‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 6 sur 74 · LETTRES ECRITES DE FRANCE ET D'ITALIE · texte numérisé non relu

LETTRES ECRITES DE FRANCE ET D'ITALIE

A M. CHLEWASKI

A TOULOUSE

RoMK, le % janvier 1799.

Monsieur, après vous avoir annoncé que je m'arrêterais à Milan, je vous écris de Rome^ encore tout étourdi de me 5 voir lancé si loin de Theureux pays où vos lettres pouvaient me parvenir en huit jours. Je ne sais comment cela s*est fait, mais me voilà décidément redevenu soldat, par conséquent sine sede^ vivant à la mode des Scythes, quorum plamtra vaga rite trahunt domos. Et pour avoir de vos 10 lettres, qui me sont devenues nécessaires depuis que vous m'en avez fait goûter d'une si bonne, je me trouve un peu embarrassé à vous donner mon adresse. Car nous autres conquérants, emportés par la victoire, nous ne savons guère aujourd'hui où nous serons, ni si nous serons, 15 demain. En cherchant la gloire, nous trouvons la mort. Je m'arrête tout court sur cette phrase, car je sens qu'un pareil style m'emporterait haut et loin. N'allez pas conclure de tout ceci que ce n'est pas la peine d'écrire à des gens dont l'existence même est toujours douteuse, et, sans 20 vous inquiéter si je suis des morts ou des vivants, adressezmoi bientôt xme lettre dans ce monde-ci au quartier général de V armée de Rome, et comptez que, si on ne me

• .-2. • .-,^^-- V . -Î,ETTRES ÉCRITES

donne point d'autre emploi que celui que j'exerce, elle 25 me trouvera bien sain et me fera bien aise.

Ce laurier qu'Horace appelle morte venaient est ici à

meilleur marché. Ceux dont se charge ma tête ne me

coûtent guère, je vous assure. J'en prends maintenant à

mon aise, et je laisse fuir les Napolitains, qui sont, à 30 l'heure où je vous écris, de l'autre côté de Garigliano : je

ne fois pas tant de chemin pour trouver des ennemis, et . ceux-là ne valent pas la peine qu'on coure après eux.

Vous aurez vu sans doute dans les papiers publics l'histoire

de leur déconfiture^ 35 Je m'en tais donc ici, de crainte de pis faire.

Ce que je pourrais vous en apprendre, bon à dire sous les peupliers qui bordent votre canal, ne vaut rien à mettre dans une lettre.

Par une raison semblable, je ne vous dirai rien de

40 Lyon, où j'ai passé deux semaines sans plaisirs et sans peines, bonnes par conséquent selon les stoïques, mauvaises au dire d'Épicure. . . .

Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sûr que ce tableau vous intéresserait.

45 Mais vous en parler sérieusement, cela vous ennuierait, et pour vous le peindre en ridicule, c'est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons, et qui font, pour bien vivre avec les Français, des bassesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents

50 des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer, et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les Serbelloni, ici les

çç Borghèse et les Santa-Croce. La princesse de ce nom famosissima mulier^ ... a lancé son fils dans les troupes

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françaises. Il s'est fiiit blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse, qui ont acheté moins cher des honneurs à peu près pareils, sont deux polissons incapables d'être jamais des laquais supportables, 60 aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu'ils prodiguent à des gens qui les méprisent.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

J'ai pourtant trouvé ici une connaissance fort agréable, et cela sans recommandation, chose difficile pour un 65 Français. Un jour que j'étais allé voir seul ce qui reste du Musée et de la bibliothèque du Vatican, j'y trouvai l'abbé Marini, autrefois archiviste ou garde des Archives de la chambre apostolique, homme assez savant dans les langues anciennes, mais surtout fort versé dans la science 70 des inscriptions, dont il a publié des ouvrages estimés. Son nom, que j'entendis prononcer, me fiiisant soupçonner ce qu'il pouvait être (car j'avais vu ses ouvrages cités dans je ne sais quelle préface latine d'un auteur allemand), je me décidai à l'aborder. Il se trouva heureusement qu'il 7^ parlait assez français. Il me répondit avec honnêteté ; et, après une conversation de quelques minutes, me conduisit chez lui, où je trouvai une bibliothèque excellente, dont je dispose à présent, un cabinet d'antiquités, force tableaux, dessins, estampes, cartes, etc. Je suis au- go jourd'hui de ses intimes, et comme dit Sénèque, primae admissionisj ce qui contribue surtout à me rendre agréable le séjour de Rome.

Il m'a prêté, outre ses livres, je veux dire ceux qu'il a composés, auxquels je n'entends pas grand'chose, d'autres g^ dont j'avais besoin pour me remettre un peu de la fatigue des conversaxioni franco-italiennes, et m'a conté différentes choses assez curieuses de plusieurs personnages célèbres qu'il a vus de près, car il a été fort considéré de plusieurs

90 ministres, cardinaux et autres puissants d'alors, et même il passe pour avoir eu quelque crédit auprès des deux derniers papes. Je regrette de ne pouvoir ou de n'oser mettre ici tout ce qu'il m'a dit de l'abbé Maury, qu'il a bien connu et jugé. Mais forsan et haec olim meminisse

95 juvabit^ si le ciel accorde à mes prières de vous revoir quelque jour. • . •

Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent ; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent

100 de sa parure. Permis à vous, Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées ; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement, de misère et d'opprobre où est tombée cette

105 pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie ! Maintenant

iio il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la main, cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous

115 dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.

Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panem et circenses :

120 ils se passent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissaire, ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus

nécessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus 125 huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez ! nous vengeons bien Punivers vaincu !

Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu prés telle que vous Tavez vue, et nos curieux, qui n*esti- 130 ment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghése et de la 135 villa Pamphili, qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'ime peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous 140 voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec, si je ne me trompe. Il n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon : Lugete^ Veneret Cupidinesque^ et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et 145 Winckelmann, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.

Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnese, les Onesti, au Muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les 150 Anglais en ont eu leur part, et des commissaires français, soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette aiFaire n'aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence du Bembo, manuscrit des plus 155 estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. Vénus de la villa Borghése a été blessée à la main par

quelques descendants de Diomède, et Thermaphrodite {immane ne/as /) a un pied brisé.

i6o A M. CHLEWASKI

A TOULOUSE

RoMi, 2y février 1799.

Monsieur, je vous promets de m'in former de toutes les personnes dont vous me demandez des nouvelles ; mais

165 ce ne peut être que dans quelque temps, parce que pour

le présent je ne vois presque personne, je ne sors point,

et je ferme ma porte. Je sais pourtant déjà, et je puis

vous assurer, que l'ex-jésuite Rolati n'est plus vivant.

L'Anténor dont vous me parlez est une sotte imitation

170 de l'Anacharsis, c'est-à-dire d'un ouvrage médiocrement écrit et médiocrement savant, soit dit entre nous. Il faut être bien pauvre d'idées pour en emprunter de pareilles. Je crois que tous les livres de ce genre, moitié histoire moitié roman, où les mœurs modernes se trouvent

175 mêlées avec les anciennes, font tort aux unes et aux autres, donnent de tout des idées très fausses, et choquent également le goût et l'érudition. La science et l'éloquence sont peut-être incompatibles ; du moins je ne vois pas d'exemple d'un homme qui ait primé dans l'une

180 et dans l'autre. Ceci a tout l'air d'un paradoxe ; la chose pourtant me paraît fort aisée à expliquer, et je vous l'expliquerais par raison démonstrative^ comme le maître d'armes de M. Jourdain, si je vous adressais une dissertation et non pas ma lettre, et si je n'avais plus envie de

185 savoir votre opinion que de vous prouver la mienne. Au reste, l'histoire du manuscrit prétendu trouvé parmi ceux d'Herculanum n'est pas moins pitoyable que l'ouvrage même. Tout cela prouve qu'il faut au public des livres

nouveaux (car celui-ci n'a pas laissé d'avoir quelque succès), et que notre siècle manque non de lecteurs mais d'auteurs, 190 ce qui peut se dire de tous les autres arts.

Puisque me voilà sur cet article, je veux vous bailler ici quelque petite signifiance de ce que j'ai remarqué de la littérature actuelle pendant mon séjour à Paris. Je me suis rencontré quelquefois avec M. Legouvé, dont le nom 195 vous est connu. Je lui ai ouï dire des choses qui m'ont étonné à propos d'une pièce dont on donnait alors les premières représentations. Par exemple, il approuvait fort ce vers prononcé par un amant qui, ayant cru d'abord sa maîtresse infidèle, se rassurait sur les serments qu'elle 200 lui faisait du contraire :

Hélas ! je te crois plus que la vérité même.

Cette pensée, si c'en est une, fut extrêmement applaudie, non-seulement par M. Legouvé, mais par tous les spectateurs, sans m'en excepter. Je sus bon gré à 205 l'auteur d'avoir voulu enchérir sur cette expression naturelle, mais déjà hyperbolique, je t^en crois plus que moimêmey plus que mes propres yeux^ et je compris d'abord qu'il ne serait pas fecile à ceux qui voudraient quelque jour pousser plus loin cette idée de dire quelque chose de plus 210 fort. Mais M. Legouvé me fit remarquer que, comme on ne croit pas toujours la vérité mais ce qu'on prend pour elle, l'auteur, qui est un de ses amis, eût bien voulu dire, je te crois plus que P évidence^ mais qu'il n'avait pu réussir à concilier ce sens avec la mesure de ses vers. ... 215

Cette pièce, dont je vis avec M. Legouvé la première représentation, était intitulée : Blanche et Montcassin, Je voudrais pouvoir vous dire toutes les remarques qu'il nous fit faire. Je vis bien alors, et depuis je l'ai encore mieux connu, que ses idées sont tout à fait dans le goût, je veux 220 dire dans le genre à la mode, et je ne doute pas que ce

genre ne règne dans ses ouvrages, lesquels d'ailleurs je n'ai point lus.

On me mena peu de temps après à une autre pièce,

225 que peut-être vous connaissez, Macbeth^ de Ducis, imitée,

à ce que je crois, de Shakspeare, et toute remplie de ces

beautés inconnues à nos ancêtres. Je vis là sur la scène

ce que Racine a mis en récit :

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux,

230 et ce qu'il n'a mis nulle part, des sorcières, des rêves, des assassinats, une femme somnambule qui égorge un enfant presque aux yeux des spectateurs, un cadavre à demi découvert et des draps ensanglantés ; tout cela, rendu par des acteurs dignes de leur rôle, faisait compassion à

235 voir, selon le mot de Philoxène. Je n'ai pas assez l'usage de la langue moderne et des expressions qu'on emploie en pareil cas pour vous donner une idée des talents que tout Paris idolâtre dans Talma. C'est un acteur dont sans doute vous aurez entendu parler. J'ai senti parfaîte-

240 ment combien son jeu était convenable aux rôles qu'il remplit dans les pièces dont je vous parle. Partout où il faut de la force et du sentiment, je vous jure qu'il ne s'épargne pas ; et dans les endroits qui ne demandent que du naturel, vous croyez voir un homme qui dit: Nicole^

245 apporte-moi mes pantoufles ; en quoi il suit ses auteurs, et me paraît à leur niveau. On a en effet aboli ces anciennes lois : Le style le moins noble, ...

{Le reste manque,)

2eo ^ Plaisance, le . . mai 1804.

Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard

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nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût ? comme on 255 dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous ? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez- vous ? Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour 260 tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez-vous, ne voulez-vous pas ? Je ne le 265 veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci 270 ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer ? Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si tf^ r^;/i . . . que veux- tu, j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me 275 disait : Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie ? Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas ? Je ne sais, me dît-il, mais je le croyais 280 fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. £n effet, que signifie, dis-moi . • ., un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle majesté. Être Bonaparte, et se 285 faire sire ! // aspire à descendre : mais non, il croit

monter en sMgalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa 290 petite sœur à Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur. . . .

Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même sans doute.

295 Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne. . . .

Avec la permission du poète cela est faux. On ne tremble point. On veut de l'argent, et on ne baise que la main qui paie.

Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était un 300 autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi.

Adieu, nous t'attendons ici.

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