‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 37 sur 74 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

et parle de semblables fêtes avec son respect ordinaire pour les choses saintes. On jugerait par là de son siècle et de lui, si tout d'ailleurs ne montrait pas dans quelles épaisses ténèbres était plongé le genre humain, qui seule-

130 ment tâchait de s'en tirer alors, et fit bientôt de grands progrès, non dans les sciences utiles, la religion s'y opposant, mais dans les arts de goût qu'elle favorisait. Le temps d'Hérodote fut l'aurore de cette lumière, et comme il a peint le monde encore dans les langes, s'il

135 faut ainsi parler, d'où lui-même il sortait, son style dut avoir et de fait a cette naTveté, bien souvent un peu enfantine, que les critiques appelèrent innocence de la diction, unie avec un goût du beau et une finesse de sentiment qui tenaient à là nation grecque.

140 Cela seul le distingue de nos anciens auteurs avec lesquels il a d'ailleurs tant de rapports, qu'il n'y a pas peut-être une phrase d'Hérodote, je dis pas une, sans excepter la plus gracieuse et la plus belle, qui ne se trouve en quelque endroit de nos vieux romanciers, ou

145 de nos premiers historiens, si ainsi se doivent nommer. On l'y trouve, mais enfouie comme était l'or dans Ennius, sous des tas de fiente, d'ordures, et c'est en quoi notre français se peut comparer au latin, qui resta longtemps négligé, insulté, sacrifié à une langue étrangère. Le

150 grec étouffe le latin à son commencement, et l'empêcha toujours de se développer : autant en fit depuis le latin au français pendant le cours de plusieurs siècles. Non seulement alors qu'écrivait Ennius, mais après Virgile et Horace, la belle langue c'était le grec à Rome, le latin

155 chez nous au temps de Join ville et de Froissard. On ne parlait français que pour demander à boire ; on écrivait le latin que lisaient, étudiaient savants et beaux esprits, tout ce qu'il y avait de gens tant soit peu clercs j et caméra compotorum paraissait bien plus beau que la chambre

d'hérodote 163

des comptes. Cette manie dura et même n'a point passé ; 160 des inscriptions nous disent, en mots de Cicéron, qu'ici est le marché Neuf ou bien la place aux Veaux. Que pouvait faire un pauvre auteur employant l'idiome vulgaire? Poètes, romanciers, prosateurs se trouvaient dans le cas de ceux qui maintenant voudraient écrire le picard ou le 165 bas-breton. En Italie, Pétrarque eut honte de ses divins tercets, parce qu'ils étaient italiens ; et depuis, ne reprocha-t-on pas à Machiavel d'avoir écrit l'histoire autrement qu'en latin, faute que ne fît pas le président de Thou. Partout la langue morte tuait la langue vivante. 170 Lorsqu'enfin on s'avisa, fort tard, d'écrire pour le public, et non plus seulement pour les doctes, le latin domina encore dans ces compositions, qui ainsi n'eurent jamais le caractère simple des premiers ouvrages grecs, dictés par la nature. 175

La littérature grecque est la seule, en effet, qui ne soit pas née d'une autre, mais produite par l'instinct et le sentiment du beau chez un peuple poète. Homère, avec raison, se dit inspiré des dieux, tenant son art des dieux, dit-il, sans être enseigné d'aucun homme. Il n'a point 180 eu d'anciens, fut lui-même son maître, ne passa point dix ans dans le fond d'un collège à recevoir le fouet, pour apprendre quelques mots qu'il eût pu, chez lui, savoir mieux en cinq ou six mois ; il chante ce qu'il a vu, non pas ce qu'il a lu, et il nous faut le lire, non pour l'imiter, 185 mais pour apprendre de lui à lire dans la nature, aujourd'hui lettre close à nous, qui ne voyons que des habits, des usages ; l'étude de l'antique ramène les arts au simple, hors duquel, point de sublime.

Hérodote et Homère nous représentent l'homme 190 sortant de l'état sauvage, non encore façonné par les lois compliquées des sociétés modernes ; l'homme grec, c'està-dire, le plus heureusement doué à tous égards ; pour la

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