‹ Paul Jones, drame et cinq actesChapitre 8 sur 40 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ACHARD, PAUL, entrant.

PAUL

Bien dit, vieillard: il y a plus de grandeur dans la résignation qui plie que dans la philosophie qui doute : c'est une maxime que pour mon bonheur éternel j'aurais voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent au cœur.

ACHARD

Pardon, monsieur; mais qui étes-vous?

PAUL

Pour le moment, je suis un enfant de la république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde pour patrie, et pour toute place au soleil le nid que je m'y suis bâti moi-même.

ACHÂBD.

Mais que cherchez-vous ?

PAUL

Je cherche à vingt lieues de Brest et à deux cents pas du château d'Auray, une chaumière qui ressemble diablement à celle-ci, et un vieillard qui pourrait bien être vous.

ACHARD

Et comment se nomme ce vieillard?

PAUL

Louis Achard.

ACHARD

Vous ne vous trompez pas; c'est moi-même. PAUL, étant son chapeau.

Que la bénédiction du ciel descende sur von cheveux blancs, car voilà une lettre que je crois de mon père et qui dit que vous êtes un honnête homme.

ACHARD, ému.

Et cette lettre, ne renferme-t^Ue rien?

PAUL

Si fait, quelque chose comme une moitié de pièce d'or, dont vous devez avoir l'autre. ACHARD, tendant la main et prenant machininalement la pièce et la lettre.

Oui, oui, c'est bien cela, et plus que cela encore, c'est la ressemblance extraordinaire.'Enfant, oh 1 oh I mon Dieu I mon Dieu.

PAUL

Qu'avez-vous?

ACHARD

Ne comprenez-vous pas que vous êtes le portrait, oh I mais le portrait vivant de votre père, et que votre père, je l'aimais à lui donner mon san? ,. ma vie 1 comme je le ferais pour toi, jeune homme, si tu me les demandais.

PAUL

Embrasse-moi donc, mon vieil ami, car la chaîne des sentimens n'a pas dû se rompre entre la tombe et le berceau, et quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler, qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et un front qui ne pliera jamais, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et plus encore par l'ame que par le visage.

ACHARD , le regardant.

Oui, il avait tout cela, votre père, la même fierté dans le visage et le même feu dans le regard; mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme, il y a eu dans ma vie bien des^, heures sombres que tu eusses éclaircies?

PAUL

Pourquoi? parce que cette lettre me disait de te venir trouver quand j'aurais vingt-cinq ans, et que je les ai eus, il n'y a pas long-temps : tiens, il y a une heure.

ACHARD

Déjà! il y a déjà ving-cinq ans, il me semble que ce fut hier, que vous naquîtes dans cett« chaumière et que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre.

PAUL

Et je les ai habités jusqu'à l'âge de quatre ans, n'est-ce pas?

ACHARD

Oui.

Eh bien, laisse-moi me souvenir alors, car je me rappelle une chambre que je croyais avoir vue

PAUL JOJNES.

dans mes réves, si c'est celle-lA, écoule, il doit y avoir un lit avec des tentures vertes au fond...

ACHAUD.

Oui.

PAUL

Un crucifix d'ivoire au chevet...

ACHARD

Oui.

PAUL

Une armoire en face, où il y avait des livres, u ne grande Bible entre autres, avec des gravures.

ACHARD

La voilà I

PAUL

C'est elle, c'est ellel puis une fenêtre d'où l'on distinguait la mer, une île...

Celle de Noirmoutiers.

PAUL , se jetant dans l'appartement.

Ah I {Âchard veut le suivre) seul , seul , laissemoi seul un instant, j'ai besoin d'être seul. ACHARD, seul un instant.

Allons, c'est un brave cœur , merci , mon Dieu, merci I

PAUL, rentrant.

C'était la même: après tout, pourquoi cache- , rais-je ce que j'éprouve; regarde-moi , vieillard , eh bien, oui, j'ai vu la tempête faire tourbillonner mon vaisseau, et j'ai senti qu'il ne pesait pas plus au souffle de l'ouragan, qu'une feuille desséchée à la brise du soir; j'ai vu tomber les hommes autour de moi, comme les épis sous la faucille du moissonneur; j'ai entendu les cris de détresse et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas, et, pour aller recevoir leur dernier soupir , j'ai marché à travers une grêle de boulets et de balles sur un plancher où je glissais à chaque pas dans le sang ; mais celte chambre, vieillard, cette chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, où j'ai reçu les caresses d'un père que je ne reverrai jamais, d'une mère qui ne voudra peut-être plus me revoir, cette chambre, c'est — ^uclijue chose d'unique et de sacré comme un berceau , comme un tombe , oh l il faut que je pleure, ou j'étoufferais.

ACHARD

Oui, tu as raison; c'est à la fois un berceau et ine tombe, car c'est là que tu es né, et c'est là fiiie lu as »-eçu les derniers adieux de ton père.

PAUL

U est donc mort , et mes pressentimens ne rri'avaient pas trompé.

ACDARD.

Il est mort.

PAUL

Tu me diras comment?

ACHARD

Je f DUS dirai loul.

PAUL

Dans un instant! maintenant, je n'ai point la force de l'écouter, laisse-moi me remettre. {Il

ouvre la fenêtre.) La belle chose qu*an soir d'automne et qu'un soleil qui se couche dans la mer; cela est câline, comme Dieu, cela est grand comme l'éternlt^ je ne crois ^ qu'un homme qui a souvent étudié ce spectre craigne la mort! mon père est mort avec coulage, D*est-ce pas?

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