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LES ANNÉES DATTENTE ET D'OBSERVATION

Les deux attitudes successives de Courier : le dilettante et le polémiste. — Division de sa vie qui explique des états d'esprit si opposés. — Son projet de « pèlerinage» en Grèce. — Retour au paj's natal et à la tradition familiale. — Courier de 1812 à 1815. — Son arrestation à Blois. — Son mariage. — Ses regrets et sa fugue en Normandie. — Ses préoccupations d'argent. — Reprise de contact avec la Touraine.

Il y a chez Courier deux hommes très différents : le dilettante qui a laissé les Lettres écrites de France et d'Italie, et l'auteur des Pamphlets. L'on ne risque certes point de les confondre. Mais si le lecteur venait à se demander comment les œuvres d'un même écrivain peuvent traduire deux états d'esprit si opposés, il lui suffirait, pour avoir le mot de cette énigme, de faire attention à la chronologie. Les lettres qui composent le célèbre recueil ont été écrites de 1804 à 1812, aune époque où les « grands sujets », dont parle La Bruyère, étant défendus, un homme d'esprit n'avait que la ressource de se détourner w sur de petites choses » ; les pamphlets, au contraire, sontle fruit d'un régime politique qui comportait la liberté delà presse,

sinon toujours en fait, au moins en droit. De là deux inspirations si diverses.

Il résulte de cette observation que le critique ou l'historien qui veut étudier Paul-Louis Courier rencontre tout d'abord une division de son sujet, laquelle n'a rien d'artificiel. Cherche-t-on pour commencer à le fixer dans sa première attitude, on n'a qu'à l'observer tandis qu'il flâne en Italie après avoir rompu pour toujours avec le service militaire. De Florence à Rome, d'Albano à Tivoli, de Tivoli à Naples, au milieu de beaux sites, dont il jouit vivement, il promène son indiff'érence, son scepticisme léger et railleur, son mépris des hommes — surtout des grands hommes — et des événements. Dégoûté de l'action, corrigé de l'envie d'écrire par quelques démêlés qu'il eut avec l'administration impériale, vivant heureux avec peu d'amis, lisant sans cesse les mêmes livres, savourant avec délices sa liberté, il offre l'image del'épicurismeleplus intelligent et le plus aimable ^.

Plus tard, sous la Restauration, l'âge, les événements, les passions politiques ont transformé ce rêveur et en ont fait un propriétaire avide et grincheux, un électeur mécontent, un citoyen en révolte, enfin un pamphlétaire amer et incisif, qui décoche des traits empoisonnés à tous ses ennemis, n'épargnant ni le présent ni le passé, ni le roi ni l'empereur, ni les ministres ni les académiciens, ni les préfets ni les juges. Telle est la seconde incarnation de Courier.

Sainte-Beuve a le premier signalé ces deux aspects successifs du même écrivain : « Après 1815, écrit-il, on eut le Paul-Louis Courier soi-disantvigneron, ancien

1. Nous avons décrit assez longuement ce Courier des années de jeunesse pour être dispensé d'y revenir ici. Qu'il nous soit permis toutefois de renvoyer le lecteur à notre livre : la Jeunesse de P.-L. Courier, Hachette, 1911.

LES ANNEES D ATTENTE ET D OBSERVATION à

canonnier à cheval, ayant son rôle, sa blouse, son fusil de paysan et, peu s'en faut, de braconnier, tirant au noble et au capucin, guerroyant à tout bout de champ derrière la haie ou le buisson, ami du peuple, et le louant, le flattant fort, se vantant d'en être... »

Ces lignes peignent avec finesse Courier dans sa seconde attitude ; mais linjustice ou l'erreur du critique consiste à n'avoir pas compris que ce rôle choisi et adopté après de mûres réflexions était parfaitement sincère. Il répond, en eff'et, aux intimes convictions du pamphlétaire, aux idées, aux préjugés, si l'on veut, que la naissance, l'éducation et la vie avaient déposés en lui. Même lorsqu'il dépasse la mesure, Paul-Louis n'exhale que ses propres rancunes : c'est sa colère qu'il crie, non celle d'une coterie politique. Il est allié, par suite des nécessités de la lutte, au parti libéral, qui livrait en même temps que lui le même assaut au gouvernement des Bourbons ; mais il reste parfaitement indépendant. Pour reprendre l'image de Sainte-Beuve, il fait le coup de feu en tirailleur isolé ; bien plus, il ne perd aucune occasion de se soustraire à la discipline du parti.

Telle est son attitude exacte pendant la dernière période de sa vie, c'est-à-dire de 1819 à 1825 ; cet homme nouveau auquel la Restauration a fait trouver sa voie, ce Courier polémiste et batailleur, est sinon le plus goûté par les lettrés, du moins le plus populaire, celui dont la figure restera et s'imposera aux générations suivantes, à celle de 1848 aussi bien qu'à celle de 1830. C'est ce Courier que nous nous proposons d étudier ici.

On vient de voir que Sainte-Beuve distinguait deux périodes dans la vie de notre héros. Mais cette division est superficielle : elle repose sur un examen trop sommaire de sa biographie. S'il nousest permisde pro-

poser à notre tour une division qui nous semble plus précise, nous partagerons son existence en quatre parties :

1° L'enfance (1772-1792). Cette première période va jusqu'à l'entrée du jeune aspirant à l'école militaire de Chàlons ;

2° La jeunesse (1792-1812). Cette époque, la plus joyeuse et la plus variée, se termine à son retour en France (juillet 1812), qui marque une date décisive;

3° Les années d'observation et d'essais (1812-1819) ;

4° Les luttes politiques ou la carrière du pamphlétaire (1819-1825).

Ce n'est point l'année 1815, c'est 1812, qui a une importance considérable dans la vie de Paul-Louis Courier. 1812 est la date qui clôture toute une longue période de joyeuse indifférence ; désormais l'ère des longues et délicieuses flâneries est close sans espoir de retour. Or, ce n'est point la volonté de l'intéressé qui en décide ainsi, c'est la fatalité des événements. Depuis quelques années, vivant en lettré exclusivement épris de l'antique et de la nature, il aspirait à continuer sous le ciel del'Attique le rêve commencé en Calabre. Ce voj'age longtemps projeté apparaissait à ce fervent de l'hellénisme comme « le pèlerinage de la Mecque » pour un musulman. Hélas ! les circonstances l'obligèrent d'abord à retarder son départ, puis à renoncer à cet exode. Ses affaires le rappelaient en France.

La destinée empêchait donc Courier de vivre jusqu'au bout la vie qui lui était chère. Ressaisi par les réalités, il fut obligé, au sortir de ses songes pythagoriciens, de retomber dans la vie banale d'un propriétaire foncier occupé d'intérêts, de vignes, de coupes de bois ; il allait ainsi rentrer malgré lui dans la tradition de sa famille. Telle était la signification profonde de son retour en France en 1812, après un séjour de huit ans en Italie. Dès lors, il sentit plus que jamais le vide

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