A STRASBOURG
LucKRNE, /« 25 août 1809.
Monsieur et madame, les marques d'amitié que j'ai reçues de vous à mon passage par votre bonne ville me
persuadent que vous serez bien aises d'avoir de mes 1850 nouvelles, et de savoir un peu ce que je deviens. En vous quittant, j'allai à Bâle ; je n'y vis que la maison fort intéressante de M. Haas, auquel j'étais adressé par M. Levraut ; l'occasion qui se présenta de me rendre à Zurich d'une manière très convenable à ma fortune,^ 1855 c'est-à-dire presque gratis, me décida pour ce voyage. Ce fut là que je commençai à me trouver en Suisse, pays vraiment admirable dans cette saison. La beauté tant vantée des sites fit sur moi l'effet ordinaire, me surprit et m'enchanta. Il y avait là un prince russe avec sa 1860 femme et ses enfants, tous fort bonnes gens, quoique princes ; parlant français mieux que les nôtres, ce que vous croirez aisément. Leur connaissance que je fis me fut utile et agréable. Nous vtmes le lac en bateau, les environs en voiture (où les voitures pouvaient aller), le 1865 reste à pied ; tout me convenait à cause de la compagnie ; on riait à n'en pouvoir plus, on causait gaiement. J'osai bien leur parler de leur vilain pays, dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses. Je fus ainsi deux jours avec eux sans m'ennuyer ; après quoi toute 1870 cette famille, prince, princesse, petits princes, valets et servantes fort jolies, tout cela partit en trois carrosses pour les eaux de Baden, et partira peut-être quelque jour en un seul tombereau pour la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis sans la leur communiquer. 1875
Sur le lac. Dieu m'est témoin que je pensai à mes amis des bords du Rhin, vous compris et en tête, si vous le trouvez bon, et voici comment j'y pensai tout naturellement : je regardais les eaux de ce lac transparentes comme le cristal ; celles de la Limate en sortent et vont 1880 se jeter dans le Rhin. Vous voyez, monsieur et madame, comme mes pensées, en suivant l'onde fugitive, arrivaient
^ Avec un commis voyageur de Sedan.
6o LETTRES ECRITES
doucement à vous. Les vôtres n'aurai en t-elles pas pu remonter quelquefois le cours de l'eau ? Cela n'est pas
1885 sî naturel ; aussi n'osai-je m'en flatter.
Après le départ de mes Russes, je ne fus pas longtemps sans trouver ime autre occasion aussi peu coûteuse que la première pour venir à Lucerne, en reprenant ma direction vers l'Italie. Arrivé dans cette ville, je voulus, avant
1890 d'aller plus loin, reconnaître le pays, où je vis beaucoup d'ombrages, point de vignes, des sapins, et, du côté du midi, un rempart de montagnes toujours couvertes de neiges. J'en conclus que c'était là un lieu très propre à passer le mois d'août, et l'asile que je cherchais contre la
1895 ^ë^ ^^ ^^ canicule, comme parle Horace. Le hasard me fit connaître un jeune baron qui venait d'hériter d'une . jolie maison de campagne sur le bord du lac, à demilieue de la ville ; nous allâmes ensemble la voir, et sur l'assurance qu'il me donna de n'y jamais mettre le pied,
1900 j'y acceptai le logement d'où je vous écris, que j'occupe
depuis un mois, et que je compte occuper jusqu'à la fin
de septembre ; car je ne crois pas que l'Italie, dans la