-moi, il est au-dessous de nous de nous émouvoir dans bien des cas; c'est succomber aux choses. Estimons-nous assez pour

planer constamment et ne craignons que l'indigne et le

déshonorant qni dépendent toujonrs de nous. Le reste n'est (ju'une chimère (1). " On a déjà remarqué que Paul se plait à donner des conseils. Il se pique de posséder la vérité, d'avoir des vues supérieures sur ce qui constitue la beauté morale. Il est philosophe. Il y a en lui une belle floraison de hautes pensées. Il aime la sagesse, ou plutôt il l'adore; mais il la relègue hors de sa vie. Il est par suite très inégal à lui-même. Devant la grandeur de son âme et la nullité de sa vie, il reste confondu, effrayé. Il se demande avec angoisse quelle volonté plus forte que la sienne l'empêche de conformer ses actions à ses pensées. Il porte ses deux mains à son front et se répète à lui-même le mot d'Hamlet : » Il y a en moi quelque chose d'étrange et de dangereux. "

Cet homme si rapide, si tumultueux par moments, cet homme qu'un rien suffit à jeter hors de lui, a des heures de recueillement solennel où il médite sur lui-même, où il examine sa conscience jusqu'aux moindres fibres. Il pousse loin le goût de la réflexion solitaire. Il se cherche, il se juge. Volontiers il confesse ses erreurs, ses fautes de conduite; mais son humilité disparaît dès qu'il analyse ses sentiments intimes. Quand il descend dans les profondeurs de son âme, il ne trouve qu'à admirer. Sa conscience est son orgueil . Sa conscience est comme un jardin secret dont il aspire avec délices les parfums et où il se retire dans les mauvais jours. Sa conscience, il en parle superbement. Il ne veut point « se brouiller avec elle » . — « Me voilà à trente ans sans rien faire, écrit-il au comte Roumiantsof. Je ne m'en plains pourtant pas. Je me soumets à la volonté de Dieu, et je me console. Ma tranquillité, je vous le jure, n'est pas

(1) Sborni/c, t. XX, p. 440, lettre du 23 mai 1783.

336 PAUL 1" lŒ RUSSIE AVAÎST T," A V EN EM ENT

fondée sur le plus ou moins de calme qui m'environne, mais sur ma conscience et sur la conviction qu'il existe des biens inaltérables par aucune puissance temporelle... Cela me console de bien des choses et me met au-dessus (1) . »

Ce sont là des façons de parler qui sentent le chrétien. Il écrit une autre fois : » Je n'ai et n'aurai d'autre but que Dieu dans tout ce que je fais, et je souffre avec résignation {"2)1' Tn Les lettres qu'il adresse à l'archevêque Platon et qui ont été en partie conservées, nous montrent un homme pieux, ouvert aux influences du ciel, qui se confie à Dieu, qui cherche en Dieu aide et consolation. Les grands seigneurs de la cour de Catherine parmi lesquels il a vécu sont pour la plupart incrédules, soit par légèreté et ignorance, soit par air et par mode; ils observent les rites de l'orthodoxie, mais en les traitant tout haut de mômeries — 1 expression est de Catherine. — Le christianisme ne semble nullement intéresser leur vie intérieure. Loin d'être un esprit fort, Paul est tout pénétré du sentiment religieux. Les choses de l'au-delà occupent sa pensée. Il s'élève vers Dieu avec extase, avec une sorte de mysticisme ardent : il a des effusions. Les officiers de service entendent, de la salle de garde, ses " gémissements » quand il est en prière. Ils se montrent dans le cabinet particulier du prince les places où " il a coutume de rester à genoux, plongé dans une prière solitaire, le visage souvent baigné de larmes : le parquet est usé par les genoux... (3) » Quand on examine

(1) Chocmigorski, Iniperatritsa Maria Féodorovna, p. 270, d'après les \ archives impériales.

(2) CHorMiGOBSKi, p. 275.

(3) Sablourhof, Récit de la mort de Paul I'^ (^Revue moderne, décembre 1865).

de près la pensée intime du fils de Catherine, on se rend compte que dans la société de Pétersbourg le règne de l'athéisme frivole et railleur, à la Voltaire, est bien près de finir et que le courant d'esprit mystique qui traverse l'Europe dans le dernier tiers du dix-huitième siècle gagne la Russie.

Le siècle, à son déclin, s'écarte des maîtres qui ont façonné sa jeunesse. Il y a dans l'air un singulier besoin de merveilleux. En face des sceptiques il s'élève des inspirés. La raison détrônée cède son empire à l'imagination. A l'appel du Vicaire savoyard, les âmes s'émeuvent; elles se reprennent à vivre de cette vie intérieure « sans laquelle le jour n'a point de soleil et la nuit point d'étoiles » . Elles s'insurgent contre la doctrine méthodique et superficielle des Encyclopédistes ; elles revendiquent contre le rationalisme sec et hautain la part du sentiment. Le Dieu des philosophes n'était qu'une froide abstraction; elles vont à la recherche d'un Dieu qui les touche, qui remplisse le sentiment qu'elles ont du divin. Souvent elles s'égarent sur des chemins douteux et, amoureuses de l'inconnu, saisies par des espérances sans bornes, cèdent à un engouement irréfléchi du prodige, à un entraînement aveugle vers les puissances occultes.

L'Allemagne, où le sens de l'éternel mystère qui est au fond de tout est beaucoup plus développé qu'en France, l'Allemagne donne le spectacle d'une vive agitation religieuse. Le scepticisme épicurien ne la satisfait point. Au début du siècle, le piétisme de Spener avait rayonné sur toute l'Allemagne et pénétré dans les couches profondes du peuple; sa force s'était à peu près épuisée avant 1750; mais dans les âmes tendres et que rebutait la sécheresse des formules théologiques, il avait laissé des germes qui devaient éclore au lendemain de la guerre

(l'irrélif^ion préchée par les philosophes. La piété renaît. Ceux-là mêmes, du moins beaucoup de ceux qui nient ou révoquent en doute les principes les plus simples et les plus universels du christianisme, recherchent les émotions relijjieuses parce qu ils ont des besoins de cœur à satisfaire. Les esprits sont impatients, les imaginations troublées. On veut des inspirations, des contemplations supérieures, de 1 enthousiasme. On veut entendre la voix de l'Esprit. On écoute l'ingénieux et ardent Lavater, le poétique Svedenborg qui prétend avoir des relations constantes avec les anges et les âmes des morts. On recommence même à vouloir sonder les mystères qui entourent l'homme de toutes parts ; on se remet à chercher ou plutôt à imaginer les causes occultes des choses, le secret physique de la vie. Certains ne rougissent pas de demander à des pratiques extérieures et matérielles, à des recettes de sorcellerie ou de magie la révélation du suprême mystère. Le fou que tout homme porte en lui et que l'orgueilleuse philosophie croyait avoir dompté, soudain rompt ses entraves et se lâche (1).

La propagande du mysticisme institue un réseau de sociétés secrètes. Il n'est question en Allemagne que d'associations mystérieuses et de compagnies occultes. La franc-maçonnerie y prend un grand développement. D'abord simple instrument de tolérance et d'humanité, elle tend à changer de caractère. Une secte de théosophes, les Rose-Croix, s'efforce de l'entraîner du côté du mysticisme ; le premier apôtre de cette secte, Schrepfer, fonde en 17 72 une loge à Leipzig où il attire la foule par

(1) Sur cette agitation religieuse en Allemagne, voir surtout Phiuppso, Geschichtc der Preussischen Staatcs ; TocQrEviLLE, Mélanqes ; E. Dems, l'Allemagne de 1789 à 1815; Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, chap. m.

des apparitions d'esprits. Wœllner, un théosophe et un charlatan, gag^ne à ses idées la grande Loge de Berlin. Vers 1780 des mystiques révolutionnaires, les Illuminés, qui se flattent de dominer la nature, de l'assujettir par un art secret, par des formules et des pratiques obscures, essayent à leur tour d'absorber la franc-maçonnerie. Ce n'est pas seulement dans les loges qu'on se livre à de mystérieuses cuisines. Les intelligences les plus saines et les plus vigoureuses éprouvent une curiosité bienveillante pour les sciences occultes. Goethe lui-même se laisse entraîner par son amie, Mlle de Klettenberg, « la belle àme » , vers les mystères de l'alchimie ; à l'imitation de cette sainte personne, il installe un laboratoire à Francfort, manie des alambics et des cornues, prépare des sels neutres et des sucs de cailloux (l).

Cet état d'esprit rencontre un sol propice en Russie, pays d'àmes pensives et ardentes que l'invisible, que l'infini trouble et attire. Les doctrines des théosophes, venues d'Allemagne, s'y infiltrent plus ou moins obscurément; les rêveries du Suédois Svedenborg trouvent des adeptes parmi les sujets delà tsarine. Déjà, vers 1765, des artisans de magie, des tireurs d'horoscopes, des montreurs de fantômes, le comte de Saint-Germain et Casanova, avaient vivement remué avec leurs histoires merveilleuses l'aristocratie désœuvrée de Saint-Pétersbourg. En 1779, l'illustre médecin Mesmer visite la lointaine métropole du nord : on ne parle que des guérisong extraordinaires qu'il obtient par les moyens magnétiques. La même année le comte de Cagliostro, demi-charlatan, demi-enthousiaste, voyage en Russie pour y répandre ses connaissances en magie, en chimie, en démonologie ; sa

(1) Alfred Mézières, Goethe.

femme, la belle et facile Lorenza, raccompagne et se char^je de conquérir à la science le sexe masculin. <i M. Gagliostro, écrivait à Grimm l'impératrice , est arrivé dans un moment très favorable pour lui, dans un moment où plusieurs logées de francs-maçons, engouées des principes de Svedenborg, voulaient à toute force voir des esprits (1) . »

Ces loges maçonniques se sont multipliées : vers 1787 on en compte cent quarante-cinq en Russie et soixantequinze en Pologne (2) . Un homme « de beaucoup d'esprit, hypocrite, pauvre, hardi, éloquent (3) " , Novikof, fonde la " Société amicale » , un cénacle où figurent nombre de jeunes gens destinés à briller sous le règne d'Alexandre V. Novikof et ses amis voyagent à l'étranger « pour s'instruire dans les mystères » ; ils traduisent et font imprimer dans une typographie qu'ils ont installée à Moscou tous les ouvrages de philosophie piétiste ou mystique que l'Europe a produits dans les deux derniers siècles, depuis les livres de Jacob Bœhme et de Spener jusqu'aux Arcana cœlestia de Svedenborg et aux Erreurs ou Vérités de Saint- Martin. On sait ce qu'était Saint-Martin : une douce et belle àme « qui avait de sublimes perspectives dans le vague, des éclairs d'illumination dans le nuage (4) » , une àme avide de se fondre dans l'esprit divin qui remplit tout, de frayer avec Dieu, de le faire passer et parler en soi. Le Philosophe inconnu a peu de goût pour la phy-

(1) RàMBAUD, Paris et Pétersbourg à la veille de la Révolution {Revue politique, 26 juin 1878); Wahszewski, Autour d'un trône, p. 312; Henri d'AlmÉius, Cagliostro, p. 163.

(2) Le P. Deschamps, les Sociétés secrètes et la Société, t. II, p. 687.

(3) Archives Vorontsof, t. XXVI, p. 498, notice de Rostoptchin sur les Martinistes.

(4) Sai>te-Becve, Causeries du Lundi, t. X, p. 236. — Cf. Matter, Saint-Martin, sa vie et ses écrits; Caro, Essai sur la vie et les doctrines de Saint-Martin.

sique périlleuse et pleine de piè^jes des sectes cabalistiques; il aime et cultive avant tout la méditation intérieure. G est Saint-Martin qui agit le plus fortement sur la franc-maçonnerie russe et qui, la dégageant du matérialisme enveloppé dans la plupart des doctrines secrètes, l'emporte en plein mysticisme.

Imaginatif, exalté, le grand-duc Paul était une proie désignée pour ces entraînements d'idées; il devait préférer aux simplicités de l'orthodoxie les troublantes complications de la théosophie. Chez lui on remarquait un penchant naturellement superstitieux, une disposition particulière à tirer de toutes choses signe, indice ou présage. Comme il avait toujours vécu d'une vie défiante et dérobée, il aimait le mystère, le secret, et les associations occultes, les hommes qui s'y mouvaient, les livres qui en traitaient, devaient l'attirer irrésistiblement.

La folie du merveilleux commençait à devenir une sorte d'épidémie dans les cours. Le roi de Suède se nourrissait d'imaginations mystiques et s'entourait de voyants : son frère, le duc de Sudermanie, faisait des invocations magiques, la nuit, au milieu de la campagne (1). Le grand-duc Paul avait pour intime ami et pour correspondant familier un prince mystique et superstitieux qui de bonne heure s'était affilié aux sectes théurgiques et qui, à peine arrivé au trône, avait fait de sa cour, suivant l'expression de Mirabeau, « un noble tripot " où les magiciens, les visionnaires et les femmes galantes donnaient le ton. C'était le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume. Ce bigot fantasque et débauché s'était voué aux doctrines secrètes qui permettaient d'allier à un vague sentiment religieux des mœurs dépravées.

(1) Geffroy, Gustave III, t. IL

Qu'importent Cil effet les souillures de la j)artie inférieure et sensible de Tàme quand la partie supérieure contemple amoureusement Dieu et entretient avec Dieu un commerce habituel? Deux aventuriers de haut vol, deux fourbes, ^Vœ^ner et Bischoffwerder, catéchisaient Sa Majesté prussienne et la tenaient à discrétion. L'influence des Rose-Croix et le rôle des prestidijjitateurs étaient considérables à Berlin. L'héritier de Frédéric 11, de ce roi-philosophe qui avait voulu bannir de l'intelligence humaine les mystères et le surnaturel, Frédéric-Guillaume, — frère Ormesus, comme on l'avait baptisé lors de son affiliation à l'ordre maçonnique, — se livrait, en compagnie de grossiers mystagogues, à des opérations cabalistiques, communiquait directement avec les puissances de l'autre monde, faisait paraître et parler l'ombre de César ou l'ombre de Frédéric ( I) . Que le fils de Catherine ait écouté les leçons et subi l'impulsion de l'illuminé qui régnait à Berlin, rien de moins douteux. « L'extrême dépendance dans laquelle il a végété, écrivait un de nos agents diplomatiques, a dû mettre quelque conformité entre son existence première et celle de Frédéric-Guillaume, aujourd'hui roi de Prusse. Depuis le voyage que ce dernier a fait autrefois (en 1780) à Saint-Pétersbourg, lorsqu'il était prince royal, il s'est établi entre ces deux princes des rapports de confiance et d'amitié avec des correspondances secrètes dont l'intimité a été encore plus resserrée par leur initiation à la secte des Illuminés. Cette intimité a toujours été et elle est encore très soigneusement entretenue par leurs frères de la même secte (2) . »

(i) Mirabeau, la Monarchie prussienne ; Phiuppsox, Geschichte des Preussischen Staates ; SoREL, l'Europe et la Révolution française, t. I, liv. III, chap. vu.

(2) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XXXV, fol. 123,

LES EPHEUVES DE Î.A TRENTIEME ANNEE U:\

Deux philosophes mystiques afrirenl fortement sur le grand-duc : Lavater et Saint-Martin. Lavater avait reçu en Suisse hi visite du comte du Nord et lui écrivait des lettres d'exhortation et de direction {I). Quant à Saint-Martin, il avait trouvé un accueil chaleureux auprès de la princesse de Wurtemberg-Montbéliard qui ne s'était pas fait faute de parler de lui à sa fille et à son gendre. " Il y avait eu un temps, au commencement du siècle, où les grandes dames avaient auprès d'elles leur bel esprit, puis un autre temps où elles avaient leur géomètre, puis leur philosophe; vers la fin, quelques princesses avaient renchéri sur ces goûts de luxe et avaient voulu avoir leur théosophe (2) . » Saint- Martin comptait parmi ses disciples les plus zélés des membres de la haute aristocratie. Un des nombreux amis russes qu'il s'était faits à Londres, M. de Kachelef, l'avait emmené à Montbéliard; la mère de Marie Féodorovna avait été transportée d'admiration. Le philosophe, le grand seigneur russe et la princesse avaient » déjeuné tous les trois dans la grotte au château d'Étupes, et éprouvé un sentiment si pur, un attendrissement si vif, qu'ils n'avaient pu s'empêcher de pleurer (3). » La petite cour de Montbéliard était devenue un foyer de mysticité.

Tout disposait donc le tsarévitch à témoigner aux marlinistes, dont Novikof était le grand-maître, quelque chose de plus qu'une sympathie lointaine. Il s intéresse à leurs maximes, à leurs pratiques, à leurs travaux, et se

observations sur la mort de l'impératrice de Russie par Poterat, remises au ministère des Relations extérieures sous le Directoire, le 6 nivôse an V.

(1) Paul écrivait aussi à Lavater, qu'il appelait » digne pasteur et ami du genre humain « . — Voir Bousski Archiv, 1900, t. IV, p. 491.

(2) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. X, p. 240.

(3) DuvERNOY, Ephémérides du comté de Montbéliard, p. 255; Matter, p. 143.

fait prêter leurs livres, les œuvres de Thomas Kempis, un traité sur le mystère de la Sainte-Croix, « toute une bibliothèque choisie pour la lecture d'un chrétien » . La franc-maçonnerie, fidèle à son habitude de chercher des points d'appui jusque sur les marches mêmes du trône, s efforce de l'attirer dans son sein. Il hésite : il se montre inquiet de savoir si ces associations pieuses dont il admire les tendances mystiques ne sont point travaillées par l'esprit politique et ne visent point à préparer des mouvements populaires, à miner l'autocratie (1). Qu'il se soit affilié à la secte, qu'il ait assisté à ses réunions clandestines, c'est une chose qu'on ne saurait tirer au clair. Catherine prend ombrag^e des relations de son fils avec les martinistes. Elle commence par attaquer la secte à coups de plume. Dans une comédie satirique qui s'appelle le TTOwpé, elle met en scène un malheureux qui a la judiciaire troublée par les inventions des illuminés, qui ne s'exprime que par des aphorismes mystiques, qui veut changer des roses en métal et entend partout la voix des esprits (2). Elle ne se contente bientôt plus de traduire la secte en mascarade : elle fait fermer les loges. La révolution a éclaté en France : les gouvernements effrayés déclarent la guerre aux sociétés secrètes qui couvrent l'Europe : « Illuminats, illuminés ou philosophes, tout cela ne vise, comme l'expérience le prouve, qu'à détruire » , écrit à Grimm l'ancienne amie de Voltaire (3). En 1792, Novikof est arrêté, mis au secret, questionné sur ses rapports avec l'héritier de la couronne et, sans jugement, emprisonné pour quinze ans à Schliisselbourg, dans la

(1) Archives Voroittsof, t. XXVI, p. 503. notice de Rostoptchin.

(2) Rambacd, Paris et Pétersbourg à la veille de la Révolution [Revue politique, 29 juin 1878).

(3) Shornit,, t. XXIII, lettre du 11 février 1794.

LKS KPUEUVES DE LA TRENTIEME ANNEE 345

forteresse qui garde le tragique souvenir d'Ivan VI de Brunswick. Rostoptchin raconte » qu'il fit beaucoup de farces en entrant dans sa prison, se prosterna-, remerciant le ciel des châtiments qu'il lui infligeait, protestant de son innocence et assurant qu'il supporterait tout pour l'amour du Sauveur (l) » .

A l'avènement de Paul, en 1796, les martinistes relevèrent la tête; ils fondaient beaucoup d'espérances sur le prince qui leur avait prodigué les témoignages de sympathie. Mais, averti par ses conseillers qui lui rappelèrent il certain dîner où les disciples de Novikof avaient tiré au sort à qui tuerait l'impératrice " , « jaloux à l'excès de son pouvoir et porté à voir partout des germes de révolution " , le nouvel empereur se refroidit tout à fait pour les martinistes. « Il n'est pas étonnant qu'il changea d'opinion si vite, jugeait Rostoptchin qui connaissait les hommes : il y a une classe de gens et une espèce de services que les héritiers du trône aiment avant de régner; mais, une fois souverains, ils éloignent et punissent même ceux qui s étaient rendus nécessaires auparavant et dont la récompense, après, doit être le mépris (2) . "

Ce qu'il importait d'observer, c'est que le grand-duc Paul fut un des premiers en Russie à réagir contre le rationalisme et à s'abandonner au courant mystique qui, après la grande tourmente de 1812 et de 1813, devait entraîner avec tant de force l'empereur Alexandre I" et la société russe. Quelle opposition de caractères et quel antagonisme d'idées entre sa mère et lui! Spectacle curieux et digne d'être étudié que ce tête-à-tête de deux généra-

(1) Archives Vorontsof, t. XXVI.

(2) Id., t. XXVI. — i< Les franca-maçons qu'il avait protégés si chaudement comme grand-duc, auxquels il avait l'air de se voir aftilié avec tant de plaisir, ne lui parurent plus que des conspirateurs privilégiés. « (Fédor GoLOVKis, la Cour et le Règne de Paul I", portraits et souvenirs, p. 132:)

lions! Catherine, àme froide, est raisonnable, sceptique, avec une pointe d'impiété qui se glisse et se fait sentir dans toute sa conduite : elle a la passion du certain; elle a l'orgueil de son bon sens positif. Paul est obsédé par ie besoin d'une religion; sa sensibilité est frémissante; il rêve, il pleure, il s'agenouille; il épanche les raffinements et les enthousiasmes de son imagination surexcitée et intempérante : le dégoût du monde, l'aptitude à l'extase le poussent vers les doctrines secrètes qui agitent sourdement les esprits en Europe, aux approches de la Révolution.

On sait que Paul a l'ambition d'atteindre les plus hauts sommets de la beauté morale. Il s'estime fort d'être troublé et intéressé par le monde invisible que les hommes de son temps ont remis à la mode. Ce n'est point le seul signe de noblesse qu'il se plaise à découvrir en lui : il aime !

Rousseau a rouvert toutes les sources de l'émotion et de 1 enthousiasme. On se fait gloire d'aimer. Le temps n'est plus où l'amour se réduisait à la galanterie, à « l'échange de deux fantaisies » , où on ne le regardait que comme un accident ou une bonne fortune; maintenant il envahit l'homme tout entier et on n'est pas éloigné de l'élever à la hauteur d'un devoir social. En France, on n'assiste guère à autre chose qu'à une parade sentimentale; les attendrissements, les effusions sont affectés; le cœur reste foncièrement sec. Les Français sont beaucoup moins imprégnés que les Allemands de l'influence de Rousseau, le plus allemand de tous les écrivains français. En Allemagne, depuis l'époque d'entraînement passionné que l'on appelle Stu7')n und Drang, une effervescence de sentiments profonds éclate dans les cœurs (1). L'amour est

(1) Cf. Joseph Texte, Jean-Jacques Rousseau et le Cosmopolitisme litté-

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une vertu, un mouvement {jénéreux, la j)lus liante manifestation de notre être intime. L'amour est un sentiment céleste qui conduit à l'amour divin et se confond avec lui. On cesse de considérer la femme comme une créature de chair semblable à l'homme; on n'est pas éloigné de faire d'elle une divinité. Elle n'est pas seulement l'être de qui émane toute beauté, mais aussi l'être en qui s'incarne toute vertu. Ses yeux, comme les étoiles du ciel, versent la paix sur le monde et font penser à Dieu. Interrogeons la littérature, « cette confession des sociétés " , comme on a dit. Pour Goethe l'amour est la plus belle des vertus. Des aspirations religieuses, des préoccupations morales se mêlent au sentiment tendre et passionné qu'il éprouve pour Charlotte de Stein. Il l'appelle « celle qui apaise, die Besœnfiigervi » . Il lui redit sur tous les tous qu'elle l'a calmé, purifié, ennobli, qu'elle l'a guéri de ses extravagances : " Tu répandais le calme dans mon sang brûlant; tu en dirigeais le cours impétueux et fou, et dans tes bras d'ange mon cœur bouleversé retrouvait la paix! » Le poète adresse à Mme de Stein de tendres supplications : « Oh! je t'en conjure à genoux, rends-moi tout à fait bon, mâche mich redit gui! » Cet idéalisme romanesque trouve son expression dans le dernier vers de Faust : Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan, qu'il ne faut pas traduire comme nos habitudes françaises nous y poussent: «L'Éternel féminin nous attire " , mais « l'Éternel féminin nous élève »... Les héros d'un romancier étranger fort goûté chez nous, M. Fogazzaro, nous aideront peutêtre à nous corriger et à mieux comprendre cette manière de sentir et d'exprimer l'amour. Pour eux aussi, la femme est « une parole de Dieu qu'il nous murmure dans l'ombre 55 ; l'amour, une force " qui nous soulève de la fange » et nous porte vers le bien suprême. " Seigneur

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des âmes, s'écrie run d'eux, fais que je sois aimé. Tu le sais, ce n'est pas seulement de la douceur que je cherche dans l'amour, c'est le mépris de toute bassesse, c'est la force de combattre pour le bien et pour le vrai. "

Cette tendance à diviniser la passion, nous allons la retrouver chez le grand-duc Paul. Aux environs de la trente-cinquième année, à l'époque même où il s'ouvre aux ardeurs religieuses, Paul, jusqu'alors assez froid de cœur et de sens, brûle de connaître les enivrements de l'amour. Il imagine des douceurs, des transports, des tendresses infinies. Il trouve un peu tièdes les affections estimables qui lui sont échues. La grande-duchesse n'est n'est pas femme à concevoir ou à inspirer de fortes passions ; c'est une nature incapable d'exaltation, calme, unie, toujours dans l'équilibre d'un lac abrité. Paul s'éprend d'une jeune fille de la cour, Mlle Nélidof. Le moment n'est pas venu de raconter en détail ce roman étrange qui fut pour le prince un mélange de continuelles délices et de tourments. Contentons-nous d'indiquer tout de suite ce qu'il y entre de préoccupations morales et de sentiments religieux.

L'amour que le fils de Catherine voue à Mlle Nélidof est un amour épuré qui s'adresse à l'âme, qui ne prétend rien ou à peu près rien des sens et qui se résigne à vivre de platonisme; il n'en est pas moins inquiet, agité, orageux et trempé de larmes. Paul et Mlle Nélidof éprouvent l'invincible besoin de spiritualiser leur amour, de le sublimiser, de lui attribuer un caractère religieux. Ils , échangent des livres pieux; ils prient ensemble; ils ' s'excitent mutuellement au bien. Comme les amants moins réservés et moins chastes de Rousseau, ils pensent Il encourager en eux la vertu même par les tendres caresses de l'amitié » . Dans leurs lettres d'amour, il

n'est question que de Dieu, du ciel et de l'infini. Ils vivent dans une brûlante atmosphère de mysticité. Paul exprime à son amie les mêmes sentiments que Gœthe à Charlotte de Stein. En ses heures d'expansion tendre, il la remercie de l'avoir soutenu, fortifié, transformé, sauvé, et lajeune femme, sûre de sa bienfaisante influence, est tout près de se croire investie auprès du futur empereur d'une mission divine.

Ces ardeurs vertueuses, ces aspirations transcendantes, ces fantaisies de la sensibilité ne laissent pas de nous inquiéter. Nous connaissons assez à fond le grand-duc Paul pour porter le diagnostic de la maladie dont il est atteint. Sa maladie, c'est de prétendre s'élever trop haut, c'est de rêver l'inaccessible, l'impossible, le sublime. Il faut qu'il sorte des sentiments moyens! Il ne peut s'en tenir au christianisme qui satisfait les besoins du commun des hommes : il faut à son exaltation nerveuse un christianisme supérieur, fécond en émotions mystiques. Il fait fi du bien qui est à la portée de tous. Jamais vous ne trouverez en lui un ferme propos, une mâle résolution de s'imposer ces modestes efforts, de pratiquer ces petites vertus qui suffisent à nous faire estimer et à nous rendre relativement heureux dans la société où nous vivons. Mais vous le verrez s'épuiser en élans chimériques vers un bien sans mélange. Il s'étonne, nous l'avons dit, qu'avec tant de hautes pensées il mène une vie si médiocre. Il ne se rend pas compte que ces hautes pensées, orgueilleusement caressées, provoquent en lui une sorte d'ivresse intellectuelle, ivresse ravissante dans laquelle il oublie ce que commande aux hommes la vraie notion du devoir.

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