SCENE II
LA MARQUISE, puis LAFFEUILLE, MARGUERITE.
LA MARQUUE, SCUle.
Quelle nuit!... il y a des momcns do la vie où les hommes et les événcmcns se pressent comme si le temps et l'espace leur manquaient; et dire que la lutte n'est pas finie et que la mort a laissé des héritiers de son secret.... mon fils... ce nom qui réjouit le cœur des mères serre et ^lace le
MAGASIN THEATRAL
^" mien... ooi, il n'y a que ce moyen. (Bile «ornie, un domestique paraît.) Le comte Emmanuel.
LAVFKDILLB.
Il est sorti depuis dix heofes éa wMm avec M. le baron de Lectoure.
LÀ lUBQaiSB.
Sorti!
LAFFBOILIJB.
Je l*ai TU monter en voiture.
LA HARQQIBB.
Faites venir Bon domestique.
LAFFEDILLB.
11 est sorti avec eux.
LA MARQDISE.
Et quelle voiture ont- ils prise?
LAFFEDILLE.
Celle du baron.
LA MARQUISE
Qu'on mette les chevaux à la mienne, et dites à ma fille que je l'attends. {Le domestique sort.) Quelle signe ce contrat et qu'elle parte pour Rennes avecson frère; car ceux-là surtout il faut qu'ils ignorent... et moi je resterai seule à l'attendre, je lui offrirai ma fortune en échange de ces papiers^ et soit calcul, soit pitié, ce secret, je l'espère, restera enfermé dans les sombres murs de ce château... Ob! si chacun de ces vieux monumens avait une mémoire et un langage, quelles terribles histoires ils se raconteraient entre eux I MARGUERITE, dotit le bruit en entrant fait lever la tête à la marquièe, étendant la main vers sa mère.
Madame...
LA MARQUISE
Approches... Pourquoi étes-vous ainsi pâle et tremblante?
MARGUERITE, balbutiant,
La mort de mon père, si prompte, si inattendue... Enfin, j'ai beaucoup souffert cette nuit. LA MARQUISE, d'une voix sourde.
Oui, oui, le jeune arbre plie et s'effeuille sous if vent, il n'y a que le vieux cbéne qui résiste â toutes les tempêtes ; moi aussi, Marguerite, j'ai souffert, moi aussi j'ai eu une nuit terrible... et cependant vous mevoyez calme et ferme.
MARGUERITE
Dieu vous a fait une ame forte et sévère, madame, mais il ne faut pas demander la même force et la même sévérité aux âmes des autres, vous les briseriez.
Aussi, je ne demande à la vôtre que l'obéissance. Marguerite, le marquis est mort, Emmanuel est maintenant le chef de la famille; vous aviez à l'instant même partir pour Rennes avec Emmanuel.
HIRGUBRITE.
Moi l moi, partir pour Rennes! et pourquoi?
LA MARQUISE
Parce que la chapelle du château est trop étroite pour contenir à la fois les fiançailles de la fille et les funérailles du père.
MARGUERITE
Ma m«re, ce serwt une piété, ce me seïuble, que
de mettre plus d'intervalle entre deux cérémonies aussi opposées.
LA. MARQUISE
La véritable piété, c'est d'accomplir les dernières volontés des morts: jetez les yeux sur ce contrat, et voyez-y les premières lettres du nom 4e votre père.
MARGUERITE
Ohr je VOUS le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien toute sa raison, toute sa volonté ?
LA MARQDISE.
Je l'ignore, mademoiselle, mais ce que je sais, C*est que l'influence qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les parens, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre... or, Di<iu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi ; faites comme moi, mademoiselle, obéissez.
MARGUERITE
Ma mère, il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le désespoir dans le cœur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père, aucun d'eux n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente, ou la folie acharnée étaient là, couvrant ma voix. Enfin, um ^^^s^^^^jam arrivée en face de vous, ma mère, vous êtes la dernière que je puisse implorer, mais aussi vous êtes celle qui devez le mieux m' entendre, écoutez donc bien ce que je vais vous dire : si je n'avais à sacrifier à votre volonté que mon bonheur, je le sacrifierais, que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai à vous sacrifier mon fils... vous êtes mère, et moi aussi, madame.
LA MARQUISE
Mère I mère, par une faute I
MARGUERITE
Enfin, je le suis, madame, et le sentiment de la maternité n'a pas besoin d'être sanctifié pour être saint ; eh bien, ma mère, diles-mui, car mieux que moi vous devez savoir ces choses, dites-oi<^i, si ceux qui nous ont donné le joj'>«-"^*»*jaafu-**** Dieu une voix qui parlje^A notre cœur, ceux qui sont nés de nous n'ont-îls pas aussi une voix pareille ? et quand ces deux voix se contredisent, i\ laquelle des deux faut-il obéir ?
LA MARQUISE
Vous n'entendrezjamais la voix de votre enfant, car vous ne le reverrez jamais.
MARGUERITE
Je ne reverrai jamais mon fils ! et qui peut (•■ répondre, madame?
LA MARQUISE
Lui-même ignorera qui il est.
MARGUERITE
Et s'il le sait un jour... et s'il vient alors me demander compte de sa naissance? cela peut arriver, madame, et dans cette alternative, dites, faut-il que je signe?
LA MARQUIS», ttprès unmommt de sllcnce .
Signez,
PAUL J(MVES.
UARGQERrrBy de même
Mais si mon mari apprend jamais l'existence de cet enfant; s'il demande raison à mon amant de la tache faite à son nom et à son honneur? si dans un duel acharné, solitaire et sans témoins, dans un duel à mort, il tuait cet amant, et que tourmenté par sa conscience, par une voix qui sortirait de la tombe, mon mari perdît la raison? LA MARQUISE, épouvantêe.
Taisez-vous I taisez-vous 1
MARGUERITE
Vous voulez donc que, pour conserver pur et sans tache mon nom et celui de mes autres enfans, je m'enferme avec un insensé ? vous voulez donc que j'écarte de moi et de lui tout être vivant? que je me fasse un cœur de fer pour ueplus sentir? des yeux de bronze pourne plus pleurer? vous voulez donc que je me couvre de deuil comme une veuve avant que mon mari soit mort? vous voulez donc que mes chçveax blanchissent vingt ans avant l'âge?
LA MARQUISE
Taisez-vous ! taisez-vous I
MARGUERITE
Vous voulez donc, pour que ce terrible secret îftCure avec ceux qui le gardent, que j'ecarle de ieur lit funéraire les médecins et les prêtres?... vous voulez donc enfin que j'aille d'agonie en agonie pour fermer moi-même, non pas les yeux, mais la bouche dçs moribonds?
LA MARQUiss, SB tordaut les bras.
Taisez-vous! au nom du ciel, taisez-vous I
MARGUERITE
Eh bien, dites-moi donc encore de signer, ma mère, et tout cela sera, et alors la malédiction du Seigneur sera accomplie, elles fautes des pères retomberont sur les enfans jusqu'à la troisième et la quatrième génération.
LA MARQUISE, étouffée par les sanglot*, Ohl mon Dieu, mon Dieu! suis- je assez abaissée? suis-je assez punie?...
■^'-M^CrVT'.^iyv, Jvmbant aux genoux de la marquise. Pardon, pardon, madame, pardon, pardon!
LA MARQUISE, 56 levant.
Oui, pardon, demande pardon, fille dénaturée, qui as pris le fou«t de la vengeance éternelle, et qui en as frappé ta mère au visage I
MARGUERITE
Grâce! grâce! je ne savais pas ce que je disais, ma mère; vous m'aviez fait perdre la raison! j'é- .ais folle!
LA MARQUISE, levant les deux mains au-dessus de la tête de sa fille.
Oh 1 mon Dieu, mon Dieu, vous 8»vez entendu les paroles qui sont sorties de la bouche de mon enfant, je n'ose pas espérer que votre miséricorde ira jusqu'à les oublier, mon Dieu; mais au moment de la punir^ souvenez-vous que je ne la mauèit pas.
SUoiait qu9liiufs pa pour l'éloigaof.
MARouBRiTB, qui a soM ta fobê , êe traîne aur Ui I genoux en s'éerianti
I Ma mère ! ma mère I grâce ! grâce, oh I ma j mère! {La marquise se retourne vers sa fille^ lui ' lance un regard terrible^ la repousse et sort par la 1 droite. Marguerite tombant et jetant un cri.) Ahl