‹ Paul ler de Russie avant l'avenement 1754-1796Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorsque la mer a été remuée par la tempête jusque dans ses profondeurs, il faut du temps pour que la vague tombe sous le calme. La crise de 1762 ne s'apaisa qu'à la longue. Des émeutes éclatèrent encore, produit de l'éternelle misère, de l'inquiétude humaine, de la convoitise brutale. L'opposition fut moins profonde et moins radicale que tracassière et bruyante. Jamais, avant la révolte de Pougatchef, Catherine II ne vit son trône sérieusement menacé; mais le murmure incessant du peuple l'irrita, l'exaspéra. Les factieux se firent les champions des droits de Paul; et, quand ils opposaient l'arrière-petit-fils de Pierre le Grand à l'Allemande Catherine, ils trouvaient dans le peuple des oreilles facilement ouvertes. Tous les mécontentements se ralliaient sur le nom du jeune prince. Catherine apprit à considérer son fils comme un rival.

Moins de six semaines après la mort de Pierre III, on

Catherine II. — En 1781, comme on préparaît à la cour de Vienne une représentation d'Hamiet en l'honneur du grand-duc Paul, un comédien fit observer que le drame de Shakespeare prêterait à des allusions blessantes; jn le récompensa de sa clairvoyance et de son tact, et la représentation fut contremandée. (AVolf, Ocsterreich und Preussen, 1780-1790, p. 70.)

fomentait des séditions à Pétersbourg. On conspirait, tantôt en faveur de Paul, tantôt en faveur d'Ivan. « Aujourd'hui que la première fougue et ivresse est passée, écrivait le baron de Goltz, le peuple convient que l'empereur défunt était le seul qui avait droit à la couronne et qu'il n'avait fait de mal à personne. La licence des gardes est inconcevable. Ils font tous les excès impunément, et les officiers, bien loin de les réprimer, se félicitent de ne pas être insultés par les soldats (1) . » Les gardes se repentaient tout haut d'avoir placé sur le trône une étrangère, « une païenne (paganitsa) » . Parmi eux, «l'injure la plus familière était le reproche d'avoir vendu la dernière goutte de sang de Pierre I" pour un tonneau de bière (2) » . Le nom de Paul était acclamé dans les casernes. Ce n'était pas seulement en Russie qu'on s'attendait à une nouvelle révolution. Voltaire écrivait à son ami d'Argenthal le 28 septembre 1762 : a Je suis un peu en peine de mon impératrice Catherine ; je crains bien qu'Ivan ne détrône notre bienfaitrice (3) ! »

Lorsque la tsarine se rendit à Moscou pour le couronnement, elle n'eut garde de laisser Paul dans la capitale en effervescence. La santé de l'enfant faisait pitié : il avait la fièvre et ses jambes enflaient. Les médecins n'osaient se prononcer sur la nature du mal : les uns parlaient de rhumatismes, d'autres, invoquant les lois de l'hérédité, disaient tout bas que les troubles provenaient a d'un sang fort suspect » , d'une infection que Soltikof aurait transmise à son enfant (4). Les complaisants docteurs furent unanimes à déclarer solennellement qu'un voyage

(i) Archives secrètes de Berlin, repolit. XI, conv. 64; Goltz, 3 août 1762.

(2) Affaires étrangères, vol. LXX, fol. 163; M. Bérenger, 17 août 1762.

(3) Œuvres, t. LXXXVIII, p. 92.

(4) Affaires étrangères, toI. LXXI, fol. 32; Breteuil, 9 octobre 1762.

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ferait du bien au malade, et Catherine traîna son fils d'étape en étape jusqu'à Moscou. Quand Panin la suppliait de s'arrêter en route pour laisser reposer le grandduc exténué de fatigue, elle ne voulait rien entendre : elle avait hâte d'arriver (i). Paul ne fut pas en état d'assister à la cérémonie du couronnement. Le peuple s'inquiéta de ne pas le voir. Plusieurs fois, au lieu d'acclamer la tsarine, les soldats se mirent à crier dans l'enceinte même du palais : « Vive l'empereur Paul Pétrovitch! » Les officiers parvenaient difficilement à leur imposer silence.

Ces acclamations résonnaient douloureusement aux oreilles de Catherine. Des courriers venus de Pétersbourg lui apprenaient qu'en son absence vingt-sept officiers avaient ourdi un complot en faveur de Paul et que, mis à la question, ils avaient fait des aveux et subi le knout (2) . Elle sentait que quelques têtes prises au hasard ne signifiaient rien. Les agents des cours étrangères excitaient sous main les mécontents pour lui faire échec. Fomenter des séditions contre un gouvernement qu'on avait intérêt à affaiblir, c'était, on le sait, une des ressources classiques de la diplomatie au dix-huitième siècle. Louis XV pressait son ambassadeur de connaître exactement les dispositions de la nation pour Paul et pour Ivan et de « former des liaisons » avec le prétendant qui lui paraitrait avoir le plus de partisans (3).

Autant pour éviter une révolution possible que pour se ménager un successeur dans le cas où Paul, toujours souffrant, viendrait à mourir, Catherine parlait d'épouser

(1) Sbornik rousskavo istoritcheskavo obtchestva (Recueil de la Société d'histoire de Russie), t. VII, p. 154.

(2) Affaires étrangères, vol. LXXI, fol. 99; Breteuil, 28 octobre 1762.

(3) Id. t vol. LXXII de supplément; lettre à Breteuil do 10 septembre

le prince Ivan, alors âgé de vingMrois ans, et de l'associer à l'empire (1). Elle eût été désolée qu'on la prît au mot. Ce n'était qu'une ruse dont, à vrai dire, personne n'était dupe. Elle entendait montrer qu'elle était libre de se marier à sa guise; elle voulait préparer la nation à une autre union qui, celle-là, lui tenait à coeur, à son mariage avec Grégoire Orlof. Orlof ! c'était le compagnon d'aventures, le complice qui, pour l'élever au trône, avait risqué sa vie; c'était l'amant passionnément épris, passionnément aimé, qui la tenait sous le charme de ses caresses. C'était plus encore : l'homme fort et hardi qui, appuyé sur la puissante «tribu » que formaient ses quatre frères, la défendrait contre tous les périls si elle l'associait à sa grandeur nouvelle (2).

Au printemps de 1763, l'ancien chancelier d'Elisabeth, Bestoujef, las d'un long jeûne de faveurs, s'avisa, pour se mettre en crédit, de donner corps au projet. Il saisit de la question le Saint-Synode : cette assemblée d'évéques représenterait à l'impératrice « l'inquiétude de l'Église et de la patrie sur la santé du grand-duc Paul, l'espoir et la ressource que la jeunesse de cette princesse fournissait, et enfin la prierait très humblement de ne pas laisser écouler les années de fécondité sans prendre un mari qui pût tirer parti de cette heureuse situation (3) » . Le peuple, en apprenant la démarche de Bestoujef, se souleva. Il demandait à grands cris qu'on lui montrât le grand-duc dont la vie, disait-il, était en danger. L'émeute fut aisément réprimée (4). Comme la mauvaise santé de Paul servait de prétexte au mariage de Catherine avec Grégoire

(1) Affaires étrangère», vol. LXXIII; M. Bérenger, 30 mai 1763.

(2) Voir Waliszewski, le Roman d'une impératrice.

(3) Affaires étrangère», vol. LXXIII; Breteuil, 18 mai 1763.

(4) La Cour de Russie, p. 229.

Orlof, Panin fit amener des chevaux et mit en selle le frêle enfant. Les cavaliers partirent à franc étrier et parcoururent douze verstes. Paul revint exténué. Mais cette course avait prouvé que sa santé n'était pas aussi fragile qu'on le disait. Le lendemain soir il entrait, conduit par son gouverneur, dans les salons où toute la cour était réunie : ses bottes salies de boue attestaient qu'il revenait d'une longue course à travers la ville et sous la pluie (1) . Il avait pendant cette promenade attiré et fasciné tous les regards. « Une chose très remarquable, observait Bérenger, est la différence de l'accueil que le peuple fait à l'impératrice et au grand-duc quand ils se montrent en public. Tout est tranquille quand cette souveraine passe, au lieu que ce jeune prince ne parait jamais sans être suivi d'un peuple immense qui témoigne par toutes sortes de démonstrations le plaisir qu'il a de le voir. »

Panin avait trouvé réponse aux arguments tirés de la faiblesse du tsarévitch. II fit mieux encore. Le jour où la question du mariage fut soumise au conseil de l'Empire, il osa se lever pour faire entendre une protestation. Il savait tous ses collègues gagnés à la cause de Catherine qui avait établi entre eux une émulation de complaisance : il leur tint tête. « L'impératrice, dit-il, peut faire ce qu'elle veut; mais Mme Orlof ne sera jamais impératrice de Russie. » Son langage ébranla le chancelier. Vorontsof alla trouver l'impératrice pour la détourner de son projet : il lui parla « comme un Romain (2) » .

Si le gouverneur s'opposait si vivement à ce mariage, c'est que les conséquences lui en paraissaient funestes et pour la nation et pour son pupille. Que l'impératrice

(i) Affaire* étrangères, vol. LXXIII; Bérenger, 30 mai 1763. (2) /</., vol. LXXIII, Breteuil, 18 mai 1763. — Archives Vorontsof, L XXI, p. 104.

mourût avant son époux, le peuple supporterait-il la régence d'Orlof, ce jouet de la fortune? Les grands de l'empire lui obéiraient- ils comme à leur empereur? « Quoique accoutumés à l'esclavage, pensait l'ambassadeur de Prusse, Solms, ils ne se sentent pas capables de soutenir cette idée (1). » Une révolution ne manquerait pas d'éclater. Panin prévoyait un autre danger. Si des enfants naissaient de ce mariage, Catherine, en vertu d'un ukase de Pierre le Grand, aurait le droit de déshériter Paul à leur profit. En userait-elle? Probablement. Entre les enfants d'Orlof et le grand-duc Paul qu'elle n'aimait guère et en qui elle retrouvait comme l'ombre d'un époux détesté, elle n'hésiterait point. Les droits de Paul ne pèseraient pas un grain dans la balance.

Le péril prévu par le comte Panin était là, tout proche. . Catherine et Orlof avaient un fils, Alexis Bobrinski : l'enfant était né pendant le règne de Pierre III, le 2 avril 1 762. Catherine, pour cacher sa grossesse, s'était enfermée chez elle durant plusieurs semaines. Le jour de l'accouchement, un de ses serviteurs, Chkourin, avait mis le feu à sa propre maison, située dans un faubourg de la capitale, et fait sonner le tocsin dans l'espoir que l'empereur quitterait le palais pour aller contempler le spectacle de l'incendie, « le coq rouge » , comme on dit au pays russe (2). Pendant ce temps, si la légende dit vrai, Catherine avait pris dans ses bras le nouveau-né, prête à l'étouffer; mais bientôt, émue de pitié devant ce petit être qui ne se défendait pas, elle était tombée à genoux; elle avait prié et en se relevant s'était écriée : « Bogou slava, Jizn tébiè. » (A. Dieu la gloire, à toi la vie (3).)

(1) Archives de Berlin, repout. XI; Solms, le 20 novembre 1764.

(2) Waliszews&i, le Roman d'une impératrice, p. 170.

(3) Rousski Archiv, 1899, p. 209.

42 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

Alexis avait été confié à Chkourin qui le faisait passer pour son neveu. Et souvent, racontait un ambassadeur, Catherine et Orlof sortaient « le soir, à la brune, dans un carrosse bourgeois, suivis d'un seul laquais, pour aller voir cet enfant, le lien de leur amour, le fruit et l'objet de toute leur tendresse (I) ». Panin ne s'y trompait pas : si Catherine épousait son favori, le fils d'Orlof deviendrait pour Paul un dangereux rival et tôt ou tard il le supplanterait dans ses droits.

Aussi Panin ne voyait-il pas sans un secret plaisir le projet de l'impératrice susciter des orages. Le peuple s'indignait, maudissait Orlof. A Moscou, le portrait de Catherine, placé sur un arc de triomphe, était déchiré, foulé aux pieds. A Pétersbourg, on entendait des gron^ déments d'émeute. Le parti de Paul se montrait plus remuant : on y comptait « des généraux d'armée qui avaient des troupes à leur disposition, des ambitieux qui jalousaient la faveur des Orlof et qui espéraient partager le maniement des affaires dans un changement de règne (2) » . Une agitation menaçante se révélait jusque dans le régiment Préobrajenski, naguère encore tout dévoué aux Orlof. Des soldats de la garde s'assemblaient un jour sous les fenêtres de Paul et voulaient* le reconnaître pour leur empereur (3). Le peuple ne respirait que vengeance contre le favori, et Fédor Hitrovo formait un complot pour l'assassiner. En 1763, un an après la révolution qui l'avait portée au pouvoir, Catherine II ne se sentait pas encore de taille à braver de pied ferme le mauvais vouloir de ses sujets : elle renonça au mariage projeté. Ce ne fut pas sans dépit. Le sang lui bouillait

(1) Affaires étrangères, vol. LXXVI ; M. Bérenger, 2 octobre 1764.

(2) /</., vol. LXXIII; M. Bérenger, 30 mai 1763.

(3) /</., vol. LXXIII; M. Bérenger, 1" juillet 1763.

dans les veines. Elle soupçonnait Panin, les Tchernichef et la princesse Dachkof de souffler contre elle le feu de l'irritation publique et elle parlait « d'abattre toutes ces tètes (I) ».

Paul lui-même était pour sa mère l'objet d'une sourde inquiétude. Il avait dix ans. Son intelligence s'éveillait. Ses regards n'étaient pas ceux d'un enfant qui sourit à la vie, mais plutôt ceux d'un vieillard que les souffrances auraient aigri. Peu ou point aimé, se sentant entouré d'ennemis, il n'avait point goûté la douceur d'être enfant, d'être faible avec pleine sécurité et son cœur d'adolescent saignait. Visiblement des pensées de haine s'allumaient en lui. Lorsque les douloureux souvenirs de son enfance traversaient son âme, « il demandait pourquoi on avait fait mourir son père et pourquoi Ton avait donné la couronne à sa mère, le trône qui lui appartenait de droit. Il ajoutait que quand il serait grand, il saurait bien se faire rendre raison de tout cela. » D'autres fois, il laissait échapper le regret qu'Elisabeth Pétrovna fût morte si tôt : «Si elle avait vécu deux années de plus, disait-il, je serais aujourd'hui maître de tout (2) . » Il ne manquait pas de gens pour rapporter ces propos à l'impératrice. Elle s'en inquiétait. Le jour n'était pas éloigné peut-être où son fils, déjà si conscient de ses droits, se poserait en créancier du trône.

Pour prévenir les troubles, Catherine se donnait beaucoup de mal; et les précautions qu'elle prenait contre eux les lui faisaient redouter davantage. Â quel point l'impératrice était soupçonneuse et prudente, voici qui le montre. Nous sommes au printemps de 1764. Catherine a décidé un voyage en Livonie. Ce serait faire la partie

(1) Affaires étrangères, vol. LXXIII; M. Éérenger, 15 juillet 1763. (i) Ici., vol. LXXVI; M. Bérenger, 10 décembre 1764.

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trop belle à ses ennemis que de laisser Paul à Pétersbourg. Elle veut l'emmener. Panin lui oppose la santé de l'enfant. Elle s'emporte. Le chancelier Vorontsof intervient dans la querelle et l'apaise : Paul n'accompagnera pas sa mère. Mais que de précautions prend Catherine avant de se mettre en route! Paul voudrait habiter Péterhof pendant son absence; elle lui assigne comme résidence Tsarskoïé-Célo, parce qu'une seule avenue, facile à garder, conduit au château, tandis qu'on peut aller par mer et par terre à Péterhof . On tiendra des voitures prêtes jour et nuit à Tsarskoïé-Célo, on préparera des relais de distance en distance, afin de transporter le grand-duc en Livonie au premier avis qu'on aurait de quelque mouvement à Pétersbourg. Catherine a soin d'ailleurs d'éloigner de la capitale tous ceux dont les habitudes turbulentes l'inquiètent : la princesse Dachkof reçoit l'ordre de se tenir à plus de deux cents verstes de la ville. L'impératrice fait mieux encore : elle établit un camp entre Narva et Rêvai où trente mille hommes, commandés par Roumiantsof, se tiendront prêts à marcher sur Pétersbourg au premier signal (1).

C'est pendant le voyage de Catherine en Livonie, le 15 juillet 1764, que mourut, poignardé dans sa prison, le rival que la souveraine redoutait presque à l'égal du grand-duc Paul : Ivan de Brunswick. D'après les récits qui ont cours, un officier, Mirovitch, entraînant à sa suite quelques soldats de la garde, aurait tenté un coup de main pour briser les chaînes du malheureux prince qu'il reconnaissait pour le tsar légitime. Les conjurés avaient forcé les portes de la forteresse. Ils allaient

(1) Affaire» étrangères, vol. LXXV et LXXV1 ; M. Bérenger, 20 mars, 19 juin, 10 juillet 1764-. — Sbornik rousskavo istoritcheskavo obsehestva, t. CIX, p. 16, dépèche de Lobkowiu à Kaunitz.

pénétrer dans le cachot d'Ivan, lorsqu'un spectacle sanglant les fit reculer d'horreur : le cadavre du jeune prince gisait à leurs pieds. Ses gardiens, obéissant à une consigne, avaient massacré le prisonnier, plutôt que de le laisser échapper (1). Suivant l'opinion la plus répandue, Catherine avait elle-même réglé d'avance les péripéties de ce drame, l'attaque de la forteresse comme le meurtre d'Ivan VI. Si l'on accuse l'impératrice d'avoir trempé dans ce crime, c'est qu'elle avait un intérêt évident à le provoquer. Ivan était pour elle, nous l'avons dit, un adversaire redoutable. Il avait régné et ses droits à la couronne impériale n'étaient pas prescrits aux yeux du peuple. Il avait de chauds partisans. Nombre de Russes demeuraient profondément hostiles à l'œuvre de Pierre le Grand et regrettaient le temps des premiers Bomanof ; ils poursuivaient de leur haine le tsar réformateur jusque dans sa descendance, jusque dans le grand-duc Paul. En revanche, comme c'était non pas le sang de Pierre I er , mais celui de son frère Ivan Alexiévitch qui coulait dans les veines d'Ivan VI, ce jeune prince était l'objet de leurs caresses et de leurs espérances. Ils s'indignaient de le voir plus maltraité encore par Catherine que par Elisabeth : sa pension avait été réduite, en 1762, à un demirouble par jour (2). Us cherchaient à provoquer une explosion du sentiment national en faveur du prisonnier de Schlttsselbourg. Vainement Catherine avait-elle fait courir le bruit qu'une longue détention avait égaré la raison d'Ivan : le parti du prince ne désarmait pas. L'idée d'acheter son repos au prix d'un crime dut se présenter à l'esprit de Catherine et s'en emparer. Il était naturel qu'un coup d'audace, comme le meurtre

(i) Waluzbwsu, le Roman d'une impératrice, p. 325.

(!) Affaire» étrangères, vol. LXXVI; M. Bérenger, 24 juillet 1764.

d'Ivan VI, courbât sous l'épouvante un peuple qui avait le respect passif de l'autorité quand elle s'appuyait sur la force. Pétersbourg était dressé à toutes les servilités de la terreur. Pendant quelques semaines, on n'osa conspirer que du geste ou du regard; chacun composait son visage et ses paroles ; les maisons se fermaient aux étrangers (1). Dans la solitude de Tsarskoïé-Célo, le grand-duc Paul attendait anxieusement le retour de sa mère. Il n'était personne qui ne tremblât pour les jours de ce malheureux prince, condamné sans doute au même sort qu'Ivan VI. a La tsarine, pensait un diplomate, a commencé par se défaire de son mari; elle a continué ses forfaits par l'assassinat du prince Ivan ; elle comblera la mesure en ôtant la vie à son propre fils qui manifeste des dispositions que l'âge et la raison rendront de jour en jour plus dangereuses. Nos Brunehaut et nos Frédégonde ne se souillèrent jamais d'autant de crimes. » Pour en imposer à ses sujets, l'impératrice, au lieu de hâter son retour dans la capitale en émoi, revenait de Livonie à petites journées, la tête haute (2) .

Sa tranquillité ne dura pas longtemps. L'opposition, qui après l'événement du 15 juillet 1764 s'était enfoncée dans l'ombre, ne tarda pas à remonter à la surface. Visible ou cachée, elle ne pouvait mourir. Il n'y a point de gouvernement qui satisfasse tout le monde. Les réformes de Catherine faisaient beaucoup de mécontents, surtout parmi les nobles (3). Ivan mort, ses partisans s'unirent à

(1) Affaires étrangères, vol. LXXVI; M. Bèrenger, 31 juillet 1764.

(2) /</., vol. LXXVI; M. Bèrenger, 31 juillet et 7 septembre 1764.

(3) « Les nobles, écrivait l'envoyé prussien Solms, se sont mieux trouvés sous les règnes précédents; il n'y avait que le petit peuple qui souffrit. Le» nobles font tout ce qu'ils peuvent pour contrecarrer les bonnes intentions de l'impératrice. * (Archives de Berlin, lettre du 24 mars 1763.)

ceux de Paul. Les anciens chambellans d'Elisabeth, que les favoris du jour courbaient sous leur insolence, formaient des cabales contre l'impératrice : ils cherchaient même à s'attirer les bonnes grâces des ambassadeurs étrangers et ne s'arrêtaient pas toujours au manège de coquetterie. Ils firent à M. de Beausset, ministre de France, de claires insinuations sur leurs desseins et sur le concours qu'ils attendaient du dehors (1). L'agitation de la noblesse gagnait le clergé. Popes et moines regrettaient le temps de la pieuse Elisabeth qui les avait protégés et laissés s'enrichir. Au mois de février 1765, l'archimandrite de Rostof raya le nom de l'impératrice des prières publiques et exhorta ses ouailles à prier pour le grand-duc, seul souverain légitime de l'empire (2). Partout des symptômes d'effervescence.

Trois ans après son avènement, Catherine ne se sentait guère mieux protégée qu'au premier jour contre une révolution. Elle tachait de faire bonne contenance. Mais ce n'était pas sans crainte qu'elle voyait se dresser son fils en face d'elle, a Elle ne cesse de trembler » , écrivait un diplomate qui forçait un peu les choses... « La défiance la rend injuste. Personne n'est à l'abri de ses soupçons, et non seulement la moindre apparence sinistre lui cause des alarmes, mais elle prend souvent des ombrages aussi destitués de vraisemblance que de fondement (3j . » Une anecdote piquante, rapportée par M. de Beausset, montre bien que Catherine s'attendait à toute heure à subir un assaut dans sa maison. Le soir du 9 juillet 1766, à Péterhof, l'impératrice s'était retirée

(1) Affaires étrangères, vol. LXXVIII; le marquis de Beausset, 21 octobre 1765.

(î) /</., vol. LXXVII; M. Bérenger, 5 février 1765. (3) /</., toI. LXXVII; M. Bérenger, avril 1765.

dans ses appartements, tout émue encore d'une scène assez vive qui avait éclaté entre son fils et elle. Paul avait refusé de prendre part au souper de la cour et de fêter avec elle l'anniversaire de l'avènement. Après le coucher de la tsarine, sa femme de chambre préférée, une Kalmouke, alla se promener dans le parc du château, sans doute pour rêver aux étoiles. Tout à coup on entend des cris aigus. Les sentinelles crient : « Aux armes ! » Des jardins l'alarme gagne l'intérieur du château. L'impératrice, réveillée en sursaut, croit à un coup de main sur sa personne : le lieu, le jour rappellent l'événement de 1762. Elle fait avertir les Orlof qui montent aussitôt à cheval et font des rondes dans le parc, armés jusqu'aux dents. Des chambellans courent au quartier du grand-duc pour s'assurer de lui. D'autres, l'épée à la main, fouillent le château et profitent de la circonstance pour pénétrer dans les chambres des demoiselles d'honneur « qui les intéressent le plus » . On découvre enfin ce qui a mis en émoi Catherine et toute la cour : ce n'est rien de plus que le galant attentat d'un laquais, la résistance inusitée, les cris de la belle Kalmouke. Le laquais paya cher la frayeur causée à l'impératrice : il reçut cent un coups de knout, eut le nez coupé, et fut condamné aux galères (1).

C'est la crainte de Paul qui, en 1765, inspira à Catherine un singulier projet. On sait que la mort d'Auguste III ayant laissé vacant le trône de Pologne, l'impératrice de Russie avait fait couronner un de ses anciens amants, Stanislas Poniatovski. Elle eut la pensée d'épouser le nouveau roi, bien qu'elle eût depuis longtemps porté ailleurs son affection. Ce mariage lui ménagerait une noble retraite. Si les haines accumulées contre elle finis-

(1) Affaires étrangères, vol. LXX1X; Beaustet, 18 juillet 1766, dépêche citée par M. Waliszewski.

saient par faire explosion, plutôt que de s'exposer à périr de mort violente, elle abdiquerait l'empire, non pas pour se retirer comme Charles-Quint dans un couvent et employer son temps à régler des pendules, mais pour aller régner en Pologne avec son époux. Ce projet ne déplaisait pas à Panin : il se flattait de l'espoir que ce mariage serait suivi de près par l'abdication de Catherine et l'avènement de Paul. Agréable perspective pour un homme qui se reprochait tous les jours d'avoir si molle* ment défendu, en 1762, les droits du grand-duc, et si mal servi ses propres intérêts! Panin pressa son neveu, Repnin, qui représentait alors la Russie à Varsovie, d'entrer dans ses vues et de faire des ouvertures au roi Stanislas. Mais les affaires de Pologne se gâtèrent et l'élu de Catherine se brouilla avec elle (1).

La veuve de Pierre III renonça d'elle-même à ce projet

de mariage et ferma par suite la seule porte de sortie qui

lui restât. Courageusement elle envisagea les dangers que

Paul lui faisait courir et s'appliqua à les prévenir. Nous

\ la voyons destituer les gouverneurs de provinces qui

lui paraissent suspects de tendresse pour le tsarévitch,

et les remplacer par des amis sûrs que lui indiquent les

x Orlof (2). Nous la voyons se préparer à un long séjour

j~« Jdans la vieille Moscou où la fermentation est plus grande

lencore qu'à Pétersbourg : o Elle compte que sa présence

'intimidera et que ses caresses et les grâces qu'elle

répandra séduiront et calmeront les mécontents (3). »

Elle annonce l'intention d'emmener le grand-duc, et ses

amis répandent le bruit qu'à Moscou Paul Pétrovitch

(1) Affaires étrangères, vol. LXXVII; M. Bérenger, 10 février 1705; duchesse d'Abraktbs, Catherine II, p. 149.

(2) Afeires étrangères, vol. LXXVIII; Beausset, 20 août 1765.

(3) /<*., vol. LXXIX; Beaosset, 22 avril 1766.

50 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

sera couronné et associé au trône. Le peuple croit à la prochaine réalisation de ses vœux les plus chers et se tient tranquille.

C'est au commencement de 1767 que Catherine et Paul se rendirent à Moscou. Ils y demeurèrent un peu plus d'une année. On ne fit pas bon accueil à l'impératrice : on parlait d'elle avec aigreur et malveillance; il y eut des moments d'agitation et de bruit. Il ne fut pas question du couronnement de Paul. Si Ton avait mis Catherine au pied du mur, elle eût répondu sans doute comme en 1 764 : « Que craint-on? le trône m'appartient. Doute-t-on que je ne pourvoie au bien de mes sujets quand il en sera temps (I)? » Elle quitta Moscou sans avoir conquis l'affection de ses habitants. Paul, malade, ne put la suivre ; elle lui permit de différer son retour et le laissa à Moscou sous la surveillance des Orlof. La tsarine partie, le peuple s'empressa de manifester ses sentiments à Tégard du grand-duc sans que les Orlof parvinssent à lui imposer silence. Paul, le jour de son départ, fut acclamé par une foule en délire (2) .

L'attitude prise par le comte Panin dans ces conjonctures est assez curieuse à observer. Un jour, les nobles de Moscou tentent une démarche auprès de lui et lui expriment leur désir de voir l'impératrice abdiquer. Au lieu d'écouter leurs vœux, il leur répond « que le grandduc est trop jeune pour régner par lui-même, qu'il a encore besoin des leçons de sa mère ». Et le voici qui fait sonner très haut les bienfaits du gouvernement de Catherine, à la grande surprise de ses interlocuteurs qui ne s'attendaient guère à être payés de cette monnaie. Une autre fois la foule qui se presse dans les rues de Moscou

(1) Affaires étrangères, vol. LXXVI; M. Bérenger, 7 août 1764.

(2) /</., vol. LXXX1I, fol. 113; M. Rossignol, 19 mars 1768.

sur le passage de Paul se livre à des transports d'enthousiasme : Panin contient la joie populaire; il rappelle au peuple ses devoirs envers la souveraine et lui prêche l'obéissance (1).

Quel rôle s'était donc attribué depuis 1762 le comte Panin, placé entre la mère et le fils, obligé de servir deux maîtres et très embarrassé, comme on l'imagine, de son personnage? L'occasion se présente de le tirer au clair. Honnête homme au fond et très pénétré de ses devoirs à Tégard de Paul, il rougissait d'avoir laissé Catherine usurper la couronne au détriment de son pupille. Mais de là à lancer le taureau populaire sur le trône de l'impératrice, d'un aveu sincère de ses torts à un ferme propos de les réparer coûte que coûte, il y avait un abîme que la mollesse et la prudence de Panin n'étaient nullement disposées à franchir. Le comte n'avait point l'étoffe d'un agitateur. Il aimait son repos plus qu'il n'aimait Paul, et, par nonchalance, par optimisme, laissait arriver les événements. Les violents qui le pressaient de tenter une révolution ne parvenaient pas à le décider : ils lui faisaient peur par la hardiesse qu'il avait quelque gêne à ne point trouver en lui-même (2). Sa timidité le servait bien auprès de l'impératrice. Il ne déplaisait point à celle-ci de voir son fils entre les mains d'un homme faible, irrésolu, incapable de donner le branle à un mouvement révolutionnaire. Elle n'aimait guère Panin. Mais elle tenait beaucoup à lui et le ménageait. Elle avait eu soin de faire sa fortune en le prenant pour ministre : un

(1) Affaires étrangères, même dépêche.

(2) Suivant l'envoyé prussien, le souci d'épargner à la Russie un nouveau bouleversement l'emportait chez Panin sur toute autre considération : « Je le crois trop bon patriote pour vouloir, sans une nécessité extrême, exposer •a patrie si tôt à une nouvelle secousse. ■ (Archives de Berlin, reposit. XI, 3 mai 1764.)

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homme repu ne soupire pa6 après un changement de règne. Elle le maintenait en fonctions, quoiqu'il consacrât moins de temps aux affaires d'État qu'au sommeil, à la toilette et aux femmes; elle passait condamnation sur sa paresse d'esprit et affectait de priser très haut son expérience. Elle déliait pour lui les cordons de sa bourse, et, chaque année, à Pâques, lui donnait 20 ou 30,000 roubles. Enfin elle le défendait contre Orlof : elle tenait la balance égale entre son favori et son ministre qui étaient toujours à l'état d'hostilité latente et se portaient dans l'ombre des coups acérés. Une fois elle la fit pencher du côté de Panin. Pour donner au comte la mesure de son dévouement, elle lui obtint la main de Mlle Chérémétief, riche héritière sur qui l'un des frères Orlof avait depuis longtemps les yeux fixés, et Panin eût réalisé de chères espérances si la jeune fille n'était morte brusquement (1). Il n'ignorait point ce qui lui valait les faveurs de Catherine. « J'ai moins besoin d'elle qu'elle n'a besoin de moi » , pensait-il. Un sourire ironique passait sur ses lèvres lorsque les Orlof se faisaient forts d'annoncer à la cour sa disgrâce prochaine, a On a beau faire, disait-il à l'abbé Guyot, je mourrai auprès du jeune prince (2) . * Il était aux yeux du peuple le seul garant de la sécurité du grand-duc. Lui ôter son emploi de gouverneur, c'eût été déchaîner des tempêtes.

D'avoir tant de gens à ménager, tant de préventions à combattre, tant de mécontentements à calmer, d'employer à convaincre et à séduire son esprit fait pour commander, cela semblait pénible et humiliant à l'impératrice. A mesure que l'orgueil grandissait en elle, s'accroissait aussi l'impatience fiévreuse causée à ses nerfs

(1) Wauszkwski, Autour d'un trône, p. 8»

(t) Affaires étrangères, vol. LXXXI, fol. 23fr ; abbé Guyot, 15 juillet 1767.

par le bourdonnement de la mouche populaire. Ses forces étaient paralysées. Cette femme de haute taille se voyait condamnée chaque jour à se plier en deux pour pénétrer dans des portes basses : elle en avait comme une courbature d'esprit, « Elle est vieillie de dix ans, et elle a l'air d'une femme qui en a cinquante » , écrivait en 1769 un diplomate qui lui prétait peut-être plus d'inquiétudes qu'elle n'en avait, « L'impression que ses échecs peuvent produire chez un peuple inconstant, naturellement porté à la sédition, les preuves qu'elle a eues de la disposition des esprits par les discours des officiers aux gardes, l'inflexibilité de son caractère qui ne peut 6e résoudre à plier sous la loi inexorable des événements, tout sert à la jeter dans une agitation qu'elle veut déguiser en vain (1). »

C'est Paul que l'impératrice rendait responsable du trouble où elle était plongée depuis le commencement de son règne. Elle n'avait à reprocher au prince, trop jeune d'ailleurs pour animer un parti, aucun acte d'hostilité ouverte. Ce qu'elle lui imputait à crime, c'est que le peuple le plaignait, l'aimait, le prenait pour héros, se servait de son nom pour la contrarier. Elle croyait de bonne foi que l'opposition, qui l'irritait peut-être plus qu'elle ne la menaçait, n'eût pas existé sans lui. Elle en arriva vite à considérer Paul non comme un fils, mais comme un ennemi. Catherine, on le sait, était avant tout impératrice. Au fond de ses pensées comme de ses sentiments, dans ses préférences comme dans ses aversions, on retrouve toujours la politique, l'unique ressort de sa vie. La tête de la souveraine commande au coeur de la femme. C'est là une des conclusions les mieux justifiées

(1) Affaires étrangères, vol. LXXXIV; Sabatier de Cabres, 1 er septembre 1769.

des études de M. Waliszewski sur la grande Catherine. Aux fidèles serviteurs de son trône, aux artisans de sa fortune et de sa gloire, Catherine ne marchandait pas son amour, fussent-ils sans naissance et sans beauté. A un fils qui l'inquiétait et qui traversait ses desseins, elle ne se croyait pas tenue de donner la moindre part de tendresse.

Si un sentiment d'affection avait jamais existé entre Catherine et Paul, les traces s'en effaçaient tous les jours pour faire place, chez la première à une froideur marquée, chez le second, à une aigreur à peine déguisée, <* L'impératrice, disait Sabatier de Cabres, a toujours pour son fils l'aspect et le ton d'une souveraine, et elle y joint la sécheresse et les inattentions offensantes qui révoltent le jeune prince. . . Aussi le grand-duc est-il avec elle comme devant son juge. » Ils se voyaient rarement : une mutuelle défiance les éloignait l'un de l'autre. Cette séparation s'était faite peu à peu : il n'y eut ni déchirements, ni violences.

Le grand-duc Paul nous est apparu comme le pivot autour duquel tournaient tous les mécontentements et toutes les vagues espérances, au début du règne de Catherine. Derrière toutes les intrigues, tous les manèges de cour, sa présence s'est révélée à nous. Mais nous ne connaissons pas encore de près le jeune prince : nous l'avons à peine entrevu d'une façon assez indistincte. Il est temps de le mener sur le devant de la scène et de le regarder à loisir.

L'extérieur manquait de noblesse. Le corps était petit et assez mal pris; les traits du visage irréguliers, bosselés avec des pommettes saillantes, le nez retroussé et carré par le bout. Mais des yeux pleins de feu animaient la figure. À quinze ans, le grand-duc avait dans toute sa personne, à la fois nerveuse et menue, comme une grâce déjeune bête sauvage.

A peu près tous ceux qui ont connu Paul au sortir de l'enfance lui reconnaissent d'excellentes qualités de cœur, de la générosité naturelle, des intentions droites. Son malheur fut d'être né fier, délicat et très sensible, d'avoir tout ce qu'il fallait pour souffrir. Il se sentait presque toujours mal à l'aise, mécontent. Son âme était écrasée sous les souvenirs indissolublement liés à l'éveil de sa première jeunesse, et il portait en lui des meurtrissures dont il n'aurait peut-être pas trouvé la place, mais qui le gênaient, le fatiguaient, l'attristaient, l'irritaient. Les événements de 1762 l'avaient frappé plus fortement qu'il ne pouvait s'en rendre compte, et dès lors, à son insu, un venin s'était glissé dans ses veines qui lui donnait par intervalles comme des envies de mordre. Il était sauvage, défiant, agressif. II mettait son point d'honneur à ne rien laisser paraître de ses généreux instincts. Il éprouvait un secret plaisir à faire la solitude autour de lui et boudait à l'écart. Et pourtant il sentait, au fond de lui, un besoin timide et fort d'être aimé, d'être plaint, un besoin honteux de pauvre qui tend la main au passant^).

Il avait l'esprit excitable, mais réfléchi en même temps. Il s'emballait, puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans. Mais l'être sensitif dominait toujours l'être intel-

(1) la Cour de Russie, p. 250.

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lectuel. a Ha la tête intelligente, écrivait OEpinus, un de ses maîtres; seulement elle renferme un mécanisme qui ne tient qu'à un fil. Que ce fil vienne à se rompre, toute la machine se détraque, et alors plus de raisonnement, plus de bon sens (1) ! » Il était incapable d'application soutenue, de travail continu, de régularité. Il ne savait pas défaire et refaire, recommencer et continuer sans que le flot de la colère ou l'élan de l'imagination qui était très vive vint arrêter ou détruire l'effort quotidien. Il aurait pu se reconnaître, tout aussi bien que le duc de Bourgogne, dans ce portrait de Mélanthe que Fénelon plaçait sous les traits de son royal élève : • Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe? Rien au dehors, tout au dedans. Il se coucha hier les délices du genre humain. Ce matin, on est honteux pour lui, il faut le cacher. En se levant, le pli d'un chausson lui a déplu; toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira; il fait peur, il fait pitié; il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion... Cette humeur étrange s'en va comme elle est venue; quand elle le prend, on dirait que c'est un ressort de machine qui se démonte tout à coup ; sa raison est tout à l'envers, c'est la déraison elle-même en personne. » Paul — il faut le dire à sa louange — se rendait parfaitement compte de ce qui lui manquait, et tâchait d'y pourvoir. Dans un de ses bons moments il faisait à son ami Razoumovski une confession touchante qui se terminait ainsi : a Point de chimères, point d'inquiétudes; une conduite égale, c'est mon plan. Heureux si je réussis dans mon projet (2)! »

Au mois d'août 1762, Catherine pria d'Alembert de se charger de l'éducation de son fils. Le froid géomètre

(1) Rousski Archiv, 1871, t. VI, p. 200.

(%) Wassiltchikof, les Ratoumovtki, t. II, p. 20.

aurait su mieux que personne plier le jeune grand-duc à une discipline morale, redresser son caractère en faisant l'éducation de son intelligence. Qui sait, se demande un historien, qui sait ce qu'aurait pu devenir en de telles mains un prince bien doué après tout, et dont les circonstances ou peut-être une fatalité héréditaire avaient aigri le caractère (I)? Catherine offrait à d'Alembert une pension de 50,000 livres. A l'exemple de Diogène, le philosophe refusa de quitter son tonneau. Elle le pressa de nouveau par une lettre écrite de sa main (2) . a Être né ou appelé, lui disait-elle, pour contribuer au bonheur et même à l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, c'est refuser, il me semble, de faire le bien que vous avez à cœur. » Et Catherine l'invitait à venir avec tous ses amis s'il lui en coûtait trop de les quitter (3). Ces instances flatteuses échouèrent aussi bien que les plus magnifiques promesses. D'Alembert avait rencontré dans le salon de sa vieille amie, Mme du Deffand, une jeune fille, comme lui orpheline et sans nom, exquise de manières et d'esprit, Julie de Lespinasse; il l'aimait discrètement, mais passionnément et ne pouvait s'arracher à une intimité pleine de délices (4). Il s'excusa auprès de Catherine en disant qu'il était tout au plus capable de faire du prince un assez bon géomètre et qu'il y a loin d'un géomètre à un grand roi. Avec ses amis il plaisantait assez crûment : « Savez- vous, écrivait-il à Voltaire,

(i) Rimbaud, Catherine II et ses correspondants français, dans la Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1877.

(î) ■ L'impératrice écrit aujourd'hui à M. d'Alembert pour lui faire de nouvelles agaceries; elle lui demande son catéchisme sur l'éducation d'un prince. ■ (Affaires étrangères, vol. LXXVI; M. Bérenger, 2 octobre 1764.)

(3) D'Alkmbert, Œuvres philosophiques, historiques et littéraires, t. XXXIV, p. *3.

(4) Voir marquis db Sbcui, Julie de Lespinasse.

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qu'on m'a proposé, à moi qui n'ai pas l'honneur d'être jésuite, l'éducation du grand-duc de Russie? Mais je suis trop sujet aux hémorroïdes; elles sont trop dangereuses en ce pays-là, et je veux avoir mal au derrière en toute sécurité (1). » Trois ans après Frédéric II le félicitait d'avoir résisté aux sollicitations de la Russie : « Nous avons ici (à Potsdam) un prince de Gourlande qui a passé vingt ans en Sibérie; par tout ce qu'il a raconté, il n'a donné à personne l'envie d'y aller, et je crois que vous n'avez pas mal calculé en refusant de vous approcher de ce voisinage (2) . »

Ce qui avait inspiré à Catherine sa démarche auprès de d'Alembert, ce n'était pas uniquement le souci de mettre Paul entre les mains d'un bon maître, c'était surtout le désir d'avoir ses entrées dans le monde de l'Encyclopédie, de provoquer les adulations des beaux-esprits, bref, de faire sonner les trompettes publiques. Sa vanité était enjeu. Il lui importait qu'on chantât ses louanges à l'entresol du palais Mazarin et que Voltaire pût écrire à Diderot : «C'est la France qui persécute les philosophes, et ce sont les Scythes qui les favorisent. » De trouver pour le grand-duc un maître qui, à défaut de d'Alembert, eût pu faire l'éducation de son intelligence, Catherine n'eut pas cure. Le bruit courut à Pétersbourg et à Paris qu'elle allait s'adresser à Diderot, à Marmontel, ou au poète Saurin que la tragédie de Spartacus venait de mettre en lumière. L'ambassadeur Bérenger craignait déjà « qu'on ne nous enlevât tous nos hommes célèbres (3) » .Il fut

(1) Voltaire, Œuvres complètes (Paris, 1841), t. X, p. 588. On te rappelle que le manifeste de Catherine II attribuait à une « colique hémorroïdale * la mort de Pierre III.

(2) Frédéric le Grand, Œuvres, t. XXIV, p. 307, lettre du 24 mars 1765.

(3) Affaires étrangères, vol. LXX, fol. 154; Bérenger, 13 août 1762.

question quelques années plus tard de Melchior Grimm, ce gazetier et ce courtisan qui s'insinuait dans l'intimité de la tsarine. En 1773, Diderot rencontre Grimm à Pétersbourg. Sa verve s'exerce aux dépens de celui qu'il appelle « le marquis » à cause de sa vanité et de ses prétentions mondaines; il crie partout avec une intempérance de gestes qui fait la joie de la cour : * D'Alembert n'était pas l'homme qu'il fallait pour être l'instituteur du grand-duc; ce n'est pas d'Alembert qu'il fallait appeler, c'est Grimm! C'est Grimm ! Voilà le seul homme capable, c'est mon ami Grimm (1). » Grimm ne fut jamais appelé auprès de Paul, mais plus tard il servit un moment de mentor à l'autre fils de Catherine, Bobrinski .

Catherine abandonna l'éducation de son fils au comte Panin. Si elle n'y intervint pas, serait-ce qu'elle partageât les idées de Rousseau et voulût l'enfant isolé de la société des hommes, de la société des enfants, de sa famille même? On pourrait après tout le soutenir. Du Règlement général pour t éducation des enfants des deux sexes, que Betski écrivit en 1764 sous la dictée de l'impératrice, c'est, remarquons-le, Jean-Jacques qui fait les frais, de même que Montesquieu et Beccaria seront mis à contribution pour la fameuse Instruction de 1767. Le Règlement conseille d'arracher l'enfant à son milieu naturel, à la société, à la famille, de le déraciner en un mot et de le garder jusqu'à vingt ans dans une serre bien close où il se développera lui-même, à l'abri de toute influence extérieure. En prenant le parti d'élever Paul à la façon d'Emile, Catherine n'aurait fait que se conformer à ses propres idées. Seulement Panin n'était pas né pour être

(1) Diderot, Œuvres (ëdit. Assézat), t. XX, p. 140.

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le précepteur d'Emile. Il faut à Emile un maître qui se consacre uniquement à son disciple et le couve du regard, un maître désintéressé, pieux, chaste, ennemi du monde, un sage. Or, pour exercer sur le grand-duc Paul une influence enveloppante et continue, Panin avait beaucoup trop d'affaires en tête, affaires d'État, affaires de cœur (1).

Peu soucieux de s'employer tout entier à l'éducation du fils de Catherine, il se déchargea de sa tâche sur plusieurs maîtres. Osterwald enseigna l'histoire, la géographie et les principales langues de l'Europe; l'archimandrite Platon, l'histoire sainte; Simon Porochin, l'arithmétique et la géométrie ; Grékof, le dessin ; Grange, la danse. Lorsque Paul atteignit quatorze ans, Tiéplof lui donna quelques notions sur le gouvernement et l'administration russe et l'initia aux affaires de l'Europe. Les leçons de ces maîtres étaient sèches et pédantes. Au lieu délaisser l'élève s'instruire par les choses en l'y aidant un peu, comme le voulait Rousseau, ils ne songeaient qu'à lui infuser tout d'un trait le plus de science possible. Si seulement chaque pédagogue n'avait pu enseigner qu'à son heure, rigoureusement déterminée par un règlement! Mais non! C'était à qui s'emparerait du grand-duc et le tiendrait le plus longtemps sous sa férule (2) . Paul étudiait à tort et à travers.

Inspirer au tsarévitch l'horreur de ce qu'on lui enseignait, c'est à quoi visaient deux ou trois, pour le moins, de ses précepteurs. Ils se figuraient à tort ou à raison que le

(1) « M. Panin est un bonhomme. Il n'a jamais fait de mal à personne de propos délibéré. Ses grandes affaires sont la mollesse, le sommeil, le commérage et les tilles, m (Affaires étrangères, vol. XCII, fol. 0; M. Durand, 4 mai 1773.)

(2) Robbko, Tiésarévitch Pavet Pétrovitch, p. 14 et suit.

meilleur moyen de se mettre en grâce près de Catherine n'était pas de stimuler l'intelligence de son fils ni d'éveiller chez lui un goût très vif pour les choses du gouvernement. Leur consigne semblait être : « Feignez d'instruire, et dégoûtez d'apprendre. » L'habileté de ces singuliers professeurs consistait à ennuyer Paul démesurément et leur ambition à se foire envoyer au diable, eux et leurs livres. Tiéplof y réussit à miracle. Cet homme, « plus vil encore par ses principes que par l'extraordinaire bassesse dont il sortait (1) » , avait trempé, dit-on, dans l'assassinat de Pierre III. Il était à la dévotion de Catherine. Professeur de science politique, il se garda bien d'intéresser et de préparer le grand-duc au maniement des affaires d'État. Il arrivait avec d'énormes dossiers où se trouvaient rassemblées toutes les pièces des procès autrefois jugés par le Sénat. Le temps de la leçon se passait à dépouiller ces dossiers qui sentaient déjà le pourri. L'astucieux Tiéplof guettait l'ennui sur le visage de son élève. Il n'en fallait pas tant pour rebuter l'esprit de Paul. Le prince se fâcha, congédia Tiéplof et ne voulut plus entendre parler droit, politique ou administration. Catherine applaudit (2) .

De cette instruction mal conduite et qui ne se souciait nullement de frayer des voies à l'intelligence, Paul recueillit peu de fruit. L'étude des langues, que l'on pouvait favoriser sans risquer de déplaire à l'impératrice, paraît avoir attiré le granc[-duc plus que toute autre : il apprit à fond l'allemand, le français, et une de ses distractions préférées était de déclamer des vers de Corneille et de Racine. Les leçons de dessin ne furent pas non plus sans profit : en 1775 Paul remit à l'Académie impériale des beaux- arts

(i) La Cour de Russie, p. 853.

(*) Hilbio, Russische Gûnsttinge, p. 316.

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un dessin de sa main et demanda d'être associé comme a amateur honoraire » aux travaux de cette compagnie (1). Du superbe programme qui servait à cette époque à l'éducation des princes, Paul ne retenait que ce qui avait pour lui le plus d'agrément. Une nourriture substantielle ayant manqué à son esprit, il se reput souvent de chimères.

11 avait beaucoup d'imagination et, durant les heures de solitude où il se repliait étroitement sur lui-même, il entassait bien des rêves. Un jour vint où il sentit palpiter en lui des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur. Il rêva d'aimer, et il aima d'un amour très délicat, très pur, très timide et un peu inquiet de lui-même. Le cœur gros de petits secrets, il chercha quelqu'un à qui se confier. L'indulgente affection de Porochin, le seul de ses maîtres qui sût adoucir son humeur, l'encouragea à laisser librement jaillir ses émotions dans leur vive et naturelle abondance. Une jeune fille exerçait sur Paul un effet particulier de séduction : c'était Viéra Nicolaevna Tchoglokof, une des demoiselles d'honneur de l'impératrice. Il l'avait rencontrée plusieurs fois au bal de la cour : il avait admiré sa grâce et maintenant il ne pouvait plus la regarder sans un léger tressaillement de cœur. Il l'aimait, mais ses prévisions les plus hardies ne dépassaient pas l'idée d'un sentiment désintéressé et muet. Nous savons par Porochin quel charme eut le premier éveil qui s'opéra en Paul. Le jeune prince recherchait toutes les occasions d'apercevoir Viéra Nicolaevna : parce qu'elle se mettait souvent à la fenêtre du palais pour regarder les joueurs de quilles, il se passionna pour ce jeu. Des timidités soudaines lui venaient

(1) Supplément à la Gazette de Saint-Pétertbourg, n° 40, inséré dans le vol. LXXVII des Affaires étrangères.

en présence de la jeune fille : l'idée de jeter les yeux sur elle ou de lui offrir au bal une bergamote lui semblait un trait d'audace» De ses rencontres avec Viéra, Paul emportait des souvenirs qu'il évoquait avec un attendris* sèment continu. Plongé dans les songes de son cœur, il passait des heures délicieuses à savourer en imagination son pauvre petit bonheur. Parfois il restait un après-midi entier penché sur le Dictionnaire encyclopédique, lisant et relisant l'article Amour; ou bien il traçait dévotement les lettres du nom de celle qu'il aimait et les mariait aux siennes (1).

Au lieu de respecter la naïveté de cœur, la naïveté desprit du grand-duc, Catherine cherchait, semble-t-il, à répandre sur ses sentiments parfaitement candides une teinte de corruption. Par ses propos, par ses questions souvent audacieuses, elle éveillait en lui l'idée et le désir d'amours plus ardentes. Au théâtre, elle lui faisait un éloge détaillé de la beauté de Mlle Kadich, une actrice en renom ; elle était curieuse de voir ses paroles entraîner le grand-duc à des hypothèses qu'il n'avait jamais envisagées et lui faire tourner l'esprit, à la manière d'une infusion capiteuse. Catherine avait les mêmes témérités, lorsqu'elle menait son fils au couvent de Smolna, vaste maison d'éducation pour demoiselles nobles, le Saint-Cyr russe. Il y avait là de quoi vieillir Paul en peu de temps. Catherine eut l'idée singulière de le faire figurer dans les ballets au milieu des danseuses : quand on jouait Galathée et Aride , Paul représentait le dieu Hymen, et les demoiselles du corps de ballet venaient tour à tour lui faire leurs dévotions. C'est ainsi que Paul respira de bonne heure un air agité où passaient des chaleurs qui n'étaient

(i) Kobkio, Ttésarévitch Pavel Pétrovitch, p. 40-45.

plus à la température de son calme amour pour Viéra Nicolaevna (1).

Si Catherine travaillait pour le diable, c'était à bon escient. Le plus sûr, sinon le plus honnête moyen de défense dont elle disposât contre son fils, lui paraissait être de l'entraîner à une vie de plaisirs : dans les délices de Saint-Pétersbourg l'héritier du trône oublierait ses droits. M. de Gorberon, chargé d'affaires du cabinet de Versailles et que d'habiles manœuvres avaient mis au courant de ce qui se passait à la cour, accuse formellement l'impératrice d'avoir eu recours à ces artifices criminels et d'avoir fait connaître prématurément au grand-duc ce qu'il appelle avec un peu d'emphase « les amorces et les pavots de la volupté (2) » . Suivant un autre diplomate, Sabatier de Cabres, Catherine forma elle-même avec soin les pourvoyeurs des plaisirs du grand-duc et les engagea dans le genre de recherches qui leur firent rencontrer Mme de Bruce et Mme Tsartoriska. « La chasteté majestueuse d'une dépêche » ne permettait pas à Sabatier « d'y faire mention de ces gentillesses ■ : il les réservait pour une lettre particulière à M. Gérard, résident français à Dantzig : « Si j'en crois les détails de l'intérieur de la cour, Mme de Bruce a déjà donné à Son Altesse le grand-duc un avant-goût des plaisirs dont la théorie ne lui avait procuré que l'idée illusoire et dangereuse. C'est une femme de quarante ans qui a des restes de beauté et un excellent caractère. Elle a figuré A la cour crapuleuse de Pierre III; Catherine II en a fait son amie ou, pour mieux dire, sa complaisante. Selon d'autres notions (et celles-ci sont plus vraisemblables et

(1) PoitoceiK, Zapitkiy Kobbeo, p. 30.

(2) Affaires étrangères, vol. CI, fol. 121; M. de Gorberon, arril

ma.

mieux circonstanciées), les prémices de la virilité du prince ont été ou vont être appliquées à une jeune veuve saine et fraîche qui porte, je ne sais comment, le nom de Tsartoriski. On ajoute que Mme Talitsin, femme du chambellan et maîtresse de M. Panin..., est l'agent et le point d'appui de tout cet arrangement, qu'il est connu de l'impératrice et sans doute établi de son aveu (J). » Un historien assez suspect, Gastéra, prétend que Paul eut de Sophie Tsartoriski un fils, appelé Simon Vélikoï, qui servit dans la marine russe pendant la guerre de Suède, fut envoyé en Angleterre pour se perfectionner dans Fart naval et mourut aux Antilles à bord d'une frégate anglaise (2) .

Rulhière, en revanche, se porte fort de la moralité de Paul. Chargé de mission à Berlin en 1776, il eut plusieurs fois l'occasion de s'entretenir familièrement avec le prince royal de Prusse, à qui le grand-duc avait confié tous ses secrets de jeune homme. Quelques peccadilles, c'est tout ce que Rulhière trouve à reprocher au tsarévitch, et il lui fait un grand mérite de sa demivertu parce que, loin de le précipiter, comme Télémaque, dans les flots amers pour le sauver des Eucharis et des Calypso, on recrutait pour lui et on s'efforçait de lui faire agréer les Calypso et les Eucharis les plus propres à te « former (3) » . 11 est possible que Paul ne se soit pas laissé apprivoiser; il n'était pas travaillé par des appétits très ardents. A aucune époque de sa vie, nous ne le verrons enclin à la lourde débauche. Il ne saurait s'en contenter; il lui faut quelque chose de plus léger, de

(1) Affaire* étrangères, vol. XG, fol. 141 ; Sabatier de Cabres, 7 août 1772.

(2) Caste» a, Histoire de Catherine II, t. II, p. 146.

(3) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 309; Rulhière, 15 octobre 1776.

plus onctueux, de plus mélancolique. Ses instincts de délicatesse, de précaution à ne point se salir, de propreté morale le mettent à l'abri des emportements des sens.

Paul n'eût pas traversé impunément de hâtives débauches. Elles eussent énervé sa santé débile. On le jugeait malade ; on ne lui donnait pas dix ans à vivre, et cependant, s'il était mort, la cour toujours soupçonneuse n'eût pas manqué de désigner tout de suite qui avait tenu le poignard ou versé le poison. Sur le caractère de sa maladie, nous savons déjà que les médecins, ou ceux qui s'improvisaient tels, n'étaient pas d'accord. Avait-il le sang vicié dès l'origine? Était-il, comme le prétend Sabatier, atteint du mal caduc et sujet à de violentes attaques d'épilepsie (1)? Rien ne permet de l'affirmer. Toujours est-il que son développement était singulièrement tardif pour son âge. Il fit une grave maladie pendant Tété de 1771 (2). On craignit qu'il ne fût atteint de la peste qui sévissait alors à Moscou. Panin passa trois semaines à son chevet. Catherine parut fort inquiète. « En dernier lieu, écrivait-elle, la maladie de mon fils nous a donné de la tablature; c'était une fièvre catarrhale qui a duré près de cinq semaines. Dieu merci, à la faiblesse près, il est rétabli ; d'autres disent que c'était une fièvre nécessaire pour foire croître la barbe; je n'ai jamais eu de goût pour les barbes; mais, si cela est vrai, je m'en vais les haïr de bon cœur (3). » Si la barbe poussa, les cheveux tombèrent. «A ses cheveux près, on ne s'aperçoit presque plus qu'il ait été malade. Je vous dis cela pour la plus grande exactitude ; car il est très ordinaire qu'après une

(i) La Cour de Russie, p. Î52.

(2) Sbornik, t. XXXVII, p. 488 et tuiv.

(3)J<*., t. XIII, p. 141; lettre à Mme de Bielke du 80 juillet 1771»

maladie les cheveux tombent; cela m'est arrivé toujours, même après chaque couche (1) . »

Au mois de novembre 1768, l'impératrice fit inoculer à son fils la petite vérole. Cette opération passait alors pour très grave et le médecin anglais Dimsdale, qu'on avait mandé de Londres, ne la tentait pas sans trembler. Le Sénat fut consulté sur l'opportunité de l'inoculation : Catherine, qui prenait ses sûretés en affaires, ne voulait point qu'on l'accusât, si la chose tournait mal, d'avoir inutilement soumis l'héritier du trône à une périlleuse épreuve (2) . Elle tint du reste à honneur de se faire inoculer avant Paul et la première dans son empire. Quand elle eut « passé le temps critique » , sans être restée un instant au lit, comme elle récrivait à Voltaire, le Sénat ordonna des prières publiques; les hauts dignitaires allèrent en corps présenter à la souveraine leurs compliments. Frédéric II la félicita « de s'être exposée héroïquement à souffrir une opération qui pouvait sauver la vie à une infinité de ses sujets (3) » . L'inoculation, qui avait suscité tant de craintes, n'eut pas de suites fâcheuses pour le grandduc.

Aigri par le mauvais état de sa santé, inégal d'humeur, aimant à s'enfoncer dans la solitude pour s'y repaître de rêves et de chimères, Paul n'était pas fait pour s'attirer beaucoup d'amis. « Il s'éprend subitement, disait Porochin ; mais comme les sentiments trop ardents n'ont pas de durée, il faut que la personne dont il s'est épris se donne beaucoup de peine pour entretenir l'amitié dont

(i) Sbornik, t. XIII, p. 172*

(2) Affaires étrangères, toI. LXXXII, fol. 260; M. Rossignol, 80 septembre 1768.

(3) Sbornik, t. XX, p. 251. — Kobbko.

elle est l'objet ; sans quoi la flamme s'éteint rapidement. En un mot, plaire tout à coup, infiniment, au grand-duc est chose plus facile que conserver longtemps avec lui des rapports passables. » Même avec ses meilleurs amis il était souvent dur, amer. Ceux qui vivaient le plus près de lui ne pouvaient pas ne pas souffrir de ses brusques mouvements d'humeur. Porochin avait raison de lui dire : « Avec les meilleures intentions du monde, Monseigneur, vous vous ferez beaucoup haïr (1). » Paul savait bien qu'on ne l'aimait guère. Le sentiment qu'il avait qu'on le jugeait mal le rendait plus aigre encore et plus sévère aux autres. Il y avait peu de personnes dont il dit du bien. 11 n'épargnait pas même le comte Panin : que son gouverneur retardât seulement l'heure de son dîner, cela suffisait pour que le grand-duc lui fît mauvais visage, « Pourquoi me faire attendre? Je ne suis pas ministre, moi. Chacun aura son tour (2) . »

De tous ses compagnons de jeunesse, le prince Alexandre Borissovitch Rourakin est peut-être le seul qui lui ait voué une amitié durable. Rourakin voyagea beaucoup et ses longues absences favorisèrent cette amitié, qui n'aurait pas résisté sans doute à l'épreuve d'une intimité continue. Né en 1752, il avait à peu près le même âge que Paul. C'était une nature riche, copieuse, enthousiaste, pleine d'idées. Sa jeunesse promettait beaucoup : on s'étonne qu'il n'ait apporté plus tard dans le service ni de très grandes lumières, ni beaucoup de caractère et que ce soit surtout par l'étrangeté de ses manières qu'il ait acquis une célébrité européenne. Il avait une saine fierté et conservait l'indépendance dans le dévouement. Dans

(1) Porochin, Zapiski, p. 80 et suiv.

(î) Affaires étrangère!, vol. LXXVIII; M. de Beausset, 21 octobre 1765.

une cour où chacun pensait et parlait comme un serviteur, Kourakin sentait et jugeait comme un citoyen, a Né pour être votre sujet, écrivait-il un jour au grand-duc, toutes mes obligations et envers mon Créateur et envers la société m'ordonnent de vous être attaché, soumis, fidèle; mais, en même temps, né homme avec la libre faculté de pen&er, je pense et je vous aime (1). »

Kourakin quitta la Russie au printemps de 1770, demeura dix-huit mois à Leyde « pour s'y livrer à l'enthousiasme de la science », visita l'Angleterre et enfin la France. C'est à Paul qu'il envoya ses notes de voyage.

Je voudrais donner une idée de cette importante correspondance à laquelle, en Russie même, on n'a prêté que fort peu d'attention lorsque, suivant l'exemple des Vorontsof et des Razoumovski, les Kourakin ont dépouillé leurs archives et en ont livré les trésors à une discrète publicité. Le jeune voyageur a l'intelligence déliée et étendue. Il est curieux de tout et ne s'attache pas moins aux institutions qu'aux mœurs. Il aime à raisonner, à philosopher. Sa plume a des raffinements, son style quelquefois de l'emphase. Alexandre Borissovitch n'écrivait pas d'un jet, sans polir et sans limer; il comptait bien avoir d'autres lecteurs que Paul, et c'est justice s'il les a eus.

Kourakin assiste, le 21 janvier 1772, à l'ouverture du Parlement anglais. « La forme du gouvernement de ce pays-ci, écrit-il au grand-duc, est une des plus compliquées et, malgré cet inconvénient, une des plus parfaites de l'Europe. On y aperçoit un mélange de la monarchie, de l'aristocratie et de la démocratie, et c'est de ce mélange que sort un tout admirable (2). * Il arrive à Paris. Les

(i) Archives Kourakin, t. VI, p. 356, lettre du 29 mai 177t. (J) /</., t. VI, p. 319.

portes des salons littéraires, des « bureaux d'esprit * où Stanislas Poniatovski avait naguère tenu le dé de tous les entretiens, ne s'ouvrent pas tout de suite devant l'ami du tsarévitch ; il s'en plaint, « A Paris, l'homme trouve en abondance de quoi satisfaire à ses besoins et à ses caprices. Il n'a qu'à avoir de l'argent : les moyens de le dépenser ne lui manqueront pas. Mais le grand désagrément pour le voyageur, c'est l'accès difficile ou plutôt impossible des sociétés nationales, et pourtant c'est un but principal, en voyant un pays, que de vouloir connaître ceux qui l'habitent. Les Parisiens allèguent une raison qui leur semble assez plausible. Us disent qu'en se liant avec un étranger, c'est s'assujettir à des regrets s'il est aimable et s'il reste peu de temps parmi eux, et qu'au contraire c'est se précipiter dans d'autres inconvénients si c'est un aventurier ou quelque mal morigéné. » Bientôt cependant le jeune seigneur russe a ses entrées à la cour; il assiste aux chasses de Fontainebleau, aux soupers de Marly. Il ne se laisse pas éblouir par l'éclat des galeries de Versailles, où se joue la pièce officielle et majestueuse. Au parterre, à distance, on est placé pour admirer et admirer toujours. Il va dans les coulisses et il découvre sans peine les misères qui se cachent derrière les rubans, les canons et les manchettes. Il voit la France à un moment curieux de son histoire : la Révolution approche. Nous ne saurions attacher trop d'intérêt aux lettres, aux journaux de voyageurs étrangers qui contrôlent et complètent, par des peintures indépendantes, les portraits que la société du dix-huitième siècle a tracés d'elle-même. « Le clergé en France, dit Kourakin, est sur un très grand pied. Révéré par le vulgaire, ménagé par les gens éclairés et caressé par le souverain, il sait arracher de tous ces démonstrations extérieures qui cons-

ti tuent la considération interne. Possesseur de très gros biens, il jouit de toutes les facultés d'être redoutable. Plus de 300 millions de rentes, lui facilitant les moyens de tout enfreindre, lui en assurent une longue impunité. » Rourakin est un juge pénétrant, sévère, un peu cérémonieux. Lisez encore celte page sur les fermiers généraux : songez que c'est un étranger qui Ta écrite et remarquez le relief et la couleur du style : « Les plus grandes sangsues du peuple sont les fermiers généraux. La régie de toutes les richesses de l'État leur a été abandonnée. On les a établis pour suppléer aux nécessités urgentes. Lorsqu'on manque d'argent, c'est dans leurs coffres qu'on va librement puiser, à titre d'avances pour les années à venir. On m'a assuré que le roi avait déjà dissipé ses revenu s jusqu'en 1785. Mais, si ces messieurs sont corn* plaisants à ce point envers le souverain, ils s'indemnisent avec d'autant plus de facilité dans le reste. Exacteurs impitoyables du public, ils insultent à ses misères par le faste insolent et le sot orgueil qu'ils étalent. Les commis, destinés à percevoir les revenus royaux, s'acquittent de leurs ordres avec des cœurs de roche. L'infortuné habitant de la campagne, n'ayant que des larmes à leur donner, a le plus à gémir de leur inhumanité (1) » .

En dépit de ses critiques, Kourakin aime la France, m la demeure du bon goût et du bel esprit. » Au lieu d'accuser Paris, comme le font d'ordinaire les étrangers, d'être une ville de perdition, il déclare que ceux qui s'y corrompent étaient d'avance des anges fort suspects* a Quiconque ne peut résister à l'impulsion des sens n'a pas besoin de faire le voyage de Paris pour y succomber : le moindre hameau pourra être le lieu de sa défaite. » Ce

(1) Archives Kourakin, t. VI, p. 337-430.

n'est pas dans les plaisirs de Paris, mais dans ceux de Pétersbourg, que sombra la vertu solennelle d'Alexandre Kourakin. Lorsque, trente-cinq ans après son premier voyage, il revint en France pour y représenter le tsar Alexandre I er , quatre de ses enfants naturels le suivaient en qualité de secrétaires; il n'était plus qu'un pauvre homme démesurément gras, usé avant l'âge, somnolent, perclus de goutte, fort peu capable de figurer avec autorité sur la scène politique. Paris se moqua des étrangetés de son costume, de ses dentelles, de ses diamants, de sa magnificence asiatique. Paris ne le prit en pitié que le jour où on le retira gravement brûlé des flammes qui dévoraient l'hôtel de l'ambassade d'Autriche (1).

Je ne sais si le grand-duc Paul sut extraire des lettres de Kourakin tout ce qu'elles renfermaient pour la connaissance de son temps. Mais il dut trouver plaisir à les lire. Au fond du palais où il traînait sa jeunesse, elles lui arrivaient vivifiantes comme une brise venue de très loin; elles lui révélaient l'éclat d'un monde que les leçons de quelques pédants lui avaient à peine fait entrevoir par delà son horizon borné. Elles l'invitaient à une vie plus active et plus large et lui donnaient l'envie de courir, lui aussi, les aventures.

Panin songeait, dès 1768, à faire voyager son élève. II se rendait compte de sa timidité, de sa sauvagerie (2), et s'affligeait de le voir, mécontent de tout et surtout de lui-même, se condamner à une solitude qui lui était très mauvaise. Un voyage pourrait changer le cours de ses pensées. Panin confia son projet à quelques amis qui l'en dissuadèrent. Une longue absence obligerait le chancelier

(1) i w juillet 1810. — Cf. Vahdal, Napoléon et Alexandre F, t. II, p. 48 et 390.

(S) Archives VoronUof, t. XXI, p. 98.

à abandonner la direction des affaires extérieures et l'exposerait à perdre tout son crédit à la cour. Son dévouement serait méconnu, ses intentions suspectées. Le peuple l'accuserait inévitablement de faire le jeu de l'impératrice et de n'emmener son élève que pour le soustraire à la tentation de faire valoir ses droits (1).

Jeune homme faible et emporté, mélancolique et brutal, tour à tour furieux et tendre, sauvage et sentimental; créature rêveuse et languissante, mais qui porte une blessure envenimée qu'un rien met à nu; cœur saignant, cœur ennuyé; àme malade que les éclats de violence soulagent, en lui procurant une sorte de détente : tel apparaît le grand-duc Paul à dix-huit ans. Nous le dépeignons tel que nous le voyons, ce prince obscur et pétri de contradictions. Si nous le montrons triste,, inquiet, las de vivre avant d'avoir vécu, ce n'est pas que nous commettions la faute de lui prêter, sans y prendre garde, des sentiments et des pensées d'un âge plus proche de nous; ce n'est pas non plus que nous nous laissions entraîner par le vain plaisir de donner à Faust un frère aîné et à tous les tristes, à tous les languissants, à tous les désespérés du dix-neuvième siècle un représentant dans la vieille Russie.

Les sursauts de cette àme et de ces nerfs n'étaient pas de nature à inquiéter Catherine. Si elle avait pénétré

(1) Affaires étrangères, vol. LXXXII, fol. 116; M. Rossignol, 10 mars 1768.

le caractère de son fils, elle aurait compris que Paul, perdu dans un labyrinthe de pensées sombres et de douloureuses incertitudes, n'aurait pas assez de force ou de courage pour agir et s'insurger contre elle (1). Il s'épuiserait à lutter contre ses propres chagrins, contre luimême. Tout au plus le sentiment de son impuissance à venger son père, à venger sa propre humiliation pourrait s'exaspérer par moments et provoquer en lui des accès de fièvre suivis de longues somnolences.

On croyait généralement que les passions de ce jeune prince éclateraient, un jour ou l'autre, violemment, u C'est un ressort comprimé qui aura tôt ou tard une détente, disait un contemporain. Envisagé de profil, on voit, quand les choses lui déplaisent, une crispation de nerfs dans son visage qui décèle ce qui se passe dans le fond de son cœur (2) . » Catherine, qui connaissait mal son fils, craignait de le voir partir en guerre contre elle, maintenant qu'il se trouvait à l'âge de l'audace, à l'âge des élans impétueux. On le poussait à prendre les armes. Il n'avait qu'à prêter l'oreille pour entendre le murmure du peuple, hostile encore à la veuve de Pierre III. Il lui suffisait de monter à cheval et de se présenter l'épée à la main aux gardes assemblés, pour enflammer la foule d'un enthousiasme qui briserait tous les obstacles (3) .

Toutes glorieuses qu'elles fussent, les premières entreprises de Catherine n'avaient pas consolidé son règne autant qu'on pourrait le penser. Contre les Turcs, elle achevait la tâche de Pierre le Grand; elle effaçait les derniers vestiges du joug tartare. Ses troupes conqué-

(1) « La faiblesse de son caractère égale celle de sa constitution ■ , écrivait l'Anglais Shirley (la Cour de Russie, p. 249).

(2) Affaires étrangères, vol. XCI, fol. 235; M. Durand, 12 mars 1773.

(3) Sabatikr de Cabres, Catherine II, sa Cour et la Russie, p. 25.

raient Azof , la Grimée, le rivage de la mer Noire entre le Dnieper et le Dniester, la Bessarabie, la Valachie et la Moldavie, et il s'en était fallu de peu que la flotte d'Alexis Orlof ne mouillât devant Gonstantinople. Par de grands succès en Pologne, par le traité de 1772 qui donnait ou plutôt, suivant l'expression des historiens russes, qui restituait à l'empire des tsars la Russie blanche, l'heureuse souveraine flattait l'orgueil de son peuple. Nombreux pourtant étaient encore en 1770 et même en 1773 les ennemis de Catherine qui ne voulaient pas lâcher la partie. Les bulletins de victoires de Roumiantsof et de Dolgorouki arrivaient dans une capitale toujours inquiète et où les germes de fermentation ne demandaient qu'à lever. Une partie de la nation aimait le grand-duc de l'aversion qu'elle avait pour sa mère, et il se formait encore de temps â autre des complots en sa faveur. Pour Catherine le temps et le succès n'avaient pas encore fait leur œuvre. Les nuages qui à l'aube du règne avaient assombri l'horizon s'émiettaient sans doute ; mais pour qu'ils se fondissent, il fallait attendre le flamboiement du glorieux soleil.

En juillet 1771, lors de la grave maladie de Paul, la populace prend l'alarme : le bruit circule qu'il a été empoisonné; on accuse le favori de l'impératrice. Dans ces cervelles pleines de ténèbres le soupçon s'enracine; il végète jusqu'à devenir croyance, certitude. On pousse des cris de mort jusque sous les fenêtres du palais. L'effervescence populaire gagne les casernes : les soldats courent aux armes sans savoir contre qui, l'instant d'après, ils devront s'en servir (1). — Mêmes troubles l'année suivante. Quelques bas-officiers du régiment Préobra-

(1) Dépèche de lord Cathcart do 10 août 1771, dent la Cour de Rus$ie % p. SU.

76 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

jenski, têtes chaudes, gens de poigne toujours prêts à casser des têtes et à se faire casser les os, embauchent une trentaine de soldats, se concertent pour enlever le grand-duc Paul, le conduire de Tsarskoïé-Célo à Pétersbourg, le proclamer empereur et se saisir de la personne de Catherine. Ils règlent les détails du complot et ne croient pas trop présumer de leur fortune en se distribuant par avance les plus hautes places du nouveau régime. Si Paul refuse le pouvoir, ils le conféreront à l'un d'eux. Mais au moment de foncer en avant, ils ont la funeste idée de s'ouvrir de leur$ projets à Bariatinski et, comme le chambellan a participé au coup de main de 1762, de mettre à contribution son expérience. Bariatinski les trahit. On les déporte en Sibérie, le nez coupé, les oreilles arrachées, le corps meurtri par les verges (1). — Paul est majeur le 20 septembre 1772. Il semble au gros de la nation que l'heure est venue pour Catherine de rendre des comptes à son fils et de lui céder sa place. La fermentation chronique devient aiguë. Le clergé s'agite. Tout le Synode, à l'exception d'un archevêque, se déclare pour le droit échu du grand-duc à la couronne. L'imagination fait son office et forge des complots. Un pope, qui prétend tenir en main les fils d'une vaste conspiration contre Catherine, recommande à ses ouailles de s'enfermer dans leur maison le jour du nouvel an, par crainte des coups (2). — Une fièvre sourde dénote partout la présence du mal. Il y a des éruptions isolées : une tumeur s'ouvre là où personne ne pouvait s'y attendre, au Kamtchatka.

Béniovski, ce gentilhomme hongrois qui devait jouer j

(1) Sbornik, t. LXXII, p. 164, dépêche de Sol in s du 7 juillet 177*; Affaires étrangères, vol. XC, fol. 75; Sabatier, 3 juillet 1772.

(2) Affaires étrangères, vol. XCI, fol. 31; M. Durand, 7 février 1773.

plus tard un rôle actif dans les affaires françaises de Madagascar, expiait au bagne, en 1771, un crime politique : il avait été un des chef de la Confédération de Bar. L'aventurier veut s'évader et pour y réussir il entreprend de soulever contre le gouvernement de Catherine les habitants de la grande péninsule. Il se présente à eux comme inspiré d'en haut; il leur apprend que toutes leurs misères viennent de l'usurpatrice ; qu'ils n'ont pour être heureux, riches, repus, qu'à reconnaître Paul Pétrovitch, le vrai maitre de l'empire, le seul héritier des tsars. Quelques déportés politiques, entre autres un certain Tourtschaninof qui, en 1742, avait conspiré contre Elisabeth, prêchent, en même temps queBéniovski, l'insurrection. Le nom de Paul est acclamé. Béniovski n'a pas de peine à lancer dans les voies de fait la foule souffrante. Elle se saisit de l'argent, des vivres, des armes. Le gourerneur Nilof est pris à la gorge et Béniovski se sauve avec sa fille (1).

A l'intérieur même de la cour on intrigue pour le grand-duc. Saldern, un Holsteinois, traqué naguère dans sa patrie par la police et les records, très décrié pour son ioconduite et toujours aux expédients pour gagner sa vie, un simple escroc, dit Frédéric II, qui ne dédaigna pas de remployer (2), Saldern s'était fait un rang à la cour, grâce aux services qu'il avait rendus en Pologne au moment où la Russie inclinait son ombre sur ce malheureux pays. L'aventurier cherche à acquérir plus d'impor-

(1) Soloyief, htoriia fiossii, t. XXIX, p. 181-185; Rousski Archiv, 1865, p. 657. — Cinq ans après cette évasion, Béniovski fut sur le point de retourner en Extrême-Orient avec une mission secrète de M. de Vergtnnes qu'un curieux mémoire avait mis au courant d'un étrange projet de conquête du Japon formé par l'Angleterre et la Russie (Journal des Débats du 1* avril 1904; article de M. Germain Lefèvre-Pontalis).

(*) Sbornik % t. LXXII, p. 491. .

tance encore, rôde dans les couloirs et les coulisses, écoute aux portes, s'insinue un jour auprès d'Orlof, un jour auprès de Panin. Il aborde Paul dans le mystère et, parlant sur le ton que sait prendre la volonté quand elle veut s'imposer à la faiblesse, il se fait écouter. Il grossit à plaisir la gravité et l'imminence des dangers qui menacent le prince; il lui tient « des propos fort indécents contre sa mère » et lui montre en Panin son pire ennemi. On devine l'effet de ses faux avis sur l'humeur soupçonneuse de Paul. Tout ce qu'il a au fond de lui d'illusions détruites, de déceptions et de dégoûts remonte à la surface dans un nuage épais de tristesse. Et quand Saldern, profitant de ses avantages, le presse de lui donner sa confiance et de lui conférer pleins pouvoirs pour organiser un parti, préparer une révolution, legrand-duc, l'âme ailleurs, ne l'entend plus. Il n'a qu'une idée : se débarrasser au plus vite de l'intrigant qui l'obsède et se retrouver face à face avec ses pensées désolées. Saldern lui présente un papier qui l'accrédite auprès des personnes qu'il doit initier à ses projets : Paul le signe, les yeux fermés (1). Le lendemain Panin, apprenant ce qui s'est passé, court chez son élève et démasque l'astucieux Saldern. Au dire du ministre français Durand, Panin aurait obtenu, non sans peine, la restitution du papier compromettant; mais Saldern ne l'aurait rendu qu'après en avoir fait usage pour s'insinuer auprès de Catherine (2). La version de Solms est plus vraisemblable. Panin aurait pris le ton très haut avec le Holsteinois et l'aurait fait rentrer sous terre. N'eût été la crainte de compromettre le grand-duc et le souci d'éviter de nouveaux orages entre la mère et

(1) Affaires étrangère*, vol. XCIII, fol. 165; M. Durand, 10 octobre 1773; Sbornik, t. LXXII, p. 384, 393, dépêches de Soin».

(2) Affaires étrangères, même dépêche*

le fils, il aurait dénoncé à Catherine la conduite de Saldern et demandé son châtiment (l).

Complots, intrigues, mouvements populaires, tout cela entretenait chez Catherine une très grande méfiance contre son fils. Elle le surveillait étroitement; elle le tenait le plus qu'elle pouvait auprès d'elle. Le prince, qui était à l'âge où Ton a soif de liberté, où le joug le plus léger semble pesant, courait s'enfermer dans ses appartements dès qu'il lui était possible d'échapper à sa mère. Elle lui reprochait « de se raidir contre ses volontés (2) » . Le goût de la solitude qu'elle remarquait chez Paul lui était suspect : elle s'imaginait volontiers que dans l'ombre et le silence où il se complaisait il forgeait des armes contre elle. 11 ne se livrait cependant à aucun acte d'hostilité, a U n'a de parti à prendre que celui de la réserve » , écrivait Durand (3), et c'est bien le parti qu'il prenait. Si attentivement qu'elle l'épiât, Catherine ne pouvait le trouver en faute. Nous avons des preuves de son extrême réserve : un gentilhomme de sa chambre eut l'imprudence de lui dire « qu'il n'avait qu'à parler pour se faire obéir et que personne ne lui résisterait. Il lui répliqua qu'à son âge on pouvait ignorer les conséquences de ses demandes et lui reprocha sa hardiesse, et lui imposa silence (4) » . Catherine n'avait pas lieu non plus de se méfier de Panin. Sans doute il mettait tout en œuvre pour communiquer au grand-duc la haine qu'il avait vouée aux Orlof; ce qui ne pouvait se faire sans aigrir le fils contre la mère (5). Sans doute encore il laissait

(1) Sbornik, t. LXXII, p. 395.

(2) Affaires étrangères, vol. XCI, fol. 219; M. Durand, 5 mars 1773.

(3) /</., vol. XC, fol. 440, 26 décembre 1772.

(4) /</., vol. XC, fol. 468 ; M. Durand, 28 décembre 1772.

(5) Id. t vol. XCI, fol. 236; M. Durand, 12 mars 1773.

approcher de son élève des personnages qui n'avaient point les bonnes grâces de la tsarine, «Talitsin, capitaine aux gardes, Bariatinski et un certain Âpraxin, homme de très mauvaises mœurs (1) » . Mais on pouvait être sûr que jamais il ne prêterait son concours à une tentative dirigée contre Catherine. Dans les moments d'agitation pçpulaire, lorsque par exemple sévissait la peste ou qu'éclatait un de ces grands incendies qui périodiquement dévoraient une partie de la capitale, Panin s'arrangeait de façon que Paul ne parût pas en public. Il évitait soigneusement tout ce qui aurait pu le faire soupçonner de vouloir accomplir, à la faveur des troubles, les vues qu'on lui avait toujours supposées (2). Pourtant, au premier bruit d'émeute, Catherine faisait partir rapidement son fils pour la campagne, quelle que fût la saison, et Ton plaignait fort le tsarévitch d'être condamné a à l'ennui du séjour d'une maison exposée au nord et située dans un fond, sous un climat aussi rude » que celui de la Russie (3).

Il survint, à l'époque qui nous occupe, une circonstance où l'on vit bien quelle influence pouvaient exercer jusque sur la politique extérieure de Catherine II les sentiments de défiance que lui inspirait son fils. Il s'agit du Holstein, de ce duché dont le grand-duc avait, en 1 762, hérité de Pierre III. Nous allons voir l'impératrice sacrifier non seulement les droits de son fils, mais encore les intérêts de l'empire, à la crainte que Paul en régnant sur un petit État ne conçoive le désir de régner avant l'heure sur un plus grand.

En 1554 le petit-fils de Christian I er , le roi Christian III

(1) Sbornik, t. LXXII, p. 388, dépêche de Solmt.

(2) Affaires étrangères, vol. LXXXVIII, fol. 254; SahaUer, 7 juin 1771.

(3) Ici., vol. XCII, fol. 4; M. Durand, 4 mai 1773.

de Danemark, et le comte Adolphe de Holstein s'étaient partagé le Holstein et étaient devenus ainsi les fondateurs de deux branches, la branche ainée ou royale et la branche cadette ou ducale, qui plus tard devait ellemême se subdiviser en deux rameaux, Holstein-Gottorp et Holstein-Gottorp-Eutin. Ces partages eurent pour suite des luttes continuelles entre la ligne royale qui régnait en Danemark et la ligne ducale. La maison de Holstein-Gottorp ne cessa d'élever des prétentions sur la partie ducale du Slesvig, en dépit du traité de Stockholm (1720) qui l'attribua solennellement au roi de Danemark, sous la garantie commune de l'Angleterre, de la France et de la Suède. Unifier la monarchie danoise en échangeant les comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst contre la partie ducale des duchés de Holstein et de Slesvig, c'est à quoi visèrent tous les chanceliers danois, depuis Griffenfeld jusqu'à Bernstorf. Le roi Christian VI et son fils Frédéric V proposèrent cet échange au duc Pierre de Holstein-Gottorp appelé en Russie par sa tante, la tsarine Elisabeth, et désigné comme héritier du trône impérial (I).

Pierre n'était pas disposé le moins du monde à accueillir cette offre. Il tenait d'autant plusà ses États de Holstein qu'Elisabeth, on se le rappelle, l'avait plusieurs fois menacé de le chasser de Russie et de le déshériter : il ne voulait pas lâcher la proie pour l'ombre. Sa femme, la grande-duchesse Catherine, désirait l'échange parce qu'elle avait espoir qu'il en reviendrait une somme considérable d'argent (2) . Mais elle ne put vaincre l'entête-

(i) Aller, Histoire de Danemark, t. II, p. 172; Himly, Histoire de la formation territoriale des Etats de f Europe centrale, t. II, p. 246.

(2) Affaires étrangère», vol. LV, fol. 93; L'Hôpital, 25 janvier 1758; vol. LVIII, fol. 35, 5 octobre 1758, etc..

82 PAUL T r DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

ment de Pierre. Celui-ci, aussitôt après son avènement, voulut assouvir sa haine contre le Danemark et venger les griefs réels ou imaginaires de ses ancêtres, les ducs de Holstein-Gottorp. Il demanda la restitution du Slesvig et parla bientôt non seulement d'enlever au Danemark le Slesvig et le Holstein, mais encore d'expulser la dynastie danoise de l'Europe. Une armée russe traversa l'Allemagne au pas de course et campa dans le Mecklembourg. Le roi Frédéric Y rassembla toutes ses forces : il avait trente-six vaisseaux dans la Baltique et soixante-dix mille hommes de troupe. Les deux armées n'étaient plus qu'à quelques milles l'une de l'autre lorsque la nouvelle de la déposition et de la mort de Pierre III se répandit subitement. La guerre fut arrêtée (I).

Les États du Holstein ducal échurent à Paul de Russie, alors âgé de huit ans. Sa mère prit en main la régence : ce qui, parait-il, déplut à Frédéric V. « Je trouve très ridicule, écrivait Catherine au comte Munich, que le roi de Danemark, en me faisant de si grandes assurances de son estime, veut me le prouver en me déclarant indigne de régir les affaires de mon fils. Par la loi de l'empire, jamais mère, à moins de démence, n'a été exclue de la tutelle de son fils (2) . » Catherine administra les biens de Paul avec beaucoup d'insouciance : le Holstein devint la proie de chevaliers d'industrie, tels que Saldern, qui, en contrefaisant des signatures, distribuaient titres, bénéfices, expectatives, sans en avoir reçu mandat de la cour de Russie (3) . Frédéric V proposa de nouveau l'échange. Contre toute attente, il trouva Catherine assez disposée à entrer dans ses vues et il réussit, après plusieurs années

(1) Alleu, t. II, p. 172.

(2) Sbornik, t. VII, p. 103.

(3) /</., t. LXXII, p. 393, dépêche de Solmt du 7 septembre 1773.

de négociations, à faire signer, le 22 avril 1767, un traité par lequel Catherine, stipulant au nom de son fils Paul, duc de Holstein-Gottorp, renonçait à toute prétention sur le Slesvig et échangeait sa partie du Holstein contre les comtés d'Oldenbourg et. de Delmenhorst, érigés en duchés. Ceux-ci étaient cédés sans dette, tandis que le roi de Danemark prenait à sa charge toute la dette de la maison de Holstein-Gottorp, s'élevant à 700,000 rigsdaler. Paul, ayant eu la main forcée, ratifia l'échange à sa majorité (1).

Quel intérêt trouvait Catherine à donner satisfaction au Danemark, à arrondir le royaume de Frédéric V, à compléter ses frontières? « Cette cour, écrivait le duc d'Aiguillon, débarrassée des entraves les plus gênantes, ne tiendra plus à la Russie que par la reconnaissance, et ce lien remplacera mal la dépendance où la crainte et les prétentions du grand-duc la tenaient (2). » Pourquoi Catherine se désintéressait-elle à ce point des États de Holstein, patrimoine de son fils, et pourquoi renonçait* elle à avoir un pied dans l'Europe centrale? Le roi George d'Angleterre était plus attaché à son électorat de Hanovre, a L'impératrice, disait Durand, prétend que la Russie pouvait avoir besoin autrefois de posséder des États en Allemagne ; mais qu'au point où elle en est, elle figurera toujours dans le système de l'Europe sans y avoir d'autre titre que sa puissance. Raisonnement sans force (3). »

11 fallait chercher ailleurs l'explication de l'étrange conduite de l'impératrice. Si elle avait abandonné sans

(1) Alleu, t. II, p. 173. — A. BattcKirER, la Russie et le Danemark pendant le règne de Catherine II, dans la Rousskaia Mysl de 1895*

(2) Affaires étrangères, vol. XCIII, fol. 16, 4 septembre 1773.

(3) /</., yoI. XGII, fol. 293; M. Durand, 6 août 1773.

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compensation un pays depuis longtemps couvé du regard par un roi étranger, c'était, comme le voyait très bien Durand, qu'elle voulait « ôter à son fils des relations au dehors, le ton d'un souverain indépendant, une régie et une manutention d'affaires qui pouvaient allumer un goût qu'elle voulait étouffer et qui le faisaient sortir d'une enfance qu'elle voulait prolonger » . C'était aussi « qu'elle envisageait quelque utilité pour elle à priver ce prince des ressources d'un État qui aurait rendu quelques services et donné des facilités à emprunter (I) » .

Catherine avait imposé sa volonté au grand-duc qui ne se* souciait nullement, comme bien l'on pense, de se voir dépouillé de son patrimoine. Elle l'avait imposée à son ministre Panin qui souvent se demandait avec inquiétude si l'intention de ceux qui le poussaient à terminer la cession du Holstein avant la majorité du grand-duc, n'était pas « de lui faire perdre d'avance l'amitié et la confiance de son maître futur (2) » . Le faible Panin aurait bien voulu se mettre à l'abri des reproches de Paul. Il cherchait à lui inspirer de longue main du mépris pour les petits États germaniques, et il était plaisant de voir comme il s'évertuait en toute occasion à tourner en ridicule les princes du Saint-Empire (3). Paul n'en était pas moins attaché à ses possessions du Holstein, berceau de sa race. Sa répugnance à ratifier le traité de 1 767 aigrit l'impératrice au point qu'elle résolut de l'en punir. Elle lui défendit de conserver les duchés d'Oldenbourg et de Delmenhorst, qui lui avaient été attribués en échange du Holstein ducal; ils furent abandonnés à un prince Fré-

(1) Affaires étrangères, vol. XCIII, fol. 135

(2) ld., vol. LXXVIII; M. de Beausset, 31 décembre 1765.

(3) /</.,' vol. LXXXII, fol. 34; M. Rossignol, 19 décembre

déric-Auguste, de la branche Gottorp-Eutin (1) . . . Lorsque Paul n'eut plus un coin de terre où il pût apprendre à coûter le métier de roi, où il pût être tenté de se réfugier pour 6e soustraire à la dépendance de sa mère, Catherine se déclara satisfaite.

Humilié par sa mère, honteux de sa situation ravalée, perdant l'espoir et la patience, Paul Pétrovitch en arrivait à penser comme Frédéric de Prusse, poursuivi par son terrible père : « J'aimerais mille fois mieux mendier mon pain honorablement autre part que de me nourrir des chagrins qu'il me faut dévorer ici. » Le gentilhomme de chambre qui lui apportait l'ordre de se rendre auprès de l'impératrice lui semblait, à lui aussi, «une préfiguration de la mort » . Cependant le conflit entre la mère et le fils parut un moment s'apaiser. Ces deux êtres, qui s'étaient jusqu'alors regardés de si mauvais œil, firent quelque effort pour parvenir à s'aimer, malgré les haineux souvenirs interposés entre eux. L'impératrice, changeant d'humeur, se montra subitement aimable, affectueuse même; et Paul répondit à ses avances par quelques effusions d'amour filial. Ce fut au cours de l'année 1772, lors de la disgrâce d'Orlof .

Le charme de la nouveauté qui recouvre la monotonie de la passion étant peu à peu tombé, Catherine II, lasse d'aimer ce bel Orlof qui avait si fort allumé son sang, avait entrepris de le chasser de sa pensée. A braver la peste qui ravageait Moscou, à réprimer l'émeute, à contenir la plèbe qui assouvissait sur le clergé ses instincts ordinaires de cruauté et de pillage, le favori avait reconquis un moment Catherine et retardé sa chute. Ébloui par la gloire de son retour, il était parti sans méfiance

(i) Affaires étrangères,' vol. XCII, fol. 294; M. Durand, 6 août 1773; Alleu, t. H, p. 206.

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pour Fokchany, comme négociateur du traité de paix « avec ces vilains barbons turcs » . Tandis qu'il s'endormait dans les délices de Iassy, l'infidèle s'était occupée de lui donner un successeur. Apprenant sa mauvaise fortune, Grégoire Orlof avait lancé ses chevaux à travers les plaines russes pour gagner Pétersbourg. Mais un ordre de sa souveraine l'avait arrêté à Gatchina, et il avait reçu son congé dans des termes à la vérité très flatteurs, mais avec un empressement qui Tétait moins (1).

Cette révolution d'alcôve eut pour effet de changer complètement, en apparence au moins, les dispositions de Catherine à l'égard de son fils. « L'impératrice, rapporte Sabatier, n'a jamais été comme on la voit depuis deux mois avec le grand-duc. Elle le caresse, le flatte, s'étudie à le captiver (2). » Un souffle tiède et moite a fondu la glace; un idyllique printemps s'annonce. « L'impératrice est de la meilleure humeur du monde, toujours gaie et contente et ne respire que fêtes et plaisirs. L'absence de l'ancien favori la rapproche davantage du grand-duc son fils. Elle a appris à le connaître et à se plaire dans sa société. Le jeune prince, de son côté, est beaucoup plus libre avec Madame sa mère que par le passé. Il est sensible aux caresses qu'elle lui fait, aux amusements qu'elle lui procure, et il règne présentement entre ces deux augustes personnes un air de cordialité bourgeoise et de confiance réciproque qui enchante tout le monde (3) . » Le renvoi d'Orlof a arraché au grandduc un élan de joie sincère : a Enfin, je reconnais ma mère! » Son émotion gagne toute la cour; on verse des larmes d'attendrissement. Les commentaires vont leur

(1) Walissbwski, Autour d'un trône, p. 86-89.

(S) Affaires étrangères, vol. XC, fol. 219, 15 septembre 1772.

(3) Sbornik, t. LXXII, dépêche de Solms du 15 septembre 1772.

train. Déjà Ton augure qu'à sa majorité Paul entrera au conseil et prendra part au gouvernement (1).

Avec quel charme de couleur Catherine dépeint la joie de la réconciliation : a Jamais nous ne nous sommes mieux amusés à Tsarskoïé-Célo que ces neuf semaines que j'y ai passées avec mon fils, qui devient joli garçon. Le matin nous déjeunions dans un salon délicieux, situé près d'un étang; puis on se retirait après maint éclat de rire. Après' que chacun avait vaqué à ses affaires, on dînait; à six heures promenade ou spectacle ; et le soir on faisait un tapage très fort, du goût de tous les tapageurs qui m'entourent et dont il y a bon nombre. Il est impossible d'être, à la lettre, d'une gaîté plus folle et d'une folie plus sage que nous l'avons été... Je retourne mardi en ville avec mon fils qui ne veut plus me quitter d'un pas et que j'ai l'honneur d'amuser si bien qu'il change quelquefois de billet à table pour se trouver à côté de moi; je crois qu'il a peu d'exemples d'une conformité d'humeur pareille (2). »

Pourquoi hésiter à le reconnaître? Dans ces flatteries, dans ces témoignages d'affection, dans ces épanchements de confiance, tout n'est qu'hypocrisie. Si, à cette époque de crise, Catherine prodigue à son fils des démonstrations tendres, c'est par calcul. Paul n'est pas dupe : dans ce qui se passe à l'intérieur du palais, il aperçoit vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à en tisser les fils avec un art insidieux. « Le grand-duc, observe l'envoyé prussien, n'est pas trop persuadé lui-même de l'excès de l'amitié de Madame sa mère (3) . » Il a raison d'être sur

(i) Affaires étrangères, vol. XC, fol. 235; Sabatier de Cabres, 25 septembre 1772.

(2) Sbornik, t. XIII, p. 259 et 265, lettres à Mme de Bielke des 25 juin et 24 août 1772.

(3) Sbornik, t. LXXII, p. 314.

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ses gardes et de ne pas laisser tomber ses préventions devant les faux sourires de l'impératrice. Ce qui lui vaut ces baisers et ces caresses, c'est la crainte seule que, trouvant l'occasion favorable, il ne fasse un coup de tête. En rompant avec les Orlof, Catherine s'est privée de son plus ferme appui; elle le sait et qu'elle est à la merci d'une révolution. « L'impératrice est livrée au premier venu. Toute la machine de sa conservation portait sur les Orlof et leurs créatures... Tout est culbuté par la ruine des Orlof qui seuls tenaient invinciblement à elle par reconnaissance, par principes, par réflexion (1).« Lorsque le prince Flenri de Prusse écrivait à son frère : « Voilà le comte Orlof disgracié dans les formes, cet événement est un clou qui affermit la couronne sur la tète de l'impératrice (2), » il ne soupçonnait guère les angoisses — un peu vulgaires à la vérité — auxquelles Catherine était en proie depuis l'éloignement du favori. Un soir un carrosse franchit la porte du château. Elle croit y apercevoir Orlof déguisé. Vite elle court se réfugier dans l'appartement de Panin (3). Grégoire Orlof est un amant jaloux qu'on n'aime plus, mais dont on craint les éclats. Se venger lui serait facile. Il est aux portes de la ville, et qui sait? peutêtre dans la ville même. Plus de mille soldats des gardes sont à sa solde particulière et plusieurs évêques à sa discrétion (4). S'il liait partie avec l'héritier du trône, s'il tentait un coup de main?

Paul ne tarde pas à voir clair dans le jeu de sa mère. Orlof est disgracié; mais on le redoute, on le ménage, on le comble de bienfaits. On lui donne une terre de six mille

(1) Affaires étrangères, vol. XC, fol. 218; Sabatier, 15 septembre 1772.

(2) Frédéric le Grand, Œuvres, t. XXVI, p. 361.

(3) Affaires étrangères, vol. XG, fol. 338; M. Durand, 1 èr décembre 1772.

(4) /</., vol. XC, fol. 355; M. Durand, 5 décembre 1772.

paysans pour lui et ses descendants, une pension de 150,000 roubles, une superbe vaisselle d'argent et une collection de tableaux (1); on entretient avec lui une correspondance journalière. On lui fait savoir sous main qu'on lui reste attaché. On lui envoie un sénateur, Yélaguin, pour lui dire : « Vous connaissez peut-être les méchants propos que le grand-duc tient sur vous. Ne vous en inquiétez pas. L'impératrice fait fi de ces calomnies inventées à plaisir pour vous perdre ; ce sont des malices cousues de fil blanc (2) ! » Sans doute un jeune seigneur, Wassiltchikof, installé au palais, a suppléé Orlof dans son rôle déjeune premier et d'amoureux, mais c'est toujours lui qui règne, lui qui dispense les faveurs. Bien mieux, le voici qui fait une apparition à la cour au mois de décembre; il est gai, jovial et porte haut la tête; son attitude devant l'impératrice ne trahit pas le moindre embarras. Il quitte Pétersbourgde son plein gré et va passer à Reval les premiers mois de 1773. Les bonnes grâces de Catherine l'y suivent : elle s'inquiète de ce qu'il mange, elle pourvoit au luxe de sa table, elle contribue à l'éclat des fêtes qu'il donne aux bourgeois de la ville et lui envoie même des bijoux pour la loterie qu'il fait tirer à l'ouverture du bal (3). Se sentant le vent en poupe, il revient à la cour au printemps; il recouvre à peu près toutes ses charges et jouit d'un grand crédit jusqu'au jour où Potemkin prend le pas sur lui (4).

Ce n'est pas sans amertume que le grand-duc Paul a vu Orlof regagner le terrain perdu. 11 haïssait Orlof d'une

(I) Sbornik, t. XIII, p. 276, lettre de Catherine au Gatetier du Bas- Rhin.

(î) Sbornik, t. XLII, p. 307.

(3) Affaires étrangères, vol. XCI, fol. 207; M. Durand, 28 février 1773.

(4) Wauszewskj, Autour d'un trône, p. 92-95.

haine implacable et souvent, sans l'intervention dePanin, il lui aurait craché son mépris en plein visage. Autant il s'est félicité de sa chute, autant il s'est indigné des égards qu'on a continué de lui témoigner après l'avoir disgracié. Mettant .à l'épreuve la tendresse maternelle dont Catherine affectait d'être pénétrée, il a supplié sa mère de ne plus revoir Orlof ; il l'a menacée de quitter la Russie si l'ancien favori revenait à la cour; prières et menaces sont demeurées vaines. On a répété à Paul certains propos d'Orlof qui ont porté son irritation au comble : Orlof a eu l'audace de prétendre qu'il s'était plusieurs fois jeté aux pieds de l'impératrice pour l'engager à traiter le jeune prince avec plus d'égards et à le faire entrer au conseil; comme si ce n'était pas lui, Orlof, qui avait semé la discorde entre la mère et le fils (1)! Paul a pleuré de rage quand il a vu son ennemi reçu au palais impérial pendant son séjour à Pétersbourg : il a refusé de lui adresser la parole (2) . Enfin, à bout de force et de courage, il s'est avoué vaincu. Lorque Grégoire Orlof est revenu triomphalement de Reval, il a consenti, la mort dans l'âme, à lui parler et il a eu la honte de recevoir de Catherine, pour prix de cette capitulation inévitable, 50,000 roubles (3). Orlof ne se contente pas de cette réconciliation faite du bout des lèvres. A voir en effet l'air glacé de Paul, il se demande parfois avec inquiétude quel serait son sort si, le grand-duc venant tout à coup à régner, il tombait entre ses mains.

Le temps est loin déjà où Catherine, calculant ses attitudes, composant son visage, répandait les effusions de son amour maternel. Il y a eu simplement une ébullition

(i) Affaires étrangères, vol. XC, fol. 313; M. Durand, 8 novembre 1772.

(2) /</., vol. XCI, fol. 28; M. Durand, 6 janvier 1773.

(3) /</., vol. XCI, fol. 322; M. Durand, 2 avril 1773.

de tendresse qui s'est évaporée par son propre étalage, une idylle habilement préparée et qui a duré l'espace d'un matin. Dès l'instant où l'impératrice n'a plus rien à craindre ni d'Orlof, ni de Paul, le vent a sauté brusquement. Le passage a été rapide des caresses aux rebuffades. Ce que nous devons retenir de cet épisode, c'est que dans sa lutte contre son fils Catherine prend tous les masques. Cette lutte sourde qui se poursuivait entre l'impératrice et l'héritier du trône créait au palais un certain malaise. Saldern déclarait pour sa part « qu'il ne pouvait pas vivre dans une cour où, pour être bien avec l'impératrice de Russie, il fallait être mal avec le grand-duc, et où, pour être bien avec celui-ci, on s'exposait aux soupçons de l'autre (1). » Les diplomates accrédités à Pétersbourg étaient tenus à la plus grande circonspection : pour peu qu'ils fissent leur cour au tsarévitch, la souveraine se détournait d'eux. Un ambassadeur autrichien, M. de Lobkovitz, en fit l'expérience à peine arrivé à son poste. On n'eut rien de plus pressé que de le prendre à part pour l'engager à dîner régulièrement chez le comte Panin avec le grand-duc. Il s'en défendit « comme d'une chose qui serait plus que légère » . Aucun ministre n'allait à ces soupers; seuls les envoyés de Danemark et de Suède étaient autorisés de loin en loin à dîner chez le grandduc a comme ministres de famille » . Lobkovitz pourtant se laissa faire. L'hôte et les convives le comblèrent des attentions les plus recherchées ; on se confondit en prévenances et en caresses. Sans flairer l'intrigue, l'Autrichien se félicita d'être aussi bien traité, et il revint. Mal lui en prit. A partir de ce moment Catherine lui battit froid (2). Notre ministre, Durand, qui connaissait

(1) Sbornik, t. LXXII, p. 385.

(2) Affaires étrangères, vol. LXXXVIIi, fol. 182; Sabatier, 19 avril 1771.

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mieux le terrain glissant où il était engagé, fut plus avisé. Au mois d'octobre 1772 l'ambassadeur suédois parlait de faire une démarche auprès du grand-duc pour le complimenter à l'occasion de sa majorité. Durand lui fit observer qu'aucun acte public n'avait marqué la majorité de Paul. Il n'avait pas même été fait de promotions le 20 septembre afin, sans doute, que personne n'eût la moindre obligation au jeune prince. « L'impératrice, disait Durand, pourrait soupçonner la Suède de vouloir porter le grand-duc à se sentir, l'avertir que hors de la Russie on le regarde comme un prince en état de gouverner par lui-même. Ce n'est point à nous, ambassadeurs, à examiner la nature des droits de l'impératrice à la couronne de Russie et la légitimité de son titre (1). »

Plutôt que de se désigner au mécontentement de la tsarine, on préférait blesser le grand-duc en s'écartant de lui, et l'on se disait pour étouffer ses scrupules que le prince ne se faisait pas avantageusement connaître. En 1770, le frère de Frédéric II, Henri de Prusse, se rendit à Pétersbourg, prévenu contre Paul et bien décidé à réserver pour l'impératrice toutes ses attentions et ses flatteries. Pendant son séjour à la cour impériale, il insinua, dit-on, à Catherine l'idée d'épouser le frère cadet d'Ivan VI de Brunswick, alors âgé de vingtsept ans. Paul en conçut un profond ressentiment et ne se fit pas faute de s'exprimer avec aigreur sur le compte d'Henri (2). Il ne savait ou ne pouvait se venger que par des paroles cruelles des torts qu'on avait à son endroit.

S'il avait jamais espéré qu'une fois majeur et hors de page il aurait à la cour la place qui lui revenait, ses illusions étaient détruites. L'ignorer, le mépriser était au

(i) Affaires étrangères, vol. XC, fol. 320; M. Durand, 10 novembre 1772. (î) /</., vol LXXXVII; Sabatier, « novembre 1770.

palais une mode qu'il était ridicule de ne pas suivre et de bon goût d'exagérer. Il sentait se refroidir peu à peu le dévouement de ceux qui, dans les premières années du règne, regardaient comme un devoir de chasser la veuve de Pierre III et de donner la couronne à son fils. Espérer, d'autre part, que l'impératrice accorderait à l'homme mùr la tendresse maternelle qu'elle avait refusée à l'enfant, à l'enfant frêle et timide, Paul ne le pouvait pas. Il devait s'y résigner : ses rapports avec sa mère continueraient d'être ceux d'un esclave révolté et tremblant devant un maître redouté. Toujours il garderait son cœur fermé, en défense contre sa mère. Son âme faible s'abandonnait elle-même sous la fascination de la forte volonté qui l'enveloppait. Son imagination prenait un pli de tristesse qui ne devait plus s'effacer. Uîle chance de bonheur lui restait pourtant : le sort pouvait lui ménager une vaillante compagne, capable de réchauffer son cœur en même temps que d'adoucir son humeur.

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