‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 2 sur 40 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LA MARQUISE, vêlne de noir, EMMANUEL.

EMMANUEL, allant au-devant de sa mère, met un genou en terre et lui prend la main.

Madame la marquise permet...

LA MARQUISE

Levez-vous, mon fils, je suis heureuse de vous revoir.

Emmanuel la conduit à un fauteuil; elle aperçoit l.s pistolets et tressaille.

EMMANUEL

Qu'avez-vous, ma mère?

LA MARQUISE

Rien. [Elle s'assied.) J'ai reçu votre lettre, mon fils, et je vous fais mes complimens ; vous me paraissez né pour la diplomatie plus encore que pour les armes, et vous devriez prier le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade au lieu d'un régiment.

EMMANUEL

Et il l'obtiendrait, madame; tant son pouvoir est grand, et surtout tant il est amoureux.

LA MARQUISE

Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue.

Ohl Lectoure est un gentilhomme -tJe-seïïST-^ei ce qu'il sait de notre famille lui a inspiré le plus vif désir de s'allier à nous: il en est digne du reste. Il a fait ses preuves de 1399, et Chérin est très-content de ses titres. Un de ses ancêtres était même allié à la famille royale d'Ecosse : de là vient le lion qu'il porte dans ses armes; c'est fort convenable enfin. C'est lui, du reste, qui a insisté pour que toutes les cérémonies se fissent en son absence. Vous avez eu la bonté d'ordonner la publication des bans, madame?

LA MARQUISE

Oui, l'abbé a dû se charger de tous ces détails.

EMMANUEL

Demain soir alors, si Lectoure arrive, nous pourrons signer le contrat? ,-■— •

LA MARQUISE, faisant un signe de tête, s

Et il ne vous a fait aucune question sur ce L«signan ? Il ne vous a pas demandé à quel propos l'arrêt de sa déportation avait été sollicité par notre famille ?

EMMANUEL

Non, madame, de pareils services sont si communs qu'on les oublie le lendemain du jour où on les a rendus, puis encore on sait qu'ils cachent ordinairement quelque secret de famille qu'on ne doit pas pénétrer. Il n'y a que moi qui ai conservé mémoire de ce malheureux.

LA MARQUISE

Comment cela?

Pour penser de temps en temps que j'aurais dA peut-être, pour me venger de lui, employer d'autres armes que celles...

PAUL JOiNES

LA MARQUISE, sc levant.

Mon fils, ne parlez pas ainsi, si vous ne voulez pas me faire mourir.

EMMANUEL, passuJH la maiii sur son front. Vous avez raison, ma mère, ce qui est fait est fait, n'y pensons plus.

LA MARQUISE

Donc, il ne sait rien?

EMMANUEL

Rien ; mais voulez-vous que je vous dise ma pensée, madame? c'est que, sût-il tout...

LA MARQUISE

Ëh bien?

EMMANUEL

Je le crois assez philosophe pour que ce qu'il apprendrait n'influât aucunement sur la détermination qu'il a prise.

LA MARQUISE

Alors il est ruiné?

EMMANUEL

Comme toute notre jeune noblesse à peu près; mais par Monsieur, de la maison duquel il est, il peut beaucoup.

C'est bien, nous sommes assez riches pour refaire sa fortune sans qu'il y paraisse à la nôtre ; puis ( elle prend la main de son fils ) ce mariage assure le' bonheur de mes enfans, ou de l'un d'eux du moins ; je ne veux pas les enchaîner éternellement dans un vieux château de la Bretagne, loin de tout plaisir, près d'un père privé de sa raison, qui refuse de les voir, et qui, les vît-il, ne les reconnaîtrait plus peut-être ; c'est à moi, qui suis vieille et triste, de veiller sur le vieillard mourant à l'ombre de ces vieux murs, etc'est à vous, mes enfans, dont la vie est jeune et gaie, d'aller chercher le soleil et le bonheur. EMMANUEL, lui baisant la main.

Oui, ma mère, oui, je sais que vous avez juré d'être l'exemple de tous les dévouemens, le modèle de toutes les vertus; je sais que vous regarderez ce nouveau sacrifice comme un devoir à ac- --i^)mplir et voilà tout : il n'y a donc que ma sœur qui puisse détruire par son obstination...

LA MARQUISE

Votre sœur pensera que sa soumission seule peut me faire oublier sa faute, et soyez tranquille, elle obéira.

EMMANUEL

Pardon, ma mère, si j'insiste tant pour voir s'accomplir un projet qui m'éloigne de vous; mais vous comprenez que mon obscurité me pèse, que mon nom, que mes ancêtres ont rendu si grand, et vous si respectable, chaque fois qu'il est prononcé, bourdonne à mes oreilles comme un reproche. A mon âge mon aïeul était mestre de camp; mon père, premier écuyer du roi. Il y a dans la seigneurie des blasons qui ne peuvent pas s'effacer; il y a dans le ciel des étoiles qui ne doivent point s'éteindre. Et cependant mon père, malade depuis vingt ans, et depuis vingt anséloi-

Archives de la Ville de ArchiefvandeSlad

gné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa mort et du jeune roi, à son avènement au trône. Vos soins pour le marquis vous ont enchaînée au chevet de son lit, depuis l'heure où il a perdu sa raison; pendant ce temps vos anciens amis disparaissent, morts ou oubliés; de nouvelles tiges poussent à la place des vieux troncs : si bien que lorsque je reparus à Versailles, à peine si notre nom, le nom des marquis d'Auray, était connu de cette jeune cour.

LA MARQUISE

Et cependant, croyez-moi, mon lils, nul n'a fait plus que je n'ai fait, sinon pour y ajouter un nouveau lustre, du moins pour lui conserver son ancienne pureté.

EMMANUEL

Madame!...

LA MARQUISE, vivement.

Cependant soyez tranquille, ce nom résonnera encore assez haut, je l'espère, pour que les oreilles royales puissent l'entendre sans se baisser. Mais à propos de leurs majestés, j'espère que la bénédiction de Dieu se répand toujours sur elles et sur la France I

EMMANUEL

Et qui pourrait porter atteinte à leur bonheur? Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette, jeune et belle, entourés d'une brave noblesse, aimés d'un peuple loyal 1 Dieu merci, le sort les a placés hors d'atteinte de toute infortune.

LA MARQUISE, tristement.

Personne n'est placé, mon fils, au-dessus des erreurs et des faiblesses humaines : aucun cœur, fut-il caché sous la pourpre , n'est à l'abri des passions : aucune tête, fût-elle couronnée, ne peut répondre que ses cheveux ne blanchiront pas en une nuit. Ils sont entourés de leur noblesse, dites-vous? {allant ouvrir une croisée) voyez ces arbres, au printemps aussi ils étaient entourés de leurs feuilles, et le s premiers vents de l'hiver se sont fait sentir à peine que les voilà nus et dépouillés. Ils sont aimés d'un peuple fidèle : voyez cette mer, elle est calme, elle est paisible; demain , cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de l'ouragan nous apportera les cris de mort des malheureux qu'elle engloutira. Quoique éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent parfois à mon oreille; ne s'élève-t-il pas une secte philosophique , qui a entraîné dans ses erreurs quelques hommes de nom? ne parle-t-on point d'un monde tout entier, qui, comme une île flottante, s'est détaché de la mère-patrie? d'enfans rebelles qui refusent de reconnaître leur père? d'un peuple qui s'intitule nation? n'ai-je pas entendu dire que ^es..gfiïui,ii£ rae^^ avaient traverh"* l'océan, pour ofi'rir à des révoltés des épées que leurs ancêtres avaient l'habitude de ne tirer du fourreau qu'à la voixde leurs souverains légitimes? ^Et ne m'a-t-on pas dit ervi8i*c, ou bien n'est-ce qu'un rêve de ma solitude? que le roi Louis XVI et la reine Marie- Antoinette, oubliant eux-mêmes que les souverains sont une famille de frères,

Bruxelles .

Brussel

MAGASIN THEATRAL

avaient autorisé ces migrations armées, et donné des lettres de marque à je ne sais quel pirate?

EHUANUEL.

Tout cela est vrai, madame.

LA MARQUISE, Solennellement.

Dieu veille donc sur leurs majestés le roi et la reine de France!

Elle sort lentement et sans se retourner.

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