‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 38 sur 74 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

beauté, qu'on le demande aux statuaires, elle est née en

19s ce pays-Ut ; l'esprit, il n'y a point de sots en Grèce, a dit quelqu'un qui n'aimait pas les Grecs et ne les flattait point. Aussi, tout art vient d'eux, toute science ; sans eux, nous ne saurions pas vivre. Gloire, amour du pays, vertus des grandes âmes, où parurent-elles mieux que

200 dans ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font encore ? Ce sont les commencements d'une telle nation que nous montrent ces deux auteurs.

Le sujet leur est commun, la guerre de l'Europe contre l'Asie ; jamais il n'y en eut de plus grand ni qui

205 nous touchât davantage. Il y allait pour nous de la civilisation, d'être policés ou barbares, et la querelle était celle du monde entier pour qui le germe de tout bien se trouvait dans Athènes. L'ancienne, l'éternelle querelle se débattait à Salamine, et si la Grèce eût succombé, c'en

210 était fait ; non que je pense que le progrès de l'esprit humain, dans la perfection de son être, pût dépendre d'une bataille ni même d'aucun événement ; mais comme il fut arrêté depuis par la férocité romaine et d'autres influences qui faillirent à perdre la civilisation, elle eût

215 péri pour un long temps à Salamine, dès sa naissance, par le triomphe du barbare.

Us écrivirent, non dans le patois esclave, comme nos Froissard, nos Joinville, mais dans la langue belle alors, c'est-à-dire ancienne i car en la déliant du rhythme

220 poétique, ils lui conservaient les formes de k poésie, les expressions et les mots hors du dialecte commun. ... Le dialecte poétique, chez les Grecs, était le vieux grec, en Italie, c'est le vieux toscan, qu'on retrouve dans le contado de Siène et du val d'Arno. Il ne faut pas croire

225 qu'Hérodote ait écrit la langue de- son temps commune en lonie, ce que ne fit pas Homère même, ni Orphée, ni Linus, ni de plus anciens, s'il y en eut ; car le premier

d'hérodote 165

qui composa, mit dans son style des archaïsmes. Cet ionien si suave n'est autre chose que le vieux attique auquel il mêle, comme auraient fait tous ses devanciers 230 prosateurs, le plus qu'il peut de phrases d'Homère et d'Hésiode. La Fontaine, chez nous, empruntant les expressions de Marot, de Rabelais, fait ce qu'ont fait les anciens Grecs, et aussi est plus grec cent fois que ceux qui traduisaient du grec. De même Pascal, soit 235 dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de Platon, quant au style, qu'aucun traducteur de Platon.

Que ces conteurs des premiers âges de la Grèce aient conservé la langue poétique dans leur prose, on n'en 240 saurait douter après le témoignage des critiques anciens, et d'Hérodote, qu'il suffit d'ouvrir seulement pour s'en convaincre. Or, la langue poétique partout, si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins. Malherbe, homme de cour, disait : J'apprends tout mon français à la place 245 Maubert j et Platon, poète s'il en fut, Platon, qui n'aimait pas le peuple, l'appelle son maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou de Peretola, il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dans Pétrarque, tandis qu'un cavalier de San-Stefano 250 parle l'italien francisé {infrancesato^ comme ils disent) des antichambres de Pitti, Ariane^ ma sœur^ de quel amour blessée^ n'est point une phrase de marquis ; mais nos laboureurs chantent : féru de ton amour^ je ne dors nuit ni jour. C'est la même expression. L'autre qui dit de 255 Jeanne :

Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête Et se prit à pleurer.^

n'a point trouvé cela certes dans les salons 5 il s'exprime en poète ; pouvait-il mieux ? jamais, ni avec plus de ^^

* Casimîr Dclavigne.

l66 PRÉFACE DU TRADUCTEUR

grâce, de douceur, d'harmonie. C'est la langue poétique, antique ; et mes voisins allant vendre leur âne à la foire de Chousé, ne causent pas autrement, n'emploient point d'autres mots. Il continue de même, c'est-à-dire, très

265 bien : qui finspira^ jeune et faihle bergère^ et non pas, qui vous conseilla, mademoiselle, de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais ? Le ton, le style du beau monde sont ce qu'il y a de moins poétique dans le monde. M™« Dacier commençant: Déesse^ chant ex^ je

270 devine ce que doit être tout le reste. Homère a dit grossièrement : Chante^ déesse^ le courroux, . . .

Par tout ceci, on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse, rai de, apprêtée, pauvre d'ailleurs, mutilée

275 par le bel usage, c'est étrangement s'abuser ; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine. Ce n'est pas trop assurément de tout notre français poiu" rendre le grec d'Hérodote, d'un auteur que rien n'a gêné, qui, ne

2^ connaissant ni ton, ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom, fait de son mieux pour qu'on l'entende, se reprenant, se répétant de peur de n'être pas compris, et faute d'avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours très bien le substantif et

285 l'adjectif. Un abbé d'Olivet, un homme d'académie ou prétendant à l'être, ne se peut charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans l'idiome des dédicaces, des éloges, des compliments.

C'est pourtant ce qu'ont essayé de fort honnêtes gens

290 d'ailleurs, qui sans doute n'ont point connu le caractère de cet auteur, ou peut-être ont cru l'honorer en lui prêtant im tel langage, et nous le présentant sous les livrées de la cour, en habit habillé : au moins est-il sûr qu'aucun d'eux n'a même pensé à lui laisser un peu de sa

d'hérodoté 167

façon simple, grecque et antique. Saisissant, comme ils 295 peuvent, le sens qu'il a eu dessein d'exprimer, ils le rendent à leur manière, toujours parfaitement polie et d'une décence admirable. Figurez-vous un truchement qui, parlant au sénat de Rome pour le paysan du Danube, au lieu de ce début : 300

Romains, et vous Sénat, assis pour m'écouter,

commencerait: Messieurs, puisque vous me faites l'honneur de vouloir bien entendre votre humble serviteur, j'aurai celui de vous dire. . . . Voilà exactement ce que font les interprètes d'Hérodote. La version de Larcher, pour ne 305 parler que de celle qui est la plus connue, ne s'écarte jamais de cette civilité : on ne saurait dire que ce soit le laquais de M"*® de Sévigné, auquel elle compare les traducteurs d'alors ; car celui-là rendait dans son langage bas le style de la cour, tandis que Larcher, au contraire met en style 3 10 de cour ce qu'a dit l'homme d'Halicarnasse. Hérodote, dans Larcher, ne parle que de princes, de princesses, de seigneurs et de gens de qualité; ces princes montent sur le trône, s'emparent de la couronne, ont une cour, des ministres et de grands officiers, faisant, comme on peut 3^5 croire, le bonheur des sujets ; pendant que les princesses, les dames de la cour, accordent leurs faveurs à ces jeunes seigneurs. Or est-il qu'Hérodote ne se doute jamais de ce que nous appelons prince, trône et couronne, ni de ce qu'à l'académie on nomme faveurs des dames et bonheur 320 des sujets. Chez lui, les dames, les princesses mènent boire leurs vaches ou celles du roi leur père, à la fontaine voisine, trouvent là des jeunes gens, et font quelque sottise, toujours exprimée dans l'auteur avec le mot propre : on est esclave ou libre, mais on n'est pas sujet dans Hérodote. 325 Cependant, en si bonne et noble compagnie, Larcher a fort souvent des termes qui sentent un peu l'antichambre

l68 PRÉFACE DU TRADUCTEUR

de madame de Sévigné ... il ne nommera pas le boulanger de Crésus, le palefrenier de Cyrus, le chau-

330 dronnier Macistos ; il dit grand panetier, écuyer, armurier, avertissant en note que cela est plus noble.

Cette rage d'ennoblir, ce jargon, ce ton de cour, infectant le théâtre et la littérature sous Louis XIV et depuis, gâtèrent d'excellents esprits, et sont encore cause

335 qu'on se moque de nous avec juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient, dans nos tragédies, le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille qui lui demande raison, aux yeux de tous les Grecs ; et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour M°** sa

340 cousine. L'imitation de la cour est la peste du goût aussi bien que des mœurs. Un langage si poli, adopté par tous ceux qui, chez nous, se sont mêlés de traduire les anciens, a fait qu'aucun ancien n'est traduit, à vrai dire, et qu'on n'a presque point de versions qui gardent

345 quelques traits du texte original. Une copie de l'antique, en quelque genre que ce soit, est peut-être encore à faire. La chose passe pour difficile, à tel point que plusieurs la tiennent impossible. Il y a des gens persuadés que le style ne se traduit pas ni ne se copie d'un tableau. Ce

350 que j'en puis dire, c'est qu'ayant réfléchi là-dessus, aidé de quelque expérience, j'ai trouvé cela vrai jusqu'à un certain point. On ne fera sans doute jamais une traduction tellement exacte et fidèle, qu'elle puisse en tout tenir lieu de l'original, et qu'il devienne indifférent

355 de lire le texte ou la version. Dans un pareil travail, ce serait la perfection qui ne se peut non plus atteindre en cela qu'en toute autre chose ; mais on en approche beaucoup, surtout lorsque l'auteur a, comme celui-ci, un caractère à lui, quoique véritablement si naTf et si simple,

360 qu'en ce sens il est moins imitable qu'un autre. Par malheur, il n'a eu longtemps pour interprètes que des

Page 1