A M. DANSE DE VILLOISON
A PARIS -Q- BaRLETTA, 8 mari 1805.
Vous me tentez, monsieur, en m'assurant qu'une traduction de ces vieux mathematici me couvrirait de gloire. Je n'eusse jamais cru cela. Mais enfin vous me l'assurez, et je saurai à qui m'en prendre si la gloire me
310 manque après la traduction faite ; car je la ferai, chose sûre. J'en étais un peu dégoûté, de la gloire, par de certaines gens que j'en vois couverts de la tête aux pieds, et qui n'en ont pas meilleur air ; mais celle que vous me proposez est d'une espèce particulière, puisque vous dites
315 que moi seul je puis cueillir de pareils lauriers. Vous avez trouvé là mon faible : à mes yeux, honneurs et
plaisirs, par cette qualité d'exclusifs, acquièrent un plus grand prix. Ainsi me voilà décidé ; quelque part que ce livre me tombe sous la main, je le traduis, pour voir un peu si je me couvrirai de gloire. 320
Quant à quitter mon vil métier^ je sais ce que vous pensez là-dessus, et moi-même je suis de votre sentiment. Ne voulant ni vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion^ ni foire une fortune, il fout laisser cela. Sans doute ; c'est mon dessein. Mais je suis bien ici, où j'ai 325 tout à souhait : un pays admirable, l'antique, la nature, les tombeaux, les ruines, la grande Grèce. Que de choses ! Le général en chef est un homme de mérite, savant, le plus savant dans l'art de massacrer que peutêtre il y ait ; bonhomme au demeurant, qui me traite en 330 ami y tout cela me retient. D'ailleurs je laisse foire à la fortune, et ne me mêle point du tout de la conduite de ma vie. C'est là ma politique, je m'en trouve bien, et je n'aperçois point que ceux qui se tourmentent en soient plus heureux que moi. Ne croyez pas, au reste, que je 335 perde mon temps \ ici j'étudie mieux que je n'ai jamais fait, et du matin au soir, à la manière d'Homère, qui n'avait point de livres. Il étudiait les hommes : on ne les voit nulle part comme ici. Homère fit la guerre, gardezvous d'en douter. C'était la guerre sauvage. II fut 340 aide de camp, je crois, d'Agamemnon, ou bien son secrétaire. Ni Thucydide non plus n'aurait eu ce sens si vrai, si profond ; cela ne s'apprend pas dans les écoles. Comparez, je vous' prie, Salluste et Tîte-Live ; celui-ci parle d'or, on ne saurait mieux dire ; l'autre sait de quoi 345 il parle. Et qui m'empêcherait quelque jour ... ? car j'ai vu, moi aussi ; j'ai noté, recueilli tant de choses, dont ceux qui se mêlent d'écrire n'ont depuis longtemps nulle idée, j'ai bonne provision d'esquisses ; pourquoi n'en ferais-je pas des tableaux où se pourrait trouver quelque 350
air de cette vérité naïve qui platt si fort dans Xénophon ? Je vous conte mes rêves.
Que voulez-vous donc dire, que nous autres soldats, nous écrivons peu, et qu'une ligne nous coûte ? Ah 1
355 vraiment, voilà ce que c'est ; vous ne savez de quoi vous parlez. Ce sont là de ces choses dont vous ne vous doutez pas, vous, messieurs les savants. Apprenez, monsieur, apprenez que tel d'entre nous écrit plus que tout l'Institut, qu'il part tous les jours des armées cent
360 voitures à trois chevaux, portant chacune plusieurs quintaux d'écriture ronde et bâtarde, faite par des gens en uniforme, fumeurs de pipes, tratneurs de sabres ; que moi seul, ici, cette année, j'en ai signé plus, moi qui ne suis rien et ne fais rien, plus que vous n'en liriez en toute
365 votre vie ; et mettezr-vous bien dans l'esprit que tous les mémoires et histoires de vos académies, depuis leur fondation, ne font pas en volume le quart de ce que le ministre reçoit de nous chaque semaine régulièrement. Allez chez lui, vous y verrez des galeries, de vastes bâti-
370 ments remplis, comblés de nos productions, depuis la cave jusqu'au fâîte : vous y verrez des généraux, des ofEciers qui passent leur vie à signer, parapher, couverts d'encre et de poussière, accuser réception, apostiller en marge les lettres à répondre et celles répondues. Là, des troupes réglées
375 d'écrivains expédient paquets sur paquets, font tête de tous côtés à nos états-majors, qui les attaquent de la même furie. Voilà vos paresseux d'écrire ; allez, Monsieur, il serait aisé de vous démontrer, si on voulait vous humilier, que de tous les corps de l'État, c'est l'Académie
3gQ qui écrit le moins aujourd'hui, et que les plus grands travaux de plume se font par des gens d'épée. . . .
A PARIS
Bablktta, ,,jttin 1805.
Vous n'avez pas tort non plus 385
de croire que tous ces faits, ces grands événements qui tiennent le monde en suspens, méritent bien peu l'attention d'un homme sensé, et que c'est sottise de méditer sur ce qui dépend des digestions de Bonaparte : mais je vous dis, moi, qu'on a beau être philosophe, la 390 peinture des passions et des caractères, soit histoire ou roman, intéresse toujours, et plus un philosophe qu'un autre. La difficulté c'est de peindre, et c'est où les anciens excellent et où nos auteurs font pitié, j'entends nos historiens. Ils ne savent saisir aucun trait. Pour 395 représenter une tempête, ils se mettent à compter les vagues : un arbre, ils le font feuille à feuille, et tout cela copié fidèlement ressemble bien moins au vrai que les inventions d'un homme qui joint à quelque étude le sentiment de la nature. Il y a plus de vérité dans 400 Joconde que dans tout Mézeray.
Un morceau qui plairait, je crois, traité dans le goût antique, ce serait l'expédition d'Egypte. Il y a là de quoi faire quelque chose comme le Jugurtha de Salluste, et mieux, en y joignant un peu de la variété d'Hérodote, 405 à quoi le pays prêterait fort. Scène variée, événements divers, différentes nations, divers personnages ; celui qui commandait était encore un homme \ il avait des compagnons. Et puis, notez ceci, un sujet limité, séparé de tout le reste. C'est un grand point selon les maîtres, 410 peu de matière et beaucoup d'art. Mon Dieu ! comme je cause, comme je vous conte mes rêves, et que vous êtes bon si vous écoutez ce babil ! mais que vous dirais-
je autre chose ? je ne vois que dufer^ des soldats^ rien qui
415 puisse vous intéresser.
Sur mon sort à venir, ce que je pourrai faire, ce que je deviendrai, quand je vous reverrai, je n'en sais pas làdessus plus que vous. Nous sommes ici dans une paix profonde, mais qui peut être troublée d'un moment à
420 l'autre. Tout tient au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se jouent de l'espèce humaine. — Présentez, je vous prie, mon respect à M. et M"** de Sainte- Croix, et conservez-moi une place dans votre souvenir.
425 OFFICIER d'artillerie, A NAPLES
MoRANo, le 9 mars 1S06.
Bataille ! mes amis, bataille ! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire j mais le général Reynier, en descendant de cheval,
430 demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui ; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste ; figurez- vous un pauvre diable non pas mouillé,
435 mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours \ à cheval dès le grand matin, à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil: c'est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront si quelque pitié habite en vos
440 cœurs. Buvez et ^ites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Zapolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui ; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont
DE FRANCE BT d'iTALIE I5
et nous laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques 445 hommes du 1^ d'infanterie légère par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. — N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne c'est une dérision), je fais l'aide-de-camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose ; 450 rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, on porte les ordres de Reynier au susdit, il &ut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre, être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu, l'autre ne conçoit guère ; ce n'est pas trop, je t'assure, 455 de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains ; les autres courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi.
Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. 460 Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre, tu sais, il se souciait de mourir comme de . . . mais point du tout, cela le fâche. Il nomme sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville et Ton massacre un peu. 465 Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu ; s'il réussit, je te plante là. 470
Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire : faifr-toi conter cela par L . . ., qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout-à-coup le voilà qui accourt à Dufour j Colonel ! je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée 475 ennemie. L'autre d'abord lui dit : Quoi ! vous prenez ce moment pour quitter votre poste ? On y va, il n'y ^vait rien.
l6 LETTRES ÉCRITES
Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire.
480 Que te marquerai-je encore ? J'ai un cheval enragé que mes canon niers ont pris. Il mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrais, s'il n'était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.
485 Nous sommes dans une maison pillée ; deux cadavres nus à la porte ; sur l'escalier, je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. . . . Voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons-nous ? Cette idée
490 me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je vais aider à Stroltz. Adieu.