‹ Paul ler de Russie avant l'avenement 1754-1796Chapitre 7 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Henri de Prusse était venu à Saint-Pétersbourg pour causer avec la tsarine des affaires de Pologne. Depuis le partage de 1772, Frédéric et Marie-Thérèse, mis en appétit, avaient rongé les frontières de Pologne et chacun, plantant, déplantant, avançant ses aigles, avait sans scrupule agrandi son lot. Catherine II, qui voulait conserver à sa discrétion ce qui restait de la République, s'était regimbée contre les empiétements de ses complices. Effacer la trace de ces dissentiments, consolider une amitié précieuse pour la Prusse, telle était la mission du prince Henri. La mort inopinée de la grande-duchesse lui fournit l'occasion de pénétrer plus avant dans l'intimité de là famille impériale et de donner la mesure de son dévouement (1). Il se montra ami actif et industrieux : il prodigua au grand-duc ses encouragements et combla l'impératrice d'attentions et de prévenances. Touchée de ces témoignages, Catherine « ne balança pas un moment à lui ouvrir son cœur (2) ». On se livra à des confidences,

(1) Frédéric II, Mémoires, t. II, p. 436.

(2) Sbornik, t. XX, p. 352, lettre à Frédéric II du 10 mai 1776.

en ébaucha des projets. Le lendemain même du jour où succomba Natalie, le frère de Frédéric II eut la hardiesse de proposer un nouveau mariage pour le tsarévitch. On saisit avec promptitude son idée et on s'en remit à lui du soin de choisir une princesse. Catherine lui donna pleins pouvoirs en lui recommandant d'aller vite en besogiie (1).

Soucieux d'établir à Pétersbourg une princesse dévouée à la maison de Prusse, Henri porta immédiatement son choix sur Sophie-Dorothée de Wûrtemberg-Montbéliard, sa petite-nièce (2). Catherine se rappelait que le baron d'Assebourg, au cours de ses enquêtes en Allemagne, avait appelé son attention sur cette jeune personne ; mais Sophie n'était alors qu'une fillette de treize ans, il né pouvait encore être question de son établissement. Henri de Prusse, sans perdre une heure, invita par lettre là princesse de Wurtemberg à partir sur-le-champ pour Berlin avec sa fille ; elle y rencontrerait le grand-duc, et les jeunes gens feraient connaissance (3). Henri se portait fort des qualités du futur, u Votre fille, disait-il avec une pointe d'émotion, ne saurait trouver mari plus aimable et plus honnête, belle-mère plus tendre et plus respectable. » >

Que cette brusque demande en mariage pût soulever* quelques difficultés, Henri de Prusse — « ma commère 1 l'empressée » , comme l'appelait Catherine, — ne parut* pas l'admettre un instant. Sophie est protestante. Qu'à

(1) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, n. 97; Solms, le 26 avril

me.

(2) On ne nomma que pour les écarter aussitôt une princesse de Suède et une princesse de Saxe. (Affaires étrangères, vol. XCIX, fol. 180; le marqui» de Juigné, 30 avril 1776.)

. (3) Sbornik, t. IX, p. %. — Alfred Rimbaud (Catherine II dam sa famille + Revue des Deux Mondes, i" février 1874) cite la plupart des documents que contient ce t. IX du Recueil de la Société d'histoire russe sur lea négociations matrimoniales de 1776. . ,

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cela ne tienne ! On lui administrera le baptême orthodoxe. Tout de suite Henri de Prusse rassura ses parents de Wurtemberg sur l'article de la religion. Il leur persuada qu'à Saint-Pétersbourg on changeait de religion de l'air dont on changeait d'habit, que l'Église grecque n'était point « rigide » et accueillait d'emblée qui venait à elle. Le bon apôtre ne trouvait pas d'objections théologiques à opposer à l'orthodoxie, et il estimait qu'un luthérien peut devenir grec, un grec devenir luthérien, sans avoir rien à céder sur le dogme. « S'il m'est permis de vous donner un avis, ajoutait-il, c'est de choisir un ministre luthérien éclairé, afin qu'il fasse connaître (s'il en était besoin) à la jeune princesse que, pouvant faire le bonheur de sa famille, le bien de la Prusse et de la Russie, en un mot la félicité de tant de peuples, et contribuer à l'aisance de tant de particuliers, elle peut croire que c'est servir Dieu que de se plier à des usages. Le fond de son cœur et ses sentiments sont à elle (1). » Le luthéranisme de la princesse de Wurtemberg n'était pas intraitable : la tolérance était le fond même et l'étoffe de son âme facile et douce. Gomme on le lui conseillait, elle chargea un pasteur protestant de convertir Sophie-Dorothée à l'orthodoxie. Elle mit la main, dit-elle, « sur une bien digne personne » . « Son jugement et les avis qu'il donne à ma fille prouvent que si la religion n'était pas souvent défigurée par un faux enthousiasme ou par l'intolérance, on verrait plus de vrais chrétiens et des personnes moins prévenues contre le caractère réel de la religion (2). » Le parfait libertin qui régnait à Potsdam trouva dans la conversion de sa petite-nièce matière à plaisanter : «Le père étant catholique, la mère réformée,

(i) Sbornik, u IX, p. 19. (*) /</., t. IX* p. 21.

et les enfants luthériens, avec une grecque, cette famille fera la concordance des principales sectes de la chrétienté (1). » Quant à Catherine, elle était décidée à mener rondement cette affaire ; on catéchiserait la Wttrtembergeoise pendant le voyage, aux relais de poste : * Dès que nous la tiendrons, déclarait-elle à Grimm, nous procéderons à sa conversion. Or, pour la convaincre, il faudra bien quinze jours, je pense; je ne sais combien il faudra pour lui apprendre à lire en russe intelligiblement et correctement sa confession de foi ; mais tant y a que plus vite que cela pourrait se bâcler, mieux cela serait. Pour mieux accélérer tout cela, M. Pastoukhof est allé à Mémel pour lui apprendre l'a b c d et la confession en route. La conviction viendra après (2) . »

Un conseiller intime d'Alexandre I er , le prince Adam Czartoryski, nous explique avec bonhomie dans ses Mémoires pourquoi les princesses allemandes ont de tout temps si facilement renoncé au luthéranisme pour embrasser l'orthodoxie. Celles qui ont quelque chance d'épouser un prince russe « ne reçoivent, dit-il, grâce à la prudence de leurs parents, aucune notion spéciale, au moins, point d'instruction profonde sur les dogmes qui marquent la ligne de séparation entre les confessions chrétiennes. Cette précaution prise, les princesses changent aisément de culte (3) » .

Henri de Prusse, le héros de la guerre de Sept ans, le vainqueur de Freyberg, réglait avec une promptitude toute militaire les affaires de cœur comme les affaires de conscience. La jeune fille qu'il proposait à la cour de fiussie avait promis sa main au prince héréditaire de

(i) Fbbdémc lbGaahd, Œuvres, t. XXVI, p. 381. (I) Sbornik, t. XXIII, p. 53, lettre du 18 août 1776. (3) Adam Czâhtohtski, Mémoires, t. I, p. 84.

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Hesse-Darmstadt, frère de la défunte grande-duchesse Natalie. Il fut décidé qu'elle reprendrait sa parole. On éconduirait au plus vite le fiancé, Louis de Darmstadt(l). Catherine estimait qu'il n'y avait pas lieu de prendre des mitaines i elle connaissait ce prince qui, après le mariage de sa sœur, avait reçu un grade dans l'armée russe, et elle s'indignait qu'il eût osé prétendre à la main de Sophie-Dorothée. « C'est, disait-elle, une misérable pécore qui s'enivre tous les jours et qui finira par quelque mauvais esclandre (2) . • Henri de Prusse se chargea de faire entendre raison à l'héritier de Darmstadt. Il n'était pas possible, selon lui, que le jeune prince, si attaché qu'il fût à sa fiancée, eût le cœur assez bas pour éprouver des regrets, quand il y allait du bonheur de la Prusse et de la prospérité de toute une famille pour le quart d'heure fort dénuée d'argent. « S'il lui reste, disait-il, la moindre honnêteté, il ne voudra pas troubler le bonheur de deux États dont l'union peut être si utile à la tranquillité de l'Europe entière, et il ne voudra pas, s'il lui reste de l'âme, empêcher le bonheur d'une famille qui, par les sentiments généreux de l'impératrice et du grand-duc, se trouvera dans un état florissant en comparaison de celui qu'ils ont à cette heure (3) » .

Le prince héréditaire de Darmstadt se laissa convaincre. Il annonça au roi de Prusse qu'il renonçait, par amitié pour le grand-duc Paul, à Sophie-Dorothée. Frédéric II, cet

(1) Il venait d'arriver à Potsdam, où il devait passer ■ le temps des revues». (Affaires étrangères, Prusse, vol. GXCIV, fol. 152; le marquis de Pons, 18 mai 1776.)

(2) Sbornik, t. XXVI I, p. 67. — Le jeune prince avait, parait-il, tenu à Berlin des propos « très indiscrets et très offensants » sur le compte de la tsarine. (Affaires étrangères, vol. XGIX, fol. 22(8; le marquis de Juigné\ 7 juin 1776.)

(3) Sbornik, t. IX, p. 5.

implacable railleur, écrivait à ce propos : «Je vous assure qu'il m'a touché jusqu'aux larmes.... Nou, Pylade n'en aurait pas plus fait pour Oreste, et IN i su s pour Euryale. Voilà un exemple d'attachement et d'amitié qui fait honneur à notre siècle (1) ! » Frédéric fit espérer à l'héritier de Darmstadt que la princesse de Wurtemberg lui accorderait, à défaut de Sophie- Dorothée, sa fille cadette. Frédéric, Henri, Catherine et Louis de Darmstadt, tout le monde convint que « dans le fond, cela revenait au même (2) » . On échangea des paroles de paix et de concorde. Le roi de Prusse rappela d'un ton pénétré le rôle de la Providence dans les choses humaines. De crainte qu'il ne restât quelque amertume dans le cœur du jeune prince, Catherine lui fit une pension (3). « Votre grand et sot flan-' drin, écrivait-elle à Grimm, est allé paître les oies avec 10,000 roubles de pension, mais à condition que je ne le voie ni n'entende plus jamais parler de lui (4) »... Louis aurait mérité plus d'égards. Dans tout ce que l'histoire sait de lui, il apparaît comme un esprit très ouvert et d'une forte trempe, comme une âme élevée et un cœur généreux. Grand-duc de Hesse-Darmstadt en 1790, il se montra l'un des meilleurs princes de l'Allemagne d'alors et, ce qui lui vaut notre sympathie, l'allié le plus fidèle de la France de 1806 à 1813 (5) .

Louis de Darmstadt éconduit, Frédéric II pressa sa nièce de Wurtemberg d'envoyer son consentement. Pour porter le coup de grâce à ses derniers scrupules, il fit

(i) Frédéric le Grasd, Œuvres, t. XXVI, p. 380.

(î) Sbornik, t. IX, p. 8, lettre de Frédéric du 9 mai 1776.

(3) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 197; le marquis de Pons, 29 juin 1776.

(4) Sbornik, t. XXIII, p. 50, lettre du 29 juin 1776.

(5) Rimbaud, l'Allemagne tout Napoléon I", p. 37, et Revue dût Deux Mondes, 1* février 1874.

valoir en faveur de l'union projetée des raisons tangibles qui devaient inévitablement produire leur effet sur de petits princes toujours besogneux. La princesse de Wurtemberg assurait par ce mariage le bien-être de sa « pauvre famille» . Elle mariait sa fille sans dot; bien mieux, la dot que le duché est obligé de fournir, elle la mettait en poche. Elle n'aurait pas à se ruiner pour le trousseau : a une couple d'habits » devait suffire. Ses fils, ses filles, — ils étaient légion — pourraient solliciter sans vergogne et obtenir de l'impératrice des dots, des pensions, des charges, des titres, « cent bonnes choses qui leur viendraient plus à propos que jamais » . « J'espère, lui écrivait Frédéric en manière de conclusion, j'espère que, comme vous êtes femme de résolution, vous prendrez celle que je désire et qui est celle de toper aux avantages qui se présentent à vous (1). » Le roi lui envoya par le même courrier une lettre de change de 40,000 roubles de la part de l'impératrice. La princesse de Wurtemberg avait le courage de sa pauvreté : « Ces 40,000 roubles, disait-elle à son oncle, sont un vrai restaurant pour des finances aussi exténuées que les nôtres (2). »

Le roi de Prusse fit à sa nièce quelques recommandations : a Tâchez de trouver quelque femme de chambre bien sage qui puisse accompagner votre fille et lui servir en quelque sorte de conseil; car, passé Mémel, on ne lui donnera que des Busses, Cosaques, Géorgiens et Dieu sait quelle race (3) ! » Frédéric se moquait volontiers de ces « barbares » dont il recherchait l'amitié. Il sentait la nécessité d'endoctriner ses parentes de Wurtemberg avant de les envoyer en Russie; il les engagea vivement à précéder

(1) Sbornik, t. IX, p. 17 et 32.

(2) /</., t. IX, p. 33.

(3) /</., t. IX, p. 25.

d'une quinzaine de jours le grand-duc Paul à Berlin. Pendant que se poursuivaient ces négociations matrimoniales, Catherine s'efforçait d'en accélérer l'allure, parlait et s'affairait beaucoup. Son intimité avec Henri de Prusse se montrait chaque jour plus expansive. Satisfaite de la Prusse, elle ne voulait point demeurer avec elle en reste de procédés, et elle accablait Frédéric de protestations d'amitié et de reconnaissance. Comment, après la mort de Natalie, sa douleur exubérante et courte avait cédé la place à l'impatience allègre de connaître Sophie, une lettre à Grimm qu'il faut citer tout entière va nous l'apprendre : « Ayant vu le vaisseau renversé d'un côté, je n'ai pas perdu de temps, je l'ai jeté de l'autre et tout de suite j'ai mis les fers au feu pour réparer la perte, et par là j'ai réussi à dissiper la profonde douleur qui nous accablait. J'ai commencé par proposer des voyages, des allées, des venues, et puis j'ai dit : mais les morts étant morts, il faut penser aux vivants; puisqu'on a cru être heureux, qu'on a perdu cette croyance, faut-il désespérer de la reprendre? Allons, cherchons cette autre, mais qui? Oh! j'en ai une en poche. Comment, déjà? Oui, oui, et même un bijou et ne voilà-t-il pas la curiosité en mouvement! Qui est-ce? Mais comment? Est-elle brune, blonde, petite, grande? — Douce, jolie, charmante, un bijou, un bijou. Un bijou est réjouissant, cela fait sourire. De fil en aiguille, on appelle pour troisième certain voyageur leste (Henri de Prusse) qui fait pester ceux qu'il laisse en arrière; arrivé depuis peu exactement pour consoler, pour distraire; le voilà établi entremetteur, pourparleur; courrier expédié, courrier retourné, voyage arrangé, entrevue ménagée; tout cela avec une célérité inouïe. Et voilà que les cœurs serrés commencent à se dilater ; les voilà tristes, mais occupés par nécessité d'arrangements de

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yoyage indispensable pour la santé et pour la distraction . . . Donnez-nous en attendant un portrait, c'est fort innocent. - — Un portrait? Il y en a peu qui plaisent ; une peinture ne fait aucun effet; le premier courrier en apporte; à quoi bon cela? il pourrait faire une impression désagréable. Eh bien ! il vaut mieux le laisser dans sa boite ; le voilà huit jours tout empaqueté là où on Ta mis à son arrivée, sur une table à côté de mon écritoire. Mais est-il joli? Selon les goûts : moi, je le trouve très du mien. Enfin il fut regardé, et tout de suite empoché et puis regardé... (1).» Catherine laissait son esprit courir et jouer en causant de sa future belle-fille qu'elle attendait avec une curiosité inquiète et bien féminine.

Pourquoi ne ferions-nous pas un instant ce que faisait à cette heure toute la cour? Cherchons à savoir quelque chose de l'enfance et de la jeunesse de Sophie-Dorothée. Nous avons de bonnes raisons d'être curieux à son égard, de la prendre à ses origines, de nous pencher sur son berceau. Cette enfant de dix-sept ans, fille d'un petit prince allemand, fera grande figure dans son pays d'adoption. Son rôle ne finira pas avec la vie de l'empereur Paul. Tout le long du règne d'Alexandre I er , elle se tiendra à côté du trône, imposant à son fils un respect quelque peu mêlé de crainte et ranimant chez lui, quand il paraîtra s'en dégager au lendemain de Tilsitt, les passions de l'Europe aristocratique et royale. Elle pèsera d'un grand poids sur l'histoire le jour où elle refusera au soldat couronné la main de sa fille Anna Pavlovna.

t Le père de Sophie-Dorothée, Frédéric-Eugène de Wurtemberg, était un cadet de famille. S'il arriva au trône de

(i) Sbornik, t. XXIII, p. 49, lettre du 29 juin 1776.

Stuttgard, ce ne fut qu'en 1796, après ses deux frères aines, Charles-Eugène et Louis-Eugène. De bonne heure, il entra au service de la Prusse, sur l'invitation de Frédéric II qui lui fit épouser sa nièce (1). Il se battit bravement pendant la guerre de Sept ans, si féconde en péripéties; par un caprice de la fortune, il en connut surtout les souffrances, les périls et les lourdes angoisses. Le roi lui confia le gouvernement de Stettin et de la Poméranie. Le pays était ruiné en hommes, en chevaux, en argent et en vivres. Les Russes faisaient le désert et la famine achevait leur œuvre. A la fin de 1761, le prince- ne réussit pas à délivrer Kolberg, assiégé par Roumiantsof; il était réduit aux pires extrémités lorsque, les cartes ayant changé de mains à Pétersbourg, Pierre III sauva Frédéric II (2).

Sophie-Dorothée naquit le 25 octobre 1759, au plus fort de ces luttes sanglantes, au moment où son père revenait, blessé et désespéré, du champ de bataille de Kunersdorf. Elle naquit à Stettin, dans cette vieille cité poméranienne qui avait vu naître, trente ans plus tôt, la grande Catherine; ce qui faisait dire à celle-ci, alors que se concluait le mariage de Paul : « Vous verrez qu'à l'avenir on ira à Stettin à la pèche des princesses, et qu'il y aura dans cette ville des caravanes d'ambassadeurs, comme au delà du Spitzbergen il y a des pêcheurs de baleines (3). » Des visions de guerre assombrirent la première enfance de Sophie. Autour d'elle, dans sa famille, la vie était triste et dénuée. Quand cessa le bruit des armes, Frédéric-Eugène s'établit à Treptov, petite

(i) Une fille de sa sœur Sophie-Dorothée-Marie et du margrave de Brandebourg-Schwedt.

(%) Choumigom&i, Imperatritta Maria Féodorovna, p. 12-14; Stabk, Fûrstliche Pertonen des Hautes Wurtemberg. Stuttgard, 1876.

(3) Sbornik, t. XXIII, p. 53, lettre à Grimm du 18 août 1776.

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ville de Poméranie. En 1769, son frère, le duc régnant de Wurtemberg, lui donna le gouvernement d'un petit morceau de ses États, le comté de Montbéliard. Il partit avec sa femme et ses huit enfants (1) , la bourse légère et le cœur aussi. Il quitta sans regret un pays âpre, maussade, où dès quatre heures du matin Ton sonnait le réveil pour l'exercice à feu : il était tout à l'espérance de tenir une petite cour, dans une contrée riante, d'aimer, de rêver, de s'épanouir et de vivre.

Rivières capricieuses qui glissent, sautent ou s'étalent avec des teintes d'acier, collines boisées d'où s'aperçoit au loin la ligne bleue des Vosges, vallées ondoyantes d'où la fraîcheur monte en longs voiles blancs, le pittoresque pays de Montbéliard a de quoi séduire un voyageur venu des arides plaines de Poméranie. Cette petite seigneurie appartenait à la maison de Wurtemberg, depuis la fin du quatorzième siècle. Le château, une vaste construction, massive et imposante, flanquée d'une tour octogonale de quelque allure, était presque toujours inhabité. Les gens de Montbéliard qui ne voyaient leur prince que de loin en loin, reçurent avec effusion Frédéric-Eugène qui venait se fixer parmi eux. Les magistrats de la ville, rangés en bataille, lui présentèrent sur un plateau d'argent trois mille livres, le conduisirent jusqu'au château, et, dans la cour plantée de tilleuls et de marronniers, le haranguèrent deux heures durant (2) .

Son palais était plein de toiles d'araignées; les tentures pendaient aux murs; les fenêtres étaient en pièces et les toits percés. Frédéric donna des ordres, du matin au soir,

(1) Sa famille devait, à Montbélir.rd, s'augmenter de trois fils, dont l'aîné, Charles, eut pour marraine Catherine II et fut nommé dès sa naissance (1770) capitaine dans un régiment russe.

(%) Dcvkriioy, Éphémérides du comté de Montbéliard, p. Î54.

avec la secrète jouissance d'une personne qui reçoit une autorité neuve et qui l'essaye. Le château perdit bientôt son air de ruines. Malgré l'état de ses finances, le prince était possédé d'une innocente manie : il aimait à bâtir. Il se fit construire une maison de campagne à Étupes, sur la route de Baie, et dès lors il n'eut pas de plaisir plus vif que de s'occuper de ses parterres et de son parc; il les modifiait sans cesse, il les ornait, il les embellissait, il les mettait à la mode du jour. Une année, il élevait parmi les bosquets un temple à Flore ; l'année d'après, il s'arrangeait une laiterie, une maison suisse et s'amu>sait à voir traire ses vaches. Lorsque Étupes eut pris un petit air de Trianon, il contempla son œuvre et s'en félicita. 11 se sentait tout à fait chez lui, tout à fait souverain, dans son comté de Montbéliard auquel un heureux entourage de collines donnait des apparences de petit univers borné et fermé de toutes parts (1).

Nulle étiquette, nulle contrainte, nulle gravité de commande à la cour du prince Frédéric ; personne ne se croyait tenu de garder l'air important et digne. Peuplé surtout d'anabaptistes venus de la Frise et de protestants français, en un mot de gens qui avaient tout sacrifié au repos de leur conscience, le comté était facile à gouverner. Le prince aimait la chasse : à vrai dire, ses sujets, tout empressés qu'ils fussent à lui plaire, trouvaient qu'il l'aimait un peu trop et ne protégeait pas suffisamment leurs terres contre les dégâts du gibier (2). Nul tracas, nul souci. On jouait avec la vie : l'après-midi, les promenades au grand air et le colin-maillard à l'ombre; le soir, le trictrac ou le pharaon. La gaieté voltigeait au-dessus de toute

(1) Duvkrkoy, p. 482; Choumigorski, Imperatritsa Maria Féodorovna > p. 44.

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chose et posait sa grâce sur le moindre objet. On chantait, quelquefois faux; on dansait, plutôt mal que bien; on n'y mettait point de prétentions ; il s'agissait de s'amuser et rien de plus. Seuls le baron et la baronne de Bork, grandmaître et grande-maîtresse de la cour, manquaient un peu d'entrain. « C'étaient Philémon et Baucis, s'adorant et se le disant devant les princes comme dans leurs têteà-tête, s'appelant ma mie, mon cœur, et même, à ce que prétendait le prince Frédéric, mon chat et ma poule. Ces bonnes créatures jouaient souvent au trictrac l'une contre l'autre, et alors elles se faisaient des signes de la meilleure foi possible, ne croyant pas le moins du monde manquer aux règles de l'honnêteté.» En lui-même un passe-temps n'est rien : selon l'occasion ou le goût du moment, on le prend ou on le laisse. Un caprice mit en honneur a les poufs au sentiment » . C'était une coiffure dans laquelle on plaçait le portrait de sa fille, de sa mère, de son serin, de son chien, tout cela « garni des cheveux de son père ou d'un ami de cœur » . Quand on eut inventé cette coiffure, il y eut de la joie pour plusieurs jours. De temps à autre, quelque incident imprévu mettait le château en émoi : la visite d'un grand dignitaire ecclésiastique des environs, l'arrivée du duc régnant de Wurtemberg. Le duc Charles-Eugène avait fait bien des sottises : une dame de haut parage qu'il avait enlevée, la comtesse de Hohenheim, l'avait comme par miracle ramené dans le droit chemin. En 1770, on se rendit â Strasbourg pour saluer au passage l'archiduchesse Marie-Antoinette qui allait en France épouser le dauphin. Ce fut toute une affaire. Longtemps on parla de la ville pavoisée, décorée, fleurie, illuminée, de la splendeur des livrées et de la magnificence des costumes de cour. Rarement on était réduite s'amuser aux dépens du prochain. Les langues toutefois

allèrent leur train quand on apprit qu'un cousin du prince avait emmené de Paris Mlle Clairon, lui avait fait quitter le théâtre et se disposait à lui confier l'éducation de ses fils. Que de rires aimables et légers dans le vieux château etdansjles futaies d'ÉtupesI Plus tard, quand la famille fut dispersée, quand fils et filles eurent pris leur vol, on éleva dans un coin ombragé et silencieux du parc une colonne aux absents, avec leurs initiales gravées alentour, et la vue de ce « monument du cœur » tempérait les regrets de la séparation (1).

La petite cour où grandit Sophie-Dorothée pratiquait l'idylle à la Rousseau. Chacun voulait être une de ces belles âmes, un- de ces cœurs tendres que Jean-Jacques avait mis à la mode : on revenait à la nature, on admirait la campagne, on aimait la simplicité des mœurs rustiques, on goûtait les douceurs de la tendresse, les affections naturelles, et la sensibilité naissait d'elle-même, se mêlait â toute la vie et au train de tous les jours. L'influence de Rousseau, on se flattait de la subir; on professait la plus haute admiration pour VÉmile, et on tenait YHélotse pour un chef-d'œuvre de sentiment. Il faut savoir qu'à l'aide de flatteries délicates et malgré certaines brusqueries, certaines impertinences, l'auteur avait conquis l'oncle de Sophie, le prince Louis-Eugène, et par lui toute la famille de Wurtemberg. En 1762, Jean- Jacques, qui, décrété de prise de corps, s'était réfugié à Métiers, dans le comté de Neufchâtel, se souvint d'avoir rencontré à Paris le prince Louis-Eugène de Wurtemberg qui lui avait fait « des avances très honnêtes » et, le sachant gagné à ses idées, il se mit à correspondre avec lui comme un philosophe avec son disciple. Le prince

(1) Mme d'Obkr Rince, Mémoires, t. I, passim. . . (

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s'intéresse à son ménage, à sa famille, il est humain, il est époux et père. La princesse allaite ses enfants, surveille de ses yeux et conduit elle-même avec méthode leur éducation : «Tendres époux, que vous êtes heureux! s'écrie Rousseau... On est si peu accoutumé à voir les grands avoir des entrailles, aimer la vertu, s'occuper de leurs enfants! » Louis-Eugène ne fait rien sans ses prescriptions; c'est un élève soumis et respectueux. Il se laisse, sans sourciller, assez crûment réprimander, par exemple quand il est tenté de donner à sa seconde fille une nourrice étrangère, en époux jaloux des beautés de sa femme et a qui, au pis aller, aime mieux que le dégât qui peut s'y faire soit de sa façon que de celle de l'enfant » . La fille aînée du prince est à peu près du même âge que Sophie-Dorothée. Sur l'hygiène de la petite femme, sur les habitudes qu'on lui donnera par une gradation lente et ménagée, sur le langage qu'on lui tiendra, sur la voix qu'on lui fera contracter, les lettres de Rousseau à Louis de Wurtemberg sont pleines de charmants détails. Le prince a « le courage » d'élever sa fille à la Jean- Jacques. Le solitaire de Métiers est très touché de le voir prêter tant d'attention « aux délires d'un fiévreux » : « Les chagrins, les maux ont beau vieillir ma pauvre machine, mon cœur sera jeune jusqu'à la fin, et je sens que vous lui rendez sa première jeunesse (1). » Bref, Jean-Jacques avait parmi les princes de Wurtemberg le crédit d'un oracle.

L'éducation de Sophie-Dorothée fut très libre et sentimentale. En compagnie de Mme d'Oberkirch, « la commensale habituelle du château de Montbéliard », elle courait dans la campagne en d'interminables promeut) J.-J. Rousseau, Œuvres, t. IV (Correspondance), passim.

nades, curieuse de mœurs villageoises, de botanique et de paysages. Et toute sa vie elle resta empreinte des visions de Montbéliard et d'Étupes. Elle aimait mieux la nature que les livres et ne paraissait pas se soucier beaucoup d'étendre ses connaissances; autour d'elle point de pédants cérémonieux et solennels. Elle se laissa pénétrer et intimement envahir par les sentiments les plus tendres du cœur. Femme forte et douce, réfléchie et naïve, naturelle et fine, elle emporta de Montbéliard à la cour de Russie une tendresse vraie, une jeunesse de cœur vive et franche, rare en tous lieux, presque inconriue dans les cours! Elle devait beaucoup souffrir dans sa nouvelle patrie : jamais son âme simple et grande ne s'aigrit ni ne se révolta.

Sophie-Dorothée accueillit avec une joie d'enfant les propositions de mariage qui venaient de Saint-Pétersbourg. Dès que le vent tourna à la Russie, l'héritier de Darmstadt tomba dans un tel décri qu'il eût fallu à la princesse une bien grande force d'âme pour ne point se détacher de son fiancé : tout le monde lui disait autour d'elle a qu'en le perdant elle ne perdait qu'un mauvais sujet (I). » Mme d'Oberkirch assure qu'elle ne l'avait jamais aimé. La baronne, protestante convaincue et chanoinesse, était tellement éblouie par la grandeur promise à son amie qu'elle ne s'émut pas trop de la voir renoncer à Luther : a Dieu l'appellera à lui, disait-elle, malgré son signe de croix à gauche et son culte pour les images. » La minute donnée aux choses de la religion passa vite. U s'agissait pour Sophie de se préparer sans perdre de temps au rôle qu'elle avait à jouer. Elle faisait des répétitions de cour, elle s'appliquait à marcher, à s'asseoh,

(i) Sbornik, t. IX, p. 13.

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à tendre la main, à relever l'éventail, à écouter, à sourire avec aisance, mesure et légèreté. Elle saluait les fauteuils vides, pour s'apprendre à être gracieuse, « tout en ne rendant que ce qu'elle devait. » Il y a en effet une nuance d'égards appropriée à chaque variété d'état, de naissance et de considération. Quelquefois elle s'interrompait au milieu de ses révérences, prise d'inquiétude : a J'ai bien peur de Catherine, soupirait-elle ; elle m'intimidera, j'en suis sûr, et je vais lui paraître une véritable niaise. Pourvu que je parvienne à lui plaire ainsi qu'au grand-duc ! » Sa mère avait par intervalles de sombres pressentiments, a II arrive souvent, disait-elle, des malheurs aux tsars, et qui sait le sort que le ciel réserve à ma pauvre fille (1)? » Le jour où Sophie-Dorothée dit adieu à Montbéliard, le prince et la princesse de Wurtemberg donnèrent de grandes marques de sensibilité.

Dès le début des négociations, usant des prérogatives attachées à son rôle, Frédéric II avait demandé que la première entrevue de Paul et de Sophie-Dorothée eût lieu à Berlin. Ce serait, disait-il, risquer de compromettre sa petite-nièce et l'exposer peut-être à de cruelles déceptions que de l'envoyer à Pétersbourg avant d'être sûr des sentiments du grand-duc. Il serait convenable que Paul allât à la rencontre de la future. Un voyage, au surplus, l'aiderait à oublier ses récentes épreuves (2). A dire vrai,

(i) Mme d'Oberkirch, t. I, passim.

(2) Affaires étrangères, Prusse, vol. GXCIV, fol. 196; le marquis de Pons, 29 juin 1776.

le vieux monarque était en cette affaire moins soucieux des règles de la galanterie que des intérêts de sa politique. S'il tenait à ce que le fils de Catherine vînt lui rendre visite à Berlin, c'était pour faire un pas de plus dans l'amitié de la Russie et inquiéter la cour de Vienne; c'était aussi pour avoir l'occasion de flatter, d'éblouir, d attirer doucement dans son jeu l'héritier de la couronne impériale (1). H se rappelait combien il s'était félicité en 1762 d'avoir su capter la faveur de Pierre III.

À Pétersbourg, le projet de voyage éveilla quelques inquiétudes. Le peuple, très attaché au tsarévitch, le croyait toujours en péril, toujours menacé par quelque ennemi invisible rôdant autour de lui, tendant des pièges et nouant des complots pour sa perte. Beaucoup se demandaient dans quel secret dessein on exposait le grand-duc aux dangers d'un voyage hors du pays russe, chez des hérétiques; beaucoup craignaient d'apprendre un jour qu'il lui était arrivé malheur, sans qu'on sût où (2). Quant aux classes supérieures, elles appréhendaient que, subissant à Berlin l'ascendant du roi de Prusse, Paul ne se modelât sur lui et n'imposât plus tard à son empire un joug trop rude et une discipline trop sévère Le Sénat ne cacha point sa mauvaise humeur (3) . On blâma généralement Catherine d'avoir décidé ce voyage â la légère, sans en avoir prévu les suites, sans avoir consulté personne. On oublia que l'invitation de Frédéric II n'était pas de celles qu'on décline.

Quand on vit que pour recevoir dignement son hôte, le roi de Prusse rompait avec ses habitudes casanières,

(i) Affaires étrangère*, Prusse, vol. CXCIV, fol. 188; le marquis de Pons, 22 juin 1776.

(2) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, n. 97; Solms, 28 juin 1770.

(3) Archive* secrètes de Berlin, reposit. XI, n. 97 ; Solms, 23 août 1776.

168 PAUL I tr DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

faisait violence à ses manies de malade et déliait les durs cordons de sa bourse, chacun comprit l'importance qu'il attachait à cette visite. Frédéric était en 1776 un maigre vieillard voûté, s'appuyant sur une canne, avec de grands yeux perçants éclairant un visage aux traits accentués, au front haut, au sourire sarcastique. Il était devenu morose. Lui qui avait tant savouré autrefois, au Rheinsberg, l'agrément vif et fin de la conversation et des idées brillantes, il fuyait maintenant la compagnie. Il dtnait seul en habit râpé; il soignait sa goutte au coin du feu. Économe jusqu'à l'avarice, il rentrait, à son déclin, dans les traditions de son père, Frédéric-Guillaume.

Que pour faire les honneurs de chez soi il lui faudrait sortir de sa retraite, passer quelques jours en public et en spectacle, revêtir un habit de cérémonie lourd et brodé, cette pensée aurait dû le rebuter. « Il ne prévoit pas sans peine, rapportait le marquis de Pons, la fatigue de ce moment de représentation. Sa Majesté prussienne en parle comme d'une campagne à faire (1). » Tout de même Frédéric s'exécuta de bonne grâce. Il paya de sa personne; il fit lui-même tous les arrangements, donna tous les ordres et parut se plaire dans les plus petits dé* tâils (2). Tapissiers et décorateurs furent demandés en toute diligence à Charlottenbourg et à Sans-Souci. Ce qui porta au comble la surprise de l'entourage royal, ce fut l'ordre donné de réparer les voitures de cérémonie et de faire une grande livrée toute neuve. « Cette circonstance ne signifie rien en elle-même, écrivait le marquis de Pons; mais elle dit beaucoup quand on sait à quel

(1) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 214; le marquis de Pons, 20 juillet 1776.

(2) Affaires étrangères, Prusse vol. CXCIV, fol. 187; le marquis de Pons, 22 juin 1776.

point le roi de Prusse est ennemi de toute espèce de réparations (1). « En l'honneur de Paul, Frédéric se faisait prodigue. Il répétait à tout moment : « C'est à la vérité un surcroît de dépense; mais je ne le regrette pas (2). » Il décida que les « secrétaires et hommes de chambre » du grand-duc auraient « bouche à cour » pendant le séjour de leur maître à Berlin. Il prévoyait que ces gentilshommes se fatigueraient vite du cérémonial des grands repas, qu'ils chercheraient une échappée et souperaient quelquefois en ville. « Je crains, écrivait Frédéric à son ministre d'État et de cabinet, je crains que les envoyés de France et de Vienne ne leur détachent leurs subalternes pour s'emparer d'eux et leur souffler des sentiments opposés à mes intérêts en leur offrant différentes parties de plaisir. Il faut éviter ce piège. Les conseillers doivent l'emporter sur les étrangers en fêtes, en dîners et en soupers. » Frédéric, à la fin de sa lettre, s'expliquait tout crûment : « Il faut garantir tous ces gens des griffes autrichiennes et françaises (3) . »

Tandis qu'il préparait au fils de Catherine une hospitalité fastueuse, le roi de Prusse n'avait pas l'esprit tout à fait en repos : o Ne vous moquez pas de moi, mon cher frère, écrivait-il au prince Henri. Mais il faut que je vous avoue mon faible. J'ai une crainte, je ne sais pourquoi, qu'il ne prenne quelque maladie ou qu'il n'arrive quelque malheur au grand-duc. Je vous prie de faire que son médecin l'accompagne et qu'il aille le moins à cheval que possible. Je ne serai tranquille que lorsqu'il sera de

(1) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 181 ; le marquis de Pons, 15 juin 1776.

(2) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 195; le marquis de Pons, 29 juin 1776.

(3) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, n. 175; Frédéric au comte de Finckenstein, 10 juillet 1776.

de copier l'étranger, mais moins servilement que par le passé ; on eut plus de respect ou plus de ménagement pour ce qui était russe (1). Cependant, à la cour de Catherine, plus d'un grand seigneur affectait un profond dédain pour la nation, la traitait de barbare, voulait la pousser plus violemment que jamais dans la voie de l'imitation et la tourner du côté de l'Allemagne, sans se rendre compte que les Allemands n'étaient eux-mêmes que les élèves de la France. Le comte Panin, originaire des Provinces Baltiques et qui avait passé sa jeunesse au milieu d'Allemands, avait fait partager au grand-duc ses sympathies pour la civilisation allemande (2) . Paul se rappelait combien son père aimait tout ce qui était prussien, et subissait lui-même le prestige du nom de Frédéric 11. Le jour où il toucha du pied les États du roi de Prusse, le tsarévitch entra en possession du plus cher de ses rêves. Si peu porté qu'il fût à s'épancher avec sa mère, il ne lui fit pas tort des impressions qu'éveillait en lui, chemin faisant, la monarchie de Frédéric. Dans une de ses lettres qui nous a été conservée, il admire comment le roi de Prusse, habitué à tout commander, à tout diriger par lui-même, a su de ses mains énergiques porter la vie du centre aux extrémités de ses États. Les villes s'agrandissaient et prospéraient dans ces pays qui venaient d'essuyer tant d'orages; les paysans labouraient, moissonnaient, bâtissaient, le bétail paissait en des endroits naguère humides et malsains et où Ton n'avait vu de mémoire d'homme ni bêtes ni gens. Ce qui

(1) Voir Anatole Leroy-Beaulieu, l'Empire des tsars et les Busses, t. I, p. 272 et sniv.

(2) Lébédef, Grafi Nikita i Piotr Panini, p. 74-75. — « M. Panin, écrivait lord Cathcart, est à bien des égards une exception dans ce pays; il a plutôt l'esprit et le caractère d'un Allemand. » (La Cour de Russie, p.**6.)

étonne le plus le grand-duc, c'est la classe urbaine, puissamment organisée, protégée par ses institutions légales, disciplinée, ardente au travail : il n'y avait pas encore en Russie de bourgeoisie. « Il est visible, écrit Paul, que ce pays de Prusse a deux siècles de civilisation de plus que nous (1). »

Ce fut le 10 juillet 1776 que le grand-duc arriva à Berlin, plein d'enthousiasme. La capitale n'eut pour lui que des hommages et des sourires. Après un échange de politesses, Frédéric lui présenta sa petite-nièce. Dès la première rencontre, Sophie-Dorothée plut à son prétendant. Était-elle jolie? Mme d'Oberkirch, dans ses Mémoires, se porte garant de la régularité de ses traits et de l'éclat de son teint (2) . Caulaincourt, dans une dépêche de 1810 à Napoléon, vante sa beauté : « L'impératrice, écrit-il, est encore maintenant, malgré ses cinquante ans, un moule à enfants (3). » Il faut avouer que dans ses portraits elle est médiocrement jolie; mais le visage a de la noblesse et un assez grand air. Paul ne crut pas devoir éclater en transports d'admiration : a Elle n'est pas mal, écrivait-il à sa mère; elle est grande et bien prise (4). » Il ne dépassait pas le ton. Il fut surtout charmé, comme il le dit lui-même, par les qualités intérieures de Sophie, par la bonté qui se reflétait sur sa figure animée et souriante. Il réussit facilement à plaire : on passa condamnation sur sa petite taille, sur sa petite mine, sur son nez retroussé qui le faisait ressembler, disait-on, à son grandpère, le prince d'Anhalt-Zerbst.

On donna dix jours aux réjouissances. Les membres

(1) Sbornik, u XXVII, p. 99, lettre du 20 juillet 1776.

(2) Mme d'Oberkirch, Mémoires, t. I, p. 20.

(3) Vahdal, Napoléon et Alexandre I", t. II, p. 224.

(4) SbornU, U XXVII, p. 98.

de la famille royale, Frédéric II, ses deux frères, Henri et Ferdinand, son neveu et héritier Frédéri<>Guillaume, rivalisaient de prévenances et d'attentions à l'égard de Paul : c'était à qui offrirait le plus bel opéra, le plus brillant concert, le plus copieux souper. Les repas duraient trois heures : c'était l'usage à la cour de Prusse. La chère était d'ailleurs « plus militaire qu'exquise » . Un incident marqua un dîner chez Frédéric. Des morceaux de plâtre tombèrent du plafond sur la table royale : le roi, qui craignait toujours pour son hôte les perfidies du hasard, passa précipitamment dans un salon voisin, et le souper prit fin avec le premier service (1). L'après-midi on allait visiter Charlottenbourg, Sans-Souci ou Mon-Bijou. Il n'y eut pas de manœuvres de garnison. Le roi ne montra à son hôte que le régiment de Potsdam qui fit quelques évolutions. Très fier de son armée, le rouage le plus savamment construit de la machine prussienne, il avait songé à préparer en l'honneur du tsarévitch une grande revue; il avait donné l'ordre de ramener à Berlin les chevaux qui étaient au vert. S'il renonça à son projet, ce fut, dit-on, sur la demande de Catherine qui redoutait que son fils, au contact des troupes prussiennes, ne prit trop de goût aux choses militaires (2) .

Frédéric trouvait des mots aimables pour les futurs époux. Il se félicitait tout haut d'être témoin de leur bonheur durant cette période des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des empressements enthousiastes. Plusieurs fois, il les prit à part et leur parla longtemps. « On ne pouvait rien entendre de la^conver-

(i) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, foh 218; le marquis de Pons, 27 juillet 1776.

(2) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 231; le marquis de Pons, 3 août 1776.

sa (ion. Mais aux gestes, aux mouvements du visage du roi, à ceux du grand-duc et de la princesse de Wurtemberg, elle avait l'air d'une instruction que le roi leur donnait et qui devait être tout à fait paternelle (1). » Frédéric s'essayait, en faveur de Sophie, au rôle d'un Fénelon, d'un directeur de jeune femme. Mais c'était surtout avec Paul qu'il aimait à avoir des entretiens particuliers. II l'emmenait dans sa retraite de Sans-Souci et l'introduisait dans les petits appartements. « Là les démarches sont moins vues ou ne le sont que par des témoins discrets. » H le questionnait sur la cour de Catherine, il lisait avec lui les lettres venues de Pétersbourg; il lui détaillait sa manière de gouverner; il le traitait non comme un étranger, mais comme une personne de sa familiarité et de sa confiance; il le troublait et le charmait (2). Le tsarévitch passait des mains de Frédéric aux mains d'Henri de Prusse. Ce dernier tenait à se faire honneur et profit du voyage de Paul. Il n'avait cure de partager avec personne, si ce n'est avec le roi, les témoignages publics d'amitié qu'il recevait du fils de Catherine. Frédéric-Guillaume, l'héritier du trône, en ressentait quelque jalousie. Il se croyait oublié et comme dédaigné. Il ne s'épargnait point sur le prince Henri les réflexions malveillantes et relevait les traits de son caractère, la hauteur et le ton arrogant qui lui étaient subitement venus (3) . Bien des rivalités endormies se réveillaient à Berlin.

(1) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 223; le marquis de Pons, 27 juillet 1776.

(2) Solms écrivait au roi : « Le comte Panin vous remercie des avis que vous avez donnés au grand-duc sur l'art de gouverner ; il espère qu'ils ne resteront pas sans fruit. • (Archives de Berlin, reposit. XI, conv. 97, î* septembre 1776.)

(3) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 237; le marquis de Poas, 10 août 1776.

176 PAUL T r DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

Le grand-duc put observer que les liens de famille n'étaient pas plus étroits à la cour de Prusse qu'à la cour de Russie. Le mariage n'y est pas une chaîne très lourde. Le grand Frédéric, dès son avènement, a éloigné sa femme : « Bonjour, Madame, et bon chemin! » Henri a relégué la sienne. Frédéric-Guillaume a répudié sa première femme et ne s'accommode de sa seconde, Frédérique de Hesse- Darmstadt, qu'à la condition de lui faire journellement des infidélités. Princes et princesses sont à l'état d'hostilité ouverte ou latente et se portent dans l'ombre des coups acérés : les traits les moins perçants ne sont pas ceux qui partent des mains féminines. La princesse Frédérique a chargé Henri de Prusse, au moment de son départ pour la Russie, de remettre une lettre à sa sœur, la grande-duchesse Natalie. « Je crains bien, y disait-elle, que le porteur de cette lettre ne travaille et ne parvienne à détacher de moi mon mari ; il voudrait que tous les maris se conduisissent avec leurs femmes comme il se conduit avec la sienne. Je souhaite que son voyage ne nuise à votre bonheur! » L'impératrice a trouvé dans les papiers de sa belle- fille cette lettre imprudente et n'a rien eu de plus pressé que de la lire au prince Henri. Celui-ci, piqué au vif, n'a pas manqué d'écrire de bonne encre à sa nièce et, à son retour, s'est répandu en invectives contre elle (1). Pendant le séjour de Paul, la princesse Frédérique commet d'autres maladresses. En présence du grand-duc, elle s'attendrit à tout propos sur la mort de sa sœur Natalie. Le roi, qui a l'âme d'airain, lui reproche brutalement de renouveler les regrets du jeune prince et de détourner son esprit et son cœur de sa fiancée. Le mari intervient, chante pouille à tout le

(i) Affaires étrangères, Prime, vol. CXCIV, fol. 256; le marquis de Pont, 24 août 1776.

monde (1). Ces princes, quand ils ne sont pas en représentation, se disputent entre eux comme des sauteruisseau.

On conçoit que Paul ait éprouvé quelque gène dans ce milieu où tout était nouveau pour lui et où tant d'animosités se dissimulaient sous les saluts. Il n'avait pas l'intelligence prompte; il ne savait pas tourner agréablement un compliment. Il se déBait de lui-même et manquait d'assurance. Le marquis de Pons nous transmet l'impression qu'il fit à Berlin : a Son extérieur est celui d'un jeune homme qui n'est point encore formé, qui cherche à avoir un maintien dans une occasion où il sent qu'il joue le premier rôle, mais qui, n'en ayant pas, veut sauver son embarras sous un air d'aisance. Se* démarches, ses manières ne sont pas naturelles. Il y a également de l'affectation dans sa politesse; elle est trop démonstrative et rappelle trop les instructions qu'il a dû recevoir en partant de Saint-Pétersbourg (2) . » Le diplomate ajoute que Paul ne sut point se faire pardonner sa gaucherie; que, sa bourse étant peu garnie, il ne fit pas à la cour de Prusse toutes les libéralités d'usage et que celles qu'il fit furent au-dessous de ce qu'on attendait. Frédéric II nous livre dans ses Mémoires le jugement qu'il porta sur son hôte : le roi-philosophe voyait et prévoyait : a Le grand-duc parut altier, haut et violent; ce qui faisait appréhender à ceux qui connaissaient la Russie qu'il n'eût de la peine à se soutenir sur le trône, où, devant gouverner une nation dure et féroce et gâtée par le gouvernement mou de quelques impératrices, il aurait à craindre un sort pareil à celui de son malheu-

(1) Affaire» étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 238; le marquis de Pom, 10 août 1776.

(S) Affaires étrangères, Prusse, vol. CXCIV, fol. 221, 27 juillet 1776.

178 PAUL l w DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

reux père (1). » Paul ne dut pas s'apercevoir, dans l'enivrement des fêtes, que les malins se divertissaient du spectacle de son embarras, ni que le roi, si prodigue de flatteries, le jugeait avec une âpre sévérité. Quand le jour de la séparation arriva, on se quitta avec toutes les effusions d'une tendresse mutuelle.

Avant de regagner la Russie, le grand-duc passa deux jours avec sa fiancée au château de Rheinsberg qui appartenait depuis 1752 au prince Henri (2). Cette aimable demeure, toute remplie de tableaux mythologiques, repose aux bords muets d'un petit lac, au milieu de forêts de sapins dont les masses donnent au paysage une sérénité sérieuse. C'est dans cette solitude et ce recueillement que le grand Frédéric s'était préparé, armé pour sa rude et féconde existence de roi. Les années passées dans l'attente du trône avaient mûri Frédéric : elles devaient plutôt corrompre le grand-duc Paul, réduit à une humiliante nullité, livré aux fantaisies de son imagination, tourmenté de fièvres... Au sortir de Rheinsberg le jeune prince, qui cheminait sur les routes sablonneuses de la Poméranie, ne se demandait pas comment s'était formé l'esprit libre, la volonté forte de Frédéric II. Il n'avait qu'une pensée : payer au plus vite sa dette de reconnaissance au roi qui l'avait si chaleureusement accueilli.

Une occasion s'offrit à lui, au cours du voyage, de donner la mesure de son dévouement aux intérêts prussiens. Un soir qu'on avait fait station dans la petite ville d'Oliva, il s'informa de la route du lendemain et apprit qu'on devait toucher barres à Dantzig. Or, depuis le partage de 1772, Frédéric, soucieux de compléter son lot et de s'assurer le commerce de la basse Vistule, convoitait

(1) Frédéric II, Mémoires, t. II, p. 437.

(2) Kobeko, Tsésarévitch Pavel Pétrovitch, p. 144.

Dantzig et Thorn ; et, si un certain refroidissement s'était produit naguère entre Pétersbourg et Berlin, c'était surtout à cause des prétentions qu'élevait la Prusse sur ces deux villes restées polonaises. Menacé par la Prusse, Dantzig cherchait à s'appuyer sur la Russie et flattait Catherine (1). Le grand-duc Paul bondit à la pensée qu'on voulait le conduire à Dantzig et, pour faire pièce à Frédéric, donner à son passage une apparence triomphale. Il s emporta, exigeant qu'on changeât sur-le-champ l'itinéraire et les relais. On lui représenta l'impossibilité de trouver le lendemain, ailleurs qu'à Dantzig, le nombre considérable de chevaux dont on avait besoin pour les voitures de poste et les chariots d'équipage, et il finit par consentir en maugréant à laisser subsister le premier arrangement. Mais il avait pris tant d'humeur qu'il se retira dans son appartement et soupa dans son particulier, sans vouloir se montrer, quoiqu'il fût venu beaucoup de monde des environs et que l'on eût fait de grands préparatifs pour sa réception. Le lendemain les magistrats de Dantzig vinrent en grande pompe le recevoir aux portes de la ville. Ils étaient là, tous en bataille, ayant chacun un compliment à débiter. Au premier qui ouvrit la bouche, Paul demanda d'un air rogue " s'il ne pleuvait point » ; et, sans ajouter un mot, sans même avoir mis pied à terre, il donna tout haut l'ordre de partir, laissant les bourgeois de Dantzig aussi surpris que mortifiés de l'aventure (2). Ce jour-là le grand-duc Paul se montra plus soucieux de ménager les susceptibilités de Frédéric que les intérêts de Catherine.

(i) Voir Albert Sorel, la Question d'Orient au dix-huitième tiède, chap. m.

(1) Affaire* étrangères, Pruwe, vol. CXCIV, fol. Î53; le marquis de Pons, 24 août 177».

De Dantzig il se rendit en droiture à Pétersbourg où il devait précéder de quinze jours la nouvelle grandeduchesse. Sophie-Dorothée s'était séparée de son fiancé à Rheinsberg. Le prince et la princesse de Wurtemberg la conduisirent jusqu'à Mémel où l'attendaient les dames d'honneur envoyées par Catherine à sa rencontre. Colliers de diamants, boucles d'oreilles, tabatières, épées enrichies de brillants, les cadeaux que la comtesse Roumiantsof remit à Sophie et à ses parents ne purent adoucir l'amertume de la séparation (1). La rupture irrévocable avec le passé arrachait à la princesse des larmes de désespoir. Elle se laissa emmener, presque défaillante. Elle n'avait pu obtenir de Catherine qu'on lui laissât au moins sa femme de chambre. Elle ne voyait plus autour d'elle que des visages inconnus : Pastoukhof qui, suivant la consigne, lui apprenait encourant le catéchisme orthodoxe, et les dames d'honneur qui étaient au fond tout aussi bien chargées de la surveiller que de la servir (2).

L'accueil affectueux de l'impératrice rendit à Sophie un peu de liberté d'esprit et de gaieté de cœur. Pour lui plaire, Catherine déploya toutes ses séductions. Elle eut des flatteries, des caresses, des cajoleries exquises; et elle se mit tout de suite à chanter aux quatre coins de l'Europe les louanges de la Wiirtembergeoise : a Mon fils, écrivait-elle à Mme de Bielke, est arrivé en bonne santé et fort épris de sa princesse... Je vous avoue que je suis engouée de cette charmante princesse, mais engouée à la lettre. Elle est précisément telle qu'on la voudrait : taille de nymphe, teint de lys et de rose, la plus belle peau du monde, grande et avec de la carrure; elle est légère; la douceur, la bonté de son cœur, la candeur

(1) Sbornik, t. XXVII, p. 109.

(%) Choumigorsiu, Imperatritsa Maria Féodarovna, p. 94-96.

sont répandues sur sa physionomie; tout le monde en est enchanté, et quiconque ne l'aimera pas aura grand tort; car elle est née et fait tout pour l'être. » Catherine, à la Gn de sa lettre, maltraite fort l'héritier de Darmstadt qui a renoncé à la main de cette aimable princesse ; elle ne se souvient plus du tout qu'on Ta très cavalièrement éconduit : a Imaginez-vous que ce vilain flandrin (qui est béte comme une épingle) qui voulait l'épouser, ne la regrette pas ; il n'était point sensible à tous ses charmes enchanteurs. Il me semble que cela est caractéristique, et qu'après ce trait on peut faire sans se tromper l'horoscope de ce garnement (1). » Dans l'entourage de l'impératrice et dans le peuple, Sophie-Dorothée éveilla la sympathie la plus vive. Les traits de son visage, ses yeux surtout, rappelaient aux vieillards la tsarine Elisabeth Pétrovna, cette fille de Pierre le Grand qu'ils avaient proclamée en un jour d'enthousiasme, éblouis par l'éclat de sa beauté et de sa jeunesse (2) .

La princesse abjura le protestantisme et reçut au pied des autels grecs le nom de Marie Féodorovna. L'archevêque Platon célébra le mariage le 26 septembre. La joie régnait à la cour. Catherine et Paul détournaient volontairement leurs regards du passé plein de rivalités; il parut y avoir entre eux plus qu'une simple détente : un rapprochement intime. Ce fut un instant radieux et fugitif dans la vie du grand-duc. Marie Féodorovna était ■ une de ces créatures privilégiées, destinées par le ciel à réconcilier jusqu'à la misanthropie même avec l'espèce humaine (3) » . On pouvait espérer qu'elle saurait fixer

(1) Sbornik* t. XXVII, p. 117, lettre à Mme de Bielke du 5 septembre 1776. — Cf. t. XXIII, p. 59, lettre à Grimm du l" septembre 1776.

(î) Archives secrètes de Berlin, reposa. XI, n* 97; Solms, 17 septembre

(3) D'Aixoit ville, Mémoires 'secrets, p. 108.

18* PAUL l n DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

l'adolescent inquiet à qui on la mariait, a Télémaque en est très amoureux, écrivait Catherine, et elle est très passionnée pour Télémaque (1). » Paul s'attachait à la femme que la politique lui avait choisie, a Partout où ma femme vient, écrivait-il au prince Henri, elle a le don de répandre la gaieté et l'aisance, et elle a eu l'art non seulement de chasser tous mes papillons noirs, mais même de me rendre le caractère que j'avais entièrement perdu pendant ces trois malheureuses années (2) . » Parmi les lettres qu'il adressait au baron Sacken, — lettres qui n'étaient point destinées aux regards du public et qui nous révèlent les meilleurs côtés du caractère de Paul, ses sentiments les plus nobles, ses efforts vers le bien; documents précieux sans lesquels peut-être la figure vraie du grand-duc aurait disparu, — nous trouvons un court billet où, après un éloge délicat de sa fiancée, il dit à son ami : a Vous voyez que je ne suis point de marbre et que je n'ai point le coeur aussi dur que bien du monde le pense ; ma vie le justifiera. » Puis, comprenant que ce sont les bizarreries de son humeur qui lui ont valu la mauvaise opinion qu'on a de lui : « Il n'y a, continue-t-il, que le temps et une conduite suivie qui peuvent détruire la calomnie (3). » Pour guider les premiers pas de sa femme sur le terrain de la cour et pour la mettre en garde contre les dangers auxquels Natalie avait succombé, le grand-duc avait pourvu sa fiancée d'une instruction en bonne et longue forme sur les devoirs de son nouvel état. Il la lui avait remise à Rheinsberg pour qu'elle eût le temps de la méditer avant de s'enfoncer pour jamais en Russie. C'était

(1) Sbondk, t. XXIII, p. 57.

(î) K.RAT3EL, Briefwechtcl zwischen Heinrich von Preussen und Katharina von Russland, p. 166.

(3) Sbornik, t. XX, p. 409, lettre du 3 septembre 1776.

un plan de vie minutieusement tracé. La princesse craindra Dieu par-dessus tout : en observant avec zèle les rites de la religion orthodoxe, elle se fera aimer du peuple très attaché à sa foi. Dans ses rapports avec l'impératrice, elle se montrera fille respectueuse et douce ; elle ne fréquentera que des personnes sages et capables de l'instruire : les cours sont pleines de gens qui ne valent pas grand'chose et qui vivent principalement de cabales, de brigues et de corruption. La princesse, comme la femme forte de l'Écriture, se lèvera de bon matin, achèvera sa toilette avant midi et, les jours de fête, avant dix heures et demie. Elle devra tenir ses comptes en règle ; la jeune cour touche en trois fois la pension annuelle qui lui est servie par Sa Majesté; si Ton ne calculait pas, il y aurait des mois de disette après des mois d'abondance. La princesse ne se ruinera pas en robes et parures; elle n'achètera rien à crédit par crainte d'accumuler les dettes; elle traitera toujours avec les mêmes fournisseurs, c'est le meilleur moyen d'obtenir de bonnes conditions. Elle éconduira les marchandes de toilettes qui, exploitant la coquetterie féminine, viennent sous d'astucieux prétextes vous tenter et vous mettre en dépenses... Le grand-duc entrait, comme on voit, dans les moindres détails de la vie domestique et réglait jusqu'aux moindres mouvements de la future grande-duchesse. Il y avait tantôt un siècle que Pierre le Grand avait émancipé la femme russe, confinée jusqu'alors dans le gynécée, et l'on semblait douter encore — sous Catherine — que la femme fût capable de se conduire toute seule. On se préoccupait de lui donner par écrit des conseils de sagesse pratique et de minutieuses instructions, comme si l'on gardait encore quelque souvenir du Domostroïj ce sévère manuel du prêtre Sylvestre, qu'on avait si longtemps imposé comme guide aux

boïarines recluses. Marie ne parut point s'émouvoir de ce que cette manière de la prêcher pouvait avoir d'un peu humiliant pour elle. En tête de l'instruction qui lui fut remise par le grand-duc, on a trouvé ces mots écrits de sa main : a Je n'ai jamais eu besoin de ce mémoire, grâce à Dieu. Ma tendresse pour mon mari m'a toujours suffi et me suffira toujours pour deviner ses désirs et m'y conformer (1). »

Rien dans le caractère ni dans les goûts de Marie Féodorovna ne pouvait porter ombrage à Catherine. Animée de tous les sentiments délicats et affectueux qui font d'une jeune femme, dans quelque rang qu'elle soit placée, le charme de sa famille, la nouvelle grande-duchesse aimait les plaisirs simples et les joies de l'intérieur autant que Natalie le bruit et le mouvement. Tout le monde s'accordait à dire qu'elle réunissait toutes les vertus domestiques dans leur expression la plus simple, voire même un peu bourgeoise; seulement on ajoutait avec quelque malice, comme si elle ne valait que par ses sentiments intimes : • Princesse de Wurtemberg, grande-duchesse, impératrice, elle sera toujours femme et jamais plus (2). » La petite cour de Montbéliard ne lui avait pas appris à manier l'intrigue : elle n'était pas d'humeur à aiguillonner l'ambition de son mari, à encourager les turbulents. Quand elle vit de près la cour où elle se trouvait

(1) Ce document a été publié par M. Choumigorski dans la Rousskaia Starina, 1898, t. XCIII, p. 247-260.

(2) La Cour de Bussie, p. 234, dépêche de M. de Corberon.

jetée, les scandales du trône, les amants de l'impératrice anoblis et placés, les favoris, comme Potemkin, choisissant eux-mêmes leurs suppléants et présentant leurs successeurs, ce spectacle, au sortir de son honnête foyer allemand, ne laissa pas de la surprendre, de la blesser au plus vif de sa conscience et de la rejeter sur elle-même. Elle crut de sa dignité de se tenir un peu à l'écart, de se confiner dans les soins domestiques. Elle s'accommoda de cette existence un peu resserrée tant que vécut Catherine. Plus tard, sous le règne de son fils Alexandre, elle éprouvera le besoin de se donner plus d'importance, de représenter avec plus de faste, comme aussi d'exercer plus d'influence sur les affaires publiques.

Son mariage lui promettait une couronne; elle en attendait avant tout le bonheur. Elle aime le grand-duc et ne s'en cache pas. a Je suis très aise, écrit-elle à Mme d'Oberkirch, que vous ne le connaissiez point; car vous ne pourriez vous empêcher de l'adorer et de l'aimer, et moi, j'en deviendrais jalouse. Ce cher mari est un ange; je l'aime à la folie (1). » Lisons quelques fragments de ses lettres intimes au comte Panin qui a conquis tout de suite sa sympathie et à qui elle ouvre volontiers son cœur : a L'adorable grand-duc me comble d'amitiés et de caresses... Dès l'instant qu'il est indisposé, je perds la tramontane, et je ne m'occupe qu'à le soigner et à foire ce qu'on nomme en bon français faire la bonne reine... Le mari de votre reine vous fait ses compliments. Par excès de tendresse le même mari m'a fait une tache bleue au bras qui m'a fait jeter un cri perçant. Adieu, mon cher roi! en vérité (daignez vous souvenir dans ce moment que vous avez soixante ans) je

(i) Mme d'Obebkihch, Mémoires, t. I, p. 81s

186 PAUL l n DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

vous aime de tout mon cœur (1). » On éprouverait quelques scrupules à produire au jour, même après cent ans écoulés, ces enfantillages de la tendresse conjugale, si Ton n'y trouvait l'occasion de mettre en lumière les traits les plus charmants de cette noble figure. La princesse prend à l'égard de son époux l'attitude de la femme la plus dévouée, la plus soumise; et le grand-duc se plait dans sa douce compagnie. Il n'est personne à Pétersbourg qui ne soit frappé de l'harmonie qui règne dans le jeune ménage. « La grande-duchesse, dit un résident anglais, est pénétrée du sentiment le plus profond de ses devoirs d'épouse... Sa complaisance et ses attentions méritent l'affection de son mari ; aussi l'aime-t-il très tendrement. Ils sont à présent parfaitement heureux ensemble ; mais je crains que leur bonheur ne puisse durer dans une cour si immorale et composée comme l'est celle-ci (2) . »

Dans la période où nous entrons, il semble que Paul ait l'esprit plus calme. Les malheurs qui dès l'enfance ont fondu sur lui, une destinée inquiète, exposée aux périls de tous genres, les souffrances et les contraintes de chaque jour, il accepte tout cela avec plus de soumission; il a moins de colères, moins de révoltes. Il ne lance plus l'anathème avec le même emportement fougueux ; il ne donne plus cours à ses invectives avec la même joie féroce.

Catherine est entrée maintenant en possession de la gloire. Elle a conquis toutes les volontés. Les Russes les plus prévenus contre le règne des femmes sont bien forcés de reconnaître que le pouvoir n'est pas tombé, en 1762, en des mains indignes de le retenir et incapables de l'exercer. Au dedans, elle répare et elle crée; les bien-

(1) Rouwtki Archiv, 1882, t. I, p. 399-404.

(%) La Cour de Russie, p. 320, dépêche de Harrit.

faits du pouvoir central ont aboli les habitudes de résistance individuelle ou locale; plus de jacqueries rurales ou urbaines; même dans la Russie méridionale, les vieux foyers d'insurrection semblent éteints. Au dehors, la tsarine tient l'Orient sous ses prises; le peuple russe ose compter sur elle pour expulser le Turc de l'Europe et rendre à l'orthodoxie Gonstantinople. Si quelques voix s'élèvent encore pour contester la grandeur du règne, elles sont perdues dans le concert d'éloges qui monte vers le trône. Paul lui-même ne saurait méconnaître les grands résultats obtenus ; il peut garder au fond du coeur ses griefs et ses rancunes, il ne peut plus crier sa haine, encore moins venger ses affronts. Il prend l'attitude d'une victime condamnée à l'impuissance, éternellement souffrante.

Se livrer à des actes d'hostilité contre le gouvernement de sa mère, il y songe moins que jamais. S'il arrive une révolution, a il pourra en être l'objet, il n'en sera jamais la cause (1). » Personne n'a le droit de suspecter son loyalisme. Il déclare que le bien de l'État règle toute sa conduite, que les ennemis de Tordre public ou ceux de la caisse publique sont ses propres ennemis. Au cours de son voyage il a surpris à Riga « des désordres affreux dans le militaire » , et tout de suite il a dénoncé à sa mère l'indiscipline des soldats, les concussions des officiers. « Si j'étais, écrit-il à ce propos, dans le cas d'avoir besoin d'un parti, alors j'aurais pu me taire sur de pareils désordres pour ménager certaines personnes; mais étant ce que je suis, je ne peux avoir ni parti ni intérêt que celui de l'État. » Et il termine sur ces nobles paroles : a J'aime mieux être haï en faisant bien qu'aimé en faisant mal (2) . »

On l'exclut des affaires; il souffre de Son oisiveté et de

(1). La Cour de Bussie, p. 321.

(S) Sbornik, t. XX, p. 412, lettre à Sacken du 15 février 1777.

sa dépendance; il s'en plaint, quelquefois publiquement. Mais « c'est là tout ce qu'il ose (1) ». Il est moins violent, mais plus découragé. Ses mouvements, ses attitudes ont cette nonchalance fatiguée des incurables tristesses. Il se consume d'ennui. « C'est me faire trop d'honneur, écrit-il à l'archevêque Platon, que de me comparer à Cyrus. Je n'ai rien fait d'aussi glorieux que lui : de bonnes intentions ne peuvent compter pour de grandes actions; j'use mon temps comme un enfant; j'essaie de me distraire, tout simplement. La sueur' couvre mon front; mais ce n'est pas la fatigue, c'est l'ennui qui la fait couler. Vous voyez bien que je ne ressemble guère à Gyrus : quand Cyrus se reposait, c'était après avoir accompli de grandes choses et pour se préparer à en accomplir de plus grandes encore ; moi, quand je cherche le repos, les distractions, c'est pour échapper à de tristes pensées, à d'accablants soucis. » Gomme son ancien maître l'engage à lutter contre sa mélancolie : « Je vais m'efforcer, lui répond le tsarévitch, de suivre vos excellents conseils. La tristesse nous brise. Le travail seul nous aide à la surmonter. Mais est-il toujours en notre pouvoir d'occuper notre temps? A quoi en est réduit un homme ardent au travail et qui se voit enlever toute possibilité d'agir? A s'abandonner, à se décourager, ou du moins à souffrir cruellement du vide de sa vie (2). » Souvent, au milieu de ses misères, Paul Pétrovitch fait appel à un secours surnaturel; il a de religieuses espérances.

Quand le souci poignant de sa destinée ne l'étreint pas, il s'efforce de combler les lacunes de son instruction. Ses études favorites portent sur les choses militaires.

(1) La Cour de Russie, p. 322.

(2) Rousski Ârchiv, 1887, t. II, lettres des 19 juin et 16 Juillet 1781. (Le texte original est en russe.)

Il travaille avec le prince Nicolas Repnin, un diplomate et un administrateur avisé qui revient en 1776 d'une mission à Gonstantinople. Il prend aussi conseil du général Panin, frère de son ancien gouverneur. Il examine dans un certain esprit de dénigrement l'armée de Catherine II. Il envisage les moyens de lui assurer un meilleur recrutement, une plus forte constitution. On ne donne à l'armée et à la marine que dix millions de roubles par an; il serait aisé, en réduisant la dépense de la cour, de leur attribuer trois millions de plus. L'armée manque d'hommes autant que d'argent^ Il faudrait enrôler des soldats de métier recrutés à l'étranger, en Pologne ou en Allemagne. Il faudrait, à l'aide de promesses ou de menaces, réchauffer le zèle des gentilshommes pour le service militaire. Depuis le manifeste de février 1762, les nobles sont affranchis de l'obligation rigoureuse que Pierre le Grand leur avait imposée de se consacrer au service de l'État. Aucune loi de contrainte ne pesant sur eux, beaucoup se dispensent de servir, et le recrutement des officiers devient de plus en plus difficile. Le grand-duc a des projets de réformes tout préparés : il peut, à son aise, les remanier, les amender; mais bien du temps s'écoulera avant qu'il puisse les réaliser. Quand il sera le maitre, en 1796, il s'efforcera de corriger les abus introduits dans l'armée et d'accomplir les réformes nécessaires pour suivre les progrés de la tactique et de l'armement; mais il apportera trop souvent dans cette œuvre des vues étroites (l) .

Marie Féodorovna s'aperçoit vite qu'il y a en Paul comme un vide permanent, comme un abîme où l'on entend parfois de sourds grondements. Elle qui accepte la vie telle qu'elle est, qui en jouit, qui ne la gâte point

(1) Rousski Archiv, 1882, t. I, p. 393. — Cf. Kobero, chap. xiv.

190 PAUL I ar DE RUSSIE AVANT L'AVÈNEMENT

par des chimères, elle se propose de ramener le calme dans rame tempétueuse de son mari. Elle fait en sorte qu'il trouve auprès d'elle cette tranquillité, cette sûreté de la vie réglée par les devoirs, où s'apaisent peu à peu les orages du cœur. Avec une ingénieuse bonté elle l'intéresse aux choses du ménage. On s'occupe de la décoration des appartements privés. La chambre à coucher a u des colonnes de verre bleu » ; elle est tendue de damas blanc, bordé de rose. On déplace un énorme poêle en maçonnerie qui fait tache. On installe une chambre à coucher de parade : on y prodigue les broderies d'or; aux murs, on suspend des dessins d'après les loges de Raphaël (1). Le prince et sa femme prennent goût à la peinture : « Ils farcissent leurs appartements, dit Catherine, de tous les ragotons (sic) possible en fait de tableaux, et réellement ils en ont une centaine que je leur ai fait avoir, qui ne dépareraient pas ma galerie (2). » Paul possède depuis 1763 un petit palais aux portes de la capitale, à Ramenni-Ostrov, une des lies boisées que la Neva enlace entre ses replis. Il l'aménage. Tous les samedis, on y donne des courses de traîneaux et, le soir, un spectacle (3). En 1777, Catherine fait présent à son fils d'une terre de trois-cent soixante déciatines, située à cinq vers tes de Tsarskoïé-Célo. La grande- duchesse adore la vie des champs et garde au plus profond du cœur le souvenir d'Étupes. Elle juge d'un coup d'oeil que Pavlovsk, avec ses bois touffus, avec sa gracieuse rivière, la Slavianka, peut servir de cadre à une idylle princière, et elle fait habilement partager à son mari son enthousiasme pour

(1) Sbornik, t. XXVII, p. 115.

(*) Id., t. XXIII, p. 135, lettre du 16 avril 1779.

(3) Wassiltchi&of, les Batoumovski, t. III, p. 165, lettres de Mme Ztgriajski.

ce nouveau domaine. Elle dresse des plans de château. Paul bâtit deux palais assez modestes, Paullust et Marienthal, puis, dans le parc, un pavillon chinois, un temple de T Amitié, un chalet suisse. Il s'intéresse vivement à son œuvre, il oublie un peu le reste du monde (1). Quant à Marie Féodorovna, tout lui plaît à Pavlovsk et tout lui rappelle ses plus chères impressions d'Étupes : la beauté des jours, la fraîcheur des nuits, l'air sain et pur, les berceaux et les charmilles. Elle est heureuse toutes les fois qu'elle peut s'installer quelque temps dans cette belle résidence. Les allées profondes de Pavlovsk, elle les suivra bien souvent et dans des dispositions d'esprit très différentes; d'abord avec son mari, dans la joie et l'éclat de sa jeunesse, puis avec ses enfants, son bonheur et son orgueil. Plus tard elle les re verra, le cœur gros de chagrins, et en les parcourant elle s'attardera devant les mausolées ou les urnes funéraires élevés par sa piété en mémoire de ses parents défunts, devant les arbres qui ont une histoire et qui, plantés au moment de la naissance de chacun de ses enfants, consacrent le souvenir de ses joies intimes.

A Pavlovsk, Paul et sa femme s'arrangent une vie paisible. La compagnie n'est pas nombreuse, mais elle est agréable. La Fermière, un Français très cultivé, fait la lecture et compose des comédies pour le petit théâtre du prince. Nicolaï, un Alsacien, est un causeur infatigable et dont la provision d'esprit et de belle humeur ne s'épuise pas : il a vécu à Paris et fréquenté le salon de Mme du Deffand à l'époque où la spirituelle Lespinasse, l'amie de d'Alembert, y supplantait sa protectrice. Il a parcouru l'Europe avec les Razoumovski et rapporté en Russie, où

{!) Ghoumigobski, Imperatritta Maria Féodorovna, p. 149-151.

192 PAUL I 6r DE RUSSIE AVANT L'AVENEMENT

il est établi à demeure depuis 1769, une moisson de piquantes anecdotes. Le comte Panin tient, lui aussi, une grande place dans le cercle de la jeune cour. Quelquefois les portes de Pavlovsk s'ouvrent pour des bals ou des spectacles aux gentilshommes qui ne sont point de l'intimité. Le grand-duc a des divertissements singuliers. Un fond de chevalerie surannée Ta fait s'éprendre de Tordre de Malte ; il déguise ses chambellans en chevaliers de la croisade, les revêt de cottes de maille, caparaçonne leurs chevaux et organise des tournois daus le goût du moyen âge (1). Empereur, Paul poursuivra sa chimère, et le reconnaître comme grand-maître de Malte, lui donner des chapitres à tenir, des commanderies à distribuer, ce sera pour Bonaparte le plus sûr moyen de gagner son cœur. Pour le moment, que l'héritier du trône joue au chevalier, ceux-là seuls y trouvent à redire qui pensent que les raffinements d'imagination détraquent la machine humaine. Lorsque les tournois et les promenades au grand air ne sont plus de saison, on retourne à Pétersbourg. « L'air de liberté qu'on respire ici m'a fait un bien que je ne saurai exprimer, écrit de Pavlovsk la grande-duchesse; il en a fait physiquement et moralement à mon adorable mari. Eh bien! nous quittons tout cela pour aller nous enfermer pendant huit mois en ville. Vous savez comme nous y sommes gênés. Certainement j'aime infiniment notre bonne ville de Pétersbourg, et j'y serais tout aussi volontiers qu'ici, si l'on pouvait faire un peu plus ce que nous voudrions. Mais, hélas! vous savez mieux que moi ce que c'est... Le grand-duc craint l'hiver

(1) On trouve une description de ces tournois dans le Voyage en Russie et en Pologne, publié à Genève en 1786. Si Ton en croit Porochin [lapi ski, p. 289), l'ordre de Malte fascina de bonne beure l'imagination de son impérial élève. — Cf. Robeeo, p. 166.

tout comme je le crains. Gela augmente ma peine encore, et quand il me dit ses appréhensions, j'oublie tout de suite les miennes et tâche de lui faire voir couleur de rose (1). » A Pétersbourg, il faut se tenir sur ses gardes avec l'impératrice; il faut subir le contact humiliant de Potemkin et de sa « clique ». La courageuse i princesse veille sur son mari et lui rend la vie plus légère à porter. Souvent Marie Féodorovna, cherchant une échappée, tourne les yeux du côté de Montbéliard. Pendant la première année de son mariage, la crainte qu'on n'intercepte ses lettres et qu'on ne découvre ses secrets l'empêche d'écrire à sa mère. Mais dès qu'elle a mis la main sur des courriers sûrs et diligents, elle entretient avec sa famille une correspondance suivie. Elle enferme soigneusement les lettres qu'elle reçoit dans une enveloppe cachetée qui porte ces mots : « Brûler avant tout en cas d'accident (2). v C'est une utile précaution. La princesse de Wurtemberg, en effet, écrit à sa fille au courant de la plume et tout ce qu'elle a sur le cœur. Elle n'est pas toujours tendre pour l'impératrice; elle s'appesantit sur les faiblesses et les « égarements » de Catherine avec le secret plaisir qu'éprouvent parfois les bonnes âmes à côtoyer le vice et le scandale, quand elles sont certaines de n'y point tomber. Puisse sa pauvre enfant ne pas se perdre au milieu d'une cour aussi dépravée! Catherine, emportée par ses passions, n'a que froideur pour son fils et sa bru; il faut patienter et espérer : « Je crois, dit la princesse de Wurtemberg, que le sort se remettra quand une certaine

(1) Rousski Archiv, 1882, t. I, p. 398.

(S) Les lettrée de la princesse de Wurtemberg, conservées aux archives de Pavlovsk, ont été dépouillées et en partie publiées par M. Choumigorski. L'écrivain russe en donne le plus souvent, non pas le texte original, mais une traduction russe.

période sera* passée ; l'âge de l'impératrice amène ordinairement cette espèce de révolution dans le tempérament. » Après s'être inquiétée pour sa fille ai née, l'excellente mère est réduite à s'inquiéter pour elle-même. Depuis quelque temps tout va mal à Montbéliard. On est retombé dans les embarras d'argent; les créanciers se fâchent. Cette détresse n'empêche pas le prince Frédéric- Eugène de faire de folles dépenses. Sa rage pour emprunter et se ruiner est inconcevable. Il se passe toutes ses fantaisies. Ne vient-il pas d'acheter un grand domaine à Hochberg, sans avoir le moyen de le payer? Il s'est mis entre les mains d'un aventurier, un certain Horsi, qui le pousse â la dépense et le gruge. Les conseils, les avertissements n'ont d'autre effet que de l'irriter contre sa femme. De là des brouilles dans le vieux ménage, autrefois si bien uni. Il semble qu'un mauvais vent ait passé sur toute la famille. L'ainé des fils, Frédéric, dont le caractère a toujours été impétueux et intraitable, fait à Berlin de terribles esclandres dont le moindre peut un jour ou l'autre le faire chasser de l'armée prussienne; il tient publiquement, à la cour de Frédéric II, les plus méchants propos sur son père. Que de soucis! Enfin les sœurs de Marie Féodorovna grandissent, il va falloir s'occuper de leur établissement; trouveront-elles, elles aussi, des maris qui les prennent sans dot? L'avenir est plein d'incertitudes. La vaillante princesse de Wurtemberg l'envisage pourtant avec confiance. Le nom de Dieu parait à chaque instant dans ses lettres. Dieu a fait et fera encore « des miracles en sa faveur (1) » .

C'est merveille de voir avec quel ingénieux dévouement Marie Féodorovna vient au secours de sa mère. Grâce à

(1) Choumigomkj, ImperatriUa Maria Féodorovna, p. 113, 142, 144.

ses sollicitations, l'impératrice, aussi prodigue de promesses envers les princes de Wurtemberg qu'inexacte et lente à les tenir, finit par leur accorder une pension annuelle. La grande-duchesse, en annonçant cette bonne nouvelle à son père, lui glisse quelques discrets conseils d'économie, et pour mettre le grand enfant à l'abri de la tentation, elle éloigne de Montbéliard l'aventurier Horsi, en lui promettant, s'il quitte la petite cour wtirtembergeoise sans esprit de retour, une pension de 2,000 roubles. Réconciliés, rassérénés, le prince et la princesse de Wurtemberg pourront vieillir doucement ensemble (1). — Marie s'occupe avec une égale sollicitude de son frère Frédéric (2). Elle n'hésite pas à lui offrir l'hospitalité, quoiqu'il se rende insupportable partout où il passe. Le prince séjourne près de six mois à Pétersbourg. Devant Catherine, comme plus tard devant Napoléon, il se contient; mais avec sa sœur il ne garde aucun ménagement, il est bourru, blessant. Elle le protège malgré tout et lui trouve une femme, Augusta de Brunswick. Son affection ne peut lui cacher les défauts de Frédéric; elle prévoit qu'il fera un détestable mari. Dans les lettres qu'elle adresse à Montbéliard elle laisse deviner ses craintes; sa mère les partage, mais ose à peine les exprimer, tant il lui coûte de juger sévèrement son fils aîné, l'objet de ses complaisances infinies (3). Ses dernières illusions tomberont bientôt. Frédéric sera le tyran de sa femme et de ses enfants, et, en 1805, devenu roi de Wurtemberg par la grâce de Napoléon, il montrera toutes les brutalités d'un despote. — Marier ses sœurs est pour la grande-duchesse une tâche moins ingrate. Elle caresse l'idée d'unir la plus

(1) Cbocmigorsk.1, p. 145.

(2) Né à Treptov en 1754; mort, roi de Wurtemberg, en 1816.

(3) Cbocmioorskj, p. 152.

âgée, Frédérique, à Pierre de Holstein-Oldenbourg. Ce prince, nommé en 1776 coadjuteur de Ltlbeck, doit recueillir la succession du duc régnant d'Oldenbourg, son oncle ; il a une figure avenante et remarquablement agréable, d'élégantes manières, une rare distinction; c'est un prince à la mode et qui attire tous les regards féminins. « Le coadjuteur, écrit en 1778 l'impératrice, m'a la mine de devenir le coq du village de l'Allemagne; toutes les princesses mariables ou leurs parents aspirent à soçt alliance. Morgue, elles ont le bon nez! Le roi de Suède le veut pour sa sœur et la grande-duchesse pour la sienne (1). » Catherine elle-même voudrait le donner pour époux à la princesse de Brunswick. Le héros qu'on se dispute se décide en faveur de Frédérique de Wurtemberg. Mais il faut patienter; la prétendue n'a que quatorze ans en 1779; elle est frêle, souvent malade, et raisonne encore comme une enfant. Sa mère veut gagner du temps, a Le prince Pierre, dit-elle, pense trop bien pour regarder une femme comme un simple amusement. Il faut donc, de toute nécessité, que le caractère de Frédérique se forme premièrement avant que de la marier (2). » Les noces se célèbrent en 1781. Un des fils qui naîtront de cette union, Georges d'Oldenbourg, sera en 1808 le rival heureux de Napoléon. Marie Féodorovna lui accordera avec une précipitation affectée la main de sa fille Catherine, afin qu'elle ne reste pas libre pour l'empereur. — La sollicitude de la grande-duchesse s'étend jusqu'aux habitants de Montbéliard. Des commerçants de cette ville voudraient obtenir le privilège de l'importation des indiennes en Russie. Paul appuie leur demande; mais il se heurte à l'opposition de Catherine qui ne veut

(i) Sbornik, t. XXIII, p. 23, lettre à Grimm. (2) Choumigorski, p. 142.

point concéder de monopoles. D'ailleurs de nouvelles fabriques se sont élevées à l'intérieur de l'Empire et l'on n'a plus besoin d'indiennes étrangères (1) .

Au rebours de Catherine qui, dès son arrivée en Russie, s'est détachée de son père comme de sa mère et qui paraît avoir complètement oublié son frère, Frédéric-Auguste, prince besogneux et vagabond, Marie Féodorovna reste fidèle au souvenir de sa patrie et à ses affections de famille. Frédéric II, à qui l'unissent, outre les liens de la parenté, les liens de la reconnaissance, peut compter sur son dévouement. La princesse Tourkestanof nous apprend qu'elle le vénère comme on vénère un saint (2) . Paul a pour Frédéric une admiration plus passionnée encore, s'il est possible. « A moins qu'il ne change, il se rendra aussi ridicule par sa prédilection pour le roi de Prusse que Tétait son père (3) . » Pour partager l'opinion de l'ambassadeur anglais Harris, il suffit d'observer la conduite du grand-duc Paul à l'égard des princes qui viennent successivement, de 1777 à 1781, présenter leurs hommages à l'impératrice de Russie.

Au mois de juin 1777, Gustave III de Suède arrive à Pétersbourg. Il y a cinq ans que, par un coup d'État hardiment exécuté, le jeune roi a détruit la constitution oligarchique de son pays, rétabli la puissance royale et arraché la Suède au sort que les Polonais se sont attiré parleurs discordes civiles. Pour sauvegarder son œuvre, pour relever l'éclat de sa couronne, pour réaliser les beaux rêves qui hantent son imagination chevaleresque, Gustave sent très bien qu'il lui faut semer la division entre ses ennemis, la Russie et la Prusse, dont l'une convoite

(1) Choumigobsu, p. 120.

(S) Journal tenu par la princesse Barbe Tourkestanof, p. 106.

(3) La Cour de Russie, p. 318, dépèche de Harris.

198 PAUL I rr DE RUSSIE AVANT l/AVÈNEMENT

la Finlande et l'autre la Poméranie suédoise. Il vient à Pétersbourg dans l'intention d'y travailler contre Frédéric II et d'entretenir la tsarine de ses projets sur la Norvège, qui dépendait alors du Danemark. Par ses manières prétentieuses de petit-maitre français, il déplait au grand-duc. Il parle de Frédéric avec une supériorité dédaigneuse et tourne ses moqueries de manière à flatter la vanité de l'impératrice. Il représente à la cour impériale les dangers que le roi de Prusse peut causer à la Russie; il revient sans cesse sur le chapitre des ambitions prussiennes. L'impératrice écoute sans répondre les propos malveillants que tient sur son oncle maternel le roi Gustave. Mais Paul prend feu; il reproche avec vivacité au jeune monarque de méconnaître ses devoirs à l'endroit du grand Frédéric : « Les souverains et les princes sont hommes, Sire; malheur à ceux qui oublient les liaisons de sang et de reconnaissance qui les lient entre eux! » Au bout de quelques jours la brouille est complète (1)

Trois ans plus tard, l'empereur Joseph II, profitant d'un voyage de la tsarine dans ses nouvelles conquêtes polonaises, vient la saluer à Mohilef et l'accompagne ensuite à Pétersbourg. Le jeune empereur aime à errer sur les grandes routes. Depuis que le traité de Teschen avait mis fin au conflit qui s'était élevé entre la maison d'Autriche et Frédéric II à propos de la succession de Bavière, il cherchait une occasion de s'échapper de Vienne. En 1780, Catherine, qui trouve son compte à la perpétuelle compétition des deux cours allemandes, paraît s'attiédir pour la Prusse. Joseph II redouble de

(1) Affaires étrangères, vol. C, fol. 287; M. de Juigné, 5 août 1777; Wâmiltchikof, les Razoumovski, t. III, p. 154; Rousski Archiv, 1882, t. I, p. 384-386.

prévenances auprès de la cour de Russie et se propose d'entamer à Pétersbourg des négociations pour un traité d'alliance. Au cours de son voyage en Pologne et en attendant son hôte, Catherine envoie à ses enfants des k billets en pattes de mouche » que Ton dirait écrits par la plus tendre des mères. Ses lettres sont des conversations, et des conversations fort gaies. Elle s'amuse aux dépens des « belles de Narva qui sont laides à faire peur, jaunes comme des coings et décharnées comme des haridelles» . — «Elles ont poussé la politesse jusqu'à me servir à table, la femme du médecin à la tête; je mourais de peur qu'elle ne frottât mes assiettes de rhubarbe comme on les frotte d'ail. . . Que le bon Dieu vous préserve d'avoir sept à huit femmes de Narva derrière vos chaises, à diner! Elles me soufflaient un air si chaud que je n'ai pas senti l'air froid qu'il a fait ici. » A Plescov, elle a soupe a chez une princesse salée comme un jambon, mais salée à la lettre » , tout bonnement « parce que la céruse dont elle se couvre le visage est salée ». — « Si son mari l'embrasse souvent, cet homme ne peut avoir que grand'soif (1) ! » Catherine, on le voit, s'apprête allègrement à subir l'assaut diplomatique de Joseph II.

Mais voici l'empereur à Pétersbourg. Il a la religion du progrès : les nouveautés grandioses dont la Russie, récemment sortie du chaos, lui offre le spectacle, ont le don de le capter. Qu'il ait subi le charme, c'est ce que ses épanchements intimes, appuyant ses témoignages publics, laissent clairement apercevoir (2). II s'entretient avec la tsarine une partie de la journée : des digressions variées, attrayantes, des confidences à cœur

(i) Sbornik, t. IX, p. 43 et suiv., lettres des il et Î4 mai 1780. (2) Cf. d'Ahwkth et Flammermoïtt, Correspondance secrète de Mercjr- Argenteauy t. II, p. 560.

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ouvert rompent la monotonie des conversations d'affaires. Catherine lui raconte par le menu « la révolution qui Ta mise sur le trône, les folies de Pierre III et les moyens qu'elle a dû employer (1) » . Envers Marie Féodorovna, Joseph II met une sorte de coquetterie à raffiner ses prévenances. 11 l'admire beaucoup. « Il y a dix ans, si j'avais su une princesse qui eût le bon esprit de conduite et les agréments corporels et spirituels que j'ai appris à connaître à la grande-duchesse, je n'aurais pas balancé à risquer encore une fois le sacrement. Mais à présent, à mon âge, dans mes circonstances, Vénus, jointe à Junon et Pallas pour les qualités, ne me tenterait plus (2) . » Au milieu de ses enthousiasmes Joseph garde une part de lui-même pour l'observation. Il lit sur le visage du grand-duc une tristesse anxieuse. Il démêle ce qu'il y a de défiance et de jalousie entre l'impératrice et son fils : « Cette cordialité sans laquelle je ne saurais vivre, ma chère mère, n'existe pas. » Ce tendre aveu s'adressait à Marie-Thérèse, déjà défaillante et tout près de la tombe. Joseph II oubliait qu'il n'avait pas toujours vécu, lui non plus, dans une étroite intimité avec son impérieuse mère et qu'il avait dû dissimuler ou comprimer la plupart de ses aspirations.

Le tsarévitch ne se méprend pas sur les conséquences du voyage impérial. Catherine II, qui agite dans son esprit de vastes combinaisons, se détourne de la Prusse et ne tardera pas à signer avec l'Autriche un traité d'alliance (3). Ce changement de politique blesse profondé-

(1) D'Abneth, Maria-Theresia und Joseph, Ihre correspondent, t. III, p. 271.

(2) /</., Ibid., t. III, p. 200.

(3) Des raisons d'étiquette firent traîner les choses en longueur; l'alliance ne fut définitivement conclue qu'en mai 1781.

ment le grand-duc; et, comme pour l'exaspérer, on lui insinue que le principal grief de Catherine contre Frédéric II est d'avoir pris en vive amitié l'héritier du trône russe et mérité sa reconnaissance (1).

L'affection de Marie Féodorovna pour le roi de Prusse est peut-être moins exclusive. Elle voudrait bien, sans faire tort à Frédéric, ménager Joseph II. Il n'échappe pas à l'empereur « que son attachement pour Mme sa mère qui Ta seule élevée et pour toute sa famille est le sentiment le plus dominant dans son âme (2) » , et que le meilleur moyen de faire sa conquête est de rendre aux princes de Wurtemberg de précieux services. II reste à la grande-duchesse une sœur à marier, Elisabeth (3). Joseph propose son neveu François, le fils aîné de Léopold de Toscane (4) . Aux premiers mots de Tempereur, la femme de Paul manifeste un grand embarras. De quel œil son oncle, son protecteur, Frédéric II verrait-il une princesse de Wurtemberg s'unir à un prince de la maison d'Autriche? Elle craint de désobliger le roi de Prusse, mais elle craint plus encore de laisser échapper l'occasion de marier avantageusement sa sœur, et dans les lettres qu'elle adresse à Montbéliard elle semble plutôt désirer qu'on accueille avec faveur les ouvertures du puissant monarque. La princesse de Wurtemberg se montre tout de suite très sensible aux avantages de l'union qu'on lui propose pour sa fille. Est-elle si étroitement liée à la maison de Prusse qu'elle ne puisse marier son enfant sans l'aveu de Frédéric? Elle n'a plus

(1) Rousski Arehiv, 1874, t. II, p. 376.

(2) D'Arhkth, Joseph II und Leopold, t. I, p. 35(4.

(3) Née en 1767.

(4) Affaires étrangères, vol. CVI, fol. 267; le marquis de Vérac, 24 avril

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grand'chose à attendre du roi de Prusse, qui ne s'occupe, dit-elle, « du bien-être des autres qu'autant qu'il en a besoin et que sa politique l'exige. » Visiblement le roi la néglige depuis quelque temps; et, quand elle a parlé d'un mariage entre sa fille Elisabeth et le fils de Frédéric- Guillaume, on lui a sèchement répondu que l'âge de la princesse se prétait mal à un engagement immédiat. Dieu merci ! il n'y a pas qu'à Berlin qu'on trouve des amis et des protecteurs! et puisque l'empereur fait des avances, bien sot qui les repousserait (1). La princesse de Wurtemberg remercie Joseph avec effusion et lui fait, en 1781, le plus chaud accueil quand il vient à Montbéliard lui demander pour François de Toscane la main d'Elisabeth (2) .

Le ministre de Frédéric II à Pétersbourg redoute que la grande- duchesse, séduite par les bienfaits de Joseph II, n'échappe à son maître. Ses sentiments sont flottants, sa politique ondoyante, a Elle voudrait être tantôt Autrichienne et tantôt autre chose. » Il faut l'emporter en attentions et en services. « La grande-duchesse, ajoute l'envoyé prussien, a une influence prodigieuse sur son époux qui ne sait lui résister, et le seul moyen de la tenir dans de bons principes sera les bontés que Votre Majesté aura pour ses frères (3). » Afin de regagner le terrain perdu, Frédéric II envoie à Pétersbourg son neveu et héritier Frédéric-Guillaume. Ce prince, — un gros lourdaud, disait Catherine, — homme bizarre, extatique et sensuel, s'entourant de femmes galantes et de théo-

(1) Choumigouski, p. 158.

(2) Elisabeth devait mourir en 1788, plusieurs années avant l'arrivée de son mari, François II, au trône impérial.

(3) Archives secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110; Gtertz, 13 juillet 1781.

sophes, est reçu par Catherine comme un personnage sans conséquence. Il s'applique consciencieusement à ressaisir la jeune cour. Les bonnes paroles qu'il apporte de la part de son oncle font impression sur la grandeduchesse; elles ont plus de succès encore auprès du tsarévitch. Paul et Frédéric-Guillaume se vouent l'un à l'autre un attachement durable, se promettent d'entretenir des relations étroites (1). Si Paul un peu plus tard prend goût au mystérieux, incline aux doctrines secrètes, c'est en partie à l'influence de Frédéric-Guillaume qu'il le devra.

L'antagonisme de vues qui se manifeste entre la tsarine et son fils à propos de l'alliance autrichienne aigrit leurs rapports au moment où, grâce à la bonté et à la prudence de Marie Féodorovna, ils auraient pu s'adoucir. L'impératrice ne peut pardonner à l'héritier du trône son hostilité à une alliance qui éveille en elle tant d'espérances, qui lui ouvre, semble-t-il, le chemin de Gonstantinople. « Je vois, disait-elle dès 1780, dans quelles mains tombera l'empire après ma mort! Mon successeur n'aura qu'un but : faire de la Russie une province prussienne (2) ! » La souveraine est d'autant plus portée à éloigner son fils des affaires qu'il affecte de prendre en tout le contre- pied de sa politique, au dedans et au dehors. C'est ce que, quelques années plus tard, Ségur faisait entendre à Paul : « Si l'impératrice ne vous appelle pas dans les conseils et ne vous donne aucune part aux affaires, permettez-moi de vous faire observer qu'il

(1) • Le grand-duc ne parait le considérer (Frédéric-Guillaume) rpie comme son frère et comme un ami personnellement chéri. » (Arcbivi secrètes de Berlin, reposit. XI, conv. 110; Gcertz, 12 septembre 1780 ) — Cf. Affaires étrangères, vol. CV, fol. 306; le marquis de Vérac, 3i oc* tobre 1780.

(2) Hermar, Geschichte des Russischen Staatet, Band VI, p. 451.

lui serait difficile d'agir autrement, lorsqu'elle sait que vous blâmez ses penchants, ses liaisons, son système d'administration et sa conduite politique (1). »

Si, vers 1780, de nouvelles dissensions surgissent à la cour impériale, la faute n'en retombe pas tout entière sur Paul. Les torts les plus graves sont à la charge de Catherine. Deux enfants naissent au grand-duc, deux fils, Alexandre et Constantin. Ces enfants, l'impératrice les prend à leur père, les accapare, les fait élever sous ses yeux, les soustrait aux soins et aux caresses paternelles. Elle s'applique à faire le vide autour de son fils et lui interdit jusqu'aux joies du foyer.

Celui qui sera un jour l'empereur Alexandre I*% qui délivrera de Napoléon la Russie et l'Europe, vient au monde le 12 décembre 1777. La cour et la ville accueillent sa naissance avec allégresse. « Toutes nos têtes, s'écrie Catherine, sont renversées par la multitude des fêtes, des bals, des mascarades, des comédies, opéras sérieux ou bouffons, en un mot, nos cervelles sont renversées, je le répète (2). » La grande-duchesse fait confidence à l'archevêque Platon de ses premières joies materternelles : c'est une femme de foyer, impatiente d'avoir à aimer, à soigner, à élever des enfants (3) . Le grand-duc, qui a pris le goût de la famille, de la vie d'intérieur, parle de a son petit bonhomme » avec autant d'émotion que de tendresse. Parfois, dans ses lettres à Sacken, il fait entendre comme un soupir étouffé (4). Cet enfant, qui doit s'asseoir un jour sur le trône des tsars, appartient à l'empire, mais non à l'impératrice, et cependant Cathe-

(i) Mémoires, t. III, p. 534.

(2) Sbornik, t. XXIII, p. 81, lettre à Grimai.

(3) Rousski Archiv, 1887, t. II, p. 279.

(4) Sbornik, t. XX, p. 416-418.

rine l'accapare dès le berceau. A peine a-t-il vu le jour qu'elle le prend dans ses bras et l'éloigné de sa mère. « J'emportai, raconte-t-elle, M. Alexandre, après l'avoir fait laver, dans une autre chambre où je le plaçai sur un grand carreau. On l'enveloppa fort légèrement. Après que cela fut fait, on mit M. Alexandre dans la corbeille où est la poupée, afin que ses femmes n'eussent aucune tentation de le bercer. On lui donna pour nourrice la femme d'un garçon jardinier de Tsarskoïé-Célo, et après son baptême il fut transporté des appartements de Mme sa mère dans celui qui lui était destiné. Le petit lit de M. Alexandre — car il ne connaît ni bercer ni berceau — est de fer, sans rideaux ; il couche sur un matelas couvert d'un cuir qu'on couvre du drap de son lit. II a un oreiller, et sa couverture d'Angleterre est très légère. On a évité toutes les agaceries étourdissantes, mais on a toujours parlé haut dans sa chambre, même pendant son sommeil (1). » Catherine sait habiller le nouveau-né, le soigner, l'apaiser, l'endormir. Afin qu'on le porte moins sur les bras, elle lui donne un tapis qu'on étend dans sa chambre. « Là une ou deux femmes s'asseyent par terre et on couche M. Alexandre sur son ventre. C'est là qu'il se vautre que c'est un plaisir à voir; il se met à quatre pattes, il recule quand il ne peut avancer. » La grand'mère lui confectionne un habit dont elle envoie le modèle aux cours de Suède et de Prusse. « Tout est cousu ensemble et se met d'un seul coup et se ferme par derrière avec quatre ou cinq petits crochets; à l'entour de l'habit il y a une frange et cela habille parfaitement. . . L'enfant ignore presque qu'on l'habille, on lui fourre les bras et les pieds dans son habit à la fois; et voilà qui est

(1) Sbornik, t. XXVII, lettre à Gustave III de Suède.

fait ; c'est un trait de génie de ma part que cet habit (1). » La tendresse de la tsarine pour son petit- fils est ingénieuse, naïve et ravissante. Alexandre est « beau comme un ange » . Ses yeux sont a très spirituels « . Il fait cent petites choses : il parle, il caresse, il bat des mains, il flatte, il fait la révérence. Ces gentillesses, ces drôleries sont « infiniment intéressantes * , et Catherine les raconte dans des lettres d'un badinage charmant. « Je baptisais avant-hier un enfant avec M. Alexandre qui, entendant crier cet enfant, dit, dans son langage monosyllabique, qu'on donne à cet enfant sa nourrice. Voyant cela, je fis exécuter sur-le-champ la proposition de M. Alexandre, vu que marchand d'oignon se connaît en ciboule, selon l'ancien proverbe de Sancho Pança, et, à la lettre, l'enfant se tut (2) . » A quatre ans, l'enfant devient un bon petit diable. Un jour qu'il est malade, il s'enveloppe dans un manteau, grelottant de fièvre, et fait la sentinelle devant la chambre de sa grand'mère. « J'ai demandé qu'est-ce que c'était que cette cérémonie-là? Il m'a dit : C'est une sentinelle qui meurt de froid (3) . » C'est plaisir de jouer avec lui : a Si vous saviez ce que c'est qu'Alexandre boutiquier, Alexandre cuisinier, Alexandre passant, lui personnellement, par toutes les différentes classes d'hommes de métier, peignant, tapissant, mêlant et broyant les couleurs, hachant le bois, nettoyant les meubles, faisant le cocher, le palefrenier (4) ! » Il est curieux de voir celle qu'on serait tenté d'appeler la Messaline du Nord tailler des habits, découper des images, fabriquer des jouets pour son petit-

(i) Sbornik, t. XXIII, p. 205, lettre à G ri in m.

(2) Id., t. XXIII, p. 154.

(3) /</., t. XXIII, p. 266.

(4) Id., t. XXIII, p. 233.

61s. Il ne Test pas moins de voir se vautrer à terre, gambader, faire le polisson un enfant qui mènera par le glaive un empire géant, celui-là même qui, vaincu à Austerlitz et à Friedland, vaincra à Leipzig et conquerra Paris.

Le second fils de Paul, Constantin, n'est pas moins choyé par sa grand'mère. Marie Féodorovna le met au monde le 29 avril 1779. - Ce drôle-là, écrit plaisamment Catherine, s'est fait attendre depuis la mi-mars ; et quand une fois il s'est mis en chemin, il nous est tombé comme la grêle, dans une heure et demie. Les bonnes vieilles qui sont autour de lui prétendent qu'il me ressemble comme deux gouttes d'eau. » 11 est plus délicat que son frère aîné et « pour peu que l'air froid le touche, il cache son nez dans les langes (1) ». Ce frêle enfant tient, dès le berceau, une grande place dans les ambitieux projets de la tsarine ; elle lui destine le trône de Byzance (2) ; elle songe à rétablir à son profit l'ancien empire grec dans sa complète indépendance et à former entre cet empire qui s'étendra jusqu'au Danube et la Russie qui s'arrêtera au Dniester un État intermédiaire, la Dacie. Elle suit son idée, elle donne à son petit-fils le nom significatif de Constantin : « On m'a demandé qui serait le parrain;* j'ai dit : je ne connais que mon meilleur ami Abdoul-Hamet qui puisse l'être; mais, comme nul chrétien ne saurait être baptisé par un Turc, au moins faisonslui honneur en le nommant Constantin . Et tout le monde s'écria : Constantin! Et le voilà, Constantin, gros comme le poing (3)! » C'est à des nourrices grecques que le

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 136.

(î) • La naissance du jeune grand-duc, le nom de Constantin que l'impératrice lui a donné, ouvrent le champ aux conjectures les plus romanesques. On ne suppose pas moins que le dessein de rétablir l'empire grec. « (Affaires étrangères, vol. Cil, fol. 349; M. de Corberon, 14 mai 1779.)

(3) Sbornik, t. XXIII, p. 136.

« tnarmot » est confié. Il faut qu'il n'entende parler que le grec; plus tard il faudra qu'il étudie la langue de Thémistocle et de Démosthène, qu'il se nourrisse de la moelle de Platon, qu'il emploie toute la souplesse de son caractère à se faire Grec (1). Mais les impératrices proposent et Dieu dispose : Constantin, au lieu de régner sur le Bosphore, gouvernera la Pologne jusqu'au jour où, chassé de Varsovie par l'insurrection, il laissera à Paskiévitch le soin de terminer dans ce malheureux pays l'œuvre de fer et de sang. Ce nourrisson de la Grèce n'aura pas beaucoup de pitié, en 1826, pour les Grecs, sujets révoltés du sultan. On l'entendra dire à un agent de Metternich : « Je vous assure que j'ai souvent été tenté de me faire débaptiser en voyant la valeur que certaines gens attachaient à mon nom. » Il ajoutait ironiquement : a Avez-vous lu l'article de M. de Chateaubriand où il fonde un si grand espoir sur moi pour la restauration de la Grèce? Ma foi, il faut avouer qu'il me connaît bien (2)! »

La souveraine entend diriger elle-même et selon ses principes l'éducation de ses petits-fils. Voilà quinze ans qu'elle étudie avec une curiosité fougueuse les questions d'enseignement, cherchant, discutant, imaginant et bavardant, remuant tout avec ardeur et intempérance et croyant parfois avoir inventé des idées puisées dans les livres de Locke et de Jean-Jacques Rousseau (3) ! Pourrait-elle laisser échapper l'occasion de mettre à l'essai sa

(i) Masson, Mémoires secrets, t. II, p. 164. — On trouve dans le Rousski Archiv de 1887, t. II, des lettres de Constantin écrites en grec.

(2) A)f. Sterïi, Geschichte Europas, 1815-1871, t. III, p. 388 (d'après un rapport de M. de Bombelles conservé aux archives de Vienne).

(3) Voir dans Wâuszbwki, le Roman d'une impératrice, le chapitre intitulé : Catherine pédadogue.

méthode pédagogique? Elle a, sinon un système bien lié et bien conduit, du moins des idées justes. Dans sa correspondance avec Grimm, on voit qu'elle veut laisser Alexandre se développer lui-même, essayer, tâtonner, chercher, trouver, a Pour M. Alexandre, laissez-le à luimême. Pourquoi voulez-vous qu'il sache absolument comme on a pensé ou ce qu'on a su avant lui?... J'ai grand soin de ne l'appliquer à rien; il fait ce qu'il veut; on ne l'empêche qu'à se faire du mal et aux autres. » Le savoir dont il aura besoin, il l'acquerra plus tard, quand les forces de son esprit se seront accrues. A ses moments perdus et dès 1780, Catherine écrit pour Alexandre et pour Constantin « l'A B C de la grand'mère, » des récits de l'histoire russe, toute une bibliothèque « Alexandro-Constantinienne » qui a les honneurs de l'impression non seulement en Russie, mais en Allemagne. Elle accomplit sa tâche d'éducatrice avec autant d'intelligence que de dévouement. Mais il ne faut personne entre elle et ses élèves ; le père et la mère sont écartés avec un soin jaloux; leur influence ne saurait être que pernicieuse. L'impératrice ne craint pas d'écrire un jour au sujet du petit Alexandre « qui ne sait pas parler encore et qui n'a qu'un an et demi » : a On me l'avait gâté pendant quatre jours que je ne l'avais pas vu (l). » Et un peu plus tard, quand l'intelligence de l'enfant s'éveille, elle annonce fièrement à Grimm qu'il deviendra « un excellentissime personnage », à la condition toutefois que ses parents, imbus d'idées fausses et de préjugés, ne mettent point obstacle à ses progrès (2). Il semble que l'impératrice ait reporté sur le fils aîné de Paul toutes ses espérances. Beaucoup déjà soupçonnent qu'elle caresse

(1) Sbornik, t. XXIII, p. 148.

(*) M., t. XXIII, p. «79.

d*ns la pénombre de sa pensée de secrets desseins en faveur d'Alexandre et qu'elle tentera de lui laisser la «couronne au détriment du grand-duc Paul (1) .

<(1) La Cour de Russie, p. 381, dépèche de HarrU du 17 décembre

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