‹ Paul Ier de Russie avant L'avènement, 1754-1796Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis que Pierre le Grand avait parcouru l'Europe en habits de touriste, "justaucorps de drap brun, perruque courte et mal taillée (1) » , les souverains n'hésitaient plus à dépouiller leur dignité et à voyager comme de simples mortels, pour leur plaisir ou leurs affaires. Ils semblaient gênés d'être à part; on devinait en eux un désir inavoué de revenir à la vie de tout le monde, comme si l'isolement de leur majesté leur pesait et comme s'ils en éprouvaient plus d'ennui que d'orgueil. Gustave III de Suède avait visité la France, où l'attiraient de vives sympathies pour l'école philosophique. Henri de Prusse s'était à plusieurs reprises promené en Russie. Joseph II, le plus remuant de ces demi-dieux nomades, courait sur tous les chemins de l'Europe, fatiguant à le suivre ses compagnons de route, dédaignant la pompe et dressant son lit de camp dans les plus modestes hôtelleries. « La mode de voyager allait se nicher, suivant l'expression de Catherine II, jusqu'au beau milieu du Vatican (2) » , et le

(1) Saint-Simon, Mémoires, t. XV.

(2) Sbornik, t. IX, p. 112.

pape, descendant de son trône, partait pour Vienne. Le grand-duc Paul subit la contag^ion. Les souvenirs qu'il avait rapportés de Berlin lui inspiraient le désir d'entreprendre de nouveaux voyages, d'aller chercher sous des cieux éloignés un peu d'indépendance. Il souhaitait ardemment changer de lieu, changer d'idées, agrandir son intelligence. « On ne peut jamais, disait-il à Sacken, se rendre assez utile à son pays, et c'est en acquérant des connaissances, et non en croupissant sur place sans rien faire qu'on le devient (1). " Il ébauchait des projets. Une visite à l'empereur Joseph, qui lui avait offert l'hospitalité, pourrait être le prétexte et le début d'un long voyage en Europe. La grande-duchesse, elle aussi, ne demandait qu'à partir; elle entrevoyait la possibilité de se rapprocher de sa famille et son imagination courait devant elle à Vienne, à Berlin, à Montbéliard, partout où l'appelaient ses plus vieilles affections. Une seule attache la retenait : il lui coûterait de quitter ses enfants, de les laisser à l'impératrice qui l'avait frustrée déjà de tant de joies maternelles. Catherine approuvait secrètement les idées de voyage qui avaient germé chez son fils. Soucieuse de relâcher les liens qui unissaient la jeune cour à la maison de Prusse, elle tenait à ce que Paul et Marie allassent à Vienne. S'ils poussaient plus loin, s'ils faisaient attendre plusieurs mois leur retour, elle s en féliciterait. Paul absent, on aurait les mains libres pour travailler contre les Turcs, comme aussi pour déloger du ministère des affaires extérieures le comte Panin, adversaire déclaré de l'alliance autrichienne et « du système de la destruction ottomane » . Potemkin engageait vivement l'impé-

(1) Sbornik, t. XX, lettre du 23 juillet 1781.

ratrice à envoyer le grand-duc à l'étranger et à priver Panin de son dernier appui (I).

Mais comment mettre les fers au feu et décider Paul à partir? Si la tsarine parlait la première de voyage, son fils, foncièrement défiant, suspecterait aussitôt ses intentions et se refuserait obstinément à quitter la Russie. Il fallait que la proposition vint du grand-duc. Pour aller à son but, Catherine usa d'une subtile stratégie. Son art insidieux s'exerça aux dépens de Nicolas Repnin qui était en faveur auprès de la jeune cour. Elle marqua une froideur subite à ce brillant diplomate qu'elle n'accueillait d ordinaire qu'avec d'aimables paroles. Se sentant menacé d'une disgrâce, Repnin, l'air consterné, alla confier ses angoisses à Potemkin. Docile à la consigne reçue, le favori lui glissa à l'oreille qu il aurait chance de retrouver le chemin du cœur de la souveraine s'il amenait Paul Pétrovitch, par une préparation savante, à solliciter l'autorisation de voyager. Le conseil fut suivi. Repnin joua avec une discrète habileté le rôle de tentateur. Ne pouvant se tenir d impatience, le grand-duc alla supplier sa mère de le laisser partir; il tremblait qu'elle ne se mit en travers de ses desseins. La tsarine feignit létonnement et ne céda que par degrés aux désirs de son fils : une longue séparation lui serait, disait-elle, fort pénible. Le dernier acte de la comédie fut une scène d'attendrissement (2) .

(1) Affaires étrangères, Autriche, vol. CCCXLIII, fol. 250; le baron de Breteuil, 20 novembre 1781.

(2) Affaires étrangères, Autriche, vol. CCCXLIII, fol. 250: le baron de Breteuil, le 20 novembre 1781, rapport d'une conversation particulière avec Joseph II. — Ce récit confirme celui de l'Anglais Harris {la Cour de Russie, p. 363). Suivant Harris, Repnin serait entré sciemment dane le jeu de la tsarine et n'aurait pas tenu le rôle de dupe que lui attribue Brateuil. — Cf. Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110 : « Lin».-

Restait à tracer l'itinéraire du voyage. Il fut convenu que Paul et Marie feraient « aux catacombes de Kief une espèce de pèlerinage qu'un usage veut que les souverains russes fassent au moins une fois dans le cours de leur vie " ; que de Kief ils se rendraient à Vienne par la Pologne, parcourraient l'Italie, se reposeraient quelque temps à Montbéliard et rentreraient après une année d'absence à Pétersbourg (1). Paul n'obtint qu'avec peine l'autorisation de visiter la France : Grimm intervint et réclama l'honneur « d'offrir au fils de Catherine du café à la crème à Paris (2) » . Quand le grand-duc parla de la Prusse, ce fut contre une volonté inébranlable que vinrent se briser toutes ses objurgations. C'était pourtant Berlin qui l'attirait le plus, Berlin où régnait son héros et son protecteur! Il ne put contenir son dépit, ni la grande-duchesse ses larmes. Qu'exigeait-on de lui? qu'il heurtât de front les susceptibilités du roi de Prusse, qu'il encourût son déplaisir. Rien ne demeure longtemps ignoré d'un souverain aussi perspicace et aussi bien servi par ses agents qu'était Frédéric. Quand il apprit que Catherine autorisait son fils à entreprendre une tournée en Europe et que de toutes les grandes cours la sienne était la seule sur laquelle elle jetât l'interdit, il se promit d'agir sur son jeune ami et de le faire renoncer à toute idée de voyage. Son ministre Gœrtz l'avertit des difficultés qui l'attendaient, lui représenta Paul avide de mouvement et d'indépendance, impatient de partir, frémissant en quelque sorte dans le harnais, et lui conseilla enfin, s'il

pératrice, écrit Gœrtz, ne lui a accordé la permission de voyager qu'avec toutes les démonstrations d'une tendresse maternelle qui souffrait de se voir privée de ses enfants. » — Sur cet incident, voir Rambalid, Catherine II dans sa famille [Revue des Deux Mondes, i" février 1874).

(1) Affaires étrangères, le marquis de Vérac, 6 juillet 1781.

(2) Sbornik, t. XXIII, p. 226.

LE VOYAGE EN EUUOl'E 215

voulait malgré tout jouer la partie, de se dissimuler dans l'ombre et de donner au comte Panin les cartes à tenir (1).

Panin n'avait plus depuis longtemps le crédit et la confiance dont il avait joui pendant tant d'années. Le triomphe de la politique autrichienne sur les bords de la Neva, l'empire que Potemkin avait pris sur la souveraine avaient porté les derniers coups au vieil homme d'État. L'orage grossissait contre lui de jour en jour : pour ne plus l'entendre gronder, il s'était éloigné de la cour et retiré dans ses terres de Douguino. L impératrice avait déclaré tout haut que désormais « il ne serait jamais à sa cour autre chose que garde-malade (2) » . Il s'armait de patience et de silence. Des émissaires de Frédéric vinrent le trouver dans sa retraite : ils se cachaient sous la robe des moines et ressemblaient à ces pieux vagabonds qui mendient sur les routes russes et vont prier très loin, peut-être aux monastères de Rief, peut-être à Solovietz sur la mer Blanche, ou bien en Palestine, à Jérusalem, qui sait jamais? Ils décidèrent Panin à reparaître à la cour et à tenter par d'habiles manœuvres d'empêcher au dernier moment le départ du grand-duc. Dès son retour, Panin travaille l'esprit des jeunes époux. Marie ne se sépare qu'avec douleur de ses deux enfants; le comte augmente ses angoisses en lui parlant des suites que pourrait avoir pendant son absence l'inoculation qu'ils viennent de subir. Il n'a pas de peine à éveiller chez Paul les plus vives défiances. Comment le grand-duc ne s'est-il pas aperçu qu'il s'est formé comme une chaîne qui l'enlace à son insu, une coalition d influences diverses,

(i) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. ilO; Gœrtz, 31 juillet 1781.

(2j La Cour de Russie, p. 357, dépêche de Harris.

toutes décidées à le faire voyager bon gré mal gré? Dans quel dessein veut-on à tout prix l'éloigner? Qui sait si l'impératrice ne profitera pas de son absence pour mener ses petits-fils à Moscou, les présenter au peuple et déclarer Alexandre héritier du trône? Qui sait si l'empereur Joseph ne retiendra pas son hôte sous des prétextes de courtoisie et ne le gardera pas prisonnier à Vienne? N'est-il pas à craindre que, si la tsarine vient à mourir pendant l'absence de son fils, Orlof et Potemkin, ennemis dans ce moment, ne se réunissent alors pour susciter une révolution capable de fermer pour toujours au grand-duc les portes de la Russie (1)? Paul prend peur et refuse de partir. Il contremande les chevaux de poste, il arrête les personnes qui ont pris les devants pour préparer les auberges. Potemkin croit que Catherine sera forcée de transiger, de permettre à Leurs Altesses Impériales de visiter Berlin à leur retour. Huit jours se passent en scènes violentes. Catherine ne se laisse pas émouvoir et fixe le départ au dimanche suivant, 19 septembre 1781. En dépit qu'ils en aient, Paul et Marie doivent se mettre en route et renoncer à Berlin.

Ils partent, pleins d'angoisses. Ils se séparent de leurs enfants avec la même douleur que s'ils ne devaient jamais les revoir. Marie Féodorovna tombe en faiblesse et on la porte défaillante dans le carrosse qui doit l'emmener. La plus vive émotion se manifeste parmi le peuple. Des propos malveillants pour l'impératrice, des rumeurs de toutes sortes s'échangent à voix basse. Une foule agitée de sourdes et sombres préoccupations entoure la voiture

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110; Gœrtz , 28 août 1781. — Affaires étrangères, Autriche, voL CCCXLIII, fol. 253; le baron de Breteuil, 20 novembre 1781, rapport dune conversation particulière avec Joseph II.

des augustes voyageurs. On acclame le tsarévitch, on se précipite pour baiser la trace de ses pas, on se jette sur ses mains pour les inonder de larmes. C'est un débordement d'effusions. Catherine croit sa sécurité menacée, redoute des violences et fait doubler les gardes de son palais (1) .

Personne ne fut plus fortement remué par ce départ que le comte Panin. Il éprouva un véritable accès de désespoir; c était comme s'il eût senti la dernière planche de salut qui se brisait sous ses pieds. Il fit une grave maladie et Ton craignit pour ses jours (2). Sa disgrâce fut bientôt officielle. La haine s'arrêta dès qu'elle fut satisfaite ; comme on ne craignait de sa part aucune intrigue contre ses successeurs, on ne prit pas la précaution ordinaire de l'envoyer en exil méditer sur sa disgrâce. Il resta à Pétersbourg afin, disait-il, d offrir sans cesse à la tsarine un témoignage de son ingratitude. La direction du département des affaires étrangères fut remise au comte Ostermann, homme sans caractère et sans autorité, dont Czartoryski nous trace dans ses Mémoires un curieux portrait : « Il avait 1 air copié d'une ancienne tapisserie. Long, maigre, pâle, habillé à l'ancienne avec ses bottes en drap et son habit brun d'autrefois, il représentait l'époque d'Elisabeth... Ses manières étaient graves; comme un télégraphe, sans prononcer un mot, il saluait le monde avec son long bras (3). » Kaunitz l'appelait w l'automate » .

Paul et Marie ne couraient pas la poste depuis vingtquatre heures que déjà Catherine semblait avoir oublié

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110; Gœrtz, 9 octobre 1781. — La Cour de Russie, p. 363, dépêche de M. deVérac.

(2) Affaires étrangères; le marquis de Vérac, 5 octobre 1781.

(3) CzARTOBYSK.1, Mémoires, t. I, p. 60.

les scènes orageuses auxquelles avait donné lieu leur départ. Dans des lettres affectueuses et presque caressantes elle s'efforçait de dissiper les craintes que Panin s'était plu à leur inspirer. Elle s'évertuait à démontrer qu'ils avaient librement entrepris ce voyag^e, qu'elle n'avait fait qu'y consentir, qu'ils seraient toujours maîtres de s'arrêter en chemin. « Si j'avais pu prévoir, écrivaitelle le 21 septembre, que ma chère fille s'évanouirait trois fois en partant et qu'on la mènerait sous les bras en carrosse, la seule considération d'exposer sa santé à de si rudes épreuves m'aurait empêchée de consentir à ce voyagfe; » et elle ajoutait : " Revenez le plus tôt que vous pourrez, serait-ce de Pleskov, de Polotsk, de Mohilef, de Kiev, de Vienne; car, au bout du compte, c'est sans aucune raison valable que nous souffrons les chagrins d'une telle séparation. » Elle revenait à la charge quelques jours après : « N'y aurait-il pas moyen d'abréger ce beau voyage et de retourner le plus tôt possible, et cela d'où il vous plaira (1)? " En même temps elle cherchait à tranquilliser Marie sur la santé de ses enfants. L'inoculation ne les avait pas éprouvés; ils n'avaient rien perdu de leur gaieté; l'ainé se faisait montrer sur le globe terrestre les villes que traversaient ses parents (2) . Peu à peu le calme se fit dans l'esprit des voyageurs : en chemin tant de visions neuves étonnaient leur regard, captivaient leur imagination que leurs soucis s'évanouirent. Le grand-duc garda pourtant au fond du cœur quelque méfiance et traîna ses soupçons sur les routes de l'Europe. Un exemple : comme il était à Bruges, la bière flamande lui occasionna « un fort dévoiement " : il crut que le prince de Ligne

(1) Sbornik, t. IX, p. 64 et 7i; Rambaud, Catherine II dans sa famille (Revue des Deux Mondes, i" février 1874).

(2) Sbornik, t. IX, passini.

LE VOYAGE EiN EUROPE 219

avait tenté de rempoisoniier ^1). Quant au regret de ne pouvoir passer par Berlin, il resta chez Paul assez cuisant. Au printemps de 1782, dès que le grand-duc fut sorti « des filets autrichiens » , Frédéric II, qui ne se tenait pas pour battu, fit de nouvelles tentatives pour l'amener dans sa capitale. Leurs Altesses devaient, avant de regagner la Russie, visiter la cour de Saxe : ne vaudrait-il pas mieux passer par la Prusse que s'engager dans les mauvaises routes de la Pologne à l'époque des pluies? Paul n osa braver la volonté de sa mère (2j.

Catherine avait décidé que son fils et sa bru voyageraient sous le nom de comte et de comtesse du Nord. " Quelle singulière fantaisie, s'écriait ce plat-pied de Grimm, de les appeler enfants du Nord? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis choqué de cette fantaisie de vouloir être puissance du Nord, quand on touche à la Chine, à la Perse et presque à l'Amérique (3) ? " L'impératrice fit graver pour son fils un cachet où figurait l'étoile polaire. " A Paul, disaitelle, l'étoile du Nord; à Constantin, l'étoile d'Orient (4). » Le grand-duc, afin de soutenir l'éclat de son rang, emportait quantité de présents à distribuer en route : il avait reçu 300,000 roubles pour les équipages et les chevaux de poste, et 100,000 ducats comme « argent de poche » . Sa suite était nombreuse : de tous ceux qui la compo-

(i) Le prince de Ligne, Mélanges militaires, t. XXVII, p. 13^

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 112*; Gœrtz, le» 19 février et 19 mars 1782.

(3) 56onuA, t. XLIV, p. 212. ,,n r^ . i 4) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. UO; Gœrtz, e

24 septembre 1781. - Le marquis de Vérac écrivait à Vergennes, le 4 septembre : « Il est décidé qu'il s'appellera le comte du Nord, et vous iugez que les ministres de Suède et de Danemark ne sont que médiocrement contents de cette dénomination. Le dernier ne dit nen, mais le ministre suédois n'épargne pas les sarcasmes. » (Affaires étrangères, 1/bl (il), fol. 115.)

saient, « il n'y avait, suivant le ministre prussien, que Mme de Benkendorf et le prince Kourakin qui signifiassent quelque chose » . La baronne de Schilling de Kannstadt qui, en 1780, avait épousé Benkendorf, un gentilhomme livonien, était une amie d'enfance de Marie Féodorovna et jouissait auprès d'elle d'un grand crédit. On la supposait dévouée aux intérêts autrichiens et elle était traitée assez durement dans les dépêches prussiennes : « Cette personne, dirigée par la princesse, mère de la grandeduchesse, a pris un grand ascendant sur elle, au point que les Russes ne lui donnent que le nom de princesse des Ursins. L'impératrice se sert d'elle, à ce que tout le monde croit; elle tripote assez tranquillement. » Le Prussien Gœrtz redoutait que cette dame « très suspecte " ne fût pendant le voyage l'instrument de tous les « artifices autrichiens (1) ». Les u cavaliers » qui accompagnaient le grand-duc étaient u d'honnêtes gens, mais sans aucune influence » . On comptait parmi eux un poète, un poète allemand, un ami de Klopstock et de Goethe, Klinger, qui s'était, après une jeunesse difficile et laborieuse, fixé en Russie et attaché à la personne du tsarévitch.

^sombre de documents nous aident à refaire par le menu le voyage du grand-duc Paul en Europe. Les ambassadeurs de Louis XVI dans les différentes cours du continent peuvent nous servir de guides. Ils ont examiné

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110; Gœrtz, 7 août 1781.

avec curiosité le fils de Catherine partout où il a passé, et ce qu'ils ont vu ou entendu, ils l'ont noté en Français friands de nouveautés, en grands seigneurs, très fiers de l'ancienneté de leur race, de leur politesse, de leur réputation d'élégance et de raffinement, un peu prévenus contre le représentant d'un empire naguère encore barbare et insignifiant dans l'histoire. Leurs dépêches sont fort piquantes. Les lettres que l'impératrice écrivit régulièrement à ses enfants pendant leur longue absence n'ont pas moins de saveur et d'intérêt. Quelle vivacité, quelle belle humeur! Quel curieux mélange de jugements profonds et de remarques familières! Tout en donnant une large place dans sa correspondance aux bulletins de santé, aux progrès d'Alexandre et de Constantin, la tsarine s'entretient avec son fils et sa bru de tout ce qu'ils voient en chemin. "Je vous prie, leur dit-elle avec une tendresse qu'on croirait sincère, je vous prie de laisser aller votre plume au babil chaque fois que l'envie vous en prendra (1). » C'est par la correspondance de Catherine que nous connaissons le mieux les impressions de voyage du comte et de la comtesse du Nord.

Ils prirent leur route par Pskof, cette vieille cité qui eut, au temps des républiques russes, son siècle de gloire et qui n'a conservé de son kremlin et de ses murailles fameuses que des débris, joie des archéologues. Ils passèrent loin de Moscou dont Catherine leur avait interdit l'accès, s'arrêtèrent quelque temps à Kiev dont le nom magique éveille chez tout Russe orthodoxe tant de pieux souvenirs, et, vers la fin d'octobre, entrèrent en Pologne. « L'opinion générale des mauvais chemins et des mauvais gîtes de ce pays me donne, disait Catherine, de l'appré-

(1) Shornik, t. IX, p. 127.

hension que vous n'en souffriez (1). » Ils ne traversaient que des villes sordides, peuplées surtout de juifs. Au milieu des plaines dénudées, ils apercevaient de loin en loin un ensemble de constructions de tous styles, masse imposante et disparate; c'était la résidence de quelque haut palatin. Dans un de ces manoirs féodaux où se montraient souvent des splendeurs imitées de la cour de Versailles, ils rencontrèrent le roi de Pologne, ce Stanislas Poniatovski qui avait été, du vivant de Pierre III, sinon le premier, du moins le plus cher des amants de Catherine. Ving^t-cinq ans ont passé sur cette intrigue romanesque; mais, au milieu d'autres passions, Catherine n'a pu tout à fait oublier. Elle suit à l'égard du malheureux Stanislas une politique cruelle; elle tient la main à ce que son royaume vive et meure dans l'anarchie; et cependant elle ne lui a pas repris entièrement son cœur. Cette grand'mère, écrivant à son fils, n'éprouve aucun scrupule à remuer les cendres de cet ancien amour : » Je pense, lui dit-elle, que Sa Majesté polonaise avait bien de la peine à retrouver ma physionomie d'il y a vingt-cinq ans dans les portraits que vous lui avez montrés. Mais la conversation remplie d'agrément, de gaieté et de connaissances, de ce prince — lavez-vous retrouvée? ou la royauté l'auraitelle diminuée? Il m'a semblé en retrouver des traces dans la façon dont il a porté ma santé (2) . " Le roi de Pologne s'en retourna à Varsovie enchanté de ses hôtes et « persuadé que pour être bon patriote, il fallait être bon Russe (3) " . Le grand-duc maudissait tout bas la politique

(1) Sbornik, t. IX, p. 78.

(2) 1(1., t. IX, p. 86; Rambaud, art. cite.

(3) Rapport de l'ambassadeur de Catherine, Stachelberg, cité par CuouMiGORSKi, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 185. — Rambaud, art. cité.

inexorable de Catherine. En 1797, l'empereur Paul, qui se piquait d'être généreux à l'égard de ceux qu'il considérait comme les victimes de sa mère, transporta de Grodno à Pétersbourg le vieux roi Stanislas, découronné et tombé en enfance.

Joseph II attendait le comte et la comtesse du Nord à la frontière de ses États. A partir de Troppau, le voyage se transforma en marche triomphale. Chaque province leur envoyait des députations; les troupes prenaient les armes à leur arrivée; les villes organisaient en leur honneur des bals ou des représentations. Ils entrèrent à Vienne, le 10 novembre, en pompeux appareil. Il y eut une série de réceptions splendides, de soupers, de mascarades, de bals, de fêtes militaires : six cents hommes de troupes avaient élevé aux environs de Vienne un bâtiment en forme de citadelle pour donner au fils de Catherine le simulacre de l'attaque et de la défense d'une place (I). €e qui frappait dans ces solennités, c'étaient surtout le grand air et l'élégance propres à la maison d'Autriche.

L'empereur eut pour le grand-duc des attentions délicates et touchantes où il parut mettre tout son cœur. Dès qu'il connut à fond les habitudes et les goûts des illustres voyageurs, il s'empressa d'en informer ses frères et ses sœurs , les archiducs et les archiduchesses qui régnaient à Florence, à Parme, à Naples ou à Versailles et qui se préparaient à recevoir la visite des princes russes. « Le grand-duc et la grande-duchesse, disait-il dans sa circulaire, joignent à des talents peu communs et à des connaissances assez étendues une grande volonté de voir et de s'instruire et en même temps de réussir et de

(1) Affaires étrangères, Autriche, vol. CCCXLIII, fol. 166; M. Barthélémy, 3 octobre 1781.

plaire dans toute T Europe honnêtement; et, comme on peut compter sur leur discrétion et honnêteté, rien ne sera plus capable de les obliger que de leur faire voir sans fard et sans apprêt toutes les choses, de leur parler avec la plus g^rande franchise... Étant un peu plus méfiants par leurs circonstances que par leur caractère, il faut éviter soigneusement tout ce qui pourrait avoir l'air de finasserie ou de comédie devant eux. " Joseph recommandait vivement qu'on leur épargnât les fatigues et les veilles. 11 s'occupait aussi des plaisirs de la table et dressait avec un soin minutieux la liste de leurs mets préférés : " Ils ne sont pas du tout difficiles pour le manger, et généralement ils aiment en ce genre le simple, mais le bon, et les compotes de fruits leur sont particulièrement agréables. Ils ne boivent que de l'eau, et Mme la grande-duchesse est accoutumée aux eaux de Seltz; et, s'il n'y en avait point dans vos environs, une autre eau minérale légèrement ferrugineuse et qui ne purge point, leur pourra peut-être convenir également (I). "

Ces attentions détruisirent en partie les préventions de Paul. En quittant la Russie, il avait écrit h l'empereur une lettre assez désobligeante où il annonçait le projet de ne rester à Vienne qu'une ou deux semaines. Gagné par les manières affables de Joseph II et par la discrète élégance de la cour, il y passa plus d'un mois. Son instruction, disait-il à son ami Sacken, gagnait beaucoup à ce séjour (2). Marie goûtait la joie de se retrouver avec son père et sa mère, venus à Vienne sur l'invitation de l'empereur. Elle ressentait le besoin de réchauffer leur tendresse. L'espérance, en effet, de marier leur fille cadette

(1) D'Arneth, Joseph II und Leopold, t. I, p. 336.

(2) Sbornik, t. XX, p. 432.

à l'héritier de la couronne d'Autriche leur tournait la tête et, dans les derniers temps, ils s'étaient refroidis pour leur fille ainée, le père surtout qui gardait toujours sur le cœur les reproches de prodigalité dont sa fille l'avait irrévérencieusement harcelé (1). Marie Féodorovna n'était point jalouse de sa sœur et ne songeait qu'à lui être utile. On avait besoin de son appui. Les négociations relatives au mariage d'Elisabeth de Wurtemberg avec François de Toscane continuaient sans aboutir. Le père du jeune prince, Léopold, éprouvait une peine singulière à se décider. Ses objections se multipliaient à l'infini, se renouvelaient sans cesse, tantôt plausibles, tantôt fantasques (2) . La plus sérieuse était la différence de religion. Joseph II, tout en protestant de l'intérêt passionné qu'il portait au projet, excusait par devers lui les hésitations prolongées de son frère. Il fallait bien convenir que la prétendue était petite et sans beauté : des traits irréguliers et fortement marqués, des yeux sans expression, une bouche disgracieuse. Elle avait quinze ans à peine : c'est un âge ingrat pour les filles. «J'ai eu soin, écrivait Joseph II, de lui faire nettoyer et arranger les dents, ce dont elle avait besoin (3) . » Modestie, simplicité, bon sens, elle possédait toutes les qualités qui suffisent à faire une bonne bourgeoise; mais quelle gaucherie, quelle ignorance du monde et de la cour! Marie Féodorovna plaida pour sa sœur et finit par obtenir de Léopold de Toscane un acquiescement définitif au mariage. Mais on exigea qu'Elisabeth restât à Vienne, au couvent des Salé-

(1) Choumigorsk.1, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 166.

(2) u Les principaux sujets se montrent très hostiles à ce projet » , écrivait de Vienne le baron de Breteuil. (Affaires étrangères, Autriche, vol. CCCXLIII, fol. 255.)

(3) D'Arneth, Joseph II, t. I, p. 63.

siennes, pour parfaire son éducation et s'instruire de la religion catholique (1).

Kaunitz, le vieil homme d'État qui depuis trente ans dirigeait la politique autrichienne, intervint dans cette affaire et seconda les efforts de Marie. Grâce à lui, le prince et la princesse de Wurtemberg, toujours besogneux, n'eurent pas à payer la pension de leur fille aux Salésiennes (2) . Ce grand seigneur, assez fat de sa personne et de son génie, assez impertinent même, n'accueillait pas toujours avec amabilité les hôtes de Tempereur. Lorsque, quelques mois plus tard, Pie VI vint dans la capitale autrichienne, il affecta de le traiter comme un voyageur ordinaire. Ayant invité le pape à dîner, « il ne se gêna pas, raconte la princesse Dachkof, pour aller selon son habitude à sa maison de campagne, et rentra tard en faisant attendre le pape pendant plusieurs heures. Il arriva botté, le fouet en main, et se servit de cet instrument pour indiquer à son illustre convive les tableaux qu'il prisait le plus (3). » On se serait bien gardé de traiter avec une pareille désinvolture le fils de Catherine, l'héritier d'un puissant empire avec lequel l'Autriche venait de s'associer !

Sachant combien Paul Pétrovitch souffrait d'être tenu par sa mère à l'écart des affaires, Joseph crut habile de lui montrer de la confiance, de lui parlera cœur ouvert des ambitions communes de l'Autriche et de la Russie, de lui mettre sous les yeux les lettres confidentielles qui s'étaient échangées, au mois de mai 1781, entre les deux souverains et qui consacraient leur alliance. « J'ose croire,

(i) D'Arneïh, Joseph II, t. I, p. 121. — Affaires étrangères, Autriche, vol. CCCXLIII, fol. 255; le baron de Breteuil, 20 novembre 1781. (2) Sbornik, t. IX, p. 144.

(8) Archives Vorontsof, t. XXI, p. 218.

écrivait Catherine, puisque mon fils Ta promis, qu'il en gardera le secret le plus strict, quelque peu impénétrable que soit d'ailleurs sa jeunesse pour ceux qui sont accoutumés à faire le métier de scrutateurs de pareils secrets ( 1) . >» Au demeurant, et malgré les caresses dont on l'avait comblé, Paul quitta Vienne, mieux disposé sans doute pour la personne de l'empereur, mais toujours à peu près aussi hostile à l'alliance autrichienne. Jusque dans les salons de Schœnbrunn, il ne se gênait pas pour exprimer tout haut ses sentiments à l'égard de ceux qui, comme Potemkin, s'étaient, selon lui, vendus à l'Autriche. " Dés que j'aurai quelque chose à ordonner, disait-il avec emportement, je les ferai ausruihen et les casserai et chasserai (2). »

Le départ de Vienne ne se fit pas sous de favorables auspices. Une maladie étrange et perfide, inconnue encore des médecins, « une fièvre catarrhale épidémique » , sévissait dans la capitale de Joseph II comme dans toute l'Europe : on voyait apparaître pour la première fois peut-être le fléau qui devait, cent ans plus tard, exercer parmi nous tant de ravages, Tinfluenza. La maladie, chez la plupart de ceux qu'elle atteignait, était courte et bénigne. La grande-duchesse arriva à Neustadt avec un violent mal de tête et une grosse fièvre; au bout de quelques jours, le mal se dissipa et l'on put se remettre en route (3) . Mais de sombres pensées attristaient le voyage. De mauvaises nouvelles arrivaient de Russie. Un

(i) D'Arneth, Joseph II und Katharina von Russland, p. 117.

(2) Id., Joseph II und Leopold, t. I, p. 119. — « Malgré les fêtes dont on l'a étourdi, il a une uiétiance réelle du chef de l'empire » , écrivait le baron de Mackau. (Affaires étrangères, Autriche, vol. GVIII, fol. 299).

(3) Rapport de Galitsin, cité par GucuMiGonsKi, Imperatritsa Maria Féodoroviuz, p. 198.

228 PAUL l" DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

hiver particulièrement dur, avec de brusques variations de température, y avait favorisé l'épidémie. " Il y a bien eu, écrivait Catherine, dix à quinze mille personnes malades de la même maladie pendant dix jours. A Moscou, sur le chemin de Moscou, par conséquent Tver, Novgorod, on n'entend de toutes parts que les mêmes nouvelles. Il y en a de Toula, Kalouga et Pleskov qui disent la même chose. Imaginez-vous quelle belle harmonie que tout un empire qui tousse et éternue ! L'on dit que Tannée passée, à Paris, l'on appelait cela la grippe (I). » Les enfants, Alexandre et Constantin, ne sont pas épargnés; ils toussent, ils ont la fièvre. « Dés vendredi au soir, la couleur de leurs cheveux m'avait fait soupçonner que cela arriverait, et j'avais averti leurs femmes (2). » L'impératrice est préoccupée. Heureusement, ils ne tardent pas à revenir à la santé et à retrouver leur gaieté.

La crise conjurée et les inquiétudes disparues, il y a chez Catherine comme un regain de tendresse pour ses petits-enfants. Dans ses lettres, elle s'étend plus complaisamment encore que de coutume sur leurs espiègleries et leurs traits d'esprit. Alexandre et Constantin écrivent eux-mêmes à leur mère pour lui annoncer qu'ils se portent à merveille. Alexandre a beaucoup de peine à écrire " parce que ses menottes ne lui obéissent pas encore," il s'impatiente; puis, honteux de s'être mis en colère, il supplie grand-maman « de lui donner un livre où il puisse apprendre à avoir patience » . Ses lettres sont courtes et modestes. Il voudrait bien qu'on lui rapportât de voyage un petit frère : c'est si ennuyeux, dit-il, quand on joue au cocher, de n'avoir qu'un cheval à atteler. Catherine se charge d'appuyer sa demande :

(1) Sbornik, t. IX, p. 117.

(2) Irl., t. IX, p. 116.

elle souhaite, elle aussi, qu'on lui ramène un joli marmot « faisant tout doucement route vers la lumière. (1) "... Qu'on nous pardonne de faire comme le comte et la comtesse du Nord au cours de leur voyage et d'évoquer quelquefois le souvenir de ceux qu'ils avaient laissés à Pétersbourg.

Les augustes voyageurs trouvèrent à Trieste un air clément, une mer d'un bleu rayonnant, un ciel chaud et splendide, toutes les magnificences du Midi. «Ce serait une bonne chose, leur écrivait Catherine, si l'on pouvait acheter du climat dont vous me faites la description (2) . » Les princes goûtèrent le charme de Trieste qui ressemblait, disaientils, à Péterhof, la villa du grand Pierre (3). lis passèrent l'Adriatique " sans peur et sans effroi » et débarquèrent à Venise le 18 janvier. L'Italie s'ouvrait devant eux, l'Italie au nom plein de lumière : ils n'abordaient pas sans émotion cette terre tout imprégnée d'antiquité. A Venise tout les surprit et les ravit : les palais de marbre, les églises de marbre, les ponts de marbre, l'universelle présence de l'eau mouvante et luisante. La basilique de Saint-Marc sous ses dômes bulbeux, avec ses voûtes lambrissées de mosaïques, avec ses coupoles scintillantes d'or, cet étrange sanctuaire, sorte de mosquée chrétienne, dut leur rappeler les vieilles églises moscovites, comme elle à moitié byzantines. La république de Venise organisa en l'honneur de ses hôtes des régates de gondoles, des combats de taureaux et de chiens (4). On se divertissait dans la belle cité plus que nulle part en

(1) Sboi-iiik, t. IX, passim.

(2) Id., t. IX, p. 123.

(3) Id., t. IX, p. 116.

(4) Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 218, lettre de La Fermière, secrétaire et compagnon de voyage du grand-duc Paul.

Europe; le carnaval y durait six mois. Venise finissait, comme ses sœurs les républiques grecques, en païenne, par la nonchalance et la volupté. Paul fit part à sa mère des réflexions philosophiques que lui inspirait la décadence de cette république (1).

Rome produisit sur les voyag^eurs un g^rand effet. Dès leur arrivée, ils se firent conduire en chaise de poste à Saint-Pierre et au Panthéon. Le Panthéon surtout les transporta. En 1819 Marie Féodorovna, rappelant ses impressions anciennes, écrivait au Suisse La Harpe qui accompag^nait le grand-duc Michel en Italie : « Cette voûte ouverte, ce ciel du plus bel azur que je contemplais donnait à mon âme un élan qui par la voûte fermée de Saint-Pierre me paraissait moins vif (2). » Ils visitèrent le Golisée, le Gapitole. Ils eurent l'occasion d'admirer dans la basilique de Saint-Pierre le faste des pompes sacrées. Le pape Pie VI, beau et majestueux de sa personne, officiait. La cérémonie terminée. Sa Sainteté reçut affectueusement " nos schismatiques " . La tsarine put féliciter son fils " des deux baisers que le pape lui avait appliqués sur chaque joue. Il pouvait se vanter d'être en possession d'une rareté que guère catholique n'a emportée de Rome (3) » . C'était le moment où Pie VI se préparait à faire le voyage de Vienne pour contenir le zèle réformateur de l'empereur Joseph II. « Je crois, écrivait à Vorontsof un des secrétaires du grand-duc, je crois qu'il lui sera plus facile de transporter des montagnes que d'arrêter le cours des réformes salutaires que l'on entre-

(1) Sbornik, t. IX, p. 121; Rambaud, art. cite.

(2) Id., t. V, p. 107.

(3) Id., t. IX, p. 123. — L'abbé Ciofani écrivait au roi de Prusse : « Leurs Altesses Impériales ont été enchantées du Pape, très satisfaites de son humanité ; elles ne se sont pas rassasiées de le voir. » (Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 112, le 7 février 1782.)

prend à Vienne. » C'était aussi l'opinion de Catherine. >' Peut-être, écrivait-elle malicieusement, peut-être ce voyage fera-t-il plus de bien à sa santé qu'à ses affaires. » L'empereur, en effet, accueillit assez mal le vicaire du Christ, refusa d'écouter ses réclamations et le Ht partir ou mieux « l'empaqueta " le plus tôt qu'il put (1).

Le tsarévitch fut désagréablement surpris de rencontrer à Rome une ancienne amie de sa mère, la princesse Dachkof. Cette femme ambitieuse et remuante avait tiré peu de profit de la révolution de 1 762 qu'elle avait pourtant préparée avec Catherine. Tout le monde lui tournant le dos à la cour impériale, elle s'était mise à voyager et promenait son humeur tapageuse à travers l'Italie, criant partout son enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de la Renaissance, s'imaginant les découvrir (2). Catherine avait à Rome un ami moins encombrant et que Paul s'empressa d'aller voir, le peintre allemand Reiffenstein. C'est une amusante figure que celle du « divin » , comme l'appelait Catherine. Grand amateur d'antiquités, Rome l'avait attiré et gardé. Il la connaissait de fond en comble, il l'aimait comme un propriétaire aime son domaine. Son plus grand plaisir était de servir de guide aux touristes de marque, pourvu que leur curiosité fût sincère. La tsarine avait recours à son habileté et à son dévouement pour meubler ses galeries de l'Ermitage et lui adressait sans cesse des demandes de tableaux anciens, de statues ou de médailles. Le pesant Allemand se mettait en campagne, suait sang et eau, fouillait les boutiques des brocanteurs et finissait toujours par y découvrir un morceau de choix. Il débattait le prix avec acharnement et obte-

(1) Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 216, lettre de La Fermière; Sbornih\ t. IX, p. 131; d'Arneth, Joseph H, t. I, p. 103.

(2) Archives Vorontsof, t. XXI, p. 215.

nait toujours de bonnes conditions, ce qui naturellement le rendait très (glorieux (1). Le malheur voulut qu'une attaque de goutte le retint au lit au moment où le fils de tlatherine visita la vieille ville des papes. Manquant de conseils et d'expérience, Paul tomba entre les mains d'un certain Jenkins, un brocanteur de mauvais aloi qui avait eu, selon Grimm, « une partie de l'Angleterre à meubler avec ses croûtes » . Paul acheta dans sa boutique plus de choses " bâtardes » que de « légitimes » (2).

De Rome le comte et la comtesse du Nord coururent à Naples. « Je pense qu'à votre retour, leur écrivait Catherine, nous ne vous retrouverons pas bien engraissés par le bon train que vous allez (3). » Gomme il n'y avait pas de place dans les hôtels garnis, à cause du carnaval, Paul se logea à l'étroit dans une petite maison qu'il avait forcé le propriétaire à lui louer (4). Il visita Pompéi où les fouilles avaient commencé dès le milieu du dixhuitième siècle, Herculanum, Baies, Pestum. Le froid l'empêcha de monter au Vésuve qui l'intéressait beaucoup, sans doute parce qu'un de ses maîtres, Oepinus, avait écrit un ouvrage sur les Volcans de la lune. Une ou deux fois, l'abbé Galiani le suivit dans ses courses. « C'était, selon Catherine, un personnage très original quoiqu'il ne fût guère plus haut qu'un chou (5). » Ce joli « nain de génie » , qui philosophait comme Platon et gambadait comme Arlequin, pouvait être un amusant compagnon de route. Au retour de ses promenades dans les environs, le grand-duc retrouvait Naples en fête. Il

(1) Voir les lettres de Catherine II à Grimm, Sbornik, t. XXIII, passim.

(2) Sbornik, t. XXIII, p. 154.

(3) Id., t. IX, p. 128.

(4) Affaires étrangères, Naples, vol. CVI, fol. 55; M. de Clermont d'Amboise, 23 février 1782.

(5) Sbornik, t. IX, p. 128.

pénétrait dans un labyrinthe de ruelles tortueuses et charmantes, pavoisées pour le carnaval, peuplées de costumes voyants, de figures narquoises et sensuelles, d'une foule bruissante et changeante. L'ambassadeur de France, M. de Clermont d'Amboise, offrit à l'illustre étranger un bal masqué. Quantité d'invitations avaient été lancées. Beaucoup de personnes eurent l'indiscrétion de vendre leurs billets ou de les donner à des gens indignes. « Ces gens, raconte l'infortuné diplomate, regardèrent comme un pillage qui leur était préparé le buffet pourvu de rafraîchissements, et emportèrent gobelets, tasses, carafes et plats d'argent; ce qui rendit les honneurs des rafraîchissements très difficiles à faire à ceux pour qui ils étaient préparés. " M. de Clermont d'Amboise connaissait le peuple de Naples et ne s'étonna pas trop de sa mésaventure (1).

Pendant son séjour à Naples, Paul se montra soucieux, maussade, irritable. Le roi et la reine l'invitèrent à dîner : il se fit excuser au dernier moment par un cuisinier d'auberge. Sa Majesté Sicilienne organisa en son honneur une chasse au sanglier ; il refusa d'y prendre part (2). Il faut dire à sa décharge que le couple qui régnait sur les Deux-Siciles n'était pas pour inspirer la sympathie. Ferdinand IV était un despote vulgaire, avec des débris de sensualité animale et des fureurs de chasse. Sa femme le dominait et achevait de l'abaisser : c'était la sœur de Joseph II et de Marie-Antoinette, l'arrogante et passionnée Marie-Caroline. Insouciante du scandale, elle affichait son intimité avec l'Irlandais Acton, son amant

(1) Affaires étrangères, Naples, vol. GVI, fol. 45; M. de Clermont d'Amboise, 16 février 1782.

(2) Id., Naples, vol CVI, fol. 56; M. de Clermont d'Amboise, 23 février

d'habitude, qu'elle laissait envahir tout le {gouvernement; ce qui ne l'empêchait pas, vers 1782, d'avoir un caprice pour un gentillâtre russe dont le nom seul rappelait au ^rand-diic d'amers souvenirs, André Razoumovski. Ce diplomate à bonnes fortunes représentait alors la Russie à la cour de Naples. Il alla rendre ses devoirs à Paul; son attitude ne trahissait aucun embarras; il paraissait avoir oublié ses torts envers son impérial ami, ses intrigues avec la grande-duchesse Natalie Alexiéevna. Paul, en le voyant, frémit de colère, le tint pendant une demi-heure sous une grêle de reproches et d'outrages, et voulut même, dit-on, se précipiter sur lui l'épée à la main (1). Il resta plusieurs jours agité, mécontent. Quant à Razoumovski, il laissa passer l'orage et songea à se préparer en dehors de Paul une fortune et un avenir. L'éclat d'une longue ambassade à la cour d'Autriche, un charme irrésistible, des allures superbes et dominatrices, une magnificence sans égale devaient un jour faire de lui le roi de Vienne; vers 1810, il donnait le mot d'ordre aux salons autrichiens et, au lendemain même du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, y soufflait la haine contre la France (2).

Il s'en fallut que Naples, la poétique Naples, fût pour Paul la meilleure étape de son voyage. Il ne pouvait regarder le golfe enchanté sans apercevoir, au-dessus des voiles qui appareillaient gaiement vers l'espace, une forteresse d'aspect morose, le château Saint-Elme, dont la vue devait éveiller dans son âme inquiète de tragiques souvenirs, de sombres pressentiments. La vieille geôle

(1) Affaires (étrangères, Naples, vol. CVI, fol. 65; M. de Clermont d'Amboise, 23 février 1782; Wassii.tchikgf, les Razoumovski, t. II, p. 71; ScHNiTZLER, Fi'trst Andréas Razoumovski, Leipzig, 1863.

(2) Cf. Albert Vandal, Napoléon et Alexandre I", t. II, p. 409.

avait abrité en 1717 la jeunesse tourmentée d'Alexis, fils de Pierre le Grand, et dérobé pendant cinq mois le fugitif aux poursuites paternelles. Le malheureux prince n'avait quitté la forteresse italienne que pour aller mourir dans les sourdes casemates de Pétersbourg (I). En face du château Saint-Elme, l'héritier de Catherine songeait à l'héritier de Pierre I" dont la navrante histoire ressemblait à la sienne. Paul se rappelait ses démêlés avec sa mère, et dans son imagination naturellement effrayée surgissait la crainte* de subir un jour le sort d'Alexis.

Il partit de Naples à la manière d'un prisonnier qui s'évade. Brusquement, il décida de retourner à Rome, et il fallut se mettre en route sans perdre une heure, sans se donner le temps de prendre congé de Sa Majesté Sicilienne (2) . On remonta vers le nord ; on passa au pied des Abruzzes. Les chemins n'étaient pas sûrs. On rencontrait aux relais de poste une nuée de mendiants, lépreux, orphelins pathétiques, gueux et capucins, traînant leurs guenilles et tendant aux voyageurs des mains suspectes. On couchait dans de mauvaises auberges. « L'Italie, déclarait Catherine, ne brille pas par les gites pour les voyageurs (3) . » L'aspect du pays était étrange; le désordre, la sauvagerie, la stérilité partout, dans la société comme sur le sol. L'homme ne savait pas tirer profit des choses. Le gouvernement prenait et laissait faire; s'il intervenait, ce n'était point par des services, mais par des exactions. « Lorsqu'on parcourt l'Italie, écrivait Marie Féodorovna, on éprouve un sentiment de regret extrême

(1) Cf. E -M. DE Vogué, le Fils de Pierre le Grand, chap. vi.

(2) Affaires étrangères, Naples, vol. CVI, fol. 56; M. de Clermont d'Amboise, 23 février 1782.

(3) Sbornik, t. IX, p. 153.

de voir la majeure partie des habitants si peu en harmonie avec les beautés de la nature. Celle-ci est majestueuse, vivifiante, productrice, partout où on a voulu la rendre telle, comme dans la Lombardie, la Toscane. Mais elle est dégradée, malsaine, dans les États du pape et en partie dans le royaume de Naples, faute de soins et de surveillance du g^ouvernement. Le peu de sécurité individuelle est effrayant pour Thabitant et honteux pour le siècle qui, sous bien des rapports éclairé comme il l'est, devrait combattre tout ce qui tient à la désorganisation et aux ténèbres (1) • » Le contraste du passé et du présent, sur cette terre étrange, frappait vivement le grand-duc Paul. " Nous traversons bien des pays et voyons bien des formes de gouvernement, écrivait-il d'Italie à l'archevêque Platon. Mais, hormis les tableaux et les autres curiosités du même genre, il n'y a ici rien à voir. Il n'y a qu'à pleurer, quand on songe où l'humanité peut monter sous un bon gouvernement, où elle peut descendre sous un gouvernement inepte et brutal comme l'est celui de nos jours, n'en déplaise à l'infaillibilité du pape (2). » Catherine n'aimait pas les « têtes italiennes » . Ce ne sont que des « oiseaux de passage très maigres et de mauvais goût... Ces têtes et les restes des antiquités romaines doivent contraster singulièrement pour quiconque réfléchit (3) . " Elle avait foi cependant en l'avenir. Il L'Italie attend et espère " , écrivait-elle en 1780. Mme de Staël exprimait une idée très répandue à la fin du dix-huitième siècle, lorsque, parlant du « mystère » de l'Italie, elle ajoutait : « Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce qu'ils

(1) Sborulk, t. V, p. 111, lettre à La Harpe du 30 avril 1819.

(2) Rousski Archiv, 1887, t. II, p. 28.

(3) Sbornik, t. IX, p. 134.

LE VOYAGE EN EUROPE 2a7

pourraient être que parce qu'ils sont maintenant (1). » En Toscane, au moins, le comte et la comtesse du Nord purent retrouver les marques du travail et de la prospérité humaine. Le {gouvernement paternel des grands-ducs allemands y continuait le pompeux gouvernement des grands-ducs italiens. A la fin du dix-huitième siècle, Florence était une petite oasis en Italie : on 1 appelait gli felicissimi Stati. On v bâtissait comme autrefois, on y donnait des fêtes, on v causait; une rude main de despote n avait point, comme ailleurs, détruit l'esprit de société. Léopold de Toscane, protecteur des arts, ami des lumières et de l'humanité, gouvernait avec plus de sagesse et de pondération que son frère, le turbulent Joseph II. Ce fut avec une exquise amabilité qu'il promena ses hôtes parmi les chefs-d'œuvre de 1 art florentin. Il désirait leur plaire. Son fils, François, devait, on s'en souvient, épouser la sœur de Marie Féodorovna. Le futur mari d'Elisabeth de Wurtemberg n'était âgé que de quatorze ans en 1782; son père n'avait pas encore jugé à propos de l'avertir qu'on l'avait fiancé. La grandeduchesse l'observa avec une attention sympathique. « Il a, disait-elle, l'extérieur d'un enfant, mais la raison d'un homme mùr. Ses manières sont fort distinguées. Il ne semble pas qu'il faille de grands efforts pour l'aimer (2). » Cet aimable prince qui grandit à la cour de Florence, la mort prématurée de son père en 1792 l'appellera à l'empire, à un âge où l'on ignore les affaires, où l'on s'ignore soi-même : que de force d'âme il lui faudra pour supporter l'humiliation d'Austerlitz et de Wagram !

(1) Mme DE Staël, Corinne, liv. I, chap. v. — Albert Sokel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 384.

(2) Chocmigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 207.

Léopold de Toscane étudia de près ses hôtes, tout en leur faisant les honneurs de sa capitale. Il réussit à mettre le grand-duc sur le pied de lui parler avec une ouverture peu conforme à la nature défiante et dissimulée de ce prince. Quand il eut fait connaissance avec Paul Pétrovitch, il rendit compte à son frère Joseph de ses observations. 8i Ton veut savoir quelles impressions produisait le fils de Catherine dans les cours étrangères, le mieux est de le demander à Léopold, esprit subtil et perspicace. « Le comte du Nord a, outre beaucoup d'esprit, de talent et de réflexion, le talent de saisir juste les idées et les choses et d'en voir avec promptitude toutes les idées et les circonstances. On voit dans tous ses discours qu'il souhaite le bien. Je crois qu'avec lui il faut agir ouvertement, rondement, sincèrement et avec droiture pour ne pas le rendre méfiant et soupçonneux. Je crois qu'il sera très actif, mais surtout il a beaucoup de nerf dans sa façon de penser. Je le crois très ferme, résolu et décidé lorsqu'il a pris un parti et pas un homme certainement à se laisser diriger par personne. En général, il parait qu'il n'aime pas beaucoup les étrangers et il sera même plutôt sévère et porté pour l'ordre, pour la subordination sans restriction, la règle et l'exactitude (1) . »

Après avoir fêté et flatté de toutes façons le grandduc, dont l'attachement à la Prusse ne laissait pas de l'inquiéter, Léopold de Toscane fit route avec lui jusqu à Livourne. Le comte et la comtesse retrouvèrent là quelque chose de leur lointaine patrie : une escadre russe, aux ordres de l'amiral Soukhotin, stationnait à cette époque dans les eaux de la Toscane, prête à menacer l'archipel et surveillant le fameux siège de Gibraltar par

(i) D'Arneth, Joseph II, t. I, p. 115.

les troupes espa{jiioles et françaises (1). La Russie venait à peine d'obtenir un littoral sur la mer Noire, et déjà elle ambitionnait de jouer un rôle dans la Méditerranée. Les voyageurs firent leurs pâques à Livourne. Ils prirent ensuite leur route par Parme, Milan et Turin. Une visite à la cour du roi de Sardaigne devait les intéresser particulièrement : en effet, la maison de Savoie, tout occupée à agrandir son domaine, étonnait l'Europe par son appétit; et cependant elle ne faisait alors que manger les premières feuilles de « lartichaut autrichien » . Victor- Amédée III avait marié son fils à une sœur de Louis XVI, la gracieuse et douce Marie-Clotilde. n La princesse de Piémont, déclarait Mme dOberkirch, est un ange de piété et de vertu, et certainement les catholiques ont dans leur calendrier bien des saintes qui ne la valent pas (2). " Elle charma la grande-duchesse de Russie et devint son amie. Elle lui fit regretter l'Italie et par avance aimer la France. Les « diableries » des Genevois empêchèrent le comte et la comtesse du Nord de passer par la vieille cité de Calvin. Les troubles y étaient à l'état chronique, les anciennes familles détenant le pouvoir et le peuple réclamant sans cesse les droits et les prérogatives qu'il s'était octroyés à la chute de la domination savoyarde. De temps en temps, la république subissait une crise aiguë. « La ville de Genève, écrivait Catherine, sera bien gouvernée, les pieds ayant pris le dessus sur les tètes ; ces gens-là depuis plusieurs années font tout au monde pour se ruiner. On dit que c'est Rousseau qui a mis le feu aux éloupes (3). » Le Contrat social était en effet le pro-

(1) Rambacd, art. cité.

(2) Mme dOberkirch, Mémoires, t. I, p. 315.

(3) Sbornik, t. IX, p. 148; Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 230, lettre de La Fermière.

gramme, les Lettres de la Montagne étaient le cri de guerre des révolutionnaires. La tsarine accusait aussi Voltaire, Voltaire qu'elle avait tant aimé et encensé 1 Le tsarévitch, fuyant le spectacle des discordes humaines, entra dans le domaine des hautes et pacifiques montagnes que rien ne trouble. Ce ne fut pas sans effroi que ce fils de la steppe regarda les monstrueuses Alpes, leurs gigantesques pyramides de roc, leurs crêtes cassées, leurs grandes brèches à pic, leurs subites tranchées. On était en mars; des traînées de neige rampaient dans tous les creux, insensibles aux premières caresses du soleil. En Russie, l'hiver touchait à sa fin : Catherine écrivait à ses enfants combien il était doux de se sentir pénétré par les tiédeurs du printemps. Une expression charmante et neuve venait sous sa plume : « Ici nous sentons l'avril (1). »

Le fils de Catherine arrivait en France à une heure tragique de son histoire. La royauté succombe à sa tâche. Chaque pas vers les réformes nécessaires est arrêté par l'intérêt tout-puissant du privilège. L'autorité se relâche. Les parlements sont en pleine révolte, le gouvernement en pleine déroute. Necker vient d'expier par sa chute la tentative de rendre publiques les recettes et les dépenses de l'État et d'y porter l'ordre avec la lumière. Louis XVI aura bientôt épuisé tous les hommes et tous les expédients. La France est au bord d'une révolution. Que le

(I) Sbornik, t. IX, p. 137.

grand-duc de Russie ne paraisse point avoir pressenti les événements dont la France allait être le théâtre, il ne faut pas s'en étonner. Il ne fréquenta chez nous que des gens de son monde, et l'on sait que dans les salons les vérités désagréables, les prévisions pénibles n'étaient point admises. Paul vit la pompe de Versailles, un fourmillement de livrées, d'uniformes et de costumes, un monde gracieusement animé, arrangé exprès pour le plaisir des yeux comme une scène d'opéra, des hommes, chefs-d'œuvre d élégance mondaine, des femmes, miniatures exquises. Il fut charmé. Il ne se demanda pas si cette société était aussi solide que brillante.

Le grand-duc allait trouver en France une cordiale réception. Un mouvement d'opinion venait de se produire assez brusquement, à Paris et à Versailles, en faveur de la Russie, des Russes et de Catherine surtout. La mode voulait qu'on admirât tout ce qui venait de l'empire des tsars. Le théâtre allait s'approvisionner de sujets dans l'histoire russe. L'enthousiasme naïf de la foule rivalisait d'inventions avec le lyrisme des poètes. Un tailleur nommé Fagot faisait fortune avec un vêtement pour enfants dont la tsarine avait fourni le modèle : c était cette blouse flottante qu'elle s'était amusée à tailler de ses propres mains pour son petit-fils Alexandre. On ne pouvait faire un pas dans la rue sans lire au front d'une boutique : A r impératrice de Russie, A Cenijnre russe, A la dame russe. Une modiste bel-esprit prenait pour devise : Au Russe galant. Catherine raillait cet enthousiasme passager : « Les Français se sont engoués de moi comme d'une plume à la coiffure; mais, patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez eux (1). » Si le nom de Cathe-

(1) Voir Wauszewski, le Roman d'une impératrice, p. 388-389.

fine était dans toutes les bouches, c'est qu'elle avait su j)rendre à son service les grands prêtres de la gloire, les maîtres de l'esprit public, Voltaire, Diderot et vingt autres. Mais elle devait le meilleur de sa popularité à son intervention pendant la guerre d'Amérique. En 1780, l'impératrice, émue des violences commises par l'amirauté anglaise, avait proclamé la neutralité armée et apporté à la France un appui moral contre l'Angleterre. On lui en savait gré.

Aux acclamations qui saluaient l'arrivée en France du grand-duc Paul, Catherine ne parut pas très sensible. « L'impératrice n'aime ni la France, ni son fils, « écrivait de Saint-Pétersbourg le marquis de Vérac (1). Dans les lettres que Paul recevait de sa mère, se manifeste plus d'une fois un mélange de dédain et d'envie pour notre pays. On y constate avec un secret plaisir que les routes y sont mal entretenues. «Voilà un préjugé dont il faudra revenir que l'excellence des chemins de France ! » On relève la médiocrité des pièces de théâtre offertes au public parisien : » Raffolant de spectacles, tout Paris n'en a pas de mieux joués que les nôtres. » Pour mieux rabaisser le présent, on renchérit sur l'admiration du passé : « Il me semble, écrivait Catherine, qu'à Fontainebleau je n'aurais rêvé qu'à Henri IV. " La cour ne trouve pas grâce à ses yeux. Indulgente pour Louis XVI, elle juge sévèrement Marie-Antoinette. « Si la reine de France ressemble à l'Empereur de visage, il ne parait pas que la même ressemblance se trouve dans leur conversation, par ce que vous m'en contez. " Elle raille la frivolité de la sœur de Joseph II. « Que Dieu bénisse la reine très chrétienne, ses pompons, ses bals et ses spectacles,

(1) Affaires étrangères, voL CIX, fol. 185.

son rouge et ses barbes bien ou mal arrangées ! Je ne suis pas fâchée que tout cela vous ennuie et augmente en vous l'envie de revenir (1). » Un diplomate avait finement noté que si Catherine avait de l'aversion pour la France, c'était un peu jalousie de femme (2) .

Les premières impressions que recueillirent en France Leurs Altesses Impériales ne durent pas être très favorables. La province était inerte, les routes abandonnées, les campagnes dénudées, l'agriculture en ruine ou en détresse. Un poète russe qui avait visité la France en 1778, von Vizin, observait que les paysans étaient dans la saleté jusqu'aux oreilles (3). Assurément ils ressemblaient peu aux bons villageois doux, humbles, reconnaissants, dont Marie Féodorovna avait pu admirer la simplicité de cœur dans les livres de Rousseau. Les petites villes paraissaient mortes. Nos voyageurs couchèrent dans ces exécrables auberges des gros bourgs dont l'Anglais Young disait qu'elles seraient le purgatoire de ses pourceaux. « Ils ne sont nullement difficiles, mandait à Vergennes le comte de Bruce, et ils se contentent de loger dans les hôtels garnis, tels qu'ils en trouvent (4) » . Il n'y avait de civilisation et de bien-être que dans les très grandes villes. Lyon se pavoisa, se décora, s'illumina pour recevoir les princes russes. Le prévôt des marchands échangea avec eux politesses et cordialités, les promena au milieu d'une foule enthousiaste et leur offrit des fêtes

(1) Sbo?-nik, t. IX, p. 155 et 156; Rambaud, art. cité.

(2) SiBATiER DE Cabres dans son mémoire de 1772.

(3) Voir Louis Léger, Russes et Slaves, 3*^ série.

(4) Affaires étrangères, vol. CVIII, fol. 205; le comte de Bruce, 6 avril 1782. — D'après ce rapport, « la marche était toujours distribuée en trois divisions, de manière que les mêmes chevaux, avec des jours d'intervalle pour se reposer, conduisaient les trois parties. Le nombre des chevaux employés allait environ à soixante. »

à THôtel de Ville (1). A Lyon comme dans beaucoup d'autres cités, Paul demanda à visiter les hôpitaux. La curiosité l'y poussait presque autant peut-être que la pitié : jusqu'au seuil du dix-huitième siècle, le spectacle des douleurs humaines était recherché des boiars russes qui se formaient une cour de nains, de culs-dejatte, d'épileptiques. Aujourd'hui encore, la souffrance a, pour les Russes du peuple surtout, un attrait mystérieux. Les hôpitaux français étaient généralement encombrés de malades, mal aérés, mal tenus, et Catherine II pouvait les traiter de « véritables cloaques (2). » Le couple princier ne manqua pas de visiter la manufacture d armes de Saint-Étienne où 80,000 fusils étaient prêts à livrer aux troupes françaises : « J'espère bien, dit Marie, que ces vaillants et aimables Français ne les tireront jamais contre mes chers Russes ; il vaut mieux être amis (3). " Elle ne se doutait point que, quinze années durant, Russes et Français allaient se trouver face à face sur tous les champs de bataille de l'Europe, ni qu'elle userait de son influence d'épouse et de mère pour attiser le feu plus souvent que pour l'éteindre.

Le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord qu'avait rejoints à Fontainebleau l'aimable et spirituelle Oberkirch, arrivèrent à Paris et descendirent à l'hôtel du prince Bariatinski, ambassadeur de Russie. Le bruit de leur arrivée se répandit comme une fusée dans Paris. Une foule de badauds vint assiéger leur demeure. « L'empressement à les voira été extrême et s'est soutenu» , écrivait La Fermière à ses amis de Russie (4) . Paul avait alors

(1) Le Mercure de France, juin 1782, p. 32.

(2) Shornik, t. IX, p. 160.

(3) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 323.

(4) Archives Vorontsof, t. XXIX, p. 232.

vingt-huit ans. On fut surpris » qu'il n'eût pas la taille d'un Atlas ou d'un Hercule, lui qui devait gouverner de si vastes États » . Il était petit, il était laid : sa figure ne ressemblait guère à celle « que les poètes et les romanciers n'auraient pas cru pouvoir se dispenser de lui donner (1) ». On en fut réduit à louer la vivacité de son regard, la malice de son sourire, la finesse de sa physionomie. On ne sembla pas s'apercevoir de ses manières empruntées ni de son élocution pénible : « Il parle peu, observait le Mercure de France, mais toujours très à propos, sans affectation, sans gêne, sans paraître chercher ce qu'il dit de flatteur. Il Quant à la grande-duchesse, on la trouva un peu forte, mais agréable et sans prétention (2) .

Les illustres étrangers ne devaient être reçus solennellement à Versailles par le roi et la reine que le 20 mai. Le 19, le comte du Nord, impatient d'admirer la résidence royale, suivit en simple particulier la file de voitures qui, de Paris à Versailles, roulait incessamment comme un fleuve et se promena, sans être reconnu, autour du palais immense et grandiose où toute la vie d'un peuple aboutissait. Il assista au défilé des chevaliers du Saint-Esprit et revint émerveillé (3) .

Au jour fixé, le grand-duc fut présenté à Louis XVI par le prince Bariatinski, pendant que la comtesse de Vergennes conduisait la grande-duchesse chez la reine. La future tsarine excitait si vivement la curiosité que la plus jeune fille de Mme de Polignac avait obtenu delà reine de se glisser pour la voir à côté du lit royal. Marie Féodorovna portait une toilette ravissante, un grand habit de brocart bordé de perles, sur un panier

(1) GniMM, Correspondance littéraire, t. XIII, p. 145.

(2) Le Mercure de France, juin 1782, p. 176.

(3) Pierre de Nolhac, la Reine Marie- Antoinette .

de six aunes (1). La reine, dont l'abord était habituellement aimable, se sentit gênée devant ses visiteurs impériaux; elle dut se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et dit à Mme Gampan, en lui demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver « que le rôle de reine était plus difficile à jouer en présence d'autres souverains ou de princes appelés à le devenir, qu'avec des courtisans (2) n . Elle fut bientôt remise de son premier trouble.

Le prince de Poix conduisit Leurs Altesses dans l'appartement qui leur avait été préparé au rez-de-chaussée, sur le parterre de l'Orangerie. Marie-Antoinette avait veillé elle-même aux moindres détails de leur installation et suivi à la lettre les instructions de son frère Joseph II. Il y avait dans la chambre de la grande-duchesse un clavecin et des gerbes de fleurs ; chez le grand-duc, des plans de Versailles, des plans de Marly et quantité de gravures. « Je n'ai point vu d'exemple d'une réception aussi distinguée, écrivait Mercy-Argenteau à l'empereur; et toutes les circonstances de ce traitement portent tellement l'empreinte de la volonté personnelle de la reine qu'il est impossible de s'y méprendre ; ce qui était formellement mon objet, pour que les princes russes n'eussent point à douter que c'est à l'empereur qu'ils doivent ce qu'ils éprouvent d'agréable à cette cour-ci (3). » Marie prit

(1) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 195.

(2) Mme Campan, Mémoires, p. 180. — Sur le séjour du comte du Nord à la cour de Louis XVI, cf. M. de Larivière (^Reviie Bleue, 3 octobre 1896) ; M. DE NoLHAC [Écho dc Versailles, 23 octobre 1893), etc.. — M. le comte Fletjry a publié (dans la Revue de Versailles et de Seine-et-Oise, février 1902) un document des Archives nationales, le « Journal de ce qui s'est passé à Versailles depuis l'instant de l'arrivée de M. le comte et de Mme la comtesse du Nord jusqu'à celui de leur départ » .

(3) D'Arneth et Flammermont, Correspondance secrète de Mercy-Argenteau, t. I, p, 107 et 110.

quelque repos dans ses appartements : elle avait mal à la tête " de tout cet éclat, de ce bruit, des phrases à faire et à écouter " (1). Le diner fut servi dans le grand cabinet de Louis XVI : le roi et ses hôtes, un peu guindés pendant l'entrevue du matin, se montrèrent plus à l'aise. Le soir, superbe concert dans le salon de la Paix. » On illumina le château comme les jours de grand appartement. Mille lustres descendaient du plafond et des girandoles à quarante bougies surmontaient toutes les consoles. Rien ne peut donner une idée de cette splendeur et de cette richesse. Les toilettes étaient miraculeuses (2). »

Les jours suivants, les fêtes se succédèrent presque sans interruption: soupers intimes et splendides galas, concerts, excursions à Trianon, à Sèvres, à Marly, rien ne fut omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme ordinaire des réceptions princières. Les dames réservèrent leurs toilettes les plus brillantes, chefs-d'œuvre de Mlle Bertin, pour le bal donné à Trianon. Mme d'Oberkirch essaya une chose fort à la mode, mais assez gênante : « de petites bouteilles plates et courbées dans la forme de la tête, contenant un peu d'eau pour y tremper la queue de fleurs naturelles et les entretenir fraîches dans la coiffure » . Son impériale amie avait aussi une coiffure assez étrange, où un petit oiseau de pierreries se balançait par un ressort en battant des ailes, au-dessus d'une rose (3).

Les réunions intimes avaient un charme particulier. Plus d'une fois Marie-Antoinette et ses hôtes s'attardèrent à causer dans ces salons de verdure qu'offrent les

(1) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 202.

(2) M., ibid., t. I, p. 200.

(3) Id., ibid., t. I, p. 272. — Cf. Pierre de Nolhac, la Reine Marie-Antoinette, p. 125 et suiv.

248 PAUI. I" HE RUSSIE AVANT L'AVENEMEÎST

parterres et le parc de Versailles : l'étiquette, insensiblement relâchée, laissait entrer l'aisance et l'ag^rément. Gagnés par le sourire de la jeune reine, le comte et la comtesse du Nord se livrèrent à des confidences. Paul parla avec amertume « de la g^êne, des contrariétés et même des noirceurs qu'il était dans le cas d'éprouver à Saint-Pétersbourg 1) . Il se plaignit de la surveillance hostile dont il était l'objet, de l'audace des favoris qui le persécutaient et le tourmentaient " dans tout ce qui intéressait sa satisfaction, son repos et ses alentours affidés" . Comme la reine lui demandait s'il était vrai qu'il ne pût compter sur la foi d'aucun de ceux qui l'accompagnaient : « Je serais bien fâché, répondit-il, d'avoir avec moi un caniche qui me fût attaché, parce qu'il ne quitterait pas Paris que ma mère ne l'eût fait jeter à la Seine avec une pierre au cou. » Ces invectives, ces explosions violentes pouvaient sembler étranges et quelque peu plébéiennes sous ces charmilles de Versailles où les hommes de cour se faisaient une loi de n'élever la voix qu'à demi, de se contenir, de se tempérer, de modérer leurs gestes et d'adoucir leurs expressions. Le grand-duc, se croyant autorisée demander confidence pour confidence, « pria la reine de lui dire comment, du vivant de Louis XV, elle s'était comportée vis-à-vis de la comtesse du Barry. Sa Majesté se prêta à le lui expliquer, en disant que la base de sa conduite dans cette conjoncture avait été d'éviter tout ce qui aurait pu choquer directement le défunt monarque et d'omettre" envers la favorite toute marque d'approbation (1) . " Il se noua entre Marie-Antoinette et les princes russes une véritable amitié. La grande-duchesse eut pour le dauphin, qui était encore dans les langes, des

(1) D'Abneth et Flammermont, Correspondance secrète de Mercy-Argenteau, t. I, p. 110 et 111. — Cf. les Mémoires de Mme Campan.

regards et des sourires qui allèrent droit au cœur de la reine. Catherine demandait à sa bru si « l'éducation des enfants du roi avait de l'analog^ie avec celle de leurs marmots " , Alexandre et Constantin (1).

Les frères du roi, les princes du sang tinrent à honneur d'accueillir les visiteurs impériaux avec une grâce recherchée. Le comte d'Artois leur donna un concert à Bagatelle, le prince de Condé une chasse aux flambeaux sur ses terres de Chantilly. A Chantilly, a la jeune et charmante duchesse de Bourbon, parée en voluptueuse Naïade, conduisit le comte du Nord dans une gondole dorée, à travers le grand canal, jusqu'à l'île d'Amour. » Le prince de Conti servait de pilote à la grande-duchesse; les autres seigneurs, les dames, « chacun sous des vêtements allégoriques» , faisaient l'équipage, et sur ces belles eaux le riant et galant cortège semblait une féerie du Tasse. Des dames de la Halle étaient allées à Chantilly dans l'espérance d'adresser à « Son Altesse moscovite <> quelques couplets de leur façon; mais « ces pauvres diablesses en furent pour leur peine (2) " . Le soir « des lampions sortirent de toutes les feuilles » . On vit passer des bandes de cerfs, affolés par les torches, poursuivis par des meutes aboyantes (3) . Les souvenirs de Chantilly restèrent profondément gravés dans le cœur de Paul : il eut l'occasion de témoigner à son hôte sa reconnaissance, le jour où le prince de Condé, dont la Révolution avait fait un vagabond, vint en Russie chercher un asile. . . Le comte du Nord fit sa visite au duc de Chartres, à ce reniuant et ambitieux Philippe qui croyait qu'un peu d'opposition à

(1) Shornik, t. IX, p. 156

(2) Correspondan'ie, par Métra, t. XIII, p. 97; Taine, l'Ancien Régime, t. I, p. 238.

(3) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 283.

la cour était nécessaire à la {J^randeur de la branche d'Orléans, et qui devait plus tard se laisser emporter par le courant révolutionnaire jusqu'à voter la mort du roi. Paul demanda à voir Mme la duchesse. « Elle était encore couchée et reçut le prince au chevet de son lit. Tout se passa ainsi amicalement, sans étiquette (I). » Le tsarévitch apprit que le duc de Chartres patronnait à peu près ouvertement les propos et les chansons que répandaient les cabales contre Marie-Antoinette : « Le roi de France, dit-il, est bien patient. Si ma mère avait un pareil cousin, il ne resterait pas longtemps en Russie (2). » A Versailles comme à Pétersbourg, une œuvre ténébreuse se poursuivait jusque sur les marches du trône.

Paris attirait les nobles voyageurs autant, pour le moins, que Versailles. Ils ne s'y sentaient pas tout à fait étrangers. La Harpe, on le sait, leur envoyait de Paris une correspondance régulière sur les menus détails de la vie littéraire, sur les querelles des académiciens, sur les tragédies et les comédies nouvelles, sur les auteurs qui avaient la vogue, sur les traits de salon, les épigrammes et les bons mots qui faisaient fortune. La Harpe ne quittait guère les hautes régions où il pesait dans ses balances, comme le Minos antique, les destinées des écrivains; il n'aimait point à parler de la vie populaire. De sorte que ses lettres ne faisaient connaître de Paris que ce qui étincelait à la surface. 11 en était probablement de même de la correspondance, jusqu'à présent inédite, que le grandduc Paul recevait d'un poète médiocre, Blin de Sainmore, pâle émule de Dorât, qui s'était rendu célèbre moins par ses vers que par ses batailles à coups de poing avec La

(1) Correspondance, par Métra, t. XIII, p. 64.

(2) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 254.

Harpe (1). Paul se fit présenter la plupart des auteurs à la mode, dont ses correspondants l'avaient entretenu. Il eut quelques reparties heureuses, quelques mots, piquants. La Harpe s'attachait à ses pas, au risque d'être importun. Grimm exultait. « Je voudrais bien savoir, écrivait-il à l'impératrice, pourquoi l'ointe du Seig^neur est devenue cent fois, mille fois plus chère aux gens de Grimm depuis qu'ils ont envisagé son fils unigenùus ; je savais leur thermomètre à la température du Sénégal; comment a-t-il donc pu monter encore (2)?» D'Alembert exprimait sa joie avec plus de dignité (3). La présence à Paris du comte et de la comtesse du Nord parut à Beaumarchais une excellente occasion pour tenter un vigoureux coup de collier contre la réprobation du roi. Leurs Altesses furent invitées à entendre une lecture du Mariage de Figa?-o qui faisait, au printemps de 1782, l'entretien de tout Paris. Cette lecture eut un grand succès. "Autant, disait Mme d'Oberkirch, la mine de chafouin de M. de La Harpe m'avait déplu, autant la belle figure ouverte et spirituelle, un peu hardie peut-être, de M. de Beaumarchais me séduisit. On m'en blâma. On disait que c'était un vaurien (4). " Beaumarchais exploita habilement la sympathie du fils de Catherine H, lorsqu'il tenta une première démarche auprès du garde des sceaux pour obtenir la représentation de sa comédie (5) .

(1) Cette correspondance est conservée aux archives de Pavlovsk : elle formerait plus de vingt volumes in-i".

(2) Sbornik, t. XLIV, p. 214.

(3) Cf. sa lettre à Frédéric II; FrÉdÉbic le Gra?îd, OEuvres, t. XXV, p. 230.

(4) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 223.

(5) Louis DE LomÉnie, Beaumarchais et son temps. — Sur le séjour du couple princier à Paris, on peut consulter les Mémoires de Bachacmont, les Anecdotes russes de Coudra\ (Paris, 1782), les Souvetiirs de Dieudonné ThiÉbaut, la Correspondance littéraire de Gbimm, etc..

Le Théâtre-Français (qui venait de s'établir dans une salle neuve, près du Luxembourg^, sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé) org^anisa en l'honneur des hôtes de Louis XVI une représentation du Mercure galant et de la Partie de chasse d'Henri IV. L'Opéra donna Castor et Pollux, de Rameau, et la pantomime de Ninette à la Cour dans laquelle parut la célèbre danseuse, Mlle Heinel. L'après-midi on courait des Gobelins aux Invalides, du Luxembourg au Jardin du Roi. On était partout, on voyait tout. Ce qui frappa très vivement la g^rande-duchesse, ce fut Notre-Dame. « Ce mystère, disait-elle, cette obscurité des vitraux, cette architecture des siècles où la religion avait tant de puissance, imprime le recueillement et l'amour. On a l'espoir d'être écouté, la certitude d'être entendu, on aime et on espère (1). " On rendit visite au Parlement. « Messieurs allèrent au-devant de Leurs Altesses Impériales et firent une révérence à la manière des femmes. » On alla saluer Necker dans sa populaire retraite de Saint-Ouen. L'ancien contrôleur général, que Catherine avait eu la pensée d'appeler en Russie pour lui confier ses finances, ne plut guère. Mme d'Oberkirch l'appelle « un Cagliostro guindé, aux formes raides et désagréables " . Elle ne traite pas mieux Mme Necker : « C'est une institutrice, et rien de plus (2). »

Le comte et la comtesse du Nord ne dédaignèrent point les salons où la compagnie était un peu mêlée et là conversation souvent légère. Ils se firent conduire chez M. de Beaujon, le banquier de la cour, le grand millionnaire du dix-huitièmesiècle, et, s'il faut en croire Mme d Oberkirch, cette visite leur laissa d'amusants souvenirs. La vie de ce financier était des plus singulières. Malade, il lui était

(1) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 217.

(2) Id., ibid., t. I, p. 263-265.

LE VOYAGE EN EUROPE 25a

défendu de mang^er autre chose qu'une sorte de brouet au lait sans sucre. Il donnait des dîners di^'jnes de Lucullus; il regardait manger ses convives, il sentait l'odeur des mets et ne touchait à rien. Les plus jolies femmes de Paris, Mlle Guimard, Mlle Heinel, Rosalie Duthé, la courtisane des princes du sang, l'entouraient, le traitaient familièrement, le lutinaient, l'agaçaient sans cesse. La moindre galanterie lui était interdite; les émotions lui étaient funestes. Le soir, son hôtel se remplissait d'une joyeuse compagnie; le souper était étincelant. Tandis que « les mots et les bouchons se croisaient » encore, le maître de la maison allait se mettre au lit où ses souffrances le tenaient éveillé. Les dames se relevaient autour de lui, le berçant l'une après l'autre de leurs chansons et de leurs propos (1). Le grand-duc put constater qu'en France les mœurs allaient du même train de dévergondage qu'en Russie, mais avec plus de raffinement : les " berceuses " de M. de Beaujon avaient un ragoût d'élégance qu'on ne connaissait point à Pétersbourg.

L'hôtel de M. de La Reynière, magnifiquement décoré par les premiers artistes du temps, était à Paris « la meilleure auberge des gens de qualité » (2) . 11 s'y produisit entre le grand-duc et Glérisseau un incident pénible qui fit, suivant l'expression de Grimm, « un bruit de l'autre monde " . Peintre et architecte, Glérisseau travaillait depuis longtemps pour Catherine II : il lui envoyait des plans de palais ou de cathédrale, des dessins, des études de ruines rapportées d'Italie. L'impératrice n'était jamais rassasiée. » Allons, donnez-nous du Glérisseau, écrivaitelle à Grimm; c'est un mets délicieux. » Elle armait une

(1) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 302.

(2) Id., ibid., t. I, p. 303.

frégate pour amener de Liibeck à Pétersbourg les précieux colis, emballés et expédiés par Grimm. Elle combla l'artiste de louanges recherchées et, sans qu'elle y prît garde, excita au plus haut point sa vanité. Dès l'arrivée des princes russes à Paris, Glérisseau s'était cru obligé d'aller faire sa révérence aux enfants de son immortelle bienfaitrice. Introduit près du comte du Nord, à un moment où celui-ci était assailli de cent côtés à la fois par des artistes qui venaient lui présenter leurs œuvres, il n'avait pas été, de la part du prince, l'objet d'une attention particulière. Il en avait conçu un très vif dépit et criait sur tous les toits qu'il allait se plaindre à Catherine. Le grand-duc, qui regrettait d'avoir involontairement éveillé les susceptibilités de l'artiste, cherchait une occasion de réparer ses torts. Apercevant Glérisseau dans le salon de M. de La Reynière, il alla à lui la main tendue et avec d'aimables paroles aux lèvres. On répondit sèchement à ses avances; il s'ensuivit une scène très vive où les mots les plus durs ne furent pas ceux qui sortirent de la bouche de Paul. « Jamais je n'ai été si malmené, s'écria le prince en se tournant vers la compagnie : j'en ai la chemise collée sur mon dos ! w La grande-duchesse s'efforça d'arranger les choses, mais 1 irascible Glérisseau ne voulut rien entendre. Mise au courant de l'aventure, Catherine, toujours prévenue contre son 61s, ne fut pas éloignée de l'accuser de maladresse (1).

Leurs Altesses Impériales ne négligeaient rien cependant pour s'attirer la sympathie. Ayant passé en revue le régiment des gardes françaises, elles voulurent, en témoi-

(1) Shornik, t. XLIV, p. 284-287; Grimm, Correspondance littéraire, t. XIII, p. 151. — Voir un article de M. de Larivière sur Catherine II et son premier architecte, dans la revue Souvenirs et Mémoires (mars et avril 1901).

gnage de satisfaction, lui envoyer 12,000 livres; le maréchal de Biron leur objecta que le rég^iment ne pouvait recevoir d'arg^ent que du roi. Marie insista et Louis XVI consentit à ce qu'elle fît un cadeau et qu'on but à sa santé (1). Les princes eurent une autre occasion d'exercer leur générosité. La France était sous le coup d'un désastre naval. Aux Antilles, le comte de Grasse venait de se laisser écraser par la flotte anglaise; il avait perdu la plupart de ses bâtiments de haut-bord. On vit, au mois de mai 1782, se renouveler à Paris le grand mouvement qui s'était manifesté après les dernières défaites maritimes de la guerre de Sept ans. De larges souscriptions s'ouvrirent dans les corps et parmi les particuliers pour réparer les pertes de notre marine. Hôte de la France, Paul tint à y prendre part. « Malgré l'enthousiasme, écrivait à ce propos Catherine, il n'y a pas une âme qui ne regrette beaucoup et ne gémisse même sur la somme qu'il a souscrite. » Généreux, Paul le fut aussi à l'égard des prisonniers de la Conciergerie et de l'Abbaye : leur sort était affreux, quoique Malesherbes eût réformé quelques abus, fermé les cachots les plus malsains et essayé de mettre un terme aux exactions des geôliers (2). Dans les premiers jours de juin, le comte et la comtesse du Nord manifestèrent le désir de continuer leur voyage. Ils allèrent prendre congé du roi et de la reine à Choisy : cette dernière entrevue fut extrêmement cordiale : « Votre départ, écrivait à la grande-duchesse la sœur de Marie- Antoinette, Marie-Clotilde, a causé bien des regrets... je puis vous assurer que vous avez bien captivé les cœurs, surtout par les argents que vous avez répandus sur tous

(i) Affaires étrangères, vol. CVIII, fol. 319.

(2) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 204; Wahszewski, le Roman d'une impératrice, p. 309.

256 PAUL 1" DE HUSSIE AVA?sT l/AVENEMENT

les malheureux (1). » Les augustes touristes gagnèrent la Loire et visitèrent quelques-uns des châteaux qui font au fleuve une garde d honneur, le long de ses rives. Ils parcoururent le Maine, la Bretagne, la Normandie : quel contraste entre les horizons restreints et toujours variés de ces provinces françaises et les horizons sans bornes et sans objets des plaines russes! Catherine, la curiosité toujours en éveil, demandait à ses enfants a si le patois des Bretons n'a pas quelque analogie avec le finnois » . « Gela n'est pas impossible, pensait-elle, parce qu'anciennement les bords de la mer ont été fréquentés par les peuples du Nord qui même ont peuplé la Normandie et sont venus jusqu'à Paris (2) . » Leurs Altesses traversèrent la Picardie et firent route vers les Pays-Bas. Elles voyageaient avec une simplicité charmante, sans nul souci de se composer, de se contraindre, de sauvegarder leur dignité. On les vit se jeter à bas de leur carrosse pour porter secours à un postillon blessé. On les vit causer familièrement avec des servantes en bavolet et en tablier blanc et jeter des louis d'or aux petits paysans (3).

Si attachants que fussent les spectacles qui dans la rapidité du voyage défilaient devant ses yeux comme autant de décors, le grand-duc se demandait souvent, avec une curiosité mêlée d'inquiétude, ce qui se passait en son absence à la cour de Russie. Potemkin conservait-il son crédit? Quelles intrigues politiques ou galantes se nouaient autour de la souveraine? De loin en loin Paul recevait des nouvelles par des voies détournées; les courriers qui étaient chargés de les lui porter paraissaient d'une fidélité éprouvée; mais qui pou-

(1) CnoTjMiGORSKi, Imperatvitsa Maria Féodorovna, p. 224.

(2) Sbornik, t. IX, p. J 66 ; Rambaud, art. cite.

(3) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, passivi.

vait répondre qu'ils ne se laisseraient jamais surprendre ou corrompre? Paul, au dire de Léopold de Toscane, " avait un soupçon continuel sur ses lettres (1) » . Un certain Bibikof adressait à Kourakin, compagnon de voyage du grand-duc, une correspondance destinée à passer sous les yeux de ce prince. Il y parlait avec une entière liberté des choses du jour, il désignait les divers personnages sous des noms malignement caractéristiques et relevait sans ménagement les torts de Potemkin, qu'il n'appelait que le borgne. Il se permettait tous les mots, au besoin les plus crus. A l'époque où le grand-duc voyageait en France, l'impératrice intercepta une lettre fort compromettante de Bibikof. La première pensée de la tsarine fut de la faire parvenir au prince Kourakin, par un de ses courriers affidés qui aurait pour consigne de ne souffler mot de la découverte du secret : Kourakin, donnant dans le piège, répondrait en ami et fournirait sans s'en douter des armes contre lui-même (2) . Mais Catherine était secouée d une trop violente colère pour différer le châtiment de Bibikof. Le délinquant fut immédiatement arrêté, dégradé, envoyé en exil à Astrakhan. « Si on ne l'a pas fait mourir sous le knout, déclarait Catherine, c'est parce que mon ton est moins tragique que celui de mes prédécesseurs. » Elle fit entendre son irritation à tous les échos : « Pour Bibikof, écrivait-elle à ses enfants, convaincu d'ingratitude et de mensonge, il a pris le seul parti qui lui restât. Il s'est repenti, il a demandé pardon, il a montré l'âme et l'esprit d'un enfant qui méritait d'avoir la verge. Toute cette affaire pourrait servir de traité de morale pour la jeunesse. Mais, quelque repen-

(1) D'Arneïh, Joseph II und Leopold, t. I, p. 117.

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 112; le comte de Gœrlz, 28 mai 1782.

tance qu'il ait montrée, que peut-on espérer d'un cerveau nourri de propos de commères et dont la principale et la plus chère occupation consiste en dits et redits dont la calomnie fait ordinairement le principal iujjrédient, quelque nuisible qu'elle soit au bien particulier ou public, n'importe, pourvu que ceux qui s'en occupent puissent ramasser et débiter des mouches cantharides morales de cette force-là?... Je vous mande cela, mes chers enfants, parce que ma tendresse pour vous désire que vous en fassiez vos choux gras pour le temps présent et l'avenir. » Le ton de la lettre n'était pas rassurant. Paul songeait avec amertume que ses courses vagabondes et libres à travers l'Europe prendraient bientôt fin et qu'il allait être ressaisi par sa dure patrie (1) .

Il se serait volontiers attardé en Belgique et en Hollande, dans ces pays du nord où la nature a sa beauté, mais une beauté qui ne se dégage que lentement des choses. Les villes y sont un peu froides et guindées; il faut du temps pour les surprendre dans leurs secrètes attitudes. Pittoresques, elles le sont par l'intimité plus que par les dehors. Leurs Altesses ne firent que traverser Bruges, Gand, Bruxelles, et Anvers (2). Elles suivirent les longs canaux à l'eau verte et lourde qui les menèrent jusqu'à Amsterdam. Paul retrouva à Saardam la trace de Pierre le Grand qui, suivant une légende accréditée par Voltaire, y avait appris à ponter une barque, à gréer une mâture. Pierre I", rappelait la tsarine à son fils, » aimait beaucoup les Hollandais, parce qu'ils lui disaient bien bravement des vérités; et lui, il fumait sa pipe en les écoutant. " Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, les Hollandais étaient à la

(1) Sboniik, t. IX, p. 157-158; Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 371.

(2) Bousski Archiv, 1876 t. ii, p. 45.

fois « très prospères dans leurs spéculations et leur trafic, très déchus dans leur puissance et leur dignité ( 1) » . Catherine n'avait pas « une idée très brillante du bon sens hollandais moderne (2) » . Elle n'était pas fâchée que le g^randduc " vit ces républicains chez eux » . Paul avait trop de pente au despotisme pour admirer beaucoup cette république des Provinces-Unies où le stathouder et les États se livraient en 1782 à une lutte plus âpre que jamais. Cette assemblée des États généraux où, selon Diderot, l'on voyait « des commerçants, des banquiers prendre le ton imposant et majestueux des rois» , quel sentiment d'aversion ne devait-elle pas inspirer à celui qui, le lendemain de son avènement au trône de toutes les Russies, disait à Dumouriez : « Apprenez qu'il n'y a personne de considérable en Russie que l'homme à qui j'adresse la parole et pendant que je lui parle » ? La Hollande était la Bourse interlope où les agents occultes de la diplomatie et les braconniers politiques venaient vendre les secrets découverts, les documents volés. Un chevalier de cette industrie, un certain Lefebvre qui se disait médecin et homme de lettres, s'était adroitement glissé dans l'intimité du grand-duc pendant son séjour à Amsterdam; il offrit à M. de Vergennes de suivre le prince en Russie et d'exercer là-bas le métier d'agent secret (3). On ne sait si le ministre de Louis XVI accepta ses services.

Avant de gagner Cologne et de remonter le Rhin, les princes allèrent visiter la petite ville de Spa où, en 1717, Pierre le Grand était venu prendre les eaux. Au moment où ils évoquaient le souvenir du tsar, Catherine leur annonçait qu'elle faisait découvrir l'œuvre si longtemps

(1) Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 367.

(2) Sbornik, t. IX, p. 172 et 180.

(3) Affaires étrangères, lettre de Lefebvre du 25 août 1783.

attendue de Falconet, et que Pierre le Grand se dressait en César romain sur les bords de la Neva, poussant son cheval sur un rocher et regardant le fleuve (1). Les voyageurs passèrent à Bonn et à Goblentz et s'arrêtèrent à Francfort. Nombre de petits princes allemands avec leurs femmes et leurs filles vinrent les y saluer. Le comte et la comtesse du Nord débitèrent et écoutèrent deux ou trois cents compliments par jour. Catherine les félicitait en riant « des connaissances illustres et aimables » qu'ils avaient faites dans la vieille ville libre (2) .

A Montbéliard, ils purent se reposer de l'étiquette. Ils y arrivèrent à la fin de juillet. On pleura de joie à la petite cour de Frédéric de Wurtemberg; on donna et on reçut force embrassades. Il y eut des promenades délicieuses dans les jardins d'Étupes; des souvenirs surgissaient à chaque pas; les petits temples enfouis dans la verdure, un banc de pierre, un arbre provoquaient des rêveries, des effusions, des attendrissements. Pour commémorer ces beaux jours on éleva un autel au milieu du parc et on y grava des vers où s'étalait la plus vive sensibilité (3). Chez ces grands-ducs allemands on avait des besoins de cœur, et l'on ne ressentait aucune honte d'être ému. Paul goûta la douceur affectueuse qui enveloppait cette cour de Montbéliard. " Nous vivons depuis huit jours de la vie de famille, écrivait-il au comte Roumiantsof; ce que j'éprouve est tout nouveau pour moi; c'est un bonheur dont le cœur est la source, et non l'esprit (4). " Dans ces réunions intimes la princesse de Wurtemberg parla plus

(i) Sboniik, t. IX, p. 174.

(2) Ici., t. IX, p. 175.

(3) Mme d'Oberrirch, Mémoires, t. I, p. 404; Dcvernoy, Ephémérieles du comté de Montbéliard, p. 312.

(4) Chodmigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 228. — Cf. la lettre de Paul à Platon du 1" août 1782 (Jiousski Archiv, 1887, t. II, p. 28).

d'une fois de l'avenir de ses enfants qui la préoccupait sans cesse. Son fils aine, le brusque et grossier Frédéric, avait pris congé des drapeaux du roi de Prusse. La famille se détachait de plus en plus de Frédéric II et cherchait aide et protection près de l'empereur Joseph; c'était de ce côté qu'il y avait le plus à gagner désormais. La princesse de Wurtemberg voyait avec plaisir sa fille à moitié conquise à l'Autriche ; elle ne comprenait pas que son gendre s'obstinât dans ses sympathies prussiennes.

La Suisse, toute proche, invitait nos augustes touristes à de pittoresques excursions. Ce que Jean-Jacques leur avait fait connaître et ce qu'ils étaient le plus capables de sentir, ce n'était pas la poésie violente des régions supérieures et sublimes où la nature enchevêtre avec une fière sauvagerie ses cimes blanches de neige; c'était la poésie familière des régions les plus basses où la nature déploie avec une gracieuse fantaisie ses vallées verdoyantes et ses lacs bleu d'azur. Les hautes Alpes, avec leurs aspects âpres et hostiles, effrayaient un peu les voyageurs de ce temps-là : ils préféraient les contempler en face, quand l'air vaporeux et la distance les revêtent d'une couleur chaude et veloutée. Saussure, le premier, allait s'éprendre des pics, des glaciers, des resplendissants déserts. Le comte et la comtesse du Nord regardèrent avec les yeux de Saint-Preux et de Julie ces riantes campagnes de la Suisse où le chant des oiseaux a une tendresse infinie, où le murmure des eaux inspire une langueur amoureuse. En 1799, cet Eden devint le champ clos où se mesurèrent l'Europe et la Révolution. Paul y jeta les soldats de Souvorof. A cette époque troublée, La Harpe, membre du Directoire de la République helvétique, écrivait tristement à Romanof : « Le comte du

Nord fut jadis accueilli en Helvétie avec une hospitalité qui avait touché son cœur, et ce sont pourtant les soldats russes qui, sans provocation de notre part, sont venus brûler nos maisons et dévaster nos campagnes (l) . »

A Zurich le grand-duc s'était rencontré avec un homme que Ton considérait dans toute l'Allemagne à peu près comme un prophète, l'illustre Lavater. Gœthe nous a laissé dans Vérité et Poésie un charmant portrait de son ami : « Son regard doux et profond, sa bouche expressive et gracieuse et jusqu'au naïf dialecte suisse qu'on entendait à travers son haut-allemand, bien d'autres choses encore qui le distinguaient donnaient à tous ceux à qui il adressait la parole le calme d'esprit le plus agréable (2). » Lavater avait imprimé à sa vie une direction religieuse. Il portait vivante en lui l'idée du Christ; il ne comprenait pas qu'un homme pût vivre et respirer sans être chrétien. Dans chaque événement de ce monde il voyait une action personnelle de Dieu. Physionomiste en même temps que théologien, il cherchait à retrouver sur les figures humaines le reflet de la divinité; pour lui, l'homme devait redevenir un jour, au physique et au moral, l'image parfaite de Dieu (3). Paul se fit expliquer tout au long ses idées et l'écouta avec avidité. Fortement attiré dès cette époque par tout ce qui confinait au mysticisme, il s'aperçut avec une émotion naïve que les doctrines du philosophe de Zurich pouvaient beaucoup pour son âme. Gomme nous le verrons, le nombre grossissait en Russie de ceux qui voulaient échapper à l'intolé-

(1) SouRHOMLiNOF, IzsUèdovaniia i stati, p. 185.

(2) Vérité et Poésie, liv. XVI.

(3) Lavater avait publié de 1775 à 1778 ses fameux Fragments physiognoinoniques pour l'avancement de la connaissance des hommes et de la charité universelle. — Voir sur Lavater, Bossert, Gœthe, ses précurseurs et ses contcTtiporains.

rable sécheresse du rationalisme et qui s'ouvraient spontanément aux inspirations mystiques venues d'Allemagne.

En quittant la Suisse, le comte et la comtesse du Nord se rendirent à Stuttgard. Leur oncle, le duc régnant de Wurtemberg, les y attendait impatiemment et leur préparait une réception grandiose. C'est une curieuse figure de prince allemand que celle de Charles-Eugène. Il avait des qualités naturelles, de l'intelligence, des manières nobles et engageantes. Ne pouvant aspirer à jouer un grand rôle sur un grand théâtre, il s'arrangea pour couler doucement sa vie dans la principauté où il fut appelé très jeune à régner. Son mariage avec la fille du margrave de Bayreuth ne fut pas heureux. Cet excellent oncle ne savait pas réfréner ses passions ; il admettait dans sa société la plus intime des actrices italiennes ou françaises, des premiers sujets de ballet ou d'opéra. Ses dépenses allèrent bon train. Il voulut avoir son Versailles à Ludwigsburg, et son Trianon à la Solitude ; il se donna le luxe de six cents chevaux. Le Wurtemberg jouissait d'une constitution dont le fonctionnement n'était pas d'ailleurs très régulier. Le peuple supportait d'être taxé sans son contentement; il ne supportait pas d'être ruiné par les taxes. Charles- Eugène se tira à bon compte des difficultés que lui suscitèrent les États du duché : il obtint même, en renouvelant la promesse de respecter les libertés publiques, que le duché prit à sa charge une partie de ses dettes. Après 1772, il subit l'influence heureuse de la très fine et trèe intelligente comtesse de Hohenheim qu'il finitparépouser. Francisca n'était point, comme le voulait Joseph II, « d'une laideur amère » (1) ; mais elle n'était poini jolie;

(1) D'Arneth, Joseph II, t. I, p. 111.

elle avait, avec un esprit très élevé, un certain ragoût de piétisme et de vertu; elle aimait le duc, peut-être sans exiger de lui plus de fidélité que son caractère et ses ^oùts n'en comportaient. Charles-Eugène se mit à désirer ïe bien public. Toute sa sollicitude se porta sur une école qu'il établit dans les dépendances de son château et à laquelle son nom est resté attaché. Gomme la discipline toute militaire et le système des études éloignaient les élèves, le duc en recruta de force. Le jeune Schiller fut parmi les victimes : son âme de poète souffrit cruellement dans cette prison (1).

Charles-Eugène n'était pas homme à reculer devant la dépense pour recevoir magnifiquement son neveu et sa nièce, le futur empereur et la future impératrice de Russie. Les fêtes de Stuttgard coûtèrent 350,000 florins. Le 22 septembre 1782, une grande chasse eut lieu aux environs de Ludwigsburg : plusieurs souverains allemands et des étrangers de distinction, entre autres Dalberg, y assistèrent. Des milliers de paysans, des milliers de chevaux avaient été réquisitionnés pour traquer le gibier de tous les points du duché et l'amener aux pieds des chasseurs. Cette immense tuerie fut suivie d'une fête nocturne au château de la Solitude. Schiller guettait depuis longtemps l'occasion d'échapper aux griffes de Charles-Eugène qui s'opposait à sa vocation de poète et menaçait de l'emprisonner. Tandis que la foule se répandait dans la ville, à la recherche des plaisirs partout promis et dans l'attente des magnificences de la nuit, Schiller s'apprêtait à fuir, s'habillait comme Charles Moor, le héros de ses Brigands, et faisait en pleurant ses adieux à sa mère. Le soir à dix heures, il sortait par la porte d'Essling, la moins éclairée

(1) Pfaff, Geschichte der Fûrstenhauses und Landes Wurtemberg. Stuttgard, 1839; Minor, Schiller, sein Leben und seine Werke, liv. I.

et la moins gardée de toutes, il courait sur la route de Mannlieim, dévoré d'inquiétude. A un moment, il put apercevoir dans le lointain la Solitude, brillamment illuminée. Vers huit heures du matin, il atteignait la frontière du Palatinat. Il était sans ressources, mais il était libre! Il n'appartenait plus à aucun des grands ou petits États de l'Allemagne; il n'était plus, comme il le dit luimême, que citoyen du monde (1).

Lorsque le grand-duc partit de Stuttgard, ce fut en pompeux équipage et dans le fracas des canons. Il se rendit en droiture à Vienne, sans passer par Munich où l'électeur de Bavière s'attendait pourtant à le recevoir et à le fêter (2). Catherine demandait à ses enfants de hâter leur retour. « Je vous prierai, leur disait-elle, d'aller très fort, bride en mains. » Elle n'était pas fâchée de voir sa bru « atteinte du mal des Suisses (3) » . Marie Féodorovna, qui ne partageait pas les préventions aveugles de son mari contre l'impératrice, ne désespérait pas de la retrouver, après une année de séparation, plus affectueuse et plus confiante. Gomme pour la mieux disposer, elle multipliait dans ses lettres à l'approche du retour les effusions de sa tendresse (4). Elle remerciait Catherine de sa sollicitude pour Alexandre et Constantin . Ses enfants ! Elle aurait peine sans doute à les reconnaître, tant ils avaient dû grandir. Eux, la reconnaîtraient-ils? Quelle joie de voir se dessiner lentement sur leurs lèvres ce premier sourire de l'enfant qui d'abord reste étonné, qui semble chercher au plus profond de sa mémoire et qui

(1) MiNOR, Scliillei; sein Leben und seine Werke, liv. I, p. 542 et suiv. ; BosSEBT, Gœthe et Schiller, p. 135.

(2) Archives Vorontsof, t. XXVII, p. 95, lettre de Roumiantsof.

(3) Sbornik, t. IX, p. 148 et 149.

(4) Choumigorsri, Imperatritsa Maria Féodorovna, p. 230, d'après les archives impériales.

peu à peu se souvient! « Quand vous les reverrez, écrivait l'impériale grand'mère, n'allez pas me les effrayer par de trop grands transports de joie! Que ma chère fille les embrasse avec modération et surtout qu'elle ne s'évanouisse pas, parce que nous n'entendons rien à tout cela et que cela nous inspirerait de la peur (1) ! "

Rien n'aurait pu décider la grande-duchesse à faire un nouveau séjour assez prolongé dans la capitale autrichienne, si elle n'avait cru de son devoir de mettre la dernière main à l'établissement de sa sœur Elisabeth. Catherine avait suivi avec intérêt les négociations relatives au mariage de celle qu'elle appelait amicalement « ma princesse » et elle se réjouissait sans arrière-pensée de les voir aboutir (2). Joseph II traita ses hôtes avec plus de cordialité encore que l'année précédente. S'abandonnant à ce besoin de voyager qui semblait croître en lui avec l'âge, il les accompagna jusqu'aux frontières de la monarchie.

Le comte et la comtesse du Nord étaient attendus à Pétersbourg vers la fin de novembre. Ils ne s'arrêtèrent ni en Silésie ni en Pologne ni dans les Provinces Baltiques. La dernière partie de leur voyage fut « aussi désagréable que fatigante (3) » . L'automne russe est sans beauté : des rafales de pluie, une mer de boue, des horizons noyés; la nature se décompose et se corrompt. On souhaite le retour de l'hiver. Ce maître triste et superbe de la terre russe a le secret de la parer. L'héritier du trône russe allait vers le Nord, vers l'hiver, en

(1) Sbornik, t. IX, p. 150.

(2) Id., t. IX, p. 136.

(3) Affaires étrangères, vol. CIX, fol. 382; le marquis de Vérac, 3 décembre 1782.

proie à de sombres pressentiments. Les aventures de cette année vagabonde, la liberté trouvée dans les courses à travers l'Europe, le ciel d'Italie et les splendeurs de Versailles, tout cela n'était plus que de belles visions évanouies, emportées par le vent glacial.

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