partie où je veux aller, soit habitable avant ce temps
Ma demeure est à mi-côte, en plein midi, au-dessus
1905 d'une vallée tapissée de vert, mais d'un vert inconnu à vous autres mondains, qui croyez être à la campagne auprès des grandes villes. J'ai en face une hauteur qu'on appellerait chez vous montagne, toute couverte de bois, et ces bois sont pleins de loups dont je reçois chaque
1910 matin les visites dans ma cour, comme M. de Champcenetz recevait ces créanciers ; plus loin je vois dans les grandes Alpes l'hiver au-dessus du printemps, à droite d'autres montagnes entrecoupées de vallons, à gauche le lac et la ville, et puis encore des montagnes ceintes de
1913 feuillages et couronnées de neige. Ce sont là ces tableaux qu'on vient voir de si loin, mais auxquels nous autres
DE FRANCE ET d'iTALIE 6i
Suisses nous ne faisons non plus d'attention qu'un mari aux traits de sa femme après quinze jours de ménage.
Quant à ma vie, j'en fais trois parts: l'une pour manger et dormir, l'autre pour le bain et la promenade, 1920 la troisième pour mes vieilles études dont j'ai apporté d'amples matériaux. Le jardinier et sa femme qui me servent n'entendent pas un mot de français : ainsi j'observe strictement le silence de Pythagore et à peu près son régime. Je ne vais jamais à la ville, où je ne 1925 connais personne, et où je ne suis connu que des femmes par une aventure assez drôle.
Je me baigne tous les jours dans le lac, et le plus souvent dans un endroit qui est un port pour les bateaux. Dimanche dernier, au soleil couchant, je m'étais dés- 1930 habillé pour me jeter à l'eau. Les ^ux de ces lacs, par parenthèse, sont toujours très froides, et le baptême n'en est que plus salutaire. Mais on n'en use point ici, et je crois même qu'il n'y a personne dans tout le pays qui sache nager. Moi qui n'ai point d'autre plaisir, je m'en 1935 donne du matin au soir, et je m'en trouve très bien. J'avais donc défait ma toilette. Un bouquet d'arbres, une espèce de lisière de taillis le long du rivage, m'empêcha de voir quelques barques qui venaient côte à côte prendre terre où j'étais, et qui, survenant tout à 1940 coup, me mirent au milieu de vingt femmes, dans le costume d'Adam avant le péché. Ce fut, je vous assure, une scène, non pas une scène muette, mais des cris, des éclats de rire ; je n'ouïs jamais rien de pareil ; les échos s'en mêlant redoublèrent le vacarme. Ces dames se 1945 sauvèrent où elles purent, et moi je m'enfuis sous les ondes, comme les grenouilles de La Fontaine. Je fus prier les Nymphes de me cacher dans leurs grottes profondes, mais en vain. Il me feUut bientôt remettre le nez hors de l'eau ; bref, les Lucernoises me connaissent, 1950
et c'est peut-être ce qui m'empêche de leur faire ma cour.
Je corrige un Plutarque qu'on imprime à Paris. C'est un plaisant historien, et bien peu connu de ceux qui ne
1955 le lisent pas en sa langue ; son mérite est tout dans le style. Il se moque des feits, et n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison.
i960 Toutes ces sottises qu'on appelle histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goût.
Voilà, monsieur et madame, comme se passe mon temps, fort doucement, je vous assure, mais avec une rapidité qui m'effraierait, si j'y songeais. Je ne fais pas
1965 cette folie. Je ne songe qu'à vivre pour vous revoir un jour, et je m'y prends, ce me semble, assez bien. Ce qui rend mes heures si rapides, c'est que je ne suis guère oisif. Je puis dire comme Caton : Je ne fus jamais si occupé que depuis que je n'ai plus rien à faire. Enfin,
1970 si j'avais de vos nouvelles, je ne désirerais rien, et il y aurait au monde un homme content de son sort. Écrivezmoi donc bientôt. . . .