SCENE XL LE MARQUIS, MARGUERITE, LA MARQUISE
LA MARQUISE , regardant s'éloigner tout le monde;
puis, lorsque la dernière personne est disparue,
fermant la porte et venant vivement se placer à
gauche de Marguerite.
Maintenant qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le droit de vous donner des ordres, mademoiselle, signez, ou sortez.
MARGUERITE
Ohl par pitié, madame ! {La marquise lui prend le bras; elle s'attache à son père.) Mon père, mon père 1 grâce pour moi , grâce I Non, non, il ne —^cra-Tias^t que depuis dix ans que je n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras, au moment où je le revois, sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait embrassée : mon père 1 c'est moi, c'est votre fillel
LE MARQUIS , rappelant ses souvenirs.
Qu'est-ce que cette voix qui me paraît si douce?
jii' est-ce que cette enfant qui m'appelle son père?
V MARQUISE, se baissant entre Marguerite et le
marquis.
C'est une voix qui s'élève contre les droits de
i nature, c'est une enfant rebelle.
MARGUERITE
Mon père, regardez-moi, sauvez-moi, défendez-moi! je suis Marguerite.
LE MARQUIS
Margueritel j'ai eu un enfant de ce nom.
MARGUERITE
C'est moi , c'est moi, c'est votre fille I
LA MARQUISE
Il n'y ad'enfans que ceux qui obéissent , obéissez, et vous aurez droit de dire que vous êtes notre fille.
MARGUERITE
Oh! à vous, mon pèie, à vous, je suis prête à obéir! mais vous n'ordonnerez pas, vous, vous ne voudrez pas que je sois malheureuse , oh 1 mais , malheureuse à désespérer I
LE MARQUIS , la sevraut dans ses bras.
Viens! viens! oh! c'est une sensation délicieuse! et maintenant.. . oh I mais il me semble que je mo Sfouviens.. .
LA MARQUISE
Monsieur !
LE MARQUIS, relevant la tête.
Prenez garde , madame, prenez garde, ne vous ai-je pas dit que je me souvenais!... Parle! parle, mon enfant; qu'as-tu?
MARGUERITE
Oh! je suis bien malheureuse!
LE MARQUIS
Tout le monde est donc malheureux ici , cheveux noirs et cheveux blancs , enfant et vieillard ! ah! moi aussi, moi aussi, (il se renverse dans le fauteuil) je suis bien malheureux !
LA MARQUISE , qui cst passée à la droite du marquis .
Marquis, remontez dans votre appartement, il le faut.
LE MARQUIS
Oui, n'est-ce pas, pour m'y trouver face à face avec vous ! c'est bon quand je suis fou, madame!
MARGUERITE
Oui, mon père, vous avez raison , et il y a assez long-temps que ma mère se dévoue, il est temps que ce soit votre fille. Mon père, si vous le voulez, je ne vous quitterai ni jour ni nuit.
LE MARQUIS
Ah ! tu n'auras pas le courage de le faire.
Si, mon père, si, je le ferai, aussi vrai que je suis votre fille !
LE MARQUIS
Si tu es ma fille, pourquoi depuis dix ans ne t'ai- je pas vue?
MARGUERITE
Mais on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, que vous ne m'aimiez pas.
LE MARQUIS, lui prenant la tête entre ses mains.
On a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange! on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre damné ne voulait pas du ciel! Et qui donc a dit qu'un père ne voulait pas voir sa fille , qui a osé dire à un enfant : Enfant, ton père ne t'aime pas !
LA MARQUISE
Moi.
LE MARQUIS
Vous!... mais vous avec donc eu mission do me tromper dans toutes mes affections : il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous, et que vous brisiez le cœur du
MAGASIN THEATRAL
père comme vous avez brisô celui de l'époux I
Il se lève.
Vous délirez, monsieur.
LE MARQUIS
Dites, madame, que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison, et un démon qui veut me rendre à la folie... Non, non, je ne suis plus insensé... faut-il que je vous le prouve? faut-il que je vous parle de lettres, d'adultère ! (ie duell
LA UARQuisE, Ic prenant par le bras.
Je vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais de dire de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui vous écoutent I Baissez les yeux , regardez qui est là , et osez dire que vous n'êtes pas fou !
LE MARQUIS
Vous avez raison. ( Retombant sur sa chaise. ) Elle a raison, ta mère 1 c'est moi qui suis insensé, et il ne faut pas croire à ce que je dis, mais à ce quelle dit, elle I ta mère! C'est le dévouement, c'est la vertu 1... aussi, elle n'a ni insomnie ni remordsl Qu'est-ce qu'elle veut, ta mère?
MARGUERITE
Mon malheur, mon père, mon malheur éternel 1...
LE MARQUIS
Et comment puis-je empêcher ce malheur, moi, pauvre foui... qui crois toujours voir du sang couler d'une blessure 1... qui crois toujours entendre une tombe qui parle I...
MARGUERITE
Oh ! vous pouvez tout; dites un mot. On veut me marier... écoutez; me marier à un homme que je n'aime pas... comprenez-vous?... à un misérable, à un infâme I... et l'on vous a amené ici, vous, vous, mon père, pour signer ce contrat 1... tenez, là, là, sur cette table!...
LE MARQUIS, prenant le contrat.
Sans me consulter I sans me demander si je le veux 1 .. . Me croit-on mort, et me craint-on moins qu'un spectre? Ce mariage fait toit malheur, astu dit ?
MARGUERITE
Éternel, éternel I
t.E MARQUIS.
Ce mariage ne se fera pas.
LA MARQUISE
Monsieur, j'ai engagé votre nom et le mien.
LE MARQUIS
Ce mariage ne se fera pas , vous dis-jeî... ( il se lève ) c'est une chose trop terrible qu'un mariage où la femme n'aime pas son maril... cela rend foui... ce n'est pas moi, ma fille !... moi, la marquise m'a toujours aimé... aimé fidèlement. Ce qui me rend fou c'est autre chose. .. ce contrat... ( ilveut le prendre f la marquise Ven empêche) ce qui me rend fou, moi!... c'est une
tombe qui se rouvre!... c'est un spectre qui sort de terre!... c'est un fantôme qui vient!... qui me parle... qui me dit...
LA MARQUISE, répétant près de l'oreille du marquis les paroles de Morlaix mourant.
Vos jours sont à moi... je pourrais les prendre.
LE MARQUIS
L'entends-tu, l'entends-tu ?
LA MARQUISE, Continuant Mais je veux que vous viviez pour me pardoi ner comme je vous pardonne 1
LE MARQUIS, retombant dans son fauteuil. Grâce, Morlaix, grâce!..,
MARGUERITE
Mon père !
LA MARQUISE , triomphant.
Vous voyez que votre père est insensé !...
MARGUERITE
Oh I ma voix, mes' caresses, mes larmes, lui ren dront la raison.
LA MARQUISE
Essayez.
MARGUERITE
Mon père !
LA MARQUISE
Monsieur!
LE MARQUIS, tressaillant.
Heinl...
MARGUERITE
Mon pèrel...
LA MARQUISE
Prenez cette plume et signez; il le faut, je le
Elle pose la maijfc du marquis Àir le contrat, <^l lui nn[ une plume entre les mains ; le mar([uis signe à moitié.
MARGUERITE, sc renversant.
Et maintenant, je suis perdue!...
VV\A/V\VV\VV\VV\V\AVV\IVV\VVVVV\'VV\VV\VV\VV\VV\VV\VIA VVAVVVt ^ » •