CHAPITRE VIII
l'avènement (1796)-
En 1796, Catherine avait soixante-sept ans. A cet âge où l'esprit perd son ressort, où le cœur se plaint et gémit tout bas des choses qui s'en vont, elle s'excitait au contraire et agitait de vastes desseins : à l'Occident, arrêter les progrès de la République française, délivrer l'Italie; à l'Orient, s'agrandir encore et subjuguer la Perse. Au lieu de tourner le dos à l'avenir, elle y marchait comme au matin. Elle se flattait dans ses lettres d'être « gaie et leste comme un pinson » . Sa santé paraissait n'avoir subi encore que de légères atteintes. « Sa bonne constitution, écrivait le Prussien Fauentzien, une vie réglée et uniforme lui assurent encore plusieurs années de vie; mais chacune d'elles augmente les embarras et les difficultés que son successeur trouvera un jour (l). »
A l'exemple de Rostoptchin et de Bezborodko, Fauentzien analysait avec complaisance les ferments de dissolution qui menaçaient de corrompre la puissance russe. Après trente années d'efforts, de labeur et de gloire, les ressorts de l'État sont forcés parla violence de la tension. Les guerres continuelles, l'improbité des fonctionnaires, le luxe de la cour qui dépense 3 millions de roubles par
(1) Archives secrètes de Berlin, correspondance immédiate, 8 avril 1796.
an, les folles prodigalités envers les favoris ont gravement compromis les finances. Les émissions d'assignats se succèdent avec d'autant plus de rapidité que le déficit augmente et que le numéraire visible diminue ; la valeur nominale des assignats atteint 150 millions en 1795 (1). La discipline se perd dans l'armée : le soldat est mal payé, mal vêtu, mal nourri; on vole sur toutes les fournitures. « La commission des vivres et celle des uniformes, dit Langeron, sont composées des plus grands coquins du monde (2) . » La flotte se dissout : la Russie aurait à peine neuf bâtiments vermoulus à opposer aux vingt-cinq vaisseaux que la Turquie pourrait mettre en ligne dans la mer Noire. La lourde machine que la grande impératrice avait mise en mouvement semblait se détraquer. L'âme de Catherine lui survivrait-elle en son successeur? Chacun s'efforçait de percer les projets du grand-duc Paul, qui allait arriver au pouvoir sans avoir jamais eu la moindre part aux affaires. On lui attribuait des intentions pacifiques : il renoncerait aux guerres de conquête, au grand dessein a d'extirper les Turcs de l'Europe » . Remédier aux abus du gouvernement, discipliner et organiser l'armée, a changer ce qu'il était de l'intérêt de tant d'individus à voir conserver » , telle était la tâche à laquelle il semblait devoir se consacrer. Il se heurterait sans nul doute à bien des difficultés. « Il est à craindre, remarquait Fauentzien, que ce prince, avec son caractère altier, brusque et changeant, n'entreprenne trop de choses à la fois et qu'il n'avorte, à cause du peu d'aide qu'on s'empressera de lui donner (3) . »
(1) Haumant, la Russie au dix-huitième siècle, p. 129.
(2) Affaires étrangères, Mémoires et Documents, vol. XX. — Sur les désordres et la vénalité dans l'armée, cf. duc d'Audiffret-Pasquiêr, le Duc de Richelieu (le CotTespondant, 10 janvier 1907).
(3) Archives de Berlin, correspondance immédiate, 8 avril 1796.
Paul était impatient d'entrer en scène. A la fois tout près et très loin des grandeurs, l'attente était longue. II languissait dans une atmosphère d'espionnage et de délation où nul aliment n'était offert à son esprit et à son cœur depuis que la retraite de Mlle Nélidof avait rompu le cours de son idylle neurasthénique. « La méchanceté des petits en tours, dit Golovkin, achevait de perdre ce malheureux prince au moral et au physique (1) » . Il se consumait dans le vide de lui-même. De sombres pensées rongeaient, minaient son cerveau de moins en moins résistant. Il craignait pour sa couronne, il craignait pour sa vie. Tout lui était matière à soupçons : il s'attendait à toute heure à subir la prison ou l'exil. Des rêves atroces troublaient son sommeil, et son imagination y voyait des présages. Une nuit, il rêva qu'une force mystérieuse l'enlevait au ciel. Cette vision l'obséda durant toute la matinée du lendemain, à la promenade et à la manœuvre. Vers trois heures, comme il prenait le café au moulin de Gatchina, il vit arriver à cheval le frère du favori, Nicolas Zoubof . Une douloureuse épouvante passa dans ses yeux : la rumeur publique l'avait depuis quelques semaines averti qu'on songeait à le déporter au château de Lohde; il crut que Zoubof venait l'arrêter pour l'y conduire. Se tournant vers la grande-duchesse, il lui dit d'un ton pathétique : « Ma chère, nous sommes perdus! » Zoubof s'approcha, salua respectueusement le grand-duc et lui annonça que l'impératrice, frappée d'un coup d'apoplexie, était à l'agonie (2) .
(1) Fédor Golovkin, la Cour et le Règne de Paul l", portraits et souvenirs, p. 122.
(2) Rousskaia Starina, 1882, t. XXXVI, p. 468. — Sur la mort de Catherine II et l'avènement de Paul, nous citerons une fois pour toutes la très belle étude de M. le vicomte E.-M. dk VooiîÉ (le Fils de Pierre le
C'était le 5-16 novembre 1796. Depuis quatre ou cinq semaines, Catherine, agitée de sourdes colères contre le roi de Suède qui lui avait infligé une si cruelle injure, avait perdu sa belle humeur et changé ses habitudes, o Elle ne paraissait plus guère que le dimanche à la messe et au dîner. » Ses jambes fortement enflées ne lui permettaient plus de marcher. Éloignant les médecins qui ne lui avaient jamais inspiré confiance, négligeant tous les soins que réclamait son état, elle s'était appliqué elle-même « des remèdes de bonne femme dont ses chambrières lui faisaient l'éloge » . Le dimanche 2 novembre, surmontant ses souffrances, elle avait, pour se rendre à la chapelle, traversé la salle des chevaliers-gardes où, suivant l'usage, toute la cour se trouvait assemblée. Après la messe elle avait fait cercle dans la salle du Trône et longuement examiné un portrait de la grande-duchesse Elisabeth, dû au gracieux pinceau de Mme Yigée-Lebrun. Elle se montrait en public pour la dernière fois, a On eût dit qu'elle venait dire adieu à ses sujets (1). »
Elle se lève le matin du 5, à son heure habituelle, sans qu'aucun symptôme menaçant vienne inquiéter son entourage : une bonne nuit lui a donné un regain de gaieté et elle plaisante avec les femmes qui l'habillent. Après avoir déjeuné et expédié quelques affaires, elle passe dans sa garde-robe. Une demi-heure s'écoule : elle ne reparait point. Ses femmes de chambre s'étonnent, s'approchent, l'appellent : elle ne répond pas. Que faire? Elles se décident à entr'ouvrir la porte et aperçoivent,
Grand; Un changement de règne) d'après les récits du chef de police, Sanglène, et du comte Rostoptchin : c'est une des œuvres les plus admirées de l'émment historien.
(1) Comte Vitzthum, Catherine II, d'après les papiers de la comtesse Varvara Golovin (Revue des Deux Mondes, 1 er avril 1890).
glacées d'effroi, l'impératrice couchée sur le carreau, la face congestionnée. Un valet, le fidèle Zachar, accourt; sa maîtresse semble le reconnaître, a porte la main sur son cœur avec l'expression d'une profonde douleur et referme les yeux pour ne plus les ouvrir (1) ». On la soulève, on la tire avec peine de l'étroit réduit où le mal l'a terrassée, on la porte dans sa chambre. « Le corps vit encore, mais la tête est morte (2). » Les médecins s'empressent, appliquent des ventouses, vont chercher de l'eau apoplectique, des gouttes d'Angleterre. Le favori, Platon Zoubof, « échevelé et consterné » , leur demande anxieusement si les remèdes employés ne donnent point d'espoir. Sur leur réponse que leur art est impuissant et la fin imminente, Zoubof dépêche son frère en courrier à Gatchina pour apprendre au grand-duc héritier l'extrémité de l'impératrice (3).
La cour est en émoi et en confusion. Le brusque passage d'une sécurité presque entière aux pires inquiétudes met les têtes à l'envers. Les valets de service, les courtisans éperdus bourdonnent dans les corridors du palais, s'interrogent sur les détails de l'événement, s'agitent, se poussent les uns les autres sans savoir où aller ni que faire. Rostoptchin s'échappe de cette foule d'hommes qui pleurent ou tâchent de pleurer et, étouffant d'espérances, court à Gatchina. Son traîneau est suivi de beaucoup d'autres : tout ce qui tient de près ou de loin au grandduc envoie des exprès avec des nouvelles; il n'est pas jusqu'au cuisinier-chef et au fournisseur de poisson qui n'aient loué des courriers.
En apprenant que sa mère allait mourir, que ses
(1) Adam Czartortski, Mémoires, t. I, p. 124.
(2) Comte Vitzthum, article cité.
(3) CzàRTORysri, Mémoires, t. I, p. 125..
angoisses d'héritier opprimé, pressuré allaient prendre fin et qu'il allait passer, par un coup subit de la destinée, de la sujétion à l'omnipotence, Paul avait ressenti une violente commotion, un de ces chocs nerveux qui produisent souvent des troubles durables dans les cerveaux les mieux organisés. L'ébranlement de tout son être se manifesta si clairement qu'on craignit une congestion cérébrale et qu'on parla de le saigner sur l'heure. « Joie ou chagrin, dit un témoin, l'émotion l'avait mis hors de lui. » Le grand-duc et la grande-duchesse, à la nuit tombante, montèrent dans un carrosse attelé de huit chevaux et quittèrent Gatchina. En route ils s'arrêtèrent plusieurs fois pour changer de chevaux ou pour lire à la lueur d'une lanterne les dépêches qu'on leur envoyait de la capitale. La nuit était froide et calme, le ciel enchanté d'étoiles. « Les éléments faisaient silence : une immense sérénité régnait. » Paul était «comme en extase devant la plénitude de la puissance » qui allait lui échoir (1) . A la clarté de la lune, on apercevait les larmes qui emplissaient ses yeux levés au ciel et coulaient lentement sur ses joues.
Vers huit heures et demie, l'héritier entra dans Pétersbourg où peu de monde encore avait appris l'accident de l'impératrice . Après s'être arrêté un instant dans sa chambre au Palais d'Hiver, il passa dans les appartements de Sa Majesté. Il ne vit que ses fils : ses filles eurent l'ordre de rester chez elles. La chambre où Catherine se débattait sous l'étreinte du mal était faiblement éclairée. a Les sanglots de ses femmes se mêlaient au râle de l'impératrice, seul bruit qui interrompait le profond silence. » Paul, si peu habitué cependant à se maîtriser,
(1) Fédor Golov&w, la Cour et le Règne de Paul 7* T , portraits et souvenirs, p. 123.
438 PAUL T r DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT
ne laissa rien paraître des sentiments que lui inspira ce sinistre spectacle. Son taciturne orgueil y trouva-t-il la revanche de tant de déceptions et de si cuisantes blessures? Dans son cœur ulcéré s'éveilla-t-il un peu de pitié pour la vieille et glorieuse souveraine qu'un coup de foudre venait de précipiter du faîte des grandeurs et qui, confondue avec les plus humbles créatures, pour parler comme Rostoptchin, allait retourner en poussière? La multitude dorée l'attendait dans les salons, impatiente de se prosterner. Il y avait là « quantité de gens obscurs à qui ni le talent ni la naissance ne donnaient le moindre espoir d'aspirer aux grâces qu'ils voyaient déjà tomber sur eux. La foule augmentait. Les Gatchinois heurtaient et bousculaient les courtisans qui se demandaient avec étonnement qui étaient ces Ostrogoths que jusqu'alors on n'avait jamais vus, pas même dans les antichambres (1) » . Zoubof se tenait dans un angle, accablé « par la certitude de sa chute et de son néant » . Les courtisans qui la veille accouraient à lui humbles et bas s'écartaient de lui « comme d'un pestiféré. Épuisé de fatigue et de soif, il ne trouvait pas à qui demander un verre d'eau » .
Paul s'établit dans un cabinet attenant à la chambre de sa mère. Il y fit le premier essai de son autorité. Tous ceux qui avaient des ordres à recevoir durent passer près de l'impératrice agonisante « comme si elle n'était déjà plus (2) » . « Cette profanation de Sa Majesté choqua tout le monde et jeta un jour bien défavorable sur le prince qui l'autorisait. » Certains courtisans ne se croyaient déjà plus tenus à jouer le personnage douloureux et — comme Samoïlof qui s'oublia jusqu'à dire, en parlant de
(i) Comte Vitzthum, article cité. (2) /</., ibid.
la mourante : la défunte impératrice — ne semblaient pas même se soucier de conserver un reste de bienséance. La mort se fit attendre jusqu'au lendemain soir. Quand les médecins eurent annoncé que le moment fatal approchait, toute la famille impériale se réunit dans la chambre. Une pâleur cadavérique envahissait déjà le large front de l'impératrice. Sa poitrine haletante était soulevée par les dernières respirations qui devenaient de plus en plus espacées ; une suprême convulsion agita son visage. Le quart de dix heures sonna. La grande Catherine n'était plus. La majesté de la mort descendit sur elle, et a les traits de celle qui avait rempli le monde de la gloire de son règne reprirent leur expression de grâce et de grandeur » .
« Messieurs! l'impératrice Catherine est trépassée et Sa Majesté Paul Pétrovitch a daigné monter sur le trône de toutes les Russies. » Le comte Samoïlof, « avec son air bête qu'il s'efforçait de rendre affligé » , jeta ces mots solennels à la cour réunie dans la salle de service. Pendant que Marie Féodorovna « dirigeait l'habillement » de la défunte et arrangeait la chambre funèbre a avec une grande activité et une grande liberté d'esprit » , le maître de cérémonie disposa la chapelle pour la prestation du serment. On suivit l'empereur dans le sanctuaire. La nouvelle impératrice, les grands-ducs, les grandes-duchesses et, après eux, les hauts dignitaires lui jurèrent fidélité. « Les trembleurs et les trembleuses décidèrent qu'il fallait baiser la main de l'empereur en se prosternant jusqu'à terre. » Les prosternations se succédèrent rapidement. « L'empereur n'avait pas le temps de relever cette série de capucins de cartes (1) . » Un service
(1) Costa de Beaureoard (Bévue d'histoire diplomatique, 1896), d'après les papiers de la comtesse Yarvara Golovin.
funèbre suivit la prestation du serment et se prolongea fort avant dans la nuit.
Dès la matinée du lendemain, on put s'apercevoir qu'une ère nouvelle s'ouvrait. Subitement tout changea : coiffures, cols, frisures, occupations (1). A dix heures, une grande agitation se produisit tout à coup; de nouveaux visages et de nouveaux fonctionnaires apparurent. « Quels costumes ils portaient, bon Dieu ! dit Sabloukhof. Malgré notre chagrin de la mort de l'impératrice, nous nous tenions les côtes de rire en voyant cette mascarade. Les grands-ducs Alexandre et Constantin se montrèrent dans leur nouveau costume : ils avaient l'air de vieux portraits d'officiers descendus de leurs cadres (2) . » Plus de frisures en pigeons à la française ; des coiffures plates, les cheveux pommadés et « poudrés comme un mur récrépi (3) » . Les cols abaissés et amoindris mettaient à nu des cous effilés et des mâchoires saillantes qu'on n'avait pas vus jusqu'alors. Le grand ordonnateur de cette mascarade, l'empereur Paul, parut à son tour, habillé à la prussienne. Il passa en revue le régiment des gardes : pendant le défilé on le vit rouler les yeux, souffler à pleines joues, hausser les épaules, frapper du pied pour manifester son mécontentement. Il fit ensuite avancer son cheval Pompon et courut au galop à la rencontre de ses troupes de Gatchina qui faisaient à Pétersbourg une entrée solennelle. Les Gatchinois se logèrent chez les habitants, qui les accueillirent avec empressement et ne leur ménagèrent ni le vin ni l'eau-de-vie. La ville prit l'aspect d'une vaste caserne (4) .
(1) Adam Czàrtoryski, Mémoires, t. I, p. 127.
(2) SàBLOtrKHOF, Récit de la mort de Paul /* (Revue moderne, décembre 1865).
(3) Czàrtoryski, Mémoires, t. I, p. 126.
(4) I(l. y ibid.y t. I, p. 127. — Cf. Korsakof, Votsarénié imperatora
Impatient de donner une haute idée de sa puissance et de réaliser les rêves de justice qui depuis des années couvaient dans son imagination malade, Paul, dès les premiers jours de son règne, frappa de grands coups, déconcerta et inquiéta sa cour et son peuple. Platon Zoubof, l'amant honoraire, a qui avait l'air d'un prince détrôné » , dut se retirer dans ses terres de Lithuanie, don de Catherine, puis voyager en Allemagne où « des femmes d'un esprit et d'une vertu faciles » prirent à tâche de dissiper sa mélancolie (I). Son frère Nicolas, dont la disgrâce était attendue par tous et par lui-même, s'étonna de recevoir la charge de grand-écuyer et le cordon bleu. Un caprice du souverain le récompensait d'avoir porté le premier à Paul la nouvelle de son prochain avènement. Bezborodko demeura à la tête des affaires étrangères et, grâce aux largesses du nouveau souverain, put continuer à entretenir un véritable sérail â la turque. On vit pleuvoir des grâces et des disgrâces imprévues. Pendant le règne de sa mère, Paul avait tenu registre de tous les événements qui s'étaient passés sous ses yeux, de toutes les actions qu'il aurait à récompenser ou â punir lorsqu'il serait le maître. 11 abaissa les uns, éleva les autres « pour des faits oubliés depuis longtemps et dont les auteurs eux-mêmes ne se souvenaient plus (2) . » Il appela â lui, par besoin de réaction, les anciens serviteurs de Pierre III qui, après un long jeûne de faveurs, montrèrent leurs belles dents, étalèrent leur appétit. « De tous les coins de l'empire, tel qu'en un jour de
Pavla (l'Avènement de l'empereur Paul), dans la revue Jstoritcheski Viestnik de 1896.
(1) Czartoryskj, Mémoire s, t. I, p. 131.
(2) Fédor Golovmn, la Cour et le Règne de Paul ^, portraits et souvenirs, p. 155.
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résurrection, parurent des vieillards, civilement morts depuis trente-cinq ans, étrangers au ton de la cour..., sans manières, hors l'insolence dans la démarche et le regard. » Avec leurs antiques vêtements — « de vieilles housses vertes chamarrées de larges galons d'or bien usés » — ils rapportaient leurs anciennes façons et * ne savaient que se prosterner et adorer (1) » . Tout le monde dut apprendre à plier les genoux. Paul, si longtemps courbé sous l'insolent mépris des courtisans, exigea d'emblée de grandes démonstrations d'humilité et de soumission : hommes et femmes, quand il passait en calèche ou en traîneau, furent contraints de s'agenouiller dans la boue et dans la neige. Il exila « les plus froids, les moins empressés, les moins prosternés (2) » .
Il eut des envolées de magnanimité. Aux victimes de sa mère il témoigna une pitié théâtrale. Il alla visiter Kosciusko, le héros polonais, détenu depuis deux ans à la forteresse de Schlusselbourg ; il le mit en liberté ainsi que les autres seigneurs polonais que la vieille tsarine avait gardés comme otages; il lui accorda une pension et le combla de prévenances. A l'ancien roi de Pologne, au malheureux Stanislas Poniatovski si tendrement aimé, puis si durement traité par Catherine, il offrit une magnifique hospitalité dans un de ses palais de Pétersbourg : il payait une dette de reconnaissance au Polonais qui l'avait affectueusement reçu en 1781 (3). La sensibilité, la générosité étalèrent leur emphase. Paul songeait à faire de Pétersbourg l'asile inviolable des souverains détrônés et il lui aurait infiniment plu que le pape, dont le vainqueur de Rivoli et de Mantoue semblait
(i) Fédor Golovkin, p. 123 et 128.
(3) Czautoryski, Mémoires, t. I, p. 139.
tenir les États sous ses prises, vînt, en dépit de son grand âge et de la rigueur du climat, chercher un refuge à la cour du Nord (1). Il saisissait les occasions de grandir dans le monde son personnage. Plus militaire que belliqueux, hostile à la politique de conquêtes qu'avait suivie Catherine, il proclama, dès qu'il prit le pouvoir, son ardent désir de paix. « Je n'ai point hérité, dit-il, des querelles de ma mère (2) . » Son humanité lui commandait de soulager son peuple qu'il jugeait épuisé par la guerre; il avait à accomplir, à l'intérieur de son empire, une œuvre d'ordre et de justice à laquelle il entendait se consacrer tout entier. Il refuserait tout secours armé à l'Autriche, battue en Italie par les généraux du Directoire, et se tiendrait, à l'exemple de son frère et ami Frédéric- Guillaume de Prusse, dans des rapports d'une exacte neutralité avec la République française, détestée, mais redoutée.
Les premiers actes de l'empereur Paul mirent en lumière son orgueil candide et passionné. Il songeait, avec des transports d'admiration, à sa sagesse, à sa bonté, à son humanité et se jugeait le meilleur des souverains. Nul n'était plus digne que lui d'approcher de Dieu : il nourrit l'étrange projet de se faire tailler des habits sacerdotaux et il aurait dit la messe si on ne lui avait habilement rappelé les canons de l'Église grecque interdisant la célébration des saints mystères aux prêtres qui ont convolé en secondes noces (3) . Pour satisfaire ce besoin d'émotions religieuses qui lui avait suggéré l'idée de monter à l'autel, il imagina un drame terrifiant où l'on sentirait passer le souffle des colères divines, une
(1) Fédor Golovrik, p. 138.
mise en scène réaliste de la Résurrection des Morts et du Jugement dernier.
Il y avait trois semaines que le corps de Catherine, offert aux respects de la foule, attendait au Palais d'Hiver les honneurs funèbres. Par ordre de l'empereur, un autre cercueil fut amené en grande pompe dans la chambre où reposait l'impératrice et placé à côté d'elle. Il ne contenait plus que des lambeaux d'uniforme, une botte et quelques ossements; mais une couronne d'or le surmontait, la couronne impériale que des émissaires de Paul étaient allés chercher en hâte à Moscou. C'était le cercueil de Pierre III, du déchu, de l'assassiné, qui était resté en détresse pendant trente-quatre ans dans le cimetière du couvent Saint-Alexandre Nevski et que la piété filiale de Paul avait exhumé (1) . Pierre III surgissait de sa tombe et venait rappeler d'horribles souvenirs à l'épouse criminelle, endormie pour l'éternité. * Le spectacle eut un effet prodigieux » , dit Golovkin. Les courtisans et les prêtres, commandés pour veiller ces deux morts, tremblaient d'angoisse : il leur semblait que le drame qui avait épouvanté leur enfonce se jouait de nouveau pour eux et que des voix allaient s'élever de l'enfer dans le silence effroyable de cette chambre funèbre. Paul éprouva une sorte de jouissance âpre à désigner pour rendre les honneurs à Pierre III les survivants de ceux qui l'avaient mis à mort, le maréchal de la cour, prince Bariatinski, Passek, aide de camp de la défunte impératrice, et le plus fameux de tous, le vieux comte Alexis Orlof, qui tenait ses dignités, sa fortune du crime et de
(1) « L'empereur a dit publiquement : « Ma mère, étant montée sur le « trône appelée par les vœux du peuple* n'a pas eu le temps de rendre à m mon père tous les derniers devoirs; je crois être obligé d'y suppléer. » (Dépêche inédite de l'ambassadeur d'Autriche, Gobenzl, à Thugut, 25 novembre 1796. Archives de Vienne).
l'amour, mais sa gloire de ses brillants services et de sa victoire de Tchesmé. Orlof, réveillé au milieu de la nuit, avait reçu avec une douleur profonde et digne la nouvelle de la mort de l'impératrice, et, sans paraître faire un seul retour sur lui-même, refoulant ses larmes, le haut vieillard tranquille, un cierge à la main, était allé signer devant les icônes domestiques la formule du serment. Une lettre découverte dans le chaton d'une bague apprenait au nouvel empereur que c'était lui, Alexis Orlof, le plus coupable des hommes de 1762 : elle était de la main d'Orlof qui « écrivait comme un portefaix; il y suppliait Catherine de lui pardonner (1) » . Le jour des funérailles de Pierre et de Catherine, Orlof dut marcher en tête du cortège et porter sur un carreau de drap d'or la couronne de sa victime. On le vit s'avancer avec une aisance hautaine : il ne fléchit pas un instant sous l'épreuve. L'empereur, l'œil brillant de colère, l'impératrice tout en pleurs, les grands-ducs, la cour, l'armée suivirent à pied le convoi par un froid très vif. La grandiose et sinistre représentation dura toute la journée (2). Le metteur en scène se flattait d'avoir infligé à son peuple une formidable leçon. Mais les puissances éternelles se riaient de ce chétif Prométhée qui pour punir le crime de 1 762 avait dérobé le feu du ciel, et, comme pour montrer la vanité des vengeances humaines, elles préparaient le crime de 1801.
a On enterre la Russie » , disait un diplomate en revenant de ces doubles funérailles (3). La Russie, vigoureuse et pleine de sève, n'était point à la veille de périr; mais
(1) Archives Vorontsof, t. XXI, p. 94, Mémoires de la princesse Dachkof.
(2) Czartortski, Mémoires, t. I, p. 129; Caste ha, Histoire de Catherine II, t. III, p. 176, etc.
(3) Schilder, Imperator Alexandre I, t. I.
446 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVEKEMENT
elle allait subir pendant le court règne de Paul I er une de ces crises violentes qui ne sont épargnées à aucune nation. Paul fit durement expier à son peuple ses humiliations, ses longues souffrances. Il avait appris, dès l'enfance, à se méfier, à craindre et à haïr. Regardé de mauvais œil par sa mère qui trouvait en lui un opposant et un mécontent; offensé par les dédains des favoris, la plupart meurtriers de son père ; poursuivi par une tyrannie minutieuse jusqu'à son foyer; privé de ses enfants, exclu des affaires, relégué en sa petite cour où ses confidents l'entretenaient dans l'aigreur et l'inquiétude, étouffé de tous côtés par la pression brutale des hommes et des choses, son orgueil endolori avait médité d'éclatantes revanches. L'histoire nous montre des princes suspectés comme lui, pressurés comme lui pendant la veillée de leur règne, capables néanmoins de patience et de travail. Ce qui manquait au fils de Catherine, c'était la volonté. Chaque épreuve de la vie avait tourné contre lui, faute de caractère. Sa seule force était dans son imagination : il se passionnait pour mille chimères. Ce petit homme mal bâti, rabougri, qui se drapait dans des apparences majestueuses, qui se consumait, comme dit Czartoryski, « en efforts de haute dignité (1) » , n'était qu'un frêle faisceau de nerfs exaspérés : il devint la proie de fureurs obscures. Qu'avec des intentions droites, une grande sincérité envers soi-même, un idéal de noblesse et de générosité chevaleresque, sans être ni pire ni meilleur que tant d'autres, il ait fait tant de mal, cela nous inquiète et nous effraye.
(1) Mémoires, t. I, p. 147.
AvAKT-pnopos i
Bibliographie v