‹ Paul ler de Russie avant l'avenement 1754-1796Chapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Allemagne, république de maisons souveraines, élevait quantité de princesses également propres à recevoir tous les dogmes et à partager tous les trônes. Cette riche pépinière était périodiquement visitée par de galants explorateurs, agents de la diplomatie officielle ou de la diplomatie secrète, qui prenaient des notes sur les sujets d'élite, les désignaient au choix des différentes cours de l'Europe et négociaient des mariages. Le rôle était si flatteur que tout le monde l'enviait. Le baron d'Asse* bourg y réussit à merveille. Fatigué de servir obscurément le Danemark, sa patrie, effrayé de l'importance démesurée qu'acquérait Struensée à la cour de Christian et prévoyant la chute de Bernstorf, son protecteur, le baron d'Assebourg offrit, en 1769, ses services à Catherine. Il lui persuada que le moment était venu de s'occuper du mariage de Paul : pourquoi attendre que le prince eût un peu de barbe au menton? L'impératrice chargea l'habile Danois de faire une tournée dans les petites cours protestantes de l'Allemagne et de chercher

une femme qui pût convenir à son fils (1). Si notre homme n'avait pas su à merveille quelles considérations devaient le guider dans son choix, il aurait pu se renseigner auprès de notre chargé d'affaires, le remuant abbé Guyot que Catherine avait surnommé M. le surchargé : * On ne désirerait point, écrivait ce diplomate, que cette princesse fût d'une maison trop considérable par son influence; on voudrait surtout que sa personne fût incapable de donner au grand-duc d'autres exemples et d'autres conseils que ceux de la soumission. On lui pardonnera d'être jolie, ajoutait le malicieux abbé; mais l'esprit serait un titre d'exclusion; aussi celle qui aspirera à ce mariage ne doit en avoir que pour savoir bien le cacher (2) » D'Assebourg se mit en campagne : on lui assura une pension annuelle de 4,000 roubles et on lui promettait, s'il réussissait dans sa mission, de l'employer auprès de la jeune cour « comme une personne de confiance, capable de donner de bons conseils à un jeune ménage (3) » .

Le baron voyagea beaucoup, envoya à Pétersbourg lettres sur lettres, rapports sur rapports, et put se piquer de bien gagner ses gages. Par la dépense et par l'esprit il réussit à s'introduire en tous lieux. Sur chaque princesse d'Allemagne il se livra à de délicates et minutieuses enquêtes, s'insinuant avec tact dans les bonnes grâces du père et de la mère, interrogeant les gens de cour et sachant par quelques complaisances bien placées se ménager l'indiscrétion des gouvernantes, des précepteurs

(1) Ajskbubg, Denkwùrdigkeiten, p. 245 et suiv.

(î) Affaire! étrangères, vol. LXXXI, fol. 234; l'abbé Guyot, 15 juillet 1767.

(3) ÂMEBURG, Denkwùrdigkeiten, p. 257 ; Sbornik, t. CIX, p. 621, dépêche de Lobkovitz à Kauoiu.

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et des familiers de tout genre. Ses informations, puisées aux sources les plus intimes et les plus sûres, étaient souvent satisfaisantes. Aussi Catherine n'avait-elle que l'embarras du choix. Elle se comparait gaiement « à l'àne de la fable qui mourait de faim entre plusieurs bottes de foin, parce qu'il ne pouvait se déterminer laquelle il entamerait (l) » .

Elle hésitait d'autant plus qu'aux combinaisons suggérées par son émissaire elle opposait dans son esprit un autre projet d'alliance, conçu par elle et qui offrait bien des avantages. Le petit empereur Ivan VI, qui avait si tragiquement perdu la couronne en 1741 et la vie en 1764, avait laissé deux sœurs qui végétaient tristement à Kholmogory, dans le gouvernement d'Arkhangel, sous la garde de leur père, le vieux prince Antoine de Brunswick. Pourquoi ne pas marier Paul à Tune de ces princesses? Ce serait donner une réparation éclatante à ces augustes victimes des révolutions passées; et qui sait? peut-être cette considération avait-elle prise sur l'impératrice. Bien mieux, ce serait unir par des liens nouveaux et puissants les deux branches de la dynastie des Bomanof qui s'étaient durant un demi-siècle disputé le pouvoir, Tune issue de Pierre le Grand et l'autre, de son frère Ivan. Ce mariage détruirait bien des germes de dissensions. Sans doute la plus jeune des princesses de Brunswick avait depuis longtemps coiffé sainte Catherine, alors que Paul comptait à peine dix-sept ans : mais qu'importait la disproportion d'âge? L'impératrice songea sérieusement à cette union. A un moment même le bruit circula que « deux carrosses, des équipages, de la vaisselle, un train proportionné à quelqu'un de très important » avaient

(i) Sbornik, t. XIII, p. 61.

quitté la capitale, fait mine quelque temps de se diriger sur Moscou, puis rebroussé chemin et gagné Arkhangel. On annonçait partout la prochaine arrivée du prince Antoine et de ses filles (1). On ne vit rien venir, et il ne fut bientôt plus question des malheureux exilés de la mer Blanche. Cependant le baron d'Assebourg séchait d'impatience, et certaines princesses allemandes autant que lui, pour le moins. Enfin, au commencement de 1771, Catherine, ayant lu et relu les dossiers de son homme d'affaires, passa résolument au choix et, sans en souffler mot à son fils, désigna la princesse Louise de Saxe-Gotha. On suggérerait à la mère l'idée d'entreprendre le voyage de Russie avec ses deux filles; inutile de lui dire pourquoi. « Le pis, écrivait Catherine, le pis pourrait être, si le guignon s'en mêlait et qu'aucune dès deux ne nous convint. Alors que pourrait-elle perdre? Elle y gagnerait une dot pour ses filles, à la faveur de laquelle elle les établirait ailleurs. Au reste, les frais du voyage ne la ruineraient point, puisque ces frais lui seraient remis d'ici et qu'elle pourra garder l'incognito jusqu'en Russie où elle sera défrayée (2). » Quatre mois se passèrent sans que d'Assebourg donnât de ses nouvelles. Il avait découvert • dans le personnel et le caractère des princesses 4$ Saxe des défauts remarquables et de conséquence qu'il n'avait pu pénétrer dans ses premières recherches » . A la suite d'une nouvelle enquête il trouva la princesse Louise « fort changée au préjudice de ses traits et de sa figure » , et, au mois de mai, il écrivit qu'il valait mieux ne plus songer à elle. Catherine le félicita d'avoir si judicieusement arrêté ses démarches (3) .

(1) Affaires étrangère*, vol. LXXXVII ; Sabatier de Cabres, 17 août 1770. (t) Sbomik, t. XIII, p. 64.

(3) /</., t. XIII, p. 82 et 00.

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C'est alors qu'elle dirigea ses vues sur Wilhelmine de Hesse-Darmstadt. Cette jeune fille lui avait été décrite « comme un chef-d'œuvre de la nature » . Mais Catherine savait que la perfection n'est pas de ce monde et ne se laissait pas tourner la tête par ces éloges sans doute exagérés. Ce qui prêtait matière à de sérieuses objections, c'est que Wilhelmine avait une nichée de frères et de sœurs. L'impératrice songeait avec frayeur que toute une famille, père, mère et. huit enfants, allait lui tomber sur les bras, la ruiner en dots et en pensions. Mais où trouver une princesse allemande qui ne fût chargée de frères et de sœurs? La princesse de Wurtemberg, également proposée par d'Assebourg, en avait onze : Wilhelmine coûterait encore moins cher (1).

Wilhelmine eut, pour plaider sa cause, un avocat qui avait la langue bien pendue, un personnage tour à tour sérieux et bouffon, qui aimait à jouer, ne fût-ce que dans l'antichambre, le négociateur et l'homme important et qui cherchait depuis longtemps une occasion de s'insinuer dans les bonnes grâces de l'impératrice du Nord. Melchior Grimm, passant en 1 769 à la cour de Darmstadt, avait trouvé Wilhelmine jolie et pleine de raison et s'était occupé dès lors de la pourvoir d'un mari. Il ambitionna de lui faire épouser le grand-duc Paul et, le projet conçu, il y tint par toutes les fibres de son orgueil. On l'entendit partout célébrer les louanges de Wilhelmine, parler de sa beauté, de sa grâce, de « ses yeux bien fendus » et de « ses cheveux bien plantés » sur un ton d'enthousiasme quelque peu comique. Si d'aventure on accusait devant lui la princesse d'être violente et d'avoir des mouvements

(1) Sbornik, t. XIII, p. 91-98.

d'humeur, cela lui perçait le cœur. « Être calomniée si jeune, soupirait-il, cela promet! » Il ne supportait pas davantage qu'on jetât la pierre au grand-duc de Russie. Pour faire agréer sa protégée, Grimm remua ciel et terre. L'affaire traîna jusqu'en 1773 et pendant trois ans le pauvre Grimm passa par des alternatives de confiance et de désespoir (l).

Le baron d'Âssebourg fut chargé d'entamer les négociations et de décider la landgrave de Hesse-Darmstadt à se rendre à Pétersbourg avec « son essaim de filles » . La landgrave avait encore trois filles à établir : Amélie- Frédérique, dix-huit ans; Wilhelmine, dix-sept ans; Louise, quinze ans. a Nous serions bien malheureux, disait Catherine, si entre ces trois nous n'en trouvons une qui nous convienne. » L'aînée avait pour elle ou plutôt contre elle les éloges du roi de Prusse, a Je sais, disait Catherine, comme il les choisit et comme il les lui faut; et difficilement ce qui est de son goût nous accommoderait. Pour lui les plus sottes sont les meilleures (2) ! » Elle avait une préférence pour Wilhelmine.

Caroline de Hesse-Darmstadt, que Catherine invitait officiellement le 28 avril 1773 à venir en Russie présenter ses filles, a conservé dans l'histoire de son pays le surnom de « la grande landgrave » , encore qu'elle n'ait été associée à aucun événement considérable. Ce fut une femme de grand mérite. Fille du comte palatin Christian III de Deux-Ponts, elle avait épousé en 1741 le prince héréditaire du landgraviat de Hesse, un soldat féru de son métier, un homme bizarre, atrabilaire, un mari plein d'estime pour sa femme, mais fort

(1) Schéhbb, Melckior Grimm, p. 229 et sunr.

(t) Sbornik, t. XIII.

peu tendre et restant le moins possible à la maison (1). Quand il allait aux manœuvres ou en voyage, son départ ne laissait pas un grand vide. Caroline avait trouvé un aliment à son activité morale et cultivait les belleslettres. De Darmstadt, elle fit un des centres littéraires de l'Allemagne (2). Wieland, Herder et Goethe y venaient souvent; Goethe, jeune encore, y nouait des relations fécondes avec Merk, esprit caustique, inquiet et mécontent, Thomme « à l'œil gris et au regard fureteur » dont l'auteur de Faust parait s'être souvenu en traçant la figure de Méphistophélès.

La landgrave, quand elle se mit en route pour la Russie, n'avait pas l'esprit tout à fait tranquille. Elle songeait aux dépenses du voyage; jamais elle n'y pourrait faire face si l'impératrice ne venait à son secours (3). Elle craignait surtout que sa démarche n'excitât trop vivement la curiosité et, en cas d'échec, ne compromît ses filles. Frédéric II s'efforçait de la rassurer. Il voulait empêcher à tout prix qu'il ne s'établît au palais impérial une grande-duchesse dévouée à la Saxe, à l'Autriche ou à la France. Le mariage de Paul avec Wilhelmine serait, pensait-il, tout à l'avantage de la Prusse : la sœur aînée de cette princesse avait en effet épousé Frédéric-Guillaume, neveu et successeur de Frédéric; les deux héritiers présomptifs de Russie et de Prusse seraient donc beaux-frères. Dans son désir d'aplanir toutes les difficultés, Frédéric II engagea la landgrave à passer par Berlin. Personne ne s'étonnerait qu'elle vint rendre visite à sa fille et à son gendre. Une fois à Berlin,

(i) Scriftn, p. 221.

(2) Bon», J>ie grosse Landgràfin (Historicités Tasckenbuch, 1853).

(3) « On parle de l'embarras qu'elle a de trouver les fonds nécessaires pour ce voyage auxquels l'impératrice parait n'avoir pas pourvu. » (Affaire* étrangères, vol. XCI, fol. 359, le duc d'Aiguillon, 11 avril 1773.)

elle trouverait sans peine un prétexte pour pousser jusqu'à Pétersbourg(l).

Trois vaisseaux russes allèrent prendre la landgrave et 8a suite à Ltibeck. Les princesses montèrent à bord du Saint-Marc. Pendant la traversée, un capitaine de frégate, le comte André Razoumovski, se fit remarquer par ses assiduités auprès d'elles (2). Ce jeune seigneur était à cette époque, de la part de Paul, l'objet d'une amitié qui tenait de la passion. Il avait vingt ans. Le front mâle et fier, la joue en fleur, aimable autant qu'ardent, il excellait à plaire aux femmes; les hommages qu'il offrit à Wilhelmine ne la trouvèrent pas tout à fait insensible. Nous verrons comment il sut plus tard se glisser dans l'intimité de la jeune cour et obtenir de la femme de Paul quelque chose de plus que de l'amitié .

On jeta l'ancre dans la rade de Reval. Le baron Tcherkassof attendait les princesses. Leur souhaiter la bienvenue, les conduire à Tsarskoïé-Célo et surtout donner chemin faisant de bons conseils à la landgrave, telle était sa mission. Catherine l'avait muni d'instructions secrètes : « Nota bene secretissime . M. le baron aura la bonté de chercher l'occasion d'insinuer à Madame la Landgrave, qu'il n'y aura rien de plus aisé pour Son Altesse, que de s'insinuer dans mon amitié et que, pour cela, il n'y a qu'un seul moyen, qui est d'avoir pour moi la plus grande confiance, de se régler d'après mes avis, de me parler franchement et de me consulter, dans tous les cas où elle sera embarrassée, cordialement. Que d'ailleurs je souhaite qu'elle ait de l'égalité dans la conduite

(1) Mémoires de Frédéric II, t. II, p. 371; Alfred Rambaud, Catherine II dans sa famille (Revue des Deux Mondes y 1 er février 1874.)

(2) AssEBtFBG, Denkwûrdigkeiten, p. 254.

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vis-à-vis de tout le monde, beaucoup d'attention et de politesse, mais point de préférence, et surtout aucune pour les avis et les conseils de la politique (1). »

Au mépris de toute décence, l'impératrice voulut que sa première entrevue avec les princesses eût lieu à Gatchina, chez Orlof, chez son ancien amant qui reconquérait à cette époque une partie de son prestige. Elle mit à cette acte d'insolence comme un plaisir de bravade, et Paul dut le sentir amèrement. La landgrave de Hesse arriva le 15 juin. Le prince Orlof alla à sa rencontre et la pria de dîner au château. «Vous trouverez, lui dit-il, quelques dames chez moi » . Étonnement de la landgrave, lorsqu'en entrant elle se vit en présence de Catherine II. L'impératrice s'empressa de la mettre à l'aise en dépouillant toute étiquette et en lui faisant les honneurs du château avec une familiarité de bonne humeur. Les voyageuses allèrent « s'épousseter » . Le dîner, très gai, fut suivi d'une promenade en voiture. À cinq verstes du château, on rencontra le grand-duc Paul qui arrêta ses chevaux et descendit de son « phaéton ouvert à six places » . Les dames sortirent de leur carrosse, et les présentations furent faites (2). Catherine écrivait au prince Henri de Prusse : « Voilà notre connaissance entamée, sans aucun embarras et sans maître de cérémonie, meuble qui, selon moi, allonge les physionomies (3). »

Paul montrait un visage souriant. De voir que, sans le consulter, sa mère faisait et défaisait pour lui des mariages où il entrait toutes les considérations, excepté le souci de ses goûts et de son bonheur, il avait ressenti une vive

(i) Sbornik, t. XIII, p. 331.

(%) Id., t. XIII, p. 346, lettre de Catherine à Mme de Bielke du 7 juillet 1773.

(3) Krauel, Briefwechsel zwischen Heinrick von Preussen und Katharitia von Russland, p. 166.

douleur dont il s'était soulagé, selon son habitude, en se plongeant avidement dans les sombres pensées qui sans cesse affluaient en lui. Mais sous l'adolescent farouche, en proie à une misanthropie amère, universelle et naïve, il y avait la créature vivante qui éprouvait confusément le besoin d'aimer. Son imagination travaillant, le grandduc finit par s'intéresser aux combinaisons matrimoniales qu'on élaborait pour lui; il tendit l'oreille aux propos qui circulaient touchant les princesses de Hesse, et le désir lui vint de se présenter à elles à son avantage. Pendant les trois mois qui précédèrent l'arrivée de sa fiancée inconnue, il entreprit sérieusement de réformer son caractère. Les lettres qu'il écrivait alors à Razoumovski, son confident et son soutien, témoignent de ses efforts. « Vous avez déjà opéré un miracle d'amitié sur moi, puisque je commence à me défier de mes anciennes défiances ; mais, mon ami, il faut que vous persévériez avec moi, car vous allez contre une habitude de dix années et vous combattez ce que la crainte et la gène ont enraciné en moi. » Au moment où les princesses, conduites par Razoumovski, vont débarquer à Reval, Paul écrit à son ami : a Je me suis beaucoup promené, je n'ai fait que des réflexions sur moi-même, et par là — du moins le pensais-je — je suis parvenu à chasser ces inquiétudes et ces soupçons, qui me rendaient la vie bien dure... Vous vous souvenez avec quelle espèce de peur ou bien d'embarras j'envisageais le moment de l'arrivée des princesses. Eh bien! c'est avec la plus grande impatience que je les attends présentement (1). » Au seuil d'une nouvelle vie, Paul essayait de rejeter son fardeau d'inquiétudes et de chagrins et d'élever son âme qui languissait à terre.

(1) Wassiltchikof, les Razoumovski, p. 9, 19 et 20.

Il était dans de bonnes dispositions pour trouver charmantes les voyageuses. Des trois princesses ce fut Wilhelmine qui fit la meilleure impression. Catherine a laissa à son fils trois jours de temps pour voir s'il ne vacillerait point (1) ». Et le 18 juin elle demanda pour lui la main de Wilhelmine. La landgrave ne fit « pas beaucoup de façons pour y consentir » . Un courrier partit à la recherche du landgrave de Hesse pour obtenir son adhésion. La cour s'installa à Tsarskoïé-Célo, puis à Péterhof. La souveraine ne changea rien à ses habitudes de travail. Elle ne voyait guère ses hôtes que le soir. La canne à la main et suivie de sa meute de chiens anglais, « la famille Anderson » , elle promenait les princesses par les claires soirées du nord, sous les ombrages du parc ou, plus souvent, elle les réunissait à une table de jeu, en attendant le souper. Au sortir de sa délicate cour de Darmstadt, la landgrave devait se rendre compte qu'en dépit des efforts tentés pour copier Versailles, il y avait encore à Péterhof de la grossièreté dans les mœurs, du cynisme dans la licence, de la lourdeur dans la débauche, peu de raffinement, peu de goût. Il sautait aux yeux que les descendants des compagnons ivres et querelleurs de Pierre I" avaient étudié les bonnes façons et le bel air des choses; mais, qu'ils eussent de la peine à y atteindre, les plaisanteries d'un Orlof, les bouffonneries extravagantes d'un Narichkin le témoignaient à chaque instant. La landgrave souffrait un peu dans la société de ces a barbares » , comme disait Frédéric II ; mais elle se gardait de le laisser voir. Elle affichait une profonde admiration pour Catherine et vantait en toute occasion sa souplesse d'esprit, sa belle humeur, son entrain, sa bonne grâce « à se mettre à la portée de

(1) SbornU, t. XIII, p. 348.

chacun » . L'impératrice la payait de la même monnaie. «Madame la landgrave, écrivait-elle, est bonne à connaître; elle a le cœur et l'esprit élevés, c'est en tout point une femme estimable et de beaucoup de mérite; sa conversation m'amuse, et il parait que ni elle ni ses filles ne s'ennuient point avec nous (1). » Ces témoignages réciproques de sympathie n'étaient pas très sincères. Si attentives que fussent à se contenir l'impératrice et la landgrave, une certaine aigreur perçait dans leurs rapports. Catherine fut très mécontente d'apprendre que Caroline de Hesse s'était plainte au duc de Deux-Ponts qu'on la laissât sans argent (2) . « Elle parait s'éloigner de plus en plus de la landgrave, observait notre ambassadeur. Celle-ci, de son côté, paraît choquée de l'état d'enfance dans lequel elle retient son fils. Elle passe de plus pour avoir des prétentions de tout genre et pour ne pas éviter avec assez de soin de heurter celles de l'impératrice. Celle de ses filles qu'on destine au grand-duc est accusée de hauteur. Elle fait quelques questions légères aux femmes de la cour et n'attend pas leurs réponses. Celles-ci s'en vengent en lui trouvant peu d'esprit et de figure (3). » La landgrave manifestait le désir de retourner au plus tôt en Allemagne : personne n'y trouvait à redire.

La question de religion faillit soulever des difficultés. Pendant ses pourparlers avec la cour protestante de Darmstadt, le baron d'Assebourg avait laissé entendre que la jeune princesse serait probablement admise à conserver sa foi, sinon à pratiquer son culte. Le père, luthérien fervent, y tenait beaucoup. Grimm disait : « Il ne voudra

(1) Sbornik, t. XIII, p. 349.

(2) Affaires étrangères, vol. XCII, fol. 126; M. Durand, 18 juin 1773.

(3) /</., vol XCII, fol. 269; M. Durand, 29 juillet 1773.

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pas me chagriner pour la procession du Saint-Esprit! » La landgrave était à peine arrivée à Tsarskoïé-Célo que Catherine aborda la question et exigea que la princesse destinée au grand-duc embrassât la religion orthodoxe. Le peuple russe, disait-elle, ne témoignerait à la femme de Paul aucun respect, aucune sympathie, si elle ne partageait pas sa foi. Caroline de Hesse tenta de résister : on railla ses scrupules, et on passa outre. L'archimandrite Platon fut chargé de convertir Wilhelmine. La jeune princesse étudia la langue russe, apprit par cœur le catéchisme orthodoxe et bientôt cita des versets de l'Évangile comme un pope. Platon était un peu suspect à l'impératrice à cause de son amitié pour Paul; on voulut l'éloigner . Mais la landgrave, qui connaissait de longue date la valeur et la sainteté de Platon, exigea que sa fille n'eût pas d'autre directeur de conscience que lui (1) .

Wilhelmine abjura le 15 août la religion réformée. « La landgrave, rapporte un contemporain, fut scandalisée des termes dans lesquels est conçue l'abjuration en usage dans l'Église grecque et qui porte sur père et mère. Mais il fallut qu'elle se contentât de ce que lui dit le théologien de la cour pour en adoucir la tournure (2). » Le baptême eut lieu : suivant la coutume des orthodoxes, la mère n'y assista point. Un document tiré des archives de Berlin nous donne d'intéressants détails sur la cérémonie qui suivit : « Sa Majesté l'impératrice s'approcha de Madame la princesse Wilhelmine et la conduisit auprès de sa tribune où Elle se plaça auprès du grand-duc pour entendre la messe qui fut célébrée par Platon, arche-

(i) Skéguiref, Jizn Platona, metropolita moskovskavo, t. II, p. 32; Schérer, Melchior Grimm, p. 232 et suiv.

(2) Affaires étrangères, vol. XCII, fol. 332; M. Durand, 20 août 1773.

vêque de Tver, qui a eu l'honneur de diriger la conversion de la princesse. Pendant la consécration, Sa Majesté l'impératrice, sortant de nouveau de sa tribune, conduisit la princesse par la main auprès de l'autel, pour lui faire adorer les saintes images et pour les lui faire baiser, lui donnant elle-même l'exemple de se prosterner devant elles; et, lorsque le moment de la communion fut arrivé, elle la conduisit encore auprès de l'archevêque et la soutint même entre ses bras, pendant qu'elle lui fut administrée ; après quoi elle la conduisit à sa première place et se remit à la sienne jusqu'à la fin de la messe (1) » . M. de Corberon disait : « C'est la meilleure comédienne que notre Catherine (2) ! » Un mois après, elle écrivait en plaisantant à Voltaire : « Réjouissez-vous de notre joie et que cela vous serve de consolation dans un temps où l'Église d'Occident est affligée, divisée et occupée de l'extinction mémorable des jésuites (3) ! » Wilhelmine prit les noms de Natalie Alexiéevna. Ses fiançailles furent célébrées le lendemain de son baptême, le 16 août. L'impératrice, à cette occasion, lui assigna pour ses « épingles » 50,000 roubles par an. Catherine, grande-duchesse, n'en recevait que 30,000 d'Elisabeth Pétrovna : elle reconnut que « cela ne suffisait pas » . Ce fut seulement quelques jours après les fiançailles que la souveraine donna audience à un certain Moser qui, sur l'ordre du père de Wilhelmine, avait traversé toute l'Allemagne en courant, pour rappeler à la cour de Russie combien le landgrave serait peiné de voir sa fille changer de religion. Caroline insinua qu'un

(i) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 87; Solms, 27 août

(2) Labakde, Un diplomate français à la cour de Catherine II, Journal intime du chevalier de Corberon, t. I, p. 362.

(3) Sbornik, t. XIII, p. 358.

brevet de feld-maréchal russe consolerait peut-être son mari (1).

Cependant Paul faisait sa cour à Wilhelmine. Quoiqu'il s'efforçât de maitriser son tempérament chagrin, son caractère rétif, il dut, j'imagine, remplir assez mal son rôle de fiancé. Il manquait d'assurance, d'enjouement, de grâce aisée dans les manières. « Du brillant, ce n'est pas mon fait, disait-il quelques années plus tard ; on est gauche à vouloir être ce que l'on n'est pas (2). » Rien qu'en étalant la misère de son cœur, pouvait-il toucher Wilhelmine? Je ne sais. Dix-sept ans, une belle taille, le regard humide d'un charme singulier, beaucoup de douceur dans la physionomie, une grande vivacité qui tirait assez sur l'étourderie, tel était alors le portrait de la Hessoise. Un jeune homme un peu timide et embarrassé de sa personne admire volontiers chez une femme une certaine grâce familière et des allures dégagées. Paul était épris de Wilhelmine. L'ambassadeur prussien, très satisfait de ce mariage, pouvait écrire à son maître sans trop forcer les choses : « Le grand-duc ne se possède pas de joie et regarde comme le plus grand bonheur qui puisse lui arriver, d'être uni â une princesse qu'il adore et qu'il considère comme digne de sa tendresse et de sa plus haute estime (3) . »

Le bonheur du tsarévitch n'était pas cependant sans mélange. Il s'était promis de ne plus s'abandonner aux soupçons, aux défiances, à ces inquiétudes « qui, disait-il à Razoumovski, lui faisaient prendre, si ce n'est du blanc,

(1) Sbornik, t. XIII, p. 353.

(2) Id., t. XX, p. 434, lettre à Sacken.

(3) /</., t. LXXII, p. 381. — « On dirait, à le voir agir, qu'il ne songe qu'à lever tout obstacle à un prompt établissement et qu'il croit y trouver ou sa sécurité ou un moyen de faire valoir ses prétentions. * (Affaires étrangères, vol. XCII, fol. 270; M. Durand, J9 juillet 1773.)

du moins du gris pour du noir (1) » . Il faut bien avouer que plus d'une fois, durant ses fiançailles, ses résolutions furent mises à forte épreuve. C'est d'abord une intrigue d'Orlof qui l'émeut. L'impératrice s'était détachée de son amant : on pensait que, pour emprunter une expression de Paul, ce a butor d'Orlof (2)*» s'accommoderait autant d'une Kalmouke ou d'une Finnoise que de la plus jolie femme de la cour. Mais voici que l'ancien favori, en quête d'aventures, tourne autour des princesses de Darmstadt, usant avec elles « de manières fort libres » et leur murmurant à l'oreille de galants propos. • Il en conte formellement à la cadette » , et sa conduite exprime d'une façon claire, presque brutale, sa résolution de l'épouser. La princesse Louise encourage ses assiduités et, sans y prendre garde, se laisse mener un peu plus loin peut-être qu'elle n'aurait voulu s'engager. Panin, qui a toujours les yeux ouverts sur les menées des Orlof, dénonce à Paul le manège de ton ennemi. L'ambassadeur prussien est sur les épines : il compte beaucoup « sur les sentiments élevés » de la landgrave qui ne voudra pas « associer au grand-duc de Russie un particulier pour gendre » . Mais sait-on si Catherine ne seconde pas secrètement les vues d'Orlof? Frédéric II, averti, écrit à la landgrave pour éveiller sa défiance. Orlof est obligé de battre en retraite (3).

Mais Paul n'est pas au bout de ses peines. A mesure que le moment du mariage approche, sa mère lui fait

(i) Wamiltchiilop, les Raxoumovski, t. II, p. 20.

(t) /</., ibid., p. 15.

(3) Sbornik, t. LXX1I, p. 366-369, dépêche de Sol me du 5 juillet 1773. — Dans «ne dépêche postérieure, l'envoyé prussien rapporte que Catherine songe à marier la princesse Louise au prince Charles de Suède.

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plus froide mine. Elle est inquiète. Elle redoute qu'une fois marié, son fils n'échappe à sa surveillance et qu'à l'instigation d'une épouse ambitieuse il ne lui déclare la guerre. Elle entrevoit en Wilhelmine une rivale; et ce n'est pas sans amertume que l'impératrice, un peu vieillie, un peu fanée déjà, se rappelle à cette heure ce que peut en Russie une princesse séduisante et hardie. Notre ministre Durand va jusqu'à prétendre que les frayeurs de Catherine, à la veille du mariage de Paul, sont de nature à troubler sa raison; il donne des détails sur la crise nerveuse qu'elle subit (1). L'intérêt qu'on attache aux choses qu'on est seul ou presque seul à connaître vous pousse quelquefois à en exagérer l'importance. Il n'en est pas moins certain que Catherine envisage avec inquiétude les conséquences possibles du mariage de son fils. Elle regrette d'avoir fait venir à Pétersbourg les princesses de Darmstadt, elle souhaite secrètement une rupture qu'elle n'ose provoquer.

La cérémonie du mariage eut lieu le 29 septembre 1773, sans que d'aucune province de l'empire un seul homme de marque vînt y assister (2). Si Catherine, au grand mécontentement de la noblesse, restreignit le plus possible le nombre des invités, elle donna aux fêtes un certain éclat. Les cloches sonnaient, le canon tonnait, au moment où Diderot arrivait inopinément à Saint-Pétersbourg, plein de son importance. S'il fut désagréablement surpris d'apprendre que ce n'était point en son honneur qu'on tirait des salves d'artillerie, le philosophe put jouir du moins, mêlé à la foule, d'un spectacle curieux : un cortège immense se rendant en grande pompe du palais impérial à la cathédrale de Notre-Dame-de-Kazan ; au

' (1) Affaires étrangères, vol. XCII, fol. 257; M. Durand, 25 juillet 1773. (2) /</., vol. XCIII, fol. 134; M. Durand, 8 octobre 1773.

milieu l'impératrice dans un carrosse doré, traîné par huit chevaux; son escorte de chevaliers-gardes, ayant en tête Grégoire Orlof et en queue Alexis; les deux frères sabre au clair, prêts à « tomber sur le premier qui se serait avisé de remuer en faveur du grand-duc » ; le peuple, habitué à cet appareil militaire, saluant le cortège de cris enthousiastes et, pendant plusieurs jours, buvant, dansant, à tous les carrefours de la Perspective (1) .

Au retour de la cathédrale un banquet fut servi au palais, dans la salle du trône. L'impératrice, le grandduc et sa femme, la landgrave et ses deux filles prirent place à une table d'honneur. Natalie ouvrit ensuite le bal avec son mari. Mais, succombant sous le poids d'une robe en drap d'argent surchargée de brillants et de pierreries, elle ne put danser que quelques menuets. A dix heures, Catherine la conduisit dans ses appartements. Pendant que les dames d'honneur déshabillaient la nouvelle mariée, Paul soupait avec sa belle-mère et quelques intimes dans une pièce voisine. Il avait revêtu pour la circonstance une robe de chambre en drap d'argent qui, parait-il, ressemblait beaucoup à la robe de bal de sa femme. « Ce n'était pas aussi ridicule qu'on aurait pu croire, » écrivait la landgrave (2).

L'impératrice se montra très généreuse. Elle offrit à Natalie une parure d'émeraudes et de diamants, à sa mère une tabatière en émail avec son portrait, une bague en diamants, des fourrures et 100,000 roubles. Les sœurs de Natalie ne furent pas oubliées : elles reçurent chacune 50,000 roubles, une vraie aubaine pour ces pauvres filles sans dot (3) .

(i) Affaires étrangères, vol. XCIII, fol. 166; M. Durand, 19 octobre 1773. (t) Kobkko, Tsésaréviteh Pavel Péttovitch, p. 98. (3) Asseburg, Denkwùrdigkeiten, p. 268.

lit PAUL 1 er DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

Le 13 octobre, la landgrave fit ses adieux à la cour de Russie. Elle passa quelques jours à Berlin et rentra à Darmstadt où la mort devait la surprendre au printemps suivant. Mieux disposée pour elle depuis qu'elle était partie, Catherine lui écrivit à plusieurs reprises pour lui donner des nouvelles du jeune ménage. Dans ses lettres les douceurs pleuvent : Natalie est modeste, Natalie est aimable, a Son mari l'adore; il ne fait que la louer et recommander; je l'écoute et j'étouffe de rire quelquefois, parce qu'elle n'a pas besoin de recommandation. Sa recommandation est dans mon cœur... Aussi faudrait-il vouloir chercher prise furieusement et être plus qu'une commère pour n'être pas aussi satisfaite de cette princesse que je le suis. . . Enfin notre ménage va joliment (1) . » Il ne faut pas que la landgrave s'inquiète de la santé de sa fille : « La grande-duchesse commence à être sujette à la médisance des courtisans. La semaine passée, elle a eu des maux de cœur qui ont donné lieu à des propos dont on n'est pas revenu encore, mais sur lesquels cependant il n'y a point de preuves réelles jusqu'ici. Mais, en attendant, Monseigneur son époux prend garde à elle comme à la prunelle de ses yeux; il ne faut point qu'elle danse, et le moindre indice paraît preuve convaincante (2). » Le ton n'est pas moins enthousiaste quand l'impératrice dépeint à Mme de Bielke le bonheur de Paul : « Le voilà donc en ménage, il prétend vivre bourgeoisement; il ne quitte pas d'un pas son épouse, et cela fait la plus belle amitié du monde. Dieu veuille qu'elle soit de durée ; car, comme dit l'autre, la vie de l'homme est longue. Je reçois avec plaisir les souhaits que vous me faites d'un petit grand-duc au bout de l'an; une

(i) Rousski Archiv, 1878, t. I, p. 391.

petite grande-duchesse aussi ne serait pas de refus. L'un ou l'autre me serait égal, pourvu que les choses fussent en train (1). » Il faut savoir que Catherine affecte volontiers dans sa correspondance un grand contentement de soi-même et des autres. Elle y fait étalage d'un optimisme universel et invincible, même et surtout aux époques de crise.

Resserrer les liens de la famille impériale et fermer l'oreille aux calomnies qui tendraient à les détruire, témoigner à l'impératrice une entière confiance, éviter les commérages avec les cours étrangères, enfin, tenir son ménage sans prodigalité, tels étaient les devoirs que, dans un écrit qui nous a été conservé, Catherine traçait à la princesse « qui aurait le bonheur de devenir la belle-fille de Sa Majesté l'impératrice de Russie et l'épouse de Son Altesse impériale le grand-duc (2) » . Catherine souhaitait par-dessus tout que la jeune épouse exerçât sur Paul tout l'empire d'un nouvel amour et absorbât ses pensées. Elle voyait déjà en espérance Natalie Alexiéevna adorant son mari, le liant à elle par des nœuds invisibles, gracieux et infiniment forts, et le grand-duc oubliant aux pieds de sa femme qu'il avait des droits à revendiquer, des intrigues à déjouer, des partisans à soutenir. Et c'était pour Catherine une manière de chanter victoire que d'écrire à ses amis : « Notre ménage va joliment... la grande-duchesse est une femme d'or... Monseigneur son époux prend

(1) Sbornik, t. XIII, p. 361.

(*) Id., t. XIII, p. 33t.

garde à elle comme à la prunelle de ses yeux! » L'impératrice jouissait de la lune de miel de son fils, et elle augurait merveille de sa belle-fille qui, vive comme la poudre, amie du bruit, des divertissements et des fêtes, saurait bien apprivoiser le grand-duc et tirer de sa mélancolie ce grand enfant, nerveux et bilieux à l'excès.

Jeune époux, Paul s'abandonna avec candeur aux illusions douces qui se mêlaient à l'amertume de sa misanthropie. Il ne sembla préoccupé que de savourer les joies du foyer, de se consacrer uniquement à Natalie et de ne point lui foire tort en donnant de sa pensée à autre chose qu'à elle. Au grand contentement de sa mère, son inquiétude d'esprit parut près de s'effacer, ses rancunes près de s'éteindre. Il se laissa dominer par la grande-duchesse et doucement mettre à la chaîne. Elle avait de l'entrain et de la gaieté à en revendre. C'était une jeune femme agitée, étourdie, avec un fond d'âme assez frivole et beaucoup de vide dans l'esprit. Elle avait un continuel besoin de mouvement. Il lui fallait des parties de plaisir, de longues courses dans la campagne, des bals où l'on dansât jusqu'à tomber de fatigue. Elle fit construire un théâtre, se costuma et joua à volonté la tragédie, la comédie ou la comédie-ballet (1). On n'avait jamais en sa compagnie une heure devant soi pour se reposer, se recueillir, penser à quelque sujet grave. Pour les raisons que l'on sait, Catherine se félicitait de l'exubérance de sa belle-fille; mais elle finit par trouver tout de même que la poupée ressemblait trop à un démon : « Tout est à l'excès chez cette dame-là! Si l'on se promène à pied, c'est vingt verstes; si l'on danse, c'est vingt contredanses, autant de menuets, sans compter les allemandes. Pour

(1) KoBfiKO, Tsésarévitch Pavel Pétrovitch, p. 111.

éviter le chaud dans les appartements, Ton ne fait point de feu; si les autres se frottent le visage de glace, d'abord tout le corps devient visage ; enfin le milieu est fort loin de chez nous. Crainte des méchants, on se défie de la terre entière et Ton n'écoute ni bons ni mauvais conseils ; en un mot, il n'y a jusqu'ici ni aménité) ni prudence, ni sagesse à tout cela ; et Dieu sait ce que cela deviendra, puisqu'on n'écoute personne et qu'on a tête décidée à soi. Imaginez-vous que depuis un an et demi on ne parle pas un mot encore de la langue; nous voulons qu'on nous apprenne; mais nous ne donnons pas un moment d'application par journée à la chose. Tout est toupillage (1). »

L'esprit moins contraint, le cœur moins lourd de rancunes et de haines, Paul s'intéressa à des choses qui jusqu'alors l'avaient laissé indifférent. Il ne s'était jamais montré très soucieux d'apprendre. Comment les pensées se porteraient-elles d'un cours égal et continu vers la science, lorsque la chair et le sang sont troublés, lorsque l'âme fermente et ne sait pas se contenir? Paul donc, l'esprit plus rassis, parut prendre goût à l'étude et en particulier à la littérature et aux arts français. Pour se distinguer d'autrui, par esprit de caste, par recherche d'élégance, les gentilshommes russes de ce temps-là aimaient à parler français et se piquaient de philosophie; à dire vrai, leur culture était superficielle et leur fond restait assez barbare. Le grand-duc suivit la mode. Il fit peu d'accueil à Diderot qui lui parut avoir la flatterie trop lourde, l'enthousiasme trop profond et les genoux trop pliants (2). Il n'eut cure d'entrer en commerce avec les demi-dieux qui pour de l'or et des cajoleries encensaient

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 12, lettre à Grimm du SI décembre 1774. (8) La Cour de Russie, p. 276, dépêche de lord Gathcart.

116 PAUL I ,r DE RUSSIE AVANT I/AVENEMENT

sa mère. Mais il s'enquit de leurs doctrines. H voulut avoir, lui aussi, son correspondant littéraire, choisi dans le confus et bruyant essaim des nouvellistes et gazetiers parisiens. Le comte André Gbouvalof, qui se trouvait en relations avec Marmontel et Helvétius et qui rimait à ses heures des vers français, recommanda La Harpe (1). Et c'est ainsi que pendant quinze années, de J774 à 1789, le célèbre critique rédigea pour Paul Pétrovitch une sorte de gazette qui n'était point destinée à voir le jour, mais qu'un besoin pressant d'argent força l'auteur à publier en 1801 sous le titre de Correspondance littéraire adressée à Son Altesse Impériale le grand-duc de Russie. Le belliqueux Aristarque donnait pêle-mêle au tsarévitch ses jugements sur les contemporains, ses médisances de libre critique; il lui signalait les ouvrages qui convenaient le mieux à ses goûts et à ceux de la grande-duchesse, un jour le Recueil des airs de Laborde, un autre jour quelque comédie de société due à la plume de Mme de Montesson ou à celle de Mme de Genlis. Quand il y avait disette de nouveautés littéraires, il recourait à son portefeuille et en tirait un épisode de sa Jeanne de Naples ou de son Coriolan. Il avait peine à soutenir la correspondance. Le prince de Ligne qui en fait la remarque ajoute avec raison : « Gela valait mieux que de la remplir de faussetés et d'abominations, surtout sur la cour, comme faisaient les autres correspondants des princes étrangers (2). » La Harpe songea en 1778 à visiter la Russie. On lui persuada que l'impératrice lui ferait grise mine et il renonça à ses projets (3) .

(1) Cf. lettre de Voltaire à Catherine II du 10 décembre 1774; édit. Beuchot, t. LXIX, n° 6819.

(2) Mélanges militaires, littéraires, sentimentaires, t. XXVII, p. 25.

(3) Rousski Archiv, 1881, t. III, p. 269. — La Harpe avait cependant

Suivant le prince de Ligne, Catherine se moquait de cette correspondance « qui ne devrait point s'appeler ainsi, puisqu'on n'y voit pas les réponses du grand-duc» . a Quelques petites disputes ou jalousies pour le choix d'un académicien qui paraissait en France plus important que celui d'un commandant d'armée, ne pouvaient point amuser Catherine II (1). » L'impératrice affectait un certain dédain pour La Harpe. Mais peu lui importait que son fils trouvât de l'agrément aux lettres de ce médiocre écolier de Voltaire! Elle ne chicanait le prince ni sur ses goûts, ni sur ses passe-temps, pourvu qu'ils fussent de nature à détacher sa pensée des affaires de l'État.

Né avec peu de foi au bonheur, solitaire et renfrogné dès la première jeunesse, le grand-duc s'efforçait malgré tout de sortir de lui-même. Il se mettait péniblement en route pour le monde des idées; s'il y emportait ses souvenirs, ses chagrins, il était disposé à les laisser au premier détour du chemin. Pour étouffer la flamme d'inquiétude qu'il avait en lui, il eut peut-être suffi, à cette époque, que Catherine se départît à son égard de sa dureté altière et de sa défiance. Elle demeura sourdement hostile. Tantôt par sa faute, tantôt par la force même des choses, des incidents survinrent qui ravivèrent les haineux souvenirs. Paul était ramené à ses sombres pensées au moment où il se croyait près d'y échapper. Impatienté par l'inutilité de ses efforts, son naturel reprenait le dessus; il se rencoignait dans sa solitude avec un

fait sa cour à Catherine « en déplaçant ses idées et en les fourrant dans la bouche de son Menchikof qui, tout favori de Pierre I w qu'il était, ne savait ni lire ni écrire et n'avait aucune idée nette des choses. » (Sbornik, t. XXIII, p. 141, lettre de Catherine à Grimm.) (1) Mélanges, t. XXVII, p. 123.

1 18 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

chagrin boudeur, ne permettant qu'à sa femme et à son ami Razoumovski de venir l'y distraire; il se rendait de nouveau incommode par ses éclats de colère et ses coups de boutoir.

. Pourquoi fallut-il que, dès le lendemain de son mariage, alors qu'il était résolu à s'oublier, à se fuir, sa mère, au lieu de profiter de ces heureuses dispositions, lui suscitât de nouvelles tracasseries? Elle éloigna de sa personne le comte Panin, le seul parmi tant de courtisans égoïstes et avides qui lui témoignât de l'intérêt. Paul lui savait gré d'avoir veillé sur lui, de l'avoir défendu contre sa mère. D'aucuns accusaient Panin de versatilité, de duplicité même et relevaient plus d'une opposition entre le dévouement qu'il professait pour son élève et la conduite qu'il tenait à l'endroit de l'impératrice. Il n'échappait pas entièrement à ces reproches. L'énigmatique Panin avait plus de prudence et de circonspection que d'énergie véritable. Peut-être parce qu'il est difficile de pénétrer avant dans les replis de son caractère, on doute un peu de sa loyauté. Il saute aux yeux qu'il ne s'était pas voué au service de Paul avec l'enthousiasme d'un amant bien épris qui ne permet pas de discuter sa dame. Il avait suivi une politique d'accommodements et de complaisances en cherchant parfois à lui donner un air de fierté et d'audace. Nous avons déjà fait observer que son rôle ne laissait pas d'être délicat; le gouverneur de Paul et le ministre de Catherine se gênaient et s'embarrassaient l'un l'autre (1). Quoi qu'il en fût, le grand-duc, si avare de sa confiance,

(1) Sévère pour le comte Panin qui manifestait des sympathies prussiennes, notre ministre jugeait ainsi son rôle : « Il a passé l'intervalle de la table, du jeu, du libertinage et du sommeil à brouiller la mère avec le fils et le fils' avec la mère. » (Affaires étrangères, vol. XCV, fol. M7j M. Durand, Î4 juin 1774.)

Taccordait tout entière à Panin; il aimait cet homme, assez fin et délicat pour son temps et pour son pays, et qui, malgré certaines défaillances et certains dérèglements, faisait bonne figure au milieu d'une cour peuplée d'intrigants sans scrupules. Éloigner Panin, c'était toucher Paul à vif et à fond.

Tant comme gouverneur du prince héritier que comme ministre chargé du département des affaires étrangères, la situation de Nikita Panin était depuis longtemps battue en brèche. Tout en se rendant compte qu'il était trop indolent pour tenter jamais un coup d'État au profit de Paul, Catherine supportait impatiemment la sollicitude dont il entourait le grand-duc. Elle le mit à l'écart et ne lui laissa que la direction des relations extérieures qu'elle devait lui retirer en 1781 par jalousie, par orgueil, pour qu'il ne fût rien dans les succès rêvés par elle. — « Mon digne Panin, écrivait Solms en 1773, est assez mal avec l'impératrice; on voudrait l'ôter d'auprès du grand-duc après le mariage, parce qu'on craint maintenant qu'il l'entretiendra dans des défiances contre l'impératrice et les Orlof (1). » En septembre Catherine invita le gouverneur de Paul à quitter le palais impérial ; elle lui marquait que, son fils étant arrivé « à la maturité de l'âge » et à la ?eille de célébrer son mariage, « la justice et l'usage universellement reçu lui faisaient regarder son éducation comme ayant fini d'elle-même (2) » . Le comte croyait n'être, comme ministre, à l'abri d'une disgrâce qu'aussi longtemps qu'il conserverait sa place près de Paul Pétrovitch. Il se plaignit tout haut de l'ingratitude de Catherine. Il était, disait-il, mal récompensé « de lui avoir fait connaître la nation, de lui avoir indiqué

(1) AssKBunc, Denkwûrdigkeiten, p. 429.

(2) Affaires étrangères, vol. XGIII, fol. 70; M. Durand, 20 septembre 1773.

122 PAUL I w DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

de le devenir. Demandez-moi conseil chaque fois que vous le croirez nécessaire ; je vous dirai la vérité toute crue, et vous serez assez heureux, si vous voulez bien l'entendre (1). »

Paul n'accueillait pas sans impatience les avis de sa mère; les conseils, la surveillance dont elle prétendait l'entourer, lui paraissaient insupportables. Il s'arrangeait pour la fuir, pour l'éviter, pour n'avoir presque rien à démêler avec elle, et à chaque instant elle lui rappelait par une nouvelle tracasserie qu'il perdait sa peine à vouloir se dérober à son contrôle. Même quand elle n'était pas en colère et grondante, lorsqu'elle rentrait les ongles, on sentait la griffe. Elle ne voyait pas d'un bon œil l'amitié du grand-duc et de Razoumovski. Paul dut « essuyer un sermon, vraisemblablement de commande, sur la nécessité pour les princes de ne point avoir de favoris » . Pendant qu'Oepinus débitait sa leçon, a le comte André Razoumovski entra et le grand-duc lui dit en riant avec éclat : « Monsieur ne veut pas que je vous aime! » Oepinus en fut malade de frayeur (2). Paul ne s'en crut pas moins obligé de prendre toutes sortes de précautions pour voir son ami : <« Nous n'aurons jamais, lui écrivait-il, l'occasion de parler librement, de la manière dont nous nous y prenons. Eh bien! j'ai trouvé un moyen, qui est de venir chez moi dans mon cabinet où je suis toujours seul, par le chemin où les provisions féminines passent chez moi, et le porteur de ce billet vous le montrera, si vous voulez, aujourd'hui même, à quatre heures. Vous n'avez qu'à le suivre, et même, pour que personne ne s'en aperçoive, à pied Vil est possible. Car toute pré-

(1) Bousski Archiv, 1864, t. IX, p. 934; Kobe&o, p. 100.

(2) Affaires étrangères, vol. XGVI, fol. 68; M. Durand, 22 juillet 1774.

caution est bien nécessaire dans notre pays, vrai pays de chicane (1). »

Les taquineries se renouvelaient de jour en jour; Paul était comme un vaincu toujours froissé et contraint de servir. Il eut, au printemps de 1774, une preuve manifeste du degré de suspicion qu'il avait fait naître chez sa mère. Le roi de Suède avait annoncé sa visite à la cour de Russie. Gustave III, ce prince philosophe qui avait charmé Paris, était fier, enthousiaste, avide d'une ambitieuse activité. « L'âme de Gustave- Adolphe semblait par moments s'agiter en lui, et on le voyait comme obsédé de cette grande mémoire (2). » Catherine eut peur que le commerce de ce jeune et chevaleresque monarque « n'élevât l'âme de son fils et ne lui communiquât un ressort qu'elle aurait eu peine ensuite à comprimer» . Elle se mit à vilipender son hôte, et comme ses calomnies ne produisaient pas sur le grand-duc l'effet qu'elle en attendait, elle prit â part Natalie et lui fit sentir en termes à la fois pressants et caressants « combien seraient dangereuses les intimités de son mari avec un homme sans mœurs, sans principes et sans religion » . Lâchant la bride â la crudité de sa verve, elle lui raconta en détail les débauches du roi Gustave. Elle qui d'ordinaire parlait des écarts de la jeunesse avec quelque chose de plus que de l'indulgence, affecta, ce jour- là, une sévérité de vestale; et, ce qui fut très sensible au diplomate français qui nous rapporte cette scène, elle accusa les salons de Paris d'avoir corrompu Gustave (3) . Ces défiances, ces ruses, ces précautions n'agaçaient pas moins Natalie que Paul. La grande-duchesse s'exprimait

(1) Wassiltchikof, les Razoumovski, t. II, p. 8-15.

(2) Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. I, p. 506.

(3) Affaires étrangères, vol. XCV, fol. 315; M. Durand, 13 mai 1774.

1*4 PAUL T r DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

sur le compte de sa belle-mère avec une certaine aigreur : « Voyez un peu ce que c'est que cette femme! Il y a six mois qu'elle me disait, en versant des larmes de tendresse, qu'elle voulait être ma mère et ne pas me laisser éprouver un chagrin dans le cours de ma vie, et cependant il n'y a pas de jour qu'elle ne m'en donne, et pour des bagatelles (1). »>

Paul n'était qu'un enfant, — le mot lui avait été dit par sa femme elle-même (2), — un enfant qu'on négligeait à dessein d'initier aux affaires de l'État. Catherine lui avait promis que « pour contenter l'opinion publique et lui fournir quelque occupation, elle l'autoriserait à assister deux ou trois fois par semaine au travail de ses ministres et qu'ainsi elle le mettrait au courant de la marche des affaires et des lois du pays (3). » Pendant les premiers mois de 1774, le mardi et le vendredi, elle lui fit lire par des secrétaires le rapport des décisions prises la veille au conseil, et elle chargea un officier de lui donner quelques leçons sur la marine (4). Puis brusquement le vent sauta. Sur un signe de l'impératrice, lecteurs et professeurs rentrèrent sous terre. Paul, pour éprouver sa mère, eut alors l'audace de lui demander à brûle-pourpoint la permission d'entrer au conseil. Une scène assez vive s'ensuivit : une lettre écrite le soir même par Catherine à son fils y fait allusion. « II m'a paru que vous étiez ou affligé ou boudeur pendant la journée; pour de l'affliction, j'en ressentirais de la peine; pour de la bouderie, je vous remets à vous-même à juger du cas que j'en puis faire. Je suppose l'affliction, si la

(1) Affaires étrangères, vol. XCV, fol. 376; M. Durand, 7 juin 1774.

(%) Id., vol. XCV, fol. 321; M. Durand, 17 mai 1774.

(3) Rousski Archiv, 1864, t. IX, p. 934.

\k) Affaires étrangères, vol. XCV, fol. 30; M. Durand, 14 janvier 1774.

cause en est la conversation de ce matin et la demande que vous m'avez faite d'entrer au conseil. — Je suis bien aise de m'éclairer avec vous sur cette matière. Primo, je ne puis que louer l'envie que vous avez marquée de vous appliquer. Mais, comme il faut commencer par le commencement, c'est dans la vue de vous mettre au fait de mes principes que je vous fais venir chez moi deux fois par semaine. Là vous entendez sans choix tout ce qui passe journellement par mes mains. Je vous ai dit que la demande que vous m'avez faite demandait mûre réflexion : les vues d'autrui ne sont ni ne peuvent être les miennes... » Catherine ne souffrait plus la discussion, ne consultait plus personne, ne tolérait autour d'elle que des âmes conquises et captives. A la fin de sa lettre elle laissait éclater tout à fait le fond de son âme : ■ Je ne juge pas à propos, disait-elle à Paul, de vous faire entrer au conseil, vous devez patienter jusqu'à ce que j'en décide autrement (1). »

L'héritier du trône était condamné à l'inaction. Les conditions d'existence où il était placé avaient altéré son caractère et troublé son cerveau. Nous le voyons dès cette époque tourmenté parla plus cruelle des manies, le délire des persécutions. 11 lui semblait qu'hommes et choses s'étaient donné le mot pour lui déplaire et le braver. L'idée qu'on guette l'occasion de le tuer s'empare de lui et ne le quittera plus. Sa manie soupçonneuse éclate dès 1773. Un jour on lui sert à souper un de ses mets favoris, un plat de saucisses : il y trouve des morceaux de verre. Aussitôt, avec une explosion terrible de colère et de menaces, il se lève de table et, emportant le plat, court chez sa mère. Il lui jette les imputations les

(1) Sbornik, t. XLII, p. 355.

plus injurieuses. Il l'accuse d'avoir voulu le tuer; il ne veut pas entendre raison. Ses idées se sont débandées et se poussent les unes les autres comme une populace anarchique. Visiblement il subit comme une atteinte passagère de folie (1).

Le nom de l'infortuné Paul provoquait encore par intervalles des tentatives d'insubordination dans les casernes. En Russie, l'esprit des masses est avide de merveilleux. Un jour d'exercice, les gardes refusèrent d'exécuter la manœuvre commandée et restèrent l'arme au pied ; ils se disaient inspirés d'en haut et racontaient à leurs officiers que le grand-duc leur était apparu pendant leur sommeil, accompagné du comte Panin, et leur avait ordonné de marcher sur le palais pour lui faire rendre sa couronne (2). Catherine ne pouvait supporter la pensée que des éléments de désordre fermentaient encore dans la nation et que les artisans de troubles se servaient de Paul. Elle craignait même une intervention étrangère en faveur du tsarévitch : ce qui faisait dire en 1774 à notre ambassadeur que lui offrir la garantie de sa couronne eût été le meilleur moyen de nous la concilier. Mais « qui le pourrait et qui le voudrait? » se demandait le diplomate.

La révolte de Pougatchef porta au comble l'irritation de la tsarine. Le cosaque déserteur qui déchaîna la guerre servile, qui pendant près d'un an fit trembler Kazan et Orembourg et battit tous les généraux envoyés contre lui, Emilian Pougatchef, se donnait pour Pierre III, sauvé des mains de ses bourreaux; il déployait la bannière de Holstein, il proclamait qu'il se rendait à Pétersbourg pour punir sa femme et couronner son fils, le grand-

(1) La Cour de Russie, p. 275.

(2) Affaires étrangères, vol. XCV, fol. 258; M. Durand, 15 avril 177*.

duc Paul (1). Aux populations qui le recevaient au son des cloches, aux prêtres qui lui présentaient le pain et le sel, Pougatchef ne cessait de répéter : a Je ne veux pas régner : je veux seulement chasser Catherine de Saint-Pétersbourg, effacer son nom des prières publiques. Je renfermerai dans un couvent où elle fera pénitence de ses crimes. Mon fils est un tout jeune homme qui ne me connaît pas. » À genoux devant les saintes images, les yeux baignés de larmes, il suppliait Dieu de le mener jusqu'à Saint-Pétersbourg et de lui rendre son fils en bonne santé. Autant le nom de Catherine excitait de fureur parmi les serfs en révolte, autant celui de Paul inspirait de respect, et rien ne rehaussa plus le prestige de l'imposteur que la démarche d'un certain Dolgopolof qui, se faisant passer pour l'envoyé de Paul, alla trouver l'aventurier et lui remit des présents de la part de l'héritier. Enfin, lorsque Pougatchef, cerné entre la Volga et le Iaik, tomba entre les mains de ses ennemis, la dernière ressource dont il usa fut d'invoquer le nom de Paul et de menacer de sa colère les soldats qui le garrottaient (2) .

L'impératrice, dans ses lettres à Voltaire, se moquait * du marquis de Pougatchef qui lui donnait du fil à retordre » , et elle affectait de ne pas prendre au sérieux son entreprise : a Ses projets sont du jour à la journée et selon la fantaisie qui lui prend (3). » Mais, de la même main et sans doute de la même plume, elle prescrivait à ses généraux d'arrêter coûte que coûte les progrès du fléau et de ne rien laisser transpirer sur le nombre et la

(1) Affaires étrangères, vol. XCIII, fol. 335 ; M. Durand, 17 décembre 1773.

(S) PorcHRiR, Istoriia Pougatchevtkavo bounta, t. I, p. 19; t. II, p. 117; Obot, Materiali dlia istorii Pougatchevskavo bounta, p. 129; Kobeho, p. 117.

(3) Voltaire, Œuvres complètes, t. X', p. 471.

1Î8 PAUL I er DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

force des rebelles. Elle craignait par-dessus tout que Paul n'eût connaissance du serment que les insurgés prêtaient en faveur du fils de Pierre III (1). Le malheureux prince fut pendant cette crise surveillé plus étroitement que jamais. C'est précisément le jour où les premiers succès du révolté étaient annoncés au palais que, comme nous l'avons vu, Catherine revenait brusquement sur sa décision d'initier son fils aux choses du gouvernement.

En commençant la sécularisation des biens du clergé, en affranchissant les serfs des domaines sécularisés, en inaugurant enfin un régime de tolérance à l'égard des dissidents, des raskolniks, Pierre III, si court qu'eût été son règne, avait laissé des regrets parmi les serfs. L'impératrice, l'amie des philosophes, se préoccupait des moyens de réformer le servage ; mais la crainte de mécontenter les nobles, les bénéficiaires de l'ordre établi, l'empêchait de réglementer les droits des seigneurs et de réprimer les abus. Les espérances que Pierre III avait éveillées s'étaient reportées sur son fils. Les paysans qui peinaient dans la profondeur des bois, dans l'immensité et la désolation de la steppe, loin des hauteurs où Catherine régnait dans sa gloire, songeaient à Paul comme à leur sauveur et attendaient de lui l'établissement du royaume des paysans, du moujitskoe tsarsivo, où il n'y aurait plus ni propriétaires, ni corvées, ni impôts, ni tchinovniks. Ces opprimés aimaient Paul comme on aime un rêve.

(1) Affaires étrangères, vol. XCIII, foi. 360; M. Durand, 24 décembre 1773.

Cette même année 1774 commençait le règne de Potemkin, géant laid et « rebutant à voir » , borgne et louchant de l'œil qui lui reste, corps informe, mais vigoureux, intelligence désordonnée, mais puissante, artiste supérieur et inépuisable en prestiges, en séductions, en corruptions. Le a Gyclope » conquit Catherine et toutes les tètes se courbèrent devant lui. Il ne fut pas seulement, comme Wassiltchikof, son prédécesseur dans l'alcôve impériale, « une fille entretenue » : il lui fallut les dignités et l'influence. Son influence fut énorme et ses dignités prodigieuses. Sûr de la faveur de sa maîtresse, à l'abri de tout contrôle, il exploita les hommes et les choses, en usa et en abusa; il agit en sultan et s'accoutuma à l'être.

Qui pouvait soupçonner, en 1774, le degré de faveur auquel Potemkin devait atteindre? Le grand-duc ne s'in* quiéta guère, tout d'abord, du nouvel élu qui, pour entrer chez l'impératrice, prenait des airs mystérieux et se voilait le visage devant les soldats de la garde a comme si l'intrigue qu'il voulait cacher n'avait pas tous les jours douze témoins nouveaux (1) » . Quand il fut évident que Catherine ne se contentait pas de faire de Potemkin son amant, qu'elle prétendait l'associer à son pouvoir, Paul se cabra. Mais il fit réflexion que la faveur grandissante de Potemkin consommait la perte des Orlof, ses pires

(i) WàUSZEWB&i, Autour d'un* trône, p. 118.

ennemis, et il ne repoussa pas avec trop de brutalité les fausses caresses dont l'accablait le maître du jour. Panin Tengagea à se montrer conciliant : l'ancien gouverneur de Paul s'était, un des premiers, jeté aux pieds de Potemkin dont le triomphe fournissait à son orgueil une revanche contre les Orlof. La grande-duchesse, elle aussi, recommanda la douceur : les gens bien informés des intrigues amoureuses qui se nouaient à la cour se disaient à voix basse qu'elle avait de bonnes raisons de ménager l'impératrice (1). Paul s'interdit pendant quelque temps tout éclat. Mais l'ambition effrénée du favori, son égoïsme exagéré par le succès, la contrainte insupportable qu'il exerçait, ne tardèrent pas à révolter le prince. Sa haine, contenue d'abord avec peine, finit par déborder comme une lave surchauffée.

Le contraste était trop fort entre la situation de Potemkin et celle de Paul. Tandis que le favori disposait à son gré de toutes les charges de l'État, le grand-duc ne pouvait appuyer personne auprès de sa mère : un jour qu'il cherchait à améliorer le sort d'un ancien gentilhomme de sa chambre, Perfilief, on lui fit comprendre que toute recommandation venant de lui serait prise en mauvaise part (2). Paul manquait d'argent, ne pouvait en obtenir de sa mère, était réduit à emprunter; et qui venait à son secours? la propre sœur de cet André Razoumovski que la chronique accusait d'être l'amant de la grande-duchesse (3). On lui disait pour le consoler que la souveraine laissait dans l'embarras le prince Orlof,

(i) La Cour de Russie, p. 281 .

(2) Affaires étrangères, vol. XGVI, fol. 251; M. Durand, 4 octobre 1774. Un conseiller d'État, Roubanovski, fut disgracié pour s'être prévalu du patronage de Paul.

(3) Wa88Iltchi&of, ies Razoumovski, U III, p. 118.

poursuivi par ses créanciers, des Arméniens d'Amster» dam, à qui il avait acheté un énorme diamant pour l'impératrice (1). Cependant Potemkin recevait de sa maîtresse présents sur présents et disait en se rengorgeant à un de ses amis : « J'ai aimé le'jeu, j'ai pu perdre des sommes considérables ; — j'ai aimé donner des fêtes, j'en donne de splendides ; — j'ai aimé bâtir des maisons, je bâtis des palais; — j'ai aimé les bijoux, aucun particulier n'en a de plus beaux et de plus rares (2). »

Quand il fut décidé que toute la cour irait à Moscou célébrer la conclusion de la paix avec les Turcs, chacun se demanda à quels heurts donnerait lieu ce voyage qui devait, selon les vues delà souveraine, fournir à Potemkin l'occasion d'un triomphe. Les courtisans attachés à la personne du grand-duc s'attendaient à ce que le favori se vengeât sur eux de l'animosité du prince. Panin était dans les transes : les égards qu'il se croyait tenu de témoigner â Potemkin blessaient au vif le tsarévitch sans satisfaire le favori (3). Il savait combien la vieille cité moscovite, a cette bégueule-là » , disait Catherine, se montrait rebelle à l'esprit du nouveau règne. En voulant l'arracher à l'Asie et la mettre au ton de l'Europe, on l'avait irritée. Qu'adviendrait-il si le peuple de Moscou réservait à Paul ses acclamations?

• La résolution de ce voyage, pensait un ambassadeur prussien, est une des plus fortes preuves du crédit prépondérant du général Potemkin sur l'esprit de sa souveraine. Il n'y a certainement que lui qui le désire; tout le

(1) Affaires étrangères, vol. XCVII, fol. 280; M. Durand, 31 janvier 1775.

(2) Wiluxews&i, Autour d'un trône, p. 129.

(3) Affaires étrangères, vol. XGVI, fol. 403; M. Durand, 29 novembre 177*.

monde y est contraire et l'entreprend avec répugnance, à cause des incommodités et des dépenses dont il sera accompagné (1). » D'après le diplomate, les maisons étaient rares à Moscou depuis le dernier incendie : on n'en pouvait louer une à moins de 3,000 roubles. Pour loger la famille impériale, on choisit trois grands hôtels appartenant aux Galitsin et aux Dolgorouki et on les relia entre eux par des galeries de bois. La maison de Paul était une grande boîte de pierre où Ton entrait par un seul trou muni d'une grille; à l'intérieur, une multitude de couloirs, de cloisons et de portes. Catherine disait : « C'est la mer à boire que de s'orienter dans ce labyrinthe (2) . » Les palais du Kremlin étaient fort dégradés et la plupart du temps entourés d'immondices (3). La vieille et noble Moscou, éclipsée par la nouvelle capitale, une parvenue, se négligeait depuis un demi-siècle; elle avait un aspect de malpropreté résignée et repoussante. On fit contre fortune bon cœur et l'on chercha à s'amuser. On organisa des parties de campagne. On alla visiter les fabriques des armuriers de Toula (4) . A Moscou les spectacles alternèrent avec les bals. « Ne vous en déplaise, écrivait à Grimm l'impératrice, nous avons eu hier l'opéra-comique dans le bois ; Ànnette et Lubin (5) y ont chanté et fait cabane, au grand étonnement des paysans des environs (6). » Voulez-vous savoir ce qu'était une fête populaire à Moscou en 1775? Une dépêche de Solms

(i) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 93; Solms, le 6 septembre 1774. — Frédéric II écrivait à son frère : « Il paraît que l'impératrice fait ce voyage à contre-cœur. » (Œuvres, t. XXVI, p. 367.)

(2) Sbornik, t. XXIII, p. 15.

(3) Voir Haumart, la Russie au* dix-huitième siècle, p. 232.

(4) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 95; Solms, le 16 octobre 1775.

(5) Catherine veut parler sans doute d'une comédie de Mme Favart.

(6) Sbornik, t XXIII, p. 33.

à Frédéric II en apporte un écho : a On se rendit entre onze heures et. midi à la place nommée Ghodinka hors de la ville, où Ton descendit devant le palais de l'Assemblée. C'était un pavillon de bois qui contenait une salle ronde avec quatre cabinets et des galeries fort spacieuses qui portaient le nom de Kertch. Sa Majesté l'impératrice avec Son Altesse le grand-duc arrivèrent à midi sonné et descendirent également à ce palais où elles trouvèrent toute la noblesse et le principal clergé assemblés et une foule de monde. Sa Majesté sortit sur le perron pour voir donner au peuple la cocagne et se retira ensuite dans un des cabinets pour donner du temps pour le service des tables. Elles furent servies vers les deux heures. On se rendit alors à Kalantschi-Azovski, qui est une forteresse auprès d'Azov. Le bâtiment qui représentait la forteresse d'Azov était destiné pour les cuisines. Ce Kalantschi offrait au dedans une galerie ronde, ouverte du côté intérieur, où elle était soutenue par des colonnes en forme de palmiers. Sous cette galerie, il y avait six tables pour les cinq premières classes et le Synode ; et, au milieu de la place, on voyait une tour à l'antique pour la symphonie... Après, le dîner, Son Altesse le grand-duc retourna en ville pour tenir compagnie à Madame la grandeduchesse qui, à cause d'un fort dévoiement, n'avait pu assister à cette fête. Sa Majesté l'impératrice, après avoir regardé pendant quelque temps les tours d'adresse des danseurs de corde, les balanceurs et les autres amusements du peuple, rentra dans la galerie et trouva à propos d'y faire une partie de jeu avec les deux maréchaux Razoumovski et Tchernichef. Il fut permis alors à la noblesse de toutes les classes et aux personnes un peu bien mises de s'approcher, et la presse de ceux qui désiraient voir de près leur très gracieuse souveraine, dont

plusieurs étaient venus de fort loin, devint très grande et très serrée autour de la table de jeu (1) . »

Dans l'intervalle de ces fêtes où Catherine apportait une bonne grâce familière, les rivalités, les luttes se lisaient sur les visages tendus dans l'orgueil et le défi. Le jour même où elle avait fait son entrée publique à Moscou, le 25 janvier 1775, la souveraine avait pu remarquer dans l'accueil qui lui était fait une nuance de froide réserve, et les acclamations qui avaient salué le passage de Paul l'avaient désagréablement surprise (2). La seconde capitale de l'empire recevait avec les éclats d'une joie exubérante l'héritier du trône : c'était une façon de protester contre les préférences occidentales de la tsarine comme aussi de se venger des rigueurs que le favori Orlof avait exercées à Moscou, en 1771, au moment de la peste. Les mesures d'hygiène imposées par le gouvernement avaient été pour la police l'occasion d'extorsions variées. On prétend que le comte André Razoumovski, frappé de la popularité du grand-duc et cherchant à pénétrer ses sentiments, lui dit : « Vous voyez combien vous êtes aimé, prince. Ah! si vous vouliez! » Le grandduc ne répondit rien (3).

Mais, quelque peu grisé par l'adulation de Moscou, il sentit s'éveiller en lui des velléités d'indépendance. Il eut comme un frisson d'orgueil : son attitude soumise, pour ainsi dire vaincue, lui fit honte. Des hardiesses lui vinrent qui devaient bientôt tomber d'elles-mêmes : les ressorts d'action étaient en lui trop détendus. Un jour il va trouver Potemkin et lui demande avec chaleur le retour de son régiment de cuirassiers qui est en Pologne :

(1) Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 95; Solms, le 3 août 1775.

(2) La Cour de Russie, p. 290.

(3) Cabtbra, Histoire de Catherine II, p. SOI.

une passion pour le militaire a surgi en lui tout à coup; il veut avoir son régiment à Moscou, il veut se mettre à sa tète, l'exercer, le faire parader. Le premier moment de surprise passé, on veut éluder sa demande, en alléguant l'impossibilité de loger de nouvelles troupes dans une ville dont la garnison est déjà trop nombreuse. II revient à la charge et le lieutenant-général de police, intimidé par sa vivacité, finit par lui avouer que son régiment pourrait fort bien cantonner dans un village situé aux portes de la ville (1). Ses cuirassiers, brûlant les étapes, arrivent au commencement de mars. Il entreprend de les dresser à la prussienne. Il a vu un déserteur prussien, au service du général Bauer, monter à merveille un cheval très vif. Quand on lui a dit que de tels cavaliers se rencontraient par centaines dans les troupes de Frédéric, son imagination s'est enflammée. Il prend le Prussien à ses gages et le donne comme instructeur à son régiment dont il a, de sa propre autorité, congédié le colonel. Il veille avec un soin minutieux à la tenue de ses troupes, retaillant leurs patrons d'habit, arrondissant leurs chapeaux, allongeant ou raccourcissant leurs selles; et déjà apparaît en lui le maniaque qui dans sa solitude de Gatchina passera son temps à aligner des soldats ou à mesurer leur taille. Il remet de nouveaux étendards à son régiment etles fait bénir. Puis, un soir, il prend le commandement de ses cuirassiers et traverse en parade les principales rues de Moscou. Une foule en délire se presse sur ses pas; quantité de gens poussent l'enthousiasme jusqu'à baiser ses bottes (2). Leurs applaudissements le vengent des humiliations qu'il subit tous les jours au

(1) Affaires étrangères, vol. XCVII, fol. 234; M. Durand, 28 février 1775.

(2) /</., vol. XCVII, fol. 351 et 381; M. Durand, 27 mars et 6 avril

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palais. Il y a quelque chose de puéril dans la façon dont il savoure sa vengeance d'une heure. Il ne souhaite rien au delà. D'ailleurs, il est à bout d'énergie ; dès le lendemain il retombe dans ses humeurs noires, il n'a plus de cœur pour rien oser.

Les sujets d'inquiétude ne lui manquaient pas. La nouvelle s'était ébruitée que l'ambitieux Potemkin songeait à épouser son impériale maîtresse. Pour réussir dans cette entreprise où Grégoire Orlof avait échoué, il jouait une comédie savante. On le vit affecter soudain une grande dévotion, s'entourer de popes et de moines, psalmodier avec eux dans les églises, multiplier les •génuflexions et les signes de croix. Il ne vécut tout le carême que de cardes, de champignons et de poisson à l'huile. 11 faisait pénitence de ses péchés en attendant qu'il se jetât dans l'Église. Il avoua au confesseur de l'impératrice que son commerce avec Catherine lui causait les plus cruels remords et il lui insinua que le Saint-Synode ferait œuvre pie s'il décidait la souveraine à mettre fin au scandale par un mariage. Plutôt que d'entrer dans le jeu qu'on lui proposait, le Saint-Synode préféra passer condamnation sur les droits de la morale outragée. Brûlant alors ses dernières cartouches, Potemkin jura, en présence de sa maîtresse, de prendre la robe noire des moines. Catherine le laissa sans sourciller improviser des vœux perpétuels, sachant bien qiie le moine aurait tôt fait de jeter le froc aux orties (l). Elle n'eut pas besoin de le rappeler pour qu'il revînt à elle. La comédie dut amuser le parterre ; mais le grand-duc Paul ne put sans alarmes ni en suivre le cours ni en attendre le dénouement.

(1) Affaire, étrangères, vol. XCVIIÏ, fol. 47; M. Durand, 13 avril 1775; Waliszewski, Autour d'un trône, p. 120.

Cette crise passée, le grand-duc eut d'autres tourments. La santé de Natalie avait toujours été débile : depuis l'arrivée de la cour à Moscou elle semblait gravement compromise. Paul s'en émut. La grande-duchesse n'était pas pour lui une véritable compagne : moitié oiseau, moitié joujou, elle ne savait que sautiller et gazouiller. Paul aimait pourtant l'aimable étourdie, peut-être parce que son cœur triste éprouvait le besoin de se rattacher à quelque chose. Elle répondait mal aux témoignages d'affection qu'il lui donnait; parfois même elle paraissait en être fatiguée. 11 s'en étonnait un peu et finissait par s'y résigner. Il se pénétrait de cette idée qu'il était naturel qu'il ne fût pas aimé.

La princesse pâlissait, maigrissait à vue d'œil. On parlait de phtisie. Solms se faisait l'écho des bruits inquiétants qui couraient sur la malade : «Des refroidissements extrêmes que cette princesse s'est attirés, s'exposant avec le grand-duc aux plus fortes impressions du froid pendant l'hiver, des promenades à pied par vingtaine de verstes que les deux jeunes époux ont entreprises presque tous les jours dans le temps qu'on faisait boire à la grande-duchesse les eaux de Spa, et le plaisir de la danse à l'excès pendant l'hiver dernier, ont tellement influé sur sa constitution qu'on lui a vu la poitrine attaquée (1). » Paul apercevait le mal et tâchait de persuader à sa femme que la grande affaire n'était pas de s'amuser, mais de se soigner. « Le grand-duc souffre de l'état valétudinaire de son épouse chérie; mais, lui ayant laissé prendre un entier ascendant sur son esprit, il n'est

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 95; Solms, 10 avril 1775. — « Elle se plaint de maux de gorge, mais le vrai est qu'elle doit ttre atteinte aux poumons. » (Affaires étrangères, vol. XCVII, fol. 395; M. Durand, 27 mare 1775.)

pas en état de s'opposer à ses volontés. Il a obtenu par ses sollicitations quelques suppressions pour la danse. Mais pour tout le reste il ne se permet pas de la contredire ou d'empêcher ses goûts (1). *

Les troubles qui se manifestaient dans la santé de Natalie donnaient à penser que le couple grand-ducal demeurerait sans enfant. Il ne manquait pas de gens pour exploiter les craintes qui pouvaient nattre à ce sujet. La Hessoise n'était pas très aimée, parce qu'elle laissait percer un certain dédain pour les Busses (2) . Ses ennemis se faisaient forts d'obtenir qu'on renvoyât dans sa famille l'épouse stérile et qu'on remariât le grand-duc. L'amour de Paul Pétrovitch pour sa femme n'était pas, suivant eux, un obstacle auquel on dût s'arrêter. Ge serait folie, disaient-ils, que de tenir compte des sentiments du prince ou des canons de l'Église grecque dans une matière où l'intérêt de l'État était si marqué (3). D'entrer dans leur jeu, Catherine ne semblait avoir cure. Elle prenait assez gaiement son parti de la stérilité de sa belle-fille. Elle écrivait à Grimm : « Je ne suis point impatiente làdessus ni n'ai le droit de l'être ; je n'ai eu d'enfant qu'au bout de neuf années de mariage; il est vrai que les circonstances étaient différentes (4) . »

Si l'on causait à la cour de la santé de Natalie, on causait, on jasait plus encore de sa conduite. Le comte André Razoumovski vivait avec elle sur le pied de la plus grande familiarité. C'était un jeune homme aimable et séduisant. Sa famille était originaire de l'Ukraine. Son père, chantre à la chapelle d'Elisabeth Pétrovna, avait

(1) Archives de Berlin, reposa. XI, conv. 95; Solms, 22 juin 1775.

(2) Wassiltchikof, les Razoumovski, t. II, p. 34.

(3) Affaires étrangères, vol. XCVII, fol. 381 ; M. Durand, 20 mars 1775.

(4) Sbornik, t. XXIII, p. 400, lettre à Grimm du 4 avril 1774.

plu à l'impératrice, qui a l'avait fait passer du service de Dieu à celui de sa propre personne » , et peut-être secrètement épousé (1). André avait hérité de son père une certaine puissance de séduction : sa bonne mine et sa galanterie devaient lui attirer dans toutes les cours de l'Europe de nombreux succès. Pendant le voyage de Lttbeck à Reval, il avait, comme on sait, entouré de soins les princesses de Hesse. Natalie n'avait pu rester insensible à son élégance et à son esprit. Du premier coup, elle avait été touchée, mais touchée d'une façon discrète et qui, au début, ne fit pas sentir tous ses effets. Cette belle sympathie devait bientôt la conduire plus loin qu'elle ne comptait. Paul, qui s'était docilement engoué de Razoumovski, l'introduisit dans l'intimité de son ménage. Le paladin s'attacha aux pas de Natalie, ne la quitta plus, l'obséda et sut lui rendre l'obsession douce, puis nécessaire. Ses assiduités auprès de la princesse n'échappèrent à personne, si ce n'est au grand-duc (2). Le bruit qui se faisait autour de cette liaison ne laissa pas de préoccuper et d'agiter l'impératrice. Longtemps elle fit mine de fermer les yeux; puis, brusquement, elle prit le parti de tout révéler à son fils (3) . Elle ne parvint pas à le convaincre. « Je crois, chère âme, écrivait-elle à Potemkin, que s'il n'y a aucun moyen d'éclairer le grandduc sur Razoumovski, il faudrait bien que Panin lui persuadât de décider Razoumovski à s'embarquer, afin de faire taire les bruits de la ville injurieux pour son honneur (4). » Ce n'était, j'imagine, ni l'horreur du scandale

(i) D'Allohtillk, Mémoires secrets, p. 173; Golovkike, la Cour et le Règne de Paul I", p. 205. — Cf. Waliszewski, la Dernière des Romanov, p. 67 et suiv.

(î) Hahhis, Diaries, t. I, p. 182.

(3) Affaires étrangères, yoI. XCVI, fol. 250; M. Durand, 4 octobre 1774.

(h) Sbornik, t. XLII, p. 385. (Le texte original de cette lettre est en russe.)

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ni le souci de ménager la dignité du trône qui la poussait à dénoncer Natalie. Elle obéissait à un désir de vengeance. Son amitié pour sa belle-fille s'était vite refroidie. Elle lui trouvait un air de défi, des prétentions insupportables. Elle ne la dominait pas comme elle aurait voulu (l).

Ce qui plus est, elle croyait voir, derrière l'intrigue amoureuse de la Hessoise, une intrigue politique. Sans vouloir faire tort à la galanterie de Razoumovski, on disait à la cour que la politique n'était pas étrangère à ses empressements. La maison de Bourbon essayait par tous les moyens de rompre ce que l'on appelait le système du nord, l'alliance étroite de la Russie avec la Prusse, l'Angleterre et le Danemark, et les ministres de France et d'Espagne, afin de ménager l'avenir, ne perdaient aucune occasion de se rapprocher du couple grand-ducal. Renonçant à tenter eux-mêmes sur le cœur de la jeune princesse un assaut diplomatique, ils avaient, croyait-on, gagné Razoumovski et chargé ce brillant cavalier d'emporter la place. Donner un amant à la reine, à l'impératrice ou à la femme de l'héritier présomptif était alots un des artifices préférés de la diplomatie. Bref, on soupçonnait Razoumovski d'user de sa faveur pour mettre Natalie dans les intérêts de la France. Frédéric II, dans ses Mémoires, se fait l'écho des bruits qui couraient à Saint- Pétersbourg (2) : il est convaincu que le comte André s'est livré à la direction des ennemis de la Prusse et qu'il a, lui, en s'intéressant au mariage de la Hessoise avec le tsarévitch, fait un métier de dupe. L'ambassadeur de France se défendait d'avoir joué le rôle qu'on lui prêtait: il s'était borné, disait-il, à bien accueillir le comte André,

(1) La Cour de Russie, p. 289.

(«) Mémoires, t. II, p. 434.

qui , ayant longtemps vécu à Strasbourg et aimant la société française, lui avait fait des avances. Ne devait-il point ménager ce jeune courtisan à qui son esprit, sa bonne grâce promettaient une brillante destinée (1)? Il n'est pas sûr que l'ambassadeur ait gardé autant de réserve qu'il veut bien le dire. La plupart de ses dépêches laissent percer une vive sympathie pour Natalie. S'il parle d'un ton détaché de ses relations avec les deux amoureux, c'est probablement pour ne pas paraître s'être engagé à fond dans une intrigue qui a tourné court.

Mise en défiance, Catherine ne recula devant aucun moyen pour rompre la liaison de Natalie et de Razoumovski. Elle ne réussit pas à éveiller la jalousie du grandduc : venant d'elle, toute accusation devait passer pour calomnie. Paul interrogea sa femme, la pressa de se justifier : il crut à ses protestations, à ses larmes, et la confiance qu'il avait en elle ne fit que redoubler (2) . Le roman continua. Suivant l'helléniste Danse de Villoifon, « homme grave qui avait eu des relations longues et habituelles avec le grand-duc Paul » , les deux amants avaient trouvé un ingénieux moyen de se ménager des tète-à-tête. Razoumovski dînait tous les soirs avec le couple grand-ducal : dès que Paul avait le dos tourné, on lui versait un peu d'opium et il s'endormait dans son assiette avant le dessert. C'est, parait-il, pour avoir absorbé beaucoup d'opium à cette époque-là que, dans son âge mûr, il devint fou. Les propos de l'helléniste ne sont point paroles d'Évangile (3) .

Cette comédie — point neuve, assurément — du mari débonnaire trompé par sa femme et son ami, continuait

(i) Affaires étrangères, vol. XCIX, fol. 257; M. de Juîgné, 7 juin 1776.

(2) La Cour de Russie, p. 290. . •

(3) D'A^lon ville, Mémoires secr&s, p. 173.

d'alimenter les conversations de la cour et d'amuser sa frivolité, lorsque se répandit la nouvelle que Natalie Alexiéevna était enceinte. Un diplomate écrivait à Frédéric II, le 23 juillet 1775 : « La maladie qui a empêché la grande-duchesse de paraître à la fête d'avant-hier, n'est pas tout à fait celle qu'on annonce publiquement. Ce sont plutôt des nausées, des dégoûts et ces sortes d'incommodités qui servent d'indice d'une grossesse et qui ne lui permettent pas de rester avec le monde (1). » La cour revenait de Troïtsa qui est, avec la Lavra de Kief et le couvent de Solovietz, un des lieux saints de la Russie. On avait fait la route à pied et couché à la belle étoile. Catherine avait eu de grands élans de piété, se signant, baisant les reliques, a passant debout dans les églises cinq ou six heures par jour, jusqu'à mettre sur les dents le grand-duc, la grande-duchesse et toute sa suite (2) » . Tant de dévotion avait eu sa récompense. « Vous souhaitez, écrivait à Grimm l'impératrice, vous souhaitez que mon pèlerinage à Troïtsa produise miracle, que le ciel fesse pour une jeune princesse ce qu'il fit jadis pour Sarah et pour la vieille Elisabeth; vos vœux sont exaucés (3). » La médisance ne perdant jamais ses droits, tout le monde se disait à l'oreille que le grand-duc n'était pas le père de l'enfant attendu (4) .

L'état de la grande-duchesse décida Catherine à quitter Moscou avant les grands froids de l'hiver. Elle avait hâte de retrouver Pétersbourg qui lui inspirait plus de sécurité confiante, qui lui montrait plus d'amour. Le tsaré-

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 95; dépèche de Solms.

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 95; Solms, le 15 juin

(3) Sbornik; U XXIII, p. 33.

(4) Frédéric II, Mémoires, t. II, p* 435.

vitch et sa femme partirent le 7 décembre, une semaine avant l'impératrice : ils crurent prudent de faire le voyage à petites journées.

La jeune princesse sentait sans aucune inquiétude approcher la joie de la maternité : elle oubliait que la maladie l'avait menée, Tannée d'avant, à deux doigts de sa perte. Tout le monde s'était ému du déclin visible de la santé de Natalie; mais personne ne s'attendait à la rapidité de l'accident qui l'emporta.

Le 10 avril 1776, qui était le dimanche de la Quasimodo, la grande-duchesse ressent les premières douleurs de l'enfantement. Aucun symptôme défavorable. Le lendemain les douleurs reprennent plus fortes : l'accouchement parait imminent. Mais l'attente se prolonge un jour, deux jours; la princesse gît sur son lit de souffrances, en proie à de violentes convulsions. Les matrones qui l'assistent consultent anxieusement les médecins de la cour, Rruze et Tode. Le médecin d'Henri de Prusse, qui vient d'arriver à Pétersbourg avec son maître, donne aussi son avis. On juge la délivrance impossible; l'enfant est mort dans le sein de la mère; une issue funeste est à redouter. Pour combattre le mal, les médecins d'alors n'avaient ni les mêmes ressources, ni les mêmes hardiesses que ceux d'aujourd'hui. Les atroces souffrances de la princesse empirent rapidement : le danger paraît sans remède et la fin imminente (1)*

L'impression causée par cette sinistre péripétie fut d'autant plus profonde qu'on s'apprêtait à fêter la naissance d'un héritier de l'empire. Durant plusieurs jours il ne fut question que des progrès et des incidents de la

(1) Rousskaia Starina, 1882, t. XXXV, p. %k, lettre de Catherine à Kachkin; Omnadtsati Vièk, t. I, p. 164, lettre de Catherine an prince Volkoniki, etc.

H* PAUL T r DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

maladie. Que disaient les médecins? Avait-on essayé sur la malade toutes les ressources de l'art? Que pensait le grand-duc? Était-il vrai que la malade eût envoyé à Razoumovski, par l'intermédiaire d'une amie, Mlle Alimof, un bouquet de fleurs accompagné d'un billet? L'impératrice avait dans les derniers temps pris ombrage de Natalie et son mécontentement s'était traduit par une aigreur à peine déguisée : quelle était son attitude au chevet de la grande-duchesse? Les courtisans ne s'abordaient dans les couloirs du palais que pour s'adresser l'un à l'autre ces questions. Quelques-uns accusaient les matrones choisies par Catherine de coupables et volontaires négligences; d'autres murmuraient même que le mal était étrange et que les temps n'étaient pas si éloignés où le poignard venait en aide aux ressentiments de la tsarine (1).

Natalie mourut le 15 avril. Le peuple lui accorda un peu de pitié; il sentit confusément qu'une bonne partie de ses défauts était imputable à l'étourderie, à cette légère griserie de la jeunesse qui nous trouve indulgents pour les vices eux-mêmes. L'impératrice n'était pas incapable de compassion. La douleur qu'elle montra parut sincère, sinon très vive. Eût-elle été plus violemment secouée, il ne lui eût pas fallu plus d'un jour pour reprendre son équilibre. Jamais elle ne s'abandonnait à ses émotions et la tristesse ne pouvait remporter sur elle que de faibles et cojirts avantages. Il ne faut donc pas s'étonner si dans les lettres qu'elle écrivait à Grimm au lendemain de la mort de Natalie, on ne trouve point la trace d'un profond chagrin. Elle écrit à la débridée. Sa plume sautillante va toujours son chemin. Gomme à sou

(1) Bousskaia Starina, 1984, t. XLII. p. 63 (Mémoires de Mikhaïl von Visin); Aousski Archiv, 1871, p. 35; duchesse d'Abrartès, Catherine II, p. 252.

habitude, elle plaisante un peu lourdement les infirmités de son « souffre-douleur » ; elle bariole son français d'allemand; elle fait des pirouettes. « Bien loin de tous lamenter de ce que vous n'êtes pas de ce voyage du prince Henri, votre boyau fêlé n'aurait pas résisté à cette aventure. Nous qui n'avons pas le même bonheur, à peine sommes-nous en vie. Il y avait des moment où il me semblait que je sentais des déchirements d'entrailles de tout ce que je voyais souffrir, et qu'à chaque cri je sentais moi-même des douleurs. Le vendredi, je devins pierre; et à présent encore je ne me sens pas; j'ai des heures de faiblesse et d'autres de force ; cela tient de la fièvre intermittente ; mais elle est plutôt dans le moral que dans le physique. Personne n'a idée de cela à moins que de lavoir vu ou senti. Imaginez-vous que moi, qui suis pleureuse de profession, j'ai vu mourir sans répandre une larme; je me disais : « Si tu pleureras, les autres sangloteront; si tu sangloteras, les autres s'évanouiront et tout « le monde perdra et tête et tramontane, und ailes das wird « unverantwortlich werden. » Puis sa verve l'entraîne et elle cite les traits d'esprit de son chien favori, sir Tom Anderson, qui gronde et grogne à ses pieds (1).

Les commérages qui lui imputaient à crime la mort de sa belle-fille l'émurent assez vivement. Personne n'est plus sensible aux reproches calomnieux que celui qui a donné en d'autres circonstances plus de prise à de justes blâmes. Elle ne voulut pas qu'on continuât de la soupçonner. Nous la voyons qui s'évertue à démontrer que la fin tragique de Natalie n'a rien eu que de naturel. Elle écrit beaucoup. Elle écrit à Voltaire (2). Elle écrit à Mme de Bielke, sa confidente, qui tient bureau d'esprit à

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 45, lettre du 18 avril 1776. (î) Voltaire, Œuvres complètes, t. X, p. 476.

Hambourg et qui sait à propos colporter les nouvelles, fille lui explique pourquoi o aucun secours humain n'a pu sauver la princesse » . Natalie Alexiéevna, par suite d'une « malheureuse conformation » , ne pouvait «mettre au monde l'enfant dont elle était enceinte » . Elle avait, dès le bas âge, des dispositions « à devenir contrefaite » : un charlatan s'était chargé de la redresser « à coups de poing et de genou » ; ce sont probablement les coups de poing de ce manant «qui l'ont expédiée dans l'autre monde (1) » . Catherine, en avance sur son temps, sait ce que peut un mot glissé à prix d'or dans la moindre gazette. Le gazetier de Clèves, connu sous le nom de Courrier du Bas-Rhin, publie un article de commande où U raconte que Natalie avait eu dans sa jeunesse un accident à la hanche et que, restée infirme, elle était condamnée à mourir en couches. Le baron d'Assebourg lit U gazette, croit qu'il est mis en cause, s'émeut, proteste. Ou insinue qu'il a manqué de vigilance, qu'il aurait bien dû, avant de négocier le mariage, s'enquérir sérieusement de la santé de la princesse. Calomnies que tout cela! U établit à grand renfort de lettres et de documents qu'en aussi importante matière aucune précaution ne lui a paru Superflue : il a questionné par écrit la landgrave Caroline et la landgrave a répondu que sa fille était « bien conformée » . L'impératrice sourit de cette belle défense : « Je suis très persuadée, dit-elle, de l'innocence de M. d'Assebourg. Mais il n'en est pas moins vrai que quatorze médecins, chirurgiens, et la sage-femme ont été convaincus par l'ouverture du corps qu'il a été trompé et que l'article de la gazette est vrai (2) . » Elle a en effet ordonné qu'on pratiquât l'autopsie : des résultats de cette

(i) Sbornik, U XXVII, p. 79, lettre du «8 avril 1776. (1) Id. y t. XXVII, p. »5.

opération elle se fait une arme contre ses détracteurs. Elle a soin d'envoyer à la cour de Prusse, par l'intermédiaire du prince Henri, une « Relation de la section du corps de Son Altesse impériale la grande-duchesse » , qui 6e trouve dans les dossiers des archives de Berlin (1). Elle a conscience d'avoir détruit tous les soupçons qui pesaient sur elle ; elle est extrêmement satisfaite et ne se croit pas tenue de pleurer plus longtemps sa belle-fille : « Gomme il est démontré qu'elle ne pouvait point avoir d'enfant en vie ou plutôt qu'elle n'en pouvait point mettre au monde, il faut bien n'y plus penser (2) . »

On se hâta de conduire les restes de Natalie au couvent de Saint-Alexandre-Nevski que Pierre I", bâtissant sa ville, avait peuplé d'églises et de chapelles et entouré de hautes murailles comme une forteresse. Avant même les funérailles, Catherine fit enlever tout ce qui décorait les appartements de la défunte : les tentures vertes de la chambre à coucher, les tentures rayées du boudoir, les étoffes de soie, les meubles furent mis à l'écart, comme si ces humbles choses ne pouvaient évoquer que d'importuns souvenirs (3). Catherine fouilla elle-même dans tous les tiroirs. Y découvrit-elle autre chose que de simples billets d'amour? Les lettres de Razoumovski, les papiers de Natalie lui révélèrent-ils, comme on a été porté à le croire, l'existence de visées ambitieuses, de projets séditieux,

(1) Reposit. XI, conv. 97.

(%) Sbornik, t. XXVII, p. 79. — Solms, l'envoyé prussien, est aussi d'avis qu'il ne faut pas trop s'apitoyer sur le sort de Natalie : « On prendra, dit-il, le principal motif de consolation dans la considération que, n'ayant jamais pu donner des héritiers à l'État, elle n'aurait pu remplir le but pour lequel elle était appelée, et qu'en sauvant même ses jours cette fois-ci, elle n'aurait pas été heureuse, puisqu'on aurait été forcé, malgré soi, de la séparer du grand-duc, son époux. » (Archives secrètes de Berlin, reposît. XI, conv. 97, 30 avril 1776.)

(3) Roustki Archiv, 1878, t. VII, p. 279.

d'intrigues politiques s'enchevétrant avec des intrigues galantes, de complots latents, complots de désir plutôt que de fait, en faveur du tsarévitch (1)? Rien n'est plus douteux. Si elle avait surpris chez Razoumovski des desseins hostiles, elle ne se serait pas contentée de l'exiler à Reval, elle ne lui aurait certainement pas confié, après quelques mois de demi-disgràce, un poste diplomatique en Italie. Il entrait évidemment dans les vues de Catherine que la Hessoise fût oubliée au plus vite. « Les morts étant morts, il faut penser aux vivants (2) ! » Dans la chambre où reposait Natalie, elle n'avait laissé qu'un diacre lisant l'Évangile à haute voix. Elle avait emmené son fils â Tsarskoïé-Célo et ne lui avait pas permis d'assister aux funérailles. Elle le traitait en petit garçon qu'on ne veut pas laisser sous l'impression des spectacles de la mort. Il faut bien convenir que les cérémonies de l'Église orthodoxe étaient fort émouvantes. Le prêtre, debout devant le cercueil ouvert, lisait tout haut la confession du mort, donnait l'absoute, puis se penchait pour embrasser une dernière fois le corps. Avant de fermer le cercueil, on y répandait du sel et l'on mettait dans la main du défunt « le passeport par lequel on certifiait de ses mœurs (3) » . Comme au bout de trois jours Paul pleurait encore, Catherine lui fit savoir qu'il montrait plus de douleur qu'il ne convenait à un mari trompé. Pouvait-il croire encore à la fidélité de sa femme? La mourante, disait-elle,

(i) Wasbiltchikof, les Razoumovski, t. II, p. 56. — Le vice-consul de France à Moscou écrivait le 23 mai 1776 : « On dit ici que le comte André doit être enfermé dans la forteresse de Riga pour être entré dans la négociation secrète de la cour de Londres qui voulait mettre la couronne impériale sur la tête du grand-duc à qui cette cour aurait fourni l'argent nécessaire pour cela. * (Affaires étrangères, vol. XCIX, fol. 832.)

(2) Sbornik, t. XXIII, p. 49, lettre à Gri mm.

(3) Un Diplomate français à la cour de Catherine II, p. 243.

avait prononcé dans ses moments de délire des paroles qui ressemblaient à des aveux ; bien plus, elle avait confessé ses trahisons au prêtre chargé de la réconcilier avec Dieu (1) . Paul n'était pas aussi éloigné que le supposait Catherine de se détacher de Natalie et de reprendre à la vie. Il y a des hommes que les moindres piqûres exaspèrent comme des blessures, et qu'un grand coup du sort laisse, comme on dit en Russie, plus tranquilles que l'eau, plus bas que l'herbe, tiché vodi, nijé travi. Paul rentra en lui-même ; il se livra à des réflexions solitaires; il se complut quelque temps dans la méditation de toutes les destinées humaines et de la sienne propre, et un grand calme se fit en lui. Dans une lettre intime adressée au baron Sacken, alors ministre en Danemark, il apparaît tout pacifié, tout résigné; il parle comme Job et Salomon : « Je suis bien sensible à la part que vous prenez au malheur qui m'est arrivé et à la douleur qu'il m'a causée. Je regarde ce coup imprévu comme une épreuve à laquelle Dieu m'a mis, et ceci même m'est une consolation et allège ma peine. C'est Lui qui m'a produit ; Il doit savoir à quoi II me destine et connaître la fin de tout ce par quoi nous passons ici-bas. Dans quelque situation que nous nous trouvions, nous devons seulement ne point oublier nos principaux devoirs, ce que nous devons à Dieu, aux autres et à nous-mêmes. Voilà, monsieur, ce qui m'a occupé et qui m'occupe dans ce moment (2) . » Une sagesse haute et sereine illuminait par intervalles cette âme appesantie d'orages.

(i) D'après les mémoires de Golovkin, l'archevêque Platon qui avait assisté la mourante aurait consenti, sur les instances de Catherine et « en faveur du bien qui devait en résulter, * à révéler au grand-duc la dernière confession de sa femme. (Lucien Père y, Catherine II et le prince de Ligne, Revue de Paris, 15 juin 1895.) H est peu probable que Platon, qui était une grande figure et une belle âme, ait joué le rôle que lui prête Golovkin.

(*) Sbornik, t. XX, p. 408, lettre du 18 juin 1776.

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